Rentré chez lui, Romachov se jeta sur son lit sans enlever son manteau ni même son sabre, et resta longtemps couché, immobile et les yeux stupidement fixés au plafond. Il avait mal à la tête et au dos, et son âme était si vide qu’elle semblait n’avoir jamais donné naissance à aucune pensée, aucun souvenir, aucun sentiment : elle n’éprouvait même ni irritation, ni ennui, mais gisait, masse sombre et indifférente.
De l’autre côté de la fenêtre, triste et doux, se mourait le verdâtre crépuscule d’avril. Dans l’antichambre l’ordonnance remuait avec précaution un objet métallique.
« C’est étrange — dit à part soi Romachov — j’ai lu quelque part que l’homme ne peut rester une seconde sans penser. Et pourtant je suis là couché sans songer à rien. Est-ce juste ? Non, puisque je viens de penser que je ne pensais à rien — c’est signe que quelque rouage de mon cerveau s’est mis à fonctionner. Et maintenant que je m’analyse, c’est encore penser… »
Et il s’acharna à débrouiller cet écheveau de pensées compliquées jusqu’à ce qu’il en ressentit le dégoût presque physique : comme si, sous son crâne, se fût tendue quelque sale et grise toile d’araignée, dont il ne pouvait se débarrasser. Il leva la tête de dessus l’oreiller et cria :
— Gaïnane !
Dans le vestibule, un ustensile, sans doute le tuyau du samovar, tomba et roula à terre. L’ordonnance se précipita dans la chambre en ouvrant et refermant la porte aussi vivement et aussi bruyamment que si quelqu’un l’eût poursuivi.
— Me voici, Votre Noblesse ! cria-t-il tout effaré.
— Personne n’est venu de la part du lieutenant Nicolaiev ?
— Absolument personne, Votre Noblesse, cria de plus belle Gaïnane.
Depuis longtemps déjà les rapports entre l’officier et l’ordonnance étaient empreints de simplicité, de confiance et même d’une certaine familiarité respectueuse. Mais quand il s’agissait de réponses clichées sur un modèle officiel, telles que : « parfaitement », « en aucune façon », « je vous souhaite le bonjour », « je ne peux pas savoir », Gaïnane les criait machinalement de cette voix d’automate, étranglée et stupide, que prennent toujours les soldats quand ils parlent dans les rangs à des officiers. C’était une habitude inconsciente que l’ordonnance avait prise dès les premiers jours de son arrivée au régiment et qu’il conserverait probablement toute sa vie.
Gaïnane était Tchérémisse de naissance et idolâtre de religion. Cela flattait beaucoup Romachov. Au régiment, les jeunes officiers avaient mis à la mode ce jeu de gamin risible et naïf d’apprendre aux ordonnances différentes choses bizarres et extraordinaires. Vietkine, par exemple, quand il recevait chez lui des camarades, demandait toujours à son ordonnance, un Moldave : « Dis donc, Buzeskul, avons-nous encore du champagne à la cave ? » Buzeskul répondait avec le plus grand sérieux : « Pas du tout, Votre Noblesse, vous avez jugé bon de boire hier la dernière douzaine. » Un autre officier, le sous-lieutenant Épifanov, aimait à poser à son ordonnance des questions fantaisistes qu’il ne comprenait probablement pas lui-même : « Quel est ton avis, mon ami, lui demandait-il, sur la restauration du principe monarchique dans la France moderne ? » Et l’ordonnance répondait sans sourciller : « Parfaitement, Votre Noblesse, ça marche très bien ! » Le lieutenant Bobétinskiï avait enseigné le catéchisme à son ordonnance et celui-ci répondait sans hésitation aux questions les plus baroques prises au milieu d’un chapitre, telles que : « Quel est en troisième lieu l’importance de ce point ? — En troisième lieu ce point n’a aucune importance », ou encore « Quelle est l’opinion de la Sainte Église sur ce sujet ? — La Sainte Église reste muette sur ce sujet. » L’ordonnance de ce même officier déclamait avec une absurde mimique tragique le monologue du moine Pimène dansBoris Godounov[5].
[5]Drame de Pouchkine. — H. M.
[5]Drame de Pouchkine. — H. M.
Il était également de bon ton d’obliger les ordonnances à parler français :Bonjour, Mousié ; Bonne nuit, Mousié ; Voulez-vous du thé, Mousié ?et ainsi de suite. Toutes ces inventions et d’autres encore étaient un remède à l’ennui, à l’étroitesse d’une vie où les occupations de service avaient seules leur place.
