Le jeune paysan la trouvant encore toute bouleversée des avanies du matin, prend ses mains dans les siennes et s'efforce de la consoler: «Oh non, Lena.... Tu ne souffriras plus. Ma mère m'a promis de ne plus te toucher.... Moi, je travaillerai un jour pour toi.... Mon affection rachètera les torts des miens.... Patiente donc, pour l'amour de moi.... Sache bien que si tu te laissais mourir on me coucherait bientôt, à côté de toi, au cimetière.... Ah! j'aurais tant de choses à te dire, mais je ne sais par quoi commencer. Je ne comprends rien moi-même à ce que je ressens. Mon cœur bat si vite!... Comme si j'étouffais.... Tiens, ce matin encore, en te voyant échevelée et toute meurtrie, j'aurais voulu avoir mille bouches pour te faire une robe de mes baisers, une robe balsamique qui aurait transformé les mauvais traitements de ma mère en autant de suaves caresses!... Et même maintenant je voudrais t'envelopper tout entière comme l'air tiède qui tremble autour de nous.... Oh! ne t'effraie pas.... Il m'en faut moins pour être heureux: Presser de temps en temps tes mains, te frôler au passage, entendre seulement ta voix, te regarder et rester seul sans rien dire, sans bouger, auprès de toi....
—Et moi, cher Jan, j'endurerais toutes les haines de la terre à condition de garder ta seule affection.... Crois-moi, ce n'est pas seulement la scène de ce matin qui me rend triste aujourd'hui.... Les champs semblent pleurer sur moi, et me parlent de séparation....
Quelques heures plus tard, un colonel de l'armée française chevauchait botte à botte avec son aide de camp à travers les landes de Desschel, lorsque tout à coup il arrêta son cheval en donnant des signes de la plus violente émotion. Au milieu du silence vespéral, une voix de femme s'élevait doucement et dans ce que chantait cette paysanne, le colonel venait de reconnaître un refrain que lui-même entonnait autrefois, en manœuvrant le soufflet, en battant l'enclume, en étampant allègrement les fers des roussins, car ce soldat de fortune avait exercé jadis à Westmalle le métier de maréchal ferrant.
En ces temps lointains, la présence d'une gentille fillette, suivant avec une filiale admiration les nobles et plastiques travaux du forgeron, et répétant, après lui, le refrain martial, achevait de lui donner du cœur à l'ouvrage. Mais le ferme travailleur perdit sa femme, et de chagrin se mit à boire, négligea son métier lucratif, mécontenta la clientèle, si bien que la forge périclita et qu'un jour les gens de justice mirent dehors le pauvre rafalé et son enfant. Il se vendit à un recruteur et rejoignit l'armée du premier consul, après avoir remis, avec l'argent de la prime, sa petite fille à des voisins.
Plusieurs années s'écoulèrent. Déjà gradé, l'épaulette à la manche et la croix des braves sur la poitrine, Karel Van Milghem revint au pays pour reprendre son cher dépôt, mais ses voisins avaient quitté Westmalle, et personne ne savait ce qu'ils étaient devenus, eux et la fillette confiée à leurs soins.
Longtemps l'infortuné père parcourut les Pays-Bas, s'informa de sa Monique dans les bourgades les plus reculées, interrogea les passants, visita vainement les orphelinats et les asiles. Toujours leurré, toujours déçu, sans se laisser décourager, il reprenait ses recherches à chaque trêve que lui accordait l'infatigable conquérant, son maître. Pour endormir sa préoccupation bourrelante, il se battait comme un lion, se complaisait dans les dangers et les entreprises les plus surhumaines, et, par une amère ironie du destin, plus son désespoir augmentait et plus la vie lui devenait à charge, plus il rencontrait de prospérités et d'honneurs.
Vous aurez deviné que le colonel Van Milghem reconnaît sa chère enfant dans le souffre-douleur de la bazine Daelmans. Naturellement, il emmène sur le champ sa fille à Paris et pour Jan Daelmans, Lena est aussi bien que morte.
C'était une intrigue jusque-là fort banale et fort anodine; très peu de chose, en somme, que cette idylle de Jan et de Lena....
—La Fille du Régiment, en néerlandais!... risqua l'incorrigible plaisant.
Barthélemy Welaan ne l'entendit pas ou du moins fit semblant de ne pas l'entendre, en homme certain d'avoir le dernier mot.
—Une liaison d'enfants, rien de plus, aurait-on pu croire—continua le conteur. Quelque cœur que vous accordiez à un paysan, encore n'est-ce là qu'un cœur de rustaud, enveloppé d'une membrane trop rude pour que des peines aussi subtiles que le mal d'amour accèdent à ce viscère! Le rural florissant a perdu son amie, la belle affaire! Il se consolera bientôt en lutinant une autre femelle. Ce gros soupirant a fait son devoir; admettons même qu'il ait montré plus d'humanité et de chevalerie que ses pareils, mais pour cette raison même, nous n'en attendons pas davantage. Et je trouve très naturel qu'en fumant et labourant sa terre, en s'évertuant du matin au soir, le jeune homme oublie cette amourette et que le passé idyllique pâlisse devant les soucis du présent et du lendemain; en un mot qu'à l'âge d'homme, las de son platonisme, la sève se montrant plus exigeante, notre robuste camarade, plus copieux, plus monté en ton, s'apparie honnêtement, sans répugnance et sans phrases, à une ronde pataude de sa paroisse, diligente et sanguine comme lui....
Que vous connaissez mal, alors, nos paysans de Campine! Il en alla tout autrement de Jan Daelmans et son cas n'est pas exceptionnel dans ce pays d'imaginatifs.
Oui, depuis le départ de Lena, la chanson du joyeux ferrant de Wesmalle hanta le jeune baes de la ferme Daelmans. Et, pour lui, ce chant ne fut pas le refrain sans conséquence que le roulier sifflote machinalement en entrechoquant ses sabots et auquel il n'attache pas plus de signification qu'à la fleur cueillie au bord de l'accotement et dont il mâchonne la tige par désœuvrement et qu'il rejette avec la même indifférence dans l'ornière. Jan Daelmans fut complètement possédé par cet air.
Comme autrefois Lena, il se lève avant les autres pour se trouver seul dans la grande chambre. Il s'éternise devant le rouet et l'escabeau abandonnés par la pâle fileuse. Peut-être attend-il que le rouet s'anime aux notes du refrain coutumier?
Mais on marche au-dessus de sa tête dans la soupente. Avant que sa mère le surprenne, il s'empare d'une houlette et s'esquive rapidement. Il va,—toujours comme l'absente,—le long de l'aunaie, au bord de la douve où s'abreuvait la génisse, il atteint le monticule où Lena s'asseyait, où il la rejoignait en cachette au milieu du jour, il se laisse choir à plat ventre sous le hêtre, et, redressé sur ses coudes, il embrasse longuement des yeux la morne varenne, jusqu'à ce qu'il batte des paupières, et qu'il revoie ladésiréeà travers le brouillard d'impérieuses larmes. Le susurrement des insectes, le friselis des feuilles lui chante le refrain fatidique. Alors, il s'enfonce le visage dans l'herbe, et se bouche les oreilles auxquelles la torturante mélodie bourdonne comme une guêpe maligne, mais il a beau faire, ses sanglots mêmes rythment l'air fatal, et sa poitrine s'abaisse et se soulève convulsivement à ces notes martelées.
La crise nerveuse passée, il se relève, fait un effort pour s'éloigner, mais ses pieds restent comme attachés à cette place. Il enfonce alors la houlette dans le sol, croise les bras sur le manche, repose le menton sur les poings et demeure ainsi, immobile, en arrêt, les yeux interrogeant la grand'route sur laquelle il vit décroître la chaise de poste emportant Lena.
La nuit le trouverait planté à la même place si une jeune paysanne, sa sœur, dépêchée par leur mère, ne venait le surprendre. La gamine s'est approchée de façon à ne pas être aperçue; sournoisement elle se glisse derrière lui, elle lui frappe l'épaule le plus rudement qu'elle peut. Il sursaute et ne répond que par la plainte sourde d'un malade touché à l'endroit endolori.
Alors, avec la cruelle joie d'une cadette autorisée à faire la leçon au grand frère, elle lui rabâche les doléances qu'elle entend proférer chaque jour par leur mère:
—Jan! Jan! Sois donc raisonnable.... Elle est vraiment jolie la vie que tu mènes. Penses-tu que notre pain cuise pendant que tu comptes les nuages qui passent! Depuis trois mois te voilà presque aussi fou que l'était cette paresseuse pièce qui partit avec ce soldat, son soi-disant père.... Ah! tu copies fidèlement ses lubies, à cette sorcière!... Comment tout cela va-t-il finir? Fi, Jan, à ta place je serais honteux! Notre mère garde le lit et c'est à peine si tu songes à elle. Veux-tu donc conduire la ferme à sa ruine, nous mettre tous trois sur la paille, et toi, finir à Gheel?
