A l’école de la compagnie la « théorie » allait son train. Dans une salle étroite, sur des bancs formant un carré, avaient pris place les soldats du troisième peloton, le visage tourné vers l’intérieur du carré, au milieu duquel allait et venait le caporal Siérochtane. A côté, dans un groupe identique, se démenait l’autre sous-officier de la section Chapovalenko.
— Bondarenko ! appela Siérochtane de sa voix criarde.
Bondarenko, frappant des deux pieds le plancher, se dressa rapidement comme une poupée à ressort.
— Bondarenko, si tu es, par exemple, sur les rangs avec ton fusil et qu’un chef te demande : « Qu’as-tu dans les mains, Bondarenko ? » Que devras-tu répondre ?
— Un fusil ! hasarde Bondarenko.
— Pas du tout. Est-ce que c’est un fusil cela ? Encore bon que tu n’aies pas dit un flingot ! Au régiment cela s’appelle simplement : un fusil rayé d’infanterie petit calibre à tir rapide, à culasse mobile, système Berdan no2. Répète, fils de chienne !
Bondarenko répète avec volubilité les mots qu’il connaît du reste depuis longtemps.
— Assieds-toi, commande gracieusement Siérochtane. Et pourquoi t’a-t-on donné un fusil ? poursuit-il, en promenant ses yeux sévères sur tous ses hommes. Réponds, Chevtchouk !
Chevtchouk se lève avec un air morne et répond lentement d’une voix sourde et nasillarde, détachant chaque membre de phrase comme s’il en voulait faire ressortir la ponctuation :
— On me l’a donné — pour faire l’exercice en temps de paix — et pour défendre — en temps de guerre — le trône et la patrie — contre les ennemis.
Il se tait un instant et ajoute :
— Aussi bien — ceux de l’intérieur — que ceux de l’extérieur.
— Oui, c’est cela, Chevtchouk, seulement tu ânonnes. Un soldat doit être fier comme l’aigle. Assieds-toi. Maintenant, Oviétchkine, dis-moi quels sont ceux que nous appelons les ennemis de l’extérieur ?
Oviétchkine, un gaillard d’Orel, qui a conservé le débit doucereux et rapide d’un commis de boutique, répond avec brio, et en s’engouant de plaisir :
— Nous appelonsennemis de l’extérieurtous les peuples avec lesquels nous pouvons, à un moment donné, être obligés de faire la guerre : les Français, les Allemands, les Italiens, les Turcs, les Européens, les Indi…
— Dis donc, l’interrompit Siérochtane, tu en ajoutes. Assieds-toi, Oviétchkine. Et toi, Arkhipov, dis-moi ce qu’on entend par ennemis de l’in-té-rieur ?
Il prononce ces derniers mots en les accentuant tout particulièrement, comme pour les souligner, et lance un coup d’œil des plus significatifs du côté de l’engagé volontaire Markouson.
Arkhipov, un maladroit au visage grêlé de petite vérole, garde obstinément le silence en regardant par la fenêtre. Intelligent et adroit en dehors du service, ce soldat avait aux théories l’attitude d’un véritable idiot, son esprit sain habitué à observer les simples et clairs événements de la vie champêtre ne pouvant saisir le lien entre « la théorie » et la vie réelle. Aussi n’arrive-t-il pas à comprendre et à retenir les choses les plus simples à la grande surprise et indignation de son chef d’escouade.
— Allons, vas-tu me faire poser longtemps avant de me répondre ? lui dit Siérochtane qui commence à se fâcher.
— Les ennemis de l’intérieur… les ennemis…
— Tu ne sais pas ? s’écrie sévèrement Siérochtane, prêt à s’élancer sur Arkhipov ; mais, jetant un regard de côté sur l’officier, il se contente de secouer la tête et de faire au soldat des yeux terribles. — Allons, écoute : nous appelons ennemis de l’intérieur tous ceux qui résistent à la loi. Par exemple, ceux ? allons, Oviétchkine, achève.
Oviétchkine se lève en sursaut et crie joyeusement :
— Les insurgés, les étudiants, les voleurs de chevaux, les Juifs et les Polonais !
A côté, Chapovalenko s’occupe de sa section. Allant et venant au milieu des bancs, il pose d’une voix grêle et chantante des questions prises dans unMemento du soldatqu’il tient à la main.
