II

Deux jours plus tard, la fièvre de Cady avait disparu. Toute crainte de complication était écartée. Il ne lui restait qu’une extrême faiblesse, contre laquelle elle n’essayait point de lutter.

La garde — une autre que celle qui l’avait amenée — déclarait à Renaudin ne rien comprendre à sa malade, qui ne parlait pas, ne se plaignait point, ne demandait rien, acceptait ou refusait par signes ce qu’on lui offrait, ne dormait guère, et demeurait des heures entières sans bouger, les yeux fixes si absorbée qu’elle semblait ne rien entendre de ce qui se passait autour d’elle.

— Cependant, la température est normale, le pouls un peu faible, mais sans rien d’inquiétant. En vérité, elle n’offre aucun symptôme de maladie. Et, comme je ne lui rends aucun soin, je ne crois pas nécessaire que je reste auprès d’elle.

Très perplexe, Victor Renaudin s’approcha du lit de Cady.

— Comment te sens-tu ? fit-il affectueusement.

Elle tourna les yeux vers lui avec lassitude.

— Très bien.

— La garde dit qu’elle est inutile. Veux-tu qu’elle s’en aille ?

— Comme tu voudras.

— Est-ce que tu ne vas pas te lever ?

Cady se tourna de côté, fermant les yeux.

— Non, j’ai sommeil.

Découragé, Renaudin revint à la garde.

— Je vais vous régler. A la moindre alerte je vous ferai prévenir.

Dans le cabinet du juge, elle eut un sourire ambigu.

— Monsieur me pardonnera… Mais, j’ai dans l’idée qu’il y a peut-être bien de la malice…

Renaudin fit un geste impatient.

— Bon, bon !…

Et, cette femme partie, comme il lui fallait se rendre au Palais, il fit venir la femme de chambre. Ainsi que la cuisinière, elle était nouvelle, le juge ayant fait maison nette depuis l’avant-veille, aussi bien pour éviter les commérages que pour supprimer toute complicité avec Cady, s’il y en avait.

— Vous vous installerez dans la chambre de madame. Si elle me demandait, ou paraissait plus souffrante, prévenez-moi immédiatement. Vous savez téléphoner ?

— Oh, oui, monsieur.

— Vous appellerez le 824-25. Vous voyez où est l’appareil ?

— Oui, monsieur… Seulement, si madame ne me permet pas de rester dans sa chambre, que dois-je faire ?…

Renaudin fronça les sourcils, hésita.

— Eh bien, vous vous tiendrez dans la salle à manger, la porte ouverte, de façon à l’entendre si elle appelait.

— Bien monsieur.

— Venez avec moi, je vais vous présenter à madame. Au fait, rappelez-moi votre nom ?

— Eugénie, monsieur.

Dans la chambre de Cady, Renaudin alla au lit et prononça d’un air qu’il s’efforçait de rendre dégagé :

— Cady, voici ta nouvelle femme de chambre, Eugénie. Elle va travailler auprès de toi pendant que je serai au Palais. Je rentrerai de bonne heure.

La jeune femme, peut-être endormie, ne donna pas signe de vie. Mais, lorsque son mari eut disparu, et que la femme de chambre se fut installée dans l’embrasure d’une fenêtre avec son ouvrage et ses menus ustensiles posés devant elle sur une chaise apportée de l’office, elle se tourna, se souleva, et examina l’étrangère.

— Alors, Joséphine n’est plus ici ? dit-elle.

L’autre, une grande bique maigre, l’air faussement humble des domestiques de maisons « bien pensantes », se leva vivement.

— Non, madame… Monsieur a changé également la cuisinière pendant la maladie de madame… J’espère que je ne déplairai pas à madame… Je ferai de mon mieux.

Cady se laissa retomber sur son oreiller avec un geste d’indifférence.

Eugénie demanda :

— Cela n’ennuie pas madame que je reste ici ?

Cady ne répondit pas, et la femme de chambre passablement décontenancée n’osa pas insister.

Une grande heure s’écoula. La jeune femme ne bougeait pas ; la bonne sentait peu à peu un malaise indicible la gagner. Son attention extrême de ne faire aucun bruit la rendait maladroite. Trois fois, elle laissa tomber ses ciseaux, tressaillant, le cœur battant à cette résonance métallique dans le silence de la pièce. Enfin son dé lui échappa, elle se baissa trop vivement pour le rattraper, et fit choir bruyamment sa chaise.

Elle se redressa, toute rouge : et, devant le regard de Cady posé sur elle, balbutia des excuses.

