XIII

Arrivé dans la rue, le comte de Trémorel s’apprêtait à remonter le boulevard, lorsque l’idée de ses amis traversa son esprit. L’histoire de sa saisie, colportée par ses gens, devait déjà courir la ville.

—Non, pas par là, murmura-t-il.

C’est qu’en effet, de ce côté, il rencontrerait infailliblement quelqu’un de ses «très chers» et il lui semblait entendre les compliments de condoléances et les ridicules offres de service.

Il voyait les grimaces contrites dissimulant mal une intime et délicieuse satisfaction. Il avait, en sa vie, blessé tant de vanités, écrasé tant d’amours-propres, qu’il devait s’attendre à de terribles représailles.

Et pourquoi ne pas tout dire? Les amis d’un homme que favorise une insolente prospérité, ressemblent tous, plus ou moins—volontairement ou sans s’en douter—à cet excentrique Anglais qui suivait un dompteur de bêtes féroces avec le doux espoir de le voir dévorer. La fortune, aussi, dévore parfois ceux qui la domptent.

Hector traversa donc la chaussée, prit la rue Duphot et gagna les quais.

Où allait-il? Il n’en savait rien, il ne se le demandait même pas.

Il marchait au hasard, longeant les parapets, respirant à pleins poumons l’air pur et vif, savourant cette béatitude physique qui suit un bon repas, heureux de se sentir vivre, aux tièdes rayons du soleil d’avril. Le temps était splendide, et Paris entier était dehors. La ville avait un air de fête, les flâneurs encombraient les rues, la foule affairée ralentissait sa course, toutes les femmes étaient jolies. À un angle des ponts, des marchandes tenaient leur éventaire de violettes qui embaumaient.

Près du Pont-Neuf, le comte acheta un de ces bouquets qu’on crie à dix centimes, et le passa à sa boutonnière. Il jeta vingt sous à la marchande, et sans attendre qu’on lui rendît la monnaie, il continua sa route.

Arrivé à cette grande place qui est au bout du boulevard Bourbon, et qui est toujours encombrée de saltimbanques et de montreurs de curiosités en plein vent, la foule, le bruit, le déchirement des musiques, l’arrachèrent à sa torpeur, le ramenant brusquement à la situation présente.

«Il s’agit, pensa-t-il, de quitter Paris.»

Et, d’un pas plus rapide, il s’achemina vers la gare d’Orléans, dont on aperçoit les bâtiments en face, de l’autre côté de la Seine.

Arrivé à la salle de départ, il demanda l’heure d’un train pour Étampes. Pourquoi choisissait-il Étampes?

Il lui fut répondu qu’un train venait de partir, il n’y avait pas cinq minutes, et qu’il n’y en aurait pas d’autre avant deux heures.

Il éprouva une vive contrariété, et comme il ne pouvait rester là deux heures à attendre, il sortit, et, pour tuer le temps, il entra au Jardin des Plantes.

Certes, il y avait bien dix ou douze ans qu’il n’y avait mis les pieds. Il n’y était pas venu depuis le temps où, lorsqu’il était au lycée, on y conduisait les élèves, les jours de promenade, pour visiter la ménagerie ou jouer aux barres.

Rien n’avait changé. C’étaient bien les mêmes marronniers, les mêmes treillages vermoulus, les mêmes petites allées coupant des carrés pleins de plantes portant leur nom sur une étiquette au bout d’une tige de fil de fer.

Les grandes allées de ce côté étaient presque désertes. Il s’assit sur un banc en face du musée de minéralogie. Qui sait! Peut-être lorsqu’il était au lycée, dix ans plus tôt, las de courir, de s’amuser, il était venu se reposer sur ce même banc.

Entre ce temps et aujourd’hui, quelle différence!

La vie alors lui apparaissait comme une longue avenue, si longue qu’on n’en voyait pas la fin, sablée de sable d’or, ombragée, délicieuse, réservant à chaque pas une surprise, une volupté nouvelle.

Eh bien, il venait de la parcourir, cette allée, il était arrivé au bout. Qu’y avait-il trouvé? Rien.

Non, rien. Car à cette heure où il récapitulait les années écoulées, il ne se trouvait pas, entre tant de jours, un seul jour lui ayant laissé un de ces souvenirs délicieux qui ravissent et consolent. Des millions avaient glissé entre ses mains prodigues, et il ne se rappelait pas une dépense utile, véritablement généreuse, de vingt francs. Lui qui avait eu tant d’amis, tant de maîtresses, il cherchait vainement dans sa mémoire un nom d’ami, un nom de femme à murmurer.

Le passé lui apparaissant comme en un miroir fidèle, il était surpris, consterné, de l’imbécillité de ses plaisirs, de l’inanité des jouissances qui avaient été le but et comme la fin de son existence.

Et pour qui avait-il vécu, en définitive? Pour les autres. Il avait cru poser sur un piédestal, il avait paradé sur un tréteau.

«Ah! j’étais fou, se disait-il, j’étais fou!»

Ne voyant pas qu’après avoir vécu pour les autres, pour les autres il allait se tuer.

Il s’attendrissait. Qui penserait à lui, dans huit jours? Personne. Ah si, miss Fancy, peut-être, une fille! Et encore, non. Dans huit jours elle serait consolée et rirait de lui avec un nouvel amant. Mais il se souciait bien de Fancy, vraiment!...

Cependant, les tambours battaient la retraite autour du jardin.

La nuit était venue, et avec la nuit un brouillard épais et froid se levait. Le comte de Trémorel quitta son banc, il était glacé jusqu’aux os.

—Retournons au chemin de fer, murmura-t-il.

Hélas! en ce moment, l’idée de se brûler la cervelle au coin d’un bois, comme il le disait si allègrement le matin, lui fit horreur. Il se représenta son cadavre défiguré, sanglant, gisant sur le revers de quelque fossé. Que deviendrait-il? Des mendiants passeraient, ou des maraudeurs, qui le dépouilleraient. Et après? La justice viendrait, on enlèverait ce corps inconnu, et sans doute, en attendant la constatation de l’identité, on le porterait à la Morgue.

Il frissonna. Il se voyait étendu sur une de ces larges dalles de marbre qu’arrose un jet continu d’eau glacée; il entendait le frémissement de la foule qu’attire en ce lieu sinistre une malsaine curiosité.

Alors, comment mourir? Il chercha et s’arrêta à l’idée de se tuer dans quelque hôtel garni de la rive gauche.

—Voilà qui est décidé, dit-il.

Et, sortant du jardin avec les derniers promeneurs, il gagna le Quartier Latin.

Son insouciance du matin avait fait place à une résignation morne. Il souffrait, il se sentait la tête lourde, il avait froid.

«Si je ne devais mourir cette nuit, pensa-t-il, je serais bien enrhumé demain.»

Cette saillie de son esprit ne le fit pas sourire, mais elle lui donna la conscience d’être un homme très fort.

Il s’était engagé dans la rue Dauphine et cherchait des yeux un hôtel. Puis il pensa qu’il n’était pas sept heures et que demander une chambre, ce serait peut-être éveiller certains soupçons. Il réfléchit qu’il avait encore cent quarante francs dans sa poche, résolut d’aller dîner. Ce serait son dernier repas. En effet, il entra dans un restaurant, rue Contrescarpe, et se fit servir.

Mais il s’efforçait en vain de secouer la tristesse de plus en plus anxieuse qui l’envahissait. Il se mit à boire. Il vida trois bouteilles sans parvenir à changer le cours de ses idées. Retrouvant dans le vin l’amertume de ses réflexions, il lui semblait détestable, bien qu’il fût excellent et le plus cher de l’établissement, coté vingt-cinq francs sur la carte.

Et les garçons regardaient avec surprise ce dîneur lugubre qui touchait à peine aux mets qu’il demandait et qui, à mesure qu’il vidait son verre, devenait plus sombre.

La carte de son dîner s’éleva à quatre-vingt dix francs. Il jeta sur la table son dernier billet de cent francs et sortit.

Il n’était pas tard encore, il entra dans un estaminet plein d’étudiants qui buvaient, et alla s’asseoir à une table isolée, tout au fond de la salle, derrière les billards.

On lui apporta du café, et il vida dans sa tasse tout le carafon qu’on lui servit, puis un second, puis un troisième...

Il ne voulait pas en convenir, se l’avouer, il cherchait à s’exalter, à se monter au niveau du courage dont il allait avoir besoin; il n’y réussissait pas.

