IX

Pendant le trajet de Nieulles à Paris, une gaieté inattendue s’était peu à peu emparée de Cady. Éminemment impulsive, elle se laissait aller aux sensations qui l’assiégeaient sans chercher à les analyser, non plus qu’à les excuser vis-à-vis d’elle-même.

Après la consternation, le sincère chagrin qu’elle avait éprouvés devant le désespoir du malheureux Renaudin, un sentiment d’allégement l’emplissait tout entière. Sa liberté soudaine l’enivrait et elle s’élançait en des songes délicieux.

Affranchie de tout devoir, de toute sujétion, il lui semblait naturel, certain, qu’elle retrouvât Georges aussitôt. Au fond d’elle, obscurément, puérilement, presque superstitieusement, elle était persuadée qu’elle le verrait bientôt surgir… qu’il lui apparaîtrait peut-être le jour même.

Tout en bavardant familièrement de niaiseries avec Joséphine, elle se penchait par la portière du wagon à chaque arrêt ; elle inspectait toutes les stations, comme si partout elle eût attendu la venue du jeune homme.

A la gare Saint-Lazare, pendant que Joséphine, stupéfaite de son attitude, s’occupait des bagages, elle dévisageait tous les passants, le cœur battant, un mystérieux sourire aux lèvres.

A l’entrée du passage Porsin, où elle se fit conduire, abandonnant fiacre, femme de chambre et bagages, elle s’élança dans la loge de la concierge.

— Bonjour, madame Mortier !… Est-ce que monsieur est venu ?

La petite femme rejeta son ouvrage de couture, et se leva, avec empressement.

— Ah ! c’est madame !… Madame va bien ?… Il y a si longtemps qu’on n’a pas vu madame !…

Cady répétait avec impatience.

— Dites-moi donc si monsieur est venu ?…

La concierge secoua la tête.

— Monsieur ?… Non, madame, non… Monsieur n’est pas venu depuis madame… Mais, l’autre monsieur est revenu.

Fiévreuse, sans l’écouter, Cady demanda :

— Des lettres ?… Il n’y a pas de lettres ?… Rien ?…

— Non, madame, aucune lettre… Madame n’a guère l’habitude d’en recevoir ici…

Une sensation d’écroulement, d’effondrement envahissait Cady. Ainsi, ses pressentiments l’avaient trompée, ses espoirs étaient déçus ?… C’était encore, toujours, la nuit, les ténèbres… Georges disparu à jamais de son horizon… Oh ! le retrouver !… Lui dire : « Je suis libre ! je suis à toi ! »… Où aller ? Que faire ? Elle ne savait rien de lui, de sa vie habituelle, de ses occupations, de ses fréquentations… Rosine Derval ?… Oui, elle avait songé à demander à l’artiste si celle-ci savait où se trouvait le jeune homme… Mais Derval n’était pas à Paris, les journaux avaient annoncé son départ pour Vienne, Budapest…

Fernande Voisin ?… Ah ! Cady la connaissait assez pour être certaine que jamais elle n’avouerait cette amitié interlope. Eût-elle su où Georges se réfugiait, elle ne l’eût pas dit… Par Marie-Annette et ses multiples relations, peut-être serait-on parvenu à obtenir quelque indication… Les de Montaux étaient à Biarritz !…

La voix insistante de la concierge finit par arriver jusqu’à sa compréhension.

— Comme je le disais à madame, l’autre monsieur… celui avec lequel madame s’est disputée un jour — il a l’air bien comme il faut — il est revenu plusieurs fois… Et dame ! j’espère que madame ne se fâchera pas… mais, comme madame avait oublié le jour du terme, et que le gérant n’est pas conciliant… j’en avais dit un mot en l’air à ce monsieur… et il a tenu à me verser la petite somme… Si madame veut sa quittance, la voici…

L’esprit encore dans les nuages, fourrant le papier dans sa poche, Cady fit un effort.