— Je ne sais pas comment, je m’y prends !… C’est comme un fait exprès…

Mais Cady se borna à répondre :

— Allez ouvrir, on a sonné.

Eugénie s’élança hors de la chambre avec un vif sentiment de délivrance. Puis, devant la porte, elle se trouva perplexe. Madame n’avait point indiqué qu’elle ne recevrait pas. Or, monsieur avait dit en prescription générale :

— Madame est souffrante, vous n’admettrez absolument personne, et pour qu’on n’insiste pas, vous direz simplement que madame est sortie.

Fallait-il s’en tenir aux ordres de monsieur ?… ou se mettre du côté de madame ?… Car la bonne avait assez d’expérience pour avoir déjà deviné que quelque chose de mystérieux se passait…

Une seconde sonnerie brusque et prolongée la fit sursauter. Elle ouvrit, et ne put que reculer précipitamment pour n’être pas bousculée par Mme de Montaux entrant en tempête.

— Non, mais, vous en mettez un temps à venir ouvrir, vous ! s’exclama la jeune femme, en se dirigeant vers la chambre de Cady sans autre formule.

Eugénie fit un geste d’impuissance et de dépit.

— Ma foi, qu’ils se débrouillent !…

Et elle regagna la cuisine, où elle confia au cordon bleu qu’elle n’avait pas idée de rester longtemps dans cette boîte, où les dames avaient positivement l’air de cocottes. Sûr que si le patron n’avait pas paru si convenable, et ne se serait pas recommandé d’être juge, elle ne serait pas rentrée !…

Marie-Annette de Montaux se laissait tomber sur un siège, au pied du lit de sa cousine, s’écriant avec une ardente curiosité :

— Enfin, je puis parvenir jusqu’à toi !… Qu’arrive-t-il ?… Tu es séquestrée ?… Que s’est-il passé ?… Je n’ai rien compris à ce que m’a dit ton mari hier, il ne m’a pas laissée l’interroger… et tu sais qu’il me fiche un trac !… Enfin, quoi ?… Il t’a pincée en flagrant délit ?… Il m’a parlé vaguement d’accident… Je ne sais quoi d’absurde !…

Assise sur son séant, Cady la considérait avec tranquillité. Elle désigna du doigt l’écharpe de tulle lourdement brodée d’argent que portait sa cousine.

— C’est neuf cette belle Fatma ?… Je ne te la connaissais pas… Tu sais que c’est d’un goût affreux sur un costume européen.

Marie-Annette s’indigna.

— Comment, c’est ainsi que tu me réponds ?… Tiens, tu es encore pire que ton mari !…

Cady reprit une mine lasse et ennuyée.

— Mon Dieu, que tu es bruyante… D’abord, pourquoi entres-tu ici ?… Est-ce que je t’ai demandé de venir ?…

Mme de Montaux se leva, piquée :

— Oh ! parfait, je file !… Et, quand tu me reverras, ma chère !…

Pourtant elle ne s’éloigna point, et Cady reprit d’une voix unie :

— L’autre jour, j’ai essayé de me suicider, et puis, Victor est venu me chercher chez Argatte… Seulement, auparavant, il avait, comme un imbécile, fait un raffut de tous les diables, téléphoné chez maman pour me réclamer, chez toi, chez Alice… Oui, chez ta sœur, la pire gaffe !… Alors m’ayant retrouvée, il a été très embêté, et c’est à ce moment qu’il t’a demandé de venir lui parler pour que tu certifies que j’étais chez toi…

Marie-Annette suffoquait d’étonnement.

— Tu dis… Tu as voulu te suicider ?… Toi ?… Quelle blague !…

Du bout du doigt, Cady dessinait des cercles soigneusement sur son couvrepied de satin bleu pâle.

— Ce n’est pas une blague, fit-elle posément.

— Mais comment ? avec quoi ?

— Avec de l’eau… c’est-à-dire, dans l’eau.

— Dans quelle eau ?

Cady s’impatienta.

— Ah ! tu m’embêtes !… Pas dans le Gange ou le Niagara, naturellement… Dans la Seine, pardi !…

— Oh ! quelle horreur !…

La jeune femme reconnut :

— Cela, c’est vrai… Tu n’as pas idée combien cela sent mauvais, de tout près, sur la berge.

Marie-Annette questionna, fébrile :

— Tu t’es jetée ?… On t’a sauvée ?

— On m’a sauvée, oui… mais, je n’étais pas encore dedans.

— Au vol, alors ?

Cady hocha la tête.

— Heu !… L’agent a raconté cela… Ça faisait bien… mais c’est pas vrai… J’étais bien encore à… Voyons, oui, large comme la chambre du bord quand il m’a mis la main dessus.

