—Janvier, répondit le saint.
—Ton âge?
—Trente-trois ans.
—Ta patrie?
—Naples.
—Ta religion?
—Celle du Christ.
—Et tous ceux qui t'accompagnent sont aussi chrétiens?
—Lorsque tu les interrogeras, j'espère en Dieu qu'ils répondront comme moi qu'ils sont tous chrétiens.
—Connais-tu les ordres de notre divin empereur?
—Je ne connais que les ordres de Dieu.
—Tu es noble?
—Je suis le plus humble des serviteurs du Christ.
—Et tu ne veux pas renier ton Dieu?
—Je renie et je maudis vos idoles, qui ne sont que du bois fragile ou de la boue pétrie.
—Tu sais les supplices qui te sont réservés?
—Je les attends avec calme.
—Et tu te crois assez fort pour braver ma puissance?
—Je ne suis qu'un faible instrument que le moindre choc peut briser; mais mon Dieu tout-puissant peut me défendre de ta fureur et te réduire en cendres au même instant où tu blasphèmes son nom.
—Nous verrons, lorsque tu seras jeté dans une fournaise ardente, si ton Dieu viendra t'en tirer.
—Dieu n'a-t-il pas sauvé de la fournaise Ananias, Azarias et Mizaël?
—Je te jetterai aux bêtes dans le cirque.
—Dieu n'a-t-il pas tiré Daniel de la fosse aux lions?
—Je te ferai trancher la tête par l'épée du bourreau.
—Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite.
—Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit, ce sang que tu déshonores en trahissant la religion de tes ancêtres pour un culte d'esclaves.
—O malheureux insensé! s'écria le saint avec un inexprimable accent de compassion et de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu te promets, Dieu te frappera de la cécité la plus affreuse, et la vue ne te sera rendue qu'à ma prière, afin que tu puisses être témoin du courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ!
—Eh bien! si c'est un défi, je l'accepte, répondit le proconsul; nous verrons si, comme tu le dis, ta foi sera plus puissante que la douleur.
Puis, se tournant vers ses licteurs, il ordonna que le saint fût lié et jeté dans une fournaise ardente.
Les deux diacres pâlirent à cet ordre, et tous les chrétiens qui l'entendirent poussèrent un long et douloureux gémissement; car quoique chacun d'eux fût personnellement prêt à subir le martyre, cependant le coeur leur manquait à tous du moment qu'il s'agissait d'assister au supplice de leur saint évêque.
A ce cri de pitié et de douleur qui s'éleva tout à coup dans la foule, saint Janvier se tourna d'un air grave et sévère, et étendant la main droite pour imposer silence:
—Eh bien! mes frères, dit-il, que faites-vous? Voulez-vous par vos plaintes réjouir l'âme des impies? En vérité je vous le dis, rassurez-vous, car l'heure de ma mort n'est pas venue, et le Seigneur ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre. Prosternez-vous et priez cependant, non pas pour moi, que la flamme du brasier ne saurait atteindre, mais pour mon persécuteur, qui est voué au feu éternel de l'enfer.
Timothée écouta les paroles du saint avec un sourire de mépris, et fit signe aux bourreaux d'exécuter son arrêt.
Saint Janvier fut jeté dans la fournaise, et aussitôt l'ouverture par laquelle on l'avait poussé fut murée au dehors aux yeux de la population entière qui assistait à ce spectacle.
Quelques minutes après, des tourbillons de flammes et de fumée s'élevant vers le ciel avertirent le proconsul que ses ordres étaient exécutés; et se croyant vengé à tout jamais de l'homme qui avait osé le braver, il rentra chez lui plein de l'orgueil du triomphe.
Quant aux autres chrétiens, ils furent ramenés dans leur prison pour y attendre le jour de leur supplice, et la foule se dissipa sous l'impression d'une pitié profonde et d'une sombre terreur.
Les soldats, occupés jusque alors à écarter les curieux et à maintenir le bon ordre, n'ayant plus rien à faire dès que le peuple se fut écoulé, se rapprochèrent lentement de la fournaise et se mirent à causer entre eux des événemens du jour et du calme étrange qu'avait montré le patient au moment de subir une mort si terrible, lorsque l'un deux, s'arrêtant tout à coup au milieu de sa phrase commencée, fit signe à son interlocuteur de se taire et d'écouter. Celui-ci écouta en effet et imposa silence à son tour à son voisin; si bien que, le geste se répétant de proche en proche, tout le monde demeura immobile et attentif. Alors des chants célestes, partant de l'intérieur de la fournaise, frappèrent les oreilles des soldats, et la chose leur parut si extraordinaire qu'ils se crurent un instant le jouet d'un rêve.
Cependant les chants devenaient plus distincts, et bientôt ils purent reconnaître la voix de saint Janvier au milieu d'un choeur angélique.
Cette fois, ce ne fut plus l'étonnement, mais bien la frayeur qui les saisit; et voyant qu'il devenait urgent de prévenir le préfet de l'événement inattendu, quoique prédit, qui se passait sur la place, ils coururent chez lui, pâles et effarés, et lui racontèrent avec l'éloquence de la peur l'incroyable miracle dont ils venaient d'être témoins.
Timothée haussa les épaules à cet étrange récit, et menaça ses soldats de les faire battre de verges s'ils se laissaient dominer par de si puériles frayeurs. Mais alors ils jurèrent par tous leurs dieux, non seulement d'avoir reconnu distinctement la voix de saint Janvier et l'air qu'il chantait dans la fournaise, mais encore d'avoir retenu les paroles du cantique et les actions de grâces qu'il rendait au Seigneur.
Le proconsul, irrité, mais non pas convaincu par une telle obstination, donna l'ordre immédiatement que la fournaise fût ouverte en sa présence, se réservant de punir avec la dernière rigueur, après leur avoir mis sous les yeux les restes carbonisés du martyr, ces faux rapporteurs qui venaient le déranger pour lui faire de pareils récits.
Lorsque le préfet arriva sur la place, il la trouva de nouveau tellement encombrée par le peuple qu'il eut peine à se frayer un passage.
Le bruit du miracle ayant rapidement circulé dans la ville, les habitans de Nola, se pressant en tumulte sur le lieu du supplice, demandaient à grands cris la démolition de la fournaise, et menaçaient le proconsul, non point encore par des paroles ou des faits, mais par ces clameurs sourdes qui précèdent l'émeute comme le roulement du tonnerre précède l'ouragan.
Timothée demanda la parole, et lorsque le calme fut suffisamment rétabli pour qu'il pût se faire entendre, il répondit que le désir du peuple allait être satisfait sur-le-champ, et qu'il venait précisément donner l'ordre d'ouvrir la fournaise, pour offrir un éclatant démenti aux bruits absurdes répandus parmi la foule.
A ces mots, les cris cessent, la colère s'apaise et fait place à une curiosité haletante.
Toutes les respirations sont suspendues, tous les yeux sont fixés sur un point.
A un signe de Timothée, les soldats s'avancent vers la fournaise, armés de marteaux et de pioches; mais aux premières briques qui tombent sous leurs coups, un tourbillon de flammes s'échappe subitement du foyer et les réduit en cendres.
A l'instant même les murs tombent comme par enchantement, et au milieu d'une clarté éblouissante le saint évêque apparaît dans toute sa gloire. Le feu n'avait pas touché un seul cheveu de son front, la fumée n'avait pas terni la blancheur de ses vêtemens. Un essaim de petits chérubins soutenaient au dessus de sa tête une auréole éclatante, et une musique invisible, dont les accords célestes étaient réglés par la harpe des séraphins, accompagnait son chant.
