Le 1ermai, comme tous les ans à la même époque, le régiment s’installa au camp, situé à deux verstes de la ville au delà de la voie ferrée. D’après le règlement, les officiers subalternes devaient loger avec leurs compagnies dans des baraquements en bois ; mais Romachov resta en ville, car les logements d’officiers de la 6ecompagnie étaient trop délabrés, et l’on manquait d’argent pour les remettre en état. Il était donc obligé de faire chaque jour quatre fois le trajet : le matin pour se rendre à l’exercice, puis pour revenir déjeuner au mess ; l’après-midi pour retourner à l’exercice et rentrer ensuite chez lui. Ce va-et-vient l’énervait et le fatiguait. Dès la première quinzaine, il maigrit, brunit et ses yeux devinrent caves.
Il faut dire que la vie de camp était dure pour tout le monde, aussi bien pour l’officier que pour le soldat. On se préparait à la revue de printemps et on ne connaissait ni trêve ni répit. Les commandants de compagnie faisaient manœuvrer leurs hommes deux ou trois heures de plus que de coutume. Pendant l’exercice, on n’entendait dans toutes les compagnies et dans tous les pelotons que le bruit ininterrompu des soufflets. Souvent Romachov voyait à quelque deux cents pas un capitaine devenu subitement furieux, souffleter tous ses hommes les uns après les autres, depuis le flanc gauche jusqu’au flanc droit. Romachov distinguait d’abord le mouvement de la main… puis, quelques secondes après, il entendait le bruit sec du coup, puis un second… un troisième, et ainsi de suite. Cette sensation lui était fort pénible et répugnante. Les sous-officiers maltraitaient leurs hommes pour la moindre faute de théorie, pour avoir perdu la cadence en marchant ; ils les battaient jusqu’au sang, leur défonçaient les dents, leur brisaient le tympan, les renversaient à terre à coups de poing. Personne ne songeait à se plaindre ; chacun semblait vivre un monstrueux, un sinistre cauchemar ; le régiment tout entier était en proie à une stupide hypnose. La chaleur rendait encore tout cela plus pénible, car on avait, cette année, un mois de mai exceptionnellement chaud.
L’énervement était général et extrême. Au mess, pendant les repas, de stupides discussions et de vaines querelles éclataient de plus en plus souvent. Les soldats étaient amaigris et complètement ahuris. Pendant les rares moments de repos, on n’entendait ni plaisanteries, ni rires dans les tentes. On obligeait cependant les hommes à s’amuser le soir, après l’appel. Formant le cercle, ils braillaient, le visage morne et d’une voix terne :
Pour le soldat russe,Balles et bombes ne sont rien ;Il fait bon ménage avec elles,Tout pour lui n’est rien !
Pour le soldat russe,Balles et bombes ne sont rien ;Il fait bon ménage avec elles,Tout pour lui n’est rien !
Pour le soldat russe,
Balles et bombes ne sont rien ;
Il fait bon ménage avec elles,
Tout pour lui n’est rien !
Puis l’accordéon jouait un air de danse et le sergent-major commandait :
— Grégorache, Skvortsov ! Entrez dans le cercle ! Dansez, fils de chien… Amusez-vous !
Ils dansaient, mais il y avait dans cette danse, comme dans les chansons, quelque chose de guindé et d’automatique qui donnait envie de pleurer.
Seule, la 5ecompagnie paraissait heureuse et libre. On l’amenait à l’exercice une heure après les autres et elle rentrait une heure avant. Les hommes semblaient éveillés, bien nourris, alertes et regardaient toujours leurs chefs d’un air intelligent et hardi ; leur tenue même était plus élégante et mieux ajustée que celle des autres compagnies. Le capitaine Stelkovskiï, un original, la commandait. Vieux garçon, assez riche pour son régiment — il recevait, on ne sait d’où, quelque deux cents roubles par mois — d’un caractère très indépendant, il se tenait à l’écart de ses camarades, se montrait raide avec eux et, de plus, s’adonnait à la débauche. Il prenait à son service de très jeunes filles du peuple, souvent même des mineures, et les renvoyait chez elles au bout d’un mois après les avoir payées assez largement. Ce manège durait depuis des années avec une inconcevable irrégularité. Bien que ses soldats ne fussent pas précisément dorlotés, ils n’étaient pourtant ni battus, ni même injuriés, et cependant la compagnie ne le cédait ni en tenue ni en instruction à n’importe quelle unité de la garde. Doué d’une ténacité patiente, sûre et froide, le capitaine savait la communiquer à ses sous-officiers. Ce qu’on obtenait dans les autres compagnies en une semaine, à grand renfort de punitions, de cris et de coups, il l’obtenait paisiblement en un jour. Il était avare de paroles, n’élevait jamais la voix ; mais lorsqu’il parlait, ses soldats étaient comme pétrifiés. Ses camarades n’avaient pas de sympathie pour lui, mais les hommes l’adoraient ; exemple peut-être unique dans toute l’armée russe.
Enfin arriva le 15 mai, jour choisi par le général commandant le corps d’armée pour passer la revue. Ce jour-là, dans toutes les compagnies, sauf dans la 5e, les sous-officiers réveillèrent les hommes avant quatre heures. Bien que la matinée fût chaude, les soldats, encore à demi endormis et bâillant, grelottaient dans leurs vareuses de coutil. Dans la lumière joyeuse et rose du matin, leurs visages paraissaient gris, lustrés, pitoyables.