Romachov s’entretenait fréquemment avec Gaïnane de ses dieux, dont le Tchérémisse n’avait d’ailleurs que d’assez obscures et vagues notions — et surtout de la façon — vraiment originale — dont l’ordonnance avait prêté serment de fidélité au trône et à la patrie. Tandis que la lecture de la formule du serment avait été faite aux orthodoxes par un prêtre, aux catholiques par un kcendz[6], aux israélites par un rabbin, aux protestants, en l’absence de pasteur, par le capitaine Ditz et aux musulmans par le lieutenant Bek-Agamalov, pour Gaïnane on avait dû employer un rite tout à fait spécial. L’adjudant-major du régiment avait présenté successivement à ce Tchérémisse et à deux autres de ses coreligionnaires un morceau de pain à la pointe d’un sabre, et tous les trois, sans toucher le pain de leurs mains, l’avaient pris avec leur bouche et mangé aussitôt. Le sens symbolique de cette cérémonie était le suivant : « Maintenant que j’ai mangé le pain au service d’un nouveau maître, que je sois puni par le fer si je suis infidèle ! » Gaïnane paraissait quelque peu fier de ce cérémonial exceptionnel et aimait à l’évoquer. Mais comme il inventait chaque fois de nouveaux détails, il finissait par en faire un récit fantastique, profondément stupide, mais comique et qui intéressait fort Romachov et les sous-lieutenants qui venaient chez lui.
[6]Kcendzen polonais : prêtre catholique. — H. M.
[6]Kcendzen polonais : prêtre catholique. — H. M.
Cette fois encore, Gaïnane pensait que l’officier allait entamer son thème favori et attendait, souriant d’un air malin. Mais Romachov dit mollement :
— Allons, c’est bien… tu peux te retirer…
— Faut-il préparer ta tunique neuve, Votre Noblesse ? demanda Gaïnane avec empressement[7].
[7]Gaïnane entremêle les formules de politesse officielle au tutoiement des peuplades primitives. Il en résulte un savoureuxsabirdifficilement traduisible en français. — H. M.
[7]Gaïnane entremêle les formules de politesse officielle au tutoiement des peuplades primitives. Il en résulte un savoureuxsabirdifficilement traduisible en français. — H. M.
Romachov se taisait, hésitant. Il voulait dire : oui, puis : non, et de nouveau : oui. Il poussa un profond soupir d’enfant, en plusieurs temps, et finalement répondit :
— Non, décidément, Gaïnane… ce n’est pas la peine. Donne-moi le samovar, puis cours au mess chercher mon souper.
« Aujourd’hui je ferai exprès de ne pas y aller — s’entêtait-il dans une impuissante songerie. Impossible d’importuner les gens tous les jours, et d’ailleurs… je crois que là-bas on ne tient guère à me voir. »
Sa décision lui paraissait ferme, mais dans les profondeurs cachées de son âme perçait déjà la certitude, à peine consciente, que ce jour-là, comme la veille, comme presque tous les soirs depuis tantôt trois mois, il se rendrait chez les Nicolaiev. Chaque soir, en sortant de chez eux, vers minuit, il se jurait, honteux et irrité de son manque de volonté, de laisser passer une semaine ou deux ou même de n’y plus revenir du tout. Et pendant qu’il rentrait chez lui, se couchait et s’endormait, il croyait pouvoir facilement se tenir parole. Mais la nuit passait, le jour se traînait lent et fastidieux, le soir arrivait, et il se sentait irrésistiblement attiré vers cette maison claire et proprette, ces chambres confortables, ces gens calmes et joyeux, et surtout vers le charme fascinateur de la beauté, de la douceur et de la coquetterie féminines.
Romachov s’assit sur son lit. La nuit tombait, mais il voyait encore distinctement toute sa chambre. Il lui répugnait fort d’avoir constamment sous les yeux les quelques pauvres objets qui meublaient son triste logis : un minuscule bureau surmonté d’une lampe à abat-jour rose en forme de tulipe, d’un réveil-matin rond à tic-tac précipité et d’un encrier en forme de carlin ; sur la muraille, le long du lit, un tapis de feutre représentant un tigre et un cavalier nègre armé d’une lance ; dans un angle de la pièce, une fragile étagère avec des livres et, dans un autre angle, la fantastique silhouette d’un écrin de violoncelle ; au-dessus de l’unique fenêtre, un store en sparterie roulé ; près de la porte, un drap masquant un portemanteau. Chez chaque officier célibataire, chez chaque sous-enseigne, on retrouvait invariablement ces mêmes objets, à l’exception toutefois du violoncelle. Cet instrument, Romachov l’avait pris à l’orchestre du régiment, où il était absolument inutile, mais, n’ayant pas réussi à apprendre même la gamme, il l’avait bientôt abandonné, ainsi que la musique.