Pendant le dîner, et depuis qu’il était au café, il avait prodigieusement bu; à tout autre moment il eût été ivre, mais l’alcool, loin de lui donner sa folie passagère, lui tournait sur l’estomac et l’anéantissait.

Il était là, à sa table, le front entre ses mains, lorsqu’un garçon qui traversait la salle lui tendit un journal.

Machinalement il le prit, l’ouvrit et lut:

«Au moment de mettre sous presse, on nous apprend la disparition d’un personnage bien connu qui aurait, ajoute-t-on, annoncé son intention formelle de se suicider.

«Si étranges sont les faits qu’on nous raconte, que, n’ayant pas le temps d’aller aux renseignements, nous renvoyons les détails à demain.»

Ces quelques lignes éclatèrent comme des obus dans le cerveau du comte de Trémorel.

C’était son arrêt de mort, sans sursis, signé par ce tyran dont, pendant des années, il avait été l’assidu courtisan: l’opinion.

—On ne cessera donc jamais de s’occuper de moi! murmura-t-il avec une rage sourde—et sincèrement pour la première fois de sa vie.

Puis, résolument, il ajouta:

—Allons, il faut en finir.

Cinq minutes plus tard, en effet, muni d’un livre et de quelques cigares, il frappait à la porte de l’hôtel duLuxembourg.

Conduit par le domestique à la meilleure chambre de la maison, il fit allumer un grand feu et demanda de l’eau sucrée et tout ce qu’il fallait pour écrire. Sa résolution à ce moment était aussi inébranlable que le matin.

—Il n’y a plus à hésiter, murmurait-il, il n’y a plus à reculer.

Il s’assit devant la table, près de la cheminée, et d’une main ferme écrivit la déclaration destinée au commissaire de police.

«Qu’on n’accuse personne de ma mort...» commençait-il, et il terminait en recommandant d’indemniser le propriétaire de l’hôtel.

La pendule marquait onze heures moins cinq minutes, il posa ses pistolets sur la cheminée, en murmurant:

—À minuit, je me brûle la cervelle, j’ai encore une heure à vivre.

Le comte de Trémorel s’était laissé tomber sur son fauteuil, la tête renversée sur le dossier, les pieds appuyés à la tablette de la cheminée. Pourquoi ne se tuait-il pas tout de suite? Pourquoi s’accorder, s’imposer cette heure d’attente, d’angoisses, de tortures. Il n’aurait su le dire. Il cherchait à réfléchir aux circonstances diverses de sa vie. Il était frappé de la vertigineuse rapidité des événements qui l’avaient amené dans cette misérable chambre d’hôtel garni. Comme le temps passe! Il lui semblait que c’était hier que, pour la première fois, il était allé emprunter cent mille francs. Mais que sert à l’homme qui a roulé au fond de l’abîme la connaissance des causes de sa chute!

La grande aiguille de la pendule avait dépassé la demie de onze heures.

Il songeait encore à cet article du journal qui venait de lui tomber sous les yeux. À qui attribuer la communication de la nouvelle!

À miss Fancy, sans aucun doute. La porte de la salle à manger ouverte, elle était revenue à elle et s’était élancée sur ses pas, à demi habillée, échevelée, tout en larmes. Où était-elle allée, ne l’apercevant pas sur le boulevard? Chez lui d’abord, puis au club, puis chez quelques-uns des amis.

Si bien que ce soir, à ce moment même, il n’était question que de lui, dans son monde. Tous ceux qui l’avaient connu, et ils étaient nombreux, s’abordaient en se disant:

—Vous savez la nouvelle?

—Ah! oui, ce pauvre Trémorel, quel plongeon! C’était un excellent garçon. Seulement...

Il lui semblait entendre la litanie des «seulement» saluée de ricanements et de plaisanteries de mauvais goût. Puis, son suicide constaté ou non, on se partageait ses dépouilles. L’un prenait sa maîtresse, l’autre achetait ses chevaux, le troisième s’arrangeait du mobilier.

Le temps passait. La vibration stridente qui annonce la sonnerie d’une pendule se fit entendre. C’était l’heure.

Le comte se leva, saisit ses pistolets et alla se placer près du lit, s’arrangeant de façon à ne pas rouler à terre—précaution absurde, incompréhensible quand on est de sang-froid, et que prennent cependant tous ceux qui se suicident.

Le premier coup de minuit sonna... Il ne tira pas.

Hector était brave et sa réputation de courage n’était plus à faire. Il s’était battu en duel dix fois au moins, et toujours sur le terrain on avait admiré son insouciance railleuse. Un jour, il avait tué son homme, et, le soir, il s’était endormi fort paisiblement. On citait de lui des paris effrayants, des traits d’une témérité folle.

Oui, mais il ne tirait toujours pas.

C’est qu’il est deux sortes de courage. L’un, le faux, brille de loin comme le manteau pailleté du baladin, mais il lui faut le plein soleil, l’excitation de la lutte, le transport de la colère, l’incertitude du résultat, et par-dessus tout la galerie qui applaudit ou qui siffle. C’est le vulgaire courage du duelliste et du coureur de courses au clocher. L’autre, le vrai, ne se drape pas; il méprise l’opinion, il obéit à la conscience et non à la passion, le succès ne le préoccupe, pas, il fait son œuvre sans bruit. C’est le courage de l’homme fort qui, ayant mesuré froidement le péril, dit: «Je ferai ceci!» et le fait. Depuis plus de deux minutes, minuit avait sonné, et Hector était toujours là, le pistolet appuyé sur la tempe.

«Aurais-je peur?» se demanda-t-il.

Il avait peur en effet, et ne voulait pas se l’avouer. Il remit ses armes sur la table et revint s’asseoir près du feu. Tous ses membres tremblaient.

«C’est nerveux, se disait-il, ça va passer.»

Et il se donna jusqu’à une heure.

Il faisait des efforts inouïs pour se prouver, pour se démontrer la nécessité du suicide. Que deviendrait-il, s’il ne se tuait pas? Comment vivrait-il? Lui faudrait-il donc se résigner à travailler!

Pouvait-il, d’ailleurs, reparaître, alors que, par la bouche de sa maîtresse, il avait annoncé son suicide à tout Paris? Quelles huées, s’il se montrait, quels quolibets!

Il eut un mouvement de fureur qu’il prit pour un éclair de courage et il sauta sur ses pistolets. Le froid de l’acier sur sa peau lui causa une sensation telle, qu’il faillit s’évanouir, lâchant son arme qui retomba sur le lit.

—Je ne peux pas, répétait-il dans son angoisse, je ne peux pas.

La douleur physique lui faisait horreur. Tout son être se révoltait à cette idée d’une balle brutale qui déchirerait sa peau, labourerait ses chairs, broyant les muscles, brisant les os. Il tomberait sanglant, mutilé, et les débris de sa cervelle éclabousseraient les murs.

Ah! que n’avait-il cherché une mort plus douce! Que n’avait-il choisi le poison, ou le charbon encore; le charbon, comme le petit cuisinier de chez Vachette. Mais le ridicule d’outre-tombe ne l’épouvantait plus.

Il n’avait peur que d’une chose, de n’avoir pas le courage de se tuer. Toujours de demi-heure en demi-heure il se remettait. Ce fut une nuit horrible, une agonie comme doit l’être celle des condamnés à mort dans leur cachot. Il pleura de douleur et de rage, il se tordit les mains, il cria grâce, il pria.

Enfin, au matin, brisé, anéanti, il s’endormit sur son fauteuil.

Trois ou quatre coups frappés à la porte le tirèrent d’un sommeil peuplé de fantômes. Il alla ouvrir. C’était le garçon qui venait prendre ses ordres et qui resta pétrifié sur le seuil, à la vue de cet homme aux vêtements en désordre, la cravate dénouée, livide, les yeux gonflés, les cheveux collés aux tempes par la sueur.

—Je n’ai besoin de rien, répondit Hector, je descends.

Il descendit. Il lui restait assez d’argent pour payer sa dépense, bien juste, car il ne put donner au garçon que six sous de pourboire.

C’est sans but, sans idée, qu’il quitta cet hôtel où il avait tant souffert. Plus que jamais il était décidé à mourir, seulement il souhaitait quelques jours de répit, une semaine, pour se remettre, pour se reconnaître. Mais comment vivre une semaine? Il n’avait plus un centime sur lui.