— Un agent ?… Un vrai agent ? Un plongeur ?

— Oh ! ma foi non, un ordinaire, comme ceux qui font circuler les voitures.

Marie-Annette enleva son écharpe et son chapeau.

— Oh ! écoute, tant pis, je m’installe, ton mari dira ce qu’il voudra !… Il faut que tu me racontes tout… D’abord, pourquoi as-tu voulu te tuer ?… Tu as donc des peines de cœur ?… Ça, ce serait épatant !…

Cady hésita.

— Il y a surtout que je m’assomme.

— Cela, ce n’est pas suffisant… Tout le monde s’assomme, et on ne se tue pas.

Cady baissa la tête.

— Après tout, je ne me suis pas tuée… Si l’agent ne s’était pas trouvé là… à y bien réfléchir, je ne sais pas trop si au bord de cette vilaine eau puante je ne me serais pas arrêtée toute seule.

— Tu avais le trac ?

— Non, pas encore, mais cela serait peut-être venu.

— Enfin, quand as-tu eu cette idée ?… Je t’avais vue mercredi… tu étais comme à l’ordinaire…

Les yeux de Cady s’emplirent soudain de larmes. Elle se rejeta sur ses oreillers, et baissa ses paupières dans un dernier effort pour dissimuler son émotion croissante.

— Ah ! à ce moment-là, oui… Je ne savais pas…

Marie-Annette la pressa :

— Quoi ? Qu’est-ce que tu ne savais pas ?

Cady ne répondit pas. Alors, Marie-Annette se coula sur le lit tout contre elle, et l’enlaça tendrement.

— Parle, petite.

Cady appuya sa tête sur l’épaule de sa cousine.

— Je ne peux pas te dire… C’est trop profond… C’est trop loin de toi… tu ne comprendrais pas.

Marie-Annette affirma :

— Si, si, je comprendrai très bien… C’est Laumière, n’est-ce pas ?

Cady sourit tristement.

— Ah ! pauvre Jacques, ce que je me fiche de lui, à présent !…

— Alors, qui ?… Pourquoi ne veux-tu pas m’avouer ?… Je le connais, pourtant ?

— Non… c’est-à-dire, tu ne dois pas t’en souvenir, mais tu l’as vu, il n’y a pas longtemps.

— Où ? Quand ?

— A l’inauguration du Printemps-Palace. Un blond, mince, de taille moyenne… Tu as même remarqué qu’il était joli garçon… Il a fait le voyage avec nous dans le train spécial.

Marie-Annette fit un grand geste.

— Félini ?… Mais, c’est de Félini que tu parles ?… Le chéri de Fernande Voisin !… Ah ! non, par exemple, cela, c’est fantastique !…

Cady se releva, appuyée sur un coude, regardant Marie-Annette avec curiosité.

— Ah ! tu sais ?…

— Ma chère, précisément au Printemps-Palace, après le banquet, j’ai revu ce petit… Ma foi, je ne te cache pas que je le trouvais extraordinaire… et je dis à Hubert Voisin qui venait de causer avec lui de me le présenter… Tu sais comment est Hubert… Il se met à rire, et me répond en grimaçant comiquement :

— Vous aussi ? Comment, ce n’est pas assez qu’il soit le gigolo de Rosine Derval et l’amant de ma femme ?…

» Tu comprends que je l’ai pressé de questions, non à propos de Derval, cela m’indiffère, mais au sujet de Fernande… Cette pauvre femme est inouïe, elle est convaincue que son mari ne se doute de rien, et lui, qui dispose d’une police supérieure à celle de la Sûreté, tu penses s’il ignore quoi que ce soit… Pas une fois Fernande ne s’est offert un joli jeune homme sans qu’un dossier fût immédiatement établi, et vînt grossir la collection.

Cady réfléchissait.

— En somme, quel but a Voisin en la mouchardant ?

— D’abord, il aime savoir… Ensuite, il y a entre sa femme et lui pas mal de cadavres…

« A ses débuts, Fernande était de moitié dans toutes ses opérations, et dame ! elle en sait trop long pour qu’il ne soit pas bien aise de la tenir si elle s’avisait de se rebiffer et d’essayer de lui jouer de sales tours… Comme elle n’a absolument rien à elle, un divorce serait l’écroulement… Elle retomberait dans la sombre dèche où se trouve sa mère, dans laquelle elle a vécu pendant toute sa jeunesse. Et Dieu sait qu’Hubert possède vingt fois ce qu’il faut pour faire prononcer un divorcede plano…

Puis, revenant à l’aventure de sa cousine.

