XXIII

Le soir, toute la ville était illuminée et l'on dansait dans les rues.

Saint Antoine usurpateur.

Maintenant, et après ce que nous venons de dire de la popularité de saint Janvier, croirait-on une chose? C'est que, comme une puissance terrestre, comme un simple roi de chair et d'os, comme un Stuart, ou comme un Bourbon, un jour vint où Saint Janvier fut détrôné.

Il est juste d'ajouter que c'était en 99, époque du détrônement général sur la terre comme au ciel; il est vrai de dire que c'était pendant cette période étrange où Dieu lui-même, chassé de son paradis, eut besoin, pour reparaître en France sous le nom de l'Être-Suprême, d'un laissez-passer de la Convention nationale signé par Maximilien Robespierre.

Ceux qui douteront de la chose pourront, en passant dans le faubourg du Roule, jeter les yeux sur le fronton de l'église Saint-Philippe; ils y liront encore cette inscription, mal effacée:

«Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être-Suprème et l'immortalité de l'âme.»

Or, comme nous le disions, ce fut en 1799, dans le seizième siècle du patronat de saint Janvier, MM. Barras, Rewbel, Gohier et autres régnant en France sous le nom de directeurs, que la chose arriva.

Voici à quelle occasion:

Le 23 janvier 1799, après une défense de trois jours, pendant lesquels les lazzaroni, armés de pierres et de bâtons seulement, avaient tenu tête aux meilleures troupes de la république, Naples s'était rendue à Championnet, et, grâce à un discours que le général en chef avait fait aux Napolitains dans leur propre langue, et par lequel il leur avait prouvé que tout ce qui s'était passé était un malentendu, l'armée républicaine avait fait son entrée dans la ville, criant:—Vive saint Janvier! tandis que de leur côté les lazzaroni criaient:—Vivent les Français!

Pendant la nuit, on enterra quatre mille morts, victimes de ce malentendu, et tout fut dit.

Cependant, comme on le pensa bien, cette entrée, toute fraternelle qu'elle était, avait amené un changement notable dans les affaires du gouvernement: le parti républicain l'emportait; il se mit donc à établir une république, laquelle prit le nom de république parthénopéenne.

Le jour où elle fut proclamée, il y eut un grand banquet que le général Championnet donna aux membres du nouveau gouvernement, dans l'ancien palais du roi, devenu palais national.

Ce banquet réjouit beaucoup les lazzaroni, qui virent dîner leurs représentans, et qui s'assurèrent que les libéraux n'étaient point des anthropophages, comme on le leur avait dit.

Le lendemain, le général Championnet, suivi de tout son état-major, se transporta en grande pompe dans la cathédrale de Sainte-Claire, pour rendre grâces à Dieu du rétablissement de la paix, adorer les reliques de saint Janvier, et implorer sa protection pour la ville de Naples, malgré son changement de gouvernement.

Cette cérémonie, à laquelle assista autant de peuple que l'église put en contenir, fut fort agréable aux lazzaroni, qui reconnurent, vu le silence du saint et le recueillement du général et de son état-major, que les Français n'étaient point des hérétiques, comme on le leur avait assuré.

Le surlendemain on planta des arbres de là Liberté sut toutes les places de Naples, au son de la musique militaire française et de la musique civile napolitaine.

Cet essai d'horticulture championnienne mit le comble à l'enthousiasme des lazzaroni, qui aiment la musique et qui adorent l'ombre.

Alors commencèrent ce que l'on appelle les réformes; ce fut la pierre d'achoppement de la nouvelle république.

On abolit les droits sur le vin, et le peuple laissa faire sans rien dire.

On abolit les droits sur le tabac, et le peuple toléra encore cette abolition.

On abolit le droit sur le sel, et le peuple commença à murmurer.

On abolit les droits sur le poisson, et le peuple cria plus fort.

Enfin, on abolit le titre d'excellence, et le peuple se fâcha tout à fait.

Bon et excellent peuple, qui regardait chaque abolition d'impôt comme un outrage fait à ses droits, et qui pourtant ne se révolta réellement que lorsqu'on abolit le titre d'excellence, qui cependant, comme il le disait lui-même, n'avait rien fait au nouveau gouvernement.

Malheureusement, le nouveau gouvernement ne tint aucun compte des réclamations des lazzaroni, et continua ses réformes, fier et fort qu'il était de l'appui de l'armée française.

Mais cet appui, comme on le comprend bien, révéla aux Napolitains qu'il y avait connivence entre l'armée française et le gouvernement qui les opprimait en leur enlevant les uns après les autres leurs impôts les plus anciens et les plus sacrés. Dès lors les Français, d'abord combattus comme des hérétiques, puis accueillis comme des libérateurs, puis fêtés comme des frères, furent regardés comme des ennemis, et le bruit commença à se répandre, du château de l'Oeuf à Capo-di-Monte, et du pont de la Maddalena à la grotte de Pouzzoles, que saint Janvier, pour punir la ville de Naples de la confiance qu'elle avait eue en eux, ne ferait point son miracle le premier dimanche du mois de mai, comme c'est son habitude de le faire depuis quatorze siècles au jour sus-indiqué.

Cette désastreuse nouvelle fit grande sensation; chacun en s'abordant se demandait:—Avez-vous entendu dire que saint Janvier ne fera pas son miracle cette année? On se répondait:—Je l'ai entendu dire; et les interlocuteurs, regardant le ciel en soupirant, secouaient la tête et se quittaient en murmurant:

—C'est la faute de ces gueux de Français!

Bientôt on commença, aux heures de l'appel, à remarquer des absences dans les rangs. Le rapport en fut fait au général Championnet, qui ne douta point un seul instant que les absens n'eussent été jetés à la mer.

Quelques jours avant celui où le miracle devait avoir lieu, on trouva trois soldats inanimés: un dans la rue Porta-Capouana, le second dans la rue Saint-Joseph, le troisième sur la place du Marché-Neuf.

Un d'eux, avait encore dans la poitrine le couteau qui l'avait tué, et au manche du couteau était attachée celle inscription:

«Meurent ainsi tous ces hérétiques de Français, qui sont cause que saint Janvier ne fera pas son miracle!»

Le général Championnet vit alors qu'il était fort important pour son salut et pour le salut de l'armée que le miracle se fit.

Il décida donc que d'une façon ou de l'autre le miracle se ferait.

A mesure que le premier dimanche de mai approchait, les démonstrations devenaient plus hostiles et les menaces plus ouvertes.

La veille du grand jour arriva: la procession eut lieu comme d'habitude; seulement, au lieu de défiler entre deux lignes de soldats napolitains, elle défila entre une haie de grenadiers français et une haie de troupes indigènes.

Toute la nuit les patrouilles furent faites, moitié par les soldats de la république parthénopéenne, et moitié par les soldats de la république française. Il y avait pour les deux nations un même mot d'ordre franco-italien.

La nuit, quelques cloches isolées sonnèrent; mais au lieu de ce joyeux carillon qui leur est habituel, elles ne jetèrent dans l'air que de lugubres volées. Ces tintemens rappelèrent au général Championnet celui des Vêpres Siciliennes et il promit de ne pas se laisser surprendre comme l'avait fait Charles d'Anjou.

Le matin, chacun s'avança vers l'église de Sainte-Claire morne et silencieux. C'était un trop grand contraste avec le caractère napolitain pour qu'il ne fût pas remarqué. Le général, à l'exception des hommes de service, consigna les soldats dans les casernes, en leur donnant l'ordre de se tenir prêts à marcher au premier appel.

La journée s'écoula sous un aspect sombre et menaçant. Cependant, comme le miracle ne s'accomplit d'ordinaire que de trois à six heures du soir, jusque-là il n'y eut encore trop rien à dire; mais cette heure arrivée, les vociférations commencèrent; seulement, cette fois, au lieu de s'adresser au saint, c'était les Français qu'elles attaquaient. Comme le général assistait à la cérémonie avec son état-major et qu'il entendait parfaitement le patois napolitain, il ne perdit pas un mot de toutes les menaces qui lui étaient faites.