Un peu plus d’un an auparavant, à sa sortie de l’école militaire, Romachov avait acheté ces vulgaires objets avec une grande satisfaction mêlée de fierté. Avoir un logement à soi, posséder des meubles en toute propriété, pouvoir acheter et choisir à sa guise, s’installer selon ses goûts, tout cela avait enthousiasmé ce gamin de vingt ans, qui, la veille encore, était assis sur les bancs d’une école et se rendait en rang avec ses camarades au réfectoire. Et que d’espoirs, que de rêves le berçaient à l’époque où il faisait l’emplette de ces pauvres « objets de luxe », et quel rigoureux programme d’existence il s’était alors tracé ! Pendant les deux premières années, il devait étudier à fond la littérature classique, apprendre méthodiquement le français et l’allemand et faire de la musique. L’année suivante, il se préparerait à l’Académie d’État-Major. Il lui faudrait se tenir au courant de la vie publique, de la littérature et des sciences ; en conséquence, il s’abonna à un journal et à une revue mensuelle. Il acheta même, pour compléter son instruction, laPsychologiede Wundt, laPhysiologiede Luys, l’Initiative personnellede Smiles.
Hélas ! ces livres sont relégués depuis neuf mois sur l’étagère et Gaïnane oublie de les épousseter. Les journaux, dont les bandes ne sont même pas brisées, gisent sous le bureau, l’abonnement semestriel à la revue n’a pas été renouvelé, et le sous-lieutenant Romachov boit beaucoup de vodka au mess, joue au pharaon, entretient une vilaine et fastidieuse liaison avec une femme d’officier, dont il trompe le mari phtisique et jaloux, et prend de plus en plus en dégoût le service, ses camarades et sa propre existence.
— Pardon, Votre Noblesse ! — cria l’ordonnance faisant une nouvelle et bruyante irruption dans la chambre. Mais immédiatement il se mit à parler d’un tout autre ton, simple et familier :
— J’ai oublié de te dire qu’une lettre de Mme Peterson est arrivée pour toi. L’ordonnance l’a apportée en demandant d’y faire une réponse.
Romachov, fronçant les sourcils, déchira l’oblongue enveloppe rose, sur un angle de laquelle voltigeait une colombe tenant une lettre dans son bec.
— Allume la lampe, Gaïnane ! ordonna-t-il.
Puis il lut ces lignes, d’une écriture irrégulière peu soignée, qu’il ne connaissait que trop.
« Mon chéri, mon mignon petit Georges aux fines moustaches, tu n’es pas venu chez nous depuis une semaine entière et je me languis tellement de toi que j’ai pleuré toute la nuit dernière. Rappelle-toi bien que si tu veux te moquer de moi, je ne supporterai pas cette trahison. Il me suffira d’avaler le contenu d’une petite fiole de morphine pour que je cesse à jamais de souffrir et que tu sois rongé par des remords de conscience. Viens sans faute ce soir à sept heures et demie.Ilne sera pas à la maison,ilsera aux exercices pratiques, et je t’embrasserai bien fort, bien fort, bien fort, de toutes mes forces. Viens donc ! Je t’envoie un milliard de baisers.« Ta Raïssa toute tienne.«P.-S.Sous ce grand saule, — il t’en souvient, chérie —Sur la rivière inclinant son branchage,D’ardents baisers tu couvris mon visage,Dont avec toi je savourai l’orgie.«P.-P.-S.— Il faudra absolument, absolument venir à la soirée de samedi prochain. Je vous invite à l’avance pour le troisième quadrille, selon nos conventions !!!!! »
« Mon chéri, mon mignon petit Georges aux fines moustaches, tu n’es pas venu chez nous depuis une semaine entière et je me languis tellement de toi que j’ai pleuré toute la nuit dernière. Rappelle-toi bien que si tu veux te moquer de moi, je ne supporterai pas cette trahison. Il me suffira d’avaler le contenu d’une petite fiole de morphine pour que je cesse à jamais de souffrir et que tu sois rongé par des remords de conscience. Viens sans faute ce soir à sept heures et demie.Ilne sera pas à la maison,ilsera aux exercices pratiques, et je t’embrasserai bien fort, bien fort, bien fort, de toutes mes forces. Viens donc ! Je t’envoie un milliard de baisers.
« Ta Raïssa toute tienne.
«P.-S.
Sous ce grand saule, — il t’en souvient, chérie —Sur la rivière inclinant son branchage,D’ardents baisers tu couvris mon visage,Dont avec toi je savourai l’orgie.