A six heures, les officiers arrivèrent. Le rassemblement n’était indiqué que pour dix heures, mais à l’exception de Stelkovskiï, aucun des commandants de compagnies n’avait eu la bonne inspiration de laisser les hommes dormir leur soûl et se reposer avant la revue. Bien au contraire, plus que jamais on leur serinait la théorie et les instructions de tir ; plus que jamais, on les injuriait, houspillait, maltraitait.
A neuf heures, les compagnies prirent position à une cinquantaine de pas en avant du camp suivant une ligne droite longue d’une demi-verste indiquée par seize jalonneurs, avec des fanions de couleurs différentes au bout de leurs fusils. L’officier jalonneur, le lieutenant Kovako, un des héros de la journée, tout en nage, le visage cramoisi et la casquette sur la nuque, faisait du zèle ; il avait lâché la bride à son cheval et galopait le long de la ligne, la nivelant sans cesse et poussant des cris furieux. Son sabre battait les flancs de son maigre cheval blanc, qui, tout couvert de taches de vieillesse et une taie sur l’œil droit, frétillait convulsivement de sa courte queue et scandait son galop désordonné de sons secs et saccadés comme des coups de feu. La responsabilité du lieutenant Kovako était grande ; c’est à lui qu’incombait le soin d’aligner irréprochablement les seize compagnies.
A dix heures moins dix exactement, la cinquième compagnie sortit du camp. D’un pas ferme et cadencé qui faisait trembler la terre, défilèrent devant tout le régiment ces cent hommes, plus frais, plus alertes, plus robustes les uns que les autres, la casquette sans visière fièrement campée sur l’oreille droite. Le capitaine Stelkovskiï, un petit homme maigre, en culotte démesurément bouffante, marchait nonchalamment et sans emboîter le pas, à cinq pas du flanc droit de sa compagnie : il clignait joyeusement les yeux et, penchant la tête d’un côté et de l’autre, surveillait l’alignement. Le commandant du bataillon, lieutenant-colonel Lekh, qui, comme tous les officiers, se trouvait depuis le matin dans un état d’extrême surexcitation, se précipita à sa rencontre et lui reprocha violemment son arrivée tardive ; mais Stelkovskiï, tirant froidement sa montre, y jeta un coup d’œil et répliqua sur un ton sec et presque dédaigneux :
— Le rassemblement est commandé pour dix heures. Il est dix heures moins trois. Je n’ai pas le droit d’imposer à mes hommes une fatigue inutile.
— Pas de discussions ! beugla Lekh en retenant son cheval et décrivant un grand geste du bras. Je vous prie de vous taire quand un supérieur vous fait une observation dans le service.
Mais, sachant fort bien qu’il était dans son tort, il n’insista pas, tourna bride, et fondit sur la huitième compagnie où les officiers vérifiaient le chargement des sacs.
— Qu’est-ce que c’est encore que cela ? Un bazar ? Une boutique ? A-t-on jamais vu nourrir les chiens quand on part en chasse ? Pourquoi n’y avoir pas songé plus tôt ? Sacs au dos !!
A dix heures un quart, on commença l’alignement des compagnies. Ce fut une besogne difficile, longue et minutieuse. On tendit d’un jalonneur à l’autre de longues cordes fixées en terre par des piquets. Chaque soldat du premier rang devait toucher cette corde de la pointe du pied avec une précision mathématique ; c’est en cela que consistait le chic particulier de la manœuvre. Mais ce n’était pas tout : on exigeait que l’écartement entre les deux pieds fût suffisant pour pouvoir placer une crosse de fusil et que tous les soldats eussent la même inclinaison de corps. Les commandants de compagnies se mettaient en colère et criaient : « Ivanov, le corps en avant ! Bourtchenko, avance l’épaule droite ! La pointe du pied gauche en arrière ! Encore !… »
Le colonel arriva à dix heures et demie. Il montait un énorme et superbe hongre balzan pommelé. Le colonel Choulgovitch avait à cheval une prestance imposante, presque majestueuse ; il se tenait bien solide en selle, quoique un peu à la manière des officiers d’infanterie, les étriers trop courts. Il salua crânement le régiment avec une ardeur gaie et enjouée :
— Bonjour, mes b-e-a-u-x !
Romachov, songeant à sa quatrième section et en particulier au malingre Khliebnikov, ne put retenir un sourire. « Beaux hommes, en effet ! »
Au son de la musique du régiment, on présenta les drapeaux. Et l’attente fatigante commença. Très loin, jusqu’à la gare même où devait débarquer le général commandant le corps d’armée, s’échelonnait une chaîne de signaleurs chargés d’annoncer l’arrivée des autorités. Il y eut plusieurs fausses alertes. Piquets et cordeaux étaient rapidement enlevés ; les hommes s’alignaient encore une fois, se redressaient et ne bougeaient plus, quelques pénibles instants s’écoulaient, puis on permettait le repos en recommandant de ne pas bouger les pieds. Devant le front des troupes à quelque trois cents pas, les robes, les chapeaux et les ombrelles des femmes d’officiers venues pour voir la revue, faisaient des taches vives et bigarrées. Romachov savait fort bien que Chourotchka ne se trouvait pas parmi cette foule claire et endimanchée, mais, chaque fois qu’il regardait de ce côté, un doux émoi lui poignait le cœur ; un trouble bizarre, incompréhensible le contraignait à respirer plus fréquemment. Subitement, un cri bref et craintif : « Le voilà ! Le voilà ! » courut d’un bout à l’autre de la ligne. Tout le monde comprit que le moment critique était arrivé. Les soldats, ahuris dès le matin et gagnés par la nervosité générale, s’alignaient d’eux-mêmes avec empressement, s’ajustaient une dernière fois et toussaient d’un air inquiet.
