Alors force me fut de me borner aux traditions orales, et de me mettre en quête des rapsodes, qui pouvaient, fragment par fragment, me raconter l'Iliade de cet autre Achille.
Les rapsodes me tinrent jusqu'à sept heures du soir à me conter des rapsodies qui n'étaient que les différens couplets de la complainte, séparés au lieu d'être réunis.
Nous avions passé notre journée à la recherche de l'insaisissable Mastrilla. La journée était perdue, ce qui n'était pas un grand malheur; mais ce qui compliquait notre situation, c'est qu'il fallait ou passer la nuit à Terracine, et l'on sait quelle terreur nous inspirait cette station, ou traverser les marais Pontins pendant l'obscurité. En restant à Terracine, nous étions sûrs d'être dévorés par les puces et par les punaises; en traversant les marais Pontins, nous risquions d'être dévalisés par les voleurs. Nous balançâmes un instant, puis nous nous décidâmes à traverser les marais Pontins.
Nous fîmes mettre les chevaux, à huit heures du soir; il faisait un clair de lune magnifique: nous chargeâmes nos fusils, nous montâmes, Jadin et moi, sur le siége de la voiture, et nous partîmes d'un assez bon train.
Les marais Pontins commencent en sortant de Terracine, et presque aussitôt le pays prend un caractère de tristesse particulière, que ne contribuent pas peu, sans doute, à lui donner, aux yeux des voyageurs, la crainte de la fièvre, qu'on y rencontre certainement, et celle des voleurs, qui vous y attendent peut-être. La route, tracée au beau travers du pays, s'étend par une ligne parfaitement droite, qu'accompagne de chaque côté un canal destiné à l'écoulement des eaux. Malheureusement, à ce qu'on assure, ces eaux, se trouvant au dessous du niveau de la mer, ne peuvent s'écouler dans la Méditerranée. Au delà du canal est un terrain mouvant et planté de grands roseaux.
Cette vaste solitude, où Pline comptait autrefois jusqu'à vingt-trois villes, n'offre pas aujourd'hui, à part les relais de poste, une seule habitation. Comme dans les Maremmes toscanes, une fièvre dévorante tuerait, en moins d'une année, l'imprudent qui oserait s'y fixer. Les voleurs qui l'exploitent ne font eux-mêmes qu'y passer, et, aussitôt leurs expéditions finies, ils se retirent dans les montagnes de Piperno, leur véritable domicile.
A mesure que nous avancions, le pays prenait un caractère de plus en plus mélancolique; et comme si nos chevaux et notre postillon eussent partagé l'inquiétude que sa mauvaise réputation pouvait inspirer, ils redoublaient, les uns de vitesse, l'autre de coups.
Après une heure et demie à peu près, nous aperçûmes à notre droite un grand feu qui jetait une lueur d'incendie à cent pas autour de lui; ce ne pouvaient être des voleurs, car, par cette imprudence, ils se fussent dénoncés eux-mêmes: nous demandâmes à notre postillon ce que c'était que ce feu; il nous répondit que c'était le relais de poste.
En effet, à mesure que nous avancions, nous apercevions à la lueur de la flamme une espèce de masure, et adossés aux murailles de cette masure, éclairés par le reflet du foyer, cinq ou six hommes immobiles et enveloppés de leurs manteaux. A notre approche et au bruit du fouet de notre postillon, deux se détachèrent du groupe, et montant eux-mêmes à cheval, ils prirent en main une espèce de lance et disparurent. Les autres continuèrent à se chauffer.
Arrivé en face du hangar, notre postillon s'arrêta, et, à peine arrêté, détela ses chevaux, demanda le prix de sa course, ainsi que la bonne main qui en était l'accompagnement obligé, et, sautant sur un de ses deux chevaux aussitôt qu'il les eut reçus, il tourna bride et repartit au galop. Au reste, ses chevaux étaient si bien habitués à ce retour précipité qu'il n'eut pas même besoin d'employer le fouet comme il avait fait en venant: on eût dit que ces animaux, partageant les inquiétudes de l'homme, avaient hâte de fuir ces contrées méphitiques et cet air pestilentiel.
Cependant nous étions restés au milieu de la route avec notre voiture dételée; et comme nous ne voyions s'avancer aucun quadrupède, comme pas un seul de ces bipèdes grelottans et accroupis autour du feu ne bougeait de sa place, je me décidai, voyant qu'ils ne venaient pas à moi, à aller à eux. En conséquence, je descendis de mon siége, je jetai mon fusil en bandouillère sur mon épaule et je m'avançai vers la masure.
Ils me laissèrent approcher sans faire un mouvement.
En m'approchant je les regardais: ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des spectres.
Ces malheureux, avec leur teint hâve, leurs membres frissonnans, leurs dents qui se choquaient, étaient hideux à voir; le mieux portant des quatre eût pu poser pour une effrayante statue de la Fièvre.
Je les considérai un instant, oubliant pourquoi je m'étais approché d'eux; puis, par un retour égoïste sur moi-même, je pensai que j'étais moi-même au milieu de ces marais dont les émanations les avaient faits tels qu'ils étaient.
—Et les chevaux? demandai-je.
—Écoutez, me répondit l'un d'eux, les voilà.
En effet, on entendait un piétinement qui allait se rapprochant, puis un hennissement sauvage, puis, mêlés à ce bruit confus, des juremens et des blasphèmes.
Bientôt les hommes qui s'étaient éloignés avec des lances reparurent chassant devant eux une douzaine de petits chevaux, ardens, sauvages, fougueux, et qui semblaient souffler la flamme par les naseaux.
Aussitôt les quatre fiévreux se levèrent, se jetèrent au milieu du troupeau étrange, saisirent chacun un cheval par la longe qu'il traînait, lui passèrent, malgré sa résistance, un misérable harnais, et, tout en me criant: «Remontez, remontez,» poussèrent l'attelage récalcitrant vers la voiture.
Je compris qu'il n'y avait pas d'observations à faire, et que dans les marais Pontins cela devait se passer ainsi. Je remontai donc vivement sur mon siége et je repris ma place près de Jadin.
—Ah ça! me dit Jadin, où allons-nous? Au sabbat?
—Cela m'en a tout l'air, répondis-je. En tout cas, c'est curieux.
—Oui, c'est curieux, dit-il, mais ce n'est point rassurant.
En effet, il se passait une terrible lutte entre les hommes et les chevaux: les chevaux hennissaient, ruaient, mordaient; les hommes criaient, frappaient, blasphémaient; les chevaux essayaient, par des écarts qui ébranlaient la voiture, de casser les cordes qui leur servaient de traits; les hommes resserraient les noeuds de ces cordes, tout en posant sur le dos de deux de ces démons des espèces de selles. Enfin, quand les selles furent posées, tandis que deux hommes maintenaient les chevaux de devant, deux autres sautèrent sur les chevaux sellés, puis ils crièrent: Laissez aller! puis nous nous sentîmes emportés comme par un attelage fantastique, tandis que de chaque côté de la route les deux hommes à cheval nous suivaient, criant un fouet à la main, et joignant les gestes aux cris pour maintenir nos coursiers dans le milieu de la route, dont ils voulaient s'écarter sans cesse, et les empêcher d'aller s'abîmer avec notre voiture dans un des canaux qui bordaient chaque côté du chemin.
Cela dura dix minutes ainsi; puis, ces dix minutes écoulées, comme nos chevaux étaient lancés, nos escorteurs nous abandonnèrent, et, sortis un instant, par une crise, de leur apathie, s'en retournèrent attendre d'autres voyageurs, en tremblant la fièvre devant leur feu.
Quand nous pûmes un peu respirer, nous regardâmes autour de nous: nous traversions de grands roseaux tout peuplés de buffles qui, réveillés par le bruit que nous faisions, écartaient bruyamment ces joncs gigantesques pour nous regarder passer; puis, effrayés à notre approche, se reculaient en soufflant bruyamment. De temps en temps de grands oiseaux de marais, comme des hérons ou des butors, se levaient en jetant un cri de terreur, et s'éloignaient rapidement, traçant une ligne droite, et se perdant dans l'obscurité; enfin, de temps en temps, des animaux, dont je ne pouvais reconnaître la forme, traversaient la route, parfois isolés, parfois par bandes. J'appris au relais que c'étaient des sangliers.
