Toutefois j'aurais résisté aux impulsions de mes instincts physiques et me serais renfermé peut-être jusqu'à la mort dans une stoïque admiration pour les parangons de beauté virile, si un jour néfaste et béni, toutes mes forces affectives, tendresses morales et voluptueux désirs ne s'étaient fondus en un amour exclusif et absolu, unique et fatal comme une possession, pour un jeune homme que des fiertés et des admirations communes et surtout l'espoir de s'initier aux arts dans lesquels j'excellais, avaient amené sur le seuil de ma porte. Ah, je n'oublierai jamais les progrès rapides et les épanchements de notre liaison, ses caressantes paroles d'affectueuse ferveur tandis que nous nous promenions, son bras passé sous le mien et ses grands yeux cherchant mes yeux pour y boire mes intimes pensées! Notre communion devint tellement étroite que son absence me navrait comme un adieu, et que toute journée passée sans lui me durait une semaine de regrets et d'humeur chagrine. Sa présence m'était même devenue indispensable à ce degré que, farouche, endolori, toujours tenaillé par des angoisses et des pressentiments, je n'osais jamais croire à la stabilité et à la durée de cette conjonction de nos deux tendresses et que chaque fois qu'il me quittait je me sentais atrocement déprimé et abattu, comme si je ne devais plus jamais le revoir! Il était le but et le foyer de ma vie, la chaleur de mon corps et la lumière de mon âme! Touché par mes attentions, mon dévouement, ma fidélité, mon exclusif souci de lui être agréable, ma vigilance à écarter toute épine de son chemin, il me répondit par une fraternelle et filiale amitié. Longtemps je me contentai de son affection plausible et me résignai en songeant que du moins il n'aimait d'amour aucune créature terrestre. Mais hélas, il me détrompa. Depuis son enfance il s'était fiancé à une gentille et rieuse voisine. Avec la confidence de son amour il m'apportait aussi la nouvelle de son prochain mariage!
Pourquoi ne m'a-t-il pas aussi bien troué le cœur d'un coup de couteau, ou, que ne me suis-je tué à ses pieds! Alors seulement, en une scène terrible qui le mit en fuite et l'arracha pour jamais à ma sollicitude, je lui découvris les abîmes et les vertiges de ma passion pour toute sa personne; je lui dis de ces mots qui tirent le sang et qui affoleraient des marbres, je le conjurai de se donner à moi, de rompre son mariage ou du moins de se partager entre nous, je lui parlai comme un patient qui demande grâce, comme un supplicié qui crie miséricorde. Je me traînai sur les genoux, je pressai ses mains en les arrosant de larmes. Rien n'y fit. Ah cette femme, fût-elle la plus aimante de son sexe ne pourra jamais l'adorer au paroxysme où je l'adorais!
Dieu, Dieu! Dire qu'il est possible d'aimer, de se consumer à ce point, sans que ce feu gagne et embrase celui vers qui tendent et s'allongent désespérément, affamées, altérées comme des âmes de damnés au fond de la géhenne, toutes ces flammes, toutes ces voluptueuses et sinistres flammes d'amour! Dire que jamais il ne se rendit à la prière, à l'imploration muette de tout mon être, qu'il ne se sentit point frémir tout au moins de pitié amoureuse en cette explication suprême qui m'amputa de tout ce qui m'attachait à la terre! Et qui viendra parler après cela de fluide, de magnétisme et de télépathie!
Il ne se figura jamais ce que j'avais lutté pour ne pas l'effaroucher ou l'obséder, ce que je m'étais contenu et flagellé pour me conduire selon le gré de la masse contemporaine et ne pas le compromettre aux yeux des vertueux médisants! Depuis mon enfance je réfrénai mon tempérament, je déguisai ma pensée, je donnai le change à ma famille et à mon entourage sur mes véritables inclinations. Jugez de la fatigue, de l'écœurement et du dégoût que me causait cette comédie, cette perpétuelle dissimulation! Mais c'est seulement le jour où j'aimai pour de bon, que je sondai toute l'étendue de ma détresse et de mon désespoir. Les cinq années que durèrent mes relations lancinantes et balsamiques avec l'être élu, je fus le plus torturé des martyrs. Ah! je voudrais voir combien de mes juges étant à ma place eussent résisté à cette projection de leur être vers la chair défendue, eussent repoussé loin de leurs lèvres la coupe que la nature offrait à leur soif exceptionnelle, eussent eu la force d'étouffer le cri de délivrance, de paralyser ce geste de soulagement, de salut et de secours suprême! Eh bien, tant qu'il fut auprès de moi, tant que, de loin en loin, nos lèvres se rapprochèrent en un baiser que j'eusse voulu perpétuer suave et ineffable et étendre jusqu'à la possession complète, je chérissais cette tentation, cette torture, je prenais goût à ce supplice comme à une épouvantable gageure, je me roidissais fièrement, presque radieux sous l'implacable acharnement des conventions et des règles générales. Désespérément chaste malgré mes désirs éperdus, je me trouvai légitime et je n'aurais pas échangé mes postulations contre tous les appétits de ce monde conforme. Je préférais à leurs conjugaux embarquements pour Cythère, à leurs langoureuses idylles au pays du Tendre, ma passion rouge et noire, mon ascension du volcan sulfureux, mes périples exaspérés sur les lacs asphaltides.... J'exultai au milieu des fournaises, j'attisai mes incendies....
Souvent je lui écrivis des lettres brûlantes que je ne lui envoyai pas, mais que je conservai pour qu'il les lût seulement après ma mort, car j'estimais alors qu'il est de ces déclarations que les trépassés, les expiants seuls ont le droit de formuler par delà les limites du tombeau.... Il pourra lire à présent ces lettres puisque je n'appartiens déjà plus à la même terre que lui.... Et qui sait? Peut-être serviront-elles à l'instruction, voire à l'amusement de son amante, et n'y attacheront-ils, partagés entre la curiosité et le dégoût, que la valeur d'un phénomène pathologique?»
A cette supposition atroce, il fit entendre un cri qui donna l'idée d'un vaisseau se rompant dans sa poitrine; puis il fut quelques secondes avant de recouvrer la parole, et lorsqu'il reprit, à chaque phrase il semblait se porter un coup de poignard:
«A peine eut-il fui ma présence, que je voulus m'élancer à sa poursuite. Pour le revoir, je lui eusse demandé pardon de ma trop exigeante tendresse; j'eusse abjuré et rétracté du moins en paroles, ma seule, ma suprême religion. Je songeai aussi à l'assassiner avec sa maîtresse, quitte à me suicider ensuite. Mais non, je l'aimais jusqu'à tous les sacrifices, jusqu'à tolérer son bonheur auprès d'une autre créature, jusqu'à survivre à son abandon, jusqu'à accepter une existence privée désormais de toute effusion et durant laquelle il ne me resterait plus qu'à repaître douloureusement mon cœur des mirages et des leurres de notre intimité défunte. Aussi, au moment où je m'emparais du revolver, je me représentai une larme, un regard de nos beaux yeux, un de ses cajoleurs et mutins sourires d'autrefois, et cette évocation me navra à tel point que laissant choir l'instrument homicide, je m'effondrai dans un fauteuil d'où je m'abattis sur le plancher en proie à une crise de nerfs voisine de l'épilepsie, et ne cessant d'appeler l'absent avec des râles exaspérés par l'horrible certitude de l'irréparable....
Pour oublier je recourus aux voyages; je parcourus des Océans, j'accompagnai nos rudes marins du Nord jusqu'aux pêcheries boréales. Le plus souvent, vautré au fond de la barque, l'idée fixe me rongeait et au plus fort des tempêtes, le fracas des éléments et les blasphèmes ou les prières de mes compagnons ne parvenaient à étouffer le timbre de la voix aimée, de la voix lointaine qui ne cessait de vibrer à mes oreilles, de me chanter les serments et les confidences de jadis!
Pour oublier aussi je me mis à boire, j'ivrognai avec la crapule; vain remède: miroir maléfique, l'alcool ne me réfléchissait que plus désespérément adorables les grâces et les perfections de l'absent....
Alors je songeai à satisfaire brutalement ma chair. Ma passion rebutée se dédommagerait en immédiates débauches. Il me fallait calmer à toute force ce sang de lave, cette sève leurrée et toujours trahie, hélas, à laquelle je ne pourrais offrir d'assouvissement sans attenter aux mœurs de mes dissemblables.... Ah, de cet amour pur entre tous, de ce sacrifice de mon être à un autre être, de cette immolation perpétuelle de ma conscience et de mon caractère à cet enfant de prédilection, je sortais réprouvé, ivre de terribles revanches, friand de représailles érotiques.... Ah je me moquai bien des sages et des justes! Crime contre nature, diraient-ils! Contre quelle nature? Ma vie entière n'avait-elle pas été un crime contre ma nature à moi?
Un matin de mardi-gras, anniversaire de notre première rencontre, je me réveillai en m'écriant avec une rage sardonique: «Ah, c'est carnaval! Si je me déguisais en homme normal, si je faisais la cour aux femmes, puisque c'est aujourd'hui carnaval! Je ne me reconnaîtrais peut-être plus moi-même!» Ce que je ris à cette pensée! Jamais je ne ris autant de ma vie. Ah ce fou rire me reprend.... Ma gaieté fut même telle que mon courage et ma résolution grandirent jusqu'à m'entraîner vers un acte téméraire. J'étais décidé à en finir, j'obéirai à ma vocation.
