Le duel devait avoir lieu le lendemain au vélodrome Saint-Marcel. Paul Durand et Lapierre, les témoins de Paul de Montaux, avaient choisi l’épée. Bien que Maurice Deber connût son infériorité à cette arme, il gardait pourtant la ferme conviction de sa victoire. Et, dans son esprit, celle-ci devait être complète ; il ne pouvait tolérer la pensée que l’issue du combat ne comportât point une mort d’homme : celle de son adversaire.
Aussi, sans s’attarder à une seule de ces lettres qui, en cas de résultat fatal, doivent être remises à la famille, Maurice mit-il à exécution un projet qui n’était point déterminé en lui par l’idée de sa mort, mais la possibilité de celle-ci lui fournissait un prétexte pour agir.
Il était près de neuf heures du soir lorsque la domestique l’introduisit dans le bureau de Victor Renaudin, quai du Louvre.
Le juge se leva, étonné, et vint à lui, la main tendue.
— C’est vous, cher ami ?
Le colonial ne prit pas cette main.
Il paraissait très grand dans la demi-nuit de la pièce, où la lampe à l’abat-jour baissé n’éclairait distinctement qu’un étroit espace sur la table où le magistrat écrivait. Son visage bronzé, aux traits anguleux, à l’expression obscurément menaçante était impressionnant.
— Excusez-moi, dit-il avec lenteur. Je reconnais que je viens faire auprès de vous ce soir une démarche insensée… Mais il est indispensable que nous ayons ensemble une conversation résolument en dehors de toutes les convenances…
Renaudin le considérait fixement, les sourcils froncés, hanté par une vague divination de ce qui allait suivre.
— Asseyez-vous et parlez, dit-il avec froideur et décision.
En ses oreilles, qui, soudain, bourdonnaient douloureusement, il lui semblait entendre, en coup de cloche assourdissant : « Cady ! Cady ! »
Maurice Deber, absorbé, le regard absent, une ride profonde barrant son front, déposa son chapeau, et s’assit en face de son hôte.
— Pardonnez-moi, commença-t-il avec sécheresse. Je dois vous entretenir d’abord de moi, vous dire des choses qui vous paraîtront sans intérêt, peut-être même hors de propos… Je vous affirme que c’est nécessaire. Ne soyez aussi ni surpris ni choqué si je prononce des paroles qui, selon les lois mondaines, ne devraient jamais tomber entre nous.
Silencieux, renversé dans son fauteuil, les épaules fortement appuyées au dossier, les doigts de sa main droite martelant son bureau, Renaudin l’écoutait, presque distrait, l’esprit envahi par mille pensées confuses. Bien qu’il restât muet, sa pensée impatiente et colère harcelait l’autre en termes méprisants. « Va donc, va donc, imbécile ! Comme si je ne savais pas que tu vas me parler d’elle !… »
Néanmoins, en réalité, il n’imaginait absolument rien de ce que l’autre allait évoquer.
Plongé lui aussi dans ses propres idées, Deber poursuivait :
— Il y a douze ans, nous étions à égal titre les commensaux, les familiers, aussi les obligés de la maison de M. Cyprien Darquet… A cette époque, la fille du ministre n’était encore qu’une enfant… Néanmoins, son charme précoce était tel que…
Il s’arrêta durant une seconde, plutôt pour mieux appuyer sur ce qu’il allait ajouter que parce qu’il éprouvait un embarras à continuer.