A six heures, les vociférations se changèrent en hurlemens, les bras commencèrent à sortir des manteaux et les couteaux à sortir des poches. Bras et couteaux se dirigeaient vers le général et vers son état-major, qui demeuraient aussi impassibles que s'ils n'eussent rien compris ou que si la chose ne les eût point regardés.

A huit heures, c'étaient des rugissemens à ne plus s'entendre, ceux de la rue répondaient à ceux de l'église; les grenadiers regardaient le général pour savoir si eux aussi ne tireraient pas la baïonnette. Le général était impassible.

A huit heures et demie, comme le tumulte redoublait, le général se pencha vers un aide-de-camp et lui dit quelques mois à l'oreille. L'aide-de-camp descendit de l'échafaudage, traversa la double haie de soldats français et napolitains qui conduisait au choeur, se mêla à la foule des fidèles qui se pressaient pour aller baiser la fiole, arriva jusqu'à la balustrade, se mit à genoux et attendit son tour.

Au bout de cinq minutes, le chanoine prit sur l'autel la fiole renfermant le sang parfaitement coagulé; ce qui était, vu l'heure avancée, une grande preuve de la colère de saint Janvier contre les Français; la leva en l'air, pour que personne ne doutât de l'état dans lequel elle était; puis il commença à la faire baiser à la ronde.

Lorsqu'il arriva devant l'aide-de-camp, celui-ci, tout en baisant la fiole, lui prit la main. Le chanoine fit un mouvement.

—Un mot, mon père, dit le jeune officier.

—Que me voulez-vous? demanda le prêtre.

—Je veux vous dire, de la part du général en chef, reprit l'aide-de-camp, que si dans dix minutes le miracle n'est pas fait, dans un quart d'heure vous serez fusillé.

Le chanoine laissa tomber la fiole, que le jeune aide-de-camp rattrapa heureusement avant qu'elle n'eût touché la terre, et qu'il lui rendit aussitôt avec les marques de la plus profonde dévotion; puis il se leva, et revint prendre sa place près du général.

—Eh bien? dit Championnet.

—Eh bien! dit l'aide-de-camp, soyez tranquille, général, dans dix minutes le miracle sera fait.

L'aide-de-camp avait dit la vérité: seulement il s'était trompé de cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en criant:—Il miracolo e fatto. Le sang était en pleine liquéfaction.

Mais au lieu de cris de joie et de transports d'allégresse qui accueillaient ordinairement cette heure solennelle, toute cette foule, déçue dans son espoir, s'écouta dans un morne silence: la promesse faite au nom de saint Janvier n'avait pas été tenue; malgré la présence des Français, le miracle s'était accompli. Saint Janvier ne les regardait donc pas comme des ennemis; c'était à n'y plus rien comprendre; et comme ni le chanoine ni le général ne révélèrent pour le moment la petite conversation qu'ils avaient eue ensemble par l'organe du jeune aide-de-camp, personne en effet n'y comprit rien.

Il en résulta que de mauvais soupçons planèrent sur saint Janvier: on l'accusa tout bas de s'être laissé séduire par de belles paroles, et de tourner tout doucement au républicanisme.

Ce bruit fut la première atteinte portée au pouvoir spirituel et temporel de saint Janvier.

Nous avons dit ailleurs comment les choses suivirent un autre cours que celui auquel on s'attendait. Les Français, battus dans l'Italie occidentale, rappelèrent les troupes qui occupaient Naples: le général Macdonald, qui avait remplacé le général Championnet, évacua la capitale, laissant la république parthénopéenne à elle-même. Trois mois après, la pauvre république n'existait plus.

Il y eut alors une réaction terrible contre tout ce qui avait subi l'influence du parti français. Nous avons raconté les supplices de Caracciolo, d'Hector Caraffa, de Cirillo et d'Éléonore Pimentale; pendant deux mois, Naples fut une vaste boucherie. Que ceux qui en ont le courage ouvrent Coletta et fassent avec lui le tour de cet effroyable charnier.

Cependant, lorsque les lazzaroni eurent tout tué ou tout proscrit, force leur fut de s'arrêter. On regarda alors de tous côtés, pour voir si l'on n'avait oublié personne, avant de déraciner les potences, de démonter les échafauds et d'éteindre les bûchers; tout était muet et désert comme une tombe; il n'y avait que des bourreaux sur les places, des spectateurs aux fenêtres, mais plus de victimes.

Quelqu'un pensa alors à saint Janvier, lequel avait fait son miracle d'une façon si anti-nationale et surtout si inattendue.

Mais saint Janvier n'était pas une de ces puissances d'un jour, à laquelle on s'attaque sans s'inquiéter de ce qu'il en résultera: saint Janvier avait vu passer les Grecs, les Goths, les Sarrasins, les Normands, les Souabes, les Angevins, les Espagnols, les vice-rois, et les rois, et saint Janvier était toujours debout; de sorte que ce fut tout bas et presque en tremblant que le premier qui accusa saint Janvier formula son accusation.

Mais, justement à cause de cette longue popularité saint Janvier avait au fond beaucoup plus d'ennemis qu'on ne lui en connaissait. Si bienveillant, si puissant, si attentif qu'il fût, il lui avait été impossible, au milieu du concert de demandes qui monte éternellement jusqu'à lui, d'entendre et d'exaucer tout le monde; il s'était donc, sans qu'il s'en doutât lui-même, fait une foule de mécontens, lesquels n'osaient rien dire tant qu'ils se croyaient isolés, mais se rallièrent immédiatement au premier accusateur qui éleva la voix; il en résulta que, contre son attente, celui-ci eut un succès auquel il ne s'était pas attendu.

Du moment qu'on n'avait pas mis l'accusateur en pièces, on l'éleva sur un pavois: aussitôt chacun fit chorus; il n'y eut pas jusqu'au plus petit lazzarone qui ne formulât sa petite accusation. Saint Janvier, d'abord soupçonné d'indifférence, fut bientôt taxé de trahison; on l'appela libéral, on l'appela révolutionnaire, on l'appela jacobin. On courut à la chapelle du Trédor, qu'on pilla préalablement; puis on prit la statue du saint, on lui attacha une corde au cou, on la traîna sur le Môle, on la jeta à la mer.

Quelques voix s'élevèrent bien parmi les pêcheurs contre cette exécution, qui sentait son 2 septembre d'une lieue; mais ces voix furent aussitôt couvertes par les vociférations de la populace, qui criait:—A bas saint Janvier! saint Janvier à la mer!

Saint Janvier subit donc une seconde fois le martyre, et fut jeté dans les flots; il est vrai que cette fois il était exécuté en effigie.

Mais saint Janvier ne fut pas plus tôt à la mer que la ville de Naples se trouva sans patron, et que, habituée comme elle l'était à une protection miraculeuse, elle sentit de la façon la plus déplorable l'isolement dans lequel elle se trouvait.

Son premier mouvement, son mouvement naturel, fut de recourir à l'un de ses soixante-quinze patrons secondaires, et de lui transmettre la survivance de saint Janvier.

Malheureusement ce n'était pas chose facile à faire; les saints supérieurs étaient occupés ailleurs: saint Pierre avait Rome, saint Paul avait Londres, saint François avait Assise, saint Charles Borromée Arona; chacun enfin avait sa ville qu'il avait toujours protégée comme saint Janvier avait protégé Naples, et il n'y avait pas lieu d'espérer que, quelque espérance d'avancement que lui donnât cette nouvelle nomination, il abandonnât son peuple pour un peuple nouveau. D'un autre côté en partageant son patronage, il y avait à craindre que le saint n'eût plus de besogne qu'il n'en pouvait faire, et n'étreignît mal pour trop embrasser.