Le soir même j'avisai dans un bal à deux sous, un jeune éreinté de barrière de jolie mine, bien découplé, vêtu de velours fauve. Un de ces pauvres diables de voyous, défloré depuis longtemps par les promiscuités des coucheries en commun, un de ces vicieux candides qui ne songent pas à mal en gredinant dans les galetas, sur les pelouses et les bancs des parcs suburbains et au seuil noir des impasses borgnes.
A l'écart, guidé par ce pilotin sans vergogne j'abordai enfin au havre défendu; je goûtai pour la première fois auprès de ce samaritain d'amour le cuisant et questionnaire bonheur, la détresse béatifiante des majeurs naufrages. Au réveil de cette crise je n'étais plus qu'une épave....
Et à présent, jetez-moi la pierre, accablez moi de crachats.... Votre haine provient peut-être d'une inconsciente envie. Et surtout n'allez pas me plaindre. Faites-moi grâce de votre pitié, car je vis le monde mâle en sa puissante splendeur; j'appréciai plus profondément ses prestiges que ne pourraient le faire vos femelles; je scrutai mon sexe par les meilleurs des yeux, les yeux pathétiques des Grecs et des Renaissants, les yeux de Platon, de Michel-Ange et de Shakespeare! Ah, la publique nature eut pour moi des charmes secrets, des frissons nouveaux, des coups de foudre que la masse de ses tributaires ne connaîtra jamais.
Et qu'importe même mon amour malheureux, puisque c'est à la profondeur de la vallée des larmes que se mesurent les altitudes de l'amour. Oui, je m'enorgueillis à présent de mon supplice, car celui que j'aimais, jamais il n'aimera, jamais il ne sera aimé ainsi, je le jure! Oui, mon amour fut plus sublime que toutes les passions consacrées. Ah, aimer au sein des pires opprobres, aimer presque seul et pour ainsi dire contre tous!»
Il se tut. Sa voix déchirait les cœurs et énervait les écoutants ainsi que des bouffées d'orage tour à tour rafraîchissantes et délétères, humides de vapeur électrique ou ensoleillées de blafard crépuscule, et à la fin elle s'était élevée, les cordes tendues à se briser, comme pour dénoncer au trône du créateur les erreurs de sa providence.
Le silence communiant et apitoyé de tous ces trangresseurs se résolut en un murmure de compassion, spécieux et discret à l'égal d'une caresse des branches aux nids qu'elles abritent, avances chatouilleuses des feuilles balsamiques aux plumages douillets: on eût entendu sourdre des larmes, et même se contracter les gorges avalant la salive reprise aux lèvres altérées de baisers. Vaincu par ces ambiances rédemptrices le plus misérable d'entre ces exceptionnels se détendit et donna cours à son émotion. Presque hiératique, transfiguré, Jacques la Veine, prenant au sérieux son rôle d'interprète des consciences lui prodiguait l'onction de ses paroles: «Tu aimas et fus digne d'amour.... En obéissant aux impulsions de ta nature, tu ne barras pourtant point le chemin au courant passionnel de ton proche. Tu n'abusas de personne; c'est plutôt le monde et la fatalité qui ont pesé sur ta bonne volonté: tu fus loyal, généreux et droit, n'usant pour te faire aimer en toute plénitude que de la magie et des sortilèges de la bonté absolue et de l'esprit sans malice. Oui, il a le droit d'aimer qui bon lui semble celui qui se livre avec cette sublime ardeur.... Donc sois des nôtres, demeure sans crainte au milieu de nous, et peut-être rencontreras-tu un jour dans nos refuges cet amour réciproque qui t'aura été refusé toute la vie...»
Tous s'empressaient autour de l'uraniste, quand un des derniers venus, le seul qui n'eut pas encore parlé, s'écria:
—«Ah non, par exemple! Non jamais je ne pousserai l'esprit de tolérance jusqu'à frayer avec ce saligaud.... Pouah! Il me dégoûte! Et cependant je ne suis pas prude... et ce ne sont point les préjugés qui m'étouffent. Il n'est même point de luxure que je n'aie pratiquée. J'ai usé et même abusé de toutes choses. Par la nature de mon industrie, je disposais sans cesse des plus hautes intelligences, des meilleurs caractères et des plus friandes beautés. J'ai fait profit et litière de tout ce que respectent les imbéciles. Ah! je ne suis pas homme de sentiment, moi; je ne me forge point des chimères et ne construis point de romans, comme ce piteux et lamentable fou.
Ce que je voulais, je le réalisais par l'argent; avec l'or tout puissant, j'achetais les consciences, les talents et les pudeurs. Je pratiquais l'usure en cachette.... Des débiteurs réduits à quia se tuèrent, je fis mettre le grappin, et rondement, sur les deniers qu'ils laissaient à leurs veuves et à leurs orphelins. J'aurais fait vendre jusqu'à leur suaire, jusqu'aux clous de leurs cercueils.... Ce que l'on devient philosophe, ce que l'on apprend à mépriser les mortels. Jouir, tout est là. A tout prix, coûte que coûte. Pour sauver leur mari, leur frère, leur amant, les femmes, les sœurs, les fiancées, se donnaient à moi; menacés de faillite et de déshonneur public, des parents s'affolèrent jusqu'à me céder leurs fillettes. Je leur mettais le marché à la main et jamais je ne reculai. Lorsque j'avais jeté mon dévolu sur une proie, je la forçais dans ses derniers retranchements. Je jouais serré, mettant aux prises la pudeur et la faim, l'honneur intime et le scandale public. Avez-vous vu dans les ménageries les pigeons livrés aux serpents? Ainsi la faim croquait et affolait la pitoyable pudeur. Ou mieux, c'est moi qui représentais la Faim, le Fléau, l'inéluctable Voracité, et je dévorais les timides oiselles; je croquais, je souillais les vierges éplorées.... Sans l'indiscrétion d'un employé, sans une maladresse, la seule que je commis dans mon existence, je recommencerais une nouvelle série de vols et de viols clandestins.... Figurez-vous que c'est pour un faux, un simple petit faux, une peccadille comparé à tout le reste, que je me fis pincer et que la justice interrompit mes profitables expériences du caractère humain... ah, ah, admirez-moi, dites, ne suis-je pas votre maître à tous? De l'amour, il n'en faut jamais... de l'amitié encore moins.... Soyez riche, soyez fort; haïssez les hommes et méprisez les femmes.»
Et en parlant il se rengorgeait, il se frappait la poitrine de ses poings velus, il riait d'un rire diabolique, faisait rouler ses paroles avec la forfanterie et la jactance d'un cabotin fanfaron, convaincu de conquérir le prestige et la popularité des lâches et des vils qui composent la majorité des hommes.
Mais il ne se doutait point, tant il se grisait et s'émoustillait au souvenir de ses turpitudes, de la honteuse réprobation qui montait contre lui, dans cette assemblée de scélérats et en cette pouillerie de malchanceux.
Ceux qui étaient assis autour du poêle s'étaient redressés et reculés instinctivement; le cercle s'élargissait de plus en plus autour du péroreur, comme s'élargiraient les mailles d'un filet dans lequel on tenterait d'emprisonner l'effroi.
Le feu s'était éteint, les pipes ne grésillaient plus; et si on avait pu discerner les visages, on aurait constaté que vieux ou jeunes accusaient une répugnance, une aversion, une horreur grandissante.
Cette odeur de geôle, cette odeur de bouc et de miséreux, ce fleur des bosquets infestés de hannetons, saturait depuis longtemps ce chauffoir au point d'avoir enduit les plâtres des miasmes et des virus de toutes les effluences humaines, mais c'est à présent que ces grouilleux, que cette noire cuvée s'apercevait pour la première fois de la trop grande fermentation et aurait voulu s'échapper du pressoir. Pour la première fois, et à mesure que le faussaire s'étendait sur son ignominie, ils avaient soif d'air respirable et ils se bouchaient les narines, ils suffoquaient et dans leurs gorges un seul mot sifflait: l'Infâme.
Eux, remplis d'indulgence pour tous les écarts, pour les violences sanguinaires, les trouées et les incendies des crimes passionnels puisant leur origine dans la générosité, les fluides affectifs, les nostalgies des communions, eux qui avaient absous et qui, bien plus, se déclaraient prêts à partager les rapprochements illicites comme cette vierge chrétienne qui, passive, se donna un jour à un désespéré en se fermant les cieux pour lui en entr'ouvrir les portes, se détournaient avec horreur de ce lâche vicieux, de ce pressureur de la chair enfantine et timide, de ce minotaure sournois. Il leur incarnait l'affreuse omnipotence de l'argent; les maléfices et les envoûtements du métal maudit draîné et manipulé par la bourgeoisie.
Tout à coup il s'arrêta de pérorer.... Dans l'assemblée venait de se produire un mouvement qui l'édifiait enfin sur la vertu de son prêche. La consternation de ces malheureux, criminels ingénus ou émotionnels, devant les frigides scélératesses de ce happe-chair avait-elle dégénéré en panique? Oublieux de leur captivité, ne songeant pas que les gardiens ne pouvaient ni ne voulaient les entendre, plongés qu'ils étaient, ceux-ci, assez loin du chauffoir, dans des libations et des parties de cartes à la cantine, ils se ruèrent en masse vers la porte qu'ils ébranlaient à coups de pied, s'arrachant les ongles à vouloir écarter les battants, comme si l'incendie s'était allumé subitement dans la salle et que les flammes courussent à leurs trousses. Cette véhémente lave humaine allait-elle crevasser et faire sauter le cratère qui l'emprisonnait?