Nous arrivâmes ainsi en moins d'une heure et demie au second relais. Là la même scène se renouvela: même feu, hommes semblables, pareils chevaux; après une demi-heure d'attente, nous repartîmes comme emportés par un tourbillon.
Nous fîmes trois relais de la même manière; puis au bout du quatrième nous aperçûmes une ville: c'était Velletri.
Les fameux marais Pontins étaient traversés, et cette fois encore sans rencontrer de voleurs: décidément les voleurs étaient passés pour nous à l'état de mythes.
Sans nous consulter, nos postillons s'arrêtèrent à la porte d'une auberge, au lieu de s'arrêter à la porte de la poste. Comme la susdite locanda ne paraissait pas trop misérable, je ne leur en voulus pas de la méprise; nous descendîmes, et nous demandâmes deux chambres pour le soir, et un bon déjeûner, s'il était possible, pour le lendemain.
Trois choses nous faisaient prendre en patience notre station à Velletri. Je méditais pour le lendemain une excursion à Cori, l'ancienne Cora, et à Monte-Circello, l'ex-cap de Circé; tandis que Jadin, attiré par un autre but, m'avait déjà déclaré qu'il demeurerait sur place pour faire quelque portrait de femme; on sait que les femmes de Velletri passent pour les plus belles femmes[1].
[1] Velletri, c'est l'Arles de l'Italie. Raphaël, passant un jour à Velletri, vit une mère qui tenait un enfant dans ses bras: la beauté de la mère et de l'enfant exalta le peintre à un tel point, qu'il les pria de ne pas bouger, et qu'à défaut de papier et de crayon il prit un morceau de craie et traça sur le fond d'un tonneau l'esquisse de la Madone à la Seggiola.
De là, la forme circulaire de cet admirable tableau, un des chefs-d'oeuvre du palais Pitti à Florence.
Velletri est la patrie, non pas d'Auguste, mais de ses ancêtres; son père y était banquier (lisez usurier): les banquiers romains prêtaient à 20 pour 100; c'est à 20 pour 100 que César avait fait pour cinquante-deux millions de dettes. Elle n'offre de remarquable, comme monument, que le bel escalier de marbre de l'ancien palais Lancelloti, bâti par Lunghi-le-Vieux.
Cori, plus heureuse que sa voisine, possède encore deux temples, élevés l'un à Castor et Pollux, l'autre à Hercule; du premier il ne reste que les colonnes et l'inscription qui atteste qu'il était consacré aux fils de Jupiter et de Léda; le second, élevé sous Claude, est parfaitement conservé, et on le regarde, merveilleusement posé qu'il est d'ailleurs sur une base de granit entièrement isolée, comme un des plus complets modèles de l'ordre dorique grec.
Quand à Monte-Circello, c'est, comme l'indique son nom, l'antique résidence de la fille du Soleil. Ce fut sur cette montagne, jadis baignée par la mer et qu'on appelait, comme nous l'avons dit, le cap Circé, que parvint Ulysse, lorsqu'après avoir échappé au cyclope Polyphême et au Lestrigon Antiphate, il aborda sur une terre inconnue, et, montant sur un cap élevé, ne vit devant luiqu'une île et une mer sans fin: l'île était perdue au milieu des flots; puis à travers les buissons et les forêts sortaient de la terre des tourbillons de fumée.
Je suis monté sur le cap, j'ai cherché l'île volcanique et je n'ai rien aperçu; mais peut-être aussi ai-je moins bonne vue qu'Ulysse.
Mais ce que j'ai découvert, par exemple, ce sont d'immenses troupeaux de porcs, bien autrement nobles que les cochons de M. de Rohan, puisque, selon toute probabilité, ils descendent de ces imprudens compagnons d'Ulysse, qui, attirés par le bruit de la navette et par l'harmonie des instrumens, entrèrent dans le palais de la fille du Soleil malgré les conseils d'Euriloque, qui revint seul aux vaisseaux pour annoncer à leur chef la disparition de ses vingt soldats.
Or, comme je disais, y a-t-il beaucoup de noblesse qui puisse le disputer à celle des cochons de Monte-Circello, dont les ancêtres ont été chantés par Homère?
Dans la montagne est encore une grotte, appeléeGrotta della Maga, ou grotte de la Magicienne: c'est le seul souvenir que Circé ait laissé dans le pays. Quant à son splendide palais de marbre, il est bien entendu qu'il n'en reste pas plus de trace que de celui d'Armide.
Nous revînmes assez tard à Velletri; et, comme rien ne nous pressait, que nous n'avions pas été trop mécontens de l'auberge, nous résolûmes d'y passer la soirée. Jadin y était resté dans l'intention de faire un portrait de femme, il avait fait deux paysages. L'homme propose, Dieu dispose.
Le lendemain, nous nous remîmes en route vers les neuf heures du matin, nous arrêtant un instant à Genzano pour boire de son vin, qui a une certaine réputation, un instant à l'Arriccia pour voir le palais Chigi et l'église de la ville, deux des ouvrages les plus remarquables du Bernin.
Enfin, à deux heures, nous arrivâmes à Albano. C'est à Albano que les riches Romains qui craignent le mal'aria vont passer l'été; à partir de la porte de Rome, en effet, la route monte jusqu'à Albano; et, comme on le sait, hôte des plaines et des marais, la fièvre n'atteint jamais une certaine hauteur.
Dix ciceroni nous attendaient à la descente de notre voiture pour nous faire voir de force le tombeau d'Ascagne et celui des Horaces et des Curiaces. Nous ne donnerons pas aux savans italiens le plaisir de nous voir nous enferrer dans une discussion archéologique à l'endroit de ces deux monumens. Nous avons dit tout ce que nous avions à dire là-dessus à propos de la grande mosaïque de Pompeïa, à qui Dieu fasse paix.
En sortant d'Albano, on aperçoit Rome à quatre lieues de distance; ces quatre lieues se font vite, le chemin, comme nous l'avons dit, allant toujours en descendant. Aussi, une heure après notre départ d'Albano, nous entrions dans la ville éternelle, que nous avions quittée quatre mois auparavant.
Gasparone.
Je n'avais plus rien à voir dans la ville éternelle que le représentant éternel de notre religion, le vicaire du Christ, le successeur de saint Pierre. Depuis que j'étais en Italie, j'entendais parler de Grégoire XVI comme d'un des plus nobles et des plus saints caractères qui eussent encore illustré la papauté, et ce concert général d'éloges me donnait une plus ardente envie de me prosterner à ses pieds.
Aussi, le lendemain, dès que l'heure d'être reçu fut arrivée, me présentai-je chez M. de Tallenay, pour le prier de demander pour moi une audience à Sa Sainteté: M. de Tallenay me répondit qu'il allait à l'instant même transmettre ma demande au cardinal Fieschi; mais en même temps il me prévint que, comme l'audience ne me serait jamais accordée que trois ou quatre jours après la réception de ma demande, je pouvais, si j'avais quelque course à faire soit dans Rome, soit dans les environs, profiter de ce petit retard.
Cela m'allait à merveille. A mon premier passage, j'avais visité toute la campagne orientale de Rome: Tivoli, Frascati, Soubiaco et Palestrine; mais je n'avais point vu Civitta-Vecchia; Civitta-Vecchia, au reste, où il n'y aurait rien à voir, si Civitta-Vecchia n'avait point un bagne et dans ce bagne n'avait point l'honneur de renfermer le fameux Gasparone.
En effet, je vous ai bien raconté des histoires de bandits, n'est-ce pas? je vous ai tour à tour parlé du Sicilien Pascal Bruno, du Calabrais Marco Brandi et de ce fameux comte Horace, ce voleur de grands chemins aux charmantes manières, aux gants jaunes et à l'habit taillé par Humann.