Sans écouter cette litanie, docile, il marche devant elle, pour regagner le logis, toujours plongé dans ses divagations, toujours taciturne....
—Hélas, cette blanche sorcière aux yeux noirs s'est vengée de nous sur le jeunebaes, gémit la maisonnée.
—Ah! que n'ai-je tué la malfaisante pecque! glapit la fermière.
Ils recourent au curé du village pour rappeler le malade à la raison.
A son tour le pasteur surprend le gars sur la butte du hêtre et lui reproche son apathie inquiétante. Comme Jan ne s'émeut pas plus de ce prêche que des giries de la famille, le pasteur s'impatiente et lui montrant le hêtre:
—Mais, malheureux garçon, tu veux donc que ta mère accomplisse sa menace et que, pour te guérir, elle abatte cet arbre de malheur!
Le jeune homme n'a fait qu'un bond, et secouant rudement le bras du prêtre:
—Abattre cet arbre! Que venez-vous de dire? Ah! que personne ne s'avise d'y toucher, car aussi vrai qu'il y a un bon Dieu, la même cognée assommerait le hêtre et le bûcheron!
Mais se repentant de cet accès de révolte, une réaction subite l'agenouillant aux pieds de son pasteur, il se débonde, se soulage comme un pénitent au confessionnal:
—Après le départ de Lena, je voulus l'oublier, oh! bien sincèrement. Hélas! la plainte du soc retournant la dure me répétait son nom. Dans la grange mes fléaux cadençaient le désolant refrain de la fileuse. Le ramage des oiseaux s'ingéniait à imiter sa voix....
Et comme le prêtre l'engage à quitter ces lieux hantés par le souvenir de la fille pâle, à partir pour Malines, à faire une retraite au séminaire.
—Jamais! s'exclame Jan, jamais je ne me résignerais à cet exil.... Vous souvenez-vous de mon voyage dans les pays wallons, de cette absence de huit jours à laquelle me condamnaient les intérêts de la ferme? Ah! vous ne saurez jamais la torture que j'endurais!
Libre de retourner au pays, chez nous, je marchais tout un jour et encore une pleine nuit, sans prendre de repos. O! le trop ineffable moment où l'odeur des brûlis me surprit, apportée par la brise matinale! Je dus m'arrêter, ma respiration s'embarrassait, je chancelai éperdu, enivré, oui, littéralement saoul. Et plus je humais l'incomparable arome, plus ma poitrine se gonflait, plus mes oreilles bourdonnaient, plus je me sentais défaillir. M'étant engagé dans le premier bois de sapins, ce fut une autre béatitude. Je tombai à genoux comme à l'église, je remerciai Dieu à haute voix—j'ai dû crier comme un fou—de m'avoir accordé cette grâce sans pareille: retrouver mon beau pays. Et le rouge soleil levant parut s'avancer vers moi pour me communier!... Croirez-vous qu'en découvrant la première touffe de bruyère je sois tombé dessus comme un affamé, et que l'ayant cueillie, avide, safre, je l'aie portée à mes lèvres. Que dis-je? je l'ai mangée avec délices, uniquement afin de rapprocher davantage de mon cœur et de mêler à mon sang la plante tant adorée!... Et, arrivé ici, ne pensez pas que je me sois rendu directement à la ferme.... Je courus d'abord reconnaître ce hêtre et ces buissons de genévriers.... Je leur parlai, je les étreignis, je les arrosai de mes larmes, comme si j'avais eu affaire à des chrétiens comme nous.... Ah! tout cela à cause d'elle.... Et c'est alors que vous me proposez de m'exiler pour six ans!... Non, mon père; jamais, jamais, jamais!»
A ce passage, Barthélemy Welaan s'arrêta et passa la main devant ses larges orbites comme pour en éloigner une mouche importune; mais oserait-il me garantir, le rude homme, que du même geste il ne cueillit pas une larme perlant à la pointe de ses cils hirsutes, comme tremble une goutte de rosée à la barbe des seigles? D'ailleurs, pourquoi nous en défendre; nous suffoquions tous et, plus encore que les autres, le blond mondain, celui que nous surnommions Fortunio. Appuyé contre la paroi, le visage caché dans ses mains, il se détournait de nous pour sangloter à son aise. Cette page amoureusement patriale exaspérait, intensifiait toutes les poignantes tendresses, les facultés aimantes contenues en nos âmes et remuait en nous des fibres que nous ne nous connaissions plus.
Le narrateur se remit le premier, et alors, presque radieux de notre émotion, radieux à la façon des vagues ensoleillées, il poursuivit, mais en consultant de moins en moins le texte original, improvisant, décrivant de mémoire, avec une exaltation augurale:
—Entretemps, la riche Monique, entièrement au bonheur d'avoir retrouvé son père, recouvrait, à Paris, les forces et la santé. Entreprise par des maîtres habiles, la jeune vachère s'était dégrossie. Bientôt elle put assister aux bals et aux réceptions. Sa robuste beauté flamande, alliée à une grâce et à un charme naïfs, en firent une des reines de la cour impériale. Jan Daelmans lui-même aurait à peine reconnu dans cette grande brune, rieuse, mutine, presque provocante, épanouie comme une rose thé, sa liliale et dolente amie d'enfance.
Mais, brusquement, la métamorphose s'arrêta et, par gradations insensibles, ce regain de santé, cette exubérance s'amortirent, cette turbulence, cette joie de vivre se calmèrent, et, dès le second hiver, son ancien penchant à la rêverie reparut, penchant discret, petits airs penchés que l'Ossiande Macpherson allait mettre à la mode et qui paraient Lena d'un nouveau montant.
Aux accords de la musique de bal, emportée dans le tourbillon de la danse, elle demeurait subitement distraite, perdait la mesure, s'arrêtait sur place. Au milieu d'un entretien aimable et frivole elle oubliait de répondre à son interlocuteur, le regardait sans le voir avec une étrange obstination, et, interpellée, rendue au sentiment du salon où elle se trouvait et des cavaliers qui lui faisaient leur cour, elle semblait se réveiller, sortir d'un rêve, choir de quelque ciel. Elle-même était la première à rire de ses évagations. Mais elle cachait la nature de ces «absences». Peut-être ne se rendait-elle pas compte des influences qui l'arrachaient à son milieu et à son nouvel entourage. Ces retours en arrière furent très vagues, très inoffensifs en commençant:
En pleine assemblée mondaine surgissait le grand hêtre ombreux, isolé dans les sablons. Ce n'étaient plus les pas cadencés des danseurs et les soupirs des archets qui faisaient frémir et vibrer le cristal des girandoles, ce n'était plus des vétérans en uniformes chamarrés qui se confondaient en révérences devant d'éblouissantes maréchales: la brise passait dans la lande, éparpillant la poudre d'or des genêts, et les bruyères frissonnaient, frileuses et parfumées.
Monique, ou plutôt Lena, revoyait-elle le hêtre et le mamelon, hantés comme ils l'étaient depuis son départ, par la figure pitoyable d'un jeune rustre qui tendait vers elle ses mains terreuses et la conjurait de ses prunelles humides? Mais plus d'une fois, au moment où un glorieux muscadin en habit bleu barbeau à boutons d'or, cravaté de dentelles, venait l'engager cérémonieusement à la danse, la fière demoiselle s'emparait de ces mains formalistes avec une avidité fiévreuse, les pressait énergiquement dans les siennes, dévisageait avec une persistance étrange le cavalier très interloqué; puis, déçue, sans s'excuser de sa méprise, le repoussait brusquement et se hâtait de quitter la fête.
De passagères et anodines qu'elles étaient, ces visions devinrent de plus en plus fréquentes et redoublèrent d'intensité. Sous cette obsession, Monique prit en horreur la vie brillante où elle s'était jetée avec une sorte de frénésie, bouda les cercles aristocratiques, s'abstint de paraître à l'Opéra et à la Comédie-Française, et rechercha, comme en son enfance, la solitude et le recueillement. A présent, elle demeurait de longues heures dans le coin le plus sombre de ses appartements où, assise à la fenêtre, ses yeux suivaient le vol des nuages chassés vers le Nord. Et ses lèvres, s'entr'ouvrant sous l'action d'une occulte puissance, murmuraient le refrain rythmique de la blanche fileuse d'autrefois.
Peu à peu sa carnation d'opulente rose thé se fondit, s'effaça pour faire place à la pâleur liliale et diaphane; ses yeux parurent de nouveau trop grands et trop noirs pour son blanc et mince visage.
Le général Van Wilghem, qui n'avait que combattu mollement les dispositions bizarres de son enfant gâtée, finit par reconnaître la gravité du mal, et sur l'avis des médecins, songea à marier sa fille avec son aide de camp, vaillant et loyal garçon qu'il chérissait à l'égal d'un fils et qui portait depuis longtemps à la fantasque héritière un amour aussi ardent et aussi inépuisable que sa bravoure.