Leur illusion ne dura point. Ne pouvant gagner le large, mettre de l'air respirable entre cet empoisonneur et leur pauvre troupeau de brebis galeuses, ils se retournèrent contre l'exécrable, résolus à l'exécuter sur le champ, à l'empêcher de respirer plus longtemps dans leur milieu.
Ce conventicule de flétris et de piloriés fut secoué comme dans une trombe de représailles. Ils le cherchaient en poussant des cris de mort.
Mains en avant, tâtant les parois, se reconnaissant les uns les autres, rampant sur les genoux, se traînant sur le ventre, ils s'évertuaient à le rejoindre et à le dénicher pour le broyer sous leurs talons, le pétrir sous leurs poings, pour le lacérer à coups de dents et de griffes, pour le noyer sous les crachats et l'ordure. On aurait dit les Colins-maillards de la mort.
Seul Jacques la Veine tentait de les calmer et prêchait la clémence: «Assez de juge et de justice, disait-il.... Je ne condamnerais même pas celui-ci.... Et surtout point de bourreaux.... Ne touchons à la vie de personne.... La vie est sacrée. N'en privez point le plus misérable.... Le mal n'est que l'apparence; le crime, le résultat des lois.... Cet homme est son propre juge, son propre bourreau.... Sa conscience, son destin même le punit.... Où ne régna jamais l'amour sévit le pire des froids et des vides. La glace, les ténèbres de son cœur composent son capital supplice et ne tarderont pas à le supprimer, à l'ensevelir dans l'oubli...»
Le médiateur exhortait vainement cette meute exaspérée et sans doute eût-elle fini par atteindre le misérable, lorsque des clefs tournaillèrent dans les portes: la chiourme accourait enfin pour s'enquérir de la cause de cette tourmente et pour conduire le troupeau du chauffoir à la chambrée. A l'aspect des gardiens, cette chasse plus sinistre que celles qui tempêtent dans les ballades de Burger, s'arrêta net. Ce fut l'effet d'un chant de coq ou d'un rayon d'aurore dans un sabbat ou une danse macabre. En un instant les hommes se trouvèrent sur leurs pieds, se mirent en rang et prirent la pose d'ordonnance.
On les compta, il en manquait un; on fit l'appel, l'usurier ne répondit pas. Alors les gardiens dirigeant le faisceau lumineux de leurs lanternes dans les divers recoins du chauffoir, avisèrent derrière un pilier un corps gisant pelotonné ou plutôt contracté dans une attitude simiesque. Les porte-clefs s'approchèrent de cette masse, reconnurent l'usurier, le n° 7260, et, comme il ne bougeait plus, ils le portèrent au dehors. Les autres prisonniers s'effaçaient contre la paroi, ne se souciant pas de toucher à ce cadavre. Le corps ne portait aucune trace de violence. Ni contusion, ni plaie. Et quand les gardiens parvinrent à écarter les doigts crispés comme ceux d'un chiragre, qu'il avait appliqués contre ses yeux, ils reculèrent devant l'indicible expression de terreur épandue sur le visage déjà violâtre, expression ajoutant au caractère significatif du recroquevillement désespéré du tronc et des membres. L'épouvante l'avait tué. Ou peut-être avait-il été foudroyé par le premier éclair du remords?
Les passants bien-aimés qui nerepassent plus.
G.E.
Après une nuit de cruelle insomnie mal combattue ou plutôt exaspérée par la lecture trop irritante et trop évocative d'un procès de jeunes violateurs, et surtout par l'obsédante chanson au moyen de laquelle ils se ralliaient:
«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?—Quand de tes doigts soigneux me feras un collier.»
et que je m'étais chanté au rythme tour à tour précipité et traînard de la fièvre,—au saut du lit, avide d'air respirable, de sérénité, d'un changement de scène, voulant secouer la hantise de ces révélations criminelles, je m'enfuis tout d'une traite vers un grand parc dans la banlieue.
Je jouai vraiment de malheur. Autant chercher le frais dans une serre chaude, dans une cloche à plongeur descendue au fond d'un océan en ébullition. O ce ciel bas, oppresseur comme un couvercle de plomb! Tout ce vert sous ce gris. Ce vert-de-gris! Et les arbres convertis en essences tropicales, en épices arborescentes! Les lilas puant la vanille et même la drogue d'hôpital! Et la symphonie furieuse, stridente, d'oiseaux éperdus pressentant le danger....
Ne sachant à quelle cause attribuer les paniques de ce petit peuple, j'allais pénétrer dans un bouquet de frènes. Un craquement, suivi de la chute d'un objet pesant, se produit dans les branches.
Aussitôt un être furtif et fringant débuche du bouquet d'arbres et se campe, moite, lubrifié, dans l'évaporation opaline de la rosée:
La dégaîne et la mine d'un apprenti sans atelier, d'un jeune batteur d'estrades, d'un dénicheur d'oiseaux. Dix-huit ans tout au plus. Les cheveux courts et drus avançant sur un front bas, et tirant sur le pelage de la loutre, un de ces teints basanés ragoûtants comme le pain de seigle, de grands yeux mordorés frangés de longs cils, le regard veloureux et magnétique; le nez busqué aux ailes mobiles, aux narines frétillantes; la bouche vineuse et friande, une ombre de moustache, le menton imberbe et carré, les pommettes saillantes (les zygomes prononcés diraient les signalements criminalistes), les oreilles menues et bien ourlées quoique magisters et patrons, sans parler des geôliers, les aient mises à de cuisantes épreuves; le corps admirablement découplé, harmonieux, membru, cambré, et que ne déparent pas, au contraire, des guenilles à la coupe aventurière, trouées en maint endroit, moussues, roussâtres, râpées comme les vieux troncs d'arbres auxquels il vient de grimper.
En le considérant de plus près, je ne constate qu'une seule difformité: les mains énormes, toutes rouges, d'une musculature effrayante avec ce pouce démesurément long que Lombroso attribue aux assassins de profession.
Lui aussi me dévisage et me scrute longuement:
—Encore un de ces bourgeois, de ces puants qui ne nous toucheraient pas avec des pincettes! dut-il marronner entre ses dents, furieux d'être dérangé, l'air à la fois effronté et sournois dans lequel il y avait de l'hésitation du fauve qui détaille sa proie avant de l'attaquer.
La confrontation m'intéresse et m'irrite.
Nous finissons cependant par déambuler chacun de notre côté, moi, presque contrarié, je l'avoue, d'avoir donné, si mal à propos, l'alarme à cet avenant polisson.
Rassuré quant à mes dispositions, ne me trouvant sans doute pas la figure d'un espion ou d'un délateur, il se mit en devoir de reprendre sa tâche prohibée et je le vis s'enfoncer sous les ombrages, pleinement désinvolte, la hanche roulante, les mains en poches, la culotte très sanglée, la casquette sur l'oreille, un peu tortu, un peu claudicant, mais si peu, juste assez pour le rehausser d'un condiment de plus.
Il se retourna, me cria, en flamand, d'une voix rêche à laquelle la raucité prêtait l'âcre saveur des pommes vertes, une gravelure de forçat, et me tira narquoisement sa casquette.
—Bon!Mancinistepar-dessus le marché! me dis-je en constatant qu'il m'avait salué de la main gauche. Une autre présomption que le médecin-légiste établirait contre lui! Mais moi-même ne suis-je pas gaucher et de plus, ultra-sensible à l'aimant, à l'atmosphère et aux parfums? Et ne sont-ce point là autant de caractéristiques morbides, au dire des physiologistes? ajoutai-je pour excuser le gaillard.
Lui, après cette bravade, se mit à siffloter un refrain appris sans doute dans l'une ou l'autre colonie pénitentiaire. Coïncidence étrange, cet air, maintenu dans le mode mineur comme toutes les chansons de gueux, s'adaptait exactement aux paroles qui m'avaient obsédé durant la nuit:
«Blanchelive Blanchelivette, quand voudras-tu m'aimer?—Quand de tes doigts saigneux me feras un collier.»
Après quelques circuits dans le parc, je fus pris de l'envie de me rapprocher du siffleur.
En regagnant le bosquet où je l'avais rencontré, j'aperçus sur un banc, non loin de là, une femme blonde, d'une quarantaine d'années, de physionomie agréable et même distinguée, mise avec une extrême élégance.
Les bestioles criaillant et s'égosillant de plus belle m'avaient averti déjà que le garnement n'avait pas encore renoncé à les traquer. Je le découvris, à l'affût au pied des arbres. La survenue et le voisinage de la dame l'empêchaient sans doute de regrimper dans les branches, mais il épiait, d'en bas, les pinsons sautillant de ramure en ramure, et il n'attendait que le départ de cette gêneuse pour opérer le rapt des tièdes couvées. Et c'est qu'ils pépiaient les oisillons comme si les doigts du dénicheur les eussent déjà palpés!
Celui-ci gardait pourtant ses terribles mains d'étrangleur dans ses poches, et, le nez en l'air, tout en observant les ébats de ses futures victimes, continuait de siffler sa dolente complainte, la mélodie—je l'aurais juré à présent—des patibulaires paroles qui ne cessaient de tournailler dans ma tête, comme d'autres oiseaux affolés!