— Alors, c’est pour Félini que tu as voulu te tuer ? Pourquoi ? Tu l’aimais ?… Vous étiez amants ?… et il t’a plaquée ?

Cady ayant raconté l’intervention de Maurice Deber, Marie-Annette hocha la tête.

— Voilà un individu dont je te conseille de te garer… Il est hypocrite et violent… Je le crois capable de tout… Et puis, si peu Parisien !…

Mais, depuis un moment, Cady prêtait l’oreille. Elle repoussa soudain sa cousine hors du lit.

— En bas ! en bas ! Voilà Victor !… cria-t-elle d’une intonation gamine et brusquement égayée. Vingt bons dieux, ce qu’il dirait s’il te voyait là !…

Marie-Annette avait sauté agilement sur le tapis, et, rattrapant son écharpe, son chapeau, se plantait — un peu essoufflée — sur un fauteuil au pied du lit, dans la pose classique et guindée d’une amie en correcte visite. De son côté, Cady avait remonté ses oreillers, relevé le couvrepied, et se tenait bien droite, bien sage.

La porte s’ouvrit, le juge entra, la mine froide et contrariée.

— Ah ! c’est vous, Marie-Annette, qui avez forcé la porte ? fit-il d’un ton ambigu, toisant la jeune femme sans aucune bienveillance.

Mme de Montaux lui tendit la main avec une aisance affectée.

— Mais oui, je tenais beaucoup à avoir des nouvelles de Cady.

— Et vous avez causé ? dit-il sur le même ton.

Marie-Annette se leva, éludant la question.

— Elle me paraît bien faible.

— Vous partez ? fit Victor avec une visible satisfaction.

— Oui, je n’avais qu’une minute à lui donner… Il faut que je me sauve…

Et, se penchant sur Cady, elle l’embrassa, lançant un courageux :

— A demain, chérie !…

Renaudin la reconduisit poliment et revint, considérant Cady avec une vague méfiance.

— Alors, tu te sens mieux ?

Elle répondit tranquillement :

— Veux-tu sonner la pintade… Oui, ta femme de chambre… Tu sais, je te félicite de ton choix, elle est tout à fait réussie.

Le juge fit un geste de contrariété, s’efforçant de garder un ton ferme.

— Elle a d’excellents certificats… Elle sort d’une maison fort bien.

— Oh ! je n’en doute pas !… Seulement, je me demande si elle saura préparer mon tub et m’habiller.

— Tu veux te lever ?

— Oui.

— Tu as peut-être tort de te baigner, fatiguée comme tu es.

Cady prononça d’une voix de martyre :

— Je ne puis pas me baigner, puisque je n’ai pas de baignoire… mais enfin, il faut bien que je me lave…

Et, subitement, parce qu’elle évoquait involontairement la jolie salle de bain du passage Porsin, des larmes abondantes parurent emplir ses yeux.

Son mari se détourna, très ému, se raidissant contre sa faiblesse ; il était résolu à avoir une sérieuse explication avec la jeune femme, et ne voulait pas se laisser attendrir d’avance.

Du reste, comme Eugénie entrait, Cady essuya vivement ses yeux.

— Mon tub, fit-elle brièvement. Avec de l’eau chaude, beaucoup d’eau très chaude, au moins trois brocs…

La bonne ouvrit de grands yeux et demanda :

— Tout de suite, madame ?…

— Évidemment… pas dans huit jours… Apportez-moi une chemise… Là, dans l’armoire, le panneau à droite.

Eugénie resta perplexe devant les piles de lingerie.

— Où cela, madame ? En bas ou en haut ?

— Est-ce que je sais, moi ! s’écria Cady impatientée. Demandez à Joséphine !… C’est elle qui rangeait.

Et l’autre restant immobile, vexée, elle jeta :

— Ah ! c’est bon ! allez prendre l’eau chaude, je chercherai moi-même.

Et, la domestique encore sur le seuil de la chambre, elle prononça avec dégoût, très haut :

— Quelle gourde !…

Fort ennuyé, Victor Renaudin ne disait mot, les mains dans les poches, planté devant une fenêtre, feignant de regarder au dehors.

— Victor, fit Cady avec une douceur exquise, tu serais infiniment gentil de me laisser m’habiller.

— Je te gêne ? dit-il sans bouger.

Elle répondit suavement.

— Oh, pas du tout !

Quelques secondes plus tard, il se retournait précipitamment au cri étouffé d’Eugénie figée à l’entrée de la chambre par la vue de Cady debout, entièrement nue, paisible, qui fredonnait une chansonnette langoureuse, en fouillant sans hâte dans son armoire.