Eh bien! tous ces bandits-là ne sont rien près de Gasparone. Il y a plus, prenez tous les autres bandits, prenez Dieci Nove, prenez Pietro Mancino, cet habile coquin qui vola un million en or et qui, satisfait de la somme, s'en alla vivre honnêtement en Dalmatie, faisant, de là, la nique à la police romaine; prenez Giuseppe Mastrilla, cet incorrigible voleur, qui, au moment de mourir, ne pouvant plus rien voler à personne, vola son âme au diable; prenez Gobertineo, le fameux Gobertineo, que vous ne connaissez pas, vous autres Parisiens, mais dont le nom est au bord du Tibre l'égal des plus grands noms; Gobertineo qui tua de sa main neuf cent soixante-dix personnes, dont six enfans, et qui mourut avec le pieux regret de n'avoir pas atteint le nombre de mille comme il en avait fait voeu à saint Antoine, et qui, au moment de la mort, craignait d'être damné surtout pour n'avoir pas accompli son voeu; prenez Oronzo Albeyna, qui tua son père comme Oedipe, sa mère comme Oreste, son frère comme Romulus, et sa soeur comme Horace; prenez les Sondino, les Francatripa, les Calabrese, les Mezza Pinta; et ils n'iront pas au genou de Gasparone. Quant à Lacenaire, ce bucolique assassin qui a fait tant d'honneur à la littérature, il va sans dire que, comme meurtrier et comme poète, il n'est pas même digne de dénouer les cordons du soulier gauche de son illustre confrère.
On comprend que je ne pouvais pas aller à Rome et passer par conséquent à douze lieues de Civitta-Vecchia sans aller voir Gasparone.
Cette fois, nous partîmes par la diligence, tout simplement. La diligence, qui n'est même pas trop mauvaise pour une diligence romaine, se transporte en cinq ou six heures de Rome à Civitta-Vecchia. Il va sans dire que je m'étais muni d'une carte, carte du reste fort difficile à obtenir pour visiter le bagne, et avoir l'honneur d'être présenté à Gasparone. J'étais donc en mesure.
Je ne dirai rien de la campagne de Rome, la description de ce magnifique désert a sa place ailleurs. Rome est une chose sainte, qu'il faut visiter à part et religieusement.
En descendant de voiture, nous fîmes, pour éviter tout retard, prévenir le gouverneur de la forteresse de l'intention où nous étions de visiter son illustre prisonnier: nous joignîmes notre carte à la lettre, et nous nous mîmes à table.
Au dessert, nous vîmes entrer le gouverneur, il venait nous chercher lui-même.
Comme on le pense bien, je m'emparai exclusivement de son excellence, et tout le long de la route je le questionnai.
Il y avait dix ans que Gasparone habitait la forteresse à la suite d'une capitulation, dont la principale condition était que lui et ses compagnons auraient la vie sauve.
On rencontre sur le pavé de Rome une quantité de bons vieillards mis comme nos paysans de l'Opéra-Comique, et se promenant une canne à la Dormeuil à la main. Qu'est-ce que ces honnêtes gens? de bons pères, de bons époux, d'honnêtes citoyens; de véritables mines d'électeurs, de véritables démarches de gardes nationaux; vous portez la main à votre chapeau.
Prenez garde, vous allez saluer un bandit qui a capitulé; vous allez faire une politesse à un gaillard qui, sur la route de Viterbe ou de Terracine, vous eût, il y a trois ou quatre ans, coupé les deux oreilles si vous n'aviez pas racheté chacune d'elles mille écus romains.
Remarquez que les écus romains ne sont pas démonétisés comme les nôtres et valent toujours six francs.
Il y en a même qui ont stipulé une petite rente, que le gouvernement leur paie trimestre par trimestre, aussi régulièrement que s'ils avaient placé leurs fonds sur l'Etat.
Malheureusement pour Gasparone, il s'était fait une de ces réputations qui ne permettent pas à ceux qui en ont joui de rentrer dans l'obscurité. On craignit, si on le laissait libre, qu'il ne lui reprit, un beau matin, quelque velléité de gloire, et que ce Napoléon de la montagne ne voulût aussi avoir son retour de l'Ile d'Elbe.
Aussi Gasparone et ses vingt-un compagnons furent-ils étroitement écroués dans la citadelle de Civitta-Vecchia.
Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et secouant ses barreaux comme un tigre pris au piége, disant qu'il avait été trahi et que la liberté était une des conditions de la capitulation; mais le pape Léon XII, d'énergique mémoire, le laissa se démener tout à son aise, et peu à peu Gasparone se calma.
Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites espiègleries attribuées à Gasparone: il y en a quelques unes qui émanent d'un esprit assez original pour être racontées.
Gasparone était fils du chef des bergers du prince de L… Jusqu'à l'âge de seize ans sa conduite fut exemplaire: seulement peut-être dans son orgueil était-il un peu trop amoureux des beaux habits, des beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs romains. Mais cependant il y avait quelque chose que Gasparone préférait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits, c'était sa belle maîtresse Teresa.
Un dimanche, Gasparone et Teresa étaient chez le prince L…, qui était fort indulgent pour eux: les filles du prince, dont l'une était du même âge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusèrent à habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes et à la couvrir de leurs bijoux. La jeune fille était coquette, cette riche toilette sous laquelle elle s'était trouvée un instant plus belle que sous son costume pittoresque de paysanne lui fit envie: sans doute, si elle eût demandé la robe et même quelques uns des bijoux aux filles du prince, celles-ci les eussent donnés; mais Teresa était fière comme une Romaine, elle eût eu honte devant les jeunes filles d'exprimer un pareil souhait; elle renferma son désir au plus profond de son coeur, se laissa dépouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu'à son dernier bijou. Seulement, à peine fut-elle sortie de la chambre des jeunes princesses que son beau front se pencha soucieux. Gasparone s'aperçut de sa préoccupation; mais à toutes les demandes qu'il lui fit sur ce qu'elle avait, Teresa se contenta de répondre, de ce ton si significatif de la femme qui désire une chose et qui n'ose dire quelle chose elle désire:—Que voulez-vous que j'aie?—je n'ai rien.
Le soir, Gasparone entra à l'improviste dans la chambre de Teresa, et trouva Teresa qui pleurait.
Cette fois, il n'y avait plus à nier le chagrin; tout ce que pouvait faire Teresa, c'était d'essayer d'en cacher la cause.
Teresa essaya de le faire, mais Gasparone la pressa tellement qu'elle fut forcée d'avouer que cette belle robe qu'elle avait essayée, que ces beaux bijoux dont on l'avait couverte, lui faisaient envie, et qu'elle voudrait les posséder, ne fût-ce que pour s'en parer toute seule dans sa chambre et devant son miroir.
Gasparone la laissa dire, puis, quand elle eut fini:
—Tu dis donc, demanda-t-il, que tu serais heureuse si tu avais cette robe et ces bijoux?
—Oh! oui, s'écria Teresa.
—C'est bien, dit Gasparone. Cette nuit tu les auras.
Le même soir, le feu prit à la villa du prince L…, justement dans la partie du bâtiment qu'habitaient les jeunes princesses. Par bonheur, Gasparone, qui rôdait dans les environs, vit l'incendie un des premiers, se précipita au milieu des flammes, et sauva les deux jeunes filles.
Toute cette partie de la villa fut dévorée par l'incendie et l'intensité du feu était telle qu'on n'essaya pas même de sauver les meubles ni les bijoux.
Gasparone seul osa se jeter une troisième fois dans les flammes, mais il ne reparut plus; on crut qu'il y avait péri, mais on apprit que, ne pouvant repasser par l'escalier qui s'était abîmé, il avait sauté du haut d'une fenêtre qui donnait dans la campagne.
Le prince fit chercher Gasparone, et lui offrit une récompense pour le courage qn'il avait montré, mais le jeune homme refusa fièrement, et quelques instances que lui fit Son Altesse, il ne voulut rien accepter.
On approchait de la semaine de Pâques. Gasparone était trop bon chrétien pour ne pas remplir exactement ses devoirs de religion. Il alla comme d'habitude se confesser au curé de sa paroisse; mais cette fois le curé, on ne sait pourquoi, lui refusait l'absolution. Une discussion, s'établit alors entre le confesseur et le pénitent; et comme le confesseur persistait dans son refus d'absoudre le jeune homme, celui-ci, qui ne voulait pas s'en retourner avec une conscience inquiète, tua le curé d'un coup de couteau.
Gasparone, que tout cela n'empêchait point d'être bon chrétien à sa manière, alla s'accuser à un autre prêtre, et du crime qui lui avait valu le refus du premier, et du meurtre de celui-ci. Le nouveau confesseur, que le sort de son prédécesseur ne laissait pas que d'inquiéter, refusa tout, juste pour se faire valoir, mais finit par donner pleine et entière l'absolution que demandait Gasparone.