Je stationnais à un endroit d'où je pouvais observer, sans être aperçu, le manège de l'oiseleur; plutôt que de l'interrompre une nouvelle fois, j'aurais même donné gros pour le voir à l'œuvre, et j'étais prêt à maudire, autant que lui, la dame pourtant si belle et si distinguée. Je la croyais absorbée de plus en plus dans la contemplation de la seigneuriale pelouse s'étalant devant elle entre des marmenteaux deux fois centenaires, lorsque, regardant de son côté, je constatai qu'elle aussi s'occupait moins du paysage que des manœuvres du jeune braconnier. Et j'en vins, malignement, à entrevoir une mystérieuse et insolite corrélation entre ces deux êtres créés, par la société sinon par la nature, pour se repousser avec haine et mépris, placés à l'antipode l'un de l'autre, aux deux bouts de l'échelle, séparés par un infini de privilèges et de conventions! Au lieu de se dissiper, ce soupçon vraiment biscornu se fortifia de plus en plus. Grâce à la surexcitation de mes nerfs, je me découvris une force d'intuition presque désespérante.
Sans qu'il eût l'air de s'en douter, ce charmeur de pinsons était bel et bien en train de fasciner et de troubler, jusqu'au tréfond de la conscience, cette femme riche, mondaine, occupant, certes, une haute position sociale. Bientôt je fus même intimement convaincu que c'était malgré lui que le luron débraillé excitait l'attention intense de cette hautaine promeneuse. Aussi extraordinaire que paraisse ce phénomène, le gars ignorait absolument la perturbation qu'il causait, lui, le maraud surflétri, en cette aristocratique et considérable personne. Pourtant le gaillard n'en était pas à sa première aventure galante. Il n'avait pas même toujours attendu qu'on lui fît des avances. Il pratiquait tous les genres d'effractions! Le soir, avec quatre nerveux bougres de sa trempe, elle y aurait certes passé, la bagasse! Ils se seraient assouvis à tour de rôle! Mais s'imaginer qu'elle le convoitait, qu'elle se donnerait volontiers à lui, là, en plein jour, qu'elle brûlait de se pâmer entre ses bras! Non, malgré sa fatuité de jeune souteneur, il était loin de s'attribuer des appas tellement irrésistibles!
Aussi, ne s'arrêtait-il pas un instant à l'idée d'interrompre sa chasse aux pinsons pour palper et plumer une proie plus dodue et plus tendre. Et ses beaux yeux de violateur et de vagabond, des veux fugaces et chatoyants comme le vent, l'onde et les nuages, de ces yeux où se mire la poésie héroïque des grands chemins, ne cessaient d'envelopper les battements d'ailes dans la couronne des futaies, ou s'il coulait à la dérobée un regard vers la bourgeoise, celui-ci n'était rien moins que langoureux et cajoleur.
Au diable les promeneurs et surtout les promeneuses! Impossible de rien attraper ce matin. Il fallait en prendre son parti. S'il en profitait pour «battre une flemme»? Lui aussi n'avait dormi que d'un seul œil à la façon des chiens errants guettés par la fourrière. Il tira une pipette de sa poche, se mit à la bourrer en dardant des regards rancuneux et dépités vers l'importune flâneuse, et, haussant les épaules, résigné, il se dirigea vers un banc voisin sur lequel il se laissa tomber avec un soupir de béatitude.
Il frotte l'allumette à sa cuisse, met le feu au tabac, s'entoure voluptueusement d'un âcre nuage, puis, de plus en plus indolent, il se renverse, s'allonge, se couche alternativement sur le ventre et sur le flanc, étire et replie les jambes, entrechoque ses souliers éculés, sifflote une dernière fois sa poignante chanson, tire une lente et finale bouffée de sa pipe, et la casquette sur les yeux pour ne pas être incommodé par la lumière, il se vautre dans un sommeil quasi bestial.
Moi, de plus en plus accaparé, requis par cette scène, en même temps que je surveillais les gestes de l'oiseleur, j'analysais le tempérament et pénétrais l'âme de la dame. Jusqu'à présent ostensiblement, son attention se partageait entre le paysage et le jeune rôdeur. Lorsqu'il fut bien endormi, je la vis se lever comme à grand'peine et s'acheminer lentement vers lui.
Ses dehors gardaient en ce moment même toute la sérénité, toute la noblesse de la vertu, une souveraine distinction native enrichie des accomplissements de l'éducation; j'étais fou, j'étais sacrilège, je blasphémais en lui attribuant un seul instant le moindre goût pour ce dépenaillé couvert de totales souillures, pour cet opprobre incarné, pour ce dépravé et criminel adolescent, ce pouilleux de bonne mine, ce frétillant nourrain des funestes viviers.
Eh bien, en ce moment même, sous sa cuirasse adamantine de superbe et de majesté, je déchiffrai en cette femme, la pire, la plus dévergondée des tentations, mais aussi une telle lutte, une telle souffrance, un si épouvantable martyre que je n'eusse pas souhaité pareil supplice à une marâtre assassine et que loin d'arracher la pécheresse à sa perverse contemplation, j'aurais voulu la pousser dans les bras de son abject bien-aimé, et me faire l'entremetteur de cette patricienne et de ce larron. La frénésie de ses postulations, la ferveur de son culte, les rites inouïs qu'elle se suggérait, auraient pu se traduire par ce discours:
«Je te veux à n'importe quel prix, en payant même de ma vie, de mon salut, de tout espoir et de tout rêve, le délire de cette possession! Après toi, rien qui vaille! La race dont tu sors, mon copieux réfractaire, disparaîtra sans retour! La terre sera couverte d'usines et peuplée de manœuvres. Les implacables industries, les philanthropies énervantes nous auront tué nos beaux gars d'exception, fils de la sainte Aventure et du divin Imprévu!
«D'ailleurs, les jours de la planète sont comptés et l'univers se meurt de mensonge. Moi, du moins, avant de mourir, pousserai la sincérité jusqu'au scandale!
«Si tu savais, mon amant absolu, ma Grâce, mon Salut, dont l'ordre, le code, la vertu rectiligne proscrivent l'existence et la personne asymétriques; si tu savais depuis combien de temps je languis et me consume,—je te le demande un peu, par respect pour qui et de quoi!—ce que les nostalgies m'ont étreint le cœur à le fracasser, et cela surtout aux heures panthéistes, aux époques climatériques où la nature se dévergonde fatalement, où elle rutile tapageuse et inassouvie comme une ménade.... O ne te fâche pas, puisque tu n'eus jamais de rival, jamais de précurseur, puisque je n'ai jamais pêché que par l'espérance, dans l'attente du pitoyable Messie des Possédés.
«Des nuits, à la fenêtre, je sanglotais, enviant les explosions de la tempête. Les nuages se cherchaient comme des lèvres, entrechoquaient leurs croupes et leurs mamelles, et le tonnerre des baisers prolongeait le spasme des éclairs! En ces heures tellement lascives que les cratères éteints rentrent en éruption et que les Cordillères volcaniques avivent leur rouge crête de coq; moi, je parvenais à refluer mes laves, tant je te souhaitais à l'exclusion de tout autre!
«Partons, nous nous aimerons, jusqu'à l'aube prochaine, sur un grabat, le tien, ô bienfaisant malfaiteur! Dans une pouillerie, dans une soupente de tapis-franc! Je goûte les plis et la patine dont les guenilles boucanent ton corps; elles lui font un fauve et croustilleux pelage, leur couleur saurette s'harmonise avec ta personne errante et galopée, ces haillons sont trop imprégnés de toi pour que j'en évite le frôlement et que je répugne à leur fumet sauvage! Mais, écarte pour cette fois l'inséparable et plastique défroque, car d'autant plus douce à ton égard que tu as été flétrie et foulée, ô victime, je veux oindre à mes papilles les meurtrissures des menottes, des poucettes, des ceps et des camisoles de force que t'infligèrent les policiers et la chiourme; te venger, à force de samaritaines caresses, de leurs infâmes et outrageantes mensurations, du joug abominable de la toise, de leurs attouchements cyniques et glacés, de leurs rudes et crispantes manipulations; épeler aux accidents de ta chair, les tatouages, hiéroglyphes de tes stupres, et les déclarations, plus effrénées encore, dont te lardèrent à coups de couteau, des partenaires exigeants et jaloux!
«O toi l'homme numéroté, l'étalon des haras stériles, l'innocent farci de gros casiers judiciaires, toi qu'on surnomme mais qu'on ne nomme pas, souffre-plaisir, flore des préaux, éphèbe des chambrées, fétiche des chauffoirs, les mornes Othellos t'écrivaient-ils, avec leur sang, des lettres aussi jaculatoires que mon cantique, ô Desdémon?
«Viens, je serai ta femelle expiatoire, ton instrument de représailles, ton amour rédempteur, ton extrême-onction!
«Comme nous commettrons pourtant un crime aux yeux des magistrats, un sacrilège aux yeux des prêtres, nous mourrons à la première alerte, avant l'arrivée des gendarmes et les indiscrétions des juges, et nous irons voir dans l'autre monde si les vrais dieux entretiennent autant de préjugés que les hommes!
«C'est convenu. Tu m'étrangleras après. Et de tes doigts saigneux me feras un collier!
«O nous éperdre dans l'éternité comme un météore dans les vertiges du firmament! Mourir l'âme inhalée par la tienne, mon souffle fondu dans ton haleine, mon regard, ma lumière agonisant dans l'infini de tes yeux tragiques! N'avoir rien qui ne soit à toi!... N'être rien qu'à toi!... Ne plus être que toi!... Enfer de salut!»
