UUNmoment après, la table et le buffet s'arrangent, se chargent de tous les apprêts de notre régal; les fruits et les confitures étaient de l'espèce la plus rare, la plus savoureuse et de la plus belle apparence. La porcelaine employée au service et sur le buffet était du Japon. La petite chienne faisait milletours dans la salle, mille courbettes autour de moi, comme pour hâter le travail et me demander si j'étais satisfait.
«Fort bien, Biondetta, lui dis-je; prenez un habit de livrée, et allez dire à ces messieurs qui sont près d'ici que je les attends, et qu'ils sont servis.»
A peine avais-je détourné un instant mes regards, je vois sortir un page à ma livrée, lestement vêtu, tenant un flambeau allumé; peu après, il revint conduisantsur ses pas mon camarade le Flamand et ses deux amis.
Préparés à quelque chose d'extraordinaire par l'arrivée et le compliment du page, ils ne l'étaient pas au changement qui s'était fait dans l'endroit où ils m'avaient laissé. Si je n'eusse pas eu la tête occupée, je me serais plus amusé de leur surprise; elle éclata par leur cri, se manifesta par l'altération de leurs traits et par leurs attitudes.
«Messieurs, leur dis-je, vous avez fait beaucoup de chemin pour l'amour de moi, il nous en reste à faire pour regagner Naples: j'ai pensé que ce petit régal ne vous désobligerait pas, et que vous voudriez bien excuser le peu de choix et le défaut d'abondance en faveur de l'impromptu.»
Mon aisance les déconcerta plus encore que le changement de la scène et la vue de l'élégante collation à laquelle ils se voyaient invités. Je m'en aperçus, et résolus de terminer bientôt une aventure dont intérieurement je me défiais; je voulus en tirer tout le parti possible, en forçant même la gaieté qui fait le fond de mon caractère.
Je les pressai de se mettre à table; le page avançait les siéges avec une promptitude merveilleuse. Nous étions assis; j'avais rempli les verres, distribuédes fruits; ma bouche seule s'ouvrait pour parler et manger, les autres restaient béantes; cependant je les engageai à entamer les fruits, ma confiance les détermina. Je porte la santé de la plus jolie courtisane de Naples; nous la buvons. Je parle d'un opéra nouveau, d'uneimprovisatriceromaine arrivée depuis peu, et dont les talents font du bruit à la cour. Je reviens sur les talents agréables, la musique, la sculpture; et par occasion je les fais convenir de la beauté de quelques marbres qui font l'ornement du salon. Une bouteille se vide, et est remplacée par une meilleure. Le page se multiplie, et le service ne languit pas un instant. Je jette l'œil sur lui à la dérobée: figurez-vous l'Amour en trousse de page; mes compagnons d'aventure le lorgnaientde leur côté d'un air où se peignaient la surprise, le plaisir et l'inquiétude. La monotonie de cette situation me déplut; je vis qu'il était temps de la rompre. «Biondetto, dis-je au page, la signora Fiorentina m'a promis de me donner un instant; voyez si elle ne serait point arrivée.» Biondetto sort de l'appartement.
Mes hôtes n'avaient point encore eu le temps de s'étonner de la bizarrerie du message, qu'une porte du salon s'ouvre, et Fiorentina entre tenant sa harpe; elle était dans un déshabillé étoffé et modeste, un chapeau de voyage et un crêpe très-clair sur les yeux; elle pose sa harpe à côté d'elle, salue avec aisance, avec grâce: «Seigneur don Alvare, dit-elle, je n'étais pas prévenue que vous eussiez compagnie; je ne me serais point présentée vêtue comme je suis; ces messieurs voudront bien excuser une voyageuse.»
Elle s'assied, et nous lui offrons à l'envi les reliefs de notre petit festin, auxquels elle touche par complaisance.
«Quoi! madame, lui dis-je, vous ne faites que passer par Naples? On ne saurait vous y retenir?
—Un engagement déjà ancien m'y force, seigneur; on a eu des bontés pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de revenir, et j'ai touché des arrhes: sans cela, je n'aurais pu me refuser aux avantages que m'offrait ici la cour, et à l'espoir de mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son goût au-dessus de toute celle d'Italie.»
