—Tu crois à la finition de la guerre, toi? demande l’un.
—T’en fais pas, répond l’autre.
** *
Cependant, il se produit un brouhaha sur notre droite, et subitement, on voit déboucher un groupe mouvant et sonore où des formes sombres se mêlent à des formes coloriées.
—Qu’est-c’ que c’est qu’ça?
Biquet s’est aventuré pour reconnaître; il revient, etnous désignant du pouce, par-dessus son épaule, la masse bariolée:
—Eh! les poteaux, v’nez mirer ça. Des gens.
—Des gens?
—Oui, des messieurs, quoi. Des civelots avec des officiers d’état-major.
—Des civils! Pourvu qu’ils tiennent!
C’est la phrase sacramentelle. Elle fait rire, malgré qu’on l’ait entendue cent fois, et qu’à tort ou à raison, le soldat en dénature le sens originel et la considère comme une atteinte ironique à sa vie de privations et de dangers.
Deux personnages s’avancent; deux personnages à pardessus et à cannes; un autre habillé en chasseur, orné d’un chapeau pelucheux et d’une jumelle.
Des tuniques bleu tendre sur lesquelles reluisent des cuirs fauves ou noirs vernis, suivent et pilotent les civils.
De son bras où étincelle un brassard en soie bordé d’or et brodé de foudres d’or, un capitaine désigne la banquette de tir, devant un vieux créneau, et engage les visiteurs à y monter pour se rendre compte. Le monsieur en complet de voyage y grimpe en s’aidant de son parapluie.
Barque dit:
—T’as visé l’chef de gare endimanché qui indique un compartiment de 1reclasse, gare du Nord, à un riche chasseur, le jour de l’ouverture: «Montez, monsieur le Propriétaire». Tu sais, quand les types de la haute sont tout battants neuf d’équipements, de cuirs et de quincaillerie, et font leurs mariolles avec leur attirail de tueurs de petites bêtes!
Trois ou quatre poilus qui étaient déséquipés, ont disparu sous terre. Les autres ne bougent pas, paralysés, et même les pipes s’éteignent, et on n’entend que le brouhaha des propos qu’échangent les officiers et leurs invités.
—C’est les touristes des tranchées, dit à mi-voix Barque.
Puis, plus haut: «Par ici, mesdames et messieurs!» qu’on leur dit.
—Débloque! lui souffle Farfadet, craignant qu’avec «sa grande gueule» Barque attire l’attention des puissants personnages.
Du groupe, des têtes se tournent de notre côté. Un monsieur se détache vers nous, en chapeau mou et en cravate flottante. Il a une barbiche blanche et semble un artiste. Un autre le suit, en pardessus noir, celui-là, avec un melon noir, une barbe noire, une cravate blanche et un lorgnon.
—Ah! ah! fait le premier monsieur, voilà des poilus... Ce sont de vrais poilus, en effet.
Il s’approche de notre groupe, un peu timidement, comme au Jardin d’Acclimatation, et tend la main à celui qui est le plus près de lui, non sans gaucherie, comme on présente un bout de pain à l’éléphant.
—Hé, hé, ils boivent le café, fait-il remarquer.
—On dit «le jus», rectifie l’homme-pie.
—C’est bon, mes amis?
Le soldat, intimidé lui aussi par cette rencontre étrange et exotique, grogne, rit et rougit, et le monsieur dit: «Hé, hé!»
Puis il fait un petit signe de la tête, et s’éloigne à reculons.
—C’est très bien, c’est très bien, mes amis. Vous êtes des braves!
Le groupe, fait des teintes neutres des draps civils semées de teintes militaires vives,—comme des géraniums et des hortensias parmi le sol sombre d’un parterre—oscille, puis passe et s’éloigne par le côté opposé à celui d’où il est venu. On a entendu un officier dire: «Nous avons encore beaucoup à voir, messieurs les journalistes.»
Quand le brillant ensemble s’est effacé, nous nous regardons. Ceux qui s’étaient éclipsés dans les trous s’exhument, du haut, graduellement. Les hommes se ressaisissent et haussent les épaules.
—C’est des journalistes, dit Tirette.
—Des journalistes?
—Ben oui, les sidis qui pondent les journaux. T’as pas l’air de saisir, s’pèce d’chinoique: les journaux, i’ faut bien des gars pour les écrire.
—Alors, c’est eux qui nous bourrent le crâne? fait Marthereau.
Barque prend une voix de fausset et récite en faisant semblant de tenir un papier devant son nez:
—«Le kronprinz est fou, après avoir été tué au commencement de la campagne, et, en attendant, il a toutes les maladies qu’on veut. Guillaume va mourir ce soir et remourir demain. Les Allemands n’ont plus de munitions, becquètent du bois; ils ne peuvent plus tenir, d’après les calculs les plus autorisés, que jusqu’à la fin de la semaine. On les aura quand on voudra, l’arme à la bretelle. Si on attend quèq’ jours encore, c’est que nous n’avons pas envie d’quitter l’existence des tranchées; on y est si bien, avec l’eau, le gaz, les douches à tous les étages. Le seul inconvénient, c’est qu’il y fait un peu trop chaud l’hiver... Quant aux Autrichiens, y a longtemps, qu’euss i’s n’tiennent plus: i’ font semblant...» V’là quinze mois que c’est comme ça et que l’directeur dit à ses scribes: «Eh! les poteaux, j’tez-en un coup, tâchez moyen de m’décrotter ça en cinq sec et de l’délayer sur la longueur de ces quatre sacrées feuilles blanches qu’on a à salir.»
—Eh oui! dit Fouillade.
—Ben quoi, caporal, tu rigoles, c’est pas vrai, c’qu’on dit?
—Y a un peu de vrai, mais vous abîmez, les petits gars, et vous seriez bien les premiers à en faire une tirelire s’il fallait que vous vous passiez de journaux... Oui, quand passe le marchand de journaux, pourquoi que vous êtes tous à crier: «Moi! moi!»
—Et pis, qu’est-ce que ça peut bien te faire tout ça! s’écrie le père Blaire. T’es là à en faire une tinette surles journaux, mais fais donc comme moi: y pense pas!
—Oui, oui, en v’là marre! Tourne la page, nez d’âne!
La conversation se tronçonne, l’attention se fragmente, se disperse. Quatre bonhommes se conjuguent pour une manille qui durera jusqu’à ce que le soir efface les cartes. Volpatte fait des efforts pour capturer une feuille de papier à cigarette qui a fui de ses doigts et qui sautille et zigzague au vent sur la paroi de la tranchée comme un papillon fugace.
Cocon et Tirette évoquent des souvenirs de caserne. Les années de service militaire ont laissé dans les esprits une impression indélébile; c’est un fonds de souvenirs riches, bon teint et toujours prêts, où l’on a l’habitude, depuis dix, quinze ou vingt ans, de puiser des sujets de conversation... Si bien qu’on continue, même après avoir fait pendant un an et demi la guerre sous toutes ses formes.
J’entends en partie le colloque, j’en devine le reste. C’est, d’ailleurs, sempiternellement le même genre d’anecdotes que les ex-troupiers sortent de leur passé militaire: le narrateur a cloué le bec à un gradé mal intentionné, par des paroles pleines d’à-propos et de crânerie. Il a osé, il a parlé haut et fort, lui!... Des bribes me parviennent aux oreilles:
—...Alors, tu crois que j’ai bronché quand Nenœil m’a eu cassé ça? Pas du tout, mon vieux. Tous les copains la fermaient; mais moi, j’y ai dit tout haut: «Mon adjudant, qu’ j’ai dit, c’est possible, mais...» (suit une phrase que je n’ai point retenue)... Oh! tu sais, tel que ça, j’y ai dit. I’ n’a pas pipé. «C’est bon, c’est bon», qu’il a dit en foutant le camp et, après, il a été bath comme tout avec moi.
—C’est comme moi avec Dodore, l’juteux de la 13equand j’faisais mon congé. Une carne. Main’nant, il est au Panthéon, comme gardien. I’ m’avait dans l’nez. Alors...
Et chacun de déballer son bagage personnel de mots historiques.
Ils sont chacun comme les autres: il n’en est pas un qui ne dise pas: «Moi, je ne suis pas comme les autres.»