— Ah ! par exemple ! proféra la bonne, suffoquée.

— Cady ! gronda Renaudin, navré.

Cady se tourna, pleine de candeur.

— Eh bien, quoi ?… Il faut bien que je trouve une chemise… puisque cette… personne… n’en est pas capable.

Cramoisie, Eugénie balbutia du ton le plus offensé :

— Madame… il n’y a pas d’eau chaude à la cuisine à cette heure-ci… et Véronique dit qu’il lui faut une bonne demi-heure pour en faire chauffer deux brocs…

Les bras levés, renouant sa coiffure, les reins cambrés, les seins saillants, Cady la regardait avec impertinence.

— Qui ça, Véronique ?… Ah ! l’autre oiseau !… Ah ! ben, s’il est du même plumage que vous !…

Renaudin anéanti courba la tête, et voulut fuir ; mais la femme de chambre, qui s’en allait aussi, lui jeta au passage, furieuse :

— Monsieur, je ne reste pas ici cinq minutes de plus !… J’ai l’habitude des dames convenables !… On ne m’a jamais manqué… et ce n’est pas à mon âge qu’on commencera !… Ah ! bien ! je n’avais encore pas vu de numéro pareil !…

Le juge fit un geste impérieux.

— En voilà assez, sortez !… et partez tout de suite, personne ne vous en empêche !…

La porte claqua sur eux deux. Cady eut un faible sourire.

— Allez, mangez-vous… mais, avec tout cela, je pourrai me taper, moi, pour de l’eau chaude !…

Et, toute grelottante, elle fit sa toilette à l’eau froide, ce qu’elle abhorrait autant qu’elle aimait la douche ou le bain de mer glacés.

Elle passait un pantalon quand son ancienne femme de chambre parut :

— Tiens, c’est vous ?…

Joséphine sourit malicieusement.

— Mais oui, madame… Je me trouvais justement chez la concierge quand l’autre est passée, faisant les grands bras… Alors, je suis montée, et monsieur m’a rengagée… J’ai envoyé après Marie, et dès demain matin, madame aura sa maison comme d’habitude.

Cady soupira avec soulagement.

— Tant mieux… Joséphine, je vois que je vous adore, en comparaison de l’horreur que m’inspirait l’autre !…

Joséphine confia :

— Et la cuisinière !… Elle avait une manière de goitre !… Madame ne l’a pas vue ?

— Non, heureusement !

— Faut tout de même que monsieur ait un drôle de goût pour avoir choisi de pareilles têtes à massacre !…

Puis, elle ajouta audacieusement :

— Et tout cela parce que monsieur croyait que madame me faisait des confidences… Monsieur avait bien tort… Madame n’a jamais eu confiance en moi… je l’ai regretté bien souvent.

Cady feignait de ne la point entendre, se rejetant sur son lit, les yeux clos.

— Écoutez, Joséphine. Je vais faire encore un petit somme… Il va falloir vous débrouiller pour nous faire du thé ou du chocolat. Moi, ça me suffira pour dîner, et il faudra bien que monsieur s’en contente… Autrement il ira manger dehors.

Joséphine agita la tête d’un air vainqueur.

— Ça lui apprendra à mettre la maison sens dessus dessous.

Après un repas succinct que Renaudin consomma sans la moindre observation, comme Cady regagnait sa chambre, il l’arrêta, l’entraînant doucement dans son cabinet de travail.

— J’ai à te parler, fit-il, la voix changée, tremblante.

Elle le suivit docilement, et s’assit sur un petit canapé bas, essayant vainement de s’installer confortablement à l’aide de coussins invraisemblablement durs.

Renaudin dit très vite, donnant visiblement cours à des idées qui le tourmentaient depuis longtemps.

— Cady, pourquoi m’as-tu menti ?… Pourquoi m’as-tu caché une part de ta vie ?… des rêves, des sentiments, des chagrins assez puissants pour t’avoir amenée à ce geste affreux…

La voix lui manqua. Il ne pouvait dominer l’afflux de désespoir, d’épouvante que lui apportait le souvenir de cette preuve qu’il ne comprenait rien à cette enfant chérie, qu’il ignorait tout d’elle, qu’il se trouvait devant elle en des ténèbres impossibles à dissiper !…

Cady avait voulu se tuer !… Cady, qu’il supposait un esprit gamin, frivole, léger, incapable d’impressions graves et profondes… Cady dissimulait une âme sensible, tragique, passionnée… Cady avait rêvé, espéré, et sans doute désespéré… Cady, la sceptique, l’ironique, la sensuelle à fleur d’épiderme avait tressailli, aimé !… car il n’y avait que la démence de l’amour qui pût la conduire à la volonté de mourir…