Les deux Napolitains se courbent pour répondre à l'éloge, saisis par la vérité de la scène au point de se frotter les yeux. Je pressai la virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle était enrhumée, fatiguée; elle craignait avec justice de déchoir dans notre opinion. Enfin, elle se détermina à exécuter un récitatifobligéet une ariette pathétique qui terminaient le troisième acte de l'opéra dans lequel elle devait débuter.
Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée, tout à la fois blanche et purpurine, dont les doigts insensiblement arrondis par lebout étaient terminés par un ongle dont la forme et la grâce étaient inconcevables: nous étions tous surpris, nous croyions être au plus délicieux concert.
La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'âme, plus d'expression: on ne saurait rendre plus, en chargeant moins. J'étais ému jusqu'au fond du cœur, et j'oubliais presque que j'étais le créateur du charme qui me ravissait.
La cantatrice m'adressait les expressions tendres de son récit et de son chant. Le feu de ses regards perçait à travers le voile; il était d'un pénétrant, d'une douceur inconcevables; ces yeux ne m'étaient pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me les laissait apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de la taille se faisaient beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de page.
Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive pour nous donner lieu d'admirer la diversité de ses talents.
«Non, répondit-elle; je m'en acquitterais mal dans la disposition d'âme où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage, elle est voilée. Vous êtes prévenus que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a conduite, je suis à ses ordres; je vous demande en grâce d'agréer mes excuses, et de me permettre de me retirer.» En disant cela elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains, et, après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'était introduite, je rejoins la compagnie.
Je devais avoir inspiré de la gaieté, et je voyais de la contrainte dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avais trouvé délicieux, il m'avait rendu mes forces, maprésence d'esprit; je doublai la dose. Comme l'heure s'avançait, je dis à mon page, qui s'était remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma voiture. Biondetto sort sur-le-champ, va remplir mes ordres. «Vous avez ici un équipage? me dit Soberano.
—Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, et j'ai imaginé que si notre partie se prolongeait, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un coup, nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin.»
Ma phrase n'était pas achevée, que le page rentre suivi de deux grands estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. «Seigneur don Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont entourés.» Nous nous levons; Biondetto et les estafiers nous précèdent; on marche.
Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases et des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvait seul à côté de moi, me serra la main. «Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera cher.
—Ami, répliquai-je, je suis très-heureux s'ilvous a fait plaisir; je vous le donne pour ce qu'il me coûte.»
Nous arrivons à la voiture; nous trouvons deux autres estafiers, un cocher, un postillon, une voiture de campagne à mes ordres, aussi commode qu'on eût pu la désirer. J'en fais les honneurs, et nous prenons légèrement le chemin de Naples.
NNOUSgardâmes quelque temps le silence; enfin un des amis de Soberano le rompt. «Je ne vous demande point votre secret, Alvare; mais il faut que vous ayez fait des conventions singulières; jamais personne ne fut servi comme vous l'êtes; et depuis quarante ans que je travaille, je n'ai pas obtenu le quart des complaisancesque l'on vient d'avoir pour vous dans une soirée. Je ne parle pas de la plus céleste vision qu'il soit possible d'avoir, tandis que l'on afflige nos yeux plus souvent que l'on ne songe à les réjouir; enfin, vous savez vos affaires; vous êtes jeune; à votre âge on désire trop pour se laisser le temps de réfléchir, et on précipite ses jouissances.»
Bernadillo, c'était le nom de cet homme, s'écoutait en parlant, et me donnait le temps de penser à ma réponse.
«J'ignore, lui répliquai-je, par où j'ai pu m'attirer des faveurs distinguées; j'augure qu'elles seront très-courtes, et ma consolation sera de les avoir toutes partagées avec de bons amis.» On vit que je me tenais sur la réserve, et la conversation tomba.