** *
—Le vaguemestre!
C’est un haut et large homme aux gros mollets, et de mise confortable et soignée comme un gendarme.
Il est de mauvaise humeur. Il y a eu de nouveaux ordres, et maintenant il faut qu’il aille chaque jour jusqu’au poste de commandement du colonel porter le courrier. Il déblatère sur cette mesure comme si elle était exclusivement dirigée contre lui.
Cependant, tout en déblatérant, il parle à l’un, à l’autre, en passant, suivant son habitude, tandis qu’il appelle les caporaux aux lettres. Et nonobstant sa rancœur, il ne garde pas pour lui tous les renseignements dont il arrive pourvu. En même temps qu’il ôte les ficelles du paquet de lettres, il distribue sa provision de nouvelles verbales.
Il dit d’abord que, sur le rapport, il y a en toutes lettres la défense de porter des capuchons.
—T’entends ça? dit Tirette à Tirloir. Te v’là forcé de lancer ton beau capuchon en l’air.
—Pus souvent! J’marche pas. Ça n’a rien à faire avec moi, répond l’encapuchonné, dont l’orgueil non moins que le confort est en jeu.
—Ordre du général commandant l’armée.
—Il faut alors que l’général en chef donne l’ordre qu’i’ n’pleuve plus. J’veux rien savoir.
La plupart des ordres, même de moins extraordinaires que celui-là, sont toujours accueillis de la sorte... avant d’être exécutés.
—Le rapport ordonne aussi, dit l’homme-lettres, detailler les barbes. Et les douilles, à la tondeuse, rasoche!
—Ta bouche, mon gros! dit Barque, dont le toupet est directement menacé par cette consigne. Tu m’as pas ar’gardé. Tu peux t’mettre la tringle.
—Tu m’dis ça à moi. Fais-le ou fais-le pas. J’m’en fous pas mal.
A côté des nouvelles positives, écrites, il y en a de plus amples, mais aussi plus incertaines et plus fantaisistes: la division serait relevée pour aller soit au repos—mais au vrai repos, pendant six semaines—soit au Maroc, et peut-être en Egypte.
—Eh... Oh!... Ah!...
Ils écoutent. Ils se laissent tenter par le prestige du nouveau, du merveilleux.
Quelqu’un cependant demande au vaguemestre:
—Qui t’a dit ça?
Il indique ses sources:
—L’adjudant commandant le détachement de territoriaux qui fait les corvées au Q. G. du C. A.
—Au quoi?
—Au quartier général du corps d’armée... Et y a pas que lui qui le dit. Y a, tu sais bien, l’client dont je ne sais plus le nom: celui qui ressemble à Galle et qui n’est pas Galle. Il a je n’sais plus qui dans sa famille qui est je n’sais plus quoi. Comme ça, il est renseigné.
—Et alors?
Ils sont là, en cercle, le regard affamé, autour du raconteur d’histoires.
—En Egypte, tu dis, nous irions?... J’connais pas. J’sais qu’y avait des Pharaons du temps où j’étais gosse et que j’allais à l’école. Mais depuis!...
—En Egypte...
L’idée s’ancre insensiblement dans les cervelles.
—Ah non, dit Blaire, parce que j’ai l’mal de mer... Et, après tout, ça n’dure pas, l’mal de mer... Oui, mais que dirait la patronne?
—Que veux-tu? elle s’y fera! On verra des nègres etdes grands oiseaux plein les rues, comme on voit chez nous des moiniaux.
—Mais ne devait-on pas aller en Alsace?
—Si, dit le vaguemestre. Y en a qui le croient au Trésor.
—Ça m’irait assez...
...Mais le bon sens et l’expérience acquise reprennent le dessus et chassent le rêve. On a affirmé si souvent qu’on allait partir au loin, et si souvent on l’a cru, et si souvent on a déchanté! Aussi c’est comme si, à un moment donné, on se réveillait.
—Tout ça, c’est des bobards. On nous l’a trop fait. Attends avant de croire—et t’en fais pas une miette.
Ils regagnent leur coin, quelques-uns par-ci par-là ont à la main le fardeau léger et important d’une lettre.
—Ah! dit Tirloir, i’faut qu’j’écrive, j’peux pas rester huit jours sans écrire. Ça n’a rien à faire.
—Moi aussi, dit Eudore, i’ faut qu’ j’écrive à ma p’tit’ femme.
—A va bien, Mariette?
—Oui, oui. T’en fais pas pour Mariette.
D’aucuns se sont déjà installés pour la correspondance. Barque debout, son papier posé à plat sur un carnet dans une anfractuosité de la paroi, semble en proie à une inspiration. Il écrit, écrit, penché, le regard captivé, l’air absorbé d’un cavalier lancé au galop.
Lamuse, qui n’a pas d’imagination, passe son temps, une fois qu’il s’est assis, qu’il a posé sur la pointe matelassée de ses genoux sa pochette de papier et mouillé son crayon-encre, à relire les dernières lettres reçues, et à ne pas savoir quoi dire d’autre que ce qu’il a déjà dit, et à s’entêter à vouloir dire autre chose.
Une douceur de sentimentalité semble répandue sur le petit Eudore qui s’est recroquevillé dans une sorte de niche de terre. Il se recueille, le crayon aux doigts, les yeux sur son papier; rêveur, il regarde, il dévisage, ilvoit, et on voit l’autre ciel qui l’éclaire. Son regard va là-bas. Il est agrandi jusqu’à chez lui...
Le moment des lettres est celui où l’on est le plus et le mieux ce que l’on fut. Plusieurs hommes s’abandonnent au passé et reparlent d’abord de mangeaille.
Sous l’écorce des formes grossières et obscurcies, d’autres cœurs laissent murmurer tout haut un souvenir et évoquent des clartés antiques: le matin d’été, quand le vert frais du jardin déteint dans toute la blancheur de la chambre campagnarde, ou quand, dans les plaines, le vent donne au champ de blé des remuements lents et forts, et, à côté, agite le carré d’avoine de petits frissons vifs et féminins. Ou bien, le soir d’hiver, la table autour de laquelle sont les femmes et leur douceur et où se tient debout la lampe caressante, avec le tendre éclat de sa vie et la robe de son abat-jour.
Cependant le père Blaire reprend sa bague commencée. Il a enfilé la rondelle encore informe d’aluminium dans un bout de bois rond et il la frotte avec la lime. Il s’applique à ce travail, réfléchissant de toutes ses forces, deux plis sculptés sur le front. Parfois il s’arrête, se redresse, et regarde la petite chose, tendrement, comme si elle le regardait aussi.
—Tu comprends, m’a-t-il dit une fois à propos d’une autre bague, il ne s’agit pas de bien ou de pas bien. L’important, c’est que je l’aye faite pour ma femme, tu comprends? Quand j’étais à rien faire, à avoir la cosse, je regardais cette photo (il exhibait la photographie d’une grosse femme mafflue), et alors je m’y mettais tout facilement, à cette sacrée bague. On peut dire que nous l’avons faite ensemble, tu comprends? La preuve c’est qu’elle me tenait compagnie et que j’lui ai dit adieu quand je l’ai envoyée à la mère Blaire.
Il en fait à présent une autre où il y aura du cuivre. Il travaille avec ardeur. C’est son cœur qui veut s’exprimer le mieux possible et s’acharne à une sorte de calligraphie.
Dans ces trous dénudés de la terre, ces hommes inclinés avec respect sur ces bijoux légers, élémentaires, si petits que la grosse main durcie les tient difficilement et les laisse couler, ont l’air encore plus sauvages, plus primitifs, et plus humains, que sous tout autre aspect.
On pense au premier inventeur, père des artistes, qui tâcha de donner à des choses durables la forme de ce qu’il voyait et l’âme de ce qu’il ressentait.
—En v’là qui vont passer, annonce Biquet, mobile, qui fait le concierge dans notre secteur de tranchée. Y en a une tinée.
Justement, un adjudant, sanglé du ventre et du menton, débouche en brandissant son fourreau de sabre:
—Dégagez, vous autres! Ben quoi, dégagez, que j’vous dis! Vous êtes là à faire flanelle... Allons oust, la fuite! J’veux plus vous voir dans le passage, hé!