— Soltys, qu’est-ce qu’une sentinelle ?
Soltys, un Lithuanien, répond en écarquillant les yeux et s’étranglant à force d’application :
— Une sentinelle est un être inviolable.
— Et puis ?
— Une sentinelle est un soldat qui est placé en faction avec une arme dans les mains.
— Bien. Je vois, Soltys, que tu commences à t’appliquer. Mais pourquoi es-tu placé en faction, Pakhoroukov ?
— Pour ne pas dormir, ne pas sommeiller, ne pas fumer et n’accepter de personne des objets et des présents.
— Et les honneurs ?
— Et pour rendre les honneurs réglementaires à messieurs les officiers qui passent.
— Bien. Assieds-toi.
Chapovalenko remarquait depuis un certain temps un sourire ironique sur les lèvres du volontaire Fokine ; aussi lui crie-t-il avec une sévérité particulière :
— Volontaire ! qu’est-ce que c’est que cette façon de se lever ? Quand un chef vous interroge, on doit se lever vivement, comme mû par un ressort. Qu’est-ce que le drapeau ?
Le volontaire Fokine, qui porte sur la poitrine les insignes universitaires, se tient devant le sous-officier dans une attitude respectueuse. Mais ses yeux gris étincellent d’une gaieté sarcastique.
— Le drapeau est l’étendard sacré[28]sous lequel…
[28]Fokine, homme instruit, emploie le motKhorougv, mais le sous-officier estropie ce vocable savant et le prononce :Kherougva, convaincu dans sa jactance de primaire demi-lettré, que c’est là la forme exacte. — H. M.
[28]Fokine, homme instruit, emploie le motKhorougv, mais le sous-officier estropie ce vocable savant et le prononce :Kherougva, convaincu dans sa jactance de primaire demi-lettré, que c’est là la forme exacte. — H. M.
— C’est faux ! l’interrompit rageusement Chapovalenko en frappant sonMementode la paume de la main.
— Non, c’est exact, réplique Fokine obstinément, mais tranquillement.
— Quoi ? Quand le chef dit que c’est faux, c’est que c’est faux !
— Regardez vous-même dans le règlement.
— Puisque je suis sous-officier, je connais le règlement mieux que vous. Vous faites trop le malin, volontaire. Et qui vous dit que je ne veuille pas me présenter à l’école desiounkers? Un étendard ! qu’est-ce que c’est que cela ! C’est une bannière qu’il faut dire : une bannière comme celles qu’on porte aux processions.
— Chapovalenko, ne dispute pas, intervient Romachov, continue la théorie.
— A vos ordres, Votre Noblesse ! répondit Chapovalenko en prenant la position réglementaire. Seulement, permettez-moi de rendre compte à Votre Noblesse que ce volontaire est un raisonneur.
— C’est bien, c’est bien… continue !
— A vos ordres, Votre Noblesse… Khliebnikov ! Comment s’appelle votre commandant de corps d’armée ?
Khliebnikov regarde le sous-officier avec des yeux ahuris. De sa bouche grande ouverte s’échappe un sifflement monotone, comme le croassement d’une corneille enrouée.
— Allons, grouille-toi, lui crie le sous-officier en colère.
— Son…
— Allons. Son… et ensuite ?
Romachov, qui, à ce moment, regardait d’un autre côté, entend que Chapovalenko ajoute sur un ton plus bas :
— Attends un peu, après la théorie, je vais t’en fiche sur ton museau.
Et comme Romachov se retourne vers lui, le sous-officier dit à haute voix et sur un air de parfaite indifférence :
— Son Excellence… Allons, Khliebnikov, active !
— Son… d’infanterie… lieutenant, balbutie Khliebnikov sur un ton effrayé et saccadé.