Cependant le silence amena la réflexion: je me rappelai ce que j'avais fait et vu; je comparai les discours de Soberano et de Bernadillo, et conclus que je venais de sortir du plus mauvais pas dans lequel une curiosité vaine et la témérité eussent jamais engagé un homme de ma sorte. Je ne manquais pas d'instruction; j'avais été élevé jusqu'à treize ans sous les yeux de don Bernardo Maravillas, mon père, gentilhomme sans reproche, et par doña Mencia, ma mère, la femme la plus religieuse, laplus respectable qui fût dans l'Estrémadure. «O ma mère! disais-je, que penseriez-vous de votre fils si vous l'aviez vu, si vous le voyiez encore? Mais ceci ne durera pas, je m'en donne parole.»
Cependant la voiture arrivait à Naples. Je reconduisis chez eux les amis de Soberano. Lui et moi revînmes à notre quartier. Le brillant de mon équipage éblouit un peu la garde devant laquelle nous passâmes en revue, mais les grâces de Biondetto, qui était sur le devant du carrosse, frappèrent encore davantage les spectateurs.
Le page congédie la voiture et la livrée, prend un flambeau de la main des estafiers, et traverse les casernes pour me conduire à mon appartement. Mon valet de chambre, encore plus étonné que lesautres, voulait parler pour me demander des nouvelles du nouveau train dont je venais de faire la montre. «C'en est assez, Carle, lui dis-je en entrant dans mon appartement, je n'ai pas besoin de vous: allez vous reposer, je vous parlerai demain.»
Nous sommes seuls dans ma chambre, et Biondetto a fermé la porte sur nous; ma situation était moins embarrassante au milieu de la compagnie dont je venais de me séparer, et de l'endroit tumultueux que je venais de traverser.
Voulant terminer l'aventure, je me recueillis un instant. Je jette les yeux sur le page, les siens sont fixés vers la terre; une rougeur lui monte sensiblement au visage; sa contenance décèle de l'embarras et beaucoup d'émotion; enfin je prends sur moi de lui parler.
«Biondetto, vous m'avez bien servi, vous avez même mis des grâces à ce que vous avez fait pour moi; mais comme vous étiez payé d'avance, je pense que nous sommes quittes.
—Don Alvare est trop noble pour croire qu'il ait pu s'acquitter à ce prix.
—Si vous avez fait plus que vous ne me devez, si je vous dois de reste, donnez votre compte; mais je ne vous réponds pas que vous soyez payé promptement. Le quartier courant est mangé; je dois au jeu, à l'auberge, au tailleur...
—Vous plaisantez hors de propos.
—Si je quitte le ton de plaisanterie, ce sera pour vous prier de vous retirer, car il est tard, et il faut que je me couche.
—Et vous me renverriez incivilement, à l'heure qu'il est? Je n'ai pas dû m'attendre à ce traitement de la part d'un cavalier espagnol. Vos amis savent que je suis venue ici; vos soldats, vos gens m'ont vue et ont deviné mon sexe. Si j'étais une vile courtisane, vous auriez quelque égard pour les bienséances de mon état; mais votre procédé pour moi est flétrissant, ignominieux: il n'est pas de femme qui n'en fût humiliée.
—Il vous plaît donc à présent d'être femme pour vous concilier des égards? Eh bien, pour sauver le scandale de votre retraite, ayez pour vous le ménagement de la faire par le trou de la serrure.
—Quoi! sérieusement, sans savoir qui je suis...
—Puis-je l'ignorer?
—Vous l'ignorez, vous dis-je, vous n'écoutezque vos préventions; mais, qui que je sois, je suis à vos pieds, les larmes aux yeux; c'est à titre de client que je vous implore. Une imprudence plus grande que la vôtre, excusable peut-être, puisque vous en êtes l'objet, m'a fait aujourd'hui tout braver, tout sacrifier pour vous obéir, me donner à vous et vous suivre. J'ai révolté contre moi les passions les plus cruelles, les plus implacables; il ne me reste de protection que la vôtre, d'asile que votre chambre: me la fermerez-vous, Alvare? Sera-t-il ditqu'un cavalier espagnol aura traité avec cette rigueur, cette indignité, quelqu'un qui a sacrifié pour lui une âme sensible, un être faible dénué de tout autre secours que le sien; en un mot, une personne de mon sexe?»