Alors saint Janvier se mit à marcher de long en large sur les charbons ardens, afin de bien convaincre les incrédules que le feu de la terre ne pouvait rien sur les élus du Seigneur; puis, comme on aurait pu douter encore de la réalité du miracle, voulant prouver que c'était bien lui, homme de chair et de sang, et non pas un esprit, pas un fantôme, pas une apparition surhumaine que l'on venait de voir, saint Janvier rentra lui-même dans sa prison et se remit à la disposition du préfet.
A la vue de ce qui venait de se passer, Timothée s'était senti pris d'une telle frayeur que, craignant quelque révolte, il s'était réfugié dans le temple de Jupiter; ce fut là qu'il apprit que le saint, qui pouvait, au milieu de l'enthousiasme général dont ce miracle l'avait fait l'objet, s'éloigner et se soustraire à son pouvoir, était au contraire rentré dans sa prison, et y attendait le nouveau supplice qu'il lui plairait de lui infliger.
Cette nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance toute sa colère.
Il descendit dans la prison du martyr pour acquérir la certitude qu'il avait bien affaire à l'évêque de Bénévent lui-même, et non point à quelque spectre que la magie eût fait survivre à son corps.
En conséquence, et pour qu'il ne lui restât aucun doute à ce sujet, après avoir tâté saint Janvier, pour s'assurer qu'il était bien de chair et d'os, il le fit dépouiller de ses vêtemens sacerdotaux, le fit lier à une colonne que la vénération des fidèles a conservée jusqu'à nos jours comme un nouveau témoin du martyre du saint, et le fit fouetter par ses licteurs jusqu'à ce que le sang jaillît. Alors il trempa dans ce sang le coin de sa toge, et s'assura que c'était bien du sang humain, et non quelque liqueur rouge qui en avait l'apparence; puis, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient fût appliqué à la torture.
La torture fut longue et douloureuse; saint Janvier en sortit les chairs meurtries et les os disloqués; mais, pendant tout le temps qu'elle dura, les bourreaux ne purent lui arracher une plainte. Lorsque les souffrances devenaient insupportables, saint Janvier louait le Seigneur.
Timothée, voyant que la question n'avait d'autre résultat pour lui que de le faire souffrir, décida que saint Janvier serait jeté dans le cirque et exposé aux tigres et aux lions; seulement il hésita quelque temps pour savoir si l'exécution aurait lieu dans le cirque de Pouzzoles ou de Nola; enfin il se décida pour celui de Pouzzoles.
Un double calcul présida à cette décision: d'abord le cirque de Pouzzoles était plus vaste que celui de Nola, et par conséquent pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs; et puis, une telle fermentation s'était manifestée à la suite du premier miracle, qu'il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout à craindre si le martyr sortait triomphant d'une seconde épreuve.
Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sûr et le plus cruel de transporter le saint d'une ville à l'autre, on vint lui dire que saint Janvier, parfaitement guéri de la torture de la veille, pouvait faire le voyage à pied.
A cette nouvelle, une idée infernale traversa l'esprit de Timothée: il avisa que ce serait faire merveille que d'ajouter la honte à la douleur et imagina de faire traîner son char, de Nola à Pouzzoles, par le saint évêque et par ses deux compagnons, les diacres Sosius et Proculus.
Il espérait ainsi, ou que les trois martyrs tomberaient d'épuisement ou de douleur au milieu de la route, ou qu'ils arriveraient au lieu de leur supplice tellement humiliés et flétris par les huées de la populace, que leur sort n'inspirerait plus ni pitié ni regrets.
La chose fut donc exécutée comme l'avait décidé le proconsul.
On attela saint Janvier au char consulaire, entre Sosius et Proculus; et Timothée, s'y étant assis, intima à ses licteurs l'injonction de frapper de verges les trois patiens chaque fois qu'ils s'arrêteraient ou seulement ralentiraient le pas; puis il donna l'ordre du départ en levant sur eux le fouet dont lui-même était armé.
Mais Dieu ne permit même pas que le fouet levé sur les martyrs retombât sur eux. Saint Janvier, s'élançant d'un bond, entraîna avec lui ses deux compagnons, renversant sur son passage soldats, licteurs et curieux.
Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les épaules des trois hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangéliques, à l'aide desquelles les messagers du ciel traversent l'empirée avec la rapidité de l'éclair; mais la vérité est que le char s'éloigna, emporté par une telle rapidité qu'il laissa bientôt derrière lui non seulement la foule des piétons, mais les cavaliers romains, qui lancèrent inutilement leurs montures à sa poursuite, et le virent bientôt disparaître au milieu d'un nuage de poussière.
Ce n'était pas à cela que s'était attendu le proconsul; il ne s'était occupé que des moyens de pousser son saint attelage en avant et non de le retenir; aussi, se trouvant emporté avec une rapidité dont les oiseaux de l'air pouvaient à peine donner une idée, il ne songea qu'à se cramponner aux rebords du char pour ne point être renversé; mais bientôt un vertige le prit; il lui sembla que le char cessait de toucher la terre, que tous les objets, emportés d'une course égale à la sienne, fuyaient en arrière, tandis que lui s'élançait en avant. La lumière manqua à ses yeux, le souffle à sa bouche, l'équilibre à son corps; il se laissa tomber à genoux au fond du char, pâle, haletant, les mains jointes.
Mais les trois saints ne pouvaient le voir, emportés qu'ils semblaient être eux-mêmes par une puissance surhumaine. Enfin, arrivé à la colline d'Antignano, à l'endroit même où l'on trouve encore aujourd'hui une petite chapelle élevée en mémoire de ce miraculeux événement, le proconsul, rassemblant toutes les forces de son agonie, poussa un tel cri de détresse et de douleur, que saint Janvier l'entendit, malgré le bruissement des roues, et que, s'arrêtant avec ses deux compagnons et se retournant vers son juge, il lui demanda d'une voix fraîche et reposée qui ne trahissait point la moindre lassitude:
—Qu'y a-t-il, maître?
Mais Timothée resta quelque temps sans pouvoir articuler une seule parole, tandis que les deux diacres profitaient de cet instant de halte pour respirer à pleine poitrine.
Saint Janvier, au bout de quelques secondes, renouvela sa question.
—Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul.
—Relayons, répondit saint Janvier.
Timothée descendit de son char; mais les trois saints restèrent attachés à leur chaîne, et cependant, à l'émotion du proconsul, à la sueur qui coulait de son front, au souffle précipité qui sortait de sa poitrine, on eût pu croire que c'était lui qui avait jusque alors été attelé à la place des chevaux, et que c'étaient les trois saints qui avaient tenu la place du maître.
Mais, dès que le proconsul sentit son pied sur la terre, et que, par conséquent, il se vit hors de danger, sa haine et sa colère le reprirent, et s'avançant vers saint Janvier, le fouet levé:
—Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu conduit de Nola ici avec une si grande rapidité?
—Ne m'avais-tu pas commandé d'aller le plus vite que je pourrais?
—Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de mes cavaliers qui étaient les mieux montés et qui n'ont pu te suivre?
—J'ignorais moi-même de quel pas j'irais, quand les anges m'ont prêté leurs ailes.
—Ainsi, tu crois que l'assistance que tu as reçue vient de ton Dieu?
—Tout vient de lui.
—Et tu persistes dans ton hérésie?
—La religion du Christ est la seule vraie, la seule pure, la seule digne du Seigneur.
—Tu sais quelle mort t'attend à l'autre bout de la route? reprit le proconsul.
—Ce n'est pas moi qui ai demandé à m'arrêter, répondit saint Janvier.
—C'est juste, répondit Timothée; aussi allons-nous repartir.
—A tes ordres, maître.
—Ainsi, je vais remonter dans mon char.
—Remonte.
—Mais écoute-moi bien.
—J'écoute.
—C'est à la condition que tu n'iras plus du train que tu as été.