Consultée, la jeune fille déclara à son père qu'elle n'éprouverait jamais pour ce soldat d'élite qu'une affection toute fraternelle. D'ailleurs, elle prétendait ne ressentir aucun malaise; elle ne convenait pas de la peine sourde et implacable que révélaient ses pâles couleurs.
Enfin, un jour que son père éploré était parvenu à l'émouvoir, à force de supplications, elle lui avoua, avec la pudeur d'une vierge qui trahit son secret d'amour, son désir impérieux, inéluctable, de revoir la Campine.
Le voyage, décidé sur le champ, ajourné malheureusement par les événements politiques, finit par s'accomplir. Il était grand temps: l'état de la malade empirait à vue d'œil.
Les frontières flamandes sont franchies: ils atteignent Anvers, une berline les conduit à leur nouvelle demeure, un de ces nobles et superbes hôtels de la place de Meir déserté par un patricien proscrit sous la Terreur. Au moment où la voiture s'engage dans l'allée cochère du palais, Monique jette un grand cri. Le général l'interroge avec anxiété:
—Oh! ce n'est rien, mon père.... Mes yeux ont rencontré ceux d'un mendiant, posté contre une borne, et telle était l'expression obstinée de ses regards, qu'ils me traversaient le cœur; si j'ai crié, c'est que ce pauvre ressemblait à Jan Daelmans.... Mais ce n'est pas lui, j'en suis certaine à présent....
La faiblesse et la fatigue de Monique empêchent les voyageurs de poursuivre leur voyage jusqu'en Campine. La moindre aggravation du mal la tuerait.
Le père, assis auprès de la malade, épie, l'âme ulcérée, les ravages de la consomption sur cet idéal visage.
Obstinément, la jeune fille ne sort de ses longues prostrations que pour fredonner d'une voix très douce, presque éteinte, le fatidique couplet du maréchal ferrant. Même pendant son sommeil, les syllabes mortelles persécutent ses lèvres.
—Toujours cette chanson! Elle alimente ta tristesse, chère enfant; tu m'aimes donc bien peu que tu persistes à te faire du mal.... Ah! si tu voulais!...
Et, de nouveau, son père la conjure d'épouser l'aide de camp.
—Non, je vivrai libre... je ne veux appartenir à personne.... Laisse-moi rester comme je suis ou plutôt redevenir ce que j'étais, mon père!
Il insiste. Lorsqu'ils habiteront Desschel, dans leur natale Campine, quelle jouissance pour elle, de parcourir la contrée élue, en compagnie d'un époux digne de son rang et de ses perfections... de visiter à deux le hêtre favori, les genévriers bizarres, tous ces objets qu'elle ne cesse d'évoquer et qu'elle pourra palper de ses mains ferventes!
—Oh! oui, père, que ce serait un grand bonheur! Mais le compagnon que tu me recommandes n'est pas un fils de notre Campine!... Comprendrait-il la chanson suggestive du grillon? L'ombre et les murmures des sapins ont-ils présidé aux ébats de son enfance? L'infini de la plaine et son incommensurable horizon ne sembleraient-ils pas monotones à ce nomade et capricieux enfant des monts, avide de déplacements et d'aventures....
Elle s'interrompt.
Elle a changé de couleur, son teint s'est subitement avivé, un sourire extatique s'épand sur ses lèvres frémissantes. Elle joint les mains, lève les yeux au ciel. Elle semble un de ces anges de marbre, immobiles sur les tombes; elle est blanche, elle est belle, mais sa beauté fait mal.
Quelle musique plonge la malade dans ce ravissement?
Le général prête l'oreille à son tour.
Et de la rue, sous les fenêtres, monte très distinctement jusqu'à eux le refrain hallucinant, modulé avec un accent de mélancolie et de tendresse indéfinissables par une voix d'homme jeune, un peu rauque, un peu étranglée.
Quoi, toujours cette chanson maudite! Une nouvelle dose de l'implacable poison qui lui reprend sa fille! Puis, n'est-ce pas de l'humble origine du général Van Wilghem que se moque l'impudent refrain!
Furieux, le vétéran sonne ses laquais et leur ordonne de lui amener, de gré ou de force, le maraud qui les nargue et les persécute de son abominable complainte.
Le pauvre hère que la valetaille empoigne et traîne non sans le rudoyer devant le maître, n'est autre que le mendiant loqueteux que la malade entrevit par la portière de la voiture.
En reconnaissant, non sans peine, dans cette apparition lamentable, l'ancien protecteur de sa petite Monique, la colère du général tombe brusquement; il recule consterné, presque honteux de son humeur:
—Vous, Jan Daelmans! Vous, dans cet état!... Vous, réduit à ce point!... Ah! c'est mal de ne pas avoir songé à vos amis! Que ne nous informiez-vous de votre dénuement? N'êtes-vous pas notre créancier pour la vie?
Et, s'approchant d'un meuble, il fouille dans les tiroirs: on entend bruire des pièces d'or.
De l'or à Jan Daelmans! De l'or à ce féru d'amour? Vous n'y songez pas, général! Il désirait simplement vous confesser le secret de sa vie, et dire ensuite, avant de partir pour de bon, un suprême adieu à son amie d'enfance:
Ah! général, ces insultantes largesses le chassent plus brutalement que ne pourraient le faire vos estafiers! Et Jan se traîne, le cœur brisé, vers la porte.
Mais cette crispante épreuve a vaincu les dernières hésitations de Monique. Impossible de se contraindre plus longtemps! Mue par une force surnaturelle, elle se précipite pour couper la retraite au paysan et s'affaisse devant lui en s'écriant: «Reste! Reste!..» avec un accent qui révèle au jeune homme une passion au moins aussi ardente que celle qu'il lui porte.
Cette minute ineffable le paie largement de son long purgatoire.
Le père a compris, et, pantois, sourcilleux, ne sait encore à quoi se résoudre.
Alors, entraînant son Jan, elle tombe, avec lui, aux pieds du vieux soldat, et elle le conjure avec des paroles et des accents qui réduiraient en fleuves de larmes les montagnes de granit:
—O père, pardon!... Retenez-le ou j'expire! C'était ce Jan, lui seul, toujours lui, que je voyais et que je regrettais, et que je voulais.... C'est son absence qui me tuait.... Il est mon frère, mon doux protecteur, mon bien-aimé! O Dieu, il s'en irait une seconde fois, je ne l'aurais retrouvé que pour le perdre à jamais! N'est-ce pas que vous ne voulez pas qu'il parte, mon père?... Voyez, Jan me sauve, Jan me rend la vie; donnez-le moi... donnez-le moi!...
Et, se relevant, sans attendre la réponse du père, Lena se précipite éperdue dans les bras du paysan. Le cœur sous les haillons, le cœur sous les dentelles, battent l'un contre l'autre. Des regards, comme jamais n'en échangèrent les plus violents possédés d'amour, se disent l'accablant infini de leur mutuel désir.
En les voyant accolés, haletants, oppressés, si amoureux qu'ils en râlent, si jeunes, si beaux, si émaciés, si pâles, tristes pénitents d'amour, épuisés par le plus cruel des jeûnes, le général sent fléchir son orgueil et sa volonté. Pauvres êtres! Ils sont tellement à bout de forces que s'il disait non, en ce moment, ils expireraient dans les bras l'un de l'autre.
C'en est fait. Deux larmes lentes et lourdes comme le givre qui s'égoutte des branches chenues, au premier rayon printanier, tombent lentement sur sa moustache de grognard, et, tout autre consentement lui restant dans la gorge, il ouvre des bras paternels à Jan Daelmans.
Après quelques minutes de poignant silence, Barthélemy reprit avec plus d'onction encore:
L'histoire de Jan Daelmans et de Monique Van Wilghem, cette idylle passionnée symbolise pour moi, les amours du Flamand et de la Flandre.
Un jour la Flandre candide s'enfuit au bras d'un tuteur puissant qui l'étourdit dans les fêtes, la grise de luxe, la leurre d'une apparente félicité, et rêve de l'unir au Welche. D'abord, l'appétissante et plantureuse héritière prend goût à ces distractions, à ces passe-temps frivoles, à ces déduits superficiels. Heureuse et fière de ces hommages, de ces adulations, de ce changement survenu dans son existence jusqu'alors laborieuse et guerrière, traversée de périls, pleine de luttes et d'héroïsme, la fille préférée de la Germanie semble renier son origine et son passé. Mais un jour, la chanson des terribles ferrants de Gand et de Bruges, des virils communiers, desKlauwaerts, grands tombeurs de Welches, lui remonte aux lèvres:
Hauts les bras!Chauds les fers!Francs les coups!
Elle se réveille. La nostalgie lui étreint le cœur: elle se consume en regrets et en désirs. Elle halète après son simple et rude compagnon d'enfance; il lui tarde de se régénérer dans ses viriles étreintes, de n'appartenir qu'à lui.