Je me reculais autant qu'il m'était possible, pour me tirer d'embarras; mais elle embrassait mes genoux, et me suivait sur les siens: enfin, je suis rangé contre le mur. «Relevez-vous, lui dis-je, vous venez sans y penser de me prendre par mon serment.
Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde de servir toute ma vie les femmes, et de n'en pas désobliger une seule. Quand ce serait ce que je pense, que c'est aujourd'hui...
—Eh bien! cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de rester dans votre chambre.
—Je le veux pour la rareté du fait, et mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez àvous arranger de manière à ce que je ne vous voie ni ne vous entende; au premier mot, au premier mouvement capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix pour vous demander à mon tour,Che vuoi?»
Je lui tourne le dos, et m'approche de mon lit pour me déshabiller. «Vous aiderai-je? me dit-on. —Non, je suis militaire et me sers moi-même.» Je me couche.
AAtravers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe d'un de mes manteaux qui était sur un siége, éteint la lumière, et la scène finit là pour le moment; mais elle recommençabientôt dans mon lit, où je ne pouvais trouver le sommeil.
Il semblait que le portrait du page fût attaché au ciel du lit et aux quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçais en vain de lier avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avais vu; la première apparition servait à relever le charme de la dernière.
Ce chant mélodieux que j'avais entendu sous la voûte, ce son de voix ravissant, ce parler qui semblait venir du cœur, retentissaient encore dans le mien, et y excitaient un frémissement singulier.
Ah! Biondetta! disais-je, si vous n'étiez pas un être fantastique, si vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!...
Mais à quel mouvement me laissé-je emporter?J'ai triomphé de la frayeur, déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je en attendre? Ne tiendrait-il pas toujours de son origine?
Le feu de ses regards si touchants, si doux, est un cruel poison. Cette bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, et en apparence si naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en était un, ne s'échaufferait que pour une trahison.
Pendant que je m'abandonnais aux réflexions occasionnées par les mouvements divers dont j'étais agité, la lune, parvenue au haut de l'hémisphère et dans un ciel sans nuages, dardait tous ses rayons dans ma chambre à travers trois grandes croisées.
Je faisais des mouvements prodigieux dans mon lit; il n'était pas neuf; le bois s'écarte, et les trois planches qui soutenaient mon sommier tombent avec fracas.
Biondetta se lève, accourt à moi avec le ton de la frayeur. «Don Alvare, quel malheur vient de vous arriver?»
Comme je ne la perdais pas de vue, malgré mon accident, je la vis se lever, accourir; sa chemise était une chemise de page, et au passage, la lumière de la lune ayant frappé sur sa cuisse, avait paru gagner au reflet.
Fort peu ému du mauvais état de mon lit, qui ne m'exposait qu'à être un peu plus mal couché, je le fus bien davantage de me trouver serré dans les bras de Biondetta.
«Il ne m'est rien arrivé, lui dis-je, retirez-vous; vous courez sur le carreau sans pantoufles, vous allez vous enrhumer, retirez-vous...
—Mais vous êtes mal à votre aise.
—Oui, vous m'y mettez actuellement; retirez-vous, ou, puisque vous voulez être couchée chez moi et près de moi, je vous ordonnerai d'aller dormir dans cette toile d'araignée qui est à l'encoignure de ma chambre.» Elle n'attendit pas la fin de la menace, et alla se coucher sur sa natte en sanglotant tout bas.
La nuit s'achève, et la fatigue prenant le dessus, me procure quelques moments de sommeil. Je ne m'éveillai qu'au jour. On devine la route que prirent mes premiers regards. Je cherchai des yeux mon page.
Il était assis tout vêtu, à la réserve de son pourpoint, sur un petit tabouret; il avait étalé ses cheveux qui tombaient jusqu'à terre, en couvrant, à boucles flottantes et naturelles, son dos et ses épaules, et même entièrement son visage.