— Garde à vous ! Jalonneurs, à vos places ! commanda Choulgovitch.
En clignant de l’œil vers la droite, Romachov vit à l’extrémité du champ de manœuvre un petit groupe compact de cavaliers s’avancer rapidement vers le front, au milieu de légers nuages de poussière jaunâtre. L’air grave et inspiré, Choulgovitch recula à une distance au moins quatre fois plus grande que celle prescrite par le règlement. Puis, majestueux, relevant sa barbe argentée et fixant un regard imposant et satisfait sur la masse noire immobile de son régiment, il cria d’une voix qui résonna dans toute la plaine :
— Présentez vos…
Il fit une longue pause. Il semblait jouir de son énorme pouvoir sur ces centaines d’hommes et vouloir prolonger le plus longtemps possible cette passagère jouissance. Enfin, prenant son élan, rougissant sous l’effort et les veines du cou gonflées, il brailla de toutes les forces de ses poumons :
— Armes !
Un… deux ! Les mains frappèrent les bretelles des fusils et les culasses mobiles claquèrent contre les plaques des ceinturons, tandis que, sur la droite, retentissaient les accents joyeux d’une marche de bienvenue. Les flûtes et les clarinettes partirent d’un rire enfantin ; les trompettes éclatèrent majestueusement ; les tambours précipitèrent leurs roulements ; impuissants à les suivre, les lourds trombones bougonnaient amicalement de leur belle voix pleine. A la gare une locomotive lança un long sifflement net et aigu qui, se mêlant aux accents solennels des cuivres, détermina un ensemble d’une merveilleuse harmonie. Romachov se crut soudain délicieusement soulevé par une vague de hardiesse et de fierté. L’azur du ciel pâli par l’extrême chaleur, la vacillante lumière dorée du soleil, le vert tendre des champs lointains lui apparurent aussitôt avec une joyeuse lucidité, tout comme s’il ne les avait pas remarqués jusqu’alors, et il se sentit soudain jeune, fort, adroit, fier d’appartenir à cette puissante masse d’hommes immobiles, mystérieusement soudés les uns aux autres par une unique volonté invisible…
Choulgovitch, sabre au clair, s’élança d’un lourd galop à la rencontre du général.
Puis, parmi les accords martiaux de la musique, on entendit la voix paisible et joviale du général :
— Bonjour, la première compagnie !
Les soldats s’appliquaient à répondre avec ensemble et à voix haute. A la gare, la locomotive se remit à siffler, rapidement cette fois, par saccades et comme en colère. Le général saluait chaque compagnie et parcourait au pas le front des troupes. Romachov voyait déjà distinctement son épaisse silhouette, les plis transversaux de son uniforme sur son gros ventre, son visage carré tourné vers les soldats, son petit cheval gris caparaçonné d’une housse élégante à monogrammes rouges, les anneaux en os de sa martingale, et ses petits pieds chaussés de courtes bottes vernies.
— Bonjour, la 6e!
Autour de Romachov les hommes répondirent au salut avec une vigueur exagérée. On eût dit qu’ils se faisaient mal. Le général se tenait à cheval dans une pose nonchalamment assurée, et la bête, les yeux pleins de sang, le cou gracieusement cambré, rongeait son mors, écumait et marchait d’une allure souple et sautillante. « Ses tempes sont grises, ses moustaches noires… il doit se teindre », pensa Romachov.
A travers ses lunettes d’or, le général fixait avec attention ses yeux sombres, jeunes, intelligents et moqueurs sur les soldats hypnotisés. Il arriva à la hauteur du sous-lieutenant et porta la main à la visière de sa casquette. Romachov, rigide, les jambes tendues, serrait à se faire mal la poignée de son sabre abaissé. Un frisson de joie et de dévouement courut le long de ses bras et de ses jambes, et lui donnait la chair de poule. Ne pouvant détacher ses yeux de ceux du général, il songea à part soi suivant sa naïve et enfantine habitude : « Les yeux du vieux général se sont arrêtés avec plaisir sur l’harmonieuse et maigre silhouette du jeune sous-lieutenant. »
Le général passa de même devant les autres compagnies. Une suite élégante et bigarrée, composée d’une quinzaine d’officiers d’état-major, montés sur de beaux chevaux soignés, marchait derrière lui. Romachov les contempla avec le même regard dévoué, mais aucun d’eux ne daigna se retourner sur lui. Ils étaient depuis longtemps blasés de toutes ces revues, de toutes ces réceptions en musique, qui émeuvent tant les modestes officiers de ligne. Et Romachov sentit avec une vague malveillance envieuse que ces gens-là, si hautains, vivaient d’une vie supérieure qui lui était inaccessible.
Quelqu’un fit signe de loin à la musique de cesser de jouer. Le commandant de corps d’armée revint, au trot de son cheval, de la gauche à la droite de la ligne déployée. Le colonel Choulgovitch galopa vers la 1recompagnie. Tirant sur les rênes de son cheval, son gros buste penché en arrière, il cria d’une voix sauvage et enrouée, comme les capitaines de pompiers au cours des incendies :
— Capitaine Ossadtchiï ! Faites porter votre compagnie en avant… Vivement !