De son côté, l'ami féal rappelle aussi, de toute la force de ses farouches tendresses, l'inconstante et désirable créature.
En vain, pour le guérir de cet amour inextinguible, des conseillers timorés et de sang rassis ont-ils voulu le consacrer au service du Seigneur et l'arracher aux félicités profanes.
—Oublie ton ingrate Flandre, lui ont suggéré ces conseillers, tourne tes regards vers Rome. N'aie plus de Patrie en dehors de l'Église. Applique-toi cette parole évangélique: «Ma Patrie n'est pas de ce monde!»
Mais, efforts stériles! Paris n'agit pas avec plus d'influence sur la Flandre que Rome n'a d'action sur le Flamand. On a beau parler une langue étrangère autour d'elle, la parer d'ornements hybrides, l'affubler d'une toilette d'emprunt, tenter de la défigurer peu à peu, exiger d'elle le mépris de son ancienne condition, à certaines heures, de plus en plus fréquentes, la Flandre se rappelle ses travaux, ses victoires, et va jusqu'à regretter son long martyre.
Entretemps, furieux de n'avoir pu l'attacher immuablement à Rome, les conseillers du Flamand l'expulseront de son bien, le voueront au vagabondage et à la mendicité. Et seuls les pauvres gens, les braves cœurs du peuple, les humbles femmes prendront pitié du gueux flamand qui se consume d'amour pour sa Flandre!
Jusqu'au jour où elle te sera rendue, ta brune Patrie, ô mon féal garçon, mon blond Germain aux yeux bleus! Jusqu'au jour promis où, à ta vue, la Flandre aussi exposée que toi aux séductions et aux convoitises de l'étranger, la Flandre qui rompit les chaînes fleuries de la France comme tu tins en échec la Rome pontificale, jettera ce cri rédempteur: O Dieu! rends-le moi, lui seul peut me sauver!
Puisse le Ciel écouter alors cette prière et vous réunir pour jamais, ô Frère, ô Patrie!
Le vieux Welaan prononça ces derniers mots avec une exaltation prophétique. Chacun de nous ditamen, à cette patriale invocation.
Et, comme à Jan Daelmans, il me sembla que le soleil natal—mais un soleil couchant—venait de me communier....
Nous roulions péniblement dans les ornières de la route sablonneuse et apercevions depuis longtemps les écrasants corps de logis du Pénitencier, lorsque mon compagnon me désigna du bout de son fouet quelques croix de bois noir groupées au milieu de la bruyère.
—Le cimetière des colons! proféra-t-il. Et il ajouta en souriant: «Il y a douze croix. Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais une de plus.... C'est beau l'administration.
Puis redevenant grave et raccourcissant les guides: Là seulement le vagabond dort son premier bon sommeil. Les abeilles lui chantent leurs douces berceuses et la nature drape de violet—couleur adoptée pour le deuil des rois—la tombe du plus infime des mendiants!
Combien de dépouilles gueuses engraissent ce sol inculte: carcasses ravagées de routiers endurcis ou savoureuses pulpes de novices!... Pas plus que le couperet ne nombre les têtes des guillotinés, ces douze croix ne comptent les tertres qu'elles foulent en passant.... A chaque décès le fossoyeur déracine la croix du plus ancien des douze derniers morts, et en surmonte la nouvelle tombe anonyme....
Mieux que moi vous savez combien le paysan de cette contrée incline au merveilleux. Aussi les mouvements de ces croix dans la plaine ont-ils frappé son imagination. Il prétend que l'humeur nomade et réfractaire des bougres enfouis s'est communiquée, par une vertu diabolique, au signe rédempteur qui devait protéger leur guenille corporelle. C'est de leur propre gré que ces croix s'ébranleraient une à une pour rôder à travers la campagne. Croix errantes, croix en peine! Elles arpentent la lande fée comme les batteurs d'estrade et les hors la loi tournaient dans le préau, ou viraient attelés à la meule du moulin. Le paysan leur a donné ce nom suggestif: Croix Processionnaires.
Moi-même en les apercevant aux heures ambiguës, complices des mirages et des hallucinations, je les confondis bien souvent avec une compagnie de corbeaux repus, frileusement serrés l'un contre l'autre.
Cette comparaison me hanta surtout il y a trois ans, pendant une épidémie de typhus qui faillit dépeupler tout le camp des bagaudes. Dans l'infirmerie, encore plus sinistre que les autres quartiers du Dépôt, pour cette raison que les horreurs du lazaret s'y greffent sur celles de la prison, toute la truandaille, tant les vieillards que les jeunes garçons, expiraient par totales chambrées.
Là-bas, dans les sablons, les macabres défricheurs ne faisaient que fouir et tasser la terre, que planter et déplanter les arbrisseaux de la croix. Mais ils avaient beau s'évertuer, le fléau chômait encore moins et leur envoyait tombereau sur tombereau d'engrais humain. Aussi mes douze corbeaux noirs n'avaient-ils jamais été à pareille curée!
Le carnage fut même tel qu'afin de ne pas alarmer les honnêtes villageois d'alentour le directeur du Dépôt ordonna de ne plus procéder que la nuit à ces inhumations en masse.
Mais en dépit de la prévoyance administrative, les bergers noctambules, isolés dans la plaine, assistèrent à des apparitions terrifiantes:
Les Croix Processionnaires si lentes et si graves se mirent, une nuit, à courir comme des éperdues. Elles allaient tellement vite qu'elles prenaient à peine le temps d'imposer leurs mains noires sur les fosses fraîchement remuées. Elles trébuchaient contre les tertres, battaient des bras, tombaient pour rebondir aussitôt. Et leurs sournois porte-cierges, les feux follets, au lieu de les calmer et de les rallier, s'amusaient de leurs gambades et de leurs culbutes, exaspéraient leur panique en les enlaçant dans de livides spirales d'éclairs.
Aujourd'hui encore, lorsqu'on mentionne ce prodige, à la veillée, les fileuses récitent un pater et un ave pour les âmes du Purgatoire et les gars les plus résolus tirent de fiévreuses bouffées de leurs longues pipes de Hollande.
Cependant depuis que lamortalité est redevenue normale, comme disent les rapports officiels, les croix ont repris leur allure mesurée, elles se remettent à marcher lentement, résignées....
—Oui, murmurai-je à mon tour, en embrassant d'un regard presque nostalgique la plaine violette et le buisson des Croix Processionnaires; oui, rappelez-vous les vers du Dante:Tacendo e lagrimendo al passo che fanno le letane in questo mondo!
Et le Verbe s'est fait Chair
Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l'expiation.
Point d'ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces. Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les belles filles jettent leur blanc bonnet,—du moulin campé sur la butte ou la digue, regardant croître les moissons et la marée;—ni du moulin romantique, du moulin à eau des ballades, trempant ses palettes dans les cascades folles et s'éclaboussant avec un grondement de tonnerre bon enfant;—du moulin montagnard qui réduit gaves et ruisseaux en écume plus blanche que la farine. Jamais de bergamasques mitrons n'en prennent allègrement le chemin, un sac sur l'épaule; jamais de pimpantes meunières, affligées d'un meunier jaloux, n'y coquettent avec les chasse-mulets égrillards.... Non, c'est le pire moulin de Sans-Souci, car de quoi pourraient bien se soucier les patentés et inamovibles canapsas?
Je sais une horloge palpitante et convulsive, une horloge en peine comme une âme, marquant l'heure, exclusive et spéciale, à des trappistes involontaires qui firent un emploi subversif de leur temps et de leurs bras.
Mouvement de l'horloge, mouvement du moulin se confondent, battant le même tic-tac. C'est de la farine qui s'écoule dans ce sablier fatidique. Horloge et moulin ne font qu'un.
Il y a cinq ans, je vis ce moulin-horloge, et depuis, ne parviens pas à l'oublier, et depuis, mon pain pétri de farine peu suspecte a contracté une indélébile amertume de larmes et de sueur; et depuis, toutes mes heures sonnent au cadran des irréguliers, et comme une épave, je flotte à la dérive....
Je sais un moulin sinistre que desservent d'incompatibles moulants maillotés de gris terreux et de fauve comme des bêtes puantes.
N'osant les détranger, la société les étrange. Ils sont jeunes, copieux, pleins de vie, mais tarés pour le reste de leurs jours. Il n'est anabaptiste assez efficace qui leur confère une nouvelle virginité légale. Il n'existe eau lustrale assez lénitive, eau régale assez corrosive pour laver leurs stigmates. Et telle, la contagion de leurs turpitudes que leurs rédempteurs deviennent leurs complices!
Manutention unique! Meuniers contre nature, ne moulant de blé que celui de leur propre pain!
Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus meurtriers que des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me délabre....
Mon guide préjugeait-il mon impression? Il usa de précautions oratoires, recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions qu'adviendrait-il de moi?