— Qu’est-ce que vous dites ?… Ce monsieur a payé mon terme ?… Quel monsieur ?

— Un grand maigre, un peu jaune de teint, que j’ai vu dans l’appartement, un jour que madame m’avait sonnée… Mon Dieu, le dernier jour que madame est venue.

Cady hocha la tête.

— Oui, je sais.

Deber !… Maurice Deber la poursuivait encore !…

Le fils de la concierge se faufilait dans la loge.

— Maman… C’est le cocher qui demande s’il faut décharger les bagages.

Cady sursauta. Ah ! oui, Joséphine… les malles… Elle donna brièvement des ordres.

— Madame Mortier, trouvez, s’il vous plaît, quelqu’un pour monter trois malles assez lourdes…

Et elle alla chercher Joséphine, de plus en plus intriguée, mais qui demeurait discrètement muette.

A la vue de l’appartement, la stupéfaction de la femme de chambre ne connut plus de bornes, bien qu’elle n’en manifestât rien ; et Cady, préoccupée, ne songea point à s’inquiéter de ses pensées.

— Tenez, fit-elle en désignant la chambre arabe, je pense que vous pourrez vous arranger un lit ici… Et puis tâchez de caser mes affaires comme vous l’entendrez.

Joséphine demanda d’un ton mesuré :

— Alors, madame, c’est ici que nous resterons pour le moment ?…

— Oui, répondit Cady laconiquement. Vous saurez nous faire à manger ?…

Joséphine, qui avait déjà jeté un coup d’œil sur l’extraordinaire petite cuisine, affirma avec bonne humeur :

— Oh ! pour sûr, madame !… Madame n’est pas difficile… D’ailleurs, il y a des restaurateurs dans le quartier…

— La concierge est très complaisante, demandez-lui tous les renseignements et les services dont vous aurez besoin.

— Que madame ne se tourmente de rien, je me débrouillerai ! s’écria la soubrette enchantée de la tournure que prenait l’aventure.

Cady se détira.

— Que je suis lasse !…

Joséphine proposa :

— Madame veut-elle prendre un bon bain ? J’ai vu qu’il y a tout ce qu’il faut… Puis, je lui servirai une tasse de thé et un petit pâté… Je courrai faire les emplettes pendant que madame sera dans l’eau… Ensuite, madame se couchera et surveillera mes arrangements de son lit, ça la distraira… C’est si gentil, ici, et on va si bien s’installer !

Cady acquiesça :

— Vous m’apporterez aussi des gâteaux et des fleurs… ce que vous pourrez trouver… Prenez de l’argent dans mon sac…

— Inutile, madame ! fit Joséphine en souriant mystérieusement, monsieur m’en a donné.

— Ah ! fit Cady indifférente, sans approfondir qui était « monsieur ».

Deux heures plus tard, elle s’assoupissait doucement, bercée par le bavardage câlin et obséquieux de la femme de chambre, qui avait déjà dressé son lit et disposé des porte-manteaux dans la chambre arabe transformée en penderie pour les toilettes de Cady.

La découverte d’une pile de chemises dans la petite commode laquée fit sourire Joséphine, qui murmura :

— Ce que je les ai cherchées, celles-là !… et ce que j’ai attrapé la pauvre blanchisseuse !

Puis elle se glissa sans bruit hors de l’appartement et descendit à la loge, où elle conversa jusqu’à minuit, s’instruisant, reconstituant toute l’histoire secrète de sa patronne, achevant de se faire une idée nette de la marche à suivre pour obtenir elle-même le plus d’avantages possible en ce drame où le hasard allait lui faire jouer un rôle obscur, mais prépondérant.

La venue, le lendemain matin, de Maurice Deber, immédiatement prévenu par la concierge du retour de Cady, orienta définitivement Joséphine, qui le reçut en l’absence de la jeune femme.