Ne pouvant faire mieux, il démêlait sa chevelure avec ses doigts. Jamais peigne d'un plus bel ivoire ne se promena dans une plus épaisse forêt de cheveux blond-cendré; leur finesse était égale à toutes les autres perfections; un petit mouvement que j'avais fait ayant annoncé mon réveil, elle écarta avec ses doigts les boucles qui lui ombrageaient le visage. Figurez-vous l'aurore au printemps, sortant d'entre les vapeurs du matin avec sa rosée, ses fraîcheurs et tous ses parfums.
P. 149.Il démêlait sa chevelure avec ses doigts.(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
P. 149.Il démêlait sa chevelure avec ses doigts.(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
P. 149.
Il démêlait sa chevelure avec ses doigts.
(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
«Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de ce bureau.» Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend son pourpoint, met le comble à son ajustement, et s'assied sur son siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui sollicitait vivement la compassion.
S'il faut, me disais-je, que je voie dans la journée mille tableaux plus piquants les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas; amenons le dénoûment, s'il est possible.
Je lui adresse la parole.
«Le jour est venu, Biondetta; les bienséancessont remplies, vous pouvez sortir de ma chambre sans craindre le ridicule.
—Je suis, me répondit-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur; mais vos intérêts et les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée: ils ne permettent pas que nous nous séparions.
—Vous vous expliquerez? lui dis-je.
—Je vais le faire, Alvare.
«Votre jeunesse, votre imprudence, vous ferment les yeux sur les périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je sous la voûte, que cette contenance héroïque à l'aspect de la plus hideuse apparition décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps, il en est temps: voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, à leur vengeance, que m'importe? Aimée d'Alvare, unie avec Alvare, eux et la nature nous seront soumis. Vous avez vu la suite; voici les conséquences.
L'envie, la jalousie, le dépit, la rage, me préparent les châtiments les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, dégradé parson choix, et vous seul pouvez m'en garantir. A peine est-il jour, et déjà les délateurs sont en chemin pour vous déférer, comme nécromancien, à ce tribunal que vous connaissez. Dans une heure...
—Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux, vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée, je vous défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le puis, pour devenir capable de prendre une résolution.
S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous et lui; mais si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi m'engagerai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté et précision.
—Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte de votre volonté. J'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous méconnaissez monzèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...
—Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la poste. Je me rendrai à Venise près de Bentinelli, banquier de ma mère.
—Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée; j'en ai à votre service...
—Gardez-le. Si vous étiez une femme, en l'acceptant je ferais une bassesse...
—Ce n'est pas un don, c'est un prêt que je vous propose. Donnez-moi un mandement sur le banquier; faites un état de ce que vous devez ici. Laissez sur votre bureau un ordre à Carle pour payer. Disculpez-vous par lettre auprès de votre commandant, sur une affaire indispensable qui vous force à partir sans congé. J'irai à la poste vous chercher une voiture et des chevaux; mais auparavant, Alvare, forcée à m'écarter de vous, je retombe dans toutes mes frayeurs; dites:Esprit qui ne t'es lié à un corps que pour moi, et pour moi seul, j'accepte ton vasselage et t'accorde ma protection.»
En me prescrivant cette formule, elle s'était jetée à mes genoux, me tenait la main, la pressait, la mouillait de larmes.
J'étais hors de moi, ne sachant quel parti prendre; je lui laisse ma main qu'elle baise, et je balbutie les mots qui lui semblaient si importants; à peine ai-je fini qu'elle se relève: «Je suis à vous, s'écrie-t-elle avec transport; je pourrai devenir la plus heureuse de toutes les créatures.»
En un moment, elle s'affuble d'un long manteau, rabat un grand chapeau sur ses yeux, et sort de ma chambre.
J'étais dans une sorte de stupidité. Je trouve un état de mes dettes. Je mets au bas l'ordre à Carle de le payer; je compte l'argent nécessaire; j'écris au commandant, à un de mes plus intimes, des lettres qu'ils durent trouver très-extraordinaires. Déjà la voiture et le fouet du postillon se faisaient entendre à la porte.