Conformément à l'itinéraire, on monte d'abord dans les combles. Le grenier ne contient, outre la provision de céréales, qu'une manière d'auge, en forme d'entonnoir, de la contenance d'un setier, et dont la pointe s'engage, à travers le plancher, dans le corps de la machine fonctionnant en-dessous. Les meules invisibles mettent le plancher en trépidation. Il est temps de remplir la trémie lorsque cesse le ronflement souterrain. Aussi, en attendant que la mesure se soit écoulée, deux servants apathiques, affalés sur des sacs, sommeillent ou baguenaudent. Et si le brusque silence du moteur, cessant de leur chanter sa berceuse, ne les arrache pas à leur indolence, un coup frappé contre le plafond ou un juron caverneux, venant d'en bas, les rappelle en sursaut à leur office périodique.
C'était la trémie banale et anodine de tous les moulins, et les deux faîtards chargés de l'alimenter ne risquaient guère de succomber à la tâche.
A notre entrée, empressés, mais maussades, ils s'étaient mis debout et en position militaire, par respect.
Je fis la moue, ébauchai un imperceptible mouvement d'épaules voulant dire: «Peuh! le terrible moulin et les pitoyables meuniers, en vérité!»
Mon inquisitorial conducteur surprit ma pensée, et avec ce séreux et frigide sourire professionnel des gardes-malades et des geôliers:
—Doucement, cher Monsieur, n'augurez pas trop favorablement de ce préliminaire. Comme j'ai eu l'honneur de vous en avertir, le moteur de ce moulin est extrêmement particulier, je dirai même excessivement particulier.... Puissiez-vous vous familiariser aussi promptement avec les autres organes de l'appareil, avec la cause qu'avec l'effet. Notez bien que vos répulsions probables seront toutes physiques, toutes nerveuses.... Lorsque nous sortirons du laboratoire, pour peu que vous réfléchissiez au motif de cette révolte sensorielle, vous conviendrez que c'est surtout l'apparat, la mise en scène, et peut-être le symbolisme de ce travail qui rebutent et crispent vos fibres affectives.... En y regardant de plus près, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat ou plaindre un malandrin! Mirage! simple mirage, je vous assure! Illusion d'optique sentimentale! Mais nos contemporains envisagent le réel à travers une lentille grossissante, se montent le coup, nourrissent de si subtiles délicatesses, préjugés si morbides, et, appréhendant d'occultes actions dans les conjonctures les plus naturelles, deviennent plus irritables, plus chatouilleux qu'un écorché!
Pendant ce nouveau préambule, mon introducteur soulevait une trappe et nous descendions un escalier en colimaçon. Arrivés au bas, il s'arrêta encore, la main posée sur le loquet, comme pour m'accorder une dernière minute de grâce.
Puis il poussa brusquement la porte et la battit après m'avoir fait passer devant lui, pour me couper la retraite.
Nous nous trouvions dans une vaste pièce carrée, relativement basse, qu'éclairait fallacieusement un rang de quatre fenêtres offusquées par de poudreuses toiles d'araignées,—mais il y flottait encore plus de brumes que de ténèbres. D'abord j'avais écarquillé les yeux sans rien voir. Je perçus le courant d'air d'un mouvement giratoire, des ailes ou des volants passaient en me frôlant de leur haleine, j'entendis rauquer et corner une sorte de locomobile, sans suspecter le moins du monde que cette rumeur haletante, rythmique pouvait provenir d'une batterie de poitrines humaines. Puis, autour de l'arbre de couche, emboîté dans le corps du moulin, masqué par un travail de charpenterie, je distinguai une énorme roue horizontale, une lourde roue sans jantes et à dix rais. A mesure que cette masse tournait, de compacte elle devint grouillante et articulée; j'y démêlai des tronçons humains et vivants; tantôt un torse, tantôt une cuisse, maintenant une paire de mollets, aussitôt après des poings convulsés, et encore un profil, un galbe, l'attache d'un col athlétique, la rondeur d'un menton, le méplat d'une tempe, et souvent rien que le rictus d'une bouche, la grenade rouge des lèvres, l'émail d'une mâchoire, la flamme d'une prunelle. Un instant encore et ces ébauches se précisèrent, les silhouettes prirent corps, les membres épars se réunirent et me représentèrent une trentaine de garçons robustes, de fière encolure, actionnant, trois à chaque rais, la roue immense et pesante. Penchés en avant, empoignant les rais comme des bras de levier et de treuil, pesant de toute leur énergie sur le manche, ils poussaient, marchaient au pas, balançaient les hanches, la croupe levée, de l'allure moutonnière et passive d'une bête de somme. Ils rôdaient, rôdaient, sempiternellement, sans proférer une parole, mais non sans renâcler comme ces rosses aveugles qui manœuvrent des chevaux de bois et pour qui le carrousel forain représente le vestibule de la fourrière et de l'enclos d'équarrissage.
Uniformément vêtus de vestes courtes, découvrant la saillie et la rondeur du râble, leurs têtes glabres et rases coiffées d'un bonnet rond, ils viraient, pour virer encore et toujours.
Leurs cheveux soyeux ou crépus, ces cheveux d'adolescents, orgueil de leurs mères imprévoyantes, tombèrent pitoyablement sous les ciseaux affectés, en cette colonie, à la tonte des ouailles. Et, aussitôt, à les voir bretaudés et poupards, on se demande quelles Dalilas de grands chemins livrèrent ces Samsons à la rancune de notre bourgeoisie philistine?...
Pour plus de commodité, la plupart ont retroussé leurs manches et quitté leurs sabots.
Ils sont donc trente pendards charnus, trente frelampiers dans la fleur de l'âge, qui émeuvent le moulin!
Chaque fois qu'il passe devant moi, un de ces moteurs humains, toujours le même, lance à haute voix le chiffre des révolutions exécutées par l'équipe. Il est l'aiguille principale de cette horloge, l'annonciateur des minutes révolues, le timbre monotone et discord, funèbre comme un glas. Ainsi tintent les clarines aux fanons des vaches égarées et coassent les clarinettes funambulesques.
Et chaque fois qu'il braille: un... trois... sept... treize..., c'est une minute à la sinistre horloge.
Et chaque fois qu'il arrive à deux cents, c'est une heure à l'horloge de la Malchance.
Alors il se tait et s'arrête tout court. Le surveillant réveille les deux clampins du grenier. Au-dessus un sac de grain s'écroule dans la trémie.
J'ai remarqué qu'en nous jetant le chiffre de ses rotations, le compteur se détournait de notre côté et que ses partenaires, en virant, nous dévisageaient à leur tour.
Malgré le clair-obscur, la brume et la poussière, ces yeux m'ajustent et me pénètrent. Il y en a de phosphorescents et de veloutés, de mouillés comme une pelouse crépusculaire, d'aigus comme la bise de décembre. Les uns câlins et raccrocheurs évoquent le luminaire des alcôves, d'autres angoissent et fascinent ainsi qu'une lanterne de coupe-gorge. Et dans ces visages glabres, blanchis par les longues claustrations, les yeux les plus pâles, les yeux d'azur et de rosée paraissent ténébreux et nocturnes.
A mesure que le nombre des révolutions augmente, le marqueur clame d'une voix de moins en moins assurée. Et, conjointement, ses compagnons ralentissent le pas, élargissent leurs enjambées, s'arcboutent, se calent avec plus d'effort, et en s'arrêtant sur moi, les prunelles deviennent de plus en plus appelantes.
Aux derniers tours la roue gémit, s'enlise, ne démarre qu'à peine; les propulseurs piétinent sur place, marquent le pas. Ceux qui se déhanchaient et se carraient avec une certaine jactance, s'alanguissent, se relâchent. Sourires ambigus, moues veloureuses dégénèrent en une grimace de détresse.
—Deux cents!... Halte!
Un tour de plus et ils croulaient.
Trente nouveaux colons, dispos et séjournés, qui, adossés aux murs, badaudaient, bras croisés, en attendant le moment de tourner à la meule, relèvent leurs camarades exténués. Ces remplaçants se bousculent avec un empressement inconcevable. Ils se disputeraient même les places à la roue, ils se battraient pour entrer dans la coursière, si le roulement n'avait été réglé d'avance, et si des gardiens n'intervenaient dans les compétitions.
La corvée rapporte à ces bannis les quelques centimes nécessaires pour se procurer, à la cantine, le tabac et d'autres douceurs. A la fin de la semaine, ils palpent leur mouture en ces grossiers méreaux de plomb, monnaie fictive des colonies pénitentiaires.
Et voilà pourquoi, jamais en notre matériel pays, limiers de trait jappant de plaisir, frétillant de la queue, prodigues de caresses, au moment où le maraîcher brutal ou le garçon boulanger sournois les attelle sous la charrette surchargée, ne témoignèrent impatience plus fébrile et plus inattendue, que ces fils de chrétiens appelés à remplir cet office bestial.