Dans le silence agressif de Renaudin, il reprit :
— Son charme était tel que malgré son jeune âge, vous, moi, Laumière, tous ceux qui approchaient de cette petite créature extraordinaire étaient amoureux d’elle… Cet amour futile, fugitif, ou même dépravé chez quelques-uns, fut, malgré l’invraisemblance du fait, sérieux au moins chez deux d’entre nous… Il se grava au plus profond de vous et de moi… Évidemment, à cette heure lointaine, et devant cette adolescence, nous ne concevions pas la gravité ni l’intensité du sentiment que nous éprouvions, mais peu à peu il nous fut révélé… J’ignore quand et comment vous vint la pensée de faire de Cady votre femme… mais en moi, ce rêve se développa, d’abord incertain, vague, puis graduellement plus précis et plus impérieux, depuis le jour où, pour regagner mon poste aux confins du monde, je quittai cette enfant… Des années se passèrent. Je revins en France, décidé à tout mettre en œuvre pour m’assurer la possession de celle qui, à cette heure-là, était devenue une jeune fille… Vous m’aviez devancé… Vous vous trouviez à la veille de devenir son mari… Je m’écartai… Mais, je vous le déclare hautement, l’image de Cady n’est jamais sortie de ma mémoire… ma soif d’elle ne s’est point éteinte… Je l’aime aujourd’hui comme je l’ai toujours aimée !… Je ne puis admettre… Non ! je n’admets pas d’être irrévocablement éloigné d’elle, étranger à sa vie !…
Il se tut, puis recommença, d’une voix plus haute, plus vibrante, hardie et d’une véhémence nettement hostile ; tandis que le juge, dont l’attention était maintenant complètement conquise, activait le battement fébrile de ses doigts sur l’acajou.
— Oui, je l’aime !… et c’est parce que je l’aime que je suis ici, et que rien ne pourra faire rentrer dans ma gorge les paroles que je dois, que je veux prononcer !…
Exagérant son calme, Renaudin observa :
— Mon Dieu, monsieur, vous pouvez garder un ton plus modéré… Il me semble que je vous écoute avec patience et que rien dans mon attitude ne peut vous faire préjuger que j’essayerai de vous faire taire avant que vous le jugiez à propos… quelque insensées et déplacées, quelque véritablement insanes que puissent être les paroles dont vous me menacez… quelque singulières, choquantes, absurdes que soient celles que déjà vous avez prononcées…
Violemment, Deber s’écria :
— Ne comprenez-vous pas que si je pouvais me modérer, je ne serais pas devant vous !… Oui, je le sais, tout ceci est inouï, profondément choquant !… Mais, je vous le répète, il faut que ce soit dit !
— Eh ! mon Dieu, expliquez-vous à la fin ! s’écria Renaudin avec irritation.
La voix altérée, âpre, Deber jeta :
— Voici les choses, en un mot, monsieur !… Ce qui vous échappe, moi je l’ai vu !… Ce que dans votre inconscience, vous admettez, moi je ne le tolère pas !… Vous êtes un mari — oh ! probe, respectable, je ne le conteste pas ! — mais un mari cent fois aveugle !… Vous n’apercevez, vous ne sentez, ne devinez rien !… Et les catastrophes se sont produites, les abîmes se sont ouverts devant vous sans que votre incroyable paix ait été troublée, sans que vous vous soyez douté de la menace, du danger imminent !… et, enfin, de l’irréparable déjà accompli !…
A ces derniers mots, Victor Renaudin bondit de son siège.
— Ah çà ! mesurez-vous bien l’insolence, l’odieux de vos propos ?…
Deber se redressa également, essayant de se contenir.
— Non, monsieur, fit-il avec une fermeté polie, il n’y a point d’insolence en mes paroles, ni même en mes pensées… Je ne viens pas en ennemi près de vous… Je ne suis, certes, pas votre ami non plus… mais, puisque les circonstances ont fait de vous le maître de cette enfant, l’arbitre de sa destinée, le juge de ses actions, je veux vous inculquer la volonté qui vous manque, la force, le pouvoir de la diriger, de mater ses instincts…
Le juge fit un grand geste.
— Assez, monsieur !… Taisez-vous !… Peu m’importe l’opinion que vous avez de moi, mais je n’admettrai pas que vous insultiez ma femme !… Oui, je crois que vous l’avez sérieusement, profondément aimée… Par égard pour ce sentiment vrai, pour la douleur que vous semblez encore ressentir de sa perte, je veux bien vous pardonner tout ce que vous avez prononcé de malséant… Mais n’ajoutez plus rien, arrêtez-vous, et séparons-nous !… Assez, en voilà assez !…
Machinalement, Deber avait repris son chapeau ; puis, aussitôt, il le rejeta brutalement ; et, la voix étranglée, prononça :
— Savez-vous que Cady… que Mme Renaudin a passé l’avant-dernière nuit à Rouen, en compagnie de Jacques Laumière ?
Renaudin répondit avec indignation.