Renaudin, il n’en fallait plus !… Vite, le divorce, et qu’on s’asseye dessus !… Laumière ?… Peuh ! en résumé, vieux garçon passablement rapiat, point désirable… Maurice Deber, c’était la bonne affaire !… Pincé à fond, millionnaire, et voulant le mariage… Ah ! sans compter les profits immédiats, quelle situation se ferait une femme de chambre intelligente dans la maison, auprès de Cady indolente, fainéante, et du patron reconnaissant !… Oui, il fallait que Cady divorçât et qu’elle épousât Deber…

Il y aurait peut-être du tirage, mais ça se ferait !…

Et, en conséquence de cette décision, Joséphine, après avoir mis Maurice Deber au courant des faits survenus, avec tact, prudence, précaution et réticences, négligea d’écrire à Jacques Laumière l’adresse de leur retraite.

« Il sera toujours temps de lui faire cracher d’autre monnaie s’il y a lieu, conclut-elle, mais il ne faut surtout pas qu’il vienne nous embêter ici, non plus que le mari !… »

Pendant qu’en secret Joséphine s’entretenait avec Maurice Deber, Cady, bien loin de se douter de la visite du colonial, prête de bonne heure, reposée, et dans un heureux état d’esprit, se présentait chez Félix Argatte. C’était le jour de réception du jeune avocat, elle dut attendre ; puis, elle fut introduite dans son cabinet.

Il lui tendit les deux mains avec élan.

— La bonne surprise !…

Sans même s’asseoir, en quelques mots, avec cette précision familière et pittoresque dont elle avait le secret, elle lui apprit les événements.

— Voilà… Je suis ici toute seule. Hier, Victor m’a pincée… attitude coupable… avec Jacques Laumière. Il ne veut rien savoir. C’est le divorce, j’en suis enchantée… Comment faut-il bâcler cela pour que ce soit très vite fini ?

Félix se laissa tomber sur son fauteuil de bureau.

— Non, mais, vous me cassez les bras et les jambes !… Sapristi de Cady !… Vous en avez toujours de nouvelles, vous !…

Elle s’assit en riant.

— Ah ! mon Dieu, que de chichis !… Vous, un homme du métier, vous ne pouvez pas me dire simplement le truc ?…

Il s’installa.

— Racontez-moi tout.

Elle s’étonna :

— Quoi, tout ?… Je n’ai rien de plus à vous apprendre… il n’y a rien d’autre.

Il répliqua, un peu froissé :

— Oh ! si vous voulez faire des cachotteries avec moi !…

— Du tout !… Argatte, vous savez bien que je vous aime beaucoup… J’ai en vous une confiance absolue… Voyez, je suis venue à vous tout de suite, et je vous ai toujours parlé franchement.

Il s’adoucit.

— C’est ce qu’il m’avait semblé… Mais pourquoi aujourd’hui ce mutisme, quand il faut précisément que je sois au courant à fond… Car enfin, le divorce, c’est très bien de le réclamer, mais ça ne s’obtient pas comme cela !…

— Oh ! si, j’ai tous les torts ! s’écria-t-elle ingénument.

— Bigre !… Eh bien, il faut se garder de le dire ! s’écria Argatte interloqué.

Elle balança la tête.

— Parce que le divorce serait prononcé contre moi ?… Dame ! je ne vois pas trop comment cela pourrait être autrement ?… On ne peut tout de même pas coller des méfaits à ce pauvre Victor !…

Argatte questionna avec une curiosité qui n’était certainement pas exclusivement professionnelle.

— Donc, le flagrant délit, indéniable ?

— Naturellement.

— La nuit ?

— Non, hier, à Nieulles, dans l’après-midi.

Il resta saisi.