—J'irai du train que tu voudras.
—Le promets-tu?
—Je le promets.
—Sur ta parole de noble?
—Sur ma foi de chrétien.
—C'est bien.
—Es-tu prêt, maître?
—Allons, dit le proconsul.
—Allons, mes frères, dit saint Janvier à ses compagnons, faisons ce qui nous est ordonné.
Et le char repartit de nouveau; mais le saint, observant scrupuleusement la promesse qu'il avait faite, ne marcha plus qu'au pas, ou tout au plus au petit trot; encore se tournait-il de temps en temps vers Timothée pour lui demander si c'était là l'allure qui lui convenait.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent sur la place de Pouzzoles, où pas une âme n'attendait le proconsul; car ils avaient marché d'un tel train, que la nouvelle de leur arrivée n'avait pu les précéder. Aucun ordre n'était donc donné pour le supplice: aussi force fut à Timothée de le remettre à un autre moment. Il se fît donc purement et simplement conduire à son palais, et, appelant ses esclaves, il ordonna que les trois saints fussent dételés et conduits dans les prisons de Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Après quoi, brisé de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits.
Le matin du quatrième jour, la foule se pressait sur les gradins de l'amphithéâtre: elle y était accourue de tous les points de la Campanie, car cet amphithéâtre était un des plus beaux de la province, et c'était pour lui qu'on réservait les tigres et les lions les plus féroces, qui, envoyés d'Afrique à Rome, abordaient et se reposaient un instant à Naples.
C'était dans ce même amphithéâtre, dont les ruines existent encore aujourd'hui, que Néron, deux cent trente ans auparavant, avait donné une fête à Tiridate. Tout avait été préparé pour frapper d'étonnement le roi d'Arménie: les animaux les plus puissans et les gladiateurs les plus adroits s'étaient exercés devant lui; mais lui était resté impassible et froid à ce spectacle, et lorsque Néron lui demanda ce qu'il pensait de ces hommes dont les efforts surhumains avaient forcé le cirque d'éclater en tonnerres d'applaudissemens, Tiridate, sans rien répondre, s'était levé en souriant, et, lançant son javelot dans le cirque, il avait percé de part en part deux taureaux d'un seul coup.
A peine le proconsul y eut-il pris place sur son trône, au milieu de ses licteurs, que les trois saints, amenés par son ordre, furent placés en face de la porte par laquelle les animaux devaient être introduits. A un signe du proconsul, la grille s'ouvrit et les animaux de carnage s'élancèrent dans l'arène. A leur vue, trente mille spectateurs battirent des mains avec joie; de leur côté, les animaux étonnés répondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes les voix et tous les applaudissemens. Puis, excités par les cris de la multitude, dévorés par la faim à laquelle, depuis trois jours leurs gardiens les condamnaient, alléchés par l'odeur de la chair humaine dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencèrent à secouer leurs crinières, les tigres à bondir et les hyènes à lécher leurs lèvres. Mais l'étonnement du proconsul fut grand lorsqu'il vit les lions, les tigres et les hyènes se coucher aux pieds des trois martyrs, pleins de respect et d'obéissance, tandis que saint Janvier toujours calme, toujours souriant, levait la main droite et bénissait les spectateurs.
Au même instant, le proconsul sentit descendre sur ses yeux comme un nuage; l'amphithéâtre se déroba à sa vue, ses paupières se collèrent, et il fut plongé tout à coup dans les ténèbres. Mais l'aveuglement n'était rien en comparaison de la souffrance, car à chaque pulsation de l'artère il semblait au malheureux qu'un fer rouge perçait ses prunelles. La prédiction de saint Janvier s'accomplissait.
Timothée essaya d'abord de dompter sa douleur et d'étouffer ses plaintes devant la multitude; mais, oubliant bientôt sa fierté et sa haine, il tendit les mains vers le saint, et le pria à haute voix de lui rendre la vue et de le délivrer de ses atroces souffrances.
Saint Janvier s'avança doucement vers lui au milieu de l'attention générale, et prononça cette courte prière:
«Mon Seigneur Jésus-Christ, pardonnez à cet homme tout le mal qu'il m'a fait, et rendez-lui la lumière afin que ce dernier miracle que vous daignerez opérer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son esprit et le retenir encore sur le bord de l'abîme où le malheureux va tomber sans retour. En même temps, je vous supplie, ô mon Dieu! de toucher le coeur de tous les hommes de bonne volonté qui se trouvent dans cette enceinte; que votre grâce descende sur eux et les arrache aux ténèbres du paganisme.»
Puis élevant la voix et touchant de l'index les paupières du proconsul, il ajouta:
«Timothée, préfet de la Campanie, ouvre les yeux et sois délivré de tes souffrances, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»
—Amen, répondirent les deux diacres.
Et Timothée ouvrit les yeux, et sa guérison s'opéra d'une manière si prompte et si complète qu'il ne se souvenait même plus d'avoir éprouvé aucune douleur.
A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levèrent, et d'une seule voix, d'un seul cri, d'un seul élan, demandèrent à recevoir le baptême.
Quant à Timothée, il rentra au palais, et, voyant que le feu était impuissant et les animaux indociles, il ordonna que les trois saints fussent mis à mort par le glaive.
Ce fut par une belle matinée d'automne, le 19 septembre de l'année 305, que saint Janvier, accompagné des deux diacres Proculus et Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, près d'un cratère à moitié éteint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier supplice. Près de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains une large épée à deux tranchans, et deux légions romaines, armées de fortes pièces, précédaient ou suivaient le cortége, pour ôter au peuple de Pouzzoles toute velléité de résistance. Pas un cri, pas une plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblant; un silence de mort planait sur la ville entière, silence qui n'était interrompu que par le piétinement des chevaux et par le bruit des armures.
Saint Janvier n'avait pas fait une cinquantaine de pas dans la direction du forum, où son exécution devait avoir lieu, lorsque, au tournant d'une rue, il fut abordé par un pauvre mendiant qui avait eu toutes les peines du monde à se frayer un passage jusqu'à lui, accablé qu'il était par le double malheur de la cécité et de la vieillesse. Le vieillard s'avançait en levant le menton et en étendant les bras devant lui, se dirigeant vers la personne qu'il cherchait avec cet instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sûreté que le regard le plus clairvoyant. Dès qu'il se crut assez près de saint Janvier pour être entendu, le malheureux, redoublant d'efforts et de zèle, s'écria d'une voix haute et perçante:
—Mon père! mon père! où êtes-vous, que je puisse me jeter à vos genoux?
—Par ici, mon fils, répondit saint Janvier en s'arrêtant pour écouter le vieillard.
—Mon père! mon père! pourrais-je être assez heureux pour baiser la poussière que vos pieds ont foulée?
—Cet homme est fou, dit le bourreau en haussant les épaules.
—Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la grâce de Dieu est avec lui.
Le bourreau s'écarta, et l'aveugle put enfin s'agenouiller devant le saint.
—Que me veux-tu, mon fils? demanda saint Janvier.
—Mon père, je vous prit de me donner un souvenir de vous; je le garderai jusqu'à la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans cette vie et dans l'autre.
—Cet homme est fou! dit le bourreau avec un sourire de mépris. Comment! lui dit-il, ne sais-tu pas qu'il n'a plus rien à lui? Tu demandes l'aumône à un homme qui va mourir!
—Cela n'est pas bien sûr, dit le vieillard en secouant la tête, ce n'est pas la première fois qu'il vous échappe.
—Sois tranquille, répondit le bourreau, cette fois il aura affaire à moi.
—Serait-il vrai, mon père? vous qui avez triomphé du feu, de la torture et des animaux féroces, vous laisserez-vous tuer par cet homme?