Sur quoi Gasparone, la coeur satisfait, l'âme tranquille, alla s'engager comme bandit dans la troupe de Cucumello.
Ce Cucumello était un bandit assez renommé, quoique de second ordre: d'ailleurs il était petit, roux et louche, fort laid en somme, défaut capital pour un chef de bande. Cela n'empêchait pas qu'on ne lui obéît au doigt et à l'oeil. Mais on lui obéissait, voilà tout: sans entraînement, sans enthousiasme, sans fanatisme.
L'apparition de Gasparone au milieu de la troupe fit grand effet: Gasparone était grand, beau, fort, adroit et rusé. Gasparone était poète et musicien, il improvisait des vers comme le Tasse, et des mélodies comme Paësiello. Gasparone fut considéré tout de suite comme un sujet qui devait aller loin.
On lui demanda quels étaient ses titres pour se faire brigand, il répondit qu'il avait mis le feu à la villa du prince L… pour faire cadeau à sa maîtresse d'une robe, d'un collier et d'un bracelet dont elle avait eu envie, et que, comme le prêtre de sa paroisse lui refusait l'absolution de cette peccadille, il l'avait tué pour l'exemple.
Ce récit parut confirmer la bonne opinion que la vue de Gasparone avait tout d'abord inspirée aux bandits, et il fut reçu par acclamation.
Huit jours après, les carabiniers enveloppèrent la bande de Cucumello, qui, par un ordre imprudent du chef, s'était hasardée sur un terrain dangereux. Gasparone, qui marchait le premier, se trouva tout à coup entre deux carabiniers; les deux soldats étendirent en même temps la main pour le saisir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de toucher le collet de son habit, ils étaient tombés tous deux frappés de son stylet. Chacun alors, comme d'habitude, tira de son côté. Gasparone s'enfonça dans le makis, poursuivi pour son compte par six carabiniers; mais, quoique Gasparone fût bon coureur, Gasparone ne fuyait pas pour fuir: il connaissait son histoire romaine, l'anecdote des Horaces et des Curiaces lui avait toujours paru des plus ingénieuses, et sa fuite n'avait d'autre but que de la mettre en pratique. En effet, quand il vit les six carabiniers éparpillés dans le makis et égarés à sa poursuite, il revint successivement sur eux, et, les attaquant chacun à son tour, il les tua tous les six; après quoi il regagna le rendez-vous que les bandits prennent toujours précautionnellement pour une expédition quelconque, et où peu à peu ses compagnons vinrent le rejoindre.
Cependant, la nuit venue, quatre hommes manquaient à l'appel, et au nombre de ces hommes était Cucumello.
On proposa de tirer au sort pour savoir lequel des bandits irait savoir à Rome des nouvelles des absens; Gasparone s'offrit comme messager volontaire, et fut accepté.
En approchant de la porte del Popolo, il aperçut quatre têtes fraîchement coupées qui, rangées avec symétrie, ornaient sa corniche.
Il s'approcha de ces têtes et reconnut que c'étaient celles de ses trois compagnons et de leur chef.
Il était inutile d'aller chercher plus loin d'autres nouvelles, celle qu'il avait à rapporter aux bandits parut suffisante à Gasparone; il reprit donc le chemin de Tusculum, dans les environs duquel se tenait la bande.
Les bandits écoutèrent le récit de Gasparone avec une philosophie remarquable; puis, comme il ressortait clairement de ce récit que Cucumello était trépassé, on procéda à l'élection d'un autre chef.
Gasparone fut élu à une formidable majorité!—Style duConstitutionnel.
Alors commença cette série d'expéditions hasardeuses, d'aventures pittoresques et de caprices excentriques qui firent à Gasparone la réputation européenne dont il a l'honneur de jouir aujourd'hui, et qui autorise sa femme à lui écrire avec cette suscription dont personne ne s'étonne:
ALL ILLUSTRISSIMO SIGNORE ANTONIO GASPARONE,Ai bagni di Civitta-Vecchia.
Et en effet Gasparone mérite bien le titre d'illustrissime, tant prodigué en Italie, et qui se réhabiliterait bien vite si on ne l'appliquait qu'à de pareilles célébrités; car, pendant dix ans, de Sainte-Agathe à Fondi et de Fondi à Spoletto, il ne s'exécuta point un vol, il ne s'alluma point un incendie, il ne se commit point un assassinat,—et Dieu sait combien de vols furent exécutés, combien d'incendies s'allumèrent, combien d'assassinats furent commis,—sans que vol, incendie ou assassinat ne fût signé du nom de Gasparone.
Comme on le comprend bien, tous ces récits ne faisaient qu'augmenter singulièrement ma curiosité, qui était portée à son comble lorsque nous arrivâmes à la porte de la forteresse.
A la vue du gouverneur, qui nous accompagnait, la porte s'ouvrit comme par enchantement; le custode accourut, s'inclina, puis, sur l'ordre de son excellence, marcha devant nous.
D'abord nous entrâmes dans une grande cour, toute hérissée de pyramides de boulets rouillés, et défendue par cinq ou six vieux canons endormis sur leurs affûts; tout autour de cette cour, pareille à un cloître, régnait une grille, et sur l'une des quatre faces de cette grille s'ouvraient vingt-deux portes, dont vingt-une donnaient dans les cellules des compagnons de Gasparone, et la vingt-deuxième dans celle de Gasparone lui-même.
A un ordre du gouverneur, chacun des bandits se rangea sur la porte de sa cellule, comme pour passer une inspection.
Nous nous étions à l'avance, et sur leur réputation, figuré voir des hommes terribles, au regard farouche et au costume pittoresque: nous fûmes singulièrement détrompés.
Nous vîmes de bons paysans, toujours comme on en voit à l'Opéra-Comique, avec des figures bonasses et les regards les plus bienveillans.
Nous avions nos bandits devant les yeux que, ne pouvant croire que c'étaient eux, nous les cherchions encore.
Vous rappelez-vous tous les Turcs de l'ambassade ottomane, que nous trouvions si beaux, si romanesques, si poétiques, sous leurs robes brodées, sous leurs riches dolimans, sous leurs magnifiques cachemires, et qui aujourd'hui, avec leur redingote bleue en fourreau de parapluie et leurs calottes grecques, ont l'air de bouteilles à cachets rouges?
Eh bien! il en était ainsi de nos brigands.
Nous comptions sur Gasparone pour relever un peu le physique de toute la bande; il était le dernier de ses compagnons, occupant la première cellule en retour, debout comme les autres sur le seuil de sa porte, les deux mains dans les goussets de sa culotte, nous attendant d'un air patriarcal.
C'était là cet homme qui, pendant dix ans, avait fait trembler les États romains, qui avait eu une armée, qui avait lutté corps à corps avec Léon XII, un des trois papes guerriers que les successeurs de saint Pierre comptent dans leurs rangs; les deux autres sont, comme on le sait, Jules II et Sixte-Quint.
Il nous invita d'une voix presque caressante à entrer dans sa cellule.
Ainsi, c'était cette voix caressante qui avait donné tant d'ordres de mort, c'étaient ces yeux bienveillans qui avaient lancé de si terribles éclairs, c'étaient ces mains inoffensives qui s'étaient si souvent rougies de sang humain.
C'était à croire qu'on nous avait volé nos voleurs.
Gasparone me renouvela, avec la politesse qui m'avait déjà étonné dans ses camarades, l'invitation d'entrer dans sa cellule, invitation que j'acceptai cette fois sans me faire prier. J'espérais qu'à défaut du lion je trouverais au moins une caverne.
La caverne était une petite chambre assez propre, quoique fort misérablement meublée.
Parmi ces meubles, qui se composaient du reste d'une table, de deux chaises et d'un lit, un seul me frappa tout particulièrement.
Quatre rayons de bois cloués au mur simulaient une bibliothèque, et les rayons de cette bibliothèque à leur tour soutenaient quelques livres.
Je fus curieux de voir quelles étaient les lectures favorites du bandit, et lui demandai la permission de jeter un coup d'oeil sur la partie intéressante de son mobilier.
Il me répondit que les livres, la cellule et son propriétaire étaient bien à mon service.