Une idée de salut lui vint: le mont-de-piété.

Il ne connaissait cette providence à douze pour cent que de nom, précisément assez pour savoir que, sur ses bijoux, on lui avancerait une certaine somme. Mais où prendre un bureau d’engagement? N’osant s’en faire indiquer un, il cherchait au hasard, à travers le Quartier Latin qu’il connaissait à peine. Il avait relevé la tête, il marchait d’un pas plus ferme, il cherchait quelque chose, il avait un but.

Rue de Condé, au-dessus d’une grande maison noire, il vit une enseigne: Mont-de-piété. Il entra.

La salle était petite, humide, malpropre et pleine de monde. Il est vrai que si l’endroit était lugubre les emprunteurs semblaient porter gaiement leur misère.

C’étaient des étudiants et des femmes du quartier des écoles, qui causaient et riaient en attendant leur tour.

Le comte de Trémorel s’avançait, tenant à la main sa montre, sa chaîne et un fort beau brillant qu’il avait retiré de son doigt. La timidité de la misère le prenait, il ne savait à qui s’adresser. Une jeune femme eut pitié de son embarras.

—Tenez, lui dit-elle, mettez vos objets là, sur ce bout de planchette, devant ce grillage garni de rideaux verts.

Au bout d’un moment, une voix qui paraissait venir d’une pièce voisine, cria:

—Douze cents francs, la montre et la bague.

L’énormité de la somme produisit une telle sensation que toutes les conversations s’arrêtèrent. Tous les yeux cherchaient le millionnaire qui allait empocher tant de louis. Le millionnaire ne répondit pas.

Heureusement la même femme qui avait déjà conseillé Hector lui poussa le bras.

—C’est pour vous, les douze cents francs, lui dit-elle, répondez si vous acceptez, ou non.

—J’accepte! cria Hector.

Une joie profonde, immense, lui faisait oublier jusqu’à ses toitures de la nuit. Douze cents francs! Que de jours représentait cette somme. N’avait-il pas entendu dire qu’il y a des employés qui ne gagnent guère que cela par an.

Les autres emprunteurs se moquaient de lui. Ils semblaient là comme chez eux. Ils avaient certaines façons de répondre: Oui, qui faisaient beaucoup rire. Quelques-uns causaient familièrement avec les employés ou faisaient des remarques.

Hector attendait depuis bien longtemps, lorsqu’un des employés qui écrivaient derrière un autre grillage, cria:

—À qui les douze cents francs?...

Le comte s’avança, il comprenait le mécanisme.

—À moi, répondit-il.

—Votre nom?

Hector hésita. Prononcer son noble nom tout haut, en pareil lieu, jamais. Il dit un nom en l’air:

—Durand.

—Où sont vos papiers?

—Quels papiers?

—Un passeport, une quittance de loyer, un permis de chasse.

—Je n’ai rien de tout cela.

—Allez le chercher, ou amenez deux témoins patentés.

—Mais, monsieur...

—Il n’y a pas de monsieur! À un autre...

Si étourdi du contretemps que fût Hector, le ton de l’employé l’indigna.

—Alors, dit-il, rendez-moi mes bijoux.

L’employé le regarda d’un air goguenard.

—Impossible. Tout nantissement enregistré ne peut être rendu que sur justification de possession légitime.

Et sans vouloir rien entendre, il continua sa besogne.

—Un châle français, trente-cinq francs, à qui?

C’est au milieu des quolibets qu’Hector sortit du mont-de-piété.

Jamais le comte de Trémorel n’avait autant souffert et même il n’avait pas idée d’angoisses pareilles. Après cette lueur d’espoir, brusquement éteinte, les ténèbres lui semblaient plus profondes et plus inexorables. Il restait plus nu, plus dépouillé que le naufragé auquel la mer a arraché ses dernières épaves, le mont-de-piété lui avait pris ses dernières ressources.

Toute la poésie fanfaronne dont il se plaisait autrefois à parer son suicide, s’évanouissait, laissant voir la réalité la plus triste, la plus ignoble.

Il allait finir, non plus comme le beau joueur qui volontairement quitte le tapis vert où il laisse sa fortune, mais comme le Grec qui, surpris et chassé, sait que toutes les portes lui seront fermées. Sa mort n’avait rien de volontaire, il ne pouvait ni hésiter, ni choisir son heure, il allait se tuer faute de pouvoir vivre un seul jour de plus. Et jamais l’existence ne lui avait paru chose si bonne.

Jamais il ne s’était senti cette exubérance de force et de jeunesse.

Il découvrait tout à coup autour de lui, comme en un pays inexploré, une foule de jouissances plus enviables les unes que les autres, et qu’il n’avait pas goûtées. Lui qui se vantait d’avoir tordu la vie pour en exprimer le plaisir, il n’avait pas vécu. Il avait eu tout ce qui se vend et s’achète, rien de ce qui se donne ou se conquiert, il n’avait rien eu.

Déjà il n’en était plus à se reprocher les dix mille francs offerts à Jenny. Il regrettait moins. Il regrettait les deux cents francs partagés aux domestiques, le pourboire abandonné la veille au garçon du restaurant; moins encore, les vingt sous jetés sur l’éventaire de la marchande de violettes.

Il pendait à sa boutonnière, ce bouquet fané, passé flétri. À quoi lui servait-il? Tandis que ces vingt sous!... Il ne pensait plus aux millions dissipés, il ne pouvait chasser la pensée de ce misérable franc.

C’est que le viveur, l’heureux du monde, l’homme qui la veille avait son hôtel, dix domestiques, huit chevaux dans ses écuries, le crédit qui résulte d’une colossale fortune dissipée, le comte de Trémorel avait envie de fumer et il n’avait pas de quoi acheter un cigare; il avait faim et il n’avait pas de quoi payer un repas dans la plus infime des gargotes.

Certes, s’il l’eût voulu, il eût pu se procurer bien de l’argent encore, et bien facilement. Il lui suffisait de rentrer tranquillement chez lui, de tenir tête aux huissiers, de se débattre au milieu de la ruine.

Mais quoi! il affronterait donc son monde, il confesserait donc ses terreurs invincibles au dernier moment il subirait des regards plus cruels qu’une balle de pistolet. On n’a pas le droit de tromper ainsi son public; quand on a annoncé son suicide: on se tue. Ainsi Hector allait mourir parce qu’il avait parlé, parce que le journal avait annoncé l’événement. Cela, au moins il se l’avouait, et tout en marchant, il s’adressait les reproches les plus amers.

Il se souvenait d’un joli endroit où il s’était battu en duel, une fois, dans les bois de Viroflay; il s’était dit qu’il se tuerait là, et il s’y rendait, suivant cette route charmante, du Point-du-Jour.

Comme la veille, le temps était superbe, et à tout moment des groupes de femmes et de jeunes gens le dépassaient. Ils se rendaient, ceux-là, à quelque partie de campagne, et ils étaient déjà loin, qu’on entendait encore leurs éclats de rire.

Dans les guinguettes, au bord de l’eau, sous les tonnelles dont les chèvrefeuilles bourgeonnaient, des ouvriers buvaient, choquant leurs verres.

Tous ces gens paraissaient heureux et contents, et cette gaieté semblait à Hector insulter sa misère présente. N’y avait-il donc que lui de malheureux au monde! Il avait soif, cependant, une soif intense, insupportable.

Aussi, arrivé au pont de Sèvres, il quitta la route et descendant la berge, assez rapide à cet endroit, il gagna le bord de la Seine. Il se baissa, puisa de l’eau dans le creux de sa main, et but.

Une lassitude invincible l’accablait. Il y avait là de l’herbe, il s’assit ou plutôt se laissa tomber. La fièvre du désespoir venait, et la mort maintenant lui apparaissait comme un refuge; il songeait presque avec joie que sa pensée allait être anéantie et qu’il ne souffrirait plus.

Au-dessus de lui, à quelques mètres, étaient les fenêtres ouvertes d’un des restaurants de Sèvres.

On pouvait le voir de là aussi bien que du pont, mais il ne s’en inquiétait pas, il ne s’inquiétait plus de rien.

«Autant ici qu’ailleurs!» se dit-il. Déjà il armait son pistolet lorsqu’il s’entendit appeler:

—Hector! Hector!...

D’un bond il fut debout, cachant son arme, cherchant qui criait ainsi son nom. Sur la berge, à cinq pas, un homme courait vers lui, les bras tendus.