—Mon heure est venue, répondit le martyr avec joie; mon exil est fini, il est temps que je retourne dans ma patrie. Écoute, mon fils, interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec lequel on doit me bander les yeux à mon dernier moment: je te le laisserai après ma mort.
—Et comment irai-je le chercher? dit le vieillard, les soldats ne me laisseront pas approcher de vous.
—Eh bien! répondit saint Janvier, je te l'apporterai moi-même.
—Merci, mon père.
—Adieu, mon fils.
L'aveugle s'éloigna et le cortége reprit sa marche. Arrivé au forum de Vulcano, les trois saints s'agenouillèrent, et saint Janvier, d'une voix ferme et sonore, prononça ces paroles:
—Dieu de miséricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous allons verser calmer votre colère et faire cesser les persécutions des tyrans contre votre sainte Église!
Puis il se leva, et après avoir embrassé tendrement ses deux compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang. Le bourreau trancha d'abord les têtes de Proculus et de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du Seigneur. Mais comme il s'approchait de saint Janvier, un tremblement convulsif le saisit tout à coup, et l'épée lui tomba des mains sans qu'il eût la force de se courber pour la ramasser.
Alors saint Janvier se banda lui-même les yeux; puis, portant la main à son cou:
—Eh bien! dit-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frère?
—Je ne pourrai jamais relever cette épée, dit le bourreau, si tu ne m'en donnes pas la permission.
—Non seulement je te le permets, frère, mais je t'en prie.
A ces mots, le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et levant l'épée à deux mains il en frappa le saint avec tant de vigueur, que non seulement la tête, mais un doigt aussi furent emportés du même coup.
Quant à la prière que saint Janvier avait adressée à Dieu avant de mourir, elle fut sans doute agréée par le Seigneur, car, la même année, Constantin, s'échappant de Rome, alla trouver son père et fut nommé par lui son héritier et son successeur dans l'empire. Si donc tout effet doit se reporter à sa cause, c'est de la mort de saint Janvier et de ses deux diacres Proculus et Sosius que date le triomphe de l'Église.
Après l'exécution, comme les soldats et le bourreau s'acheminaient vers la maison de Timothée pour lui rendre compte de la mort de son ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrèrent le mendiant à la même place où ils l'avaient laissé. Les soldats s'arrêtèrent pour s'amuser un peu aux dépens du vieillard, et le bourreau lui demanda en ricanant:
—Eh bien! l'aveugle, as-tu reçu le souvenir qu'on t'avait promis?
—O impie que vous êtes! s'écria le vieillard en ouvrant les yeux brusquement et fixant sur tous ceux qui l'entouraient un regard clair et limpide, non seulement j'ai reçu le bandeau des mains du saint lui-même, qui vient de m'apparaître tout à l'heure, mais en appliquant ce bandeau sur mes yeux j'ai recouvré la vue, moi qui étais aveugle de naissance. Et maintenant, malheur à toi qui as osé porter la main sur le martyr du Christ! malheur à celui qui a ordonné sa mort! malheur à tous ceux qui s'en sont rendus complices! malheur à vous, malheur!
Les soldats se hâtèrent de quitter le vieillard, et le bourreau les devançait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au tyran. Mais la maison du proconsul était vide et déserte, les esclaves l'avaient pillée, les femmes l'avaient abandonnée avec horreur. Tout le monde s'éloignait de ce lieu de désolation, comme si la main de Dieu l'eût marqué d'un signe maudit. Le bourreau et son escorte, ne comprenant rien à ce qui se passait, résolurent d'avancer hardiment; mais au premier pas qu'ils firent dans l'intérieur de la maison, ils tombèrent raides morts. Timothée n'était plus qu'un cadavre informe et pourri, et les émanations pestilentielles qui s'exhalaient de son corps avaient suffi pour asphyxier d'un seul coup les misérables complices de ses iniquités.
Cependant, dès que la nuit fut venue, le mendiant s'en alla au forum de Vulcano pour recueillir les restes sacrés du saint évêque. La lune, qui venait de se lever, répandit sa lumière argentée sur la plaine jaunâtre de la Solfatare, de telle sorte qu'on pouvait distinguer le moindre objet dans tous ses détails.
Comme le vieillard marchait lentement et regardait autour de lui pour voir s'il n'était pas suivi par quelque espion, il aperçut à l'autre bout du forum une vieille femme à peu près de son âge qui s'avançait avec les mêmes précautions.
—Bonjour, mon frère, dit la femme.
—Bonjour, ma soeur, répondit le vieillard.
—Qui êtes-vous, mon frère?
—Je suis un ami de saint Janvier. Et vous, ma soeur?
—Moi, je suis sa parente.
—De quel pays êtes-vous?
—De Naples. Et vous?
—De Pouzzoles.
—Puis-je savoir quel motif vous amène ici à cette heure?
—Je vous le dirai quand vous m'aurez expliqué le but de votre voyage nocturne.
—Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier.
—Et moi je viens pour enterrer son corps.
—Et qui vous a chargé de remplir ce devoir, qui n'appartient d'ordinaire qu'aux parens du défunt?
—C'est saint Janvier lui-même, qui m'est apparu peu d'instans après sa mort.
—Quelle heure pouvait-il être lorsque le saint vous est apparu?
—A peu près la troisième heure du jour.
—Cela m'étonne, mon frère, car à la même heure il est venu me voir, et m'a ordonné de me rendre ici à la nuit tombante.
—Il y a miracle, ma soeur, il y a miracle. Écoutez-moi, et je vous raconterai ce que le saint a fait en ma faveur.
—Je vous écoute, puis je vous raconterai à mon tour ce qu'il a fait en la mienne; car, ainsi que vous le dites, il y a miracle, mon frère, il y a miracle.
—Sachez d'abord que j'étais aveugle.
—Et moi percluse.
—Il a commencé par me rendre la vue.
—Il m'a rendu l'usage des jambes.
—J'étais mendiant.
—J'étais mendiante.
—Il m'a assuré que je ne manquerai de rien jusqu'à la fin de mes jours.
—Il m'a promis que je ne souffrirai plus ici bas.
—J'ai osé lui demander un souvenir de son affection.
—Je l'ai prié de me donner un gage de son amitié.
—Voici le même linge qui a servi à bander ses yeux au moment de sa mort.
—Voici les deux fioles qui ont servi à célébrer sa dernière messe.
—Soyez bénie, ma soeur, car je vois bien maintenant que vous êtes sa parente.
—Soyez béni, mon frère, car je ne doute plus que vous étiez son ami.
—A propos, j'oubliais une chose.
—Laquelle, mon frère?
—Il m'a recommandé de chercher un doigt qui a dû lui être coupé en même temps que sa tête, et de le réunir à ses saintes reliques.
—Il m'a bien dit de même que je trouverai dans son sang un petit fétu de paille, et m'a ordonné de le garder avec soin dans la plus petite des deux fioles.
—Cherchons.
—Cela ne doit pas être bien loin.
—Heureusement la lune nous éclaire.
—C'est encore un bienfait du saint, car depuis un mois le ciel était couvert de nuages.
—Voici le doigt que je cherchais.
—Voici le fétu dont il m'a parlé.
Et tandis que le vieillard de Pouzzoles plaçait dans un coffre le corps et la tête du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouillée pieusement, recueillait avec une éponge jusqu'à la dernière goutte de son sang précieux, et en remplissait les deux fioles que le saint lui avait données lui-même à cet effet.
C'est ce même sang qui, depuis quinze siècles, se met en ébullition toutes les fois qu'on le rapproche de la tête du saint, et c'est dans cette ébullition prodigieuse et inexplicable que consiste le miracle de saint Janvier.
Voilà ce que Dieu fit de saint Janvier; maintenant voyons ce qu'en firent les hommes.