— Oui, monsieur, je le sais !… et je n’ai aucun soupçon !… aucun doute !… Je connais ma femme, et je ne commettrai point envers elle l’outrage de l’accuser des abominations qu’invente votre esprit haineux et détraqué !…
Deber ricana avec exaspération.
— Bon, bon, vous passez Laumière à votre épouse !… mais, admettrez-vous Hubert Voisin !
Cette fois, le juge tourna le dos, écœuré.
— Monsieur, je vous prie de sortir !… Vous êtes un fou, un être mal équilibré, dangereux !… Je vous plains… Je ne suis ni un athlète ni un duelliste… Je ne saurais me colleter avec vous, ni vous appeler sur le terrain, mais je vous déclare que je vous considère comme un dément, et que j’éprouve pour vous une pitié répugnée, un véritable dégoût !…
Le colonial se laissa tout à coup tomber sur un siège, le front dans ses mains.
— Mon Dieu ! cria-t-il avec désespoir, quels mots faudra-t-il donc trouver pour vous convaincre ?… Quelles preuves exigerez-vous ?…
Renaudin, subitement radouci par la sincérité poignante de cette exclamation, se rassit.
— Monsieur, j’ignore à quel mobile précis vous obéissez, mais croyez-moi, partez… Ne revenez plus sur ce que vous avez osé me dire… Je l’oublierai… J’admettrai qu’un cauchemar vous a conduit chez moi, et que vous avez parlé sous son influence… Partez, et éloignez-vous pour toujours de notre route… Vous ne pouvez causer que du mal.
Deber écarta ses mains de son visage, qui apparut livide, saisissant d’angoisse contenue.
— Monsieur, dit-il avec plus de calme qu’il n’en avait montré jusqu’alors, je me bats demain avec le cousin de Cady, M. Paul de Montaux… J’espère le tuer… ensuite, je provoquerai cet infect individu, Hubert Voisin… que je tuerai aussi… quand ce ne serait que pour me libérer de l’épouvantable vision que j’ai eue à la Brolière, la nuit dernière !…
Cette fois, brusquement inondé par une cruelle anxiété, Victor Renaudin se souleva.
— Quelle vision ? cria-t-il. De quoi parlez-vous ?
Deber porta la main à son front, tout à coup défaillant, les idées en déroute.
— Que sais-je ? fit-il d’une voix éteinte. Quelle immonde scène ai-je interrompue ?… Quelles joies répugnantes, inavouables, incompréhensibles, Cady va-t-elle rechercher en cette compagnie ?… Tout le jour, j’ai entendu des conversations indécentes, ignobles… J’ai guetté, surpris des attitudes, des gestes révoltants… Le soir, j’ai attendu à la porte d’une chambre, écouté… Je suis entré… Cady était là… et dans cette chambre il y avait aussi Hubert Voisin, et cette femme, cette névrosée… Marie-Annette… Dans quel but inavouable se trouvaient-ils réunis ?… Quelles scènes allaient-elles se passer… que mon intrusion a prévenues… et que le geste de bravache du mari… de cet inexplicable Paul de Montaux est venu couvrir ?…
Renaudin était sur lui, haletant, martelant son épaule de petits coups.
— Répétez… répétez… je comprends mal… Cady se trouvait, cette nuit, en compagnie de sa cousine et d’Hubert Voisin ?… Vous avez vu ?… Mais quoi ?…
Deber se leva et saisit la main du mari tremblant, bouleversé, l’étreignant avec angoisse.
— Monsieur Renaudin, écoutez-moi ; croyez-moi quand je vous affirme, quand je vous jure que, grâce à votre faiblesse, à votre aveuglement, Cady a sombré !… que Cady se noie dans la plus épouvantable des boues !… Elle ! elle ! Cette petite âme si jolie, si fine, si exquise !… Elle, à qui il ne fallait qu’un bras solide pour s’appuyer, qu’une main ferme et un esprit vigilant auprès d’elle pour la guider et pour la sauver !… Ah ! vous êtes abominablement coupable, vous qui n’avez pas pu, vous qui n’avez pas su, vous qui vous êtes montré incapable de remplir votre mission !… Et c’était pourtant si tentant, si beau, si émouvant de rappeler à la vie pure et lumineuse cet être charmant !…
Sa voix s’éteignit soudain dans un sanglot.