Biondetta, toujours le nez dans son manteau, revient et m'entraîne. Carle, éveillé par le bruit, paraît en chemise. «Allez, lui dis-je, à mon bureau, vous y trouverez mes ordres. Je monte en voiture; je pars.»
BBIONDETTAétait entrée avec moi dans la voiture; elle était sur le devant. Quand nous fûmes sortis de la ville, elle ôta le chapeau qui la tenait à l'ombre. Ses cheveux étaient renfermés dans un filet cramoisi; on n'en voyait que la pointe, c'étaient des perles dans du corail. Son visage, dépouillé de tout autre ornement, brillait de ses seules perfections. Oncroyait voir un transparent sur son teint. On ne pouvait concevoir comment la douceur, la candeur, la naïveté pouvaient s'allier au caractère de finesse qui brillait dans ses regards. Je me surpris faisant malgré moi ces remarques; et les jugeant dangereuses pour mon repos, je fermai les yeux pour essayer de dormir.
Ma tentative ne fut pas vaine, le sommeil s'empara de mes sens et m'offrit les rêves les plus agréables, les plus propres à délasser mon âme des idées effrayantes et bizarres dont elle avait été fatiguée. Il fut d'ailleurs très-long, et ma mère, par la suite, réfléchissant un jour sur mes aventures, prétendit que cet assoupissement n'avait pas été naturel. Enfin, quand je m'éveillai, j'étais sur les bords du canal sur lequel on s'embarque pour aller à Venise. La nuit était avancée; je me sens tirer par ma manche, c'était un portefaix; il voulait se charger de mes ballots. Je n'avais pas même un bonnet de nuit.
Biondetta se présenta à une autre portière, pour me dire que le bâtiment qui devait me conduire était prêt. Je descends machinalement, j'entre dans la felouque et retombe dans ma léthargie.
Que dirai-je? Le lendemain matin je me trouvai logé sur la place Saint-Marc, dans le plus bel appartementde la meilleure auberge de Venise. Je le connaissais; je le reconnus sur-le-champ. Je vois du linge, une robe de chambre assez riche auprès de mon lit. Je soupçonnai que ce pouvait être une attention de l'hôte chez qui j'étais arrivé dénué de tout.
Je me lève et regarde si je suis le seul objet vivant qui soit dans la chambre; je cherchais Biondetta.
Honteux de ce premier mouvement, je rendis grâce à ma bonne fortune. Cet esprit et moi ne sommes donc pas inséparables; j'en suis délivré; et après mon imprudence, si je ne perds que ma compagnie aux gardes, je dois m'estimer très-heureux.
Courage, Alvare, continuai-je; il y a d'autres cours, d'autres souverains que celui de Naples; ceci doit te corriger si tu n'es pas incorrigible, et tu te conduiras mieux. Si on refuse tes services, une mèretendre, l'Estrémadure et un patrimoine honnête te tendent les bras.
Mais que te voulait ce lutin, qui ne t'a pas quitté depuis vingt-quatre heures? Il avait pris une figure bien séduisante; il m'a donné de l'argent, je veux le lui rendre... Comme je parlais encore, je vois arriver mon créancier; il m'amenait deux domestiques et deux gondoliers.
«Il faut, dit-il, que vous soyez servi, en attendant l'arrivée de Carle. On m'a répondu dans l'auberge de l'intelligence et de la fidélité de ces gens-ci, et voici les plus hardis patrons de la république.
—Je suis content de votre choix, Biondetta, lui dis-je; vous êtes-vous logée ici?
—J'ai pris, me répond le page, les yeux baissés, dans l'appartement même de Votre Excellence, lapièce la plus éloignée de celle que vous occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.»
Je trouvai du ménagement, de la délicatesse, dans cette attention à mettre de l'espace entre elle et moi. Je lui en sus gré.
Au pis-aller, disais-je, je ne saurais la chasser du vague de l'air, s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.
Je voulais sortir pour aller chez le correspondant de ma mère. Biondetta donna ses ordres pour ma toilette, et quand elle fut achevée, je me rendis où j'avais dessein d'aller.
Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il était à sa banque; de loin il me caresse de l'œil, vient à moi:
«Don Alvare, me dit-il, je ne vous croyais pas ici. Vous arrivez très à propos pour m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux lettres et de l'argent.
—Celui de mon quartier, répondis-je.
—Oui, répliqua-t-il, et quelque chose de plus. Voilà deux cents sequins en sus qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme à qui j'en ai donné le reçu me les a remis de la part de doña Mencia. Ne recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, et a chargé un Espagnol de votre connaissance de me les remettre pour vous les faire passer.
—Vous a-t-il dit son nom?
—Je l'ai écrit dans le reçu; c'est don Miguel Pimientos, qui dit avoir été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai pas demandé son adresse.»
Je pris l'argent. J'ouvris les lettres: ma mère se plaignait de sa santé, de ma négligence, et ne parlait pas des sequins qu'elle envoyait; je n'en fus que plus sensible à ses bontés.
Me voyant la bourse aussi à propos et aussi bien garnie, je revins gaiement à l'auberge; j'eus de la peine à trouver Biondetta dans l'espèce de logement où elle s'était réfugiée. Elle y entrait par un dégagement distant de ma porte; je m'y aventurai par hasard, et la vis courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler et recoller les débris d'un clavecin.
«J'ai de l'argent, lui dis-je, et vous rapporte celui que vous m'avez prêté.» Elle rougit, ce qui lui arrivait toujours avant de parler; elle chercha mon obligation, me la remit, prit la somme et se contentade me dire que j'étais trop exact, et qu'elle eût désiré jouir plus longtemps du plaisir de m'avoir obligé.
«Mais je vous dois encore, lui dis-je, car vous avez les postes.» Elle en avait l'état sur la table. Je l'acquittai. Je sortais avec un sang-froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui donner, et elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournait le dos. Je l'observai quelque temps; elle semblait très-occupée, et apportait à son travail autant d'adresse que d'activité.
Je revins rêver dans ma chambre. «Voilà, disais-je, le pair de ce Caldéron qui allumait la pipe de Soberano, et quoiqu'il ait l'air très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni exigeant ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le garderais-je pas? Il m'assure, d'ailleurs, que pour le renvoyer il ne faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instants du jour?» On interrompit mes réflexions en m'annonçant que j'étais servi.
Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, était derrière mon siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avais pas besoin de me retourner pourla voir; trois glaces disposées dans le salon répétaient tous ses mouvements. Le dîner fini, on dessert; elle se retire.
L'aubergiste monte, la connaissance n'était pas nouvelle. On était en carnaval; mon arrivée n'avait rien qui dût le surprendre. Il me félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposait un meilleur état dans ma fortune, et se rabattit sur les louanges de mon page, le jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus intelligent, le plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptais prendre part aux plaisirs du carnaval: c'était monintention. Je pris un déguisement et montai dans ma gondole.
Je courus la place; j'allai au spectacle, auRidotto. Je jouai, je gagnai quarante sequins et rentrai assez tard, ayant cherché de la dissipation partout où j'avais cru pouvoir en trouver.
Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me livre aux soins d'un valet de chambre et se retire, après m'avoir demandé à quelle heure j'ordonnais que l'on entrât chez moi. «A l'heure ordinaire», répondis-je, sans savoir ce que je disais, sans penser que personne n'était au fait de ma manière de vivre.
Je me réveillai tard le lendemain, et me levai promptement. Je jetai par hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table. «Digne femme! m'écriai-je; que fais-je ici? Que ne vais-je me mettre à l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai, c'est le seul parti qui me reste.»
Comme je parlais haut, on s'aperçut que j'étais éveillé; on entra chez moi, et je revis l'écueil de ma raison. Il avait l'air désintéressé, modeste, soumis, et ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçait un tailleur et des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à l'heure du repas.
Je mangeai peu, et courus me précipiter à travers le tourbillon de mes amusements de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de froides plaisanteries, et terminai la scène par l'opéra, surtout le jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette seconde séance qu'à la première.