Saint Janvier et sa Cour.
Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les différentes pérégrinations qu'elles ont accomplies, et qui les conduisirent de Pouzzoles à Naples, de Naples à Bénévent, et les ramenèrent enfin de Bénévent à Naples: cette narration nous entraînerait à l'histoire du moyen-âge tout entière, et on a tant abusé de cette intéressante époque qu'elle commence singulièrement à passer de mode.
C'est depuis le commencement du seizième siècle seulement que saint Janvier a un domicile fixe et inamovible, dont il ne sort que deux fois l'an pour aller faire son miracle à la cathédrale de Sainte-Claire. Deux ou trois fois par hasard on dérange bien encore le saint, mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire pour le faire sortir de ses habitudes sédentaires; et chacune de ces sorties devient un événement dont le souvenir se perpétue et grandit, par tradition orale, dans la mémoire du peuple napolitain.
C'est à l'archevêché et dans la chapelle du Trésor que, tout le reste de l'année, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut bâtie par les nobles et les bourgeois napolitains: c'est le résultat d'un voeu qu'ils firent simultanément en 1527, épouvantés qu'ils étaient par la peste qui désola cette année la très fidèle ville de Naples. La peste cessa, grâce à l'intercession du saint, et la chapelle fut bâtie comme un signe de la reconnaissance publique.
A l'opposé des votans ordinaires qui, lorsque le danger est passé, oublient le plus souvent le saint auquel il se sont voués, les Napolitains mirent une telle conscience à remplir vis-à -vis de leur patron l'engagement pris, que dona Catherine de Sandoval, femme du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer de son côté pour une somme de trente mille ducats à la confection de la chapelle, ils refusèrent cette somme, déclarant qu'ils ne voulaient partager avec aucun étranger, cet étranger fût-il leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de loger dignement leur saint protecteur.
Or, comme ni l'argent ni le zèle ne manqua, la chapelle fut bientôt bâtie; il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volonté, nobles et bourgeois avaient passé une obligation, laquelle existe encore, devant maître Vicenzio di Bossis, notaire public; cette obligation porte la date du 13 janvier 1527: ceux qui y ont signé s'engagent à fournir pour les frais du bâtiment la somme de 13,000 ducats; mais il parait qu'à partir de cette époque il fallait déjà commencer à se défier des devis des architectes: la porte seule couta 135,000 francs, c'est-à -dire une somme triple de celle qui était allouée pour les frais généraux de la chapelle.
La chapelle terminée, on décida qu'on appellerait, pour l'orner de fresques représentant les principales actions de la vie du saint, les premiers peintres du monde. Malheureusement cette décision ne fut pas approuvée par les peintres napolitains, qui décidèrent à leur tour que la chapelle ne serait ornée que par des artistes indigènes, et qui jurèrent que tout rival qui répondrait à l'appel fait à son pinceau s'en repentirait cruellement.
Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent pas à son exécution, le Dominiquin, le Guide et le chevalier d'Arpino accoururent; mais le chevalier d'Arpino fut obligé de fuir avant même d'avoir mis le pinceau à la main; le Guide, après deux tentatives d'assassinat, auxquelles il n'échappa que par miracle, quitta Naples à son tour: le Dominiquin seul, fait aux persécutions par les persécutions qu'il avait déjà éprouvées, las d'une vie que ses rivaux lui avaient rendue si triste et si douloureuse, n'écouta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il fit successivement la Femme guérissant une foule de malades avec l'huile de la lampe qui brûle devant saint Janvier, la Résurrection d'un jeune homme, et la coupole, lorsqu'un jour il se trouva mal sur son échafaud: on le rapporta chez lui, il était empoisonné.
Alors les peintres napolitains se crurent délivrés de toute concurrence; mais il n'en était point ainsi: un matin, ils virent arriver Gessi, qui venait avec deux de ses élèves pour remplacer le Guide son maître; huit jours après, les deux élèves, attirés sur une galère, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendît reparler d'eux; alors Gessi abandonné perdit courage et se retira à son tour; et l'Espagnolet, Corenzio, Lafranco et Stanzoni se trouvèrent maîtres à eux seuls de ce trésor de gloire et d'avenir, à la possession duquel ils étaient arrivés par des crimes.
Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son Saint sortant de la fournaise, composition titanesque; Stanzoni, la Possédée délivrée par le saint; et enfin Lafranco, la coupole, à laquelle il refusa de mettre la main tant que les fresques commencées par le Dominiquin aux angles des voûtes ne seraient pas entièrement effacées.
Ce fut à cette chapelle, où l'art avait eu ses martyrs, que les reliques du saint furent confiées.
Ces reliques se conservent dans une niche placée derrière le maître-autel; cette niche est séparée par un compartiment de marbre, afin que la tête du saint ne puisse regarder son sang, événement qui pourrait faire arriver le miracle avant l'époque fixée, puisque c'est par le contact de la tête et des fioles que le sang figé se liquéfie. Enfin elle est close par deux portes d'argent massif sculptées aux armes du roi d'Espagne Charles II.
Ces portes sont fermées elles-mêmes par deux clés dont l'une est gardée par l'archevêque, et l'autre par une compagnie tirée au sort parmi les nobles, et qu'on appelle les députés du Trésor. On voit que saint Janvier jouit tout juste de la liberté accordée aux doges, qui ne pouvaient jamais dépasser l'enceinte de la ville, et qui ne sortaient de leur palais qu'avec la permission du sénat. Si cette réclusion a ses inconvéniens, elle a bien aussi ses avantages: saint Janvier y gagne à n'être pas dérangé à toute heure du jour et de la nuit comme un médecin de village: aussi ceux qui le gardent connaissent bien la supériorité de leur position sur leurs confrères les gardiens des autres saints.
Un jour que le Vésuve faisait des siennes, et que la lave, après avoir dévoré Torre del Greco, s'acheminait tout doucement vers Naples, il y eut émeute: les lazzaroni, qui cependant avaient le moins à perdre dans tout cela se portèrent à l'archevêché, et commencèrent à crier pour qu'on sortît le buste de saint Janvier et qu'on le portât à l'encontre de l'inondation de flammes. Mais ce n'était pas chose facile que de leur accorder ce qu'ils demandaient: saint Janvier était sous double clé, et une de ces deux clés était entre les mains de l'archevêque, pour le moment en course dans la Basilicate, tandis que l'autre était entre les mains des députés, qui, occupés à déménager ce qu'ils avaient de plus précieux, couraient l'un d'un côté, l'autre de l'autre.
Heureusement le chanoine de garde était un gaillard qui avait le sentiment de la position aristocratique que son saint Janvier occupait au ciel et sur la terre: il monta sur le balcon de l'archevêché qui dominait toute la place encombrée de monde; il fit signe de la main qu'il voulait parler, et, balançant la tête de haut en bas, en homme étonné de l'audace de ceux à qui il avait affaire:
—Vous me paraissez encore de plaisans drôles, dit-il, de venir ici crier saint Janvier comme vous viendriez crier saint Crépin ou saint Fiacre. Apprenez que saint Janvier est un monsieur qui ne se dérange pas ainsi pour le premier venu.
—Tiens, dit une voix dans la foule, Jésus-Christ se dérange bien pour le premier venu; quand je demande le bon Dieu, est-ce qu'on me le refuse?
—Voilà justement où je vous attendais, reprit le chanoine: de qui est fils Jésus-Christ, s'il vous plaît? D'un charpentier et d'une pauvre fille comme vous et moi pourrions être; tandis que saint Janvier, c'est bien autre chose. Saint Janvier est fils d'un sénateur et d'une patricienne; c'est donc, vous le voyez, un bien autre personnage que Jésus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu si vous voulez; mais quant à saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous réunir dix fois plus nombreux que vous n'êtes, et crier quatre fois davantage, il ne se dérangera pas, car il a le droit de ne pas se déranger.