Et voilà ce que commettrait, ce que forferait l'épouse rassise et conventionnellement impeccable.
A ce discours effroyable comme une confession, ce discours latent que je lus de loin en traits de feu dans les ténèbres de sa conscience, je me portai au secours de la misérable femme; il y allait de sa vie, il fallait coûte que coûte leur faire consommer cette union incompatible, et ma pitié était telle que j'étais prêt à légitimer cette exécrable passion, au besoin à m'en rendre complice.
Je n'étais pas à bout de prodiges:
Lâcheté! Courage! Qui oserait se prononcer? Mais, certes, surhumain, sublime, l'effort de dissimulation qu'elle fit à mon approche. Retrouvant ses plus grands airs, à la foi indifférente et impérieuse, ce fut elle qui vint à moi et me dit, de sa vraie voix à présent:
«Un bien joli parc, Monsieur, mais infesté de méchants gamins qui s'en prennent aux oiseaux en attendant l'occasion de s'attaquer aux promeneuses!»
Et elle passa outre, me laissant foudroyé par ce mensonge!
Plus que jamais droite, officielle, voire sacerdotale, elle s'éloigna pour de bon cette fois, se donnant complètement le change, réconciliée avec sa conscience par cette délation, ce reniement à la saint Pierre doublé d'une félonie à la Judas....
Car elle ne se retourna même pas pour voir le galbeux oiseleur, réveillé en sursaut sous des poignes brutales et familières,—s'effarer, panteler, gémir, se débattre, aux prises avec une escouade de policiers qui le recherchaient depuis la veille et allaient le réintégrer dans la grande volière de Merxplas.
A Sander Pierron.
Une bouffée d'air vicié que me fouette au visage l'entrebâillement d'une porte de cabaret devant lequel je passais ce soir, flâneur—rôdeur peut-être—par la pluie de neige fondue, me remet en mémoire une aventure d'il y a quelques hivers, dans un quartier déjà tombé sous les pioches des équarrisseurs de pittoresques cités.
Explorant le dédale savoureux dénommé «Coin du diable», nous étions tombés, un camarade et moi, au «Bummel», le bal illustre de la région.
Une salle surchauffée, électrisée de fluide humain, saturée d'exhalaisons rousses comme du brouillard en novembre. Des fresques criardes s'assortissaient aux hurlements des cuivres de l'orchestrion.
Des ouvriers endimanchés, nombre d'apprentis de métiers vagues et surtout une nuée de ces êtres réfractaires et asymétriques que l'engeance qui les traque et les méprise appelle voyous, s'y trémoussaient deux par deux ou avec des danseuses le plus souvent veules et bonnes filles. Par moment dans cette cuvée de jeune chair gueuse le remous ressemblait à une ébullition.
Malgré la touffeur, au milieu du petit estaminet servant d'antichambre à la salle de danse rougeoyait un grand poêle flamand à l'ardeur duquel, machinalement, des fumeurs de pipes venaient exposer le bas de leur dos, en remontant le bas de leurs vestes.
Dans le tas de lurons qui s'affriolaient de houblon, d'alcool, de vertige et de chair, l'un d'eux mémorable—à preuve ce récit—nous requit aussitôt par son galbe hors pair, une étonnante souplesse de mouvements, une élégance inattendue.
Une jolie tête brunette et souriante aux vifs yeux noirs, légèrement bridés, sur un corps extrêmement bien fait. La dégaine délurée, il porte un complet mastic qui, par hasard, à l'air d'avoir été taillé sur mesure et un chapeau boule, chocolat, qu'il rejette en arrière. Et le débraillé, l'air casseur qui choquerait chez les autres polissons de sa trempe, lui sied comme une grâce et un affinement de plus.
Il fringue presque sans relâche, ivre de pétulance, se réjouissant de l'élasticité adolescente de ses jambes bien modelées aux muscles mobiles et chatouilleux qu'on voit frissonner, comme de volupté, sous la culotte tendue, tandis qu'il hume les ambiances en frétillant de la narine et en claquant de la langue.
Sa pantomime rajeunit et pimente les quadrilles, les «lanciers», les «ostendaises», toutes les chorégraphies de l'endroit. Tortillements, ronds de jarrets, déhanchements, appels de pieds et de mains, rejets en arrière de la jambe comme pour décocher une ruade à chaque volte de valse, et sa façon d'enlever sa danseuse en la faisant ballonner autour de lui dans un effarement de jupes, et encore au milieu d'un cavalier seul, ses révérences, croupe en l'air, comme un qui joue au saut de mouton, tandis qu'entre ses jambes son visage lutin et falot sourit à sa partenaire; toute cette frénésie, toutes ces scurrilités, bien des gestes plus osés encore, peuvent être très canailles, mais ils nous semblent à nous et à toute la galerie qui s'en régale et s'en pourlèche même les babines, souverainement plastiques.
Aussi de quels bravos, de quels rires, on l'encourage, de quelles privautés on l'accable, en quels frais de séduction les jolies filles se mettent pour lui?
Même ses repos sont composés avec un instinctif souci de la ligne et du modelage.
Très suggestive par exemple sa pantomime—mon camarade, le sculpteur, me poussa du coude pour m'en faire apprécier l'harmonieux enchaînement—quand feignant une lassitude, il affecte de s'allonger sur le dos, la tête dans ses mains jointes, entre les coudes rapprochés, sur la banquette régnant le long du mur, mais pour se détendre, élastique, comme un fauve replié et pour empoigner d'un bond, avec une étreinte goulue, sa danseuse préférée, pour la happer victorieusement au passage et accorder aussitôt ses pas aux siens dans les capricieuses spirales des danseurs.
Ah c'est le boute-en-train, l'âme, la figure dominante et magnétique de ce bastringue, et à côté de ce vivant athlétique, à qui ses vêtements s'adaptent aussi bien que les muscles à ses os, combien feraient piteuse mine nos cocodès conformes et guindés?
Aussi notre intérêt d'artistes épris de beaux modèles se concentre sur ce dandy populaire, ce Brummel du Bummel—comme le sculpteur le disait assez spirituellement, plus tard, car ce soir-là il admirait trop pour plaisanter, il était emballé comme moi, ma parole!
Et vrai, c'est non sans éprouver une bizarre contrariété qu'après une dernière danse, nous le vîmes gagner la porte avec sa favorite, une grande noire, aux yeux brillants, aux lèvres rouges souriantes et humides comme une perpétuelle éclosion de roses, une gaillarde aux insolentes torsades mal contenues par un peigne flamboyant de strass, un peu la mine capiteuse des cigarières de Séville.
Un sentiment qu'il m'aurait été difficile d'exprimer en ce moment, tant il était complexe, subtil et, en quelque sorte latent, mais qui me revint depuis—et que mon camarade me déclara plus tard, avoir éprouvé aussi—m'était venu au sujet de ce galbeux polisson.
Voici: tout le temps qu'il se prodigua à nos yeux en de si réjouissantes postures, nous n'attachâmes pas un instant à sa personne une idée bien déterminée de sexe. Il plaisait à toutes les femmes, il les recherchait même semble-t-il, et cependant cela ne nous avait pas choqué de le savoir le point de mire des prunelles de presque tous les hommes.
Bien plus, au cours de la soirée, nous l'avions vu danser à deux ou trois reprises avec l'un et l'autre garnement de son âge, et danser ces fois-là tout aussi crânement, en montrant le même entrain, la même bonne grâce, le même plaisir.
Par la suite nous nous sommes rappelés cette grâce d'androgynat, cette grâce neutre et ambiguë qui se dégageait du gaillard, et nous ne perdrons certes jamais le souvenir d'un prestige pervers—pourquoi pervers? ne conviendrait-il pas de dire innocent, absolument candide, au contraire?—qu'il allait d'ailleurs proclamer avec une sublime éloquence.
J'ajouterai encore, afin d'assurer toute leur portée aux constatations réunies en ce récit—que personne dans ce bastringue, ne le connaissait. Comme nous il y était probablement venu pour la première fois; on ignorait son nom, son métier, son logis. Ce monde assez farouche et méfiant d'ordinaire, avait été conquis par sa verve, son exubérance, sa mine ravissante et son intarissable belle humeur.
Mon ami le sculpteur, me raconta plus tard qu'il avait cherché en observant ce personnage agréablement énigmatique, à deviner le métier qu'il pourrait exercer. Mais les habitudes du corps de ce drôle, déroutaient toutes conjectures. S'il avait appris un métier manuel c'était sans doute en amateur, car son corps souple et cambré, son torse digne d'un mignon de Cellini, ses bras et ses jambes dont Benvenuto eût doté son Persée, ne trahissaient aucun de ces tics ou de ces déformations contractés à la suite des efforts et des actions musculaires monotones, enclumées et sempiternelles.
Enfin, pour exhumer jusqu'à la plus intime des impressions que nous donna ce joli pauvre diable, au moment où il se retirait avec la belle noiraude, je caressai l'illusion qu'il n'aimait point cette créature-là, à l'exclusion de toutes les autres. Et, l'avouerai-je, cette vague conviction, contribua sans doute à me rendre, son éclipse moins douloureuse. Aurais-je rêvé ce fait, ou mon imagination ébranlée par ce qui se passa aussitôt après, l'aurait-elle ajouté après coup aux évènements qui précédèrent la péripétie dont il me reste à parler, mais au moment où il passait devant nous, en emmenant sa compagne, il me gratifia d'un regard d'une intelligence surhumaine, lisant, devinant jusqu'aux rêves trop volatils pour être fixés même par la musique, le parfum ou la prière....