Restaient, il est vrai, les saintes, qui, grâce à l'établissement presque général de la lui salique, ont plus de temps à elles que les saints; mais c'était un pauvre successeur à donner à saint Janvier qu'une femme, et les Napolitains étaient trop fiers pour laisser ainsi tomber le patronage de leur ville en quenouille.

Pendant ce temps, toutes sortes de brigues s'ourdissaient: chacun présentait son saint, exagérait ses mérites, doublait ses qualités, s'engageait pour lui et en son nom, répondait de sa bonne volonté; il n'y eut pas jusqu'à saint Gaëtan qui n'eût ses prôneurs. Mais on comprend que c'était un mauvais antécédent pour le saint que de s'être laissé voler lui-même, et de n'avoir pas pu se retrouver. Aussi san Gaëtan n'eut-il pas un instant de chance, et ne fut-il nommé que pour mémoire.

On résolut de faire un conclave où les mérites des prétendans seraient examinés, et d'où sortirait le plus digne. Les noms des soixante-quinze saints furent proclamés; après chaque proclamation, chacun eut la liberté de se lever et de dire en faveur du dernier nommé tout ce que bon lui semblerait; la liberté entière de vote fut accordée; et, pour que ces votes fussent essentiellement libres, on décréta que le scrutin sérait secret.

Au troisième tour de scrutin, saint Antoine fut élu.

Ce qui avait surtout plaidé en faveur de saint Antoine, c'est qu'il est patron du feu.

Or, Naples étant incessamment menacée, comme Sodome et Gomorrhe, de périr de combustion instantanée, voyait une certaine sécurité dans le choix d'un patron qui tenait particulièrement sous sa dépendance l'élément mortel et redouté.

Mais Naples n'avait pas songé à une chose, c'est qu'il y a feu et feu, comme il y a fagots et fagots. Saint Antoine était le patron du feu causé par accident, par inadvertance, par maladresse; il était souverain contre tout incendie ayant pour principe une cause humaine; mais saint Antoine ne pouvait rien contre le feu du ciel, ni contre le feu de la terre; saint Antoine était impuissant contre la foudre et contre la lave, contre les orages et contre les volcans. A part le soin avec lequel il s'était gardé jusque-là, saint Antoine n'était donc pas pour Naples un patron de beaucoup supérieur à saint Gaëtan.

Saint Antoine n'en fut pas moins proclamé patron de Naples au milieu de l'allégresse générale. Il y eut des danses, des fêtes, des joutes sur l'eau, des distributions gratis, des spectacles en plein air et des feux d'artifice; de sorte que saint Antoine se crut aussi solide à son poste que l'avaient été successivement les vingt-trois empereurs romains successeurs de Charlemagne, ou les deux cent cinquante-sept papes successeurs de saint Pierre.

Saint Antoine comptait sans le Vésuve.

Six mois s'écoulèrent sans qu'aucun événement vint porter atteinte à la popularité du nouveau patron; deux, ou trois incendies avaient même eu lieu dans la ville, qui avaient été miraculeusement réprimés par la seule présence de la châsse du saint: de sorte que non seulement on commençait d'oublier saint Janvier, mais qu'il y, avait même des courtisans du pouvoir qui proposaient de jeter bas la statue de l'ex-patron de Naples que, par oubli sans doute, on avait laissée debout à la tête duponte della Maddalena.

Heureusement l'exaspération était calmée, et cette proposition de vengeance rétroactive n'eut aucun résultat.

Tout semblait donc marcher pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, lorsqu'un beau matin on s'aperçut que la fumée du Vésuve s'épaississait sensiblement et montait au ciel avec uni violence et une rapidité extraordinaires. En même temps, des bruits souterrains commencèrent à se faire entendre; les chiens hurlaient lamentablement, et de nombreuses troupes d'oiseaux effrayés tournoyaient en l'air, s'abattant pour un instant, puis reprenant leur vol aussitôt, comme s'ils eussent craint de se reposer sur une chose qui avait sa racine dans la terre. De son côté, la mer présentait des phénomènes particuliers tout aussi effrayans; du bleu d'azur qui lui est habituel sous le beau ciel de Naples, elle était passée à une couleur cendrée qui lui ôtait toute sa transparence; et, quoique calme en apparence, quoique aucun vent ne l'agitât, de grosses vagues isolées montaient, bouillonnant et venaient crever à la surface en répandant une forte odeur de soufre. Parfois aussi, comme s'il y eût eu pour la mer méditerranéenne une marée pareille à celle qui agite le vieil Océan, le flot montait au dessus de son rivage, puis tout a coup reculait, laissant la plage nue, pour revenir bientôt comme il s'était éloigné. Ces présages étaient trop connus pour qu'on doutât un seul instant de ce qu'ils annonçaient: une éruption du Vésuve était imminente.

Dans tout autre moment, Naples s'en serait souciée comme de Colin-Tampon; mais au moment du danger Naples se souvint qu'elle n'avait plus saint Janvier, qui, pendant quatorze siècles, l'avait si bien gardée de son redoutable voisin, que le Vésuve avait eu beau jeter feu et flamme, l'insouciante fille de Panthénope n'avait pas moins continué de se mirer dans son golfe, comme si la chose ne l'eût regardée aucunement. En effet, la Sicile avait été bouleversée, la Calabre avait été détruite; Résina et Torre del Greco, rebâties, l'une sept fois et l'autre neuf, s'étaient autant de fois fondues dans un torrent de la lave, sans que jamais une seule des maisons enfermées dans l'enceinte des murailles de Naples eût été seulement et ébranlée. Aussi la confiance était-elle arrivée à ce point que les Napolitains ne regardaient plus le Vésuve que comme une espèce de phare à la lueur duquel ils voyaient le bouleversement du reste du monde sans qu'eux-mêmes eussent à craindre d'être bouleversés. Mais cette fois un vague instinct de malheur leur disait qu'il n'en était plus ainsi. Avec saint Janvier la sécurité avait disparu: le pacte était rompu entre la ville et la montagne.

Aussi, contre l'habitude, une certaine terreur, à la vue de ces signes menaçans, se répandit-elle dans la cité. Au lieu de se coucher aux grondemens de la montagne, les nobles et les bourgeois dans leurs lits, les pêcheurs dans leurs barques, les lazzaroni sur les marches de leurs palais, chacun resta debout et examina avec inquiétude le travail nocturne du volcan. C'était à la fois un magnifique et terrible spectacle, car à chaque instant les présages devenaient plus certains et le danger plus imminent. En effet, de minute en minute la fumée se déroulait plus épaisse, et de temps en temps de longs serpens de flamme, pareils a des éclairs, jaillissaient de la bouche du volcan et se dessinaient sur la spirale sombre qui semblait soutenir le poids du ciel. Enfin, vers les deux heures du matin, une détonation terrible se fit entendre; la terre oscilla, la mer bondit, et la cime du mont, se déchirant comme une grenade trop mûre, donna passage à un fleuve de lave ardente qui, un instant incertain de la direction qu'il devait prendre, s'arrêta comme sur un plateau; puis, comme s'il eût été conduit par une main vengeresse, abandonna son cours accoutumé et s'avança directement vers Naples.

Il n'y avait pas de temps à perdre: une fois sa direction prise, la lave s'avance avec une lente, mais impassible inflexibilité; rien ne la détourne, rien ne la fléchit, rien ne l'arrête; elle tarit les fleuves, elle comble les vallées, elle surmonte les collines; elle enveloppe les maisons, les coupe par leur base, les emporte comme des îles flottantes et les balance à sa surface jusqu'à ce qu'elles s'écroulent dans ses flots. A son approche, l'herbe su dessèche, les feuilles meurent, jaunissent et tombent; la sève des arbres s'évapore; l'écorce éclate et se soulève; le tronc fume et se plaint; la lave est à vingt pas de lui encore, que déjà il se tord, s'embrase, s'enflamme, pareil à ces ifs qu'on prépare pour les fêtes publiques; si bien que, lorsqu'elle l'atteint, le géant foudroyé n'est déjà plus qu'une colonne de cendre qui tombe en poussière, et s'évanouit comme si elle n'avait jamais existé.