— Ha ! ha ! ha ! rugit Chapovalenko en serrant les dents. Qu’est-ce que je ferai de toi, Khliebnikov ? Je perds ma peine avec toi. Tu es un vrai chameau, seulement tu n’as pas de cornes. Tu ne fais aucun effort. Reste là comme une souche jusqu’à la fin de la théorie. Après le dîner, tu viendras me trouver et je m’occuperai de toi tout spécialement. Gretchenko ! Quel est notre commandant de corps d’armée ?…
« Et voilà ce que je fais aujourd’hui, et ce que je ferai demain et après-demain. Ce sera toujours la même chose jusqu’à la fin de ma vie, pensait Romachov en allant d’une section à l’autre. Si j’abandonnais tout ? Si je m’en allais ?… »
Après la théorie, les hommes se rendirent dans la cour pour faire des exercices préparatoires de tir. Dans une section, les hommes visaient dans un miroir ; dans une autre, ils tiraient au petit plomb ; dans une troisième, ils employaient le chevalet de pointage Livtchak. A la seconde section, le sous-enseigne Lbov commandait d’une voix de ténor qui s’entendait dans tous les coins de la place :
— Droit sur la colonne ! feu de salve… un… deux ! Compagni-ie — il traîna sur la dernière syllabe, fit une pause et jeta nerveusement : — Feu !
Les percuteurs claquèrent et Lbov, heureux de montrer sa belle voix, reprit de plus belle :
— Reposez… armes !
Flasque et voûté, Sliva allait d’un peloton à l’autre, corrigeait la position des hommes en leur faisant de courtes et grossières observations :
— Rentre ta bedaine ! Tu as l’air d’une femme enceinte ! Comment tiens-tu ton fusil ? On dirait un diacre qui porte un cierge ! Pourquoi ouvres-tu la bouche, Kartachov ? Tu veux manger de la bouillie ? Où est la bretelle de ton fusil ? Sergent-major, une heure de piquet à Kartachov après l’exercice. Canaille !… Est-ce ainsi qu’on roule une capote, Védénéiev ? Elle n’a plus, ni commencement ni fin, ni forme quelconque. Nigaud !
Après les exercices de tir, les hommes formèrent les faisceaux et se couchèrent à côté sur l’herbe nouvelle, que les bottes de soldats avaient déjà arrachée par place. Le temps était chaud et clair. Les jeunes pousses des peupliers embaumaient.
Vietkine s’approcha de Romachov :
— Vous broyez du noir, Iouriï Alexéitch, lui dit-il en le prenant sous le bras. A quoi bon ? Aussitôt après l’exercice, nous irons au mess avaler un petit verre et tout ira mieux. N’est-ce pas ?
— Tout cela m’ennuie, mon cher Pavel Pavlytch, s’affligea Romachov.
— Je sais bien que ce n’est pas gai, reprit Vietkine, mais que voulez-vous ? Il faut pourtant instruire les soldats. Si soudain la guerre éclatait ?
— Oui, c’est vrai, la guerre ? acquiesça tristement Romachov. Mais pourquoi la guerre ? Peut-être est-ce une erreur universelle, une aberration générale, une folie ? Enfin, est-ce naturel de tuer ?
— Eh, au diable la philosophie ! Et si les Allemands nous attaquaient brusquement, qui défendrait la Russie ?
— Évidemment, je ne suis pas assez au courant de la question pour exprimer une opinion, répliqua Romachov sur un ton de timidité plaintive. Je ne sais rien… rien… Cependant, voyez les Américains pendant la guerre de Sécession, les Italiens à l’époque du Risorgimento, et du temps de Napoléon, les guérillas, ou encore les Chouans sous la Révolution. Tous ces gens-là se battirent quand besoin fut ! Et pourtant c’étaient de simples paysans, des bergers…
— Eh ! quelle comparaison ! A mon avis, quand on a de pareilles idées, il vaudrait mieux ne pas servir. Dans notre métier, il ne convient pas d’avoir des idées. Permettez-moi de vous demander ce que nous ferions, vous et moi, si nous quittions le service ? A quoi sommes-nous bons, nous qui, en dehors de :gauche ! droite !ne savons ni a, ni b ? Nous savons mourir, c’est vrai. Et nous mourrons, que le diable nous écrase ! quand il le faudra. Voilà, monsieur le philosophe. Et après l’exercice, filons au mess.
— Soit, acquiesça Romachov, indifférent. Mais, à vrai dire, c’est dégoûtant de passer ainsi son temps tous les jours. Et vous avez raison de déclarer que lorsqu’on a de pareilles idées il vaudrait mieux ne pas servir.
Tout en causant, ils se promenaient en long et en large et s’arrêtèrent près de la quatrième section. Les hommes étaient assis ou couchés sur le sol auprès des faisceaux. Quelques-uns mangeaient du pain, comme les soldats ont coutume de le faire toute la journée, du matin au soir, et dans toutes les circonstances : aux revues, aux haltes, pendant les grandes manœuvres, à l’église avant la confession, et même avant un châtiment corporel.
Romachov entendit un soldat en interpeller un autre d’une voix perçante :
— Khliebnikov, Khliebnikov !
— De quoi ? grommela maussadement Khliebnikov.
— Que faisais-tu chez toi ?
— Je travaillais, répondit-il avec un air endormi.
— Mais à quoi travaillais-tu, imbécile ?
— A tout. Je labourais la terre, je soignais les bestiaux.
— Ce qu’il faisait ? Il nourrissait les gosses au biberon, parbleu, fiche-lui donc la paix ! — intervint Chpynev, un ancien.
Romachov jeta en passant un coup d’œil sur le visage gris et chétif de Khliebnikov, et, de nouveau, un sentiment de gêne lui serra le cœur.
— Aux faisceaux ! cria Sliva du milieu du terrain d’exercices. Messieurs les officiers, à vos pelotons !
Les baïonnettes s’accrochant les unes aux autres grincèrent. Les soldats, réparant en hâte le désordre de leur tenue, reprirent position.
— A droite… alignement ! commanda Sliva. Fixe !
Puis, se rapprochant de la compagnie, il cria :
— Maniement d’armes en décomposant, on comptera à haute voix… Présentez… armes !
— Un ! braillèrent les soldats — et ils portèrent vivement leurs fusils en avant.
Sliva passa lentement devant le front, en faisant de brusques observations : « La crosse plus en avant ! » « la baïonnette droite ! » « la crosse plus près du corps ! »
Ensuite il se reporta en avant de la compagnie et commanda :
— Deux !
— Deux ! répétèrent les soldats.
Sliva passa de nouveau devant le front pour vérifier les positions, la netteté et l’exactitude du mouvement.
Au maniement d’armes en décomposant succéda le maniement d’armes sans décomposer, puis les conversions en marchant, les doublements par le flanc, etc. Romachov exécutait tout ce qu’exigeait le règlement, comme un automate, mais les paroles qu’avait négligemment prononcées Vietkine ne lui sortaient pas de la tête : « Quand on a de pareilles idées, il vaut mieux quitter le service. » Et toutes ces chinoiseries de règlement militaire : souplesse dans les conversions, agilité dans le maniement d’armes, fermeté du pied dans la marche et avec elles toute la tactique et toute la fortification, — sur lesquelles il avait peiné pendant les dix plus belles années de sa vie, qui devaient remplir le reste de son existence, et qui, peu de temps encore auparavant, lui paraissaient des sciences si sérieuses et si importantes — tout cela devint soudain à ses yeux une fastidieuse, artificielle et vaine occupation engendrée par l’universelle duperie, un absurde et ridicule délire.
Lorsque l’exercice fut terminé, Romachov et Vietkine se rendirent ensemble au mess et burent beaucoup d’eau-de-vie. Romachov, qui était ivre, embrassait Vietkine, sanglotait hystériquement sur son épaule, en se plaignant du vide et de la tristesse de la vie, de n’être compris de personne, et de ne pas être aimé d’une femme dont personne ne saurait jamais le nom. Quant à Vietkine, il avalait petit verre sur petit verre et disait seulement de temps à autre avec une pitié méprisante :
— Ce qui me dégoûte, Romachov, c’est que vous ne sachiez pas boire. Il vous suffit d’un verre pour n’en pouvoir mais…
Puis, frappant du poing la table, il criait d’une voix terrible :
— Mais si on nous ordonne de mourir… nous mourrons !
— Nous mourrons, répétait plaintivement Romachov, pourquoi mourir ? C’est idiot de mourir… J’ai mal à l’âme…
Romachov ne se rappela pas comment il était rentré chez lui, ni par qui il avait été mis au lit. Il croyait nager dans un épais brouillard bleu que parsemaient des milliards de milliards d’étincelles microscopiques, et qui montait et descendait lentement, entraînant dans ses mouvements le corps de Romachov. Ce balancement rythmique affaiblissait le cœur du sous-lieutenant et le noyait dans une affreuse nausée. Sa tête lui semblait monstrueusement enflée et une voix importune lui bourdonnait impitoyablement, en lui causant un mal atroce :
— Un ! deux ! Un ! deux !