—C'est juste, dit la foule: allons chercher le bon Dieu.
Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate que saint Janvier, sortit de l'église de Sainte-Claire, et s'en vint suivi de son cortége populaire au lieu que réclamait sa miséricordieuse présence.
En effet, comme le disait le bon chanoine, saint Janvier est un saint aristocrate: il a un cortége de saints inférieurs qui reconnaissent sa suprématie, à peu près comme les cliens romains reconnaissaient celle de leurs maîtres: ces saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l'attendent quand il rentre: ce sont les patrons secondaires de la ville de Naples.
Voici comment se recrute cette armée de saints courtisans.
Toute confrérie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier même qui tient à faire déclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous la présidence de saint Janvier bien entendu, n'a qu'à faire fondre une statue d'argent massif du prix de 6 à 8,000 ducats, et l'offrir à la chapelle du Trésor. La statue, une fois admise, est retenue à perpétuité dans la susdite chapelle: à partir de ce moment, elle jouit de toutes les prérogatives de sa présentation en règle. Comme les saints, qui au ciel glorifient éternellement Dieu autour duquel ils forment un choeur, eux glorifient éternellement saint Janvier. En échange de cette béatitude qui leur est accordée, ils sont condamnés à la même réclusion que saint Janvier; ceux même qui en ont fait don à la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en déposant entre les mains d'un notaire du saint le double de la valeur de la statue à laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l'intérêt général, on désire faire voir le jour. La somme déposée, le saint sort pour un temps plus ou moins long. Le saint rentré, son identité constatée, le propriétaire, muni de son reçu, va retirer la somme. De cette façon, on est sûr que les saints ne s'égareront pas, et que, s'ils s'égarent, ils ne seront pas du moins perdus, puisque avec l'argent déposé on en pourra faire fondre deux au lieu d'un.
Cette mesure, qui paraît arbitraire au premier abord, n'a été prise, il faut le dire, qu'après que le chapitre de saint Janvier eut été dupe de sa trop grande confiance: la statue de san Gaëtano, sortie sans dépôt, non seulement ne rentra pas au jour dit, mais encore ne rentra jamais. On eut beau essayer de charger le saint lui-même, et prétendre qu'ayant toujours été assez médiocrement affectionné à saint Janvier, il avait profité de la première occasion qui s'était présentée pour faire une fugue; les témoignages les plus respectables vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il fut reconnu que c'était un cocher de fiacre qui avait détourné la précieuse statue. On se mit à la poursuite du voleur; mais comme il avait eu deux jours devant lui, il avait, selon toute probabilité, passé la frontière; et, si minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenèrent aucun résultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indélébile s'étendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui jusque-là , à Naples, comme en France, avaient disputé aux caniches la suprématie de la fidélité, et qui, à partir de ce moment, n'osèrent plus se faire peindre revenant au domicile de la pratique une bourse à la main. Il y a plus, si vous avez discussion avec le cocher de fiacre, et que vous croyiez que la discussion vaille la peine d'appliquer à votre adversaire une de ces immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV: jurez tout bonnement par san Gaëtano, et vous verrez votre ennemi attéré tomber à vos pieds pour vous demander excuse, s'il ne se relève pas, au contraire, pour vous donner un coup de couteau.
Comme on le comprend bien, les portes du Trésor sont toujours ouvertes pour recevoir les statues des saints qui désirent faire partie de la cour de saint Janvier, et cela sans aucune investigation de date, sans que le récipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426; la seule règle exigée, la seule conditionsine qua non, c'est que la statue soit d'argent pur et qu'elle pèse le poids.
Cependant la statue serait d'or et pèserait le double, qu'on ne la refuserait point pour cela; les seuls jésuites, qui, comme on le sait, ne négligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularité, ont déposé cinq statues au Trésor dans l'espace de moins de trois ans.
Ces détails étaient nécessaires pour nous amener au miracle de saint Janvier, qui depuis plus de mille ans fait tous les six mois tant de bruit, non seulement dans la ville de Naples, mais encore par tout le monde.
Le Miracle.
Nous nous trouvions fort heureusement à Naples lors du retour de cette époque solennelle.
Huit jours auparavant, on commença à sentir la ville s'agiter, comme c'est l'habitude à l'approche de quelque grand événement: les lazzaroni criaient plus haut et gesticulaient plus fort; les cochers devenaient insolens, et faisaient leurs conditions au lieu de les recevoir; enfin, les hôtels s'emplissaient d'étrangers, qu'amenaient de Rome les diligences, ou qu'apportaient de Civita-Vecchia et de Palerme les bateaux à vapeur.
Il y avait aussi recrudescence de carillons; tout à coup une cloche se mettait à sonner hors de son heure: on courait à l'église d'où partait ce bruit pour s'informer des motifs de ce concert inattendu; le lazzarone, qui s'ébattait en pendillant au bout de sa corde, vous répondait tout bonnement que la cloche sonnait parce qu'elle était joyeuse.
Le Vésuve, de son côté, lançait une fumée plus noire le jour et plus rouge la nuit; le soir, à la base de cette colonne de vapeur qui montait en tournoyant, et qui s'épanouissait dans le ciel comme la cime d'un pin gigantesque, on voyait surgir des langues de flamme pareilles aux dards d'un serpent. Tout le monde parlait d'une éruption prochaine; et, à force de l'entendre annoncer comme inévitable, nous avions fini par compter dessus, et la classer à son endroit dans le programme de la fête.
La surveille, toutes les populations voisines commencèrent à déborder dans la ville: c'étaient les pêcheurs de Sorrente, de Resina, de Castellamare et de Capri, dans leurs plus beaux costumes; c'étaient les femmes d'Ischia, de Nettuno, de Procida et d'Averse, dans leurs plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diaprée, joyeuse, dorée, bruyante, passait de temps en temps une vieille femme, aux cheveux gris épars comme ceux de la sibylle de Cumes, criant plus haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans s'inquiéter des coups qu'elle donnait; entourée au reste par tout son chemin de respect et de vénération: c'était une des nourrices ou des parentes de saint Janvier: toutes les vieilles femmes, de Sainte-Lucie à Mergellina, sont parentes de saint Janvier et descendent de celle que l'aveugle guéri rencontra dans le cirque de Pouzzoles, recueillant dans une fiole le sang du saint.
Toute la nuit les cloches sonnèrent à folles volées: on eût dit qu'un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient, isolées les unes des autres et dans une indépendance tout individuelle.
La veille du miracle, nous fûmes réveillés à dix heures du matin par une rumeur effroyable. Nous mîmes le nez à la fenêtre, les rues semblaient des canaux roulant à pleins bords la population de Naples et des environs; toute cette foule se rendait à l'archevêché pour prendre sa place à la procession. Cette procession va de la chapelle au Trésor, domicile habituel de saint Janvier, à la cathédrale de Sainte-Claire, métropole des rois de Naples; et dans laquelle le saint doit accomplir son miracle.
Nous suivîmes la foule, et nous allâmes gagner la maison de Duprez, qui demeurait justement sur le passage de la procession, et qui nous avait offert place à ses fenêtres.
Nous mîmes plus d'une heure à faire cinq cents pas.
Par bonheur, la procession, qui part de l'archevêché avant le jour, n'arrive à la cathédrale qu'à la nuit fermée: il lui faut d'ordinaire quatorze ou quinze heures pour accomplir un trajet d'un kilomètre à peu près.