— Diable !… hier seulement !… Alors, c’est tout chaud ?…

Puis, avec une certaine hostilité :

— Où cela ? dans votre chambre ?… Au lit ?…

— Mais non… Tenez, j’aime mieux vous dire, vous imagineriez des choses stupides… Nous étions dehors, sous la véranda… Jacques devait faire mon portrait, il avait pris un croquis, nous étions un peu énervés… Victor est sorti. — Oh ! je reconnais que nous avons été idiots, nous savions qu’il serait à peine dix minutes absent ! — Donc, une idée a pris à Jacques, il s’est approché de moi, il m’a embrassée, et juste à ce moment, Victor est rentré… Il a poussé un cri… un cri que j’entends encore, qui me fait mal quand j’y pense… et, il s’est sauvé en disant qu’il ne voulait plus me revoir… J’ai plaqué Jacques, et je suis venue à Paris.

Très déçu, refroidi, Argatte fit un geste.

— Un baiser ?… Mais alors, il n’y a pas de quoi fouetter un chat !… Il vous a embrassé cent fois, Laumière, et devant votre mari…

— Oui, justement… devant Victor, ça n’avait aucune importance, mais seuls !… Et puis, il y a la manière… Non, croyez-moi, il n’y a pas à discuter, Victor ne pouvait douter… et ce serait grotesque de nier…

— Et, vous savez qu’il accepte le divorce ?

— Je ne sais rien du tout… Dans le fond, je crois qu’il ne sait pas ce qu’il veut… Il a filé comme une bête blessée à mort… C’était affreux de le voir.

Argatte remarqua, ironique.

— Pourtant, vous n’avez pas l’air plus remuée que cela !

— D’abord, ce que j’ai l’air de ressentir, et ce que je ressens, ça fait deux… Ensuite, cela dépend des moments… A une minute, j’ai du vrai chagrin, et puis à d’autres, ça s’envole… Hier, quand j’ai vu sa figure décomposée, son épouvante devant nous… j’ai souffert… Mon Dieu, j’ai presque autant souffert que lui, à ma manière…

— Et aujourd’hui, vous blaguez.

Elle eut un geste évasif.

— J’ai d’autres sujets de souffrance… Alors, ça contre-balance. D’ailleurs, je m’empêche de penser à Victor.

Argatte la considéra profondément.

— Cady, vous avez tout à fait oublié le petit gigolo, j’espère ?

Elle releva les yeux sur lui, avouant avec hardiesse.

— Moi ?… C’est pour le retrouver que je souhaite le divorce ; ce n’est pourtant pas malin de le deviner.

L’avocat poussa une exclamation de colère et de découragement.

— Ah ! nous voilà bien !… Dans ce cas, ma chère amie, ne comptez pas sur moi pour vous aider.

Elle ne s’émut pas le moins du monde.

— Mais si, je compte sur vous… Allons, Argatte, ne faites pas le méchant.

— Je vous affirme que je vais m’employer de mon mieux pour vous raccommoder avec votre mari !… C’est la seule chose que vous ayez à faire.

Elle ne dit mot, le regarda singulièrement, les yeux brillants ; et, se levant tout à coup, elle vint d’un geste souple s’asseoir sur le bras du fauteuil d’Argatte, entourant le cou du jeune homme de ses bras, et cherchant ses lèvres, d’un mouvement doux, gentil, furtif.

Il tenta de se dégager.

— Cady !

Mais au contact de cette bouche, il perdit la tête, étreignit violemment le jeune corps mince qui s’abandonnait, et prit un baiser furieux…

Elle se redressa, s’éloigna, avec un petit sourire de triomphe. Encore tremblant, bouleversé par une émotion sensuelle qu’il n’aurait pu comparer à aucune de celles éprouvées jusqu’alors, et qui le laissait inassouvi, désorienté, plutôt irrité, il essaya de rire.

— Mâtin !… Si c’est un baiser de cet ordre-là que votre mari a surpris, je ne m’étonne plus !…

Cady revenait s’asseoir en face de lui, bien sage.

— Qu’est-ce que je dois faire, pour le divorce ?

Les yeux sur elle, pensant à tout autre chose, il répondit :

— Mais, d’abord, il faut interroger monsieur Renaudin.

Elle se rebiffa.

— Pas moi, toujours ! je ne veux pas le revoir.