La lave s'avançait vers Naples.

On courut à la chapelle du Trésor; on en tira la statue de saint Antoine; six chanoines la prirent sur leur dos, et, suivis d'une partie de la population, s'avancèrent vers l'endroit où menaçait le danger.

Mais ce n'était plus là un de ces incendies sans conséquence sur lesquels saint Antoine n'avait eu qu'à souffler pour les éteindre; c'était une mer de feu qui s'avançait, ruisselant de rocher en rocher, sur une largeur de trois quarts de lieue. Les chanoines portèrent le saint le plus près de la lave qu'il leur fut possible, et là ils entonnèrent leDies irae, dies illa. Mais, malgré la présence du saint, malgré les chants des chanoines, la lave continua d'avancer. Les chanoines tinrent bon tant qu'ils purent, aussi y eut-il un moment où l'on crut le feu vaincu. Mais ce n'était qu'une fausse joie: saint Antoine fut contraint de reculer.

De ce moment on comprit que tout était perdu. Si le patron de Naples ne pouvait rien pour Naples, quel serait le saint assez puissant pour la sauver? Naples, la ville des délices; Naples, la maison de campagne de Rome du temps d'Auguste; Naples, la reine de la Méditerranée dans tous les temps; Naples allait être ensevelie comme Herculanum et disparaître comme Pompéia. Il lui restait encore deux heures à vivre, puis tout serait dit: Naples aurait vécu!

La lave s'avançait toujours; elle avait atteint d'un côté le chemin de Portici, et commençait à se répandre dans la mer; elle avait dépassé de l'autre le Sebetus et commençait à se répandre dans les jardins. Le centre descendait droit sur l'église de Sainte-Marie-des-Grâces, et allait atteindre le pont della Maddalena.

Tout à coup la statue de marbre de saint Janvier, qui se tenait à la tête du pont les mains jointes, détacha sa main droite de sa main gauche, et, d'un geste suprême et impératif, étendit son bras de marbre vers la rivière de flammes. Aussitôt le volcan se referma; aussitôt la terre cessa de frémir; aussitôt la mer se calma. Puis la lave, après avoir fait encore quelques pas, sentant la source qui l'alimentait se tarir, s'arrêta tout à coup à son tour. Saint Janvier venait de lui dire, comme autrefois Dieu à l'Océan:

—Tu n'iras pas plus loin!

Naples était sauvée!

Sauvée par son ancien patron, par celui qu'elle avait hué, conspué, détrôné, jeté à l'eau, et qui se vengeait de toutes ces humiliations, de toutes ces insultes, de toutes ces injures, comme Jésus-Christ s'était vengé de ses bourreaux, en leur pardonnant.

Il ne faut pas demander si la réaction fut rapide: à l'instant même les cris de:Vive saint Janvier! retentirent d'un bout de la ville à l'autre; toutes les cloches bondirent, toutes les églises chantèrent. On courut à l'endroit où l'on avait jeté la statue de saint Janvier à la mer; on l'enveloppa de filets, et l'on demanda les meilleurs plongeurs pour aller reconnaître l'endroit où gisait le précieux simulacre. Mais alors un vieux pêcheur fit signe qu'on eût à le suivre. Il conduisit toute cette foule à sa cabane; puis, y étant entré seul, il en sortit un instant après tenant la statue du saint dans ses bras.

Le même soir où elle avait été précipitée du haut du Môle, il l'avait retirée de la mer et l'avait précieusement emportée chez lui.

La statue fut aussitôt transportée à la cathédrale de Sainte-Claire, et le lendemain réintégrée en grande pompe dans la chapelle du Trésor.

Quant au pauvre saint Antoine, il fut dégradé de tous ses titres et honneurs, et, à partir de cette heure, classé dans l'esprit des Napolitains un cran plus bas que saint Gaëtan.

Depuis ce jour, la dévotion à saint Janvier, loin de subir quelque nouvelle atteinte, a toujours été en croissant.

J'ai entendu dans une église la prière d'un lazzarone: il demandait àDieu de prier saint Janvier de le faire gagner à la loterie.

Le Capucin de Resina.

Le Vésuve, dont nous nous sommes encore assez peu occupé, mais auquel nous reviendrons plus tard, est le juste milieu entre l'Etna et le Stromboli.

Je pourrais donc, en toute sécurité de conscience, renvoyer mes lecteurs aux descriptions que j'ai déjà données des deux autres volcans.

Mais, dans la nature comme dans l'art, dans l'oeuvre de Dieu comme dans le travail de l'homme, dans le volcan comme dans le drame, à côté du mérite réel il y a la réputation.

Or, quoique les véritables débuts du Vésuve dans sa carrière volcanique datent à peine de l'an 79, c'est-à-dire d'une époque où l'Etna était déjà vieux, il s'est tant remué depuis dans ses cinquante éruptions successives, il a si bien profité de son admirable position et de sa magnifique mise en scène, il a fait tant de bruit et tant de fumée, que non seulement il a éclipsé le nom de ses anciens confrères, qui n'étaient ni de force ni de taille à lutter contre lui, mais qu'il a presque effacé la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du géant homérique.

Il faut aussi convenir qu'il s'est révélé au monde par un coup de maître.

Envelopper la campagne et la mer d'un sombre nuage; répandre la terreur et la nuit sur une immense étendue; envoyer ses cendres jusqu'en Afrique, en Syrie, en Égypte; supprimer deux villes telles qu'Herculanum et Pompeïa; asphyxier à une lieue de distance un philosophe tel que Pline, et forcer son neveu d'immortaliser la catastrophe par une admirable lettre; vous m'avouerez que ce n'est pas trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui débute.

A dater de cette époque le Vésuve n'a rien négligé pour justifier la célébrité qu'il avait acquise d'une manière si terrible et si imprévue. Tantôt éclatant comme un mortier et vomissant par neuf bouches de feu des torrens de lave, tantôt pompant l'eau de la mer et la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille personnes, tantôt se couronnant d'un panache de flammes qui s'éleva en 1779, selon le calcul des géomètres, à dix-huit mille pieds de hauteur, ses éruptions, qu'on peut suivre exactement sur une collection de gravures coloriées, ont toutes un caractère différent et offrent toujours l'aspect le plus grandiose et le plus pittoresque. On dirait que le volcan a ménagé ses effets, varié ses phénomènes, gradué ses explosions avec une parfaite entente de son rôle. Tout lui a servi pour agrandir sa renommée: les récits des voyageurs, les exagérations des guides, l'admiration des Anglais, qui, dans leur philanthropique enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes par dessus pour voir une bonne fois brûler Naples et ses environs. Il n'est pas jusqu'à la lutte soutenue avec saint Janvier, lutte, à la vérité, où le saint a remporté tout l'avantage, qui n'ait aussi ajouté à la gloire du Vésuve. Il est vrai que le volcan a fini par être vaincu, comme Satan par Dieu; mais une telle défaite est plus grande qu'un triomphe. Aussi le Vésuve n'est plus seulement célèbre, il est populaire.

On comprend, après cela, qu'il m'était impossible de quitter Naples sans présenter mes hommages au Vésuve.

Je fis donc prévenir Francesco[1] qu'il eût à tenir prêt son corricolo pour le lendemain matin à six heures, en lui recommandant bien d'être exact, et en joignant à la recommandation six carlins de pour-boire, seul moyen de rendre la recommandation efficace.