Sous ce grand saule, — il t’en souvient, chérie —Sur la rivière inclinant son branchage,D’ardents baisers tu couvris mon visage,Dont avec toi je savourai l’orgie.
Sous ce grand saule, — il t’en souvient, chérie —
Sur la rivière inclinant son branchage,
D’ardents baisers tu couvris mon visage,
Dont avec toi je savourai l’orgie.
«P.-P.-S.— Il faudra absolument, absolument venir à la soirée de samedi prochain. Je vous invite à l’avance pour le troisième quadrille, selon nos conventions !!!!! »
Enfin, tout à fait au bas de la quatrième page, était tracée cette figure :
IciJ’ai déposéun baiser.
La lettre sentait le lilas de Perse, parfum familier dont quelques gouttes s’étaient évaporées sur le papier en brouillant sous des taches jaunes les caractères de l’écriture. Ce fade parfum, le style trivialement badin de la lettre et le souvenir d’un petit visage fourbe couronné de cheveux roux provoquèrent chez Romachov un insurmontable dégoût. Il éprouva un malin plaisir à déchirer la lettre d’abord en deux, puis en quatre, et encore et encore, jusqu’à ce que sa main se refusât à déchirer davantage ; il en jeta alors les morceaux sous la table en serrant rageusement les dents. Il ne put toutefois se retenir de s’appliquer en son for intérieur cette phrase pittoresque, comme toujours à la troisième personne : « Et il éclata d’un rire amer et méprisant. »
En même temps, il eut immédiatement conscience qu’il ne résisterait pas à l’envie d’aller chez les Nicolaiev. « Ce sera la dernière fois, la toute dernière fois ! » essaya-t-il de se duper lui-même. Aussitôt il se sentit joyeux et calme.
— Gaïnane, donne-moi de quoi m’habiller.
Il se lava rapidement, endossa une tunique neuve, parfuma son mouchoir à l’eau de Cologne aux fleurs[8]. Il était déjà prêt à sortir quand, inopinément, Gaïnane l’arrêta.
[8]Spécialité de parfumerie très aimée en Russie et dans laquelle le parfum frais et fruité de l’eau de Cologne est allié à celui des fleurs. — H. M.
[8]Spécialité de parfumerie très aimée en Russie et dans laquelle le parfum frais et fruité de l’eau de Cologne est allié à celui des fleurs. — H. M.
— Votre Noblesse… — implora sur un ton de douceur inaccoutumé le Tchérémisse, qui soudain se mit à danser sur place.
Il se trémoussait toujours ainsi à ses moments d’émotion ou d’embarras : il avançait tantôt l’un, tantôt l’autre genou, remuait les épaules, allongeait le cou, laissait pendre les bras et jouait nerveusement des doigts.
— Qu’est-ce que tu veux encore ?
— Votre Noblesse, j’ai une grande prière à te faire. Donne-moi le monsieur blanc.
— Quel monsieur blanc ?
— Celui que tu as dit de jeter. Tiens, le voilà.
Du doigt il désignait un buste de Pouchkine, oublié sur le plancher dans l’encoignure du poêle et que Romachov avait jadis acheté à un colporteur.
En dépit de l’inscription, cet horrible buste, tout couvert de chiures de mouches, représentait, à la place du grand poète russe, quelque vieux courtier juif. Romachov en était tellement dégoûté qu’il avait effectivement donné ordre de le jeter.
— Qu’en veux-tu faire ? — demanda en riant le sous-lieutenant. Eh bien ! prends-le. Je suis heureux de te faire plaisir. Je n’en ai pas besoin, mais que diable en veux-tu faire ?
Gaïnane se taisait, piétinant sur place :
— Allons, cela va bien, — fit Romachov. Mais au moins sais-tu qui c’est ?
— Je ne sais pas… fit-il enfin et, de sa manche, il s’essuya les lèvres.
— Eh bien, je vais te le dire. C’est Pouchkine, Alexandre Serguieitch Pouchkine. As-tu compris ? Voyons, répète : Alexandre Serguieitch…
— Bessiev, — répéta résolument Gaïnane.
— Bessiev ? Allons, soit, Bessiev, acquiesça Romachov.
— Je m’en vais, Gaïnane ! Si on vient de chez les Peterson, tu diras que le sous-lieutenant est sorti, mais que tu ignores où il est allé ? Tu as compris ? S’il y a quelque chose pour le service, tu viendras me chercher en courant chez le lieutenant Nicolaiev. Au revoir, mon vieux ! Tu iras chercher mon souper au mess et tu pourras le manger.
Il frappa amicalement sur l’épaule du Tchérémisse qui, pour toute réponse, esquissa en silence un large, joyeux et cordial sourire.