Le colonel et Ossadtchiï rivalisaient entre eux pour l’éclat de leur voix à l’exercice. Aussi entendit-on jusqu’à la 16ecompagnie la voix métallique d’Ossadtchiï :
— Portez armes ! guide au centre !… En avant… marche !…
A la suite d’efforts prolongés, Ossadtchiï était parvenu à exercer ses soldats à marcher à pas fermes et peu fréquents, en levant les pieds très haut pour frapper le sol avec force. Cette marche paraissait très imposante et excitait l’envie des autres commandants de compagnie.
Mais la 1recompagnie n’avait pas fait cinquante pas qu’on entendit le commandant de corps d’armée s’écrier nerveusement :
— Qu’est-ce que c’est que cela ? Arrêtez la compagnie, arrêtez ! Capitaine, approchez ! Qu’est-ce que vous me montrez là ? Est-ce un enterrement ? Une retraite aux flambeaux ? Des soldats de bois ? Une marche à trois temps ! Mais nous ne sommes plus à l’époque de Nicolas Ieroù les soldats faisaient vingt-cinq ans de service. Combien avez-vous perdu de jours pour enseigner ceballetà vos hommes ? Que de temps précieux gaspillé !
Ossadtchiï se tenait devant lui, droit, immobile, sombre, le sabre abaissé. Après une courte pause, le général continua plus doucement, avec une expression de tristesse et d’ironie :
— Vous avez sans doute ahuri vos hommes pour leur inculquer les principes de cette marche ? Oh ! soldats du passé ! soldats arriérés que vous êtes ! Si l’on vous demandait… A propos, permettez ! Dites-moi le nom de ce soldat ?
Le général désignait le deuxième homme à la droite de la compagnie.
— Ignatiï Mikhaïlov, Votre Excellence ! répondit Ossadtchiï de sa grosse voix automatique de soldat.
— Bien. Et que savez-vous de lui ? Est-il célibataire, ou marié ? A-t-il des enfants ? Peut-être a-t-il là-bas, au village, de gros soucis ? du malheur ? Hein ?
— Je ne sais pas, Votre Excellence. J’ai cent hommes. Il est difficile de se souvenir de tout.
— Difficile de se souvenir de tout ! répéta amèrement le général. Ah ! messieurs ! Il est dit dans l’Écriture : « N’étouffez pas l’esprit ! » Et vous, que faites-vous ? Cependant, c’est bien cette sainte canaille grise qui, au combat, vous protègera de sa poitrine, vous enlèvera du feu sur ses épaules, vous garantira de la gelée avec sa capote trouée, et vous dites : « Je ne sais pas ! »
Et s’énervant, le général cria au colonel par-dessus la tête d’Ossadtchiï :
— Colonel, faites disparaître cette compagnie ! Je ne veux plus la voir. Faites-la partir tout de suite, tout de suite ! Ce sont des paillasses ! des polichinelles en carton ! des têtes de plomb !
Cet incident commença à couler le régiment dans l’esprit du général. Le surmenage, l’abrutissement des soldats, la cruauté insensée des sous-officiers, les habitudes routinières et nonchalantes des officiers, tout cela ressortit à cette revue d’une façon évidente et honteuse.
A la 2ecompagnie, les hommes ne surent pas réciter le « Notre Père » ; à la 3e, les officiers s’embrouillèrent dans les exercices en ordre dispersé ; à la 4ecompagnie, un soldat s’évanouit pendant le maniement d’armes. Et surtout, dans aucune, sauf dans la 5e, on ne sut prendre les dispositions pour se défendre contre une attaque inopinée de la cavalerie, bien qu’on en connût l’importance et que les hommes y eussent été longuement exercés. Cette formation avait justement été imaginée et mise en pratique par le général commandant le corps d’armée ; elle consistait en de rapides changements de front qui exigeaient de la part des chefs une grande présence d’esprit, un coup d’œil rapide et une grande initiative.
Après avoir inspecté chaque compagnie, le général faisait éloigner les officiers et les sous-officiers et demandait aux hommes s’ils étaient contents, s’ils recevaient tout ce qui leur était dû, s’ils n’avaient pas de réclamations à lui adresser. « Absolument aucune… », braillaient les soldats en chœur. Pendant que le général questionnait les hommes de la 1recompagnie, Romachov entendit le sergent-major Rynda menacer ses hommes d’une voix sifflante : « Si l’un de vous s’avise de se plaindre, il aura affaire à moi !… »
La mauvaise impression laissée par les premières compagnies contribua à faire ressortir avantageusement la cinquième, dont les hommes frais et dispos exécutèrent les exercices d’un pas si léger et si assuré, avec tant d’entrain et de facilité qu’ils ne paraissaient pas soutenir un périlleux examen, mais se livrer à quelque joyeux et facile amusement.
Bien qu’encore renfrogné, le général leur jeta un : « c’est bien, mes braves ! » le premier de la revue.