Il sourit fugitivement, passant la main sur son front, qu’une migraine subite venait tenailler.

— Naturellement non, pas vous… J’y passerai, c’est le plus simple.

Cady leva le doigt.

— Ne vous avisez pas d’être rosse et bête !… Ne vous fourrez pas en tête de replâtrer… C’est cassé, et maintenant, rien ne me fera revenir à lui… Je vous jure, je ne pourrais pas !…

Il grommela, bourru.

— Bon, bon, c’est entendu… Je me bornerai à lui demander ses intentions, sans parler des vôtres, c’est préférable à tous points de vue… Puis, suivant ce qu’il aura répondu, nous constituerons avoué et nous adopterons une marche.

Elle hocha la tête, désappointée.

— Oh ! là là ! tout cela va être d’un long !…

Il répliqua avec une sorte d’aigreur :

— Tiens donc !… Vous en avez pour un an ou dix-huit mois !… On ne divorce pas comme on change de chemise, ce serait trop commode !…

Elle repartit avec vivacité :

— Pardi ! on a pourtant accepté de me marier en six semaines !… et je n’avais pas vingt ans !… Ça pourrait être le même tarif… Je pense que le premier acte est plus important pour une jeune fille que le second !

Il haussa les épaules.

— Vous faites du féminisme, Cady !

— Non, je vous réponds.

Il se leva, prit une cigarette, l’alluma, et se mit à arpenter la pièce en fumant.

— Ah ! Cady ! Cady !… Je me demande où vous irez !… Je ne vois pas votre destinée, vous savez !…

Elle réfléchissait, comptait sur ses doigts.

— C’est des blagues que vous m’avez racontées… J’ai vu des gens divorcer en moins de six mois, et encore ils n’étaient pas pressés comme moi.

Argatte reconnut.

— Ça dépend beaucoup des relations… Il est évident que si votre mari y met de la bonne volonté, cela peut être emballé.

Elle sourit victorieusement.

— Quand je le disais !

Il s’écria tout à coup :

— Où êtes-vous descendue à Paris ?… J’espère que vous n’êtes pas allée chez Laumière ?… Ou bien, nous serions propres !…

— Je suis chez moi.

Il la regarda, incertain.

— Chez vous… quai du Louvre ?

— Non… passage Porsin.

Et comme il demeurait muet, attendant une explication, elle ajouta :

— C’est un petit appartement que personne ne connaît… Je l’ai depuis six mois environ.

Il leva les bras.

— Une garçonnière, nom d’un chien !… Et c’est là que vous comptez élire domicile ?… C’est tout à fait impossible !

Elle cria, impatientée.

— Ah ! zut !… Si tout est si difficile, alors je ne fais rien que ce qui me conviendra !… Après tout, je m’en fiche d’être divorcée légalement !… Victor ne m’enverra pas les gendarmes pour me ramener !… Et s’il les envoyait, eh bien, ce serait une cause, alors !… une injure grave qu’il me ferait, je suppose !…

Argatte ne put s’empêcher de rire.

— Mes compliments sur vos notions de droit, chère amie !…

Et, changeant de ton :

— Vous aviez loué sous votre nom ?

— Non.

— Sous celui de… du petit ?

— Pas plus.

— Mais il y venait ?

— Je pense !… Presque tous les jours jusqu’en juillet.

— On vous avait loué sans difficulté ?

— Aucune… J’avais dit : « Mme Martin », sans autre explication… Je suppose que ni la concierge ni le gérant n’étaient dupes, mais comme je suis une locataire tranquille et que je paie d’avance…

Elle pouffa subitement, au souvenir de Maurice Deber et de la dernière quittance réglée par le colonial.

Argatte récapitulait, absolument navré.

— Oh ! c’est exquis… faux nom… rendez-vous multiples… avec un chenapan avéré… Lors de l’enquête, nous serons frais…

Cady haussa les épaules.