Comme le couple sortait, au risque de rendre à ce bal faubourien la vulgarité et la crapule de tous les dimanches, du dehors un individu poussa la porte et bouscula nos amoureux.
C'était un gaillard d'une épaisse carrure, barbu congestionné. Mais nous eûmes à peine le temps de le dévisager.
Fou furieux, en proie, nous ne savions pour le moment à quel sentiment de courroux et de rage homicide, cet individu s'était jeté sur le jeune homme au complet mastic. Avant que moi, le sculpteur ou tous les autres eussions pu l'empêcher, cette brute, étendue sur notre favori, le vautrait par terre, l'assommait de coups de poing, lui arrachait les vêtements du corps; le tout en lui hurlant des injures où rauquait, où râlait la passion la plus incendiaire.
Ce fut l'affaire de quelques secondes. Revenus aussitôt de notre consternation, nous nous étions précipités sur le forcené, et malgré sa force de démon, quoiqu'il s'agrippât à sa victime en s'aidant de ses genoux, de ses griffes et même de ses crocs, nous parvînmes enfin à lui faire lâcher prise et à le pousser dans un coin où, maîtrisé, collé au mur, il ne cessa de pleurer et de baver à la fois.
Je fus avec le sculpteur et la jeune femme noire, de ceux qui ramassèrent l'adolescent tout à l'heure si fringant et si radieux!
L'acharnement de son agresseur avait été tel qu'il n'avait plus que sa culotte qui lui tint encore au corps. Son veston de coupe si conquérante couvrait le carreau de subits haillons. La chemise arrachée, presque en lambeaux, mettait à nu le torse et les bras. Du sang marbrait ses joues et lui coulait du nez et des oreilles; l'œil gauche sortait à moitié de l'orbite.
Des hommes étaient allés chercher de l'eau et les femmes approchaient leurs mouchoirs pour en oindre et en caresser son cher visage quand, les premiers qui s'étaient portés à son aide reculèrent en proie à une surprise, qui se changea aussitôt en stupeur, et dont ils sortirent en poussant un sourd murmure.
Les rires méprisants s'enflèrent en une huée d'anathème.
Repoussé en arrière, je jouai des coudes, j'écartai les rangs de badauds malveillants qui m'obstruaient le passage et m'offusquaient la vue.
Je ne compris pas tout d'abord le revirement qui se produisait contre ce séducteur.
En le contemplant de plus près, je m'aperçus que la poitrine, le dos et les bras du jeune gas étaient complètement tatoués de curieux et grossiers emblèmes, de devises en langues et en argots divers qui le tigraient de leurs rébus et de leurs hiéroglyphes!
Il n'y avait pourtant encore là rien de si répréhensible. Peut-être avait-il été marin, soldat ou voleur? Or c'est au moyen de semblables exercices graphiques que les pauvres ilotes trompent l'ennui de l'entre-pont, de la caserne et du bagne? Tout au plus, regrettais-je que l'ingrat eût profané et déshonoré par ce bariolage barbare la païenne perfection de sa chair d'éphèbe.
Un nouveau mouvement dans l'assemblée m'arrache au cours de ma douloureuse contemplation!
Le malheureux a deviné ce qui fait rire les uns, hurler les autres, reculer les plus nombreux.
Parmi ces devises et ces emblèmes, gravés comme dans l'écorce des arbres et dans les murailles des geôles, ressortait en caractères plus grands la déclaration d'un amour sacrilège accompagnée des emblèmes d'une forfaiture sans appel aux yeux de la morale chrétienne:
Daniel est à André.
Alors, oubliant ses blessures, le sang qui coule, son œil prêt à s'éteindre, l'adolescent se rengorge, redresse la tête, bombe la poitrine comme pour mieux exposer ses stigmates, et, désignant de la main, le forcené qui sanglote toujours dans un coin: «L'André en question, c'est lui-même! Puis après? Je l'aimai car il fit longtemps très bon pour moi. Il me protégea et il fit mon éducation. Il s'est payé. Nous sommes quittes».
Et, rieur à travers ses larmes de sang, tandis que tous se taisent, subjugués par sa crânerie, il retire de la gueule du poêle, le tisonnier chauffé à blanc, et appliquant celui-ci sur la devise abjurée, il ne daigne ni voir fumer sa chair, ni l'entendre grésiller. L'horrible torture ne lui arrache pas une grimace, pas un gémissement.
Il la prolonge, jouissant de son supplice.
A mesure que s'efface, fumante, la monstrueuse déclaration, ses yeux stoïques et humides de beau martyr, surtout son œil sanglant et blessé, contemple si tendrement la jeune femme qui s'était détournée de lui, ses yeux l'enveloppent d'une caresse tellement suave et poignante, qu'elle aussi, bravant la justice et les vertueux équilibres, se jette à son cou et dépose sur ses lèvres un long baiser de plénière solidarité.
A Alfred Vallette.
La jeune institutrice très pâle de visage à cause d'une âme surilluminée, a suspendu sa leçon, durant l'accablante après-midi italienne, dans la petite classe des tout jeunes enfants à Motta-Visconti.
Par les fenêtres ouvertes auxquelles une brise dérisoire enfle de temps en temps le store mi-baissé comme le jabot d'un pigeon qui se rengorge, s'aperçoit le pays vert et fertile, au pied de l'Apennin, avec d'abord la crayeuse rue villageoise se prolongeant en une avenue de peupliers entre lesquels, se continuant l'une dans l'autre, les moissons sous des lignes de mûriers alternent avec de minces sarments de vignes dont la lumière crue blanchit les petites feuilles. Et c'est le blé et le raisin, et aussi la soie; la denrée de luxe, voisinant avec le pain qui devrait être à tous, avec ce vin qui devrait aussi réconforter tous les hommes et leur permettre de communier toujours sous les deux espèces! La soie, qui la connaît autrement que dans les magnaneries, à Motta-Visconti!...
Déguenillés, pour tous vêtements la chemise bistre, la culotte roussie et très à jour, soutenue par des bretelles dépareillées, pieds nus, les petiots sommeillent sur leur abécédaire dans de jolies poses repliées, avec des moues, des sourires plein leurs grosses lèvres auxquelles viennent butiner les caresses des rêves. Des tignasses bouclées ou broussailleuses et des joues potelées s'appuient sur de petits bras gourds et gras,—des joues que hâle la poussière et que carmine le sang neuf. Et c'est un chuchotement des respirations fortes que berce le bourdonnement des grosses mouches bleues....
L'institutrice, la pauvre, à l'âme bonne et passionnée, profite de cette trève pour rimer des chansons douces et pitoyables. Cette atmosphère des miséreux en fleur, des enfonçons de parias lui inspire des choses compatissantes et navrées, et ce premier âge du serf rural, ces germes d'humanité taillable et corvéable l'induisent en de douloureux attendrissements, car elle songe à ce qui devrait être et à ce qui ne sera pas encore pour tous ces êtres si neufs et si candides.
Elle s'apitoie, touchante et maternelle, caressant pour tous ces garçonnets des rêves de quiétude et de soleil.
Que n'est-elle la fée aux dons magiques pouvant conjurer les destins et faire pleuvoir sur ces têtes la joie, la sérénité, les illusions et les tendresses, que ne peut-elle leur assurer comme aux simples fleurs des prairies les sucs vivifiants pour entretenir et épanouir le velouté et la fraîcheur de leurs gracieux visages! Elle sait ce qui leur manque déjà dès le seuil de la vie, elle sait les privations plus dures encore qui vont suivre, elle sait l'iniquité et l'opprobre qui les guettent.
Ah! ne pouvoir en rien désarmer la misère fatale, assurer toute cette jolie pousse humaine contre les bûcherons et les faneurs industriels, n'être que la pauvre poétesse apitoyée et dolente, qui les aime bien mais qui n'a rien à leur donner que ses larmes et ses vers de charité....
Ses rimes gracieuses humectent le papier blanc comme les pleurs son mouchoir. Elle se prend à scruter l'avenir de ces écoliers: «Pauvres fleurs d'épine, rossignols de la chaumière, que seront-ils dans dix ans? Vils ou pervers, conteurs de bourdes, patients manœuvres ou coupeurs de bourses, galériens soumis de l'atelier ou subversifs ouvriers des prisons. Où les reverra-t-elle, à la caserne, à l'hôpital, à la morgue, au bagne, à l'échafaud?...»
Fi, quelles perspectives sinistres vient-elle d'évoquer là! Généralement les poèmes de la bonne institutrice sont des aspirations et des désirs; elle essuie les larmes sans songer à flétrir ceux qui les font couler; elle panse les plaies et les blessures des victimes sans se retourner contre les bourreaux!