Il supplia :

— Dis-moi, parle-moi… avoue !… Qui aimais-tu ? Quel roman s’est développé dans ton cœur ? Quel drame s’est joué là, près de moi, contre moi, sans que je l’aie deviné ni pressenti ?… Mais parle donc, avoue donc !…

Elle releva sur lui ses grands yeux volontairement, implacablement vides, et sortit de son mutisme avec un air d’ennui :

— Tu imagines un tas de folies… Je n’ai rien à te dire, rien à t’avouer… puisqu’il n’y a rien…

Il eut un sursaut d’indignation.

— Il n’y a rien et tu veux mourir !… La vie te paraît insupportable à ton âge, et il n’y aurait rien !…

Elle répliqua avec le même calme :

— Il n’y a rien de ce que tu inventes… mais, il y a autre chose, évidemment.

— Quoi ? cria-t-il avec violence.

Elle fronça les sourcils.

— Ah ! ne crie pas… Expliquons-nous, bavardons si tu veux bavarder… Quoique ça soit bien inutile, va !… Je te parie bien que nous pourrons discuter pendant deux heures sans que tu en saches plus long qu’actuellement… mais parlons tranquillement, parce que les scènes, le bruit, c’est odieux.

Il se modéra, les yeux attachés sur elle, la scrutant désespérément.

— Pourquoi dis-tu que nous ne finirons point par nous comprendre ?… Tu veux donc mentir.

Cady fit un geste de détachement.

— Ah ! Dieu, non !… Mais, il y a des choses que tu ne saisiras jamais.

— Quelles choses ?

Elle se renversa et ébaucha un léger bâillement.

— C’est bien embêtant, tout cela… et combien fatigant de se creuser la cervelle pour en extraire ce qui s’y trouve !…

Le juge s’assit brusquement devant son bureau, tournant son fauteuil de côté, sa main martelant le meuble.

— C’est pourtant ce que tu feras ! déclara-t-il impérativement. Je suis décidé à voir clair en toi !… Nous ne pouvons plus vivre l’un près de l’autre en étrangers, en inconnus !… comme je m’aperçois que nous avons fait jusqu’ici !…

L’esprit gouailleur de Cady saisit immédiatement le geste machinalement professionnel qu’il avait eu.

— Ah ! si nous sommes à l’instruction !…

Il rougit, mais répliqua quand même vivement :

— Pourquoi pas ?… j’ai doublement droit à tes aveux !… comme mari et comme juge !… Ton acte est doublement répréhensible, au point de vue de la société comme au point de vue conjugal !… Nul être n’a le droit de se soustraire à ses devoirs par la mort volontaire !…

Elle se leva nerveusement.

— Oh ! alors, si on invoque la Société, les Lois, si je suis une Criminelle !… Fais appeler les gendarmes.

Il comprit qu’il avait commis une lourde bévue en engageant sur ce ton un entretien qu’il eût souhaité tout d’émotion, de tendresse et d’abandon.

— Cady !… reste… oublie ce que je t’ai dit… Ne vois en moi que ce qui est… ton ami… qui le restera toujours…

Elle se rassit, entourant son genou de ses mains croisées, souriant avec une froideur dédaigneuse.

— Un ami ?… Qui, au premier prétexte se dresse devant vous, de toute sa hauteur grotesque et méchante d’époux et de juge !…

Il quitta son siège et se mit à arpenter la pièce avec agitation.

— Cady, écoute-moi avec ton cœur, avec ta sensibilité… Tu es bonne, au fond, aie pitié de moi, je souffre cruellement !…

Elle haussa les épaules.

— Tant pis… Tu crées du drame autour de nous. Vis tranquillement et ne te tourmente pas de choses inexistantes.

Il protesta avec vivacité.