On se range mollement. Quelques-uns avec lenteur, sur les côtés, s’enfoncent par degrés dans le sol.
C’est une compagnie de territoriaux chargés dans le secteur des travaux de terrassement de seconde ligne et de l’entretien des boyaux d’arrière. Ils apparaissent, armés de leurs outils, misérablement fagotés et tirant la patte.
On les regarde un à un approcher, passer, s’effacer. Ce sont de petits vieux rabougris, aux joues poudrées de cendre, ou de gros poussifs encerclés à l’étroit dans leurs capotes passées et tachées, auxquelles manquent des boutons et dont l’étoffe bâille, édentée...
Tirette et Barque, les deux loustics, adossés et serrés sur la paroi, les dévisagent d’abord en silence. Puis ils se mettent à sourire.
—Le défilé des balayeurs, dit Tirette.
—On va rigoler trois minutes, annonce Barque.
Quelques-uns des vieux travailleurs sont cocasses.Celui-ci, qui arrive dans la file, a des épaules tombantes de bouteille; il est extrêmement mince du thorax et maigre des jambes, et, néanmoins, il est ventru.
Barque n’y tient plus.
—Eh, dis donc, Dubidon!
—Mince de paletot, remarque Tirette devant une capote qui passe, infiniment rapiécée, de tous les bleus.
Il interpelle le vétéran.
—Eh! l’père-échantillons... Eh, dis donc, là-bas, toi, insiste-t-il.
L’autre se tourne, le regarde, bouche bée.
—Dis donc, papa, si tu veux être bien gentil, tu me donneras l’adresse de ton tailleur de Londres.
La figure surannée et gribouillée de rides ricane—puis le bonhomme, arrêté un instant sous l’injonction de Barque, est bousculé par le flot qui le suit, et emporté.
Après quelques figurants moins remarquables, une nouvelle victime se présente aux quolibets. Sur sa nuque rouge et rugueuse végète une espèce de laine sale de mouton. Les genoux pliés, le corps en avant et le dos voûté, ce territorial se tient mal debout.
—Tiens, braille Tirette en le désignant du doigt, le célèbre homme-accordéon! A la foire, on paierait pour le voir. Ici, la vue n’en coûte rien!
Tandis que l’interpellé balbutie des injures, on rit ici et là.
Il n’en faut pas davantage pour exciter encore les deux compères que le désir de placer un mot jugé drôle par un public peu difficile incite à tourner en dérision les ridicules de ces vieux frères d’armes qui peinent nuit et jour, au bord de la grande guerre, pour préparer et réparer les champs de bataille.
Et même les autres spectateurs s’y mettent aussi. Misérables, ils raillent plus misérables qu’eux.
—Vise-moi ç’ui-ci. Et ç’ui-là, donc!
—Non, mais pige-moi la photographie de ce p’tit bas-du-cul. Eh! loin-du-ciel, eh!
—Et ç’ui-là qui n’en finit pas! Tu parles d’un gratte-ciel. Tiens, là, i’vaut l’jus. Oui, tu vaux l’jus, mon vieux!
L’homme en question fait de petits pas, en portant sa pioche en avant comme un cierge, la figure crispée et le corps tout penché, bâtonné par le lumbago.
—Eh! grand-père, veux-tu deux sous? lui demande Barque en lui tapant sur l’épaule lorsqu’il passe à portée.
Le poilu déplumé, vexé, grogne: «Bougre de galapiat».
Alors, Barque lance d’une voix stridente:
—Dis donc, tu pourrais être poli, face de pet, vieux moule à caca!
L’ancien, se retournant tout d’une pièce, bafouille, furieux.
—Eh! mais, crie Barque en riant, c’est qu’i’ raloche, c’débris. Il est belliqueux, voyez-vous ça, et i’s’rait malfaisant s’il avait seulement soixante ans de moins.
—Et s’i’ n’était pas saoul, ajoute gratuitement Pépin, qui en cherche d’autres de l’œil dans le flux des arrivants.
La poitrine creuse du dernier traînard apparaît, puis son dos déformé disparaît.
Le défilé de ces vétérans usagés, salis par les tranchées, se termine au milieu des faces sarcastiques et quasi malveillantes de ces troglodytes sinistres émergeant à moitié de leurs cavernes de boue.
Cependant les heures s’écoulent, et le soir commence à griser le ciel et à noircir les choses; il vient se mêler à la destinée aveugle, en même temps qu’à l’âme obscure et ignorante de la multitude qui est là ensevelie.
Dans le crépuscule, un piétinement roule; une rumeur; puis une autre troupe se fraye passage.
—Des tabors.
Ils défilent avec leurs faces bises, jaunes ou marron, leurs barbes rares, ou drues et frisées, leurs capotes vert jaune, leurs casques frottés de boue qui présentent un croissant à la place de notre grenade. Dans les figures épatées ou, au contraire, anguleuses et affûtées, luisantes comme des sous, on dirait que les yeux sont des billes d’ivoire et d’onyx. De temps en temps, sur la file, se balance, plus haut que les autres, le masque de houille d’un tirailleur sénégalais. Derrière la compagnie, est un fanion rouge avec une main verte au milieu.
On les regarde et on se tait. On ne les interpelle pas, ceux-là. Ils imposent, et même font un peu peur.
Pourtant, ces Africains paraissent gais et en train. Ils vont, naturellement, en première ligne. C’est leur place, et leur passage est l’indice d’une attaque très prochaine. Ils sont faits pour l’assaut.
—Eux et le canon 75, on peut dire qu’on leur z’y doit une chandelle! On l’a envoyée partout en avant dans les grands moments, la Division marocaine!
—Ils ne peuvent pas s’ajuster à nous. Ils vont trop vite. Et plus moyen de les arrêter...
De ces diables de bois blond, de bronze et d’ébène, les uns sont graves; leurs faces sont inquiétantes, muettes, comme des pièges qu’on voit. Les autres rient; leur rire tinte, tel le son de bizarres instruments de musique exotique, et montre les dents.
Et on rapporte des traits de Bicots: leur acharnement à l’assaut, leur ivresse d’aller à la fourchette, leur goût de ne pas faire quartier. On répète les histoires qu’ils racontent eux-mêmes volontiers, et tous un peu dans les mêmes termes et avec les mêmes gestes: Ils lèvent les bras: «Kam’rad, kam’rad!» «Non, pas kam’rad!» et ils exécutent la mimique de la baïonnette qu’on lance devant soi, à hauteur du ventre, puis qu’on retire, d’en bas, en s’aidant du pied.
Un des tirailleurs entend, en passant, de quoi l’onparle. Il nous regarde, rit largement dans son turban casqué, et répète, en faisant: non, de la tête: «Pas kam’rad, non pas kam’rad, jamais! Couper cabèche!»
—I’ sont vraiment d’une autre race que nous, avec leur peau de toile de tente, avoue Biquet qui, pourtant, n’a pas froid aux yeux. Le repos les embête, tu sais; ils ne vivent que pour le moment où l’officier remet sa montre dans sa poche et dit: «Allez, partez!»
—Au fond, ce sont de vrais soldats.
—Nous ne sommes pas des soldats, nous, nous sommes des hommes, dit le gros Lamuse.
L’heure s’est assombrie et pourtant cette parole juste et claire met comme une lueur sur ceux qui sont ici, à attendre, depuis ce matin, et depuis des mois.
Ils sont des hommes, des bonshommes quelconques arrachés brusquement à la vie. Comme des hommes quelconques pris dans la masse, ils sont ignorants, peu emballés, à vue bornée, pleins d’un gros bon sens, qui, parfois, déraille; enclins à se laisser conduire et à faire ce qu’on leur dit de faire, résistants à la peine, capables de souffrir longtemps.
Ce sont de simples hommes qu’on a simplifiés encore, et dont, par la force des choses, les seuls instincts primordiaux s’accentuent: instinct de la conservation, égoïsme, espoir tenace de survivre toujours, joie de manger, de boire et de dormir.
Par intermittences, des cris d’humanité, des frissons profonds, sortent du noir et du silence de leurs grandes âmes humaines.
Quand on commence à ne plus voir très bien, on entend là-bas, murmurer, puis se rapprocher, plus sonore, un ordre:
—Deuxième demi-section! Rassemblement!
On se range. L’appel se fait.