Le capitaine Stelkovskiï acheva de gagner le général par ses dispositions contre les charges de cavalerie. Le général indiquait lui-même l’ennemi par des phrases brèves : « La cavalerie est à droite à 800 pas ! » et Stelkovskiï, sans perdre une seconde, tranquillement, avec précision, arrêtait chaque fois la compagnie, la plaçait face à l’ennemi imaginaire chargeant au galop, la formait rapidement en pelotons, faisait prendre aux hommes du premier rang la position du tireur à genoux, tandis que ceux du second rang restaient debout, désignait la hausse, indiquait le but, commandait deux ou trois salves imaginaires, puis faisait croiser les baïonnettes.
— Parfait, mes braves ! Merci, mes braves ! disait le général.
Enfin, la compagnie se remit en ligne déployée ; mais le général tardait encore à la quitter. Parcourant lentement le front, il fixait sur les soldats des regards scrutateurs et intéressés. Sous les paupières lourdes et gonflées, ses yeux intelligents souriaient de satisfaction à travers les lunettes d’or. Tout à coup, il arrêta son cheval, se retourna vers son chef d’état-major et dit :
— Mais, colonel, regardez-donc ces faces-là ? Avec quoi les nourrissez-vous, capitaine ? Écoute, toi là, le gros — le général, d’un signe de tête, indiquait un soldat — tu t’appelles Koval (forgeron) ?
— Parfaitement, Votre Excellence ! Je me nomme Mikhaïlo Boriïtchouk, cria gaiement le soldat avec un sourire enfantin et satisfait.
— Ah bah ! Et moi qui croyais que tu t’appelais Koval. Eh bien, je me suis trompé, plaisanta le général. Il n’y a rien à faire… j’ai raté mon effet… ajouta-t-il plein de bonhomie.
Le visage du soldat s’épanouit de joie.
— Pas du tout, Votre Excellence, cria-t-il encore plus fort. Chez moi, au village, j’avais une forge avant de venir au régiment : j’étaisforgeron.
— Tu vois bien ! lui dit amicalement le général qui se flattait de connaître les soldats. Capitaine, cet homme compte-t-il parmi vos bons soldats ?
— C’est un très bon soldat. Tous les soldats sont bons dans ma compagnie, répondit Stelkovskiï avec son assurance coutumière.
Le général fronça le sourcil, mais ses lèvres esquissèrent un sourire qui donna à toute sa physionomie une charmante expression de bonté.
— Hum ! hum ! capitaine, je crois que vous vous avancez beaucoup… Vous avez bien des hommes punis ?
— Pas un seul, Votre Excellence. Depuis cinq ans, pas un seul !
Le général se pencha lourdement sur sa selle et tendit à Stelkovskiï sa grosse main gantée de blanc.
— Merci, mon cher ami, merci ! dit-il avec un tremblement dans la voix, tandis que des larmes brillaient à ses yeux. Comme beaucoup de vieux militaires un peu originaux, le général avait la larme facile. Merci, vous avez fait plaisir à votre vieux général ! Merci, mes braves ! cria-t-il énergiquement à la compagnie.
Grâce à la bonne impression produite par la 5ecompagnie, l’inspection de la 6ese passa bien. Le général ne la félicita point, mais ne lui fit pas non plus de reproches. Cependant, la 6ecompagnie fut loin de briller pendant l’escrime à la baïonnette contre des mannequins.
— Pas comme cela ! pas comme cela ! disait le général en tressautant sur sa selle. Non, pas ainsi ! Frères, écoutez-moi ! Piquez de tout cœur, au centre même… Enfoncez la baïonnette jusqu’à la garde ! Emportez-vous, que diable ! Vous ne mettez pas du pain au four… C’est un ennemi que vous embrochez !…
Les autres compagnies furent au-dessous de tout. Le général ne se fâchait même plus. Il ne faisait plus que de rares remarques cinglantes et justes, et demeurait taciturne, penché sur le col de son cheval. Il ne regarda même pas les 15eet 16ecompagnies et se contenta de dire avec un geste de fatigue et de dégoût :
— Oh ! ceux-là… ce sont des avortons !
Il ne restait plus qu’à défiler. Tout le régiment se forma en colonne serrée, par pelotons. Les jalonneurs sortirent des rangs et s’alignèrent en face du flanc droit, indiquant la direction à suivre. Les hommes succombaient sous le poids de la chaleur de plus en plus accablante et se sentaient prêts à défaillir en respirant les émanations de leurs corps serrés les uns contre les autres, l’odeur des bottes, du tabac, de la peau humaine mal lavée et des relents du pain noir en décomposition dans leurs estomacs.
Cependant, tous s’animèrent avant le défilé. Les officiers imploraient presque leurs hommes : « Frères, faites tout votre possible ! Efforcez-vous de défiler crânement devant le commandant de corps d’armée ! Ne nous déshonorez pas ! » Cette flagornerie inaccoutumée montrait que les chefs manquaient de confiance et avaient conscience de leurs fautes. On eût dit que la colère d’un personnage aussi considérable que le commandant de corps d’armée avait subitement écrasé de tout son poids officiers et soldats, leur avait fait perdre leur personnalité, les mettant sur le même pied, aussi apeurés, éperdus et piteux les uns que les autres.
— Ga-arde à vous !… La musique en avant ! commanda de loin le colonel Choulgovitch.
Un sourd murmure courut dans les rangs et aussitôt les quinze cents hommes se figèrent dans une attitude immobile.
On ne voyait pas Choulgovitch, mais sa voix sonore retentit de nouveau :
— Portez armes !
Les quatre chefs de bataillon se retournant vers leurs unités, commandèrent séparément :
— Portez… et ne quittèrent pas des yeux le colonel.