C’était un homme de son âge, un peu gros peut-être, mais bien pris, avec une bonne figure épanouie, éclairée par de grands yeux noirs, où éclataient la franchise et la bonté, un de ces hommes sympathiques à première vue, qu’on aime quand on les connaît depuis huit jours.

Hector le reconnut. C’était son plus ancien ami, un camarade de collège; ils avaient été aussi liés que possible autrefois, mais le comte, ne le trouvant pas assez fort pour lui, avait cessé peu à peu de le voir et il l’avait perdu de vue depuis deux ans.

—Sauvresy! fit-il, stupéfait.

—Moi-même, repartit le jeune homme, qui arrivait essoufflé et fort rouge; voici bien deux minutes que je suis tes mouvements, que faisais-tu là?

—Mais... rien, répondit Hector, embarrassé.

—Insensé! reprit Sauvresy, c’est donc vrai ce qu’on m’a dit chez toi, ce matin, car je suis allé chez toi...

—Et que t’a-t-on dit?

—Qu’on ne savait ce que tu étais devenu, que tu avais la veille quitté ta maîtresse en lui déclarant que tu allais te brûler la cervelle. Déjà un journal a annoncé ta mort avec force détails.

Cette nouvelle parut causer au comte de Trémorel une impression terrible.

—Tu vois donc bien, répondit-il d’un ton tragique, qu’il faut que je me tue!

—Pourquoi? pour éviter à ce journal le désagrément d’une rectification?

—On dira que j’ai reculé...

—Très joli! Alors, selon toi, on est forcé de faire une folie par cette raison qu’on a dit qu’on la ferait! C’est absurde. Pourquoi veux-tu te tuer?

Hector réfléchissait, il entrevoyait la possibilité de vivre.

—Je suis ruiné, répondit-il tristement.

—Alors c’est pour cela que... Tiens, mon ami, laisse-moi te le dire, tu es fou! Ruiné!... c’est un malheur, mais quand on a notre âge, on refait sa fortune. Sans compter que tu n’es pas si ruiné que tu le dis, puisque j’ai, moi, cent mille livres de rentes.

—Cent mille livres...

—Au bas mot, toute ma fortune étant en terres qui ne rapportent pas quatre pour cent.

Trémorel savait son ami riche, mais non tant que cela. Peut-être est-ce un mouvement irraisonné d’envie qui lui fit dire:

—Eh bien! moi qui ai eu plus que cela, je n’ai pas déjeuné ce matin.

—Malheureux! et tu ne me dis rien! Mais c’est vrai, tu es dans un état à faire pitié; viens du moins, viens vite!

Et il l’entraînait vers le restaurant.

Trémorel suivait de mauvaise grâce cet ami qui venait de lui sauver la vie. Il avait la conscience d’avoir été surpris dans une situation affreusement ridicule. Un homme bien résolu à se brûler la cervelle, si on l’appelle, presse la détente et ne cache pas son arme. Entre tous ses amis un seul l’aimait assez pour ne pas voir le ridicule, un seul était assez généreux pour ne pas le railler outrageusement, celui-là était Sauvresy.

Mais installé dans un cabinet devant une bonne table, Hector n’eut pas la force de conserver sa raideur. Il eut cette heure de sensibilité folle, d’expansion abandonnée qui suit le salut, après un péril immense. Il fut lui, il fut jeune, il fut vrai. Il dit tout à Sauvresy, absolument tout, ses forfanteries d’autrefois, ses terreurs au dernier moment, son agonie de l’hôtel, ses rages, ses regrets, ses angoisses au mont-de-piété...

—Ah disait-il, tu me sauves, tu es mon ami, mon seul ami, mon frère!...

Ils restèrent là à causer plus de deux heures.

—Voyons, dit enfin Sauvresy, arrêtons nos plans. Tu veux disparaître quelques jours; je comprends cela. Mais tu vas ce soir même adresser quatre lignes aux journaux. Demain, je vais prendre tes affaires en main, je m’y connais, sans savoir où tu en es, je me charge de te sauver encore une jolie aisance, nous avons de l’argent, tes créanciers seront coulants.

—Mais que deviendrais-je? demanda Hector qu’effrayait la seule pensée de l’isolement.

—Comment! Mais je t’emmène, parbleu! chez moi, au Valfeuillu. Ne sais-tu donc pas que je suis marié? Ah! mon ami, il n’est pas d’homme plus heureux que moi. J’ai épousé, par amour, la plus belle et la meilleure des femmes. Tu seras un frère pour nous... Mais viens, ma voiture est là, devant la grille.

Le père Plantat s’arrêta.

Ses auditeurs, depuis qu’il parlait, ne s’étaient permis ni un geste ni un mot.

Tout en écoutant, M. Lecoq réfléchissait.

Il se demandait d’où pouvaient venir ces détails précis jusqu’à la minutie. Qui avait rédigé cette terrible biographie de Trémorel?

Et son regard se coulant jusqu’au dossier, il distinguait fort bien que tous les feuillets n’étaient pas de la même écriture.

Mais déjà le vieux juge de paix poursuivait:

Devenue MmeSauvresy, grâce à un coup inespéré du sort, Berthe Lechaillu n’aimait pas son mari.

Cette fille d’un pauvre maître d’école de campagne, dont les plus folles visées d’ambition ne dépassaient pas, jadis, une place de sous-maîtresse dans un des pensionnats de Versailles, n’était pas satisfaite de sa situation.

Reine absolue du plus beau domaine du pays, entourée de toutes les satisfactions du luxe, disposant à son gré d’une fortune considérable, aimée, adorée, elle se trouvait à plaindre.

Cette vie si bien ordonnée, si constamment heureuse, sans inquiétudes, sans secousses, lui paraissait d’une écœurante insipidité. N’était-ce pas toujours les mêmes plaisirs fades, revenant dans un certain ordre monotone selon les saisons! On recevait ou on allait dans le monde, on montait à cheval, on chassait, on se promenait en voiture. Et ce serait toujours ainsi!

Ah! ce n’était pas là une vie telle qu’elle l’avait rêvée. Elle était née pour des jouissances plus vives et plus âpres. Elle avait soif d’émotions et de sensations inconnues, souhaitant l’incertitude de l’avenir, l’imprévu, les transitions, des passions, des aventures, bien d’autres choses encore.

Puis, Sauvresy lui avait déplu dès le premier jour, et sa secrète aversion allait grandissant à mesure qu’elle devenait plus sûre de son empire sur lui.

Elle le trouvait commun, vulgaire, ridicule. Il ne posait jamais et elle prenait pour de la niaiserie la parfaite simplicité de ses manières. Elle l’examinait, et elle ne lui voyait aucun relief où accrocher une admiration. S’il parlait, elle ne l’écoutait pas, ayant depuis longtemps décidé dans sa sagesse qu’il ne pouvait rien dire que d’ennuyeux ou de banal. Elle lui en voulait de ce qu’il n’avait pas eu une de ces jeunesses orageuses qui épouvantent les familles. Elle lui reprochait de n’avoir pas vécu.

Il avait cependant fait comme les autres, tant bien que mal. Il était allé à Paris, autrefois, et avait essayé le genre de vie de son ami Trémorel. Au bout de six mois il en avait par-dessus les yeux et revenait bien vite au Valfeuillu, se reposer de jouissances si laborieuses. L’expérience lui coûtait cent mille francs, et il ne regrettait pas, disait-il, d’avoir, à ce prix, étudié ce qu’est au juste la «vie de plaisir».

Berthe était excédée encore de l’adoration perpétuelle et sans bornes de Sauvresy. Elle n’avait qu’à souhaiter, pour être à l’instant obéie, et cette soumission aveugle à toutes ses volontés lui paraissait de la servilité chez un homme. Un homme, se disait-elle, est né pour commander et non pour obéir, pour être le maître et non l’esclave.

Elle aurait, à tout prendre, préféré un de ces maris qu’on guette à la fenêtre, qui rentrent au milieu de la nuit, chauds encore de l’orgie, ayant perdu au jeu, ivres, et qui, si on se plaint, frappent. Des tyrans, mais des hommes.

Quelques mois après son mariage, tout à coup, elle se mit à avoir les fantaisies les plus absurdes, les caprices les plus extravagants. C’était une épreuve.