— Allons, j’irai autre part quand il le faudra… En ce moment, ça n’a pas d’importance… On n’a pas besoin de dire que j’ai quitté Nieulles.

— C’est encore mieux !… Cohabitation avec le complice…

— Mais non, voyons !… La maison est louée par Victor… Je suis censée chez mon mari.

Il se résigna.

— Je puis toujours faire les premières démarches, nous aviserons ensuite… Mais le lieu de refuge classique, je dois vous dire que c’est chez votre mère.

Cady éclata de rire.

— Argatte !… regardez-moi bien en face en proférant cela !… Vous me voyez rappliquant chez maman en l’occurrence !…

Il rit.

— Le fait est que Mme Darquet va entrer en un de ces courroux !

— J’aime « courroux » !

Argatte fit un geste.

— Cela lui va… Cela a de l’ampleur… On n’imagine pas Mme Cyprien Darquet en colère, prononçant des paroles vulgaires comme le commun des mortels… Dans les instants de passion, elle s’exprimerait en alexandrins que ça n’étonnerait pas, au premier abord.

— Ah ! mon pauvre coco ! elle n’a pas tant de littérature que cela, allez !… Si vous l’aviez entendu, le jour où nous avons filé de la Brolière !… Elle m’a attrapée salement… et ça n’avait rien de grandiose, je vous jure !…

Il s’assit sur le bras d’un fauteuil, questionnant curieusement, car il adorait les potins mondains.

— Contez-moi donc cela ?… Je n’ai su que très vaguement les histoires… la cause du duel Montaux-Deber.

Alors, en riant, avec des mots drôles, cinglants, parfois gentiment attendrie, elle détailla l’intrusion de Maurice Deber chez Marie-Annette, la fureur du colonial, l’attitude crâne et comique de l’ancien officier de dragons ; puis, la scène conjugale, ses impressions à elle lorsque, le lendemain, à l’aube, Renaudin était entré dans sa chambre, « sachant tout », et que, grâce à un tour de force inouï, une demi-heure plus tard, il avait tout oublié, il repoussait toutes les hypothèses.

Argatte hochait la tête avec un blâme.

— Vous n’en êtes que plus impardonnable de vous être si sottement laissé surprendre l’autre jour, et surtout, avec un type comme Renaudin, de renoncer à le convaincre une seconde fois de votre innocence…

Elle l’interrompit.

— Que voulez-vous, je ne peux plus ! Oui, oui, on va, on va, on ment comme un ange, ça marche tout seul… puis, il arrive un moment où cela écœure !…

Il lui jeta un coup d’œil incisif.

— On change de méthode… On avoue tout… Il est de ceux qui pardonnent… et qui, souvent, n’en aiment que mieux ensuite.

Elle fit un geste, et dit avec un accent impayable :

— Jolie perspective !… C’est facile à préconiser pour ceux qui ne sont pas de service !…

Il la saisit brusquement, avec un rire énervé, et la renversa sur son bras, couvrant son visage de baisers.

— Petite rosse !…

Mais un coup discrètement frappé à la porte les fit se séparer vivement. Le garçon de bureau entra, remit une carte à l’avocat, et se retira. Argatte jeta un coup d’œil sur le carton, et fit une grimace d’ennui.

— Oh ! la barbe !

— Il faut que je m’en aille ? demanda Cady.

— Eh oui ! soupira-t-il. Revenez demain matin, j’aurai vu Renaudin cet après-midi, et nous causerons sérieusement.

Elle posa ses mains sur les épaules du jeune homme.

— Ce soir… si vous veniez passage Porsin ? demanda-t-elle, câline.

Il se défendit avec une certaine brusquerie.

— Non, non, il ne faut pas !… En ce moment, nous ne devons songer qu’à vous tirer le mieux possible de ce mauvais pas… Vous rigolez comme une gosse que vous êtes, mais c’est plus grave que vous ne pensez.

Elle rit insoucieusement.

— Alors, à demain matin, mon cher avocat !


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