Le lendemain, à la pointe du jour, Francesco et son fantastique attelage étaient à la porte de l'hôtel. Jadin refusa de m'accompagner dans ma nouvelle ascension, prétendant que son croquis n'en serait que plus exact s'il ne quittait pas sa fenêtre, et m'engageant par toutes sortes de raisons à ne pas me déranger moi-même pour si peu de chose. A l'entendre, le Vésuve était un volcan éteint depuis plusieurs siècles, comme la Solfatare ou le lac d'Aguano; seulement le roi de Naples y faisait tirer de temps à autre un petit feu d'artifice à l'intention des Anglais. Quant à Milord, il partagea complètement l'avis de son maître: l'intelligent animal, après son bain dans les eaux bouillantes de Vulcano et son passage dans les sables brûlans de Stromboli, était parfaitement guéri de toute curiosité scientifique.

Je partis donc seul avec Francesco.

Le brave conducteur commença par s'informer très respectueusement si son excellence mon camarade n'était pas indisposé. Rassuré sur l'objet de ses craintes, il s'empressa de quitter sa tristesse de commande, reprit son air le plus joyeux, son sourire le plus épanoui, et fit claquer son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la présence de Jadin l'eût intimidé dans nos excursions précédentes, soit qu'il eût avalé littéralement son pour-boire de la veille, Francesco déploya tout le long de la route une verve sceptique et une incrédulité voltairienne que je ne lui avais nullement soupçonnées, et qui m'étonnèrent singulièrement dans un homme de son âge, de sa condition et de son pays.

Arrivé auPonte della Maddalena, il passa fort cavalièrement entre les deux statues de saint Janvier et de saint Antoine, affectant de siffler ses chevaux et de crier gare! à la foule, pour ne pas rendre le salut d'usage aux deux protecteurs de la ville.

Comme à la rigueur cette première irrévérence pouvait être mise sur le compte d'une distraction légitime, je fis semblant de ne pas m'en apercevoir.

Mais en traversantSan Giovanni a Tudicci, village assez célèbre pour la confection du macaroni, un moine franciscain d'une santé florissante et d'une magnifique encolure, par ce droit naturel qu'ont les moines napolitains sur tous les corricoli, comme les Anglais sur la mer, héla le cocher, et lui fit signe impérieusement de l'attendre. Francesco arrêta ses chevaux avec une si parfaite bonne foi, qu'habitué d'ailleurs à de telles surprises, je m'étais déjà rangé pour faire place au compagnon que le ciel m'envoyait. Mais à peine le bon moine s'était-il approché à la portée de nos voix, que Francesco ôta ironiquement son chapeau, et lui dit avec un sourire railleur:—Pardon, mon révérend, mais je crois que saint François, mon patron et le fondateur de votre ordre, n'est jamais monté dans un corricolo de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales lorsqu'il voyageait par terre, et de son manteau lorsqu'il traversait la mer. Or, vos souliers me semblent en fort bon état, et je ne vois pas le plus petit trou à votre manteau: ainsi, mon frère, si vous voulez aller à Capri, prenez votre manteau; si vous voulez aller à Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon révérend.

Cette fois, l'irréligion de Francesco devenait plus évidente. Cependant, si son refus était toujours blâmable dans la forme, on pouvait en quelque sorte l'excuser au fond; car, m'ayant cédé son corricolo, il n'avait plus le droit d'y admettre d'autres passagers. Je voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon mécontentement.

Comme nous entrions à Portici, à la hauteur d'une petite rue qui mène au port du Granatello, je remarquai une énorme croix peinte en noir, et au dessous de cette croix une inscription en grosses lettres qui enjoignait aux voitures d'aller au pas, et aux cochers de se découvrir.

Je me retournai vivement vers Francesco pour voir de quelle manière il allait se conformer à un ordre aussi simple et aussi précis: lui donnant l'exemple moi-même, plus encore, je dois le dire, par un sentiment de respect intime que par obéissance aux réglemens de Sa Majesté Ferdinand II; Francesco enfonça son chapeau sur sa tête, et fit partir ses chevaux au galop.

Il n'y avait plus de doute possible sur les intentions anti-chrétiennes de mon conducteur. Je n'avais rien vu de pareil dans toute l'Italie. Je pensai qu'il était temps d'intervenir.

—Pourquoi n'arrêtez-vous pas vos chevaux? Pourquoi ne saluez-vous pas cette croix? lui demandai-je sévèrement.

—Bah! me dit-il d'un ton dégagé qui eût fait honneur à un encyclopédiste, cette croix que vous voyez, monsieur, est la croix du mauvais larron. Les habitans de Portici l'ont en grande vénération, par une raison toute simple: ils sont tous voleurs.

L'esprit fort de cet homme renversait toutes les idées que je m'étais faites sur la foi naïve et l'aveugle superstition du lazzarone.

Néanmoins, je crus m'être trompé un instant, et j'allais lui rendre mon estime en le voyant revenir à des sentimens plus pieux. Entre Portici et Resina, au point de jonction des deux chemins, dont l'un conduit à la Favorite, et l'autre descend à la mer, s'élève une de ces petites chapelles, si fréquentes en Italie, devant lesquelles les brigands eux-mêmes ne passent pas sans s'incliner. La fresque qui sert de tableau à la petite chapelle de Resina jouit à bon droit d'une immense réputation a dix lieues à la ronde. Ce sont des âmes du purgatoire du plus beau vermillon, se tordant de douleur et d'angoisse dans des flammes si vives et si terribles, que, comparé à leur intense ardeur, le feu du Vésuve n'est qu'un feu follet.

A la vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lèvres de Francesco; il porta machinalement la main à son chapeau, et jeta un long regard sur les deux chemins qui se terminaient à angle droit par la chapelle, comme s'il eût craint d'être observé par quelqu'un. Mais ce bon mouvement, inspiré soit par la peur, soit par le remords, ne dura que quelques secondes. Rassuré par son inspection rapide, Francesco redoubla de gaîté et d'aplomb, et, donnant un libre cours à ses moqueries et à ses sarcasmes, il se mit en devoir de me faire sa profession de foi, ou plutôt d'incrédulité, se vantant tout haut qu'il ne croyait ni au purgatoire, ni à l'enfer, ni à Dieu, ni au diable; et ajoutant, en forme de corollaire, que toutes ces momeries avaient été inventées par les prêtres, à l'effet de presser la bourse des pauvres gens assez simples et assez timides pour se fier à leurs promesses ou s'effrayer de leurs menaces.

Francesco me rappelait étonnamment mon brave capitaine Langlé.

J'allais arrêter ce débordement d'épigrammes émoussées et de bel-esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant légèrement à terre, m'annonça que nous étions arrivés.

—Comment! déjà? m'écriai-je en oubliant mon sermon.

—C'est-à-dire nous sommes arrivés à la paroisse de Resina, au pied duVésuve. Maintenant il ne reste plus qu'à monter.

—Et comment monte-t-on au Vésuve?

—Il y a trois manières de monter: en chaise à porteurs, à quatre pattes et à âne. Vous avez le choix.

—Ah! et laquelle de ces trois manières te semble-t-elle préférable?

—Dame! ça dépend… Si vous vous décidez pour la chaise à porteurs, vous n'avez qu'à louer une de ces petites cages peintes que vous voyez là à votre gauche: montez dedans, fermez les yeux et vous laissez faire. Au bout de deux heures, on vous déposera sur le sommet de la montagne, mais…

—-Mais quoi?

—Avec la chaise, on a une chance de plus de se casser le cou; vous comprenez, excellence… quatre jambes glissent mieux que deux.

—Allons, parlons d'autre chose.

—Si vous grimpez à quatre pattes, il est clair qu'en vous aidant des pieds et des mains, vous risquez moins de rouler en bas, mais…

—Encore, qu'y a-t-il?

—Il y a, excellence, que vous vous écorcherez les pieds sur la lave, et que vous vous brûlerez les mains dans les cendres.

—Reste l'âne.

—C'est aussi ce que j'allais vous conseiller, vu la grande habitude qu'a cet animal de marcher à quatre pattes depuis sa création, et la sage précaution qu'ont ses maîtres de le chausser de fers très solides; mais il y a aussi un petit inconvénient.

—Lequel? repris-je impatienté de ces objections flegmatiques.

—Voyez-vous ces braves gens, excellence? me dit Francesco, en me montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni qui se tenaient sournoisement à l'écart pendant notre entretien, guettant du coin de l'oeil le moment favorable pour fondre sur leur proie.

—Eh bien?

—Ces gens-là vous sont tous indispensables pour monter au Vésuve. Les guides vous montreront le chemin; les ciceroni vous expliqueront la nature du volcan; les paysans vous vendront leur bâton ou vous loueront leur âne. Mais ce n'est pas tout que de louer un âne, il faut encore le faire marcher.

—Comment, drôle, tu crois que, quand j'aurai enfourché ma monture, et que je pourrai manier à mon aise un de ces bons bâtons de chêne, que je guigne du coin de l'oeil, je ne viendrai pas à bout de faire marcher mon âne?

—Pardon, excellence; ce n'est pas un reproche que je vous fais; mais vous aviez cru aussi pouvoir faire aller mes chevaux; et pourtant un cheval est bien moins entêté qu'un âne!…

—Quel sera donc ce prodigieux dompteur de bêtes que je dois appeler à mon secours?

—Moi, excellence, si vous le permettez. Je vais recommander la voiture à Tonio, un ancien camarade, et je suis à vos ordres.

—J'accepte, à la condition que tu me débarrasseras de tout ce monde.

—Vous êtes parfaitement libre de les laisser ici; seulement, que vous les ameniez ou non, il faudra toujours les payer.

—Voyons, tâche de t'arranger avec eux, et que je sois au moins délivré de leur présence.

En moins d'un quart d'heure, Francesco fit si bien les choses, que le corricolo était remisé, que les chevaux se prélassaient à l'écurie, que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon âne. Tout cela me coûtait deux piastres.

Pauvre animal! il suffisait de le voir pour se convaincre qu'on l'avait indignement calomnié. Quand je me fus bien assuré de la docilité de ma bête et de la solidité de mon bâton, je voulus donner une petite leçon de savoir-vivre à mon impertinent conducteur, et j'appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que je crus, pour le moins, qu'elle allait prendre le galop. L'âne s'arrêta court; je redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de Céphale, il eût été changé en pierre. Je répétai mon avertissement de droite à gauche, comme je l'avais fait une première fois de gauche à droite. L'animal tourna sur lui-même par un mouvement de rotation si rapide et si exact, qu'avant que j'eusse relevé mon bâton il était retombé dans sa position et dans son immobilité primitives. Indigné d'avoir été la dupe de ces hypocrites apparences de douceur, je fis alors pleuvoir une grêle de coups sur le dos, sur la tête, sur les jambes, sur les oreilles du traître. Je le chatouillai, je le piquai, j'épuisai mes forces et mes ruses pour lui faire entendre raison. L'affreuse bête se contenta de tomber sur ses genoux de devant, sans daigner même pousser un seul braiement pour se plaindre de la façon dont elle était traitée.

Haletant, trempé de sueur, je m'avouai vaincu, et je priai Francesco de venir à mon aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c'est une justice à lui rendre.

—Rien n'est plus facile, excellence, me dit-il: règle générale, les ânes font toujours le contraire de ce qu'on leur dit. Or, vous voulez que votre âne marche en avant, il suffit de le tirer par derrière; et, joignant la pratique à la théorie, il se mit à le tirer doucement par la queue. L'âne partit comme un trait.

—Il paraît que l'animal te connaît, mon cher Francesco.

—Je m'en flatte, excellence. Avant d'être cocher, j'ai travaillé dans les ânes: aussi leur dois-je ma fortune.

—Comment cela, mon garçon?

—Oh! mon Dieu! dit Francesco avec un soupir, ce n'est pas moi qui l'ai cherchée! Et encore si j'avais pu prévoir une telle horreur, jamais au grand jamais je n'aurais voulu accepter.

—Mais enfin explique-toi; que t'est-il donc arrivé?

—Nous nous tenions, mon âne et moi, au bas de la montagne où nous avons laissé la voiture. Un jour se présentent deux Anglais qui me demandent à louer ma bête pour monter au Vésuve.—Mais vous êtes deux, milords, que je leur dis, et je n'ai qu'un seul âne.—Cela ne fait rien, qu'ils me répondent.—Au moins, vous allez monter chacun votre tour! Je tiens à ma bête, et pour rien au monde je ne voudrais l'éreinter.—Soyez tranquille, mon brave, nous ne le monterons pas du tout.

En effet, ils se mettent à marcher l'un à droite, l'autre à gauche, respectant mon âne comme s'il eût porté des reliques. Cela ne m'étonnait pas de leur part! j'avais entendu dire que les Anglais avaient un faible pour les bêtes, et il y a dans leur pays des lois très dures contre ceux qui les maltraitent… A preuve qu'un Anglais peut traîner sa femme au marché, la corde au cou, tant qu'il lui fait plaisir; mais il n'oserait pas se permettre la plus petite avanie contre le dernier de ses chats. C'est très bien vu, n'est-ce pas, excellence? Or, comme nous montions toujours, l'âne, les voyageurs et moi, voilà que les deux Anglais, après avoir causé un peu dans leur langue, un drôle de baragouin, ma foi!—Mon brave, qu'ils me disent, veux-tu nous vendre ton âne?

—C'est trop d'honneur, milords, répondis-je; je vous ai dit que je l'aimais, cet animal, comme un ami, comme un camarade, comme un frère; mais, si j'en trouvais le prix, et si j'étais sûr qu'il dût tomber entre les mains d'honnêtes gens comme vous (je les flattais les Anglais), je ne voudrais pas empêcher son sort.

—Et quel prix en demandes-tu, mon garçon?

—Cinquante ducats! leur dis-je d'un seul coup. C'était énorme! Mais je l'aimais beaucoup, mon pauvre âne, et il me fallait de grands sacrifices pour me décider à m'en séparer.

—C'est convenu, qu'ils me répondent en me comptant mon argent à l'instant même. Il n'y avait plus à s'en dédire. Je fis comprendre à mon âne que son devoir était de suivre ses nouveaux maîtres. La pauvre bête ne se le fit pas répéter deux fois, et à peine l'eus-je tirée un peu par la queue, qu'elle se mit à grimper bravement après les Anglais. Ils étaient arrivés au bord du cratère et s'amusaient à jeter des pierres au fond du volcan; l'âne baissait son museau vers le gouffre, alléché par un peu d'écume verdâtre qu'il avait prise pour de la mousse; moi, j'étais tout occupé à compter mon argent, lorsque tout à coup j'entends un bruit sourd et prolongé… Les deux mécréans avaient jeté la pauvre bête au fond du Vésuve, et ils riaient comme deux sauvages qu'ils étaient. Je vous l'avoue, dans ce premier moment, il me prit une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bête. Mais ça aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours soutenus par la police; et d'ailleurs, comme ils m'avaient payé le prix convenu, ils étaient dans leur droit. En descendant, j'eus la douleur de reconnaître au bas du cône, à côté d'un trou qui venait de s'ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux animal, noir et brûlé comme un charbon. C'était pour voir s'il y avait une communication intérieure entre les deux ouvertures, que les brigands avaient sacrifié mon âne. Je le pleurai long-temps, excellence; mais comme, en définitive, toutes les larmes du monde n'auraient pu le faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j'achetai avec l'argent des Anglais deux chevaux et un corricolo.

Tout en écoutant ce larmoyant récit, j'étais arrivé à l'Ermitage. Pour distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s'il n'y avait pas moyen de boire un verre de vin à la mémoire du noble animal, et s'il n'y aurait pas d'indiscrétion à réclamer quelques instans d'hospitalité dans la cellule de l'ermite.

A ce nom d'ermite, toute la mélancolie de Francesco se dissipa comme par enchantement, il fronça de nouveau ses lèvres par un sourire sardonique, et frappa lui-même à la porte à coups redoublés.