Elle voulait voir jusqu’où irait la complaisance inaltérable de son mari; elle pensait le lasser. Ce fut elle qui se lassa, furieuse de n’avoir rencontré ni une résistance ni une objection.

Être sûre de son mari, mais sûre absolument; savoir qu’on emplit assez son cœur pour qu’il n’y ait aucune place pour une autre; n’avoir rien à redouter, pas même un entraînement ou un caprice d’un jour, lui paraissait désolant, intolérable. À quoi bon être belle alors, spirituelle, jeune, coquette à faire tourner toutes les têtes!

Peut-être l’aversion de Berthe datait-elle de plus loin.

Elle se connaissait et s’avouait que, pour peu que Sauvresy l’eût voulu, elle eût été sa maîtresse et non pas sa femme. Il n’avait qu’à vouloir, l’honnête homme, l’imbécile!... Elle s’ennuyait tant chez son père, égratignant jusqu’au sang toutes ses vanités aux épines de la misère, que sur la promesse d’un bel appartement et d’une voiture à Paris, elle serait partie sans seulement tourner la tête pour envoyer un dernier adieu au toit paternel.

Une voiture!... elle aurait décampé pour bien moins. L’occasion seule avait manqué à ses instincts. Et elle méprisait son mari de ce qu’il ne l’avait pas assez méprisée!

Sans cesse, cependant, on lui répétait qu’elle était la plus heureuse des femmes. Heureuse! Et il y avait des jours où elle pleurait en songeant à son mariage.

Heureuse! Mais il y avait des instants où elle se sentait une envie folle de fuir, de partir en quête d’émotions, d’aventures, de plaisirs, de tout ce qu’elle désirait, de tout ce qu’elle n’avait pas et qu’elle n’aurait jamais. L’effroi de la misère—elle le connaissait—le retenait. Il venait un peu, cet effroi, d’une très sage précaution de son père, mort depuis peu, dont elle portait le deuil avec ostentation, qu’elle pleurait à chaudes larmes, mais dont elle maudissait la mémoire.

Lors de son mariage, Sauvresy désirait, par le contrat, reconnaître à sa future un apport de cinq cent mille francs. Le bonhomme Lechaillu s’était formellement opposé à cet acte de munificence.

—Ma fille ne vous apporte rien, avait-il déclaré, vous lui reconnaîtrez quarante mille francs de dot si vous voulez, mais pas un sou avec; sinon... pas de mariage.

Et comme Sauvresy insistait.

—Laissez-moi donc, avait-il répondu, ma fille sera, je l’espère, une bonne et digne épouse, et en ce cas votre fortune est la sienne. Si, au contraire, elle venait à se mal conduire, quarante mille francs seraient encore trop. Après ça, si vous craignez de mourir le premier, vous êtes libre de faire un testament.

Force fut d’obéir. Peut-être le père Lechaillu, le digne maître d’école, connaissait-il sa fille.

Il était seul, en ce cas, à l’avoir devinée, car jamais une hypocrisie plus consommée ne fut mise au service d’une perversité si profonde qu’elle peut sembler exagérée, d’une dépravation inconcevable chez une femme jeune et ayant peu vu le monde.

Si elle se jugeait au fond du cœur la plus infortunée des créatures, il n’en parut jamais rien, ce fut un secret bien gardé.

Tous ses actes furent si bien marqués au coin d’une politique savante que son admirable comédie fit illusion, même à l’œil perçant de la jalousie.

Elle avait su se composer pour son mari, à défaut de l’amour qu’elle ne ressentait pas, les apparences d’une passion à la fois brûlante et discrète, que trahissaient certains regards jetés à la dérobée—et surpris—un mot, sa contenance dans un salon quand il entrait.

Si bien que tout le monde disait:

—La belle Berthe est folle de son mari.

C’était la conviction de Sauvresy, et il était le premier à dire, sans cacher la joie qu’il en éprouvait:

—Ma femme m’adore.

Telle était, exactement la situation des maîtres du Valfeuillu, lorsque Sauvresy recueillit à Sèvres, sur le bord de la Seine, le pistolet à la main, son ami Trémorel.

Ce soir-là, pour la première fois depuis son mariage, Sauvresy manqua le dîner après avoir promis d’arriver à l’heure, et se fit attendre.

Si incompréhensible était l’inexactitude, que Berthe eût dû être inquiète. Elle n’était qu’indignée de ce qu’elle appelait un manque absolu d’égards.

Même, elle se demandait quelle punition elle infligerait au coupable, lorsque sur les dix heures du soir, la porte du salon de Valfeuillu s’ouvrit brusquement. Sauvresy était sur le seuil, gai, souriant.

—Berthe, dit-il, je t’amène un revenant.

C’est à peine si elle daigna lever la tête, et encore sans perdre l’alinéa du journal qu’elle lisait. Sauvresy continuait:

—Un revenant que tu connais, dont je t’ai parlé bien souvent, que tu aimeras puisque je l’aime, et qu’il est mon plus vieux camarade, mon meilleur ami.

Et s’effaçant, il poussa Hector dans le salon, en disant:

—Madame Sauvresy, permettez-moi de vous présenter M. le comte Hector de Trémorel.

Berthe se leva brusquement, rouge, émue, agitée d’une émotion inexprimable, comme à une apparition effrayante. Pour la première fois de sa vie elle était confuse, intimidée, et n’osait lever ses grands yeux d’un bleu clair à reflets couleur d’acier.

—Monsieur, balbutia-t-elle, monsieur, croyez... du moment où mon mari... soyez le bienvenu.

Ce nom de Trémorel, qui éclatait là tout à coup dans son salon, elle le connaissait bien. Sans compter que Sauvresy le lui avait appris, elle l’avait vu dans les journaux, tous ses amis des châteaux voisins l’avaient prononcé.

Dans son esprit, d’après ce qu’elle avait lu ou entendu dire, celui qui le portait devait être un personnage immense, presque surnaturel. C’était, lui avait-on dit, un héros d’un autre âge, un fou, un viveur à outrance.

C’était un de ces hommes dont la vie épouvante le vulgaire, que le bourgeois idiot juge sans foi ni loi, dont les passions exorbitantes font éclater le cadre étroit des préjugés. Un de ces hommes qui dominent les autres, qu’on redoute, qui tuent pour un regard de travers, qui sèment l’or d’une main prodigue, dont la santé de fer résiste à d’effroyables excès, qui conduisent de la même cravache leurs maîtresses et leurs chevaux, les plus belles et les plus extravagantes créatures de Paris, les plus nobles bêtes de l’Angleterre.

Souvent, dans ses rêveries désespérées, elle avait cherché à imaginer ce que pouvait être ce redoutable comte de Trémorel. Elle parait des qualités qu’elle lui supposait, les héros au bras desquels elle s’enfuyait, bien loin de son mari, au pays des aventures. Et voilà que tout à coup il lui apparaissait.

—Donne donc la main à Hector, dit Sauvresy.

Elle tendit sa main, Trémorel la serra légèrement, et à ce contact, il lui sembla qu’elle recevait la secousse d’une batterie électrique. Sauvresy s’était jeté sur un fauteuil.

—Vois-tu bien, Berthe, disait-il, notre ami Hector est épuisé par la vie qu’il mène; on le serait à moins. On lui a ordonné du repos, et ce repos il vient le chercher ici, près de nous.

—Mais, mon ami, répondait Berthe, ne crains-tu pas que monsieur le comte ne s’ennuie un peu ici?

—Lui, pourquoi?

—Le Valfeuillu est bien tranquille, nous sommes de pauvres campagnards...

Berthe parlait pour parler, pour rompre un silence qui lui pesait, pour forcer Trémorel à répondre et entendre sa voix. Tout en parlant elle l’observait et étudiait l’effet qu’elle lui produisait. D’ordinaire, sa rayonnante beauté frappait ceux qui la voyaient pour la première fois, d’un visible étonnement.

Lui restait impassible.

Ah! qu’elle reconnaissait bien à cette froide, à cette superbe indifférence, le grand seigneur blasé, le viveur qui a tout essayé, tout éprouvé, tout épuisé. Et de ce qu’il ne l’admirait pas, elle l’admirait davantage.

«Quelle différence, pensait-elle, avec ce vulgaire Sauvresy, qu’un rien étonne, qui s’ébahit de tout, dont la physionomie trahit toutes les impressions, dont l’œil annonce tout ce qu’il va dire bien avant qu’il ouvre la bouche!»