Elle se compose, comme nous l'avons dit, non seulement de la ville tout entière, mais encore des populations environnantes, divisées par castes et confréries. La noblesse doit marcher la première, puis viennent les corporations. Malheureusement, grâce au caractère parfaitement indépendant de la nation napolitaine, personne ne garde ses rangs; j'étais depuis une heure à la fenêtre, demandant quand viendrait la procession à tous mes voisins, qui, étrangers comme moi, se faisaient les uns aux autres la même question, lorsqu'un Napolitain survint et nous dit que cette foule plus ou moins endimanchée, ces ouvriers poudrés à blanc, habillés de noir, de vert, de rouge, de jaune et de gorge de pigeon, avec leurs culottes courtes de mille couleurs, leurs bas chinés, escarpins à boucles, marchant par groupes de quinze ou vingt, s'arrêtant pour causer avec leurs connaissances, faisant halte pour boire à la porte des cabarets, criant pour qu'on leur apportât des tranches de cocomero et des verres de sambuco, étaient la procession elle-même.
Ce fut un trait de lumière: je regardai plus attentivement, et je vis en effet une double ligne de soldats placée sur toute la longueur de la rue, portant au bras le fusil orné d'un bouquet, et destinée comme une digue à resserrer le torrent dans son lit; mission dont, malgré toute sa bonne volonté et la rigueur de la consigne, elle ne pouvait parvenir à s'acquitter.
La procession, que je reconnaissais maintenant pour telle, s'en allait vagabonde et indépendante, comme la Durance, battant de ses flots les maisons, et de préférence la porte des cabarets; s'arrêtant tout à coup sans qu'il y eût une cause visible à cette station; se remettant en marche sans qu'on pût deviner le motif qui lui rendait le mouvement; pareille, enfin, à ces fleuves aux cours contraires, dont il est, grâce à leur double remou, presque impossible de distinguer la véritable direction.
Au milieu de tout cela, on voyait de temps en temps briller le riche uniforme d'un officier napolitain, marchant nonchalamment, un cierge renversé à la main, et escorté de quatre ou cinq lazzaroni, se heurtant, se culbutant, se renversant, pour recueillir dans un cornet de papier gris la cire tombant de son cierge; tandis que l'officier, la tête haute, sans s'occuper de ce qui se passait à ses pieds, faisait largesse de sa cire, lorgnait les dames amassées aux fenêtres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter des fleurs sur le chemin de la procession, lui envoyaient leurs bouquets en échange de ses clins d'oeil.
Puis venaient, précédés de la croix et de la bannière, mêlés au peuple, dont le flot les enveloppait sans cesse en les isolant les uns des autres, des moines de tous les ordres et de toutes couleurs: capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chaussés et déchaussés; les uns au corps gras, gros, rond, court, avec une tête enluminée posée carrément sur de larges épaules: ceux-là s'en allaient causant, chantant, offrant du tabac aux maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, et regardant, peut-être un peu plus charnellement que ne le permettait la règle de leur ordre, les jeunes filles groupées sur les bornes ou appuyées sur l'épaule des soldats pour les voir passer; les autres, maigris par le jeûne, pâlis par l'abstinence, affaiblis par les austérités, levant au ciel leur front jaune, leurs joues livides et leurs yeux caves; marchant sans voir où le flot humain les emportait; fantômes vivans, qui s'étaient fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer les conduirait droit au paradis, et qui recueillaient en ce moment le fruit de leurs douleurs claustrales, par le respect craintif et religieux dont ils étaient environnés. C'était l'endroit et l'envers de la vie monastique.
De temps en temps, lorsque les stations étaient trop longues, ou lorsque le désordre était trop grand, le ceremoniere lâchait sur les traînards ses estafiers armés d'une longue baguette d'ébène, comme fait le berger en envoyant ses chiens après les moutons récalcitrans; alors, cédant à cette mesure de répression, les buveurs, les causeurs et les priseurs finissaient par reprendre tant bien que mal un rang quelconque, et la procession faisait quelques pas en avant.
Cependant, comme on le comprend bien, cette procession qui n'avait pas encore de queue avait une tête; vers les onze heures du matin cette tête arrivait à la cathédrale, entrait par la porte du milieu, et commençait à déposer ses bouquets et ses cierges devant l'autel où était exposé le buste de saint Janvier; puis, ressortant par les portes latérales, chacun s'en allait à sa besogne: les moines à leurs dîners, les officiers à leurs amours, les corporations à leur sieste, les lazzaroni à de nouveaux cierges.
Et ainsi de suite, au fur et à mesure que les masses se succédaient.
Les masses se succédèrent ainsi jusqu'à six heures du soir; à six heures du soir, la procession commença à prendre une forme un peu plus régulière.
D'abord nous vîmes paraître, précédée par des bouffées d'harmonie qui, entre toutes les rumeurs populaires, étaient déjà venues jusqu'à nous, la musique des gardes royales, exécutant les airs les plus à la mode de Rossini, de Mercadante et de Donizetti; ensuite les séminaristes en surplis, et marchant deux à deux dans le plus grand ordre; puis enfin les soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.
A l'approche des ces statues, un autre spectacle nous attendait; on nous l'avait réservé pour le dernier, sans doute parce qu'il était le plus curieux.
Comme nous l'avons dit, les saints qui composent le cortége de saint Janvier ne sont pas choisis dans l'aristocratie du calendrier, mais, au contraire, parmi les parvenus de la finance: il en résulte qu'il y a sur les élus de la Chaussée-d'Antin napolitaine bien des choses à dire et même des cancans de faits; et comme le peuple, ainsi que nous l'avons dit, met saint Janvier au dessus de toute chose, et ne voit rien, ni avant, ni après lui, ces saints, subordonnés à leur bienheureux patron, sont, à mesure qu'ils paraissent, exposés aux quolibets les plus piquans et les plus réitérés; ce qui ne serait pas encore trop grand'chose pour les saints; mais ce qui devient grave pour eux, c'est qu'il n'y a pas une peccadille de la vie publique ou privée ces malheureux élus qui échappe à la censure des spectateurs. On reproche à saint Paul son idolâtrie, à saint Pierre ses trahisons, à saint Augustin ses fredaines, à sainte Thérèse son extase, à saint François Borgia ses principes, à saint Antoine son usurpation, à saint Gaëtan son insouciance; et cela, en des termes, avec des cris, avec des vociférations, avec des gestes qui font le plus grand honneur au bon caractère des saints, et qui prouvent qu'à la tête des vertus qui leur ont ouvert le paradis marchaient la patience et l'humilité.
Chacune de ces statues s'avançait, portée sur les épaules de six fachini et précédée par six prêtres, et chacune d'elles soulevait tout le long de sa route le hourra toujours prolongé et toujours croissant que nous avons dit.
Puis, ainsi apostrophées, les statues arrivent enfin à l'église Sainte-Claire, font humblement la révérence à saint Janvier, qui est exposé sur le côté droit de l'autel, et se retirent.
Après les saints vient l'archevêque, porté dans une riche litière et tenant en main les fioles du sang miraculeux.
L'archevêque dépose ses fioles dans le tabernacle, puis tout est fini pour ce jour-là .
Chacun s'en retourne à ses amours, à ses plaisirs ou à ses affaires; les cloches seules n'ont point de repos et continuent de sonner arec une allégresse qui ressemble au désespoir.
Ce branle universel et continuel dura toute la nuit.
A sept heures du matin nous nous levâmes; Naples se précipitait vers l'église Sainte-Claire: il ne s'agissait, cette fois, ni de demander les chevaux ni d'appeler sa voiture; la circulation de tout véhicule était interdite. Nous descendîmes nos deux étages, nous nous arrêtâmes un instant sur la porte, puis nous nous abandonnâmes à la foule et nous laissâmes emporter par le tourbillon.