Aujourd'hui plus âcre est son inspiration et son vers revêt une sorte de colère; de l'impatience se mêle à son évangélisme. Un trouble anormal l'envahit! «Italie, Italie, ne seras-tu toujours qu'une mère aux mamelles taries pour les milliers d'enfants qui eussent enthousiasmé tes divins poêles et tes artistes créateurs! Que deviendront-ils, ceux-ci, les petiots, que je choie, ceux à qui j'apprends à lire, que je couve de mon mieux et le plus longtemps possible sous mes ailes? Liront-ils encore plus tard? Et quels livres? A quels éducateurs iront-ils? Devenus adolescents, jeunes hommes, ne rencontreront-ils toujours que des maîtres, des corsaires et des rapaces pour convertir toute leur force, leur sève, leur énergie, leur généreuse expansion en sordides machines à gagner de l'argent? Quoi! la noble terre italienne ne produira-t-elle jamais que des ilotes résignés? Quoi! pas un mâle, pas un homme libre, pas un révolté, pas un transfuge du travail inique, pas un rédempteur éprouvant la sublime folie du sacrifice et qui, tandis que tous se figent et se stéréotypent dans des œuvres de servage, ferait un geste de délivrance, pas un qui, fatigué de ployer l'échine, se redresse et frappe à son tour, oui, qui aille jusqu'à tuer...»
Ciel! Quelles lignes incendiaires ose-t-elle bien tracer, la simple et faible femme! Décidément elle n'écrira rien qui vaille aujourd'hui! Et elle reporte ses yeux de son manuscrit vitrioleur sur ce joli parterre de flore enfantine. O candeur, ô parfaite insouciance! Comment a-t-elle pu évoquer conjonctures si ténébreuses en présence de cette aube en chair....
O c'est mal ce qu'elle allait faire là? Vierge morose, trop imaginative, pourquoi n'engendre-t-elle aussi des enfants! Elle ne concevrait pas alors pareilles chimères et pareilles larves! Du moins apprendrait-elle par l'instinct impérieux des ardeurs charnelles, ce que veut la nature, la vie élémentaire; elle serait édifiée, sans phrases et sans spéculations, sur le simple pourquoi de notre existence, de notre passage ici! Que ne pense-t-elle à autre chose? A quoi bon vivre dans l'avenir. Le devoir n'embrasse que l'heure présente et le moment immédiat. Pourquoi rêver, triste, trop songeuse fille pauvre; il est si simple de vivre... enfant, amante et mère, et de finir sans avoir ruminé des destins et des lois autres que ceux consentis par le nombre et la société.
Ah! cœur trop tendu, désarme, désarme! Il est sacrilège, c'est tenter l'inconnu que de songer trop obstinément à la misère et à la mort, devant ces bambins, cette tiède couvée.... Oh! redoute que par tes incantations lyriques tu n'appelles des sorts et des maléfices sur ces têtes mignonnes auxquelles tu aurais voulu dispenser les dons providentiels!
Aussi, la voilà qui, bonne et mystique, se met à prier en arrêtant ses yeux visionnaires sur l'un des marmots, précisément le plus gentil de la classe. Il repose, souriant chérubin aux longs cils d'or; sa menotte presse d'un geste volontaire la jambette ébréchée au moyen de laquelle il tailla son crayon, et ses lèvres un peu grosses, mais si rouges, comme toutes celles des Transalpins, s'avancent en la jolie moue d'un lutin à qui on voudrait enlever un jouet.
Certes, il est le plus mignon de tous, si charnu, si rosé, mais aussi le plus pauvre d'entre ces pauvres! Enfant pensif et taciturne avec de subits accès de babil et de turbulence, un brin fantasque et volontaire, souvent malgré la douceur et la caressante tutelle de l'institutrice, il déserte l'école pour aller battre les chemins, très loin. Sans doute rêve-t-il à présent de maraudes par les mûriers et d'une ample cueillette de pêches et d'abricots. L'institutrice s'est attachée à ce galopin qui aurait l'air d'être fait de marbre rose si, le plus souvent, la crasse ne le patinait comme un bronze de Donatello. Et voilà qu'elle songe, non sans mélancolie, aux dix ans du petit qui sonneront l'été prochain, moment que ses parents, d'infimes journaliers, choisiront pour l'envoyer à Milan, comme apprenti boulanger.... Attendrie elle se répète le nom du gracieux dormeur, et ce nom même, Santo, est une prière, capable d'éloigner les suggestions périlleuses et impies auxquelles elle s'abandonnait tout à l'heure.
«Ah, prie la bonne âme, que celui-ci, mon Dieu, ne connaisse point là-bas les corruptions, les souillures et les empoisonnements des vilains métiers! Défends ta généreuse plante, ô nature, contre le souffle de l'atelier! Que la fièvre urbaine ne flétrisse pas ses joues et ne leur enlève cet inappréciable velouté des pêches mûrissantes dans lesquelles il enfonce des quenottes presque fratricides!»
Et elle songe: «Hier encore, à la procession de la Fête-Dieu, c'est lui, Santo, qui était joli à croquer, en petit saint Jean-Baptiste: la peau de mouton rejetée sur l'épaule, avec sa chemisette bleue bordée d'or, ses jambes nues et potelées, ses cheveux bouclés, sa croix d'or en guise de houlette et tenant en laisse l'agneau tout blanc et docile. Il marchait dans la procession, ce Santo, mignon et presque eucharistique! Que l'encens embaumait et que les cierges étaient blancs! Quelques-uns étaient enrubannés de rouge et des corbeilles de roses saignaient sous les flèches du soleil! Des hymnes doux comme le miel balsamiaient cette matinée de prières. O les musiques suaves, énervantes tout de même! Et les manants, les serfs t'applaudissaient du cœur, petit Santo, comme un morceau de leur chair angélisée et de leur rude cuir de peinard transformé en viande du Seigneur! Et les mères heureuses, un tantinet jalouses, s'attendrissaient sur toi, pleurant presque, et en te voyant passer, agenouillées, leurs poupons sur les bras, elles embrassaient dévotement et avec un peu de fièvre ces bambins en les rêvant déjà béatifiés, petits saints d'un jour, Santo, comme toi!Agnus Dei qui tollis peccata mundi!Agneau de Dieu qui rachète les péchés du monde! Pauvre petit, où seras-tu dans dix ans? A la caserne, à l'hôpital? Dans quelle procession figureras-tu encore, à quel pas plus triste que la plupart des processions de ce monde marcheras-tu?... Non, arrête...»
Encore ces vilaines appréhensions. C'est cependant ici le dernier endroit où devraient lui venir pareilles inquiétudes. Est-ce l'étouffante chaleur qui distille ces présages sinistres? Et dans ces limbes pourquoi épandre des giries et des épouvantes purgatoriales? Quelle insolite angoisse la prend au sujet de l'écolier endormi: «Santo, qu'as-tu fait? Parle, qu'as-tu envie de faire? Dis-le moi vite!»
C'est en vain qu'elle évoque la paisible procession de la veille pour chasser le reflux des images véhémentes et funèbres. Ses pressentiments ressemblent au frisson poétique des sibylles sur le trépied. Ce qu'elle prétend revoir et se rappeler se déforme, se travestit en des visions qui n'ont plus rien de commun avec ses souvenirs. Ainsi le pieux cortège tourne en un défilé houleux et sombre d'une foule qui trépigne sur place ou qui chasse comme la tourmente.
Devant l'institutrice ébahie, surgit un grand garçon de vingt ans, les épaules larges, les mains fortes, solide et décidé par la carrure, imberbe, blond, au teint d'ambre pâle et d'œillet rose avifié aux pommettes un peu saillantes, aux yeux extatiques, presque effarés, aux traits gracieux et solennisés comme par une latente tragédie, un imperceptible duvet couvrant sa lèvre supérieure, les allures—se dit la voyante—d'un conscrit dépaysé et ahuri qui viendrait de passer sous les ciseaux du perruquier, ou mieux, non, pis encore, d'un prisonnier qu'on toise et qu'on mensure dans l'antichambre des cachots et qui somnambulique regarde derrière lui, du rouge, devant lui, du rouge encore.... Il porte, sur le tricot du gindre, un bourgeron gris flottant; la casquette de toile blanche à visière plate un peu relevée, à la marine, emprisonne mal ses luxuriants frisons, et une cravate bleu pâle s'ajuste au collet très échancré de son jersey. Une halte, une accalmie de la foule volcanique et strépitante, dont il représente le centre, le foyer d'intérêt, le campe—est-ce durant une seconde ou moins?—devant la rimeuse hypnotisée. Embarrassé de ses mains, les bras ballants, il profère à voix basse, presque en chuchotant, pour elle seule: «Me reconnais-tu? Non? Je suis cependant un des tiens, je suis ce révolté, ce rédempteur que tu souhaites.... Regarde-moi bien!»
Elle veut protester, mais, comme pendant les cauchemars, un poing lui noue la gorge et elle le dévisage, médusée par son impérieuse douceur, par le sourire mélancolique et de plus en plus ambigu qui affleure à ses lèvres presque trop grosses, mais si rouges, ces lèvres italiennes appétissantes et copieuses, par la magnétique caresse de ses prunelles d'un bleu de violette de Parme, des prunelles qui enchérissent encore sur l'éperdue bonté de la bouche.
Et la voix susurrante et infléchie joue du cœur de la voyante comme d'une lyre voilée de crêpe: «Tu me crois un paisible gars, un peu mol, un peu lendore, musard, baguenaudier, amusé d'un rien, cueillant les jolies filles comme autrefois les abricots et les mûres aux espaliers du préfet, boudant la boutique et le fournil, toujours comme autrefois j'éludais tes pourtant si tièdes leçons, ô grande sœur! Tu me crois de ceux qui s'attardent et qui s'oublient, pâmés, en proie à quelque gouge experte habile à déniaiser les plantureux adolescents!... O chère songeuse, que tu te blouses!»