Berthe se trompait, Hector n’était ni si froid ni si impassible qu’elle le supposait. Hector tombait simplement de lassitude. Ses nerfs bandés outre mesure pendant vingt-quatre heures se détendaient, et c’est à peine s’il pouvait se soutenir. Bientôt il demanda la permission de se retirer.

Resté seul avec sa femme, Sauvresy racontait à Berthe les circonstances déplorables—ce fut son mot—qui amenaient le comte au Valfeuillu. Ami sincère, il évitait tous les détails capables de donner un ridicule à son ami.

—C’est un grand enfant, disait-il, un fou, son cerveau est malade, mais nous le soignerons, nous le guérirons.

Jamais Berthe n’avait écouté son mari avec cette attention. Elle semblait l’approuver, mais en réalité elle admirait Trémorel. Oui, comme miss Fancy, elle était frappée de cet héroïsme: Gaspiller sa fortune et se tuer après.

—Ah! soupira-t-elle, ce n’est pas Sauvresy qui en ferait autant.

Non, Sauvresy n’était pas homme à se conduire comme le comte de Trémorel.

Dès le lendemain de l’arrivée du comte au Valfeuillu, il annonça son intention de s’occuper sans retard des affaires de son ami.

C’était à l’issue du déjeuner, dans la jolie serre disposée en salon qui suit la salle de billard.

Bien reposé, après une bonne et longue nuit dans un lit excellent, sans inquiétudes pressantes pour le moment, le désordre de ses vêtements réparé, Hector n’avait plus rien du naufragé de la veille. Il était de ces natures sur lesquelles les événements n’ont pas de prise, que vingt-quatre heures consolent des pires catastrophes, qui oublient les plus sévères leçons de la vie. Chassé par Sauvresy, il n’eût su où aller, et cependant il avait repris déjà l’insouciance hautaine du viveur millionnaire, habitué à plier à son gré les hommes et les circonstances. Il était redevenu impassible, froidement railleur, comme si des années s’étaient écoulées depuis sa nuit d’hôtel garni, comme si les désastres de sa fortune eussent été réparés.

Et Berthe s’étonnait de ce calme après de si surprenants revers, prenant pour de la force d’âme ce qui n’était chez Trémorel que puérile imprévoyance.

—Ça, disait Sauvresy, puisque je deviens ton homme d’affaires, donne-moi mes instructions et quelques notions indispensables. Quel est, ou était, comme tu voudras, le chiffre de ta fortune?

—Je l’ignore absolument.

Sauvresy qui s’était armé d’un crayon et d’une grande feuille de papier blanc, prêt à ranger des chiffres en bataille, parut un peu surpris.

—Soit, reprit-il, mettonsxà l’actif et passons au passif. Que dois-tu?

Hector eut un geste superlativement dédaigneux.

—Je n’en sais, ma foi! rien, répondit-il.

—Quoi! pas même vaguement?

—Oh! si fait. Par exemple, je dois entre cinq et six cent mille francs à la maison Clair; à Dervoy, cinq cent mille francs; pareille somme à peu près aux Dubois d’Orléans...

—Et ensuite?

—Mes souvenirs précis s’arrêtent là.

—Mais tu as bien au moins quelque part un carnet sur lequel tu inscrivais le chiffre de tes emprunts successifs?

—Non.

—Au moins tu as conservé des titres, des états d’inscription, les grosses de tes diverses obligations?

—Rien. J’ai fait hier matin une flambée de toutes mes paperasses.

Le châtelain du Valfeuillu fit un bond sur sa chaise. De telles façons d’agir lui semblaient monstrueuses; il ne pouvait pas supposer qu’Hector posait. Il posait cependant, et cette affectation d’ignorance était une suprême fatuité de viveur et de bon ton. Se ruiner sans savoir comme est très noble, très distingué, très ancien régime.

—Mais malheureux, s’écria Sauvresy, comment m’y prendre pour nettoyer ta position.

—Eh! ne la nettoie pas; fais comme moi, laisse agir mes créanciers, ils sauront bien se débrouiller, sois tranquille; laisse-les mettre mes biens en vente...

—Jamais! si on arrive à une vente aux enchères, tu es absolument ruiné.

—Bast! un peu plus ou un peu moins!

Quel sublime désintéressement, pensait Berthe, quelle insouciance, quel mépris admirable de l’argent, quel noble dédain des détails mesquins et petits qui agitent le vulgaire!

Sauvresy serait-il capable d’un pareil détachement?

Certes, elle ne pouvait l’accuser d’avarice, il devenait pour elle, prodigue comme un voleur, il ne lui avait jamais rien refusé, il courait au-devant de ses plus coûteuses fantaisies, mais enfin, il avait pour le gain l’âpreté d’un fils de paysan, et, en dépit de sa haute fortune, il gardait quelque chose de la vénération paternelle pour l’argent.

Quand il avait un marché à passer avec un de ses fermiers, il ne craignait pas de se lever de grand matin, de monter à cheval, même en plein hiver, de faire trois ou quatre lieues sous la pluie pour attraper quelques centaines d’écus.

Il se serait ruiné pour elle, si elle l’eût voulu, elle en était convaincue, mais il se serait ruiné économiquement, avec ordre, comme le plat bourgeois qui ouvre un compte à ses vices.

Sauvresy réfléchissait.

—Tu as raison, dit-il à Hector, tes créanciers doivent connaître exactement ta situation; qui sait s’ils ne s’entendent pas? La façon dont ils t’ont refusé cent mille francs avec le plus touchant ensemble me le ferait supposer. Je vais aller les trouver...

—La maison Clair, où j’ai contracté mes premiers emprunts doit être mieux renseignée.

—Soit, je verrai M. Clair. Mais, tiens, si tu étais raisonnable, sais-tu ce que tu ferais!

—Parle.

—Tu m’accompagnerais à Paris, et, à nous deux...

Hector, à cette proposition, s’était dressé tout pâle, l’œil étincelant.

—Jamais, interrompit-il violemment, jamais!...

Ses «très chers» du club l’épouvantaient encore. Quoi! déchu, tombé, ridiculisé par son suicide manqué, il oserait reparaître sur le théâtre de sa gloire!

Sauvresy lui ouvrait les bras. Sauvresy était un brave cœur l’aimant assez pour ne pas s’arrêter à la fausseté de sa situation, pour ne pas le juger un lâche de ce qu’il avait reculé, mais les autres!...

—Ne me reparle plus de Paris, ajouta-t-il d’un ton plus calme, de ma vie, je le jure, je n’y remettrai les pieds.

—Soit, tant mieux, reste avec nous, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, ni ma femme non plus, et un beau jour nous te trouverons une héritière dans les environs.

Elle fit, de la tête, sans lever les yeux, un signe affirmatif.

—Allons, reprit Sauvresy, il est temps que je parte si je veux ne pas manquer le chemin de fer.

—Mais je t’accompagne à la gare, fit vivement Trémorel.

Ce n’était pas de sa part une prévenance purement amicale. Il voulait prier son ami de s’informer des objets restés au mont-de-piété de la rue de Condé, et aussi lui demander de passer chez miss Fancy.

De la fenêtre de sa chambre, Berthe suivait les deux amis qui, bras dessus bras dessous, remontaient la route d’Orcival. «Quelle différence, pensait-elle, entre ces deux hommes! Mon mari disait, tout à l’heure, qu’il voulait être l’intendant de son ami; il n’a que trop l’air, en effet, de son intendant.»

Quelle démarche vraiment noble a le comte, quelle aisance gracieuse, quelle distinction suprême! Et cependant, mon mari, j’en suis sûre, le méprise, parce qu’il s’est ruiné à faire des folies. Ah que n’est-il, lui-même, capable d’en faire. Il affectait, j’ai cru m’en apercevoir, certains airs de protection. Pauvre garçon!

Mais est-ce que tout chez M. de Trémorel n’annonce pas une supériorité innée ou acquise, tout, jusqu’à son prénom: Hector! Comme il sonne, ce nom! Et elle prenait plaisir à le répéter avec des intonations différentes: Hector! Hector! Mon mari, lui, s’appelle Clément!...