Renaudin fit quelques pas en chancelant, accablé, ne pouvant plus douter, cette fois, de la réalité de ce que, jusqu’alors, il croyait la diffamation d’un homme jaloux et halluciné… Il revint à sa place, s’assit, et, les coudes sur le bureau, cacha son visage dans ses mains.
— Ah ! gémit-il, anéanti, s’il m’était donc encore permis de croire que vous mentez, par rancune, par haine !…
Des minutes de silence poignant, tragique, s’écoulèrent. La souffrance dissemblable, et pourtant égale de ces deux hommes paraissait emplir la pièce d’une atmosphère de douleur exaspérée.
Et, en même temps qu’ils se détestaient avec véhémence, ils éprouvaient néanmoins l’un pour l’autre une sorte de compassion, ou, pour mieux dire, de déférence. Ils se sentaient invinciblement rapprochés, liés par une chaîne impossible à briser : leur pareille passion pour celle qui les torturait.
Maurice Deber se remit le premier de cet excès d’émotion qui les avait abattus. Il se leva et arpenta la pièce avec agitation. D’ailleurs, il ne tarda pas à s’arrêter devant le juge, plein de mépris pour cette faiblesse et cette prostration, oubliant sa propre défaillance de l’instant précédent.
— Debout ! fit-il avec rudesse. Quand la tempête sévit, est-ce le moment de se coucher à fond de cale et de pleurer ?… N’avez-vous pas commis assez d’erreurs, et êtes-vous vraiment incapable de ressaisir le gouvernail, de reprendre la direction de votre barque partie en dérive ?… S’il en est ainsi, retirez-vous, et laissez la place à de plus énergiques qui sauront vaincre les éléments et sauver les passagers que vous laissez périr !…
Renaudin releva le front avec lenteur, et tourna ses regards vers Maurice, l’étudiant longuement, attentivement, avec une subite méfiance.
Enfin, il eut un soupir et se redressa.
— Tout ce que vous avez dit jusqu’ici n’était-il que pour en arriver là ? fit-il avec une nuance marquée de dédain.
Deber tressaillit, cinglé, comprenant le sens profond de ses simples mots.
— Que voulez-vous dire ? cria-t-il, toute sa rancune, sa haine du rival revenues en lui, avec peut-être encore plus d’intensité qu’auparavant.
Le juge, qui se ressaisissait, reprit avec autorité :
— Vous le savez fort bien !… Sous vos métaphores, il y a une pensée parfaitement claire, et que je saisis malgré mon imbécillité, non moins bien que le but auquel vous vous efforcez d’atteindre ; prendre ma place auprès de Cady !… Halte-là, monsieur !… D’abord, laissez-moi vous dire que vous vous trompez grossièrement si vous croyez que vos délations sont arrivées à ébranler mon affection pour ma pauvre petite enfant !…
Et l’autre voulant parler, il le prévint avec vivacité.
— Oh ! c’est entendu, je ne proteste plus ! je ne doute plus ! j’admets !… Oui, j’admets tout ce que vous m’avez dit d’elle… j’admets sa culpabilité… Surtout, je reconnais ma faiblesse, ma stupidité, mon inconscience… Mais soyez sûr que jamais, entendez-vous !… jamais aucune faute, aucune aberration de ma pauvre petite fille ne me poussera à un acte de colère ou de vengeance contre elle !…
» Moi !… moi divorcer pour vous laisser le champ libre ?… Voilà ce que vous souhaitez !… Voilà ce que vous poursuivez ici, avec une ténacité et une cruauté de sauvage ! Allons ne niez pas, ne mentez pas !… votre désir est flagrant, il sue par tous vos pores !… Vos desseins surgissent sous toutes vos phrases, si adroites et prudentes que vous les croyiez !… Obstiné, entêté, acharné à la reconquérir, vous n’avez jamais essayé de prendre votre parti de sa perte, vous me l’avez avoué… Vous n’avez non plus jamais perdu l’espoir de me la voler, je viens de le deviner !… Et, pour y parvenir, tous les moyens vous sont bons !… Pourquoi êtes-vous venu me trouver ce soir ?… Pour m’ouvrir les yeux, afin que je puisse la relever, la secourir ?… Allons donc !… Vous avez sournoisement escompté ma surprise, ma révolte… Vous guettiez un cri de haine… Vous espériez me forcer aux actions violentes, afin de surgir ensuite auprès d’elle en protecteur, en rédempteur ! Eh bien, non, monsieur, ce rôle facile et flatteur, je vous l’interdis, je vous le défends !…
Pâle de rage, Deber vociféra :
— Interprétez mes actes comme il vous plaira… Vous ne m’empêcherez pas de punir les misérables qui ont dévoyé celle que vous ne savez défendre qu’avec des protestations sentimentales !… Moi, je suis un homme, monsieur !… Devant l’outrage, je me lève comme un homme, et je sévis !… L’honneur d’une femme qui vous paraît indifférent, moi, je prends le droit de le venger, l’épée à la main !…
Renaudin fit un grand geste.