— Comment le pourrais-je aujourd’hui ? Ah ! certes, j’ai été trop longtemps aveugle et sourd… Mais, maintenant que le fait est là, patent, énorme, criant… Tu es malheureuse, tu veux mourir, tu as donc une existence morale cachée de moi !… Comment puis-je demeurer paisible, fermer mes yeux et mes oreilles ?… Non, non, Cady, il n’y a plus de faux-fuyants, plus de mensonges, plus de dissimulation possible entre nous !… En ce moment, il faut faire une bonne fois la clarté, quand même il en devrait sortir pour moi l’effondrement, le malheur définitif… Quand même il nous faudrait envisager la séparation, la rupture de notre vie à deux… Je ne peux plus dormir auprès d’une énigme, lorsque je suis persuadé que cette énigme a un mot qu’elle me tient obstinément caché… Parle, dis-moi tout franchement… Je te l’ai déjà déclaré une fois… s’il m’était démontré que tu es malheureuse près de moi… que ton bonheur serait attaché à ce que je m’efface, que je m’éloigne, afin de laisser la place à un autre… digne de toi… plus apte que moi à être aimé… oui, je te l’affirme de nouveau, j’aurais le courage de disparaître…

Elle le regardait profondément, un sourire désabusé aux lèvres.

— Tu dis cela… Je me demande à quel point tu es sincère vis-à-vis de toi-même… Oh ! ne proteste pas, va !… Si tu crois que je ne lis pas au travers de tes réticences, de tes conditions !… Oui, oui, tu laisserais la place à quelqu’un de « plus digne », de « plus apte que toi à faire mon bonheur »… mais on te nommerait n’importe qui que ça serait toujours celui contre lequel tu te lèverais, furieux, pour défendre ton bien !…

Livide, frappé, il balbutia :

— Cady !… Avec ces mots, tu avoues qu’il y a quelqu’un… qu’il y a réellement quelqu’un que tu aimes… pour qui tu voudrais te libérer de moi !…

Elle se leva et soupira longuement, semblant porter sur ses épaules un manteau écrasant.

— Eh ! non, il n’y a personne… Personne, entends-tu…

Et, avec un petit rire aigu, énervant, elle ajouta, railleuse :

— Comment, peux-tu supposer qu’il y ait de par le monde quelqu’un qu’on puisse te préférer ?… qui soit digne d’être accepté par toi pour te remplacer ?…

Pas un instant elle n’avait eu la pensée d’avouer, le leurre d’espérer que Renaudin tiendrait sa parole et s’écarterait de sa vie si elle lui criait la lourde peine qui emplissait son cœur, l’amour sauvage, intime, profond, indéracinable qui la liait au misérable petit compagnon de son enfance dévoyée… Elle avait au fond d’elle une amère hilarité. « Ah ! la tête de Victor, si elle avait nommé Georges !… Quelle rage ! Quel déchaînement ! »

Pendant ce temps, le pauvre juge pleurait.

Les coudes sur son bureau, le front enfoui dans ses mains, il sanglotait, vaincu, se laissant aller…

Elle s’approcha de lui. Elle le plaignait et n’éprouvait aucune animosité à son égard ; mais la souffrance la plus poignante de cet homme ne pouvait rien faire vibrer en elle, sinon cette pitié cérébrale et fugitive que l’on éprouve pour des malheurs étrangers.

— Tu as bien tort de te chagriner autant… Ni moi ni mon affection n’en valent la peine, dit-elle, convaincue. Je sais bien que ce que tu aimes en moi c’est surtout l’image que tu te fais de moi, le rêve que je représente… Mais, du moment que cela te rend malheureux, tu ferais mieux de le chasser…

Il releva la tête ; et, sans la regarder, il prononça tout bas, presque honteux :

— Cady, réellement, crois-tu que lorsqu’on t’aime, on puisse ainsi à volonté se soustraire à ton emprise ?… Je ne sais pas si je te vois faussement… C’est possible… En effet, plus je vais, plus je suis convaincu que je n’ai jamais rien compris à ton être véritable… Mais quelle que tu sois, je t’aime… je t’adore !… Tu es la seule femme qui existe pour moi au monde !…

Et, se levant, ses larmes soudain séchées, il poursuivit avec une animation croissante, presque avec violence :

— Tu avais raison, tout à l’heure, de dire que je mentais, que je me trompais moi-même, quand je prétendais pouvoir te céder à un autre !… Moi, t’abandonner !… moi, te voir prendre à moi !… Non, cela me serait impossible !… Le vieux levain de bête fauve que nous avons tous au fond de nous se soulèverait, me porterait malgré moi aux actes extrêmes… Ah ! que m’importe qui essaye de te voler à moi, et ainsi que la dernière des brutes, je l’étranglerai de mes deux mains !…

Elle le considérait, souriant froidement.

— Je n’en ai jamais douté.

Il s’agenouilla brusquement devant elle, et l’entoura de ses bras avec une passion angoissée, les yeux dans ses yeux à elle, qu’elle savait si indéchiffrables qu’elle n’essayait point de les lui dérober.