—Hue! dit le caporal.
On s’ébranle. Devant le dépôt d’outils, stationnement, piétinement. On charge chacun d’une pelle oud’une pioche. Un gradé tend les manches dans l’ombre:
—Vous, une pelle. Na, filez. Vous, une pelle encore, vous une pioche. Allons, dépêchez-vous et dégagez.
On s’en va par le boyau perpendiculaire à la tranchée, droit vers l’avant, vers la frontière mobile, vivante et terrible de maintenant.
Parmi la grisaille céleste, en grandes orbes descendantes le halètement saccadé et puissant d’un avion qu’on ne voit plus tourne en remplissant l’espace. En avant, à droite, à gauche, partout, des coups de tonnerre déploient dans le ciel bleu foncé de grosses lueurs brèves.
L’aube grisâtre déteint à grand’peine sur l’informe paysage encore noir. Entre le chemin en pente qui, à droite, descend des ténèbres, et le nuage sombre du bois des Alleux,—où l’on entend sans les voir les attelages du Train de combat s’apprêter et démarrer,—s’étend un champ. Nous sommes arrivés là, ceux du 6eBataillon, à la fin de la nuit. Nous avons formé les faisceaux, et, maintenant, au milieu de ce cirque de vague lueur, les pieds dans la brume et la boue, en groupes sombres à peine bleutés ou en spectres solitaires, nous stationnons, toutes nos têtes tournées vers le chemin qui descend de là-bas. Nous attendons le reste du régiment: le 5eBataillon, qui était en première ligne et a quitté les tranchées après nous.
Une rumeur...
—Les voilà!
Une longue masse confuse apparaît à l’ouest et dévale comme de la nuit sur le crépuscule du chemin.
Enfin! Elle est finie, cette relève maudite qui a commencé hier à six heures du soir et a duré toute la nuit; et à présent, le dernier homme a mis le pied hors du dernier boyau.
Le séjour aux tranchées a été, cette fois-ci, terrible. La dix-huitième compagnie était en avant. Elle a été décimée: dix-huit tués et une cinquantaine de blessés, un homme sur trois de moins en quatre jours; et cela sans attaque, rien que par le bombardement.
On sait cela et, à mesure que le Bataillon mutilé approche, là-bas, quand nous nous croisons entre nous en piétinant la vase du champ et qu’on s’est reconnu en se penchant l’un vers l’autre:
—Hein, la dix-huitième!...
En se disant cela, on songe: «Si ça continue ainsi, que deviendrons-nous tous? Que deviendrai-je, moi?...»
** *
La dix-septième, la dix-neuvième et la vingtième arrivent successivement et forment les faisceaux.
—Voilà la dix-huitième!
Elle vient après toutes les autres: tenant la première tranchée, elle a été relevée en dernier.
Le jour s’est un peu lavé et blêmit les choses. On distingue descendant le chemin, seul en avant de ses hommes, le capitaine de la compagnie. Il marche difficilement, en s’aidant d’une canne, à cause de son ancienne blessure de la Marne, que les rhumatismes ressuscitent et, aussi, d’une autre douleur. Encapuchonné, il baisse la tête; il a l’air de suivre un enterrement; et on voit qu’il pense, et qu’il en suit un, en effet.
Voilà la compagnie.
Elle débouche, très en désordre. Un serrement de cœur nous prend tout de suite. Elle est visiblement plus courte que les trois autres, dans le défilé du bataillon.
Je gagne la route et vais au-devant des hommes de la dix-huitième qui dévalent. Les uniformes de ces rescapés sont uniformément jaunis par la terre; on dirait qu’ils sont habillés de kaki. Le drap est tout raidi par la boue ocreuse qui a séché dessus; les pans des capotes sont comme des bouts de planche qui ballottent surl’écorce jaune recouvrant les genoux. Les têtes sont hâves, charbonneuses, les yeux grandis et fiévreux. La poussière et la saleté ajoutent des rides aux figure.
Au milieu de ces soldats qui reviennent des bas-fonds épouvantables, c’est un vacarme assourdissant. Ils parlent tous à la fois, très fort, en gesticulant, rient et chantent.
Et l’on croirait, à les voir, que c’est une foule en fête qui se répand sur la route!
Voici la deuxième section, avec son grand sous-lieutenant dont la capote est serrée et sanglée autour du corps raidi comme un parapluie roulé. Je joue des coudes tout en suivant la marche, jusqu’à l’escouade de Marchal, la plus éprouvée: sur onze compagnons qu’ils étaient et qui ne s’étaient jamais quittés depuis un an et demi, il ne reste que trois hommes avec le caporal Marchal.
Celui-ci me voit. Il a une exclamation joyeuse, un sourire épanoui; il lâche sa bretelle de fusil et me tend les mains, à l’une desquelles pend sa canne des tranchées.
—Eh, vieux frère, ça va toujours? Qu’est-ce que tu deviens?
Je détourne la tête et, presque à voix basse:
—Alors, mon pauvre vieux, ça s’est mal passé...
Il s’assombrit subitement, prend un air grave.
—Eh oui, mon pauv’ vieux, que veux-tu, ça a été affreux, cette fois-ci... Barbier a été tué.
On le disait... Barbier!
C’est samedi, à onze heures du soir. Il avait le dessus du dos enlevé par l’obus, dit Marchal, et comme coupé par un rasoir. Besse a eu un morceau d’obus qui lui a traversé le ventre et l’estomac. Barthélemy et Baubex ont été atteints à la tête et au cou. On a passé la nuit à cavaler au galop dans la tranchée, d’un sens à l’autre, pour éviter les rafales. Le petit Godefroy, tu le connais? le milieu du corps emporté; il s’est vidé de sang sur place, en un instant, comme un baquet qu’on renverse:petit comme il était, c’était extraordinaire tout le sang qu’il avait; il a fait un ruisseau d’au moins cinquante mètres dans la tranchée. Gougnard a eu les jambes hachées par des éclats. On l’a ramassé pas tout à fait mort. Ça c’était au poste d’écoute. Moi, j’y étais de garde avec eux. Mais quand c’t’obus est tombé, j’étais allé dans la tranchée demander l’heure. J’ai retrouvé mon fusil, que j’avais laissé à ma place, plié en deux comme avec une main, le canon en tire-bouchon, et la moitié du fût en sciure. Ça sentait le sang frais à vous soulever le cœur.
—Et Mondain, lui aussi, n’est-ce pas?...
—Lui, c’était le lendemain matin—hier par conséquent—dans la guitoune qu’une marmite a fait s’écrouler. Il était couché et sa poitrine a été défoncée. T’a-t-on parlé de Franco, qui était à côté de Mondain? L’éboulement lui a cassé la colonne vertébrale; il a parlé après qu’on l’a eu dégagé et assis par terre; il a dit, en penchant la tête sur le côté: «Je vais mourir», et il est mort. Il y avait aussi Vigile avec eux; lui, son corps n’avait rien, mais sa tête s’est trouvée complètement aplatie, aplatie comme une galette, et énorme: large comme ça. A le voir étendu sur le sol, noir et changé de forme, on aurait dit que c’était son ombre, l’ombre qu’on a quelquefois par terre quand on marche la nuit au falot.
—Vigile qui était de la classe 13, un enfant! Et Mondain et Franco, si bons types malgré leurs galons!... Des chics vieux amis en moins, mon vieux Marchal!
—Oui, dit Marchal.
Mais il est accaparé par une horde de ses camarades qui l’interpellent et le houspillent. Il se débat, répond à leurs sarcasmes, et tous se bousculent en riant.
Mon regard va de face en face; elles sont gaies et, à travers les crispations de la fatigue et le noir de la terre, elles apparaissent triomphantes.
Quoi donc! s’ils avaient pu, pendant leur séjour enpremière ligue, boire du vin, je dirais: «Ils sont tous ivres.»
J’avise un des rescapés qui chantonne en cadençant le pas d’un air dégagé, comme les hussards de la chanson: c’est Vanderborn, le tambour.
—Eh bien quoi, Vanderborn, comme tu as l’air content!
Vanderborn, qui est calme d’ordinaire, me crie:
—C’est pas encore pour cette fois, tu vois: me v’là!
Et, avec un grand geste de fou, il m’envoie une bourrade sur l’épaule.
Je comprends...
Si ces hommes sont heureux, malgré tout, au sortir de l’enfer, c’est que, justement, ils en sortent. Ils reviennent, ils sont sauvés. Une fois de plus, la mort, qui était là, les a épargnés. Le tour de service fait que chaque compagnie est en avant toutes les six semaines! Six semaines! Les soldats de la guerre ont, pour les grandes et les petites choses, une philosophie d’enfant: ils ne regardent jamais loin ni autour d’eux, ni devant eux. Ils pensent à peu près au jour le jour. Aujourd’hui, chacun de ceux-là est sûr de vivre encore un bout de temps.
C’est pourquoi, malgré la fatigue qui les écrase, et la boucherie toute fraîche dont ils sont éclaboussés encore, et leurs frères arrachés tout autour de chacun d’eux, malgré tout, malgré eux, ils sont dans la fête de survivre, ils jouissent de la gloire infinie d’être debout.
En arrivant au cantonnement, on cria:
—Mais où est Volpatte?
—Et Fouillade, où c’ qu’il est?
Ils avaient été réquisitionnés et emmenés en première ligne par le 5eBataillon. On devait les retrouver au cantonnement. Rien. Deux hommes de l’escouade perdus!
—Bon sang d’bon sang! Voilà c’ que c’est que d’prêter des hommes, beugla le sergent.
Le capitaine, mis au courant, jura, sacra, et dit:
—I’ m’ faut ces hommes. Qu’on les retrouve à l’instant. Allez!
Farfadet et moi, nous fûmes hélés par le caporal Bertrand dans la grange où, étendus, nous nous immobilisions déjà et nous engourdissions.
—Faut aller chercher Volpatte et Fouillade.
Nous fûmes vite debout, et nous partîmes avec un frisson d’inquiétude. Nos deux camarades, pris par le 5e, ont été emportés dans cette infernale relève. Qui sait où ils sont et ce qu’ils sont maintenant!
...Nous remontons la côte. Nous recommençons à faire, en sens inverse, le long chemin fait depuis l’aube et la nuit. Bien qu’on soit sans bagages, avec, seulement,le fusil et l’équipement, on se sent las, ensommeillé, paralysé, dans la campagne triste, sous le ciel empoussiéré de brume. Bientôt Farfadet souffle. Il a parlé un peu, au début, puis la fatigue le fait taire, de force. Il est courageux mais frêle; et, pendant toute sa vie antérieure, il n’a guère appris à se servir de ses jambes, dans le bureau de mairie où, depuis sa première communion, il griffonnait entre un poêle et de vieux cartonniers grisonnants.
Au moment où l’on sort du bois pour s’engager, en glissant et pataugeant, dans la région des boyaux, deux ombres fines se profilent en avant. Deux soldats qui arrivent: on voit la boule de leur paquetage et la ligne de leur fusil. La double forme balançante se précise.
—Ce sont eux!
L’une des ombres a une grosse tête blanche, emmaillotée.
—Il y en a un blessé! C’est Volpatte!
Nous courons vers les revenants. Nos semelles font un bruit de décollage et d’enfoncement spongieux, et nos cartouches, secouées, sonnent dans nos cartouchières.
Ils s’arrêtent et nous attendent. Quand on est à portée:
—Il n’est qu’temps! crie Volpatte.
—Tu es blessé, vieux?
—Quoi? dit-il.
Les épaisseurs de bandages qui lui encerclent la tête le rendent sourd. Il faut crier pour arriver jusqu’à son ouïe. On s’approche de lui, on crie. Alors, il répond:
—C’est rien d’ça... On r’vient du trou où le 5eBataillon nous a mis jeudi.
—Vous êtes restés là, depuis? lui hurle Farfadet, dont la voix aiguë et quasi féminine pénètre bien le capitonnage qui défend les oreilles de Volpatte...
—Eh ben oui, on est resté là, dit Fouillade, bagasse, nom de Dieu, macarelle! Tu t’ figures pas qu’on s’serait envolé avec des ailes, et encore moins qu’on s’rait parti sur ses pattes, sans ordre?
Mais tous deux se laissent tomber assis par terre. La tête de Volpatte, enveloppée de toiles, avec un gros nœud au sommet, et qui présente la tache jaunâtre et noirâtre de la figure, semble un ballot de linge sale.
—On vous a oubliés, pauvres vieux!
—Un peu! s’écrie Fouillade, qu’on nous a oubliés! Quatre jours et quatre nuits dans un trou d’obus sur qui les balles pleuvaient d’travers, et qui, en plus, sentait la merde.
—Tu parles, dit Volpatte. C’était pas un trou d’écoute ordinaire où qu’on va t’et vient en service régulier. C’était un trou d’obus qui r’ssemblait à un aut’trou d’obus, ni plus ni moins. On nous avait dit jeudi: «Postez-vous là, et tirez sans arrêt,» qu’on nous avait dit. Y a bien eu l’lendemain un type de liaison du 5eBataillon qu’est v’nu montrer son naz: «Qu’est-ce que vous foutez là!» «Ben, nous tirons; on nous a dit d’tirer; on tire, qu’on a dit. Pisqu’on nous l’a dit, y doit y avoir une raison d’ssous; nous attendons qu’on nous dise de faire aut’chose que d’tirer.» Le type s’est pisté; il avait l’air pas rassuré et s’en r’ssentait pas pour la marmitée. «C’est 22», qu’i disait.
—On avait, dit Fouillade, à nous deuss, une boule de son et un seau d’vin que nous avait donné la 18e, en nous installant, et toute une caisse de cartouches, mon vieux. On a brûlé les cartouches et bu le fuchsia. On a conservé par prudence quelques cartouches et un quignon du Saint-Honoré; mais on n’a pas conservé d’vin.
—On a z’eu tort, dit Volpatte, vu qu’i fait soif. Dis donc, les gars, vous n’auriez pas rien pour la gorge?
—J’ai encore un petit quart d’vin, répondit Farfadet.
—Donne-z’y, dit Fouillade en désignant Volpatte. Vu que lui a perdu du sang. Moi, j’n’ai qu’soif.
Volpatte grelottait et, dans la gangue énorme de chiffons qui était posée sur ses épaules, ses petits yeux bridés s’embrasaient de fièvre.
—Ça fait bon, dit-il en buvant.
—Ah! Et pis aussi, ajouta-t-il tandis qu’il jetait, comme la politesse l’exige, la goutte de vin qui restait au fond du quart de Farfadet, on a poiré deux Boches. I’s rampaient dans la plaine, sont tombés dans not’ trou, à l’aveugle, comme des taupes dans un piège à mâchoire, ces cons-là. On les a empaquetés. Et puis voilà. Une fois qu’on a eu tiré pendant trente-six heures, on n’avait pus d’munitions. Alors on a rempli d’cartouches les magasins d’nos seringues et on a attendu, d’vant les colis d’Boches. L’type de liaison a oubelié d’dire chez lui qu’on était là. Vous, l’sixième, vous avez oubelié de nous réclamer, la 18enous a oubeliés aussi, et, comme on n’était pas dans un poste d’écoute fréquenté où la r’lève se fait régulièrement comme à l’administration, j’nous voyais déjà rester là jusqu’au retour du régiment. C’est, finalement, des bras-cassés du 204 venus pour fouiner dans la plaine à la chasse aux amochés, qui nous ont signalés. Alors, on nous a donné l’ordre de nous replier, immédiatement, qu’on a dit. On s’a harnaché, en rigolant, de c’t’ «immédiatement»-là. On a déficelé les jambes des Boches, on les a emmenés, remis au 204, et nous v’là.
«On a même repêché en passant un sergent qui s’tassait dans un trou et qui n’osait pas en sortir, vu qu’il avait été commotionné. On l’a engueulé; ça l’a remis un peu et l’ nous a remerciés: l’ sergent Sacerdote i’ s’app’lait.
—Mais ta blessure, mon vieux frère?
—C’est aux oreilles. Une marmite—et un macavoué, mon ieux—qui a pété comme qui dirait là. Ma tête a passé, j’peux dire, entre les éclats, mais tout juste, rasibus, et les esgourdes ont pris.
—Si tu voyais ça, dit Fouillade, c’est dégueulasse, ces deux oreilles qui pend. On avait nos deux paquets de pansements et les brancos nous en ont encore balancé z’un. Ça fait trois pansements qu’il a enroulés autour de la bouillotte.
—Donnez-nous vos affaires, on va rentrer.
Farfadet et moi nous nous sommes partagé le barda deVolpatte. Fouillade, sombre de soif, travaillé par la sécheresse, grogne et s’entête à garder ses armes et ses paquets.
Et nous déambulons lentement. C’est toujours amusant de ne pas marcher dans le rang; c’est si rare que ça étonne et ça fait du bien. Un souffle de liberté nous égaie bientôt tous les quatre. On va dans la campagne comme pour son plaisir.
—On est des promeneurs! dit fièrement Volpatte.
Quand on arrive au tournant du haut de la côte, il se laisse aller à des idées roses.
—Mon vieux, c’est la bonne blessure, après tout, j’vas être évacué, y a pas d’erreur.
Ses yeux clignent et scintillent dans l’énorme boule blanche, qui oscille sur ses épaules—rougeâtre de chaque côté, à la place des oreilles.
On entend, du fond où se trouve le village, sonner dix heures.
—J’me fous d’l’heure, dit Volpatte. L’temps qui passe, ça n’a pu rien à faire avec moi.
Il devient volubile. Un peu de fièvre amène et presse ses discours au rythme du pas ralenti où déjà il se prélasse.
—On va m’attacher une étiquette rouge à la capote, y a pas d’erreur, et m’ mener à l’arrière. J’ s’rai conduit, à c’ coup, par un type bien poli qui m’dira: «C’est par ici, pis tourne par là... Na!... mon pauv’ ieux.» Pis l’ambulance, pis l’ train sanitaire avec des chatteries des dames de la Croix-Rouge tout le long du chemin comme elles ont fait à Crapelet Jules, pis l’hôpitau de l’intérieur. Des lits avec des draps blancs, un poêle qui ronfle au milieu des hommes, des gens qui sont faits pour s’occuper de nous et qu’on regarde y faire, des savates réglementaires, mon ieux, et une table de nuit: du meuble! Et dans les grands hôpitals, c’est là qu’on est bien logé comme nourriture! J’y prendrai des bons repas, j’y prendrai des bains; j’y prendrai tout c’que j’trouverai. Et des douceurs sans qu’on soit obligé pour en profiter, des’battre avec les autres et de s’démerder jusqu’au sang. J’aurai sur le drap mes deux mains qui n’ficheront rien, comme des choses de luxe—comme des joujoux, quoi!—et, d’ssous l’ drap, les pattes chauffées à blanc du haut en bas et les arpions élargis en bouquets de violettes....
Volpatte s’arrête, se fouille, tire de sa poche, en même temps que sa célèbre paire de ciseaux de Soissons, quelque chose qu’il me montre:
—Tiens, t’as vu ça?
C’est la photographie de sa femme et de ses deux garçons. Il me l’a déjà montrée maintes fois. Je regarde, j’approuve.
—J’irai en convalo, dit Volpatte, et pendant qu’ mes oreilles se recolleront, la femme et les p’tits me regarderont, et je les regarderai. Et pendant c’ temps-là qu’elles r’pouss’ront comme des salades, mes amis, la guerre, elle s’avancera... Les Russes... On n’ sait pas, quoi!...
Il se berçait au ronron de ses prévisions heureuses, pensait tout haut, déjà isolé parmi nous dans sa fête particulière.
—Bandit! lui cria Fouillade. T’as trop d’ chance, bou Diou d’ bandit!
Comment ne pas l’envier? Il allait s’en aller pour un, ou deux ou trois mois et pendant cette saison, au lieu d’être exposé et misérable, il serait métamorphosé en rentier!
—Au commencement, dit Farfadet, je trouvais drôle quand j’entendais désirer la «bonne blessure». Mais tout de même, quoi qu’on puisse dire, tout de même, je comprends, maintenant qu’ c’est la seule chose qu’un pauvre soldat puisse espérer qui ne soit pas fou.
** *
On approchait du village. On contournait le bois. A la corne du bois, soudain une forme de femme surgit à contre-jour. Le jeu des rayons la délimitait de lumière.Elle se dressait debout à la lisière des arbres, qui formaient un fond de hachures violâtres—svelte, la tête tout allumée de blondeur; et on voyait, dans sa face pâle, les taches nocturnes de deux yeux immenses. Cette créature éclatante nous dévisageait en tremblant sur ses jambes, puis brusquement elle s’enfonça dans le sous-bois comme une torche.
Cette apparition et cette disparition impressionnèrent Volpatte qui en perdit le fil de son discours:
—C’ t’une biche, c’te femme-là!
—Non, dit Fouillade qui avait mal entendu. C’est Eudoxie qu’elle s’appelle. J’la connais pour l’avoir déjà vue. Une réfugiée. J’sais pas d’où qu’elle d’vient, mais elle est à Gamblin, dans une famille.
—Elle est maigre et belle, constata Volpatte. On y f’rait bien une p’tite douceur... C’est du fricot, du véritable poulet... Elle a quequ’chose comme z’yeux!
—Elle est drolle, dit Fouillade. A tient pas en place. Tu la vois ici, là, avec ses cheveux blonds en haut d’elle. Pis, partez! Plus personne n’y est. Et tu sais, elle connaît pas l’danger. Des fois, a bagote presque en première ligne. On l’a vue naviguer sur la plaine en avant des tranchées. Elle est drolle.
—Tiens, la r’voilà, c’t’apparition! A nous perd pas des yeux. Ce s’rait-i’ qu’on l’intéresse?
La silhouette, dessinée en lignes de clarté, embellissait en cette minute l’autre bout de la lisière.
—Moi, les femmes, j’m’en fous, déclara Volpatte, repris totalement par l’idée de son évacuation.
—Y en a un, en tous cas, dans l’escouade, qui s’en r’ssent salement pour elle. Tiens: quand on parle du loup...
—On en voit la queue...
—Pas encore, mais presque... Tiens!
On vit pointer et déboucher d’un taillis, sur notre droite, le museau de Lamuse comme un sanglier roux...
Il suivait la femme à la piste. Il l’aperçut, tomba enarrêt, et, attiré, il prit son élan. Mais, en se jetant vers elle, il tomba sur nous.
En reconnaissant Volpatte et Fouillade, le gros Lamuse poussa des exclamations de joie. Il ne songea plus sur le moment qu’à s’emparer des sacs, des fusils, des musettes.
—Donnez-moi tout ça! J’suis r’posé. Allons, donnez ça!
Il voulut tout porter. Farfadet et moi nous nous débarrassâmes volontiers du fourbi de Volpatte, et Fouillade consentit, à bout de forces, à abandonner ses musettes et son fusil.
Lamuse devint un amoncellement ambulant. Sous le faix énorme et encombrant, il disparaissait, plié, et n’avançait qu’à petits pas.
Mais on le sentait sous l’empire d’une idée fixe et il jetait des regards de côté. Il cherchait la femme vers laquelle il s’était lancé.
Chaque fois qu’il s’arrêtait pour arrimer mieux un bagage, pour souffler et essuyer l’eau grasse de sa transpiration, il examinait furtivement tous les coins de l’horizon et scrutait la lisière du bois. Il ne la revit pas.
Moi, je la revis... Et j’eus bien cette fois l’impression que c’était à l’un de nous qu’elle en avait.
Elle surgissait à demi, là-bas, à gauche, de l’ombre verte du sous-bois. Se retenant d’une main à une branche, elle se penchait et présentait ses yeux de nuit et sa face pâle qui, vivement éclairée par tout un côté, semblait porter un croissant de lune. Je vis qu’elle souriait.
Et suivant la direction de son regard qui se donnait ainsi, j’aperçus, un peu en arrière de nous, Farfadet qui souriait pareillement.
Puis elle se déroba dans l’ombre des feuillages, emportant visiblement ce double sourire...
C’est ainsi que j’eus la révélation de l’entente de cette Bohémienne souple et délicate, qui ne ressemblait à personne, et de Farfadet qui parmi nous tous se distinguait, fin, flexible et frissonnant comme un lilas. Evidemment...
...Lamuse n’a rien vu, aveuglé et encombré par les fardeaux qu’il a pris à Farfadet et à moi, attentif à l’équilibre de sa charge et à la place où il pose ses pieds terriblement alourdis.
Il a pourtant l’air malheureux. Il geint; il étouffe d’une épaisse préoccupation triste. Dans le halètement rauque de sa poitrine, il me semble que je sens battre et gronder son cœur. En considérant Volpatte encapuchonné de pansements, et le gros homme puissant et bondé de sang qui traîne l’éternel élancement profond dont il est seul à mesurer l’acuité, je me dis que le plus blessé n’est pas celui qu’on pense.
On descend enfin au village.
—On va boire, dit Fouillade.
—J’ vas être évacué, dit Volpatte.
Lamuse fait:
—Meuh... Meuh...
Les camarades s’exclament, accourent, s’assemblent sur la petite place où se dresse l’église avec sa double tour, si bien éborgnée par un obus qu’on ne peut plus la regarder en face.
La route blafarde qui monte au milieu du bois nocturne est bouchée et obstruée d’ombres, étrangement. Il semble que, par enchantement, la forêt y déborde et y roule, dans l’épaisseur de la ténèbre. C’est le régiment qui marche, en quête d’un nouveau gîte.
A l’aveugle, les files pesantes d’ombres, hautement et largement chargées, se bousculent: chaque flot, poussé par celui qui le suit, heurte celui qui le précède. Sur les côtés, évoluent, détachés, les fantômes plus sveltes des gradés. Une sourde rumeur, faite d’un mélange d’exclamations, de bribes de conversations, d’ordres, de quintes de toux et de chants, monte de cette dense cohue endiguée par les talus. Ce tumulte de voix est accompagné par le roulement des pieds, le tintement des fourreaux de baïonnette, des quarts et des bidons métalliques, par le grondement et le martèlement des soixante voitures du train de combat et du train régimentaire qui suivent les deux bataillons. Et c’est une masse telle qui piétine et s’étire sur la montée de la route que, malgré le dôme infini de la nuit, on nage dans une odeur de cage aux lions.
Dans le rang, on ne voit rien: parfois, quand on a le nez dessus à la suite d’un remous, on est bien forcé de discernerle fer-blanc d’une gamelle, l’acier bleuté d’un casque, l’acier noir d’un fusil. D’autres fois, au jet d’étincelles éblouissantes qui fuse d’un briquet, ou à la flamme rouge éployée sur la hampe lilliputienne d’une allumette, on perçoit, au delà de proches et éclatants reliefs de mains et de figures, la silhouette de bandes irrégulières d’épaules casquées qui ondulent comme des vagues à l’assaut de l’obscurité massive. Puis tout s’éteint et, pendant que les jambes font des pas, l’œil de chaque marcheur fixe interminablement la place présumée du dos qui vit devant.
Après plusieurs haltes où on se laisse tomber sur son sac, au pied des faisceaux—qu’on forme, au coup de sifflet, avec une hâte fiévreuse et une lenteur désespérante à cause de l’aveuglement, dans l’atmosphère d’encre—l’aube s’indique, se délaie, s’empare de l’espace. Les murs de l’ombre, confusément, croulent. Une fois de plus nous subissons le grandiose spectacle de l’ouverture du jour sur la horde éternellement errante que nous sommes.
On sort enfin de cette nuit de marche, à travers, semble-t-il, des cycles concentriques, d’ombre moins intense, puis de pénombre, puis de lueur morne. Les jambes ont une raideur ligneuse, les dos sont engourdis, les épaules meurtries. Les figures demeurent grises et noires: on dirait qu’on s’arrache mal de la nuit; on n’arrive plus jamais maintenant à s’en défaire tout à fait.
C’est dans un nouveau cantonnement que le grand troupeau régulier va, cette fois, au repos. Quel sera ce pays où l’on doit vivre huit jours? Il s’appelle, croit-on (mais personne n’est sûr de rien), Gauchin-l’Abbé. On en dit merveille:
—Paraît qu’c’est tout à fait à la coque!
Dans les rangs des camarades dont on commence à deviner les formes et les traits, à spécialiser les trognes baissées et les bouches bâillantes, au fond du crépuscule du matin, s’élèvent des voix qui renchérissent:
—Jamais on n’aura eu un cantonnement pareil. Y a laBrigade. Y a l’ Conseil de Guerre. Tu y trouves de tous chez les marchands.
—Si y a la Brigade, y a du pied.
—Tu crois qu’on trouvera une table pour manger pour l’escouade?
—Tout c’ qu’on voudra, j’ te dis!
Un prophète de malheur hoche la tête:
—Ce que sera c’ cantonnement où on n’a jamais été, j’ sais pas, dit-il. Mais c’ que j’sais, c’est qu’i’ s’ra pareil aux autres.
Mais on ne le croit pas, et, au sortir de la fièvre tumultueuse de la nuit, il semble à tous que c’est d’une espèce de terre promise qu’on s’approche à mesure qu’on marche du côté de l’orient, dans l’air glacé, vers le nouveau village que va apporter la lumière.
** *
On atteint, au petit jour, en bas d’une côte, des maisons qui dorment encore, enveloppées dans des épaisseurs grises.
—C’est là!
Ouf! On a fait ses vingt-huit kilomètres dans la nuit...
Mais, quoi donc?... On ne s’arrête pas. On dépasse les maisons, qui se renfoncent graduellement dans leur brume informe et le linceul de leur mystère.
—Paraît qu’faut encore marcher longtemps. C’est là-bas, là-bas!
On marche mécaniquement, les membres sont envahis d’une sorte de torpeur pétrifiée; les articulations crient et font crier.
Le jour est tardif. Une nappe de brouillard couvre la terre. Il fait si froid que pendant les haltes les hommes écrasés de lassitude n’osent pas s’asseoir et vont et viennent comme des spectres dans l’humidité opaque.Un vent âpre d’hiver flagelle la peau, balaye et disperse les paroles, les soupirs.
Enfin le soleil perce cette buée qui s’étale sur nous et dont le contact nous trempe. C’est comme une clairière féerique qui s’ouvre au milieu des nuages terrestres.
** *
Le régiment s’étire, se réveille vraiment, et lève doucement ses faces dans l’argent doré du premier rayon.
Puis, très vite, le soleil devient ardent, et, alors, il fait trop chaud.
On halète dans les rangs, on sue, et on grogne plus encore que tout à l’heure, lorsqu’on claquait des dents et que le brouillard nous passait son éponge mouillée sur la figure et les mains.
La région que nous traversons dans la matinée torride, c’est le pays de la craie.
—I’s empierrent avec de la pierre à chaux, ces salauds-là!
La route s’est faite aveuglante et c’est maintenant un long nuage desséché de calcaire et de poussière qui s’étend au-dessus de notre marche et nous frotte au passage.
Les figures rougeoient, se vernissent et brillent; telles faces sanguines semblent enduites de vaseline; des joues et des fronts se plaquent d’une couche bise qui s’agglutine et s’effrite. Les pieds perdent leur vague forme de pieds, et semblent avoir barboté dans des auges de maçons. Le sac, le fusil se saupoudrent de blanc, et notre foule en longueur trace à droite et à gauche un sillage laiteux sur les herbes de bordure.
Pour comble:
—A droite! Un convoi!
On se porte sur la droite, à la hâte, non sans bousculades.
Le convoi de camions—longue chaîne d’énormes bolides carrés, enroulés dans un infernal tintamarre—se rue sur la route. Malédiction! Il soulève à mesure, enpassant, l’épais tapis de poudre blanche qui ouate le sol, et nous le jette à la volée sur les épaules!
Nous voici habillés d’un voile gris clair et sur nos figures se sont posés des masques blafards, plus épais aux sourcils, aux moustaches, à la barbe et dans les stries des rides. Nous avons l’air d’être à la fois nous-mêmes et d’étranges vieillards.
—Quand on s’ra vioques, c’est comme ça qu’on sera laids, dit Tirette.
—Tu craches blanc, constate Biquet.
Lorsque la halte nous immobilise, on croirait voir des files de statues de plâtre au travers desquelles transparaissent, en sale, des restes d’humanité.
On se remet en route. On se tait. On peine. Chaque pas devient dur à accomplir. Les figures font des grimaces qui se figent et se fixent sous la lèpre pâle de la poussière. L’interminable effort nous contracte, et nous bonde de morne lassitude et de dégoût.
On aperçoit enfin l’oasis tant poursuivie: au delà d’une colline, sur une autre colline plus haute, des toits ardoisés dans des bouquets de feuillage d’un vert frais de salade.
Le village est là; le regard l’embrasse; mais on n’y est pas. Longtemps il a l’air de s’éloigner à mesure que le régiment rampe vers lui.
A la fin des fins, sur le coup de midi, on arrive à ce cantonnement qui commençait à devenir invraisemblable et légendaire.
** *
Le régiment, au pas cadencé, l’arme sur l’épaule, inonde jusqu’aux bords la rue de Gauchin-l’Abbé. La plupart des villages du Pas-de-Calais se composent d’une seule rue. Mais quelle rue! Elle a souvent plusieurs kilomètres de longueur. Ici, la grande rue unique se sépare en fourche devant la mairie et forme deux autres rues: la localité est un vaste Y irrégulièrement ourlé de façades basses.
Les cyclistes, les officiers, les ordonnances, se détachent du long bloc mouvant. Puis, par fractions, à mesure qu’on avance, des hommes s’engouffrent sous les porches des granges, les maisons d’habitation encore disponibles étant réservées aux officiers et aux bureaux... Notre peloton est d’abord conduit au bout du village, puis—il y a eu malentendu entre les fourriers—à l’autre bout, celui par où nous sommes entrés.
Ce va-et-vient prend du temps et, dans l’escouade, ainsi traînée du nord au sud et du sud au nord, outre l’énorme fatigue et l’énervement des pas inutiles, on manifeste une fébrile impatience. Il est d’une importance capitale d’être installés et lâchés le plus tôt possible si l’on veut mettre à exécution le projet caressé depuis longtemps: trouver à louer chez un habitant un emplacement muni d’une table où l’escouade puisse s’installer aux heures des repas. On a beaucoup parlé de cette affaire-là et de ses doux avantages. On s’est concerté, on s’est cotisé, et on a décidé de se lancer cette fois-ci dans cette dépense supplémentaire.
Mais sera-ce possible? Beaucoup de locaux sont déjà accaparés. Nous ne sommes pas les seuls à apporter ici ce rêve de confort, et ce sera la course à la table... Trois compagnies arrivent après la nôtre, mais quatre sont arrivées avant, et il y a les popotes officieuses des infirmiers, des scribes, des conducteurs, des ordonnances et autres, les popotes officielles des sous-officiers, de la Section, que sais-je encore?... Tous ces gens-là sont plus puissants que les simples soldats des compagnies, ont plus de mobilité et de moyens, et peuvent tirer leurs plans d’avance. Et déjà, alors que nous marchons par quatre, vers la grange dévolue à l’escouade, on en voit, de ces fantaisistes, qui apparaissent sur des seuils conquis, et se livrent à des occupations ménagères.
Tirette imite le bruit du beuglement et du bêlement.
—Voilà l’étable!
Une grange assez vaste. La paille, hachée, et où lamarche soulève des flots de poussière, sent les cabinets. Mais c’est à peu près clos. On prend place et on se déséquipe.
Ceux qui rêvaient, une fois de plus, d’un paradis spécial, déchantent une fois de plus.
—Dis donc, ça m’a l’air aussi moche qu’ailleurs.
—C’est du pareil au même.
—Hé oui, coquine de Dious.
—Naturellement...
Mais il ne s’agit pas de perdre son temps à parler. Il s’agit de se débrouiller et de brûler les autres: le système D, à toute force et en vitesse. On se précipite. Malgré les reins rompus et les pieds endoloris, on s’acharne à ce suprême effort d’où dépendra le bien-être d’une semaine.
L’escouade se scinde en deux patrouilles qui partent au trot, l’une à droite, l’autre à gauche, dans la rue déjà encombrée de poilus affairés et chercheurs—et tous les groupes s’observent, se surveillent... et se dépêchent. En certains points, même, par suite de rencontres, il y a bousculades et invectives.
—Commençons par là-bas tout de suite; sans ça, nous s’rons grillés!...
J’ai l’impression d’une sorte de combat désespéré entre tous les soldats, dans les rues du village qu’on vient d’occuper.
—Pour nous, dit Marthereau, la guerre, c’est toujours la lutte et la bataille, toujours, toujours!
** *
On frappe de porte en porte, on se présente timidement, on s’offre, comme une marchandise indésirable. Une de nos voix s’élève:
—Vous n’avez pas un petit coin, madame, pour des soldats? On paierait.
—Non, vu que j’ai des officiers—ou: des sous-officiers—ou bien: vu que c’est ici la popote des musiciens, des secrétaires, des postiers, de ces messieurs des Ambulances, etc...
Déboires sur déboires. Successivement, on referme toutes les portes qu’on a entr’ouvertes, et on se regarde, de l’autre côté du seuil, avec une provision diminuante d’espoir dans l’œil.
—Bon Dieu! tu vas voir qu’on va rien trouver, grogne Barque. Y a eu trop d’ choléras qui s’sont démerdés avant nous. Quels fumiers que les autres!
Le niveau de la foule monte de toutes parts. Les trois rues se noircissent toutes, selon le principe des vases communicants. On croise des indigènes: des vieux ou des hommes mal fichus, tordus dans leur marche ou au facies avorté, ou bien des êtres jeunes, sur qui planent des mystères de maladies cachées ou de relations politiques. Dans les jupons, des vieilles femmes, et beaucoup de jeunes filles, obèses, aux joues ouatées, et qui balancent des blancheurs d’oies.
A un moment, entre deux maisons, dans une ruelle, j’ai une vision brève: une femme a traversé le trou d’ombre...
C’est Eudoxie! Eudoxie, la femme-biche que Lamuse pourchassait là-bas, dans la campagne, comme un faune, et qui, le matin où l’on a ramené Volpatte blessé et Fouillade, m’est apparue, penchée au bord du bois, et reliée à Farfadet par un commun sourire.
C’est elle que je viens d’entrevoir, comme un coup de soleil, dans cette ruelle. Puis elle s’est éclipsée derrière le pan de mur; l’endroit est retombé dans l’ombre... Elle, ici, déjà! Eh quoi, elle nous a suivis dans notre longue et pénible émigration! Elle est attirée...
D’ailleurs, elle a l’air attirée: si vite interceptée qu’ait été sa figure au clair décor de cheveux, je l’ai bien vue grave, rêveuse, préoccupée.
Lamuse, qui vient sur mes talons, ne l’a point vue. Jene lui en parle pas. Il s’apercevra bien assez tôt de la présence de cette jolie flamme vers qui tout son être se jette et qui l’évite comme un feu follet. Pour le moment, du reste, nous sommes en affaires. Il faut absolument conquérir le coin convoité. On s’est remis en chasse avec l’énergie du désespoir. Barque nous entraîne. Il a pris la chose à cœur. Il en frémit et on voit trembler son toupet poudré de poussière. Il nous guide, le nez au vent. Il nous propose de faire une tentative sur cette porte jaune qu’on voit. En avant!
Près de la porte jaune, on rencontre une forme pliée. Blaire, le pied sur la borne, dégrossit avec son couteau le bloc de son soulier, et en fait tomber des plâtras... Il a l’air de faire de la sculpture.
—T’as jamais eu les pieds si blancs, goguenarde Barque.
—Fouterie à part, dit Blaire, tu saurais pas où elle est, c’t’ espèce de voiture?
Il s’explique:
—Faut que j’ cherche la voiture-dentiste, à cette fin qu’on m’accroche c’râtelier et qu’i’s m’ôtent les vieux dominos qui m’ restent. Oui, paraît qu’a stationne ici, c’te voiture pour la gueule.
Il replie son couteau, l’empoche et s’en va le long du mur, hanté par la résurrection de sa mâchoire.
Une fois de plus, nous servons notre boniment de mendigots:
—Bonjour, madame, vous n’auriez pas un petit coin pour manger? On paierait, on paierait, bien entendu...
—Non...
Un bonhomme lève, dans la lueur d’aquarium de la fenêtre basse, une figure curieusement plate, striée de rides parallèles et semblable à une vieille page d’écriture.