Le torrent nous mena droit à l'église de Sainte-Claire. Le vaste édifice était encombré; mais, grâce à l'ambassade française, nous avions eu des billets réservés. A la vue de nosposti distinti, les sentinelles nous firent faire place et nous gagnâmes nos tribunes.
Voici le spectacle que présentait l'église:
Sur le maître-autel étaient: d'un côté, le buste de saint Janvier; de l'autre, la fiole contenant le sang.
Un chanoine était de garde devant l'autel.
A droite et à gauche de l'autel, étaient deux tribunes;
La tribune de gauche, chargée de musiciens attendant, leurs instrumens à la main, que le miracle se fît pour le célébrer;
La tribune de droite, encombrée de vieilles femmes s'intitulant parentes de saint Janvier et se chargeant d'activer le miracle si par hasard le miracle se faisait attendre.
Au bas des marches de l'autel s'étendait une grande balustrade où venaient tour à tour s'agenouiller les fidèles; le chanoine alors prenait la fiole, la leur faisait baiser, leur montrait le sang parfaitement coagulé; puis les fidèles satisfaits se retiraient pour faire place à d'autres, qui venaient baiser la fiole à leur tour, constater de leur côté la coagulation du sang, puis se retiraient encore cédant la place a leurs successeurs, et ainsi de suite.
Les mêmes peuvent revenir trois, quatre, cinq et six fois, tant qu'ils veulent enfin; seulement ils ne peuvent pas rester deux fois de suite: une fois la fiole baisée, une fois la coagulation du sang constatée, il faut qu'ils se retirent.
Le reste de l'église forme une mer de têtes humaines, au dessus de laquelle apparaissent comme des îles chargées de femmes, d'hommes, de plumes, de crachats, de rubans, d'épaulettes et d'écharpes; la tribune des princes, la tribune des ambassadeurs et la tribunedei posti distinti.
Princes, ambassadeurs,posti distintipeuvent descendre de leur échafaudage, aller baiser la fiole, constater la coagulation du sang et revenir à leur place: seulement, pendant ce trajet, ils risquent d'être étouffés comme de simples mortels.
La première chose que nous fîmes fut de nous agenouiller à la balustrade; le chanoine de garde nous présenta la fiole, que nous baisâmes; puis il nous fit voir le sang desséché, qui se tenait collé aux parois.
Nous revîmes prendre noire place: Jadin laissa dans le trajet un pan de son habit, moi un mouchoir de poche.
Puis nous attendîmes.
Les foules se succédèrent ainsi depuis le moment de notre entrée, c'est-à -dire depuis trois heures du matin, jusqu'à huit heures de l'après-midi.
A trois heures de l'après-midi, des murmures commencèrent à se faire entendre, et quelques malintentionnés répandaient le bruit que le miracle ne se ferait pas.
Vers trois heures et demie, les murmures augmentèrent d'une façon effrayante: cela commençait par une espèce de plainte, et cela montait jusqu'aux rugissemens. Les parentes de saint Janvier jetèrent quelques injures au saint qui se faisait ainsi prier.
A quatre heures, il y avait presque émeute: on trépignait, on vociférait, on montrait des poings; le chanoine de garde (on avait renouvelé les chanoines d'heure en heure) s'approcha de la balustrade et dit:
—Il y a sans doute des hérétiques dans l'assemblée. Que les hérétiques sortent, ou le miracle ne se fera pas.
A ces mots, une clameur épouvantable s'éleva de toutes les parties de la cathédrale, hurlant:—Dehors les hérétiques! à bas les hérétiques! à mort les hérétiques!
Une douzaine d'Anglais, qui étaient aux tribunes, descendirent alors de leur échafaudage, au milieux des cris, des huées et des vociférations de la foule; une escouade de fantassins, conduite par un officier, l'épée nue à la main, les enveloppa, afin qu'ils ne fussent pas mis en pièces par le peuple, et les accompagna hors de l'église, où je ne sais pas ce qu'ils devinrent.
Leur expulsion amena un moment de silence, pendant lequel la foule, émue et soulevée, reprit le mouvement qui la reportait vers l'autel pour baiser la fiole, et s'éloignait de l'autel quand la fiole était baisée.
Une heure à peu près s'écoula dans l'attente, et sans que le miracle se fit. Pendant celle heure, la foule fut assez tranquille; mais c'était le calme qui précède l'orage. Bientôt les rumeurs recommencèrent, les grondemens se firent entendre de nouveau, quelques clameurs sauvages et isolées éclatèrent. Enfin, cris tumultueux, vociférations, grondemens, rumeurs, se fondirent dans un rugissement universel dont rien ne peut donner une idée.
Le chanoine demanda une seconde fois s'il y avait des hérétiques dans l'assemblée; mais cette fois personne ne répondit. Si quelque malheureux Anglais, Russe ou Grec se fût dénoncé en répondant à cet appel, il eût été certainement mis en morceaux, sans qu'aucune force militaire, sans qu'aucune protection humaine eût pu le sauver.
Alors les parentes de saint Janvier se mêlèrent à la partie: c'était quelque chose de hideux que ces vingt ou trente mégères arrachant leur bonnet de rage, menaçant saint Janvier du poing, invectivant leur parent de toute la force de leurs poumons, hurlant les injures les plus grossières, vociférant les menaces les plus terribles, insultant le saint sur son autel, comme une populace ivre eût pu faire d'un parricide sur un échafaud.
Au milieu de ce sabbat infernal, tout à coup le prêtre éleva la fiole en l'air, criant:—Gloire à saint Janvier, le miracle est fait!
Aussitôt tout changea.
Chacun se jeta la face contre terre. Aux injures, aux vociférations, aux cris, aux clameurs, aux rugissemens, succédèrent les gémissemens, les plaintes, les pleurs, les sanglots. Toute cette populace, folle de joie, se roulait, se relevait, s'embrassait, criant:—Miracle! miracle! et demandait pardon à saint Janvier, en agitant ses mouchoirs trempés de larmes, des excès auxquels elle venait de se porter à son endroit.
Au même instant, les musiciens commencèrent à jouer et les chantres à chanter leTe Deum, tandis qu'un coup de canon tiré au fort Saint-Elme, et dont le bruit vint retentir jusque dans l'église, annonçait à la ville et au monde,urbi et orbi, que le miracle était fait.
En effet, la foule se précipita vers l'autel, nous comme les autres. Ainsi que la première fois, on nous donna la fiole à baiser; mais, de parfaitement coagulé qu'il était d'abord, le sang était devenu parfaitement liquide.
C'est, comme nous l'avons dit, dans cette liquéfaction que consiste le miracle.
Et il y avait bien véritablement miracle, car c'était toujours la même fiole; le prêtre ne l'avait touchée que pour la prendre sur l'autel et la faire baiser aux assistans, et ceux qui venaient de la baiser ne l'avaient pas un instant perdue de vue.
La liquéfaction s'était faite au moment où la fiole était posée sur l'autel, et où le prêtre, à dix pas de la fiole à peu près, apostrophait les parentes de saint Janvier.
Maintenant, que le doute dresse sa tête pour nier, que la science élève sa voix pour contredire; voilà ce qui est, voilà ce qui se fait, ce qui se fait sans mystère, sans supercherie, sans substitution, ce qui se fait à la vue de tous. La philosophie du dix-huitième siècle et la chimie moderne y ont perdu leur latin: Voltaire et Lavoisier ont voulu mordre à cette fiole, et, comme le serpent de la fable, ils y ont usé leurs dents.
Maintenant, est-ce un secret gardé par les chanoines du Trésor et conservé de génération en génération depuis le quatrième siècle jusqu'à nous?
Cela est possible; mais alors cette fidélité, on en conviendra, est plus miraculeuse encore que le miracle.
J'aime donc mieux croire tout bonnement au miracle; et, pour ma part. je déclare que j'y crois.