— Regarde-moi, Cady !… Donne-moi tes yeux… tes beaux yeux qui me troublent, qui chavirent tout en moi… qui font de moi un pauvre homme ridicule, vraiment bon à bafouer… Donne-moi tes yeux, que j’essaye encore une fois de ne pas m’y perdre, de ne pas y boire le vertige, mais d’y lire ta pensée… d’y deviner quelque chose du mystère insondable que tu es… Cady !… Toi que j’appelle ma Cady, et qui es si peu mienne… Laisse-toi toucher par mon désespoir… Dis-moi qui tu es, ce que tu veux… Dis-moi si tu me hais… si tu as pitié, ou si parfois tu m’as aimé… Dis-moi n’importe quoi, mais que je sente que tes paroles ne sortent pas seulement de tes lèvres, qu’elles sont véritablement l’écho de ton âme…

Elle posa ses deux petites mains froides sur le visage de l’homme, comme on prend la tête d’un brave chien.

— Mon pauvre Victor, es-tu bien sûr que j’en aie une âme ? fit-elle doucement, de sa voix décevante. Où veux-tu que je l’aie pêchée ?… Oui, peut-être en avais-je une en naissant, comme tout le monde… Mais, je te réponds qu’on s’est si bien évertué à l’user, à la diminuer, à la supprimer que, tout enfant encore, il ne me restait plus que quelques instincts… Oui, oui, évidemment, j’ai certains instincts, et assez vifs, comme les petites bêtes… Seulement, ce qui les éveille, ce ne sont ni les beaux ni les nobles sentiments… Je t’aime ?… Certainement, je t’aime autant que je puis aimer, je te l’ai déjà dit cent fois, à quoi bon te le faire encore répéter ?… Mais, évidemment, ce mot aimer ne représente pas du tout en moi ce qu’il évoque en toi… Tu es bien meilleur que moi, ça ne fait pas de doute ; tu es surtout susceptible d’un tas d’émotions qui passent sur moi comme l’eau sur le plumage d’un canard… Tu auras beau me supplier pathétiquement, tu ne tireras rien de moi… parce qu’il n’y a rien en moi… Mon mystère, va… c’est du néant… Cady, c’est un joli petit grelot nickelé — ou même, ma foi, tout en nickel ! — c’est assez précieux, mais dame ! dedans, c’est pas plein !…

Il avait saisi la main et la dévorait de baisers goulus.

— Ah ! Si j’étais sûr que ton cœur est vraiment vide, je ne souhaiterais rien de plus !

Elle détourna ses yeux, pour qu’il n’y vît pas la lueur de détresse qui s’y était fugitivement allumée, et elle poursuivit avec une légèreté affectée :

— Veux-tu que je t’en fasse le serment solennel ?… Si ça peut te faire plaisir je ne demande pas mieux.

Il reprit ardemment, désespérément :

— Si tu disais vrai, Cady, pourquoi aurais-tu voulu mourir ?… Est-ce que les cerveaux vides, est-ce que les poupées se tuent ?

Elle haussa les épaules.

— Ah ! mon Dieu, la vie vaut-elle si cher que ça, pour qu’on y attache tant d’importance !… L’autre jour… mettons que j’étais un peu plus loufoque que de coutume… ça t’expliquera « mon geste », puisqu’il paraît que ça se nomme ainsi.

Il la regardait avidement.

— Cady, quand tu as voulu mourir, tu n’as pas pensé à moi, à ma souffrance ?

Elle baissa les yeux, et avoua, sincère :

— Non, pas du tout… J’étais loin, loin… de tout, de tous…

Il se releva, une sensation de déception cruelle l’étreignant.

— Ah ! je ne suis vraiment rien… rien pour toi !

Elle plaisanta, en apparence insoucieusement.

— Console-toi, puisque c’est pareil pour tout le monde.

Cependant, une heure plus tard, ne pouvant s’endormir, Renaudin poussait doucement la porte de la chambre de Cady. Il s’arrêta au seuil, douloureusement frappé.

La jeune femme n’était pas couchée. Assise sur une chaise basse, les bras abandonnés, les mains pendantes, elle regardait le vide, de ses yeux grands ouverts, fixes. Et, lentement — on eût dit en dehors d’elle-même et de sa volonté — de grosses larmes se formaient au bord de ses cils, se gonflaient et coulaient sur son visage…

Il fit quelques pas. Elle tourna la tête, semblant revenir avec difficulté d’un monde inconnu.

Il l’interrogea, la voix brisée.

— Pourquoi pleures-tu, Cady ?

Elle répondit, douce et têtue :

— Pour rien.

Alors, vaincu, courbant le front, il se retira silencieusement.


Back to IndexNext