Sur quoi je m'approchai des rayons et je reconnus, à mon grand étonnement: d'abord unTélémaque; près duTélémaque, unDictionnaire français-italien, puis, de l'autre côté duDictionnaire français-italien, une pauvre petite édition dePaul et Virginie, toute fatiguée et toute crasseuse; enfin lesNouvelles morales, de Soane, et lesAnimaux parlans, de Casti.
Puis quelques autres livres qui n'eussent point été déplacés dans une institution de jeunes demoiselles.
—Est-ce votre propre choix, ou l'ordre du gouverneur qui vous a composé cette bibliothèque? demandai-je à Gasparone.
—C'est mon propre choix, très illustre seigneur, répondit le bandit; j'ai toujours eu du goût pour les lectures de ce genre.
—Je vois dans votre collection deux ouvrages de deux compatriotes à moi, Fénelon et Bernardin de Saint-Pierre; parleriez-vous notre langue?
—Non; mais je la lis et la comprends.
—Faites-vous cas de ces deux ouvrages?
—Un si grand cas que, dans ce moment-ci, je m'occupe à traduireTélémaqueen italien.
—Ce sera un véritable cadeau que vous ferez à votre patrie que de faire passer dans la langue du Dante l'un des chefs-d'oeuvre de notre langue.
—Malheureusement, me répondit Gasparone d'un air modeste, je suis incapable de transporter d'une langue dans l'autre les beautés du style; mais au moins les idées resteront.
—Et où en êtes-vous de votre traduction?
—A la fin du premier volume.
Et Gasparone me montra sur sa table une pyramide de papiers couverts d'une grosse écriture: c'était sa traduction.
J'en lus quelques passages. A part l'orthographe, sur laquelle, comme M. Marle, Gasparone me parut avoir des idées particulières, ce n'était pas plus mauvais que les mille traductions qu'on nous donne tous les jours.
Plusieurs fois je fis des tentatives pour mettre Gasparone sur la voie de sa vie passée; mais chaque fois il détourna la conversation. Enfin, sur une allusion plus directe:
—Ne me parlez pas de ce temps, me dit-il, depuis dix ans que j'habiteCivitta-Vecchia, je suis revenu des vanités de ce monde.
Je vis qu'en poussant plus loin mes investigations je serais indiscret, et qu'en restant plus long-temps je serais importun; je priai Gasparone d'écrire sur mon album quelques lignes de sa traduction et de me choisir un passage selon son coeur.
Sans se faire prier, il prit la plume et écrivit les lignes suivantes:
«L'innosenza dei costumi, la buona fede, l'obedienza e l'orrore del vizio abitano questa terra fortunata. Egli sembia che la dea Astrea, la quale si dice ritirata nel celo, sia anche costi nacosta fra questi uomini. Essi non anno bisogno di giudici, giacche la loro propria coscienza gle ne tiene luogo.
»Civitta Vecchia, li 23 octobre 1835.»
Je remerciai le bandit, et lui demandai s'il n'avait pas besoin de quelque chose.
A cette demande, il releva fièrement la tête:
—Je n'ai besoin de rien, me dit-il, Sa Sainteté me donne deux pauli par jour pour mon tabac et mon eau-de-vie; cela me suffit. J'ai pris quelquefois, mais je n'ai jamais demandé l'aumône.
Je le priai de me pardonner, l'assurant que je lui avais fait cette demande dans une excellente intention et nullement pour l'offenser.
Il reçut mes excuses avec beaucoup de dignité, et me salua en homme qui désirait visiblement en rester là de ses relations avec moi.
Je me retirai assez humilié d'avoir manqué mon effet sur Gasparone; et comme Jadin avait fini le croquis qu'il avait fait de lui à la dérobée, je rendis son salut à mon hôte et je sortis de sa cellule.
J'ai cru bien long-temps fermement, et je le crois encore un peu, que c'est un faux Gasparone qu'on m'a fait voir.
Une Visite à sa sainteté le pape Grégoire XVI.
En arrivant à Rome, je trouvai une lettre de M. de Tallenay, mon audience m'était accordée pour le lendemain.
Il m'invitait donc à me tenir prêt le lendemain à onze heures, et en uniforme.
Mais là s'élevait une grave difficulté: à cette époque, où j'allais en Italie pour la première fois, je ne connaissais pas la nécessité de l'uniforme, et j'avais négligé de m'en faire faire un: je me trouvais donc tout bonnement possesseur d'un habit noir, encore était-il un peu bien fripé par quatorze mois de voyage. M. de Tallenay exposa mon embarras, qui fut exposé à Sa Sainteté, laquelle répondit qu'eu égard à la recommandation dont je m'étais fait précéder on dérogerait pour moi aux lois de l'étiquette.
Il est vrai que cette recommandation était une lettre de la main de la reine. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'était pas seulement comme venant de la reine qu'il y était fait droit, mais comme venant de la plus digne, de la plus noble et de la plus sainte des femmes.
Pauvre mère! à qui Dieu enfonça sur la tête la couronne d'épines de son propre fils!
Le lendemain, à l'heure dite, j'étais à l'ambassade de France; M. deTallenay m'attendait, nous partîmes.
J'éprouvais, je l'avoue, l'émotion la plus profonde que j'eusse éprouvée de ma vie. Je ne sais s'il existe un homme plus accessible que moi aux impressions religieuses; j'avais déjà été reçu par quelques uns des rois de ce monde; j'avais vu un empereur qui en valait bien un autre, et qui s'appelait Napoléon, c'est-à-dire quelque chose comme Charlemagne ou comme César: mais c'était la première fois que j'allais me trouver face à face avec la plus sainte des majestés.
Deux fois depuis, j'eus l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté, et la dernière fois même avec une bonté si particulière que j'en garderai une reconnaissance éternelle; mais chaque fois l'émotion fut la même, et je ne puis la comparer qu'à celle que j'éprouvai lorsque je communiai pour la première fois.
A moitié de l'escalier du Vatican, je fus forcé de m'arrêter, tant mes jambes tremblaient. Je passais au milieu des merveilles des anciens et des modernes sans les voir. J'étais comme les bergers qui suivaient l'étoile et qui ne regardaient qu'elle.
On nous introduisit dans une antichambre fort simple, meublée en bois de chêne. Nous attendîmes un instant, tandis qu'on prévenait Sa Sainteté. Cet instant fut pour moi presque de l'anxiété, tant mon émotion était grande; cinq minutes après, la porte s'ouvrit et l'on nous fit signe que nous pouvions passer.
M. de Tallenay m'avait mis au courant de l'étiquette; le pape reçoit toujours debout: trois fois celui qu'il daigne recevoir s'agenouille devant lui—une première fois sur le seuil de la porte—une seconde fois après être entré dans la chambre—une troisième fois à ses pieds. Alors il présente sa mule, sur laquelle est une croix brodée, pour que l'on voie bien que l'hommage rendu à l'homme remonte directement à Dieu, et que le serviteur des serviteurs du Christ n'est que l'intermédiaire entre la terre et le ciel.
Le pape ne parle, dans ses audiences, que latin ou italien, mais on peut lui parler le français qu'il entend parfaitement.
J'arrivai à la porte du cabinet pontifical plus tremblant encore que je ne l'avais été sur l'escalier: je suivais immédiatement l'ambassadeur, et entre lui et la porte j'aperçus Sa Sainteté debout et nous attendant.
C'était un beau et grand vieillard, âgé alors de soixante-sept ou soixante-huit ans, à la fois simple et digne, avec un air de paternelle bonté répandu sur toute sa personne: il portait sur la tête une petite calotte blanche et était vêtu d'une cimarre de même couleur, boutonnée du haut jusqu'en bas et tombant jusqu'à ses pieds.
L'ambassadeur s'agenouilla et je m'agenouillai près de lui, mais un peu en arrière: il lui fit signe alors de s'approcher de lui, indiquant par ce signe qu'il supprimait la seconde génuflexion. Nous nous avançâmes donc alors de son côté; il fit un pas vers nous, présenta à M. de Tallenay sa main au lieu de son pied, et son anneau au lieu de sa mule. M. de Tallenay baisa l'anneau et se releva. Puis vint mon tour.
Je le répète, j'étais tellement étourdi de me trouver en face de la représentation vivante de Dieu sur la terre, que je ne savais plus guère ce que je faisais; aussi, au lieu de faire comme milord Stain que Louis XIV invitait à monter le premier dans sa voiture, et qui, calculant que venant de si haut toute invitation est un ordre, y monta sans répliquer, lorsque le pape, comme il avait fait pour M. de Tallenay, me présenta son anneau, j'insistai pour baiser le pied: le pape sourit.