DDIXjours se passèrent dans la même situation de cœur et d'esprit, et à peu près dans des dissipations semblables; je trouvai d'anciennes connaissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs casins.
Tout allait bien, si ma fortune au jeu ne s'était pas démentie; mais je perdis auridotto, en une soirée, treize cents sequins que j'avais amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois heures du matin, je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes connaissances. Mon chagrin était écrit dans mes regards, et sur tout mon extérieur. Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la bouche.
Le lendemain je me levai tard. Je me promenais à grands pas dans ma chambre en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire. Elle me fixe un instant, laisse échapper quelques larmes:«Vous avez perdu de l'argent, don Alvare; peut-être plus que vous n'en pouvez payer.
—Et quand cela serait, où trouverais-je le remède?
—Vous m'offensez; mes services sont toujours à vous au même prix; mais ils ne s'étendraient pas loin, s'ils n'allaient qu'à vous faire contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la nécessité de remplir sur-le-champ. Trouvez bon que je prenne un siége; je sens une émotion qui ne me permettrait pas de me soutenir debout; j'ai, d'ailleurs, des choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous ruiner?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer?
—Tout le monde ne sait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un pourrait-il me les apprendre?
—Oui; prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez mal à propos jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde; tout y a été et sera toujours une suite de combinaisons nécessaires que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les principes sont, en même temps, et si abstraits et si profonds, qu'on ne peut les saisir si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut avoir su se le donner et se l'attacher. Jene puis vous peindre cette connaissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événements fortuits et prétendus déterminés, les forçant par des balanciers invisibles à tomber chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont aujourd'hui dépouillé de votre argent.»
Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avait saisi sous la voûte de Portici. Je fixe Biondetta, qui baissait la vue. «Je ne veux pas de maître, lui dis-je; je craindrais d'en trop apprendre; mais essayez de me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, et s'en servir sans compromettre son caractère.» Elle prit la thèse, et voici en substance l'abrégé de sa démonstration.
«La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant qui se renouvelle à chaque taille; si elle ne courait pas des risques, la république ferait à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais les calculs que nous pouvons faire sont supposés, et la banque a toujours beau jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix mille dupes.»
La conviction fut poussée plus loin. On m'enseigna une seule combinaison, très-simple en apparence; je n'en devinai pas les principes; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le succès.
En un mot, je regagnai en la suivant tout ce que j'avais perdu, payai mes dettes de jeu, et rendis en rentrant à Biondetta l'argent qu'elle m'avait prêté pour tenter l'aventure.
J'étais en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances s'étaient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont j'avais agréé les services. Je ne savais pas décidément si je pourrais l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avais pas la force de le vouloir. Je détournais les yeux pour nepas le voir où il était, et le voyais partout où il n'était pas.
Le jeu cessait de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, que j'aimais passionnément, n'étant plus assaisonné par le risque, avait perdu tout ce qu'il avait de piquant pour moi. Les singeries du carnaval m'ennuyaient; les spectacles m'étaient insipides. Quand j'aurais eu le cœur assez libre pour désirer de former une liaison parmi les femmes du haut parage, j'étais rebuté d'avance par la langueur, le cérémonial et la contrainte de lacicisbeature. Il me restait la ressource des casins des nobles, où je ne voulais plus jouer, et la société des courtisanes.
Parmi les femmes de cette dernière espèce, il y en avait quelques-unes plus distinguées par l'élégance de leur faste et l'enjouement de leur société, que par leurs agréments personnels. Je trouvais dans leurs maisons une liberté réelle dont j'aimais à jouir, une gaieté bruyante qui pouvait m'étourdir, si elle ne pouvait me plaire; enfin un abus continuel de la raison qui me tirait pour quelques moments des entraves de la mienne. Je faisais des galanteries à toutes les femmes de cette espèce chez lesquelles j'étais admis, sans avoir de projet sur aucune; maisla plus célèbre d'entre elles avait des desseins sur moi qu'elle fit bientôt éclater.