L'ermite parut sur le seuil, et nous reçut avec un empressement digne des premiers temps de l'Eglise. Il nous servit des oeufs durs, du saucisson, une salade et des figues excellentes; le tout arrosé de deux bouteilles delacryma christide première qualité. Comme je me récriais sur la générosité de notre hôte:

—Attendez la carte, me dit Francesco avec malice.

En effet, le total de cette réfection chrétienne se montait, je crois, à trois piastres; c'était quatre fois le prix des auberges ordinaires.

Après avoir remercié notre excellent ermite, je montai jusqu'à la bouche du volcan, et je descendis jusqu'au fond du cratère. Le lecteur trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois admirables pages de Châteaubriand, qui avait accompli avant moi la même ascension et la même descente.

Pendant tout le temps que dura notre voyage, Francesco, remis en train par la petite supercherie de notre hôte, ne cessa pas d'exercer sa bonne humeur sur les moines, sur les quêteurs, sur les ermites de toute espèce, répétant avec une nouvelle énergie qu'il se laisserait écorcher vif plutôt que de jeter une obole dans la bourse d'un de ces intrigans.

De retour à Resina, nous remontâmes dans notre corricolo, et ses déclamations reprirent de plus belle à la vue d'un sacristain qui nous souhaita le bon voyage. Je commençais à désespérer réellement de pouvoir lui imposer silence, lorsqu'au moment où nous passions devant la petite chapelle des âmes du purgatoire, je le vis s'interrompre brusquement au milieu de sa phrase; ses joues pâlirent, ses lèvres tremblèrent et il laissa tomber le fouet de sa main.

Je regardai devant moi pour tâcher de comprendre quelle pouvait être l'apparition qui causait à mon vaillant conducteur un effroi si terrible, et je vis un petit vieillard, à la barbe blanche et soyeuse, aux yeux baissés et modestes, à la physionomie douce et souriante, paraissant se traîner avec peine, et portant le costume des capucins dans toute sa rigoureuse pauvreté.

Le saint personnage s'avançait vers nous la main gauche sur la poitrine, la droite élevée pour nous présenter une bourse en ferblanc, sur laquelle étaient reproduites en miniature les mêmes âmes et les mêmes flammes qui éclataient dans les fresques. Au reste, le pauvre capucin ne prononçait pas une parole, se bornant à solliciter la charité des fidèles par son humble démarche et par son éloquente pantomime.

Francesco descendit en tremblant, vida sa poche dans la bourse du quêteur et se signa dévotement en baisant les âmes du purgatoire; puis, remontant promptement derrière la voiture, il fouetta les deux chevaux à tour de bras, comme s'il se fût agi de fuir devant tous les démons de l'enfer.

Je tenais mon incrédule.

—Qu'y a-t-il, mon cher Francesco? lui dis-je en raillant à mon tour; expliquez-moi par quel miracle ce bon capucin, sans même ouvrir la bouche, vous a si subitement converti, que dans votre ardeur de néophite vous lui avez versé dans les mains tout ce que vous aviez dans vos poches.

—Lui! un capucin! dit Francesco en se tournant en arrière avec un reste de frayeur: c'est le plus infâme bandit de Naples et de Sicile; c'est Pietro. Je croyais qu'il faisait sa sieste à cette heure; sans cela je ne me serais pas risqué à m'approcher de sa chapelle, où il dévalise les passans avec l'autorisation des supérieurs.

—Comment! ce vieillard si doux, si bienveillant, si vénérable?…

—C'est un affreux brigand.

—Prenez garde, Francesco, votre aversion pour les gens d'Église devient révoltante.

—Lui, un homme d'Église! Mais je vous jure, excellence, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, qu'il n'est pas plus moine que vous et moi. Quand je lui dis brigand, je l'appelle par son nom; c'est la seule chose qu'il n'ait pas volée.

—Mais alors par quelle métamorphose se trouve-t-il transformé en capucin?

—Le diable s'est fait ermite, voilà tout…

—Et comment, dans un pays aussi catholique et aussi religieux queNaples, peut-on lui permettre cette indigne profanation?…

—Il s'agit bien pour lui de demander une permission! il la prend.

—Mais la police?

—Ni vu ni connu…

—Les carabiniers?

—Votre serviteur…

—Les gendarmes?

—Enfoncés.

—C'est donc un homme plus déterminé que Marco Brandi, plus rusé queVardarelli, plus imprenable que Pascal Bruno?

—C'est à peu près la même force, mais ce n'est plus le même genre.

—Ah! et quelle est sa spécialité à ce brave capucin?

—Les autres se contentaient de voler les hommes; lui, il vole le bonDieu.

—Comment! il vole le bon Dieu?

—Quand je dis le bon Dieu, c'est les prêtres que je veux dire, ça revient au même. Les autres bandits se donnent la peine de courir la campagne, d'arrêter les fourgons du roi, de se battre avec les gendarmes. Sa campagne, à lui, a toujours été la sacristie, ses fourgons l'autel, ses ennemis les évêques, les vicaires, les chanoines. Croix, chandeliers, missels, calices, ostensoirs, il n'a rien respecté. Il est né dans l'église, il a vécu aux dépens de l'église, et il veut mourir dans l'église.

—C'est donc par des vols sacriléges que cet homme a soutenu sa criminelle existence?

—Mon Dieu, oui; c'est plus qu'une habitude chez lui, c'est une vocation, c'est une second nature. Il est neveu d'un curé; sa mère l'avait naturellement placé à la paroisse en qualité de sacristain, d'enfant de choeur ou de bedeau, je ne sais pas bien ses fonctions exactes. Quoi qu'il en soit, le premier coup qu'a fait l'affreux garnement a été de voler la montre de son révérend oncle.

—Vraiment?

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, excellence, et encore d'une drôle de manière, allez. Le curé disait la messe tous les matins au petit jour, et, pour que rien ne sortît de la famille, il se faisait servir par son neveu. Il faut vous dire que don Gregorio (c'était don Gregorio que s'appelait le curé) était un homme très exact, assez bon enfant au dehors, mais n'entendant plus la plaisanterie dès qu'il s'agissait de ses devoirs, tenant à gagner honnêtement sa vie, et incapable de faire tort à ses paroissiens d'unIte missa est. Or, comme sa messe lui était payée trois carlins, et qu'elle devait durer trois quarts d'heure, don Gregorio posait sa montre sur l'autel, jetait un coup d'oeil sur l'Évangile, un autre sur le cadran, et à l'instant même où l'aiguille touchait à sa quarante-cinquième minute il faisait sa dernière génuflexion, et la messe était dite. Malheureusement don Gregorio avait la vue basse; aussi à côté de sa montre n'oubliait-il jamais de poser ses lunettes, d'abord pour regarder l'heure, ensuite pour surveiller ses fidèles; car je ne sais pas si je vous ai dit, excellence, que don Gregorio était curé de Portici, et que les habitans de Portici avaient une dévotion particulière pour le mauvais larron.

—Oui, oui, continue…

—Or, comme c'est l'habitude à la campagne de s'agenouiller tout près de l'autel pour mieux entendre leMemento…

—Ah! je ne savais pas cela…

—C'est tout simple, excellence; chacun donne quelque chose au prêtre pour qu'il recommande à Dieu son affaire: celui-ci sa récolte, celui-là ses troupeaux, un troisième ses vendanges; de sorte que l'on n'est pas fâché de savoir comment il s'acquitte de sa commission…

—Eh bien! que faisait don Gregorio?

—Don Gregorio, tout en lisant son missel et en regardant son heure, jetait de temps en temps un petit coup d'oeil à ses voisins pour voir s'ils ne s'approchaient pas trop de sa montre.

—Je comprends.