—Soit, puisque vous le voulez, dit-il, et il me présenta sa mule.
—Tibi et Petro! balbutiai-je, en appuyant mes lèvres sur la croix.
Le pape sourit à cette allusion, et, me présentant de nouveau la main, me releva en me demandant, dans la langue de Cicéron, mais avec l'accent d'Alfieri, quelle cause m'amenait à Rome.
Je priai alors Sa Sainteté de vouloir bien me parler italien, la langue latine m'étant trop peu familière pour que je pusse comprendre couramment cette langue, surtout avec l'accent, si différent du nôtre, que lui ont donné les Italiens modernes. Alors Sa Sainteté me répéta sa question dans la langue de Dante.
Comme cette langue était celle que je parlais depuis plus d'un an, mon embarras passa, et je restai avec ma seule émotion.
Les souverains sont comme les femmes, ils éprouvent toujours un certain plaisir à voir l'effet qu'ils produisent: je ne sais pas si le pape fut accessible à ce petit sentiment d'orgueil; mais ce que je sais, c'est que, pendant toute l'audience, je ne vis luire sur son visage qu'une parfaite sérénité.
Nous parlâmes de toutes choses: du duc d'Orléans, dont il espérait beaucoup; de la reine, qu'il vénérait comme une sainte; de M. de Chateaubriand, qu'il aimait comme un ami.
Puis la conversation tomba sur le mouvement qui s'opérait en France. Grégoire XVI le suivait des yeux, mais ne se trompait point sur son résultat: il l'envisageait comme un mouvement plus chrétien que catholique; plus social que religieux.
Puis il me parla des missions dans l'Inde, dans la Chine et le Thibet; me conduisit devant de grandes cartes géographiques sur lesquelles étaient marqués, avec des épingles à tête de cire, toute la route suivie par les missionnaires et les points les plus avancés auxquels ils étaient parvenus. Il me raconta plusieurs des supplices qu'avaient subis les modernes martyrs avec non moins de courage et de résignation que les martyrs antiques. Il me cita tous les noms de ces derniers apôtres du Christ, noms qui, au milieu de nos tourmentes politiques et de nos agitations sociales, ne sont pas même parvenus jusqu'à nous.
Or, pour ce coeur plein d'espérance et de foi, la religion, loin de marcher à sa décadence, n'avait point encore atteint son apogée.
Et, en effet, il est permis de voir ainsi lorsqu'on s'appelle Pie VII ou Grégoire XVI, et que, du haut d'un trône qui dépasse celui des rois et des empereurs, on donne au monde l'exemple de toutes les vertus.
Après avoir passé en revue, l'une après l'autre, toutes ces grandes questions, Sa Sainteté voulut bien revenir à moi.
—Mon fils, me dit-elle, vous venez de me parler en homme qui, tout en s'écartant parfois de la religion, comme fait un enfant de celle qui lui a donné son lait le plus pur, n'a point oublié cependant cette mère universelle et sublime. N'avez-vous donc jamais songé que, dans un temps comme le nôtre, où toutes les nobles croyances ont besoin d'être raffermies, le théâtre était une chaire d'où pouvait descendre aussi la parole de Dieu?
—On dirait que Votre Sainteté lit au plus profond de mon coeur, répondis-je. Oui, mon intention est bien celle-là. Mais je ne sais pas si pour notre époque, gangrenée encore par les doctrines de l'Encyclopédie, les orgies de Louis XV et les turpitudes du Directoire, le temps est arrivé de prononcer de nouveau sur la scène les paroles sévères et religieuses que firent entendre, au dix-septième siècle, Corneille dansPolyeucteet Racine dansAtholie. Notre génération les écouterait sans doute; car, chose étrange, ce sont les jeunes gens qui, chez nous, sont les hommes graves. Mais ceux-là qui ont applaudi, depuis quarante ans, les sentences de Voltaire, les concetti de Marivaux et les saillies de Beaumarchais, ont tout à fait oublié la Bible et se souviennent fort peu de l'Evangile. Votre Sainteté m'a parlé tout à l'heure de ses missionnaires. Si je tentais une pareille oeuvre, je pourrais bien avoir, à Paris, le sort qu'ils ont dans l'Inde, dans la Chine et dans le Thibet.
—Oui, c'est cela, répondit Sa Sainteté en souriant, et vous ne vous sentez pas assez fort pour le martyre.
—Si fait; mais, je l'avoue, j'ai besoin d'être encouragé par un mot de Votre Sainteté.
—Avez-vous déjà votre sujet?
—Depuis long-temps; et le véritable but de mon voyage à Rome et à Naples était d'étudier l'antiquité, non pas l'antiquité de Tite-Live, de Tacite et de Virgile, mais celle de Plutarque, de Suétone et de Juvénal. J'ai vu Pompeïa, et Pompeïa m'a raconté tout ce que je voulais savoir, c'est-à-dire tous ces détails de la vie privée qu'on ne trouve dans aucun livre; aussi suis-je prêt.
—Et comment s'appellera votre oeuvre?
—Caligula.
—C'est une belle époque, mais vous ne pourrez pas y placer les premiers chrétiens: les premiers chrétiens, vous le savez, ne parurent que postérieurement à la mort de cet empereur.
—Je le sais, Votre Sainteté; mais j'ai trouvé moyen d'aller au devant de cette objection en adoptant la tradition populaire qui fait mourir Madeleine à la Sainte-Baume, et faisant remonter la lumière d'Occident en Orient, au lieu de la faire descendre d'Orient en Occident.
—Faites, mon fils; ce que vous ferez dans ce but pourra ne pas réussir peut-être aux yeux des hommes, mais aura le mérite de l'intention à ceux du Seigneur.
—Et si j'ai le sort de vos missionnaires de l'Inde, de la Chine et duThibet, Votre Sainteté daignera-t-elle se souvenir de moi?
—Il est du devoir de l'Eglise, répondit en riant Sa Sainteté, de prier pour tous ses martyrs.
L'audience avait duré une heure. Je m'inclinai.
—Je vais prendre congé de Votre Sainteté, dis-je au pape, mais avec un regret.
—Lequel!
—C'est de ne rien emporter qui soit bénit par elle; si j'avais su la trouver si bonne pour moi, j'eusse acheté deux ou trois chapelets, qui me seraient bien précieux pour ma mère et pour ma soeur.
—Qu'à cela ne tienne, répondit Sa Sainteté. Je comprends votre désir, et je ne veux pas que vous me quittiez sans qu'il soit accompli.
A ces mots, le pape se dirigea vers une petite armoire qui se trouvait dans l'angle de son cabinet, et en tira deux ou trois chapelets et autant de petites croix en bois et en nacre; puis, les ayant bénits, il me les mit dans la main.
—Tenez, me dit-il, ces chapelets et ces croix viennent directement de la Terre-Sainte, ils ont été travaillés par les moines du Saint-Sépulcre et ils ont touché le tombeau du Christ. Je viens en outre d'y attacher, pour les personnes qui les porteront, toutes les indulgences dont l'Eglise dispose.
Je me mis à genoux pour les recevoir.
—Que Votre Sainteté accompagne ce précieux cadeau de sa bénédiction, et je n'aurai plus rien à lui demander que de ne pas me confondre dans sa mémoire avec la foule de ceux qu'elle daigne recevoir.
Je sentis les deux mains de ce digne et saint vieillard se poser sur ma tête, je m'inclinai jusqu'à terre et je baisai une seconde fois sa mule; puis je sortis des larmes plein les yeux et de la foi plein le coeur.
Deux ans après cette audienceCaligulaparut: ce que j'avais prévu arriva, et si Sa Sainteté m'a tenu parole, mon nom doit être inscrit au Martyrologe.
Comment en partant pour Venise on arrive à Florence.
Rien ne me retenait plus à Rome, que j'avais, ainsi que ses environs, visitée pendant mon premier passage. Tous mes préparatifs étaient faits: je pris donc congé de mon bon et brave Jadin, qui comptait y rester un an avec Milord; et, le coeur tout serré de cette double séparation, je quittai la ville éternelle le jour même, avec l'intention de me rendre a Venise. Mais c'est pour l'Italie surtout qu'a été fait le proverbe: L'homme propose et Dieu dispose.