L'état lamentable de ceux qu'ils suppléent ne les rebute pas. Et même si de nombreux relais ne guettaient l'instant de s'atteler à la machine, à peine relevés de corvée, leurs frères rendus, à bout de forces, retourneraient avidement à ce supplice rémunérateur.
Remontée après chaque heure, l'horloge se remet en mouvement avec une intrépidité nouvelle, les aiguilles fraîches évoluent sans accroc, les barres craquent sous les poignes affermies, les pieds se lèvent et retombent en cadence, la voix du nouveau marqueur, le timbre de l'horloge résonne plus franchement.
Mais, peu à peu, la gorge du compteur se resserre et se voile, l'impulsion se ralentit, les visages épanouis se contractent; je vois des gouttelettes sourdre à leurs fronts, les muscles se bandent moins facilement, la respiration s'embarrasse, les yeux affleurent aux orbites et les têtes penchent vers les croupes qui les précèdent.
Quelques tours après, les corps charnus fument comme des chevaux de labour et se noient dans leurs propres effluves. Une troublante vapeur d'étuve et de chambrée sature le manège. Le crissement des dents, le anhèlement des poitrines couvre le ronron félin des meules. La psalmodie du compteur n'est plus qu'un râle....
Combien nombrai-je de fois deux cents tours, combien s'écoulèrent de ces heures excentriques, combien de fois les moteurs rompus, écartelés, firent-ils place à des organes nouveaux? J'ignore aussi bien la somme des voix sonores et cuivrées que fêla cette horloge patibulaire!
Et cette procession de physionomies qui me sourirent moitié sardoniques, moitié filiales, qui m'implorèrent en se dirigeant obstinément de mon côté, qui repassèrent chacune deux cents fois, toujours plus pressantes et plus pitoyables, avant de se dissiper,—dans quels limbes—- inexaucées!
Sans cesse se reformaient d'autres cortèges de patients, et les nouveaux venus rappelaient, sans les répéter, leurs obsédants prédécesseurs.
A chaque relais, je regrettais ceux qui ne défileraient plus, et pourtant, à peine les fraîches recrues s'étaient-elles mises en marche que je ne vivais plus que par elles et me suspendais à leurs mouvements!
Pupilles dilatées où alternèrent tant de lumière et tant de nuit! Regards inconciliables qui désarmèrent et s'attendrirent peu à peu! Sueur plus lamentable que des larmes de vierges! Fluide des aberrations majeures!...
Aux approches du deux centième tour, les meules cessant de broyer le grain semblaient se retourner contre leurs moteurs, et moudre, et mordre avec la rancune de la matière électrisée, cette chaude et copieuse levée humaine!
Mais le moulin avait beau réduire et fouler ses moulants, la liste en était inépuisable. Il y avait toujours des ressorts et des mouvements de rechange.
Je restai sur place, ne pouvant, ne voulant bouger, me remettant à compter à chaque nouvelle réparation, les deux cents minutes de l'heure abominable.
Et lorsque la voix du marqueur s'étranglait, que la buée s'épaississait jusqu'à me dérober les formes de ces patients bien-aimés, je souffrais, m'épuisais, me fondais comme eux.
La langueur de ces jeunes corps descendait dans mes reins, le long de mes vertèbres, ces yeux vidaient mes os, pompaient ma moelle, ces bouches aspiraient mon reste de souffle, ces regards conjurateurs m'avaient imprégné de leur détresse, ces lèvres jaculatoires m'enduisaient de leurs tièdes et poignantes implorations, les effluves de cette adolescence déchue, me damnaient, me réprouvaient avec elle. A quelles extrémités m'aurait entraîné ce vertige? Leur rédempteur deviendrait leur complice....
Quand mon guide, effrayé de mon mutisme et de mon inertie, me signifia que les ateliers se fermaient et m'arracha, presque de force, à cette dissolvante atmosphère, j'étais plus ivre qu'après une valse effrénée, j'avais vieilli d'au moins dix ans et je ne sais quelle force, quelle énergie, quelle sève j'avais dilapidées, quelle portion de mon être avaient neutralisée ces patients et s'était éventée à leur approche.
Un immense dégoût m'avait pris de tout autre milieu et de tout autre temps. Le soleil m'offusqua, je trouvai la liberté superflue, et même la vie....
Désormais, nul exorcisme ne serait assez puissant pour combler le vide universel.
Je sais un moulin broyant le pain de l'infamie, je sais une horloge aux rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés comme un spasme. Horloge et moulin ne font qu'un.
Le moulin-horloge marque une heure exclusive à des trappistes involontaires, les honnêtes gens diront à la plus abjecte des peautrailles.
C'est à Merxplas, là-bas, tout au fond de la Campine.... On les a parqués et numérotés, ils sont plus de deux mille....
Et depuis ma confrontation avec ce mirifique phénomène du moulin-horloge, mon pain a contracté une amertume indélébile, et quoi que j'entreprenne, toutes mes heures sonnent au cadran de la malchance.
A Monsieur Oscar Wilde,au Poète et au Martyr Païen,torturé au nom de laJustice et de la Vertu Protestantes.
Jacques la Veine, le loyal bougre, pensionnaire périodique du Pénitencier, venait d'y reprendre ses quartiers d'hiver.
Pour la cinquantième fois, les portes du Dépôt s'étaient refermées sur lui.
A cette occasion les camarades, vieux chevaux de retour ou vagabonds en fleur et novices, lui donnaient une petite fête au chauffoir, à l'heure de la récréation, oui une vraie fête d'anniversaire, intime et attendrie comme des noces d'or.
Quand j'appelle vieux chevaux de retour une partie des pensionnaires de cet asile, ce n'est qu'une manière de parler, car beaucoup de récidivistes, comptant comme ce jubilaire de l'écrou une série de flétrissures juridiques, dépassaient à peine la trentième année. S'il y en avait d'aussi avariés et débiles que des fêtards de la haute, par contre il s'en campait d'autres attestant la salubrité de cette vie de rentiers sans rentes et de travailleurs des besognes fallacieuses, des métiers chimériques. Ils l'emportaient même en nombre dans cette assemblée sur les marmiteux et les valétudinaires, ces vigoureux et florissants garçons de génie, amis de la sainte paresse ou des passe-temps inutiles mais ingénieux; goulus ou friands mangeurs de fruits défendus, pour la plupart très respectueux, toutefois, des faiblesses et des candeurs, incapables de flétrir une fleur, de ravir un nid ou d'abuser d'un enfant; poètes en action, humanité de luxe, ne prenant conseil que de leur conscience et se résignant pour l'amour des beaux gestes et des affirmations catégoriques aux traques, aux ligottages, aux mises à l'ombre, parfois aux lents supplices.
Toutes les irrégularités voisinaient et fraternisaient cette après-midi dans le morne chauffoir, l'ancienne chapelle du château féodal. Les fenêtres murées jusqu'à hauteur de l'ogive y entretenaient à peine une avare lumière de crypte. Il n'était que quatre heures et les clairons des soldats n'avaient pas encore annoncé l'approche du dernier convoi quotidien de pieds poudreux; mais novembre consommait son œuvre tuberculaire, il bruinait et les aiguilles d'une pluie froide arrachaient comme des gouttelettes de sang roux au jour prêt à défailir.
Toutefois il faisait encore plus gris et plus humide au dedans malgré le rougeoiment d'un poêle de fonte qui parodiait au milieu des halenées lourdes, des évaporations de sueur et des nuages d'âcre fumée, le morose coucher du soleil sanguinolant derrière les squelettes de la futaie, parmi les brouillards et les frimas.
A la faveur de ce clair-obscur et pour peu que le spectateur se fût habitué à cette atmosphère aussi irritante pour sa gorge que pour ses yeux, il aurait, peu à peu, démélé une trentaine de silhouettes humaines, uniformément vêtues d'une livrée dont la couleur s'assortissait à la gamme fauve et grisâtre de la saison et du milieu.
Jacques la Veine avait pris place avec ses pairs, sur un des quatre bancs disposés autour du poêle. Depuis quelque temps ces anciens faisaient assaut de cynisme et lançaient, entre deux bouffées ou deux jets de salive quelque aphorisme subversif ou quelque énorme gravelure. Derrière, en plusieurs cercles concentriques, se pressaient les derniers venus et les novices, les béjaunes de cette université de la joie et du libre vouloir; gamins à l'âme puérile quoique de chair perverse, espiègles comme des chats et parfois irritables et torves comme des boule-dogues. Les uns, insidieux et câlins, passaient le bras autour du cou d'un camarade ou, sous prétexte de se rapprocher de leurs maîtres et de ne rien perdre de la bonne parole, ils reposaient le menton sur son épaule, et des joues à peine duvetées se frôlaient et des chuchottements, des trémoussades, des risettes, aggravaient encore d'un commentaire chatouilleur les maximes flattant ces oreilles tendues avec trop de complaisance. La plupart de ces mauvais garçons avaient la pipe aux dents. Lorsqu'ils aspiraient la fumée, le tabac embrasé illuminait ces visages glabres et ambigus d'une rougeur fugace, grâce à laquelle le profane introduit dans ce repaire légal, dans cette caverne de tolérance, aurait été frappé par la beauté navrante de ces yeux, le pli philosophique de ces bouches, le peu de stigmates affligeant ces figures dites patibulaires.