— Eh, que m’importe !… Allez ! frappez, tuez, assouvissez votre colère et vos haines qui vous préoccupent plus qu’elle-même !… Moi, je ne les connais pas, elles n’existent pas pour moi, je ne vois qu’elle… Et, certes, je ne l’abandonnerai point à votre sévérité, à votre tyrannie méchante !… Elle trouvera en moi, auprès de moi, contre mon cœur torturé, une indulgence sans bornes, une tendresse, une fidélité qui, si elles ne la touchent pas, au moins panseront ses blessures secrètes… Car, je vous l’assure, j’ai pu être peu clairvoyant sur bien des points, mais je connais le fond de son cœur… j’ai souvent aperçu l’être douloureux et tendre, sensitif et meurtri qu’il y a sous la surface folle de cette femme encore enfant… et qui jadis, enfant, était déjà femme… Allez, monsieur, allez, passez votre chemin, vous avez assez causé de ruines, de souffrance et de désordre ici… Laissez-nous… Laissez-moi… Peut-être est-ce vrai que je suis au-dessous de la mission que les événements m’ont dévolue, mais je la remplirai néanmoins avec toute la pitié, tout l’amour, tout le dévouement dont mon cœur déborde pour elle… qui est toute ma vie, tout mon rêve, tout le sang de mes veines… Allez, monsieur Deber, allez, partez, disparaissez !
Maurice hésita, jeta autour de lui un regard incertain ; puis, se décida, et sortit, le chapeau sur la tête.
— Soit ! dit-il sur le seuil. Nous ne nous rencontrerons plus… Cependant, ne croyez pas que j’abandonne la lutte… Ce que vous ne saurez pas obtenir, je l’imposerai… Les gestes que vous n’oserez pas faire, je les accomplirai !… Libre à vous de dédaigner et d’ignorer les complices, les instigateurs des fautes de Cady… Moi, je les exécuterai ! Et ensuite, nous verrons qui l’emportera de votre lâche indulgence ou de ma juste et énergique sévérité !…
Il disparut. Le juge n’avait pas écouté ses dernières paroles ; il l’avait déjà oublié.
Il consultait sa montre. Dix heures !… Il n’était guère plus de dix heures !… A neuf heures, il était assis à cette table, paisible, en pleine sécurité… En moins d’une heure, son bonheur, ses croyances, ses illusions, tout avait été sapé, détruit !…
Mais il ne voulait pas réfléchir à cela ni se laisser glisser dans l’abîme de désespoir qui l’environnait… Il lui fallait agir, partir, la retrouver immédiatement… Surgir soudain en justicier ?… Certes, non ! Mais profiter de sa surprise et de son désarroi… essayer de faire vibrer son cœur, obtenir des confessions complètes, la serrer ensuite sur sa poitrine, pleurante, vaincue par la bonté inaltérable du mari, par son pardon obstiné… Ah ! si, enfin, il arrivait à cette possession morale à laquelle, hélas ! il n’était jamais parvenu !…
Il consultait fiévreusement l’indicateur. Il existait un train qui le mettrait à Rouen au milieu de la nuit. Dès l’aube, le chemin de fer départemental le conduirait à la station la plus proche de la Brolière. Il irait à pied jusqu’au château, il surprendrait Cady au lit… Il frissonna, une sueur froide perlant à ses tempes, évoquant mille fantômes…
Mais non, non, elle serait seule… il lui parlerait tout de suite, il ne lui laisserait pas le temps de mentir… et tous deux pleureraient…
— Ma pauvre petite Cady ! gémit-il douloureusement.