Le lendemain, comme la voiture s'était arrêtée un instant à Civitta-Castellana pour faire reposer notre attelage, et que je profitais de ce moment pour courir la ville, deux carabiniers m'accostèrent dans la rue pendant que j'essayais de déchiffrer une mauvaise inscription, écrite en mauvais latin, au pied d'une mauvaise statue. Ces messieurs m'invitèrent à me rendre au bureau de la police, où notre hôte, esclave des formalités, avait déjà envoyé mon passeport; je m'y rendis assez tranquillement, malgré ce qui venait de m'arriver à Naples, et quoique en Italie de pareilles invitations renferment toujours quelque chose de ténébreux et de sinistre. Mais il n'y avait que deux jours que j'avais eu l'honneur d'être reçu, comme je l'ai dit, par Sa Sainteté: j'avais passé une heure avec elle; elle avait eu la bonté de m'inviter à revenir; je l'avais quittée avec sa bénédiction, je me croyais donc en état de grâce.
Je trouvai, dans le bureau où l'on me conduisit, un monsieur qui me reçut assis, le chapeau sur la tête et les sourcils froncés; avant qu'il m'eût adressé une seule parole, j'avais pris un siége, enfoncé ma casquette sur mes oreilles et réglé mon visage à l'unisson du sien. C'est en Italie surtout qu'il faut n'avoir pour les autres que les égards qu'ils ont pour vous: il resta un instant sans parler, je gardai le silence; enfin il prit, dans une liasse de papiers, un dossier à mon nom, et se tournant de mon côté:
—Vous êtes M. Alexandre Dumas? me dit-il.
—Oui.
—Auteur dramatique?
—Oui.
—Et vous vous rendez à Venise?
—Oui.
—Eh bien! monsieur, j'ai l'ordre de vous faire conduire hors desÉtats pontificaux dans le plus bref délai possible.
—Si vous voulez vous donner la peine de regarder le visa de mon passeport, vous verrez que votre ordre s'accorde merveilleusement avec mon désir.
—Mais votre passeport est visé pour Ancône, et, comme la frontière la plus rapprochée est celle de Pérouse, vous ne vous étonnerez pas que je vous fasse prendre le chemin de cette ville.
—Comme vous voudrez, monsieur, j'irai à Venise par Bologne.
—Oui; mais j'ai encore à vous signifier qu'en remettant les pieds dans les États de Sa Sainteté, vous encourez cinq ans de galères.
—Très bien. Alors j'irai par le Tyrol; j'ai le temps.
—Vous êtes de bonne composition, monsieur.
—J'ai l'habitude de ne discuter les lois qu'avec ceux qui les font, de ne résister aux ordres qu'en face de ceux qui les donnent, de ne me regarder comme insulté que par mon égal, et de ne demander satisfaction qu'à ceux qui se battent.
—En ce cas, monsieur, vous ne me refuserez sans doute pas de signer ce papier?
—Voyons, d'abord.
Il me le présenta.
C'était la reconnaissance que l'ordre m'avait été signifié, l'aveu que je faisais d'avoir mérité cette décision, et l'engagement que je prenais de ne jamais remettre le pied dans les États romains, sous peine de cinq ans de galères. Je haussai les épaules et lui rendis ce papier.
—Vous refusez, monsieur?
—Je refuse.
—Trouvez bon que j'envoie chercher deux témoins pour constater votre refus.
—Envoyez.
Les deux témoins arrivèrent et servirent à un double emploi; non seulement ils constatèrent mon refus, mais encore ils me donnèrent une attestation que j'avais refusé; je mis cette attestation dans une lettre à M. le marquis de Tallenay, je la pliai, et la remettant à l'employé de la police de Civitta-Castellana:
—Maintenant, monsieur, lui dis-je, chargez-vous sur votre responsabilité de faire parvenir cette lettre; elle est tout ouverte; la police romaine n'aura pas besoin d'en briser le cachet.
L'employé lut la lettre. Je priais M. le marquis de Tallenay d'aller trouver Sa Sainteté, de lui exposer ce qui venait de m'arriver dans ses États, et de lui rappeler l'invitation qu'elle m'avait faite elle-même d'y revenir pour la semaine-sainte. L'employé me regarda d'un air de doute.
—Vous avez été reçu hier par Sa Sainteté? me dit-il.
—Voici la lettre de monseigneur Fieschi, qui m'accorde cette grâce.
—Cependant, vous êtes bien M. Alexandre Dumas?
—Je suis bien M. Alexandre Dumas.
—Alors, je n'y comprends rien.
—Comme ce n'est pas votre état de comprendre, ayez la bonté, monsieur, de vous borner à faire votre état.
—Eh bien! mon état, monsieur, est, pour le moment, de vous faire reconduire hors de la frontière.
—Ordonnez que mes effets soient déchargés de la voiture de Venise et faites venir un vetturino.
—Mais je ne dois pas vous cacher que deux carabiniers vous reconduiront jusqu'à Pérouse, et qu'il ne vous sera permis de vous arrêter ni le jour ni la nuit.
—Je connais déjà la route, par conséquent je ne tiens pas à m'arrêter le jour. Quant aux nuits, j'aime autant les passer dans une voiture propre que dans vos auberges sales. Restent donc les voleurs. Vous me donnez une escorte. On n'est pas plus aimable. Je suis prêt à partir, monsieur.
On fit venir mon conducteur, qui me fit payer ma place et mon excédant de bagages jusqu'à Venise, et un vetturino qui, voyant que je n'avais pas le temps de discuter le prix de sa calèche, me demanda deux cents francs pour me conduire jusqu'à Pérouse. C'était cent francs par jour. Je lui comptai les deux cents francs et lui fis signer son reçu. Lorsque je le tins, je lui fis observer qu'il était encore plus bête que voleur, puisqu'il pouvait m'en demander quatre cents, et que j'aurais été obligé de les lui donner de même. Le vetturino comprit parfaitement la chose, et s'arracha les cheveux de désespoir; mais il n'y avait pas moyen de revenir sur le traité, il était signé.
Un quart d'heure après je roulais sur la route de Pérouse, établi carrément dans mon voiturin, et ayant mes deux carabiniers dans le cabriolet.
Le lendemain j'avais établi, à l'aide d'un vasistas qui communiquait de l'intérieur à l'extérieur, et de quelques bouteilles d'orviette qui étaient sorties pleines et rentrées vides, de si bonnes relations entre le cabriolet et l'intérieur, que mes carabiniers me proposèrent les premiers de faire une station dans la patrie du Pérugin. J'acceptai, sûr que j'étais par l'expérience que j'en avais faite à mon premier passage de retrouver là une des premières auberges d'Italie. Je donnait en conséquence l'ordre au vetturino de nous conduire à l'hôtel de la Poste.
Je m'attendais à ce que la vue de ma suite changerait quelque peu les dispositions de mon hôte; mais, au contraire, il vint à moi d'un pas plus leste et avec un visage plus gracieux encore que la première fois: c'est qu'en Italie ce sont surtout les idées qu'on reconduit aux frontières, et la considération d'un étranger s'accroît en raison du nombre de gendarmes dont il est escorté. J'eus donc le pas sur un Anglais qui avait eu l'imprudence d'arriver tout seul, et la meilleure chambre et le meilleur dîner de l'hôtel furent pour moi. Quant aux carabiniers qui, étaient vraiment d'excellens garçons je les recommandai à la cuisine.
L'hôte me servit lui-même à table, chose fort rare en Italie, où l'on n'aperçoit jamais le maître de l'auberge qu'au moment où il vous montre la carte; encore quelquefois s'épargne-t-il cette peine, et se contente-t-il de vous attendre, le chapeau à la main, près du marchepied de la voiture. Cette formalité a pour but de demander si sa seigneurie est contente, et sur sa réponse affirmative, de se recommander aux amis de son excellence.
Cependant que les voyageurs qui se trouveraient dans la position où je me trouvais fassent attention aux aubergistes qui les serviront eux-mêmes: tous, peut-être, ne rempliraient pas l'office d'écuyers tranchans avec des intentions aussi désintéressées que l'étaient celles de mon ami l'hôtelier de Pérouse, et quelques paroles imprudentes tombées entre le potage et le macaroni pourraient bien amener pour le dessert un surcroît de gendarmerie locale, avec invitation à l'illustre voyageur de se rendre à la prison de la ville ou de continuer sa route, ce qui n'empêcherait pas son excellence de payer le lit, comme je payai l'excédant de bagages.