Sans doute même en cette chagrine vesprée d'automne il devait faire plus sain, plus normal au dehors, mais quiconque eût eu l'âme amertumée ou aveulie par l'existence symétrique et la platitude des gestes de la vie permise se fût complu quelques instants en cette réunion de tempéraments effrénés et d'originaux sans vergogne et eût savouré à part lui et en cachette les rites de cette franc-maçonnerie un peu en dehors, mais si spontanée et si cordiale. Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules eût même été déconcerté sinon converti par la solidarité régnant dans ce camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où tous les éléments du chœur soutiennent la même note d'ordre, quoique dans différents registres, d'octave à octave, ou grêle ou austère, ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste partisan du règne des repus et peut-être eût-il perçu quelque présage de l'amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement comme des lèvres!
C'était donc fête au chauffoir. Avec les méreaux du supplément de salaire obtenu en turbinant sur les rais du moulin-horloge, les camarades avaient trinqué l'après-midi à la santé du héros, en buvant la tisane vaguement houblonnée, la diurétique cervoise débitée à la cantine. Puis ils avaient présenté au jubilaire une pipe décorative, fleurie comme la casquette d'un «tireur au sort», que tous se disputaient l'honneur de bourrer et de rallumer chaque fois que le donataire attendri en secouait le culot.
Comme l'assaut des énormités, qui avait longtemps diverti la galerie, commençait à languir: «Quel dommage, proféra l'un des argoulets assis au banc d'honneur près du feu, que Schrabadans soit précisément en liberté, il nous aurait improvisé quelques couplets en l'honneur de Jacques la Veine!»
Et il fredonna, en commençant à bâiller:
Et la neige est si noireQue les corbeaux sont blancs...
—Il y a mieux, dit un autre en appliquant familièrement la main sur la bouche du bâilleur. Employons encore les deux heures qui nous restent avant le coucher à raconter chacun la mésaventure qui nous a brouillés pour toujours avec les familiaux, les patriotards et les cagots....
—Oui, oui, ratifia le premier motionnaire, jouons au tribunal et c'est toi qui nous jugeras, toi, la Veine!
Il va sans dire que ce sobriquet de la Veine avait été donné par ironie au fieffé traîneur de routes. Son histoire était celle d'un déclassé et d'un réfractaire par principe et par conviction.
Avantagé à sa naissance sous tous les rapports matériels, au spectacle du misérable lot réservé à tant d'êtres qui les valaient bien lui et sa famille, il avait pris en dégoût sa situation privilégiée et éprouvé comme une nostalgie de déchéance. Intelligent, après avoir appris toutes choses qui sont dans les livres et pratiqué tour à tour comme avocat, ingénieur et médecin, il s'avisa de devenir universel par l'altruisme, de vivre plus encore par le cœur que par la science et l'esprit. Et, coup sur coup, en possession de sa fortune, il l'employa à doter des hospices, à rendre des pêcheurs propriétaires de leurs barques, à adopter et à choyer des enfants ramassés dans les rues. Naturellement ses héritiers, qu'il n'aurait frustrés pourtant que d'un superflu minime, conçurent d'âpres inquiétudes devant ces dispendieuses charités. Sa famille lui imposa d'abord un conseil judiciaire, puis, pour plus de sûreté, elle l'enferma dans une maison de fous. Pendant sa «collocation» ces dignes consanguins gérèrent si prodigalement sa fortune qu'il ne lui resta bientôt plus un sou. N'ayant plus aucun intérêt à le séquestrer et le sachant trop indulgent pour leur demander des comptes, les voleurs le firent relâcher. Loin de leur en vouloir, le bonhomme se réjouit presque de l'occasion qu'ils lui ménageaient de descendre, en égal, auprès de ceux qu'il ne pouvait plus aider et protéger que de son amour.
Depuis, il vagabonda, apostolique, prêchant l'amour, la vie libre, la tolérance, la compréhension. Et il prédisait des temps nouveaux, sans lois, sans gendarmes, sans soldats et sans prêtres, sans tous ces obstacles impies, apportés à l'expansion naturelle et particulière de chaque être.
La foule riait aux discours de ce maniaque. Les sages hochaient la tête, les enfants lui jetaient des pierres, même les humbles avec lesquels il s'humiliait en se faisant plus dénué qu'eux-mêmes, doutaient de sa parole évangélique et souriaient avec compassion; et ce n'était vraiment que tout au bas, chez la populace, chez les prétendus vauriens qu'il se faisait comprendre et qu'il recrutait des prosélytes. Ceux-là lui avaient appris à vivre de peu et souvent de rien, à se loger dans les fours à briques, sous les arches des ponts, et, à défaut de tout autre asile, à leur suite, il échouait au seuil du pénitencier.
Tous les truands savaient son histoire, aussi le dispensèrent-ils de la redire aujourd'hui, et l'avaient-ils appelé à écouter et à juger les autres.
Le premier qui parla était un forgeron solide et noueux, mais couturé de noires cicatrices et de traces d'escarres à la façon de ces chênes impérissables qui ont plusieurs fois tenté et affronté la foudre:
—Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, dit-il, je pris au sérieux leurs histoires de code et de catéchisme, je croyais en la justice divine et j'observais la loi prétenduement humaine, en toute occasion j'implorais le bon Dieu, j'espérais en son paradis, et arrosant mon pain de sueur et parfois de larmes, je martelais en conscience.... La nuit très civique et souvent ivre, avec ma femme je travaillais pour la population de la patrie.
Insensé, en une seconde de plaisir, je créais des parias et des misérables; sans perspective d'un avenir meilleur j'infligeais à d'autres une vie qui serait peut-être encore plus précaire que la mienne. Les bons apôtres m'y encourageaient en me faisant entrevoir que mon septième garçon serait la filleul d'un Roi.... En attendant tous les ans je ne gagnais que le même salaire: la multiplication des pains n'accompagnait pas celle des enfants. Parfois le chômage et la maladie s'alliaient pour me punir de mon imprévoyance. Les jours où la faim me taquinait, je tapais encore plus fort sur l'enclume. Mais s'il n'y avait eu que moi à devoir jeûner! Au cœur d'un de ces hivers plus froids et plus implacables que l'âme du mauvais riche, la ménagère exténuée de privations tomba malade, les enfants s'alitèrent à leur tour: je me roidissais et battis plus rageusement encore du marteau pour ne pas entendre leurs gémissements, puis leur râle.... Et en effet bientôt il se fit un silence complet dans mon galetas et dans la forge.... J'étais seul.... Alors je passai mon outil à travers la vitrine d'un changeur et j'en assommai une sébille ruisselante de pièces d'or. Les juges ne m'infligèrent que cinq mois de prison.... Des liseurs de journaux pleurèrent au récit de mes épreuves. Cela n'empêche que lorsque je fus élargi personne n'osa faire accueil et donner du travail au repris de justice.... Les honnêtes ouvriers, ceux de ma caste, se détournaient de moi, et l'esprit de concurrence se greffant sur leur stupide sentiment d'honneur, d'aucuns dénoncèrent même ma prétendue tare à celui qui m'employait et le sommèrent de me congédier.... Ce qu'il fit.... Du travail, je n'en trouve plus que dans les prisons.... Au dehors, je vis seul, je rôde, je mendie, et si cela ne suffit pas pour me permettre de subsister, je vole.... Je me réjouis de la disparition des miens; ils ne souffrent plus; la mort a défait mon œuvre mauvaise: mes filles ne deviendront point des prostituées, ni mes fils des soldats!
Un grondement approbateur courut dans l'assemblée.
—Tu tiras une sage conclusion de ton ilotisme, lui dit le juge. Avant les temps meilleurs, les misérables devraient s'abstenir de créer de la chair à canons et de la viande à lupanars.... A ton tour, hé, toi, le maçon?
Celui-ci, un blondin mafflu et râblé, préluda à son récit par ce professionnel hochement d'épaules de l'homme qui a longtemps charrié sur les omoplates le panier aux briques et l'oiseau surchargé de mortier.