Et son sourire s'électrise et s'enfièvre, si bien que sa bouche semble saigner dans son visage blêmissant comme une aube de supplice, et il hoche gravement la tête et c'est—ainsi compare toujours l'institutrice—comme si le col nerveux mais d'une délicatesse dérisoire à côté des puissantes épaules, ployait, prêt à rompre, pareil à une tige sous une trop lourde corolle:
—«Écoute, il m'a pris l'aversion des plaisirs de mon âge et des métiers de mon temps.... Je n'aime pas à la manière des autres enfants des hommes. J'ai rêvé des dévouements et des communions sans but, sans utilité, sans justification naturelle, par la seule vertu de la sympathie et pour le plaisir de se donner, de s'immoler même en une infinie caresse.... O ces compagnes rieuses et frivoles, qui pleurnichent à la vue d'un oisillon tombé du nid et que la perpétuelle tragédie humaine laisse indifférentes et rend même complices, pas toujours complices sans le savoir!... O ces amantes que la nature, qui veut une éternité de mortels, leurre et affole par un éclair d'infini!... J'éprouve pour elles l'aversion biblique, elles sont les troubleuses et les diversionnelles qui écartent les pensées altruistes et les vouloirs virils, elles ne se dévouent que pour endormir, amoindrir et ravaler les ardents et les forts; elles minent les colosses aux pieds desquels elles feignent de s'étendre; elles sont souffleuses d'égoïsme, de coupable désintéressement, de détachement du devoir; pour les milliards de brutes qu'elles fournissent à la consommation terrestre, combien ont-elles fait avorter les grâces, les vocations, les génies, les âmes surhumaines! Si elles engendrent dans la douleur, elles se vengent de leurs souffrances en livrant de nouvelles proies à cette planète maudite et en épiant, avec une joie perverse, l'invasion des tristesses, des effrois et des désillusions aux yeux originellement ravis et au cœur lustral des engendrés! Non, je n'écouterai jamais leurs voix insidieuses.... Je serai réfractaire aux galantes disciplines, et quoi qu'en dira plus tard le juge libidineux pour me salir et me rendre haïssable aux ménades et aux louves en rut, je suis chaste et je mourrai vierge, en m'étant conservé pour l'amour de tous! Ces choses, tu dois les entendre, toi, la simple, la vierge, car sans que tu le saches, tu es mille fois plus ma mère que n'importe quelle génératrice selon la nature.... Si jamais je flattai une amante ce fut la rouge lionne, aux mamelles incandescentes, au lait de plomb fondu, dont la chevelure allume les torches des nouveaux zélotes et aux griffes de laquelle vont s'aiguiser les poignards de ceux qui ont abjuré les devoirs et les lois de la multitude!...»
—«Assez, assez! supplie la pauvrette qui se voile les yeux pour ne plus voir. Tu en as menti. Arrière cette lionne de l'enfer avec son sinistre meneur. Loin de moi et de Santo.
«Oh! non, ces mains que j'aime, ces petites menottes n'égarent leurs doigts que dans les blanches toisons, en attendant qu'elles pétrissent la farine blanche de notre pain quotidien! N'est-ce pas, Santo?
«Petit boulanger, ils racontent qu'un jour tu ne voudras plus pétrir du pain parce que tous les pauvres n'en mangent pas.... O, reste à Milan, reste à ton métier, reste!»
Mais la voilà soulevée, séparée de lui, exilée brusquement dans une grande ville en fête où la cohue chasse sans trève, dans un tourbillon de tambours, de clairons, de piaffes, d'épaulettes, de bannières, de girandoles, dans un perpétuel hosanna de vivats. Une apothéose dans le soir.
Subitement surgit le pâle jeune homme à la casquette blanche. Il tire de dessous sa veste grise un grand poignard qu'il brandit, et ses lèvres rouges pâlissent, et ses yeux s'aimantent à on ne sait quel vertige et, cambré dans la pose d'un qui s'est élancé, une jambe levée, d'aplomb sur l'autre, avec un geste énergique il frappe au cœur de l'apothéose. Et on entend comme le jet d'une eau brusquement libérée. Alors, une panique, des haros, des malédictions! Le tourbillon emporte le victimaire.... «Où es-tu, Santo? L'encens ne parfume plus ton puéril sillage. Pourquoi as-tu laissé choir ta croix d'or! Et l'agneau! Ah! il s'agit bien d'une autre hostie!... C'est donc la lionne rouge, le fauve que tu tenais en laisse!»
Aussitôt après, un sale matin de suie et de bleu détrempé, dans la même grande ville qui n'est pas Milan, juste à l'heure où les boulangers comme toi cuisent leur pain, mon Santo. Des cliquetis de sabre au poing, de grands hommes à cheval passent au-dessus de la foule carnassière. Un vilain matin; c'est aussi l'heure où la besogne commence dans les abattoirs.
Arrière!Vade rétro! Encore une fois frémissante et convulsée, la poétesse dépose la plume et pour s'arracher à l'obsession abominable, elle contemple le sommeil du petit Santo.Caro e dolce poverino!
O que la voyante voudrait resonger à la procession de la Fête-Dieu, aux fleurs, à l'encens, à toutes ces blancheurs tièdes et béates! Mais implacablement le bénin cortège se transmue, on ne sait pourquoi, en une cavalcade véhémente, dans laquelle elle s'efforce vainement de maintenir l'image presque exorciste du petit saint Jean. Elle voit le petiot se dérober à ses évocations et se transfigurer en le grand garçon, blond et rose, doux et farouche, épineuse rose de sombre jeunesse, qui marche solennel, à pas très rapprochés, dans le vilain matin de suie et de brouillard, conduit lui-même par des gendarmes. Une confusion s'établit dans l'esprit de l'hystérique rimeuse, entre l'enfant et le jeune homme, entre le bambino tenant en laisse l'agneau frisé et l'adolescent à la lionne rouge que mènent ligotté des sacrificateurs ricanants. Depuis longtemps les bouchers ont occis l'agneau du Baptiste. Et le pasteur puéril va rejoindre l'ouaille. Ne fut-il pas le précurseur? Alors il lui faut jouer son rôle jusqu'au bout. Or, au bout de la carrière des précurseurs, il y a souvent la décollation....
Quoi, le petit saint Jean moutonnier et mièvre, et ce grand garçon, robuste et de visage trop doux pour sa vocation, et de regards trop poétiques pour tout ce que nos temps plats ont prévu de poésie, quoi, le petit mitron de Milan et le panetier réfractaire, ce sacrificateur aux bénignes prunelles où l'effroi se cache dans l'azur comme des orages sous les cîmes neigeuses et constellées desJungfrau, ces deux-là ne font qu'un!...
«Alors c'en est fait. Vive la rouge lionne! Et qui que tu sois, je te bénis, moi, brave gars de la canaille souffrante, puis militante qui sera l'église triomphante de demain! Car elle doit être bien odieuse, bien criminelle, cette race de riches, pour que de beaux éphèbes, ingénus et tout en charme comme toi, mon Santo, croient devoir inaugurer les sanglantes représailles! O Santo! qu'elle est criminelle cette engeance pour que ces yeux de lumière lustrale, ces yeux où rien n'a menti, où auraient dû se mirer les sourires et les enchantements d'un printemps perpétuel, se soient mis à réfléchir des couchants rouges, des aubes plus sanglantes encore! Je te bénis, contre tous; et je voudrais être Madeleine sur ton chemin de la croix! Je t'exalterais en dépit de cette foule ameutée sur ton passage. L'autre jour une autre foule te portait aux nues, petit Santo, et cependant tu es mille fois meilleur et plus adorable aujourd'hui que l'enfant des processions de la Fête-Dieu!... Ton apostolique beauté exaspère les chiennes dont tu esquivas les caresses.... Ah! les mères stupides qui t'embrassaient et te déifiaient l'autre fois sur les lèvres de leurs poupons et qui, aujourd'hui forcenées, écumantes, ont armé de cailloux, pour qu'ils te les jettent, les petites mains de leurs petiots! Et les inutiles, les lâches, les fléchisseurs de genoux, les vils iront se repaître de ta suprême convulsion et chercheront sur tes lèvres entr'ouvertes le baiser de ton âme à la Fraternité lointaine!...
«O Santo, quelle Hérodiade a demandé ta tête! Elle a dansé la courtisane, monstrueuse, l'infâme fortune! Qui te pardonnera lorsque clame et rugit, et glapit, lorsque s'élève le cri de tout l'or menacé, des affameurs. Les ventres et les coffres ne peuvent te refuser à la bête dansante. Et tous les tiens que la ballerine aurait pu porter sur les fiers pavois de la liberté et de l'abondance, les beaux gars qu'elle aurait pu exalter dans une apothéose de félicité suprême, elle préfère les affamer, les vieillir, les faner avant le terme. Pour orchestre la cascadeuse sinistre réclame les râles des meurt-de-faim, les cris des suppliciés de l'industrie et des bagnes militaires, les détonations des fusillades fratricides, les explosions des chaudières et des grisous! Elle danse, elle danse devant les vieillards-cerviers aux doigts rapaces et crochus, dont la luxure convoite l'or, toujours l'or.... Trembleurs et lâches, énervés par ses voltiges, ils n'ont rien à refuser à la danseuse immonde! Oui, prends sa tête, société pourrie, blasphématrice de la bonté, régale-toi, gorge-toi de cette jeunesse, ô pieuvre dont la beauté n'existe que pour les négateurs de la justice et de la lumière! A la curée! La guillotine est là. Dépêchons!...»