Mais pour cette fois rien de pareil n'était à craindre: nous causâmes bien pendant le dîner, mais de toutes choses étrangères à la politique, et ce furent le Pérugin et Raphaël qui firent tous les frais de la conversation. Au dessert, mon hôte m'apporta l'affiche du théâtre.
—Qu'est cela? lui dis-je en souriant.
—La liste des pièces que représentent aujourd'hui les comédiens de l'archiduchesse Marie-Louise.
—Que voulez-vous que je fasse de ce papier si vous ne m'apportez pas des cigares avec?
—Je pensais que son excellence irait peut-être au spectacle.
—Certes, mon excellence irait très volontiers; mais je la crois tant soit peu empêchée de faire pour le moment ce que bon lui semble.
—Et par qui?
—Mais par les honorables carabiniers qu'elle mène à sa suite.
—Point du tout, ils sont aux ordres qu'elle voudra leur donner, et ils l'accompagneront où il lui plaira d'aller.
—Bah! vraiment?
—C'est donc la première fois que son excellence est arrêtée depuis qu'elle voyage en Italie? ajouta avec étonnement mon hôte.
—Je vous demande pardon, c'est la troisième (mon hôte s'inclina); mais, les deux premières, je n'ai pas eu le temps de faire d'études, vu que j'ai été relâché au bout d'une heure.
—Je présume que votre excellence est dans la disposition de donner à son escorte une bonne main convenable?
—Deux ou trois écus romains, pas davantage.
—Eh bien! mais alors votre excellence peut aller où elle voudra, elle paie comme un cardinal.
—Ah! ah! ah! fis-je, exprimant ma satisfaction sur trois tons différens.
—Et je vais prévenir les carabiniers.
L'hôte sortit.
Je jetai les yeux sur l'affiche, et je vis qu'on donnait l'Assassin par Amour pour sa mère. Diable! dis-je, c'eût été fâcheux de ne pas voir un pareil ouvrage. L'assassin par amour pour sa mère, ça doit être traduit du théâtre de Berquin ou de madame de Genlis. Quand cela devrait me coûter un écu de plus en bonne main, il faut que je voie la chose. En ce moment mes deux carabiniers entrèrent;—mon hôte les suivait par derrière, il s'arrêta sur la porte de ma chambre de manière à ce que sa figure moitié bonasse, moitié goguenarde, fût seule éclairée par la lumière de ma lampe, et annonça les carabiniers de son excellence. Quant à mes deux hommes, ils firent trois pas vers la table, s'arrêtant comme devant un de leurs officiers, tenant le chapeau de la main gauche, se frisant la moustache de la main droite, l'oeil tendre comme des mousquetaires armés, le jarret tendu comme des gardes-françaises à la parade.
—Ah ça! mes enfans, dis-je, prenant le premier la parole, j'ai pensé qu'il vous serait agréable, à vous qui n'allez pas souvent au spectacle, d'y aller ce soir.—Ils se regardèrent du coin de l'oeil.—En conséquence, je vais faire prendre une loge pour moi, deux parterres pour vous. Nous irons ensemble au théâtre; j'entrerai dans la loge, vous vous mettrez au dessous d'elle; cela vous convient-il?
—Oui, excellence, dirent mes deux hommes.
—Que l'un de vous aille donc me chercher une loge, tandis que l'autre me fera monter une frasque de vin. Mes carabiniers s'inclinèrent et sortirent.
—Eh bien? me dit mon hôte en rentrant.
—Eh bien! mon cher ami, je dis que vous connaissez mieux le pays que moi; vous en êtes?
—Oui, dit-il avec un air de satisfaction assaisonné d'un grain de suffisance; j'ai rendu, Dieu merci! quelques petits secours de ce genre, depuis quinze ans que je tiens l'hôtel de la Poste. Cela ne fait de tort à personne,—tout le monde, au contraire, s'en trouve bien,—voyageurs et carabiniers.
—Et maître d'hôtel, hein?
—Son excellence oublie que c'est le vetturino qui paie son dîner et son coucher, et que par conséquent je n'ai aucun intérêt…
—Oui, mais la bonne main…
—C'est l'affaire de mes domestiques.
Je me levai et m'inclinai à mon tour devant mon hôte. Ce qu'il venait de me dire était littéralement vrai. Le brave homme m'avait rendu service pour le plaisir de me le rendre.
Un quart d'heure après, mon messager rentra avec la clé de ma loge; je pris mon chapeau, mes gants, et je descendis l'escalier suivi par l'un de mes gardes; je trouvai l'autre à dix pas de la porte: dès qu'il m'aperçut, il se mit en route, de sorte que nous nous avancions dans la rue du Cours échelonnés sur trois de hauteur. Au bout de dix minutes, j'étais installé dans ma loge, et mes deux carabiniers dans le parterre.
D'après le titre de l'ouvrage, j'étais venu dans l'intention de rire de la pièce et des acteurs: je fus donc assez étonné de me sentir pris, dès les premières scènes, par une exposition attachante. Je reconnus alors à travers la traduction italiennele faireallemand; je ne m'étais pas trompé: j'assistais à une pièce d'Iffland.
Au second acte, le rôle principal se développa; celui qui le remplissait était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans, ayant dans son jeu beaucoup de la mélancolie et de la grâce de celui de Lockroy. Depuis que j'étais en Italie, je n'avais rien vu qui se rapprochât autant de notre théâtre que la composition et l'exécution scénique de cet homme. Je cherchai son nom sur l'affiche. Il s'appelait Colomberti.
Lorsque le spectacle fut terminé, je lui écrivis trois lignes au crayon. Je lui disais que, s'il n'avait rien de mieux à faire, je le priais de venir recevoir, dans la loge no. 20, les complimens d'un Français qui ne pouvait les lui porter au théâtre, et je signai.
Cela était d'autant plus facile qu'en Italie la toile se baisse sans que pour cela les spectateurs évacuent la salle, les conversations commencées continuent, les visites en train s'achèvent; et, une heure après le spectacle, il y a encore quelquefois quinze ou vingt loges habitées.
Colomberti vint donc au bout d'un quart d'heure; il avait à peine pris le temps de changer de costume; il connaissait mon nom et avait même traduitCharles VII, il accourut donc, selon la coutume italienne, les bras et le visage ouverts. Il était venu à Paris en 1830, y avait étudié notre théâtre, le connaissait parfaitement et venait d'avoir un succès immense dansElle est folle.
Nous causâmes long-temps de Scribe, qui est l'homme à la mode en Italie comme en France; quant à moi, j'aurais cru que son talent, plein d'esprit et de finesse locale, perdrait beaucoup au milieu d'un pays et d'une société étrangère. Mais point; Colomberti me raconta quelques uns de ses petits chefs-d'oeuvre, et je vis qu'il y restait encore, en dépouillant le style et les mots, une habileté de construction qui leur conservait dans une autre langue, sinon leur couleur, du moins leur intérêt. Les directeurs de théâtre ont si bien compris cela qu'ils mettent, comme nous l'avons dit, toutes les pièces sous le nom de notre illustre confrère, ce qui a bien aussi quelquefois son inconvénient.
Après avoir passé en revue à peu près toute notre littérature moderne, Colomberti revint à moi. Il me dit que mes ouvrages étaient défendus depuis Pérouse jusqu'à Terracine, et depuis Piombino jusqu'à Ancône. Puis il s'étonna que, dans un pays où ne pouvaient entrer mes oeuvres, je voyageasse aussi librement. Je lui montrai alors de ma loge mes deux carabiniers debout au parterre. Colomberti eut un mouvement de physionomie d'un comique admirable.
Je pris congé de lui en lui souhaitant toutes sortes de succès, qu'il est homme à obtenir, et dix minutes après nous rentrâmes à l'hôtel, moi et mes carabiniers, dans le même ordre que nous étions sortis.
Le lendemain, nous nous mîmes en route au point du jour. Vers les onze heures, nous aperçûmes le lac de Trasimeno. A midi nous atteignîmes la frontière.