M. de Trémorel revenait seul du chemin de fer, gai comme un convalescent à ses premières sorties.

Dès que Berthe l’aperçut, elle quitta vivement la fenêtre. Elle voulait rester seule, réfléchir à cet événement qui, tout à coup, tombait dans sa vie, analyser ses sensations, écouter ses pressentiments, étudier ses impressions pour s’en rendre maîtresse, enfin, arrêter, si elle pouvait, un plan de conduite. Elle ne reparut que pour se mettre à table, quand son mari, qu’on avait attendu, revint sur les onze heures du soir.

Sauvresy mourait de faim et de soif, il paraissait brisé de fatigue, mais son excellente figure rayonnait.

—Victoire! ami Hector, disait-il, tout en avalant son potage trop chaud, nous te tirerons des mains des Philistins. Dame! les plus brillantes plumes de tes ailes y resteront, mais on te sauvera assez de duvet pour te faire un bon nid.

Berthe eut pour son mari un regard reconnaissant.

—Et comment cela? demanda-t-elle.

—C’est bien simple. Du premier coup j’ai deviné le jeu des créanciers de notre ami. Ils comptaient obtenir la mise en vente de ses propriétés, ils les achetaient en bloc, à vil prix, comme toujours en ces occasions, les revendaient ensuite fort bien en détail et partageaient le bénéfice.

—Et tu empêcheras cela? fit Trémorel d’un air incrédule.

—Parfaitement. Ah! j’ai dérangé le plan de ces messieurs. J’ai réussi, ce qui est une chance, mais j’ai du bonheur, moi, à les tous réunir le soir même. Vous allez, leur ai-je dit, nous laisser vendre volontairement de gré à gré, sinon, je me mets de la partie et brouille les cartes. Ils me regardaient d’un air goguenard. Mais mon notaire, que j’avais amené, ayant ajouté: «Monsieur est M. Sauvresy, et s’il veut deux millions, demain le Crédit foncier les lui avancera.» Nos hommes ont ouvert de grands yeux et ont consenti à tout ce que je voulais.

Quoi qu’il en eût dit, Hector connaissait assez ses affaires pour savoir qu’avec cette transaction on lui sauverait une fortune, petite, en comparaison de celle qu’il possédait, mais enfin une fortune.

Cette certitude le ravit, et dans un mouvement de reconnaissance vraie, serrant entre ses mains les mains de Sauvresy:

—Ah! mon ami, s’écria-t-il, c’est l’honneur après la vie, que tu me donnes, comment m’acquitter jamais!...

—En ne faisant plus que des folies raisonnables. Tiens, comme moi, ajouta-t-il, en se penchant vers sa femme et en l’embrassant.

—Et plus rien à redouter!

—Rien! C’est que j’aurais, morbleu! emprunté les deux millions, oui, et ils l’ont bien vu. Mais ce n’est pas tout. Les poursuites sont arrêtées. Je suis allé à ton hôtel, et j’ai pris sur moi de renvoyer tous tes domestiques, à l’exception de ton valet de chambre et d’un palefrenier. Si tu veux m’en croire, nous enverrons dès demain tous tes chevaux au Tattersal où ils se vendront très bien. Quant au cheval que tu as l’habitude de monter, il sera ici demain.

Ces détails choquaient Berthe. Elle trouvait que son mari exagérait l’obligeance, descendant jusqu’à la servilité.

«Décidément, pensait-elle, il était né pour être intendant.» Sauvresy poursuivait:

—Enfin, sais-tu ce que j’ai fait? Songeant que tu es arrivé ici comme un petit Saint-Jean, j’ai donné l’ordre de remplir trois ou quatre malles de tes effets, on les a portées au chemin de fer, et en arrivant j’ai envoyé un domestique les chercher.

Hector, lui aussi, commençait à trouver l’obligeance de Sauvresy excessive, et qu’il le traitait par trop en enfant ne sachant rien prévoir. Cette circonstance de son dénuement racontée devant une femme, le blessait. Il oubliait que le matin même, il avait trouvé tout simple de faire demander du linge à son ami.

Il cherchait une de ces plaisanteries fines, qui sauvent une situation, lorsqu’il se fit un grand bruit dans le vestibule. Sans doute les malles arrivaient. Berthe sortit pour donner des ordres.

—Vite, pendant que nous sommes seuls, dit Sauvresy, voici tes bijoux. Ah! j’ai eu du mal à les avoir. Ils sont méfiants au mont-de-piété. Je pense bien qu’ils ont commencé par me prendre pour l’associé d’une bande de filous.

—Tu n’as pas dit mon nom, au moins!

—Ça a été inutile. Mon notaire, par bonheur, était avec moi. Non, on ne saura jamais tout ce qu’un notaire peut rendre de services. Ne penses-tu pas que la société est injuste envers les notaires?

Trémorel pensait que son ami parlait bien lestement de choses sérieuses, tristes même, et cette légèreté de ton le contrariait.

—Pour finir, poursuivait Sauvresy, j’ai rendu visite à miss Fancy. Elle était au lit depuis la veille, on l’y avait portée après ton départ, et depuis la veille, m’a dit sa femme de chambre, elle ne cessait de sangloter à fendre l’âme.

—Elle n’avait reçu personne?

—Personne absolument. Elle te croyait bien mort, et quand je lui ai affirmé que tu étais chez moi, très vivant et très bien portant, j’ai cru qu’elle deviendrait folle de joie. Sais-tu qu’elle est vraiment jolie?

—Oui... elle n’est pas mal.

—Puis c’est, je crois, une bonne personne. Elle m’a dit des choses extrêmement touchantes. Je parierais presque, mon cher ami, qu’elle ne tient pas seulement à ton argent, et qu’elle a pour toi une sincère affection.

Hector eut un beau sourire de fatuité. Affection!... le mot était pâle.

—Bref, ajouta Sauvresy, elle voulait à toute force me suivre, pour te voir, pour te parler. J’ai dû, pour obtenir qu’elle me laissât me retirer, lui jurer, avec d’épouvantables serments, qu’elle te verrait demain, non à Paris puisque tu m’as déclaré que tu n’y voulais plus y remettre les pieds, mais à Corbeil.

—Ah! comme cela...

—Donc, demain à midi, elle sera à la gare. Nous partirons d’ici ensemble; pendant que je prendrai le train de Paris, tu monteras, toi, dans celui de Corbeil. Arrange-toi de façon à faire semblant de manger et tu pourras, là-bas, offrir à déjeuner à miss Fancy à l’hôtel de laBelle-Image.

—Il n’y a pas d’inconvénients?

—Pas le moindre. LaBelle-Imageest une grande auberge que sa position à l’entrée de la ville, à cinq cents mètres du chemin de fer, met absolument à l’abri des curieux et des indiscrets. On peut, d’ici, s’y rendre sans être vu de personne, en suivant le bord de l’eau et en prenant la rue qui tourne le moulin Darblay.

Hector préparait une objection, Sauvresy, d’un geste lui ferma la bouche.

—Voici ma femme, dit-il, plus un mot.

En montant se coucher, ce soir-là, le comte de Trémorel était déjà beaucoup moins enthousiasmé du dévouement de son ami Sauvresy. Il n’est pas de diamant où on ne trouve une tache en l’examinant à la loupe.

«Le voici, se disait-il, prêt à abuser de son rôle de sauveur. Il se pose en mentor et fait des phrases. Les gens ne sauraient-ils donc vous obliger sans vous le faire sentir. Ne semblerait-il pas que par cette raison qu’il m’a empêché de me brûler la cervelle, je deviens quelque chose lui appartenant? Pour un peu plus il allait ce soir me reprocher les magnificences de Fancy! Où s’arrêtera son zèle?»

Ce qui n’empêcha pas que le lendemain, au déjeuner, il prétexta un malaise pour ne pas manger et qu’il fit remarquer à Sauvresy qu’il allait manquer le train.

Comme la veille, Berthe accoudée à sa fenêtre, les regardait s’éloigner.

Si grand était son trouble depuis quarante-huit heures qu’elle ne se reconnaissait plus elle-même. Déjà elle en était à n’oser plus ni réfléchir ni descendre au fond de son cœur. Quelle puissance mystérieuse possédait-il donc, cet homme, pour être entré ainsi violemment dans sa vie! Elle souhaitait qu’il s’éloignât pour ne plus revenir jamais, et en même temps elle s’avouait qu’en partant il emporterait sa pensée tout entière. Et elle se débattait sous le charme, ne sachant si elle devait se réjouir ou s’affliger des inexprimables émotions qui l’agitaient, s’irritant de subir une domination plus forte que sa volonté.