En avant du régiment une épée flamboya et aussitôt s’abaissa. A ce signe attendu, les quatre chefs de bataillon crièrent d’une seule voix :
— … armes !
Dans un sourd fracas, le régiment exécuta l’ordre. Par endroits, les baïonnettes cliquetèrent.
Alors, Choulgovitch, traînant avec exagération les syllabes, commanda solennellement, sévèrement, joyeusement, de toute la force de ses immenses poumons :
— Pour dé-fi-ler !
Cette fois-ci les seize commandants de compagnie reprirent sur tous les tons et sans aucun ensemble :
— Pour défiler !
L’un d’eux même, tout en queue de la colonne, partit trop tard, commença d’une voix hésitante :
— Pour dé… et s’arrêta aussitôt.
— Par de-mi com-pa-gnies ! gronda Choulgovitch.
— Par demi compagnies ! reprirent les capitaines.
— In-ter-valle, deux sections ! hurla Choulgovitch.
— Intervalle, deux sections.
— Gui-de à droi-te !
— Guide à droite ! répéta l’écho aux seize voix.
Choulgovitch attendit deux ou trois secondes et jeta nerveusement :
— La première demi-compagnie, au pas !
— La pr-remière demi-compagnie. Guide à droite. Au pas. En avant, marche ! — commanda Ossadtchiï d’une voix pleine qui, traversant les rangs pressés et rampant sur le sol, porta jusqu’à l’extrémité de la colonne.
Les tambours roulèrent.
De loin, on aperçut une longue ligne régulière se détacher de la forêt inclinée des baïonnettes et onduler rythmiquement en l’air.
— La seconde demi-compagnie, en avant ! chantonna le contralto d’Artchakovskiï.
Et une seconde ligne de baïonnettes se sépara de la masse en ondulant. Le roulement des tambours allait s’affaiblissant, comme s’il rentrait en terre, et tout à coup disparut, noyé dans les sons joyeux de la musique. Immédiatement, le régiment entier s’anima, les têtes se relevèrent, les corps se redressèrent, les visages fatigués se rassérénèrent…
Les demi-compagnies sont parties les unes après les autres, et les accents de la marche du régiment retentissent de plus en plus allègres. La dernière demi-compagnie du premier bataillon s’est ébranlée. Le lieutenant-colonel Lekh s’avance sur son cheval noir décharné. Olizar l’accompagne. Tous deux présentent le sabre, la main à la hauteur du visage. Calme et nonchalant, Stelkovskiï lance un bref commandement. La hampe du drapeau domine les baïonnettes. Le capitaine Sliva, voûté, ratatiné, pareil, avec ses longs bras, à un vieux singe chagrin, écarquille ses yeux aqueux et commande :
— La 1redemi-compagnie, en avant !
D’un pas souple et assuré, Romachov se porte devant le centre de son peloton. Un noble sentiment de fierté l’envahit. Il glisse un rapide regard sur le premier rang. « Le vieux soudard inspecta ses vétérans d’un coup d’œil de faucon. » Cette belle phrase lui vient à l’esprit tandis qu’il lance, crânement rythmé, ce commandement :
— La sec-onde demi-compagnie !
Un, deux, compte-t-il mentalement en marquant le pas de la pointe des bottes. « Il faut partir du pied gauche. » Et le visage rayonnant, la tête penchée en arrière, il crie d’une voix de ténor qui retentit par tout le champ de manœuvres :
— En avant !
C’est seulement après s’être retourné sur un pied comme mû par un ressort, qu’il ajoute deux tons plus bas :
— Guide à droite !
La beauté du moment le grise. Un instant il s’imagine que c’est la musique qui l’inonde d’éblouissantes ondes lumineuses et que les allègres sons cuivrés tombent du ciel, du soleil. Et de nouveau, comme à l’arrivée du général, son corps est tout entier secoué d’un délicieux frisson, sa peau se fait rêche et ses cheveux se dressent sur sa tête.
La cinquième compagnie a répondu d’une seule voix et dans le rythme de la musique aux félicitations du général. Plus bruyants et plus joyeux depuis qu’ils ne sont plus gênés par l’obstacle vivant des corps humains, les accents sonores de la marche guerrière courent à la rencontre de Romachov. Le sous-lieutenant aperçoit maintenant distinctement devant lui, sur la droite, la lourde silhouette du général sur son cheval gris, sa suite immobile en arrière et plus loin encore le groupe des dames dont les robes multicolores paraissent dans l’éblouissante lumière de midi d’ardentes fleurs de rêve.
Sur la gauche étincellent les cuivres de la musique, et Romachov a la sensation qu’un fil enchanté est tendu entre cette dernière et le général, et que l’on goûte, en le franchissant, une joie mêlée d’anxiété.
Mais la première demi-compagnie a déjà passé la ligne magique.
—Khorocho, rebiata !(Bien ! les enfants), approuve le général. A-a-a-a ! reprennent tout heureux les soldats. Et la musique joue avec une ardeur toujours plus croissante. « Oh ! cher général, s’attendrit Romachov, quel brave homme tu fais ! »
Romachov est maintenant seul. D’une démarche souple et élégante, touchant à peine le sol, il approche de la ligne fatale. Il penche fièrement la tête en arrière et dirige vers la gauche un regard de défi. Il éprouve dans tout le corps une sensation de légèreté, de liberté, comme s’il avait soudain acquis la faculté de voler. Il se voit devenu l’objet de l’admiration générale, le centre du monde, et dans son exaltation murmure à soi-même : « Voyez-vous, c’est Romachov qui s’avance. Les yeux des dames brillent d’enthousiasme. » — Un, deux, du pied gauche ! « Le jeune et beau sous-lieutenant marche gracieusement en tête de sa compagnie. » — Gauche, droit ! — « Colonel Choulgovitch, déclare le général, votre Romachov est charmant, je voudrais bien l’avoir comme officier d’ordonnance. » — Gauche !…
Encore une seconde, encore un instant et Romachov va franchir le fil enchanté. Les accents de la musique se font solennels, héroïques, enflammés. « Le général va nous féliciter », songe Romachov et son âme exulte. Il entend la voix du commandant de corps, celle de Choulgovitch, d’autres voix encore. « Évidemment, il nous a fait des éloges, mais pourquoi les soldats n’ont-ils pas répondu ? Quelqu’un crie derrière moi dans les rangs. Que s’est-il donc passé ? »…
Romachov se retourna et pâlit. Au lieu d’être aligné sur deux lignes droites, son peloton n’était plus qu’une masse difforme de gens qui s’avançaient dans toutes les directions et se pressaient comme un troupeau de moutons. Grisé par son extase et ses beaux rêves, le sous-lieutenant ne s’était pas aperçu qu’il inclinait toujours sur la droite, et s’était finalement trouvé sur le flanc droit de son peloton, y jetant ainsi le désarroi.
Romachov aperçut tout cela en un instant aussi rapide que la pensée : il remarqua aussi le soldat Khliebnikov qui boitait à vingt pas en arrière juste à hauteur du général. Le malheureux était tombé en défilant et, couvert de poussière, cherchait à rattraper le peloton ; tout courbé sous le poids de son sac, il semblait courir à quatre pattes, tenant d’une main son fusil par le milieu, et se mouchant désespérément de l’autre. Il sembla tout à coup à Romachov que le beau ciel de mai s’était subitement obscurci, qu’un poids lourd comme une montagne de sable lui tombait sur les épaules et que la musique jouait un air funèbre ; ses mouvements lui parurent gauches et mous, sa démarche lourde et embarrassée. Et il se sentit tout petit, faible, laid.
L’adjudant-major du régiment arriva sur lui au grand galop. Le visage de Fédorovski était rouge et enlaidi par la colère, sa mâchoire inférieure tremblait. Étouffant de fureur et essoufflé par sa course rapide, il interpella Romachov d’une voix sourde et entrecoupée :
— Sous-lieutenant… Romachov… Le colonel vous envoie une réprimande… des… plus sévères… Sept jours d’arrêts… à la division… Quel scandale !… Tout le régiment… dés…ho…no…ré… Quel gamin !
Romachov ne lui répondit pas et ne se tourna même pas de son côté. Il méritait la réprimande. Mais les soldats avaient entendu l’injure. « Eh bien quoi ! Qu’est-ce que cela fait qu’ils aient entendu. Je l’ai bien mérité, songeait Romachov dans un accès de colère contre soi-même. Tout maintenant est perdu pour moi. Je vais me tuer. Je suis à jamais déshonoré. Tout, tout est fini. Me voilà ridicule, un rien du tout. J’ai le visage pâle et laid, un visage stupide, le plus dégoûtant de tous les visages du monde. Tout est perdu ! Les soldats qui me suivent se moquent de moi en se poussant du coude. Peut-être ont-ils aussi pitié de moi ? Non, non, c’est décidé, je vais me brûler la cervelle. »
Après avoir défilé devant le général, les compagnies faisaient, à une certaine distance, une conversion à gauche et revenaient occuper leur position de départ où elles se regroupaient en ordre déployé.
En attendant que les dernières compagnies eussent achevé le mouvement, les hommes étaient au repos et les officiers se réunissaient en petits groupes pour se détendre et fumer à la dérobée. Seul, Romachov resta dans le rang à la droite de son peloton. L’air absorbé, il creusait le sol avec la pointe de son sabre, et bien qu’il ne levât pas la tête, il sentait des regards curieux et moqueurs se fixer, de tous côtés, sur lui.
Le capitaine Sliva passa devant Romachov, et, sans s’arrêter, sans le regarder, il grommela entre les dents avec une colère contenue et comme se parlant à lui-même :
— Veuillez, dès aujourd’hui, faire une demande de changement de compagnie.
Puis ce fut Vietkine qui s’approcha. Dans ses bons yeux clairs, dans le repli de ses lèvres tombantes, Romachov devina le sentiment de compassion dédaigneuse que manifestent les gens à la vue d’un chien écrasé. En même temps, Romachov s’aperçut avec dégoût que lui-même souriait d’un sourire bête et terne.
— Allons fumer, Iouriï Alexéievitch, dit Vietkine. Et, faisant claquer la langue et hochant la tête, il ajouta d’un ton de dépit :
— Eh ! mon cher !
Romachov tremblait. Sa gorge se desséchait, il étouffait. Retenant avec peine ses sanglots, il répondit en suffoquant sur un ton saccadé d’enfant offensé :
— Non… mais non… et puis quoi… je ne veux pas.
Vietkine s’éloigna. Romachov fut tenté de se livrer à quelque coup de désespoir. « Si je souffletais Sliva, songeait-il. Ou bien si j’allais trouver le général et lui dire : Eh, vieux ! tu n’as pas honte de jouer aux petits soldats et de tourmenter ces hommes. Envoie-les se reposer. C’est à cause de toi qu’on les a battus durant deux semaines. »
« Tu es un triste sire, un ridicule et méprisable individu », se cria-t-il mentalement à lui-même. « Que tout le monde le sache : je vais me tuer aujourd’hui. »
Les compagnies défilèrent encore plusieurs fois devant le commandant de corps ; au pas, puis au pas gymnastique, puis en colonne serrée, les baïonnettes croisées. Le général s’adoucit quelque peu et adressa même plus d’une fois des compliments aux soldats. Il était près de quatre heures. Enfin le régiment s’arrêta et les hommes furent mis au repos. Le clairon sonna le rassemblement des officiers.
— Messieurs les officiers, le commandant de corps d’armée vous demande ! entendit-on dans les rangs.
Les officiers sortirent du rang et formèrent un cercle compact autour du général. Ce dernier, toujours à cheval, voûté, affaissé, semblait très fatigué, mais ses yeux gonflés à demi fermés lançaient à travers les lunettes d’or des regards perçants et moqueurs.
— Je serai bref, dit-il, en scandant les mots. Le régiment est au-dessous de tout. Je n’en veux pas aux soldats, ce sont les officiers que j’accuse. Quand le cocher est mauvais, les chevaux vont mal. Vous n’avez pas de cœur, vous ne vous occupez pas des besoins de vos hommes. Rappelez-vous bien ces paroles des Saints-Livres : « Heureux celui qui se sacrifie pour les autres ! » Mais vous, vous ne songez qu’à plaire aux chefs pendant les inspections. Vos hommes sont éreintés comme des chevaux de fiacre. Les officiers ont une tenue débraillée ; on dirait des sacristes en uniforme. Au reste, je vous reparlerai de tout cela dans mon ordre du jour. Un sous-lieutenant de la 6eou 7ecompagnie a perdu l’alignement. C’est honteux. Je n’exige pas de marches à trois temps, mais avant tout du coup d’œil et du sang-froid !
« Il parle de moi », se dit Romachov, atterré, et il lui sembla que tous les assistants se tournaient vers lui, mais personne n’avait bougé. Tous restaient silencieux, immobiles, abattus, les yeux fixés sur le général.
— Mes remerciements au capitaine de la 5ecompagnie, continua le général. Où êtes-vous, capitaine ? Ah ! vous voilà ! D’un geste un peu théâtral, il enleva sa casquette, découvrit son robuste crâne dénudé et salua très bas Stelkovskiï. — Encore une fois, merci ! Je vous serre la main avec plaisir ! Si jamais la Providence vous envoie au feu et que j’aie encore le commandement du corps d’armée — les yeux du général clignotèrent et se mouillèrent de larmes — rappelez-vous, capitaine, que je vous confierai la première mission dangereuse. Maintenant, messieurs, adieu ! Vous êtes libres, je serai heureux de vous revoir, mais dans un autre état. Laissez passer mon cheval, s’il vous plaît.
— Votre Excellence ! dit Choulgovitch en s’avançant. J’ose vous demander de la part de tous les officiers de vouloir bien accepter à dîner au mess. Nous serions…
— Non, merci ! interrompit sèchement le général. Merci beaucoup, je suis déjà invité ce soir, chez le comte Ledochowski.
Traversant le large couloir, qu’avaient ouvert les officiers en s’écartant, le général se porta au galop vers le régiment. Les hommes d’eux-mêmes rectifièrent la position et gardèrent le silence.
— Merci, mes braves ! leur cria le général d’une voix ferme et affable. Je vous accorde deux jours de repos. Et maintenant… — il haussa joyeusement le ton — Rompez vos rangs, à vos tentes ! Au galop ! Hourra !
On aurait dit qu’il avait électrisé le régiment. Dans un abasourdissant rugissement de joie, quinze cents hommes se dispersèrent en tous sens ; le sol tremblait et résonnait sourdement sous leurs pas.
Romachov quitta le groupe des officiers qui retournaient en ville et prit le chemin le plus long, à travers le camp. Il se sentait rejeté hors de la famille des officiers ; il croyait que tous le considéraient, non pas comme un homme, mais comme un gamin vicieux, monstrueux, répugnant.
En passant devant les baraquements de sa compagnie, il entendit un cri étouffé de colère. Il s’arrêta un instant et il aperçut Rynda, le sergent-major de sa compagnie, petit homme apoplectique, en train d’injurier ignominieusement le soldat Khliebnikov et de le frapper à coup de poing en pleine figure. Khliebnikov faisait une mine sombre et stupide, et une terreur bestiale se lisait dans ses yeux mornes. Sa tête oscillait d’un côté à l’autre et ses mâchoires claquaient à chaque coup qu’il recevait.
Romachov continua son chemin rapidement, presque en courant. Il ne se sentait pas la force de prendre la défense de Khliebnikov. Cependant, il songeait avec douleur et irritation que son sort s’était en cette journée étrangement confondu avec celui de ce malheureux petit soldat battu et martyrisé. On aurait dit qu’ils fussent tous deux infirmes, souffrant de la même maladie et suscitant chez les autres la même répugnance. Romachov était contraint de reconnaître l’identité des situations, et cet aveu qui lui inspirait de la honte et du dégoût n’en était pas moins extraordinairement touchant en sa profonde sincérité.