—Vous voyez donc, excellence, que ce n'était pas chose facile que de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui eût été un obstacle insurmontable pour tout le monde ne fut qu'un jeu pour le neveu du curé. Son oncle était myope; il s'agissait de le rendre aveugle, voilà tout. Que fait donc le petit brigand? Au moment où don Gregorio passait sa chasuble, il colle deux grands pains à cacheter sur les deux verres des lunettes; avec une telle rapidité et une telle adresse, que le digne curé, ne le croyant pas même dans la sacristie, l'appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie précédé de son neveu, il monte à l'autel, ouvre son Évangile, relève sa chasuble et sa soutane, tire la montre de son gousset et la pose devant lui, tout en priant ses ouailles de ne pas trop se presser; en même temps, il fouille dans l'autre poche, prend ses lunettes, et les enfourche majestueusement sur son nez.

—Jésus-Maria! s'écria le pauvre curé dans son latin, je n'y vois pas clair, je n'y vois plus du tout, je suis aveugle!

Le tour était fait: la montre était passée de l'oncle au neveu. Où chercher le voleur quand on a l'avantage d'être curé de Portici, et que soupçonner un seul c'est évidemment faire tort à tous les autres?

—En effet, la chose doit être embarrassante. Mais par quel enchaînement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu le capucin de Resina?

—Depuis son premier vol, sa vie entière n'a été qu'un pillage continuel de couvens, de monastères et d'églises. Le diable en personne n'aurait pu imaginer toutes les abominations qu'il a su mettre en oeuvre, et toujours avec un succès qui tenait du miracle. Croiriez-vous enfin, excellence, qu'il s'est servi des choses les plus saintes pour commettre ses crime les plus audacieux? Autant de cérémonies religieuses, autant de prétextes d'effraction et d'escalade; autant de baptêmes, d'enterremens, de mariages, autant de primes prélevées sur la bourse du prochain; autant de sacremens, autant de vols. Pour vous conter un seul de ses tours; il va se confesser un jour au trésorier de la chapelle de Saint-Janvier, qui a le privilége de donner l'absolution des péchés les plus énormes:

—Mon père, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j'ai commis un crime horrible.

—Mon fils, la miséricorde de Dieu est sans bornes, et je tiens de notre saint-père le pape des pouvoirs illimités pour vous absoudre; avouez-moi donc votre crime, et ayez toute confiance dans la bonté du Seigneur…

—J'ai volé un bon prêtre au moment même où j'étais agenouillé humblement à ses pieds pour me confesser.

—C'est très grave, mon fils, et vous avez encouru l'excommunication…

—Vous le voyez, mon père…

—Cependant Dieu est miséricordieux, et il veut la conversion, non pas la mort du pécheur.

—Vous croyez donc, mon père, qu'il me le pardonnera?

—Je l'espère; vous repentez-vous, mon fils?

—De tout mon coeur.

—Alors je vous absous, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

—Ainsi soit-il!—répondit le voleur en se relevant; et il s'éloigna d'un air humble et contrit.

Lorsque le brave trésorier voulut se lever à son tour pour monter dans sa chambre, il s'aperçut que les boucles d'argent qui retenaient ses souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prêtre en dut être furieux, et si l'archevêque de Naples a dû solliciter du roi l'arrestation du bandit.

—Et jamais on n'en est venu à bout?

—Jamais; le diable lui-même y eût perdu sa peine. Enfin le ministre de la police, désespérant de le faire arrêter, l'amnistia, à la condition qu'il eût à choisir un état, et à se conduire désormais en honnête homme. Ce fut alors qu'il demanda impudemment à se faire capucin. Mais ce n'était pas assez de la parole du ministre; il fallait l'autorisation de l'archevêque pour revêtir l'habit religieux, et l'archevêque était trop bien renseigné sur ses faits et gestes pour lui accorder une pareille autorisation.

—Diable! Et comment se tira-t-il de cette nouvelle difficulté?

—Oh! ce n'en fut pas une pour lui.—Ah! s'écria-t-il en souriant; monseigneur ne veut pas me donner la permission; eh bien! je la volerai. Comme il savait contrefaire différentes écritures, il se fabriqua d'abord un certificat en toute règle, et imita parfaitement la signature de l'archevêque. Restait le point le plus difficile: le certificat était nul sans le sceau pontifical, et ce sceau, monseigneur l'appliquait lui-même et le portait nuit et jour à son doigt, dans une bague enrichie de diamans magnifiques. Il s'agissait donc de voler cette bague. Le brigand ne fut pas long-temps à prendre son parti: il loua une petite chambre à deux pas de l'archevêché, s'étendit sur un grabat comme un homme prêt à rendre son âme, fit appeler un confesseur, et, après avoir reçu avec une humilité profonde et une dévotion exemplaire les sacremens de l'Église, il demanda en grâce que l'archevêque en personne vint lui administrer l'extrême-onction, ajoutant qu'il avait à lui confier un secret duquel dépendait le salut de son âme. Comme le cas était urgent et que le moribond paraissait n'avoir plus que quelques instans à vivre, l'archevêque s'empressa de se rendre à la prière du bandit; et, après avoir signé son front, sa bouche et sa poitrine de l'huile bénite, se baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupées déjà par le râle de l'agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprême effort, et, prenant la main de l'archevêque, murmura ces mots à l'oreille du prélat:—Courez chez vous, monseigneur; tandis que j'expire ici, mes complices mettent le feu à votre palais.

L'archevêque n'en voulut pas entendre davantage; il sauta l'escalier en trois bonds, traversa la rue d'un seul pas, et fit sonner la cloche d'alarme. Il n'y avait ni feu, ni complot, ni voleur; seulement, lorsque Son Éminence fut revenue de son effroi, elle s'aperçut que sa bague avait disparu.

Le lendemain, l'archevêque reçut une lettre conçue en ces termes:

«Monseigneur, j'ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague à la condition que vous ne vous opposerez pas plus long-temps à ma vocation.

«Signé: Frère PIETRO le bandit.»

A dater de ce jour, personne ne songea plus à s'opposer à la vocation de Pietro: il peignit lui-même sa petite chapelle des âmes du purgatoire, et il demanda l'aumône aux voyageurs en leur mettant le couteau ou le pistolet sous la gorge.

—Mais la peur te fait divaguer, mon pauvre Francesco; cet homme me paraît vieux et infirme, et pour toute arme il ne nous a montré que sa bourse.

—Oh le scélérat! s'écria Francesco avec un nouveau frisson; mais c'est là son poignard, ce sont là ses pistolets, c'est là sa carabine. D'abord âge, infirmités, dévotion, tout cela n'est que comédie. Il vous avalerait en trois bouchées un régiment de dragons. Ensuite, rien qu'en vous montrant sa bourse, il vous dit: L'argent ou la vie; c'est sa manière. Il vous la présente d'abord du côté des âmes du purgatoire. Si vous lui faites l'aumône à cette première sommation, tout est dit, il vous remercie et vous laisse aller en paix; mais si vous le refusez, il tourne la bourse de l'autre côté: et savez-vous ce qu'il y a de l'autre côté? son propre portrait dans son ancien costume de brigand, armé d'un énorme couteau, et au bas du portrait on lit en lettres rouges: PIETRO LE BANDIT.

—Et si on ne tient pas compte des deux avis?

—Alors on peut faire son paquet et se préparer à partir pour l'autre monde. Mais cela n'est jamais arrivé. Il est trop connu dans le pays.

A ma grande satisfaction, Francesco, toujours sous l'impression de sa terreur, n'osa plus railler les moines que nous rencontrâmes sur notre route, se découvrit respectueusement devant la croix de Portici, et récita une double prière en repassant devant les statues de saint Janvier et de saint Antoine.

Honneur au capucin de Resina! Il venait de convertir le dernier voltairien de notre époque.

Note:

[1] Je m'aperçois ici que j'ai appelé notre cocher tantôt Francesco, tantôt Gaëtano. Cela tient à ce qu'il était baptisé sous l'invocation de ces deux saints, et que nous l'appelions Francesco quand nous étions de bonne humeur, et Gaëtano quand nous le boudions.


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