Elle avait décidé que, ce jour-là, elle descendrait au salon. Il ne manquerait pas—ne fût-ce que par politesse—d’y descendre, et alors elle pensait que le voyant de plus près, le faisant causer, le connaissant mieux, son prestige s’évanouirait.

Sans doute il allait revenir, et elle guettait son retour, prête à descendre dès qu’elle le verrait au détour du chemin d’Orcival.

Elle l’attendait avec des frémissements fébriles, anxieuse comme on l’est au moment d’une lutte, sentant bien que ce premier tête à tête, en l’absence de son mari, serait décisif.

Mais le temps passait. Il y avait plus de deux heures qu’il était sorti avec Sauvresy et il ne reparaissait pas. Où pouvait-il être?

En ce moment même, Hector arpentait la salle d’attente du chemin de fer de Corbeil, attendant miss Fancy.

Enfin, il se fit, dans la gare, un grand remue-ménage. Les employés couraient, les hommes d’équipe traversaient la voie, roulant des brouettes, les portes s’ouvraient et se refermaient bruyamment. Le train arrivait.

Bientôt miss Fancy parut.

Sa douleur, sa joie, ses émotions ne l’avaient pas empêchée de songer à sa toilette, et jamais elle n’avait été plus tapageusement élégante et jolie. Elle portait une robe vert d’eau avec une traîne d’un demi-mètre, un manteau de velours qui n’en finissait plus et un de ces chapeaux nommés «chapeaux à accidents» parce qu’ils font cabrer les chevaux de fiacre sur le boulevard.

Dès qu’elle aperçut Hector, resté debout près de la porte de sortie, elle poussa un cri, écarta brusquement les gens qui se trouvaient sur son passage et courut se pendre à son cou, riant et pleurant tout à la fois. Elle parlait très haut, avec des gestes que sa toilette faisait paraître plus désordonnés, et tout le monde pouvait l’entendre.

—Tu ne t’es donc pas tué, disait-elle, comme j’ai souffert, mais quel bonheur aujourd’hui!

Trémorel, lui, se débattait de son mieux, tâchant de calmer les bruyantes démonstrations de Fancy, la repoussant doucement, enchanté et irrité tout ensemble, et exaspéré de tous ces gros yeux fixés sur lui, en Parisien habitué à passer inaperçu au milieu de la foule.

C’est qu’aucun des voyageurs ne sortait. Ils restaient tous là, béants, regardant, attendant. On les regardait, on les entourait, on faisait cercle, on était sur eux.

—Allons, viens! fit Hector à bout de patience.

Et il l’entraîna, espérant échapper à cette curiosité naïve et imprudente de désœuvrés pour qui tout est une distraction.

Mais ils n’y échappèrent pas. On les suivit de loin. Même quelques habitants de Corbeil, montés sur l’impériale de l’omnibus qui fait le service entre la gare et le chemin de fer, prièrent le conducteur d’aller au pas afin de ne pas perdre de vue ces singuliers étrangers. Et ce n’est que lorsqu’ils eurent disparu sous le porche de l’hôtel que la voiture prit le trot.

Ainsi furent déconcertées les prévisions de Sauvresy. L’entrée trop triomphale de Jenny fit sensation. On s’inquiéta, on alla aux renseignements; l’hôtesse fut adroitement questionnée, et bientôt on sut que ce monsieur qui allait attendre à la gare des dames si excentriques, était un intime ami du propriétaire du Valfeuillu.

Ni Hector ni Fancy ne se doutaient alors qu’ils étaient le sujet de toutes les conversations.

Ils déjeunaient gaiement dans la plus belle chambre de laBelle-Image, qui est une pièce immense, à deux lits, avec une seule fenêtre donnant sur la place, décorée de tableaux bien vernis et bien encadrés, représentant des messieurs à cheval.

Trémorel avait imaginé pour expliquer sa résurrection un petit roman assez probable, où il jouait un rôle héroïque très propre à redoubler l’admiration de sa maîtresse.

Puis, à son tour, miss Fancy déroulait ses plans d’avenir qui étaient, il faut lui rendre cette justice, des plus raisonnables. Résolue à rester, quand même et plus que jamais, fidèle à son Hector ruiné, elle allait donner congé de son appartement de six mille francs, vendre son mobilier et entreprendre un commerce honnête.

Justement, elle avait retrouvé une de ses anciennes amies, très habile ouvrière en modes et qui ne demandait pas mieux que de s’associer avec une camarade qui apporterait l’argent, pendant qu’elle apporterait son savoir-faire. Elles achèteraient un fonds de modiste dans le quartier Bréda, et entre leurs mains il ne pouvait manquer de prospérer et de donner de beaux bénéfices.

Jenny parlait d’un petit air entendu, épuisant son répertoire de termes techniques, et Hector riait. Ces projets de négoce lui semblaient du dernier comique, mais il était très sensible à cette abnégation d’une femme jeune et jolie, consentant à travailler, à faire quelque chose, et cela pour lui plaire.

Malheureusement, il fallait se séparer.

Fancy était venue à Corbeil avec l’intention d’y passer une semaine; mais le comte lui déclara que c’était absolument impossible. Elle pleura d’abord beaucoup, se fâcha, puis finalement se consola à l’idée de revenir le mardi suivant.

—Allons, adieu, répétait-elle en embrassant Hector, au revoir, pense à moi!

Et souriant, avec un geste mutin, elle ajouta:

—Je devrais être inquiète, cependant, il y avait dans le chemin de fer des messieurs qui connaissent ton ami et qui disaient que sa femme est peut-être la plus belle femme de France. Est-ce vrai?

—Je n’en sais ma foi rien! J’ai oublié de la regarder.

Hector ne mentait pas. Sans qu’il parût, il était encore sous l’empire des angoisses de son suicide manqué. Il subissait cet étourdissement qui suit les grandes crises morales aussi bien que les chocs violents sur la tête, et qui empêche l’attention de s’arrêter aux choses extérieures.

Mais ces mots: «la plus belle femme de France», éveillèrent son attention, et il put, le soir même, réparer son oubli. Quand il rentra au Valfeuillu, son ami n’était pas encore de retour, et MmeSauvresy était seule, lisant, dans le salon très vivement éclairé.

Assis en face d’elle, mais un peu de côté, Hector pouvait l’observer à son aise, tout en égrenant quelques phrases banales.

Sa première impression fut défavorable à Berthe. Il trouvait sa beauté trop sculpturale et aussi par trop accomplie. Il lui cherchait des imperfections, et, n’en trouvant pas, il s’effrayait presque de cette belle physionomie immobile, de ces yeux si clairs, dont le regard vous arrivait comme une pointe d’épée. Peut-être son instinct seul lui faisait-il redouter à lui, l’homme faible, vacillant, irrésolu, une nature énergique, déterminée, d’une audace implacable.

Peu à peu, cependant, il s’habitua à passer avec Berthe une grande partie des après-midi, pendant que Sauvresy courait pour sa liquidation, vendant, négociant, usant ses journées à débattre des intérêts, à discuter avec des avoués et des agents d’affaires.

Il s’était vite aperçu du plaisir qu’elle prenait à l’entendre, et, par cela, il la jugeait une femme éminemment spirituelle et bien au-dessus de son mari.

Il n’avait aucun esprit lui-même, mais seulement un fonds, inépuisable pour des années, d’anecdotes et d’aventures. Il avait vu tant de choses, il s’était frotté à tant de gens, qu’il était intéressant à feuilleter comme une chronique. Il avait encore une certaine verve mousseuse qui ne manquait pas de brillant, et un cynisme poli qui, au premier abord, surprenait.

Moins subjuguée, Berthe l’eût jugé à sa valeur, mais elle avait perdu son libre arbitre.

Elle l’écoutait, plongée dans une sorte d’extase idiote, comme on écoute un voyageur revenu de ces pays étranges dont on ne revient pas, qui a visité des peuples dont on ignore même l’existence, vécu au milieu des mœurs et de civilisations incompréhensibles pour nous.

Les jours, cependant, se passaient, les semaines, les mois, et le comte de Trémorel ne s’ennuyait pas au Valfeuillu autant qu’il l’aurait supposé.

Insensiblement il glissait sur cette pente douce du bien-être matériel qui mène droit à l’abrutissement. À sa fièvre des premiers jours avait succédé un engourdissement physique et moral, exempt de sensations désagréables, s’il manquait de piquant.


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