—Voici.... En me dandinant, souvent une fleur ou une chanson à la bouche, je gâchais gaîment le plâtre au village natal, me réjouissant des blanches vapeurs de la chaux presque autant que l'enfant de chœur des nuages parfumés qu'il arrache aux encensoirs. Puis d'apprenti, je passai compagnon.... Je me rappelle certaine réfection du clocher. A califourchon sur le coq et narguant les vertiges, je regardais sous mes pieds les toits rouges et les chaumes, les drèves et les champs. Et je sifflais de si bon cœur que l'essaim des corneilles venait tournoyer autour de moi, ou bien je tirais de ma truelle des sons argentins comme ceux de l'angelus.... Oh! que l'on respirait aisément là-haut! Le dimanche qui suivit l'achèvement de ce travail, avec le pourboire qui nous avait été octroyé par les fabriciens, en compagnie de quelques gars du même chantier, je lampai copieusement et même plus que de coutume, si bien que par extraordinaire le houblon guilleret et réconfortant m'alourdit le sang et la fantaisie. Vers le soir, nous allions même nous retirer moroses et comme oppressés par le calme trop grand de cette soirée de paresse, embarrassés de nos membres oisifs et de notre chair, et de nos humeurs, quand un couple d'amoureux de la ville entra dans le cabaret où nous étions attablés. La donzelle fit la coquette et nous provoqua des yeux; tandis que son cavalier nous narguait par son langage pincé, sa jactance, ses fadaises et tous ses grands airs de calicot endimanché. Lorsqu'ils sortirent, nous quatre de les rattraper sur la route, à l'écart du village, et là, sommation à la belle de choisir l'un de nous. Elle prétendit n'avoir voulu que rire, mais nous ne l'entendions pas ainsi.... Nous jouions franc jeu, nous autres; ou bien elle se donnerait sous nos yeux à son galant, ce qui nous prouverait la sincérité de ses préférences, ou bien elle lui donnerait un suppléant. A cette proposition raisonnable, son prétendu coq s'enfuit. Elle cria, mordit, et ma foi nous enragea si bien qu'au lieu d'un seul mâle, tous lui passèrent dessus, moi le premier; puis j'aidai à la maintenir pour faciliter la besogne aux autres. La belle, instiguée plus tard par son lymphatique faquin, eut l'injustice et le mauvais goût de se plaindre. Conséquence: tout le beau temps de ma jeunesse en prison; et plus tard, comme pour mon camarade le forgeron, la vie du paria et du suspect, la vie du traîne-les-routes et du batteur de pavé!
Hourrah! fit la galerie en se trémoussant, les polissons affriolés claquant des lèvres et s'allongeant de grands coups de coudes dans les reins ou de sonores claques sur les fesses. Hourrah!
—Oui, ratifia le juge, quoique je déplore la violence, l'abus de la force, ta faute fut certes vénielle. La femelle vous avait provoqués; en jouant avec le feu, elle se brûla, voilà tout! La mijaurée eut en somme mauvaise grâce à vous livrer aux tribunaux. Au fond elle ne dut pas vous en vouloir de l'avoir servie un peu plus copieusement que les autres jours!
Et toi, l'aiguilleur, conte-nous ton premier écart; comment as-tu fait pour dérailler jusqu'ici?
—L'amour me perdit.... A dix-neuf ans j'étais un mélancolique et administratif garde-barrière, posté des heures durant, aux confins de la ville, et voyant passer et repasser les trains; condamné à l'isolement, à la vigilance et à l'exactitude. J'étais jeune et j'enviais les couples prenant leur vol vers la campagne, et s'en revenant, pâmés et langoureux de la promenade, de la danse et du reste.... D'intervalle en intervalle j'embouchais ma corne pour signaler l'approche des trains. Il y avait des soirs ou j'étais saisi moi-même par l'accent de détresse qui passait dans mon instrument; j'avais l'air parfois d'appeler au secours, ou d'autres fois, de me râler d'amour comme les cerfs qui brâment à la vesprée dans les forêts de mon pays des Ardennes. J'aurais voulu fuir, m'en aller, loin de ce morne paysage faubourien, auquel, sous les tons cuivreux et enfumés des méchants ciels d'équinoxe, ma fanfare semblait prêter un deuil et un sinistre de plus. Et chaque soir je cornais plus lamentable. Qui vint à mon secours? Une soubrette trop compatissante qui rôdait souvent par là. Mes yeux bruns et pailletés de cristal quand elle m'eut dévisagé quelques fois, lui continuèrent-ils la sorcellerie de ma musique? Une nuit sur deux mots échangés, elle se rendit dans ma logette et ses lèvres ne se détachant plus des miennes, remplacèrent à celles-ci la saveur vert-de-grisée du cuivre par les baumes et les framboises des baisers. Et comme je défaillais, un coup de clairon m'avertit du passage à niveau voisin; je n'eus pas le temps d'emboucher l'instrument et de courir fermer la claire-voie: le train passa écrabouillant un vieux couple lamentable.... Les chefs ne se contentèrent pas de me chasser, je subis encore la prison. Au sortir de ma captivité, durant laquelle je ne cessai de chérir la cause de mon malheur, je courus à la recherche de la belle; mais je ne la revis plus jamais; elle disparut sans retour.... Puis pour la rappeler je ne possédais plus la fanfare si dolente dans la nuit; cette fanfare presque si triste que celle qui vient de nous avertir de l'arrivée de nos nouveaux compagnons....
Ils sont nombreux encore les récits: tous accidents, méprises, faux départs; malchances et maladresses, impulsions, foucades équipées de mauvaises têtes, bévues commises par des adolescents, des bayeurs et des effarés, des criminels candides et débonnaires, coupables sans le savoir, viciés mais non vicieux, ne comprenant rien au code et à la morale et voulant vivre ingénuement à leur guise, dans un monde tel qu'ils le sentent et le comprennent. Pauvres moucherons butineurs folâtrant dans les rais du soleil et se débattant l'instant d'après dans les filets des araignées!
Et lorsque le narrateur a fini de parler, court un frisson de commisération, un remous de solidarité. Il faudrait les voir se rengorger tous, altérés de prouesses, avec du défi et de la révolte plein les yeux. Parfois, pour mieux manifester leur enthousiasme, ils nouent une sarabande furieuse, les mains se cherchent et se broient, les pieds trépignent, tandis que le juge absout et félicite le prétendu pestiféré.
—Et toi, l'aristo, comment débuta ton casier judiciaire?
En ces termes, Jacques la Veine interpelle un grand trentenaire aux mains blanches de gratte-papier, qui se cache derrière une colonne, et qui se flatte d'échapper à cette mise sur la sellette. Au surplus, absorbé dans une méditation exclusive, c'est à peine s'il a entendu les confidences des autres. Pour l'avertir que son tour est arrivé il faut que ses voisins le secouent. Il balbutie effaré comme un dormeur qui se réveille. Ensuite, apprenant ce qu'on veut de lui, il se recueille. «Eh bien, soit.... Vous comprendrez peut-être.... Et sinon, tant pis!»
Sa voix rauque s'éclaircit, son émotion tourne en éloquence, il s'exalte à mesure qu'il lève les vannes de son cœur:
—...«O moi, je suis l'amoureux maudit, né sous le signe d'Uranie. Si l'amant de la femme passe souvent par des alternatives d'espoir et de découragement, de communion et de méconnaissance, de torture et de volupté, que dire des affres indicibles que je ne cessai de traverser, comment vous représenter ce vide offert à l'infini de mes postulations, ce fiel versé à mes lèvres altérées? Car moi je n'eus pas ou du moins longtemps je ne me crus point le droit de me plaindre devant la généralité des hommes!
Enfant, au collège, mes camaraderies contractèrent toute la vivacité et la mélancolie du plus tendre des sentiments. Aux baignades la nudité frileuse de mes compagnons m'induisait en de troublantes extases. En dessinant d'après l'antique je goûtai les nobles académies masculines; païen je ne découvrais pas de vertu sans la revêtir des harmonieuses formes d'un athlète, d'un héros adolescent ou d'un jeune dieu, et j'accordais voluptueusement les rêves et les aspirations de mon âme à l'hymne de la chair gymnique. En même temps je trouvai coqs et faisans plus beaux que leurs poules, tigres et lions plus prestigieux que lionnes et tigresses!... Comme mes maîtres inquiets devant mes naïves professions de goût me prémunissaient paternellement contre les écarts de ma sincérité, je consentis à taire et à dissimuler mes prédilections déréglées, je tentai même d'en imposer à mes yeux et à mes autres sens, je me broyai le cœur et la chair à les persuader de leurs méprises et de l'aberration de leurs sympathies, mais rien n'y fit, ils regimbaient à la raison de tout le monde, et, lorsque j'entrai dans la vie sociale, malgré l'opprobre pesant sur ceux de ma race, malgré la tyrannie du préjugé, malgré la presque unanimité des moralistes fulminant l'interdit contre quiconque blasphème la suprématie esthétique de la femme, je m'opiniâtrai, fanatique et farouche, à n'accepter que le témoignage de ma propre conscience. Mon génie me donnait raison contre toutes les consignes et tous les mots d'ordre moraux. Honni, ulcéré dans mes opinions intimes, sans cesse mis au défi, fort d'ailleurs de mon honnêteté absolue, j'en vins non seulement à mépriser leurs anathèmes, mais encore à m'en enorgueillir. Puis je savais par mes lectures,—ces lectures qui étaient ma consolation mais souvent aussi un achoppement,—que des sages, des artistes, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle.