Il mangeait et buvait beaucoup, et dormait ses douze heures. Le reste du temps, quand il ne causait pas avec Berthe, il vaguait dans le parc, se balançait sur un fauteuil américain ou montait à cheval. Il alla même jusqu’à pêcher à la ligne, au bout du jardin, sous les saules. Il engraissait.
Ses meilleures journées étaient celles qu’il passait à Corbeil, en compagnie de miss Fancy. En elle, il retrouvait quelque chose de son passé, et toujours pour le réveiller elle avait quelque querelle à lui faire. D’ailleurs, elle lui rapportait des bouffées d’air de Paris, dans les plis de sa robe, et, à ses bottines, de la boue des boulevards.
Jenny venait très exactement toutes les semaines, et son amour pour Hector, loin de diminuer, semblait croître à chaque entrevue.
Peut-être ne s’expliquait-elle pas parfaitement tous ses sentiments. Les affaires de la pauvre fille tournaient assez mal. Elle avait acheté son fonds bien trop cher et son associée, au bout d’un mois avait décampé, lui emportant trois mille francs. Elle n’entendait rien au commerce qu’elle avait entrepris et on la volait sans pudeur de tous les côtés.
Elle ne disait rien de ses soucis à Hector, mais elle comptait bien lui demander de lui venir en aide. C’était bien le moins qu’il pût faire, après l’immense sacrifice, auquel elle s’était résignée pour lui.
Dans les commencements, les habitués du Valfeuillu s’étonnèrent un peu de la continuelle présence de ce grand jeune homme qui traînait comme un boulet son désœuvrement, puis ils s’accoutumèrent à lui.
Hector avait fini par se composer une physionomie mélancolique, ainsi qu’il convient à un être éprouvé par des malheurs inouïs et pour lequel la vie a menti à ses promesses. Il paraissait inoffensif, on l’adopta. On disait:
—Le comte de Trémorel est d’une simplicité charmante.
Mais il avait, à certains moments, lorsqu’il était seul, des retours soudains et terribles. «Cette vie ne peut durer», pensait-il; et des rages puériles le transportaient, s’il venait à comparer le passé au présent.
Comment secouer cette morne existence, comment se délivrer de tous ces gens étroits comme la morale, plus plats que la réalité, qui l’entouraient, qui étaient les amis de Sauvresy?
Mais où fuir, où se réfugier? La tentation de reparaître à Paris ne lui venait pas. Et d’ailleurs, qu’y ferait-il? Son hôtel avait été vendu à un ancien marchand de cuirs vernis. Il n’avait d’argent que celui qu’il empruntait à Sauvresy.
Et c’était, ce Sauvresy, dans la pensée d’Hector, un ami terrible, envahissant, implacable, dur comme le chirurgien qui s’inquiète peu de faire crier, sous le bistouri, le malade qu’il doit sauver. Il ne comprenait, dans les situations désespérées, ni les demi-partis, ni les transactions.
—Ta barque sombre, avait-il dit à Hector, jetons à la mer tout le superflu pour commencer. Ne gardons rien du passé, il est mort; enterrons-le, et que rien ne le rappelle. Ta situation liquidée, nous verrons.
Elle était fort laborieuse, cette liquidation. Les créanciers naissaient sous les pas, de tous côtés, et jamais la liste n’en était close. Il en venait même de l’étranger, de l’Angleterre. Plusieurs avaient certainement été payés, mais on ne pouvait leur présenter de reçus, et ils se fâchaient. Quelques-uns, dont les prétentions par trop exorbitantes furent repoussées, déclarèrent qu’ils plaideraient, espérant qu’on reculerait devant le scandale.
Et Sauvresy fatiguait son ami par son incessante activité. Tous les deux ou trois jours il se rendait à Paris, et il fit plusieurs voyages lors de la vente des propriétés de la Bourgogne et de l’Orléanais.
Après l’avoir d’abord pris en guignon, le comte de Trémorel le détestait nettement. Il le haïssait. L’air constamment heureux de Sauvresy faisait son désespoir. La jalousie le poignait. Une seule pensée, une pensée détestable le consolait un peu.
«Le bonheur de Sauvresy, se disait-il, vient surtout de ce qu’il est un imbécile. Il croit sa femme folle de lui, et la vérité est qu’elle ne peut le souffrir.»
Berthe, en effet, en était venue à laisser deviner à Hector son aversion pour son mari.
Elle n’en était plus à étudier les mouvements de son cœur, elle aimait Trémorel et elle se l’avouait. À ses yeux prévenus, il réalisait absolument l’idéal de ses rêves enfiévrés.
Mais elle était en même temps exaspérée de ne lui voir aucun amour pour elle. Sa beauté n’était donc pas irrésistible, comme elle l’avait souvent entendu dire. Il était avec elle, empressé, galant même, mais rien de plus.
«S’il m’aimait, pensait-elle, non sans colère, hardi comme il l’est avec les femmes, ne redoutant rien ni personne, il me le dirait.»
Et elle se prenait à détester cette femme—cette rivale—qu’il allait retrouver toutes les semaines à Corbeil. Elle eût voulu la connaître, la voir. Qui pouvait-elle être? Était-elle bien belle?
Hector avait été impénétrable au sujet de miss Fancy. Adroitement interrogé, il avait répondu très vaguement, n’étant pas fâché de laisser l’imagination de Berthe s’égarer en suppositions qui ne pouvaient être que très flatteuses pour lui.
Enfin, un jour arriva où elle ne sut plus résister aux obsessions de sa curiosité. Elle prit la plus simple de ses toilettes noires, jeta sur son chapeau un voile très épais, et courut à la gare de Corbeil à l’heure où elle supposait que l’inconnue devait repartir.
Elle s’était établie dans la cour, sur un banc que dissimulaient deux camions. Elle n’attendit pas longtemps.
Bientôt, à l’extrémité de l’avenue, qu’elle pouvait surveiller de sa place, elle vit s’avancer le comte de Trémorel et sa maîtresse. Ils se donnaient le bras et avaient l’air des plus heureux amoureux de la terre. Ils passèrent à trois pas d’elle, et comme ils marchaient fort lentement, elle put examiner miss Fancy à son aise. Elle la trouva jolie et sans la moindre distinction.
Ayant vu ce qu’elle voulait voir, rassurée par cette certitude, prouvant son inexpérience, que Jenny, étant une fille de rien, n’était pas à craindre, Berthe ne songea plus qu’à se retirer bien vite.
Mais elle prit mal son temps! Au moment où elle dépassait les voitures qui la cachaient, Hector sortait de la gare. Ils se croisèrent à la grille et leurs yeux se rencontrèrent.
La reconnut-il? Son visage exprima la plus vive surprise, cependant il ne salua point.
«Oui, il m’a reconnue», pensait Berthe en regagnant le Valfeuillu par le chemin du bord de l’eau.
Et surprise, un peu épouvantée de son audace, elle se demandait si elle devait s’affliger ou se réjouir de cette rencontre. Qu’en résulterait-il?
À dix minutes de distance, Hector la suivait le long de cette route qui côtoie la Seine.
Il était, lui aussi, singulièrement étonné. Depuis longtemps déjà sa vanité, toujours en éveil, l’avait prévenu de ce qui se passait dans l’esprit de Berthe, mais bien que la modestie ne fût pas son défaut, il était loin de croire à un sentiment assez vif pour déterminer une pareille démarche.
—Elle m’aime, se répétait-il tout en marchant, elle m’aime!
Il ne savait encore à quoi se résoudre. Fuirait-il? Resterait-il le même avec elle, feignant de ne pas l’avoir aperçue? Cependant, il n’y avait guère à hésiter. Il devait fuir vite, le soir même, sans hésiter, sans détourner la tête; fuir comme si la maison eût été sur le point de s’écrouler sur sa tête. Ce fut sa première pensée. Elle fut promptement étouffée sous l’explosion des passions basses et viles qui fermentaient en lui.
Ah! Sauvresy lui avait tendu la main quand il se noyait! Sauvresy le recueillait après l’avoir sauvé, il lui ouvrait son cœur, sa maison et sa bourse, en ce moment même, il s’épuisait en efforts pour lui reconstituer une fortune. Les hommes de la trempe du comte de Trémorel ne peuvent recevoir que comme des outrages tant et de si grands services.
Est-ce que son séjour au Valfeuillu n’était pas une souffrance continuelle? Est-ce que du matin au soir son amour-propre n’était pas à la torture? Il pouvait compter les jours par humiliations. Quoi! il lui fallait subir, sinon reconnaître, la supériorité d’un homme qu’il avait traité en inférieur!
«D’ailleurs, pensait-il, jugeant sur le sien le cœur de son ami, n’est-ce pas uniquement par orgueil, par ostentation, qu’il se conduit si bien en apparence avec moi? Que suis-je à son château sinon le vivant témoignage de sa munificence, de sa générosité et de son dévouement? Il semble ne plus vivre que pour moi: Trémorel par ci, Trémorel par là! Il triomphe de ma défaite, il se pare de ma ruine, il s’en fait une gloire et un titre à l’admiration publique.»
Décidément, il ne pouvait pardonner à son ami d’être si riche, si heureux, si estimé, d’avoir su régler sa vie, tandis que lui, à trente ans, il avait gaspillé la sienne.
Et il ne saisirait pas l’occasion qui se présentait de se venger de tant de bienfaits qui l’accablaient? Oh! si!
«En définitive, se disait-il, essayant d’imposer silence aux sourds murmures de sa conscience, suis-je allé la chercher, sa femme? Elle vient à moi de son plein gré, d’elle-même, sans la moindre tentative de séduction; la repousser serait une duperie.»
L’envie a d’irrésistibles arguments. La détermination d’Hector était irrévocable lorsqu’il entra au Valfeuillu.
Il ne partit pas.
Et il n’avait cependant ni l’excuse de la passion, ni l’excuse de l’entraînement, il n’aimait pas, il n’aima jamais la femme de son ami, et son infamie fut réfléchie, raisonnée, froidement préméditée. Mais entre elle et lui, une chaîne se riva, plus solide que les liens fragiles de l’adultère: leur haine commune pour Sauvresy.
Ils lui devaient trop, l’un et l’autre. Sa main les avait retenus au bord du cloaque où ils allaient rouler. Car Hector ne se serait pas brûlé la cervelle, car Berthe n’aurait pas trouvé de mari. Fatalement ils en seraient arrivés, lui, à traîner en compagnie de chevaliers d’industrie un grand nom déshonoré; elle, à étaler sur les chaises du boulevard une beauté flétrie.
Les heures de leurs premiers rendez-vous se consumèrent en paroles de colère, bien plutôt qu’en propos d’amour. Ils sentaient trop profondément, trop cruellement l’ignominie de leur conduite, pour ne pas chercher à se rassurer contre leurs remords.
Ils s’efforçaient de se prouver mutuellement que Sauvresy était ridicule et odieux. Comme s’ils eussent été absous par ses ridicules—en admettant qu’il en eût.
Si, en effet, notre monde est horrible à ce point que la confiance y soit une sottise, il fut un sot, cet homme de cœur qu’on trompait sous ses yeux, dans sa maison. Il fut un sot, car il avait foi en sa femme et en son ami.
Il ne se doutait de rien, et tous les jours il se félicitait d’avoir réussi à retenir Trémorel, à le fixer. À tout venant, il répétait sa fameuse phrase:
—Je suis trop heureux!
Berthe, il est vrai, dépensait pour entretenir ses riantes illusions des trésors de duplicité.
Elle, si souvent capricieuse autrefois, nerveuse, volontaire, elle devint peu à peu soumise jusqu’à l’abnégation et d’une angélique douceur.
De son mari dépendait l’avenir de sa liaison, et rien ne lui coûtait pour empêcher le plus léger soupçon d’effleurer sa naïve sécurité. Elle payait l’horrible tribut des femmes adultères, réduites par la peur, par leurs anxiétés de tous les instants, aux feintes les plus honteuses et les plus déshonorantes de la passion.
Telle fut d’ailleurs leur prudence que, chose rare, personne, dans leur entourage, ne se douta jamais de rien.
Et cependant, Berthe n’était pas heureuse.
Cet amour ne lui donnait rien des joies célestes qu’elle en avait attendues. Elle espérait être emportée dans les nuages, et elle restait à terre, se heurtant à toutes les misérables vulgarités d’une vie de transes et de mensonges.
Peut-être s’aperçut-elle, que pour Hector elle était surtout une vengeance, qu’en elle il aimait surtout la femme enlevée à un ami lâchement envié.
Et pour comble, elle était jalouse!
Après plusieurs mois, elle n’avait pu obtenir de Trémorel qu’il rompît avec miss Fancy. Toutes les fois qu’elle se résignait à aborder cette question si humiliante pour elle, il avait la même réponse, prudente et sensée peut-être, mais à coup sûr injurieuse et irritante:
—Songez, je vous prie, Berthe, répondait-il, que miss Fancy est notre sécurité.
Le fait est, cependant, qu’il songeait aux moyens de se débarrasser de Jenny. L’entreprise présentait des difficultés. Tombée dans une misère relative, la pauvre fille devenait plus tenace que le lierre et désespérément se cramponnait à Hector.
Elle lui faisait souvent des scènes, prétendant qu’il n’était plus le même, qu’il changeait; et elle était triste, elle pleurait, elle avait les yeux rouges.
Un soir, dans un accès de colère, après avoir attendu en vain son amant une partie de la journée, elle lui avait fait des menaces singulières.
—Tu as une autre maîtresse, lui avait-elle dit, je le sais, j’en ai la preuve. Prends garde! Si jamais tu me quittais, c’est sur elle que tomberait ma colère, et crois que je ne ménagerais rien.
Le comte de Trémorel eut le tort de n’attacher aucune importance aux propos de miss Fancy. Cependant ils hâtèrent la séparation.
«Elle devient insupportable, pensait-il, et si un jour je ne venais pas, elle serait capable de me relancer jusqu’au Valfeuillu et d’y faire un scandale affreux.»
C’est pourquoi, les plaintes et les larmes de Berthe aidant, il s’arma de courage et partit pour Corbeil, résolu à rompre à tout prix. Il prit, pour annoncer ses intentions, toutes les précautions imaginables, cherchant de bonnes raisons, des prétextes plausibles.
—Il faut être sage, vois-tu, Jenny, disait-il, et pour un temps cesser de nous voir. Je suis ruiné, tu le sais, un mariage seul peut me sauver.
Hector s’était préparé à une explosion terrible de fureur, à des cris perçants à des attaques de nerfs, à des évanouissements. Rien. À sa grande stupéfaction, miss Fancy ne répondit pas un seul mot.
Seulement, elle devint plus blanche que sa collerette, ses lèvres d’ordinaire si rouges blêmirent, ses grands yeux s’injectèrent, non de sang, mais de bile.
—Ainsi, fit-elle, les dents serrées par sa colère contenue, ainsi tu te maries!
—Il le faut bien, hélas! répondit-il, avec un soupir hypocrite, songe que dans ces derniers temps je n’ai pu t’être utile qu’en empruntant de l’argent à mon ami; sa bourse ne sera pas éternellement à ma disposition.
Miss Fancy prit les mains d’Hector et l’attira au jour, près de la fenêtre. Là, le fixant, comme si l’obstination de son regard eût pu faire tressaillir la vérité en lui, elle lui dit lentement, en scandant ses mots:
—C’est bien vrai, n’est-ce pas, si tu m’abandonnes, c’est pour te marier?
Hector dégagea une de ses mains pour l’appuyer sur son cœur.
—Je te le jure sur mon honneur, affirma-t-il.
—Alors, je dois te croire.
Jenny était revenue au milieu de la chambre. Debout, devant la glace, elle remettait son chapeau, disposant gracieusement les brides, tranquillement, comme si rien ne s’était passé.
Quand elle fut prête à sortir, elle revint à Trémorel:
—Une dernière fois, demanda-t-elle d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre ferme et que démentaient ses yeux brillants d’une larme près de rouler, une dernière fois, Hector, c’est bien fini?
—Il le faut.
Fancy eut un geste que Trémorel ne vit pas, sa figure prit une expression méchante, ses lèvres s’entrouvrirent pour quelque réponse ironique, mais elle se ravisa presque aussitôt.
—Je pars, Hector, dit-elle, après un moment de réflexion. Si c’est vraiment pour te marier que tu me quittes, jamais tu n’entendras parler de moi.
—Eh! mon enfant, j’espère bien que je resterai ton ami.
—Bien! bien! Si au contraire, comme je le crois, c’est pour une autre maîtresse que tu m’abandonnes, rappelle-toi ce que je te dis. Tu es un homme mort, et elle est une femme perdue.
Elle ouvrait la porte, il voulut lui prendre la main, elle le repoussa.
—Adieu!
Hector courut à la fenêtre pour s’assurer de son départ. Oui, elle se résignait, elle remontait l’avenue qui conduit à la gare.
«Allons, se dit-il, ç’a été dur, mais moins que je ne croyais. Vraiment, Jenny était une bonne fille.»
Lorsqu’il parlait à miss Fancy d’un mariage conclu, le comte de Trémorel ne mentait qu’à demi. Il était, en effet, question pour lui d’un mariage, et si les choses n’étaient pas aussi avancées qu’il lui plaisait de le dire, au moins les préliminaires faisaient-ils prévoir une prompte et favorable issue.
L’idée venait de Sauvresy, plus que jamais désireux de compléter son œuvre de sauvetage et de restauration.
Un soir, il y avait de cela un peu plus d’un mois, il avait, après le dîner, entraîné Trémorel dans son cabinet.
—Accorde-moi, lui avait-il dit, un quart d’heure d’attention, et, surtout, ne me réponds pas à l’étourdie; les propositions que je vais te faire méritent les plus sérieuses réflexions.
—Va! je sais être sérieux quand il le faut.
—Commençons donc par la liquidation. Elle n’est pas terminée encore, mais elle est assez avancée pour qu’on puisse prédire les résultats. J’ai, dès aujourd’hui, la certitude qu’il te restera de trois à quatre cent mille francs.
Jamais, en ses rêves les plus optimistes, Hector n’avait osé espérer un tel succès.
—Mais je vais être riche, s’écria-t-il joyeusement.
—Riche, non, mais bien au-dessus du besoin. Et maintenant il est, je crois, un moyen de reconquérir la position que tu as perdue.
—Un moyen! Lequel! bon Dieu!
Sauvresy fut un moment à répondre, il cherchait les yeux de son ami pour se rendre bien compte de l’impression que sa proposition allait produire.
—Il faut te marier, dit-il enfin.
L’ouverture parut surprendre Trémorel, mais non désagréablement.
—Me marier! répondit-il, le conseil est plus aisé à donner qu’à suivre.
—Pardon, tu devrais savoir que je ne parle jamais à la légère. Que dirais-tu d’une jeune fille appartenant à une famille honorable, jeune, jolie, bien élevée, si charmante qu’après ma femme je n’en connais pas de plus charmante, et qui t’apporterait un million de dot?
—Ah! mon ami, je dirais que je l’adore. Et tu connais cet ange?
—Oui, et toi aussi, car l’ange est MlleLaurence Courtois.
À ce nom, la figure radieuse d’Hector s’assombrit, et il eut un geste de découragement.
—Jamais! répondit-il, jamais M. Courtois, cet ancien négociant, positif comme un chiffre, ce fils de ses œuvres, pour parler comme lui, ne consentira à donner sa fille à un homme assez fou pour avoir gaspillé sa fortune.
Le châtelain du Valfeuillu haussa les épaules.
—Voilà bien, répliqua-t-il, l’homme qui a des yeux pour ne pas voir. Sache donc que ce Courtois, que tu dis si positif, est tout bonnement le plus romanesque des hommes, comme un ambitieux qu’il est. Donner sa fille au comte Hector de Trémorel, le cousin du duc de Samblemeuse, l’allié des Commarin-d’Arlange, lui semblerait une spéculation superbe, alors même que tu n’aurais pas le sou. Que ne ferait-il pas pour se procurer cette rare et délicate jouissance de pouvoir dire à pleine bouche: «Monsieur le comte mon gendre!» ou «Ma fille, madame la comtesse Hector! Et tu n’es plus ruiné, tu as ou tu vas avoir vingt mille francs de rentes qui, ajoutés à deux livres de parchemins que tu possèdes, valent bien un million.
Hector se taisait. Il avait cru sa vie finie, et voilà que tout à coup de magnifiques perspectives se déroulaient devant lui. Il allait donc pouvoir se dérober à l’humiliante tutelle de son ami! Il serait libre; riche, il aurait une femme supérieure—à son avis—à Berthe; son train de maison écraserait celui de Sauvresy.
Car l’image de Berthe traversa son esprit, et il songea qu’ainsi il échappait à cette maîtresse si belle, si aimante, mais altière, mais envahissante, dont les exigences et la domination commençaient à lui peser.
—Je t’affirme, répondit-il sérieusement à son ami, que j’ai toujours considéré M. Courtois comme un homme excellent et des plus honorables, et MlleLaurence me paraît une de ces personnes accomplies qu’on serait encore heureux d’épouser sans dot.
—Tant mieux, mon cher Hector, tant mieux, car il est, à ce mariage, une condition que je te crois, d’ailleurs, fort capable de remplir. Avant tout, il faut plaire à Laurence. Son père l’adore, et il ne la donnerait pas, j’en suis sûr, à un homme qu’elle n’aurait pas choisi.
—Sois tranquille, répondit Hector avec un geste triomphant, elle m’aimera.
Et, dès le lendemain, en effet, il prit ses mesures pour rencontrer M. Courtois, qui l’emmena visiter des poulains qu’il venait d’acheter et qui finit par l’inviter à dîner.
Pour Laurence, le comte de Trémorel déploya toutes ses séductions, superficielles, il est vrai et de mauvais aloi, mais si brillantes, si habiles, qu’elles devaient surprendre, éblouir et charmer une jeune fille.
Bientôt, dans la maison du maire d’Orcival, on ne jura plus que par ce cher comte de Trémorel.
Il n’y avait rien encore d’officiel, il n’y avait eu ni une ouverture, ni une démarche, ni même une allusion, et pourtant M. Courtois comptait bien qu’Hector, un de ces jours, lui demanderait la main de sa fille, et il se réjouissait d’autant plus de répondre: oui, qu’il pensait bien que Laurence ne dirait pas: non.
Et Berthe ne se doutait de rien. Berthe, lorsqu’un danger si grand menaçait, ce qu’elle appelait «son bonheur», en était encore à s’inquiéter de miss Jenny Fancy.
C’est après une soirée chez M. Courtois, soirée pendant laquelle le prudent Hector n’avait pas quitté une table de whist, que Sauvresy se décida à parler à sa femme de ce mariage dont il se proposait de lui faire une agréable surprise.
Elle pâlit dès les premiers mots. Si grande fut son émotion, que sentant qu’elle allait se trahir, elle n’eut que le temps de se jeter dans son cabinet de toilette.
Tranquillement assis dans un des fauteuils de la chambre à coucher, Sauvresy continuait à exposer les avantages considérables de ce mariage, haussant la voix pour que sa femme l’entendît de la pièce voisine.
—Vois-tu, d’ici, disait-il, notre ami à la tête de soixante mille livres de rentes? Nous lui dénicherons quelque propriété à notre porte, et nous le verrons tous les jours, ainsi que sa femme. Ce sera pour nous une société très agréable et précieuse pour nos soirées d’automne. Hector est en somme un brave et digne garçon, et Laurence, tu me l’as dit cent fois, est charmante.
Berthe ne répondait pas. Si terrible était ce coup inattendu, qu’elle n’y voyait plus clair dans le désordre épouvantable de ses pensées.
—Tu ne dis rien, poursuivait Sauvresy, est-ce que tu n’approuves pas mon projet? Je pensais que tu serais enchantée.
Elle comprit que si elle gardait plus longtemps le silence, son mari viendrait, il la verrait affaissée sur une chaise, il devinerait tout! Elle fit donc un effort, et d’une voix étranglée, sans attacher aucun sens aux mots qu’elle prononçait, elle répondit:
—Oui! oui! c’est une idée excellente.
—Comme tu dis cela! fit Sauvresy; verrais-tu des objections?
Justement, elle en cherchait, des objections, et n’en apercevait pas de raisonnables qu’elle pût mettre en avant.
—Je tremble un peu pour l’avenir de Laurence, dit-elle enfin.
—Bah! et pourquoi?
—Je ne parle que d’après toi. M. de Trémorel a été, m’as-tu dit, un libertin, un joueur, un prodigue...
—Raison de plus pour avoir confiance en lui. Ses folies passées garantissent sa sagesse future. Il a reçu une leçon qu’il n’oubliera jamais. D’ailleurs, il aimera sa femme.
—Qu’en sais-tu?
—Dame! il l’aime déjà.
—Qui te l’a dit?
—Lui-même.
Et Sauvresy se mit à plaisanter la belle passion d’Hector qui tournait, assurait-il, à la bergerade.
—Croirais-tu, disait-il en riant, qu’il en est à trouver ce brave Courtois amusant et spirituel! Ah! les amoureux chaussent de singulières lunettes! Il passe avec lui tous les jours deux ou trois heures à la mairie. Mais que diable, fais-tu dans ce cabinet? m’entends-tu?
Au prix d’efforts surhumains, Berthe avait réussi à dominer son trouble affreux; elle reparut la physionomie presque souriante.
Elle allait et venait, calme en apparence, déchirée par les pires angoisses qu’une femme puisse endurer.
Et ne pouvoir courir à Hector pour savoir, de sa bouche, la vérité!
Car Sauvresy devait mentir, il la trompait. Pourquoi? Elle n’en savait rien. N’importe. Et elle sentait son aversion pour lui redoubler jusqu’au dégoût. Car elle excusait son amant, elle le pardonnait, et c’est à son mari seul qu’elle s’en prenait. Qui avait eu l’idée de ce mariage? Lui. Qui avait éveillé les espérances d’Hector, qui les encourageait? Lui, toujours lui.
Ah! tant qu’il était resté inoffensif, elle avait pu lui pardonner de l’avoir épousée; elle se contraignait à le subir, elle se résignait à feindre un amour bien loin de son cœur. Mais voici qu’il devenait nuisible.
Supporterait-elle que bêtement, par caprice, il rompît une liaison qui était sa vie à elle. Après l’avoir traîné comme un boulet, allait-elle le trouver en travers de son bonheur!
Elle ne ferma pas l’œil. Elle eut une de ces nuits horribles pendant lesquelles se conçoivent les crimes. Ce n’est qu’après le déjeuner, le lendemain, qu’elle put se trouver seule avec Hector, dans la salle de billard.
—Est-ce vrai? demanda-t-elle.
L’expression de son visage était si atroce qu’il eut peur. Il balbutia:
—Vrai... quoi?
—Votre mariage.
Il se tut d’abord, se demandant s’il devait accepter l’explication ou l’esquiver. Enfin, froissé du ton impérieux de Berthe, il répondit:
—Oui!
Cette réponse la foudroya. Jusqu’alors elle avait eu une lueur d’espoir. Elle pensait que, dans tous les cas, il chercherait à la rassurer, à la tromper. Il est des circonstances où le mensonge est un suprême hommage. Mais non, il avouait. Et elle restait anéantie, les expressions manquant à ses sensations.
Alors, Trémorel bien vite se mit à lui exposer les motifs de sa conduite.
Pouvait-il habiter éternellement le Valfeuillu! Avec ses goûts et ses habitudes, que ferait-il de quinze mille livres de rentes? À trente ans, il est temps ou jamais de songer à l’avenir. M. Courtois donnait un million à sa fille, et, à sa mort, on recueillerait une somme plus considérable encore. Fallait-il laisser échapper cette occasion unique. Certes, il se souciait fort peu de Laurence, la dot seule le décidait.
Et il se faisait ignoble et bas à plaisir, se calomniant, jurant que ce mariage n’était qu’une affaire, un marché, qu’il échangeait simplement son nom et son titre contre de l’argent.
Berthe l’arrêta d’un regard écrasant de mépris.
—Épargnez-vous d’autres lâchetés, dit-elle, vous aimez Laurence.
Il voulut protester; il se révoltait.
—Assez, reprit Berthe. Une autre femme vous ferait des reproches, moi je vous déclare simplement que le mariage ne se fera pas; je ne le veux pas. Croyez-moi, renoncez-y franchement, ne me forcez pas à agir.
Elle se retira, fermant la porte avec violence, laissant Hector furieux.
«Comme elle me traite, se disait-il. Une reine ne parlerait pas autrement à un manant qu’elle aurait élevé jusqu’à elle. Ah! elle ne veut pas que j’épouse Laurence!...»
Mais, avec le sang-froid, les réflexions les plus inquiétantes lui venaient. S’il s’obstinait à poursuivre ce mariage, Berthe ne mettrait-elle pas ses menaces à exécution? Si, évidemment; c’était, il ne le sentait que trop, une de ces femmes qui ne reculent jamais, que rien ne touche, que nulle considération humaine n’est capable d’arrêter.
Quant à ce qu’elle ferait, il le devinait, ou plutôt il le savait d’après ce qu’elle lui avait dit une fois, dans une grande querelle, à propos de miss Fancy:
—J’irai tout avouer à Sauvresy, et nous serons plus liés par la honte que par toutes les formules de l’église et de la mairie.
Voilà certainement le moyen qu’elle comptait employer pour rompre ce mariage qui lui semblait odieux.
Et à l’idée que son ami saurait tout, le comte de Trémorel frissonnait.
«Que fera-t-il, pensait Hector, si Berthe lui dit tout? Il tâchera de me tuer roide, c’est ainsi que j’agirais à sa place. Supposons qu’il me manque. Me voilà obligé de me battre en duel avec lui, et forcé, si je m’en tire, de quitter le pays. Et quoi qu’il arrive, mon mariage est irrévocablement rompu et Berthe me retombe sur les bras pour l’éternité.»
En vain il réfléchissait, il ne voyait nulle issue à l’horrible situation qu’il s’était faite.
«Il faut attendre», s’était-il dit.
Et il attendait, se cachant pour aller chez M. Courtois, car il aimait vraiment Laurence. Il attendait, dévoré d’anxiétés, se débattant entre les instances de Sauvresy et les menaces de Berthe.
Comme il la détestait, cette femme, qui le tenait, dont la volonté le faisait plier comme l’osier! Rien ne pouvait ébranler son entêtement féroce. Elle n’était sensible qu’à son idée fixe. Il avait pensé qu’il lui serait agréable en congédiant Jenny. Erreur. Lorsque le soir de la rupture, il lui dit:
—Berthe, je ne reverrai de ma vie miss Fancy.
Elle lui répondit ironiquement:
—MlleCourtois vous en sera fort reconnaissante.
Ce soir-là même, Sauvresy traversant la cour vit devant la grille un mendiant qui lui faisait des signes.
Il s’approcha:
—Que demandez-vous, mon brave homme?
Le mendiant jeta autour de lui un coup d’œil pour s’assurer que personne ne l’épiait.
—Je suis chargé, monsieur, répondit-il rapidement et à voix basse, de vous faire tenir un mot d’écrit que j’ai là. On m’a bien recommandé de ne le remettre qu’à vous, et encore, en vous priant de le lire sans être vu.
Et il glissait mystérieusement dans la main de Sauvresy un billet soigneusement cacheté.
—Ça vient d’une jolie dame, ajouta-t-il en clignant de l’œil, on connaît ça.
Sauvresy, le dos tourné à la maison, avait ouvert le billet et lisait:
«Monsieur,«Vous rendrez un immense service à une pauvre fille, bien malheureuse, en prenant la peine de venir demain jusqu’à Corbeil, à l’hôtel de laBelle-Image, où on vous attendra toute la journée.«Votre humble servante,JENNY FANCY.»
«Monsieur,
«Vous rendrez un immense service à une pauvre fille, bien malheureuse, en prenant la peine de venir demain jusqu’à Corbeil, à l’hôtel de laBelle-Image, où on vous attendra toute la journée.
«Votre humble servante,JENNY FANCY.»
Il y avait encore en post-scriptum:
«De grâce, monsieur, je vous en conjure, pas un mot de ma démarche à M. le comte de Trémorel.»
«Eh! eh! pensa Sauvresy, il y a de la brouille dans le ménage illégitime de ce cher Hector, c’est bon signe pour le mariage.»
—Monsieur, insista le mendiant, on m’a dit qu’il y avait une réponse.
—Dites, répondit Sauvresy en lui jetant une pièce de quarante sous, dites que j’irai.
Le lendemain, le temps était froid et humide. Il faisait un brouillard si épais qu’on ne distinguait pas les objets à dix pas devant soi. Cependant, à l’issue du déjeuner, Sauvresy prit son fusil et siffla ses chiens.
—Je vais faire un tour dans les bois de Mauprévoir, dit-il.
—Singulière idée! remarqua Hector, une fois sous bois, tu ne verras seulement pas le bout du canon de ton fusil.
—Que m’importe, pourvu que j’aperçoive quelques faisans.
Ce n’était qu’un prétexte, car en sortant du Valfeuillu, Sauvresy prit à droite la route de Corbeil, et une demi-heure plus tard, fidèle à sa promesse, il entrait à l’hôtel de laBelle-Image.
Miss Fancy l’attendait dans cette grande chambre à deux lits qu’on lui réservait toujours depuis qu’elle était une des bonnes clientes de l’hôtel. Ses yeux étaient rouges de larmes récentes, elle était fort pâle et son teint marbré annonçait bien qu’elle ne s’était pas couchée.
Sur la table, près de la cheminée où brûlait un grand feu, se trouvait encore son déjeuner auquel elle n’avait pas touché.
Lorsque Sauvresy entra, elle se leva pour aller à sa rencontre, lui tendant amicalement la main:
—Merci, lui disait-elle, merci d’être venu. Ah! vous êtes bon, vous.
Jenny n’était qu’une fille et Sauvresy détestait les filles; pourtant sa douleur était si évidente et semblait si profonde qu’il fut sincèrement ému.
—Vous souffrez, madame? demanda-t-il.
—Oh! oui, monsieur, oui, cruellement.
Les larmes l’étouffaient, elle cachait sa figure sous son mouchoir.
«J’avais deviné, pensait Sauvresy, Hector lui a signifié son congé. À moi, maintenant, de panser délicatement la blessure, tout en rendant un raccommodement impossible.»
Et comme Fancy pleurait toujours, il lui prit les mains, et doucement, bien que malgré elle, il lui découvrit le visage.
—Du courage, lui disait-il, du courage.
Elle leva sur lui ses grands yeux noyés, auxquels la douleur donnait une ravissante expression.
—Vous savez donc? interrogea-t-elle.
—Je ne sais rien, car sur votre prière je n’ai rien demandé à Trémorel, mais je devine.
—Il ne veut plus me revoir, fit douloureusement miss Fancy, il me chasse.
Sauvresy fit appel à toute son éloquence. Le moment était venu d’être à la fois persuasif et banal, paternel mais ferme.
Il traîna une chaise près de miss Fancy et s’assit.
—Voyons, mon enfant, poursuivit-il, soyez forte, sachez vous résigner. Hélas! votre liaison a le tort de toutes les liaisons semblables, que le caprice noue, que la nécessité rompt. On n’est pas éternellement jeune. Une heure sonne, dans la vie, où bon gré mal gré il faut écouter la voix impérieuse de la raison. Hector ne vous chasse pas, vous le savez bien, mais il comprend la nécessité d’assurer son avenir, d’asseoir son existence sur les bases plus solides de la famille, il sent le besoin d’un intérieur...
Miss Fancy ne pleurait plus. Le naturel reprenait le dessus, et ses larmes s’étaient séchées au feu de la colère qui lui revenait. Elle s’était levée, renversant sa chaise, et elle allait et venait par la chambre incapable de rester en place.
—Vous croyez cela, monsieur, disait-elle, vous croyez qu’Hector s’inquiète de l’avenir? On voit bien que vous ne savez rien de son caractère. Lui, songer à un intérieur, à une famille! Il n’a jamais pensé et ne pensera jamais qu’à lui. Est-ce que, s’il avait eu du cœur, il serait allé se pendre à vos crocs comme il l’a fait. N’avait-il donc pas deux bras, pour gagner son pain et le mien. J’avais honte, moi qui vous parle, de lui demander de l’argent, sachant que ce qu’il me donnait, venait de vous.
—Mais il est mon ami, ma chère enfant.
—Agiriez-vous comme lui?
Sauvresy ne savait vraiment que répondre, embarrassé par la logique de cette fille du peuple, jugeant son amant comme on juge dans le peuple, brutalement, sans souci des conventions imaginées dans la bonne compagnie.
—Ah! je le connais, moi, poursuivait Jenny, s’exaltant à mesure que se présentaient ses souvenirs, il ne m’a trompée qu’une fois, le matin où il est venu m’annoncer qu’il allait se détruire. J’ai été assez bête pour le croire mort et pleurer. Lui, se tuer! Allons donc, il a bien trop peur de se faire mal, il est bien trop lâche. Oui, je l’aime, oui, c’est plus fort que moi, mais je ne l’estime pas. C’est notre sort, à nous autres, de ne pouvoir aimer que des hommes que nous méprisons.
On devait entendre Jenny de toutes les pièces voisines, car elle parlait à pleine voix, gesticulant, et parfois donnant sur la table un coup de poing qui secouait les bouteilles et les verres.
Et Sauvresy s’inquiétait un peu de ce que penseraient les gens de l’hôtel qui le connaissaient, qui l’avaient vu entrer. Il commençait à regretter d’être venu, et faisait tous ses efforts pour calmer miss Fancy.
—Mais Hector ne vous abandonne pas, répétait-il, Hector vous assurera une petite position.
—Eh! je me moque bien de sa position! Est-ce que j’ai besoin de lui? Tant que j’aurai dix doigts et de bons yeux, je ne serai pas à la merci d’un homme. Il m’a fait changer de nom, il a voulu m’habituer aux grandeurs; la belle affaire! Il n’y a plus aujourd’hui ni miss Fancy ni opulence, mais il y a encore Pélagie qui se charge de gagner ses cinquante sous par jour sans se gêner.
—Non, essayait Sauvresy, vous n’aurez plus besoin...
—De quoi? De travailler. Mais cela me plaît, à moi, je ne suis pas une fainéante. Tiens! je reprendrai mon existence d’autrefois. Pensez-vous que j’étais bien malheureuse? Je déjeunais d’un sou de pain et d’un sou de frites et je n’en étais pas moins fraîche. Le dimanche, on me conduisait dîner au Turc, pour trente sous. C’est là, qu’on s’amuse! J’y ai plus ri en une seule soirée que depuis des années que je connais Trémorel.
Elle ne pleurait plus, elle n’était plus en colère, elle riait. Elle pensait aux cornets de frites et aux dîners du Turc.
Sauvresy était stupéfait. Il n’avait pas idée de cette nature parisienne, détestable et excellente, mobile à l’excès, nerveuse, toute de transition, qui pleure et rit, caresse et frappe dans la même minute, qu’une fugitive idée qui passe entraîne à cent lieues des sensations présentes.
—Donc, conclut Jenny devenue plus calme, je me moque d’Hector—elle venait de dire précisément le contraire et l’oubliait—, je me soucie de lui comme de l’an huit, mais je ne souffrirai pas qu’il m’abandonne ainsi. Non, il ne sera pas dit qu’il m’aura quittée pour une autre maîtresse, je ne le veux pas.
Miss Fancy était de ces femmes qui ne raisonnent pas, qui sentent, avec lesquelles discuter est folie, car toujours en dépit des plus victorieux arguments leur idée fixe se représente, comme un bouchon qui, enfoncé dans une bouteille, revient toujours, quoi qu’on fasse, aussitôt qu’on verse.
Tout en se demandant pourquoi elle l’avait fait venir, Sauvresy se disait que le rôle qu’il s’était proposé tout d’abord serait difficile à remplir. Mais il était patient.
—Je vois, ma chère enfant, recommença-t-il, que vous ne m’avez ni compris ni même écouté. Je vous l’ai dit, Hector a un mariage en vue.
—Lui! répondit Fancy, avec un de ces gestes ironiques du boulevard, qui sont l’argot du geste, lui se marier!
Elle réfléchit un moment et ajouta:
—Si c’était vrai, pourtant?...
—Je vous l’affirme, prononça Sauvresy.
—Non, s’écria Jenny, non, mille fois non, ce n’est pas possible. Il a une maîtresse, je le sais, j’en suis sûre, j’ai des preuves.
Un sourire de Sauvresy triompha d’une hésitation qui l’avait arrêtée.
—Qu’est-ce donc alors, reprit-elle avec violence, que cette lettre que j’ai trouvée dans sa poche, il y a plus de six mois? Elle n’est pas signée, c’est vrai, mais elle ne peut venir que d’une femme.
—Une lettre?
—Oui, et qui ne laisse pas de doutes. Vous vous demandez comment je ne lui en ai pas parlé? Ah voilà je n’ai pas osé. Je l’aime, j’ai été lâche. Je me suis dit: si je parle, et que vraiment il aime l’autre, c’est fini, je le perds. Entre le partage et l’abandon, j’ai choisi un partage ignoble. Et je me suis tue, je me résignais à l’humiliation, je me cachais pour pleurer, je l’embrassais d’un air riant pendant que sur son front je cherchais la place des baisers de l’autre. Je me disais: il me reviendra. Pauvre folle! Et je ne le disputerais pas à cette femme qui m’a tant fait souffrir.
—Eh! mon enfant, que voulez-vous faire?
—Moi? Je n’en sais rien; tout. Je n’ai rien dit de cette lettre, mais je l’ai gardée: c’est mon arme à moi. Je m’en servirai. Quand je le voudrai bien, je saurai de qui elle est, et alors...
—Vous forcerez Trémorel, si bien disposé pour vous, à user de moyens violents.
—Lui! Que peut-il contre moi? Je m’attacherai à lui, je le suivrai comme son ombre, j’irai partout crier le nom de l’autre. Il me fera jeter à Saint-Lazare? On en sort. J’inventerai contre lui les plus horribles calomnies, on ne me croira pas sur le moment; il en restera toujours quelque chose plus tard. Je n’ai rien à craindre, moi, je n’ai ni parents, ni amis, ni personne au monde qui se soucie de moi. Voilà ce que c’est que de prendre ses maîtresses dans la rue. Je suis tombée si bas que je le défie de me pousser plus bas encore. Ainsi, tenez, monsieur, vous êtes son ami, croyez-moi, conseillez-lui de me revenir.
Sauvresy ne laissait pas que d’être effrayé, il sentait vivement tout ce que les menaces de Jenny avaient de réel. Il est des persécutions contre lesquelles la loi est absolument désarmée. Et quand même! À frapper dans la boue on s’éclabousse toujours plus ou moins.
Mais il dissimula la frayeur sous l’air le plus paternel qu’il put prendre.
—Écoutez, ma chère enfant, reprit-il, si je vous donne ma parole, vous m’entendez bien? ma parole d’honneur de vous dire la vérité, me croirez-vous?
Elle hésita une seconde, et dit:
—Oui! vous avez de l’honneur, vous; je vous croirai.
—Alors, je vous jure que Trémorel espère épouser une jeune fille, immensément riche, dont la dot assure son avenir.
—Il vous le dit, il vous le fait croire.
—Dans quel but? Je vous affirme que depuis qu’il est au Valfeuillu il n’a eu, il ne peut avoir eu d’autre maîtresse que vous. Il vit dans ma maison, comme mon frère, entre ma femme et moi, et je pourrais dire l’emploi de toutes les heures de ses journées aussi bien que des miennes.
Miss Fancy ouvrait la bouche pour répondre, mais une de ces réflexions soudaines qui changent les déterminations les mieux arrêtées glaça la parole sur ses lèvres. Elle se tut et devint fort rouge, regardant Sauvresy avec une expression indéfinissable.
Lui, ne l’observait pas. Il était agité d’un de ces mouvements de curiosité puérile, sans but précis, qu’on ne s’explique pas et qui n’en sont pas moins pressants. Cette preuve dont parlait Jenny l’intriguait.
—Cependant, dit-il, si vous vouliez me montrer cette fameuse lettre...
Elle ressentit à ces mots comme une commotion électrique.
—À vous, fit-elle frissonnante, à vous, monsieur! Jamais.
On dort. Le tonnerre gronde, l’orage éclate sans que le sommeil soit troublé; puis tout à coup, à un certain moment, l’imperceptible vibration de l’aile de l’insecte qui passe, éveille.
Le frisson de Fancy fut pour Sauvresy cette vibration à peine saisissable. L’éclair sinistre du doute illumina son âme. C’en était fait de sa sécurité, de son bonheur, de son repos, de sa vie.
Il se redressa, l’œil étincelant, les lèvres tremblantes.
—Donnez-moi cette lettre, dit-il d’un ton impérieux.
Jenny eut une telle frayeur qu’elle recula de trois pas. Elle dissimulait tant bien que mal ses impressions, même elle essayait de sourire, de tourner la chose en plaisanterie.
—Pas aujourd’hui, répondit-elle, une autre fois, vous êtes trop curieux.
Mais la colère de Sauvresy grandissait, terrible, effrayante, il était devenu pourpre comme s’il eût été sur le point d’être frappé d’un coup de sang, et il répétait d’une voix à peine distincte.
—Cette lettre, je veux cette lettre.
—Impossible, bégayait Fancy, impossible.
Et se raccrochant à une inspiration suprême, elle ajouta:
—D’ailleurs, je ne l’ai pas ici.
—Où est-elle?
—Chez moi, à Paris.
—Partons alors, venez.
Elle se sentait prise. Et elle ne trouvait, elle si fine, elle si rouée, comme elle se plaisait à le dire, ni une ruse, ni un expédient. Il lui était bien facile, cependant, de suivre Sauvresy, d’endormir ses soupçons à force de gaieté, puis, une fois dans les rues de Paris, de le perdre, de s’esquiver.
Non, elle ne songeait pas à cela, elle ne songeait qu’à fuir vite, sur-le-champ. Elle crut qu’elle aurait le temps de gagner la porte, de l’ouvrir, de se jeter dans les escaliers... elle se précipita. D’un bond, Sauvresy fut sur elle, refermant la porte déjà entrouverte, d’un coup de pied qui ébranla les cloisons.
—Misérable femme! disait-il, d’une voix rauque et sourde, misérable créature, tu veux donc que je t’écrase!
D’un mouvement terrible, la repoussant, il la lança dans un fauteuil. Puis donnant un double tour à la porte il mit la clé dans sa poche.
—Maintenant, reprit-il, revenant à Fancy, la lettre.
De sa vie, la pauvre fille n’avait éprouvé une terreur pareille. La colère de cet homme l’épouvantait, elle comprenait qu’il était hors de lui, qu’elle était entre ses mains, à sa merci, qu’elle pouvait être brisée, et cependant elle se débattait encore.
—Vous m’avez fait mal, murmurait-elle, essayant la puissance de ses larmes, bien mal, je ne vous ai cependant rien fait.
Il lui reprit les poignets, et se penchant sur elle jusqu’à effleurer son visage:
—Une dernière fois, dit-il, cette lettre, donne-la moi ou je la prends de force.
Résister plus longtemps était folie. Par bonheur, elle n’eut pas l’idée de crier, on serait venu et peut-être en était-ce fait d’elle.
—Lâchez-moi, répondit-elle, vous allez l’avoir.
Il la lâcha, restant debout, devant elle, pendant qu’elle fouillait dans toutes ses poches. Ses cheveux, dans la lutte, s’étaient dénoués, sa collerette était déchirée, elle était livide, ses dents claquaient, mais ses yeux brillaient d’une audace et d’une résolution viriles.
Tout en paraissant chercher, elle murmurait:
—Attendez... la voilà... Non. C’est singulier, je suis pourtant sûre de l’avoir, je la tenais il n’y a qu’un instant...
Et tout à coup, d’un geste plus prompt que l’éclair, elle porta à sa bouche la lettre qu’elle avait roulée en boule, essayant de l’avaler.
Elle ne le put, Sauvresy lui serrait la gorge à l’étrangler. Elle râla, puis poussa un cri étouffé:
—Ah!...
Enfin! il était le maître de cette lettre.
Il fut plus d’une minute à l’ouvrir, tant ses mains tremblaient; pourtant il l’ouvrit.
Ah! ses soupçons étaient justes, il ne s’était pas trompé.
C’était bien l’écriture de Berthe.
Il eut une sensation horrible, indescriptible, un vertige, puis une épouvantable commotion, la sensation d’un homme qui, d’une hauteur vertigineuse, serait précipité à terre, et se rendrait compte de la chute et du choc. Il n’y voyait plus clair; il avait comme un nuage rouge devant les yeux; ses jambes se dérobaient sous lui, il chancelait, et ses mains battaient l’air cherchant un point d’appui.
Un peu revenue à elle, Jenny l’épiait du coin de l’œil, elle pensa qu’il allait tomber et s’élança pour le soutenir. Mais le contact de cette femme lui fit horreur, il la repoussa.
Qu’était-il arrivé? Il n’eût su le dire. Ah! il voulait lire cette lettre et il ne pouvait pas. Alors, il s’approcha de la table, se versa et but coup sur coup deux grands verres d’eau. L’impression du froid le ranimait, le sang qui tout à coup avait afflué à la tête reprenait son cours, il y voyait.
C’était un billet de cinq lignes, il lut:
«N’allez pas demain à Petit-Bourg, ou plutôt revenez-en avant déjeuner. Il vient de me dire à l’instant qu’il lui faut aller à Melun et qu’il rentrera tard. Toute une journée!»
Il... c’était lui. Cette autre maîtresse d’Hector, c’était sa femme, c’était Berthe.
Pour le moment, il ne voyait rien au-delà. Toute pensée en lui était anéantie. Ses tempes battaient follement, il entendait dans ses oreilles un bourdonnement insupportable, il lui semblait que l’univers s’abîmait avec lui.
Il s’était laissé tomber sur une chaise. De pourpre qu’il était, il était devenu livide; le long de ses joues, de grosses larmes roulaient qui le brûlaient.
En voyant cette douleur immense, ce désespoir silencieux, en voyant cet homme de cœur foudroyé, Jenny comprit l’infamie de sa conduite. N’était-elle pas la cause de tout? Le nom de la maîtresse d’Hector, elle l’avait deviné. En demandant une entrevue à Sauvresy, elle se proposait bien de lui tout dire, se vengeant ainsi à la fois et d’Hector et de l’autre. Puis, à la vue de cet homme d’honneur refusant de comprendre ses allusions, n’ayant pas l’ombre d’un soupçon, elle avait été saisie de pitié. Elle s’était dit que le plus cruellement puni, ce serait lui, et alors elle avait reculé, mais trop tard, mais maladroitement, et il lui avait arraché son secret.
Elle s’était approchée de Sauvresy et cherchait à lui prendre les mains, il la repoussa encore.
—Laisse-moi, disait-il.
—Monsieur, pardon, je suis une malheureuse, je me fais horreur.
Il se redressa tout d’une pièce, revenant peu à peu au sentiment de l’affreuse réalité.
—Que me voulez-vous?
—Cette lettre, j’avais deviné...
Il eut un éclat de rire navrant, sinistre, l’éclat de rire d’un fou.
—Dieu me pardonne! ma chère, fit-il, vous avez osé soupçonner ma femme!
Et pendant que Fancy balbutiait des excuses inintelligibles, il sortit son portefeuille et en retira tout ce qu’il contenait, sept ou huit billets de cent francs, qu’il posa sur la table.
—Prenez toujours ceci de la part d’Hector, dit-il, on ne vous laissera manquer de rien, mais croyez-moi, laissez-le se marier.
Puis, toujours de ce même mouvement automatique qui terrifiait miss Fancy, il prit son fusil qu’il avait posé dans un coin, ouvrit la porte et sortit.
Ses chiens, restés dehors, se précipitèrent sur lui pour le caresser, il les repoussa à coups de pied.
Où allait-il? qu’allait-il faire?
Au brouillard du matin avait succédé une petite pluie fine, pénétrante, glaciale. Mais Sauvresy ne s’en apercevait pas. Il allait, la tête nue, dans la campagne, par les chemins de traverse, au hasard, sans direction, sans but. Il parlait haut, tout en marchant, s’arrêtait tout à coup, puis reprenait sa course, et des exclamations bizarres lui échappaient.
Les paysans des environs qu’il rencontrait, et qui tous le connaissaient, se retournaient ébahis après l’avoir salué, et le suivant des yeux, se demandaient si le maître du Valfeuillu n’était pas devenu fou.
Il n’était pas fou, malheureusement. Foudroyé par une catastrophe inouïe, qui l’atteignait en plein bonheur, son cerveau avait été pour un moment frappé de paralysie. Mais il recueillait une à une ses idées éparses, et avec la faculté de penser, la faculté de souffrir lui revenait.
Il en est des crises morales comme des crises physiques. Aussitôt après un choc terrible qui fracture le crâne ou qui brise un membre, on ressent une douleur épouvantable, il est vrai, mais vague, mais indéterminée et que suit un engourdissement plus ou moins prolongé. C’est plus tard qu’on éprouve véritablement le mal: il va grandissant, redoublant d’intensité de minute en minute, poignant, intolérable, jusqu’au moment où il arrive à son apogée.
Ainsi chacune des réflexions de cet homme si malheureux augmentait sa mortelle angoisse.
Quoi! c’était Berthe et Hector qui le trompaient, qui le déshonoraient. Elle, une femme aimée jusqu’à l’idolâtrie; lui, son meilleur, son plus ancien ami. Une malheureuse qu’il avait arrachée à la misère, qui lui devait tout; un gentilhomme ruiné qu’il avait ramassé le pistolet sur la tempe et qu’il avait recueilli ensuite.
Et c’est chez lui, sous son toit, que se tramait cette infamie sans nom. S’était-on assez joué de sa noble confiance, avait-il été assez misérablement pris pour dupe!
L’affreuse découverte empoisonnait non seulement l’avenir, mais encore le passé.
Il eût voulu pouvoir rayer de sa vie, anéantir ces années écoulées près de Berthe, que la veille encore il appelait ses seules années de bonheur. Le souvenir de ses félicités d’autrefois emplissait son âme de dégoût, de même que la pensée de certains aliments soulève l’estomac.
Mais comment cela s’était-il fait? Quand? Comment ne s’était-il aperçu de rien?
Mille détails lui revenaient à la mémoire qui eussent dû l’éclairer s’il n’eût été frappé d’aveuglement. Il se rappelait maintenant certains regards de Berthe, certaines inflexions de voix qui étaient un aveu.
Et dans toute cette histoire du mariage de Trémorel avec MlleCourtois, s’était-on assez moqué de sa crédulité! Ainsi s’expliquaient, croyait-il, les hésitations d’Hector, ses enthousiasmes soudains, ses revirements.
Ce projet, qui traînait depuis si longtemps, c’était un bandeau plus épais appliqué sur ses yeux.
Par moments, il essayait de douter. Il est de ces malheurs si grands qu’il faut plus que l’évidence pour qu’on y croie absolument.
—Ce n’est pas possible, murmurait-il, ce n’est pas possible!
Assis sur un tronc d’arbre renversé, au milieu de la forêt de Mauprévoir, il étudiait, pour la dixième fois depuis quatre heures, cette lettre fatale.
—Elle prouve tout, disait-il, et elle ne prouve rien.
Et il relisait encore:
«N’allez pas demain à Petit-Bourg...»
Eh bien, n’avait-il pas été, dans sa confiance imbécile, jusqu’à dire maintes et maintes fois au comte de Trémorel:
—Je serai absent demain, reste donc pour tenir compagnie à Berthe.
Cette phrase n’avait donc aucune signification positive. Mais pourquoi avoir ajouté:
«...Ou plutôt revenez-en avant déjeuner.»
Voilà qui décelait la crainte, c’est-à-dire la faute. Partir, revenir aussitôt, c’était prendre une précaution, aller au-devant d’un soupçon.
Puis, pourquoi «Il», et non pas Clément? L’expression de ce mot est saisissante. «Il», c’est l’être cher, l’adoré, ou le maître que l’on exècre. Pas de milieu: c’est le mari ou l’amant. «Il» n’est jamais un indifférent. Un mari est perdu le jour où sa femme, en parlant de lui, dit: «Il.»
Mais quand Berthe avait-elle écrit ces cinq lignes? Un soir, sans doute, après qu’ils s’étaient retirés dans la chambre conjugale. Il lui avait dit: «Je vais demain à Melun» et aussitôt elle avait à la hâte griffonné ce billet et l’avait envoyé plié dans un livre à son amant.
—Son amant!
Il prononçait ce mot tout haut, comme pour se l’apprendre, comme pour se bien convaincre de l’horrible réalité. Il disait:
—Ma femme, ma Berthe, a un amant!...
L’édifice de son bonheur qui lui avait paru solide à défier tous les orages de la vie s’écroulait, et il restait là, éperdu, au milieu des décombres.
Plus de bonheur, de joies, d’espérances, rien. Sur Berthe seule reposaient tous ses projets d’avenir, son nom était mêlé à tous ses rêves, ou plutôt elle était à la fois l’avenir et le rêve.
Il l’avait tant aimée, qu’elle était devenue quelque chose de lui, et qu’il ne pouvait se comprendre sans elle. Berthe perdue, il ne voyait aucun but vers lequel se diriger, il n’avait plus de raison de vivre.
Il sentait si bien que tout, en lui, était brisé qu’il eut l’idée d’en finir. Il avait son fusil, des balles, on attribuerait sa mort à un accident de chasse, et tout serait dit.
Oui, mais eux!
Ah! sans doute, continuant leur comédie infâme, ils feraient semblant de le pleurer, tandis qu’en réalité leur cœur déborderait de joie. Plus de mari, plus de contrainte, de ruses, de frayeurs. Son testament assurant toute sa fortune à Berthe, ils seraient riches. Ils vendraient tout, et ils s’en iraient gaiement s’aimer en liberté, bien loin, en Italie, à Venise, à Florence.
Quant à son souvenir, à lui, pauvre mari trop confiant, il resterait pour eux le souvenir d’un être ridicule, qu’on trompe, qu’on bafoue et qu’on méprise.
—Jamais! s’écria-t-il, ivre de fureur, jamais! Je veux me tuer, mais il faut auparavant que je me venge.
Mais il avait beau chercher, il ne trouvait aucun châtiment assez cruel, assez terrible. Quel supplice pouvait faire expier les effroyables tortures qu’il endurait?
Il se dit que pour mieux assurer sa vengeance il lui faudrait attendre, et il se jura qu’il attendrait. Il se jura qu’il saurait feindre une inaltérable sécurité, qu’il saurait se résigner à tout voir, à tout entendre.
«Ma perfidie, pensait-il, égalera la leur.»
C’est qu’une duplicité savante était indispensable. Berthe était la finesse même et elle était femme, au premier soupçon que son mari se doutait de quelque chose, à fuir avec son amant. Hector, maintenant, ne possédait-il pas, grâce à lui, tout près de quatre cent mille francs?
Cette idée qu’ils pourraient échapper à sa vengeance lui rendit avec son énergie toute la lucidité de son esprit.
Alors seulement il songea au temps écoulé, à la pluie qui tombait à torrents, à l’état de ses vêtements. «Bast! pensa-t-il, j’arrangerai une histoire selon ce qu’on me dira.»
Il n’était guère qu’à une lieue de chez lui, mais il lui fallut, à lui, excellent marcheur, plus d’une heure et demie pour faire cette lieue. Il était brisé, anéanti, il se sentait glacé jusque dans la moelle des os.
Mais lorsqu’il rentra au Valfeuillu, il avait réussi à reprendre son visage habituel, sa gaieté qui exprimait si bien sa sécurité parfaite.
On l’avait attendu, mais il ne put prendre sur lui, en dépit de ses serments, de s’asseoir à table entre cet homme et cette femme, ses deux plus cruels ennemis. Il déclara qu’ayant pris froid il ne se sentait pas bien et allait se mettre au lit.
Vainement Berthe insista pour qu’il avalât au moins un bol de bouillon bien chaud avec un verre de bordeaux.
—Sérieusement, fit-il, je ne me sens pas bien.
Lorsque Sauvresy se fut retiré:
—Avez-vous remarqué, Hector? demanda Berthe.
—Quoi?
—Mon mari a quelque chose d’extraordinaire.
—C’est fort possible, après être resté toute la journée sous la pluie.
—Non. Son œil avait une expression que je ne lui connais pas.
—Il m’a semblé à moi fort gai, comme toujours.
—Hector!... mon mari a un soupçon.
—Lui! Ah! le pauvre cher ami, il a bien trop confiance en nous, pour songer à être jaloux.
—Vous vous trompez, Hector, il ne m’a pas embrassée en rentrant, et c’est la première fois depuis notre mariage.
Ainsi, pour son début, il avait commis une faute. Il l’avait fort bien sentie; mais embrasser Berthe en ce moment était au-dessus de ses forces.
Cependant, il était beaucoup plus souffrant qu’il ne l’avait dit et qu’il ne l’avait cru surtout.
Lorsque sa femme et son ami montèrent à sa chambre, après le dîner, ils le trouvèrent grelottant sous ses couvertures, rouge, le front brûlant, la gorge sèche, les yeux brillant d’un éclat inquiétant. Bientôt une fièvre terrible le prit, accompagné d’un affreux délire.
On envoya chercher un médecin qui tout d’abord déclara qu’il ne pouvait répondre de lui. Le lendemain il était au plus mal.
De ce moment le comte de Trémorel et MmeSauvresy firent preuve du plus admirable dévouement. Pensaient-ils ainsi racheter quelque chose de leur crime? C’est douteux. Ils cherchaient, plus vraisemblablement, à en imposer à l’opinion publique, tout le monde s’intéressant à l’état de Sauvresy. Toujours est-il qu’ils ne le quittèrent pas une minute, passant les nuits à tour de rôle à son chevet. Et certes, le veiller était pénible. Le délire, un délire furieux, ne le quittait pas. À deux ou trois reprises, il fallut employer la force pour le maintenir dans son lit, il voulait se jeter par la fenêtre.
Le troisième jour, il eut une fantaisie singulière. Il ne voulait pas absolument rester dans sa chambre. Il criait comme un fou:
—Emportez-moi d’ici, emportez-moi d’ici.
Sur les conseils du médecin, on se rendit à ses désirs et on lui dressa un lit dans le petit salon au rez-de-chaussée qui donne sur le jardin.
Mais la fièvre ne lui arracha pas un mot ayant trait à ses soupçons. Peut-être, ainsi que l’a indiqué Bichat, une ferme volonté peut-elle régler jusqu’au délire.
Enfin, le neuvième jour, dans l’après-midi, la fièvre céda. Sa respiration haletante devint plus calme, il s’endormit. Il avait toute sa raison lorsqu’il se réveilla.
Ce fut un moment affreux. Il lui fallait pour ainsi dire rapprendre son malheur. Il crut d’abord que c’était le souvenir d’un cauchemar odieux, qui lui revenait. Mais non. Il n’avait pas rêvé. Il se rappelait l’hôtel de laBelle-Image, miss Fancy, les bois de Mauprévoir et la lettre. Qu’était-elle devenue, cette lettre?
Puis, comme il avait la certitude vague d’une maladie grave, d’accès de délire, il se demandait, s’il n’avait pas parlé. Cette inquiétude l’empêcha de faire le plus léger mouvement, et c’est avec des précautions infinies, doucement, qu’il se risqua à ouvrir les yeux.
Il était onze heures du soir, tous les domestiques étaient couchés. Seuls, Hector et Berthe veillaient. Il lisait un journal, elle travaillait à un ouvrage de crochet.
À leur calme physionomie, Sauvresy comprit qu’il n’avait rien dit. Mais pourquoi était-il dans cette pièce?
Il fit un léger mouvement, et aussitôt Berthe se leva et vint à lui.
—Comment te trouves-tu, mon bon Clément? demanda-t-elle en l’embrassant tendrement sur le front.
—Je ne souffre pas.
—Vois, pourtant, les suites d’une imprudence.
—Depuis combien de jours suis-je malade?
—Depuis huit jours.
—Pourquoi m’a-t-on porté ici?
—C’est toi qui l’as voulu.
Trémorel à son tour s’était approché.
—Et bien voulu même, affirma-t-il, tu refusais de rester là-haut, tu t’y démenais comme un diable dans un bénitier.
—Ah!
—Mais ne te fatigue pas, reprit Hector, rendors-toi et demain tu seras guéri. Et bonne nuit, je vais me coucher bien vite pour venir relever ta femme demain à quatre heures.
Il se retira, et Berthe, après avoir donné à boire à son mari, regagna sa place.
—Quel ami incomparable que M. de Trémorel murmurait-elle.
Sauvresy ne répondit pas à cette exclamation si affreusement ironique. Il avait refermé les yeux. Il faisait semblant de dormir et songeait à la lettre. Qu’en avait-il fait? Il se rappelait fort bien l’avoir pliée soigneusement et serrée dans la poche du côté de son gilet. Il lui fallait cette lettre. Tombée aux mains de sa femme elle compromettait sa vengeance, et elle pouvait y tomber d’un moment à l’autre. C’était miracle que son valet de chambre ne l’eût pas posée sur la cheminée comme il faisait de tous les objets qu’il trouvait dans ses poches. Il songeait aux moyens de la ravoir, à la possibilité de monter à sa chambre où devait se trouver son gilet, lorsque doucement Berthe se leva. Elle vint au lit et murmura bien bas: