Généralement, les nations australes ont une divinité, ou pour mieux dire, un génie quelquefois bienfaisant, le plus souvent hostile; leur culte est moins de la vénération que de la crainte. Ce génie est nomméAchekemat-Kanetpar les Patagons,Quecubupar las Aucas, etGualichupar les Puelches. Et, comme ces derniers ont plus particulièrement parcouru le territoire où se trouve l'arbre sacré, ils ont perpétué le nom de leur génie du mal en le donnant à l'arbre auquel ils attribuent la même puissance.
La croyance à Gualichu remonte, dans les Pampas, à la plus haute antiquité.
Ce dieu méchant est tout simplement un arbre rabougri qui, mêlé à d'autres arbres, n'aurait point attiré l'attention, tandis que, seul et comme égaré dans l'immensité des plaines, il sert de repère au voyageur fatigué d'une longue route dans ces océans sablonneux. Il s'élève à une hauteur de trente à trente-cinq pieds, tout tortueux, tout épineux, et s'arrondit en une large coupe formée par son tronc vermoulu, où hommes et femmes entassent leurs présents, tabac, verroteries, et pièces de monnaie. Il est âgé de plusieurs siècles et appartient aux espèces d'acacias que les Hispano-Américains désignent sous le nom d'algarrobo.
Les hordes errantes des Indiens, frappées sans doute de la solitude de cet arbre au milieu des déserts, en ont fait l'objet de leur culte. En effet, ses branches sont couvertes d'offrandes diverses d'une certaine valeur; là un poncho, là une mante, plus loin des rubans de laine ou des fils de couleur; de toutes parts, sur les épines, des rameaux sont accrochés des vêtements plus ou moins altérés et déchirés par le vent, ce qui donne à l'arbre sacré l'aspect d'une friperie. Aucun Indien, Patagon, Puelche, Aucas, ou Tehuelche n'oserait passer sans y laisser quelque chose; celui qui n'a rien coupe des crins de son cheval et les attache à une branche. L'offrande la plus précieuse et la plus efficace, selon les Indiens est celle de leur cheval; aussi, le grand nombre de chevaux égorgés autour de l'arbre atteste-t-il leur culte.
La religion des nations australes, tout primitive et épargnée par la conquête, ne tient nul compte de l'être moral et ne s'arrête qu'aux accidents de la nature, dont elle fait des dieux. Ces peuplades cherchent à se rendre favorables les déserts, où la fatigue et la soif amènent la mort, et les rivières qui peuvent les engloutir.
Au pied même de l'arbre de Gualichu, quelques heures après les événements déjà racontés, une scène étrange se passait, rendue plus étrange encore par l'épaisseur des ténèbres et par un orage qui s'approchait. De gros nuages noirs roulaient lourdement dans l'espace; le vent soufflait par rafales avec des sifflements aigus, et de larges gouttes de pluie tombaient sur le sable.
Autour de l'arbre sacré, les Indiens avaient improvisé un village composé d'une quarantaine detoldosélevés à la hâte et sans ordre. Devant chaque toldo pétillait un feu clair, auprès duquel trois ou quatre femmes indiennes accroupies se chauffaient sans quitte de l'oeil les chevaux entravés qui mangeaient la provende d'alfalfa.
Un feu immense, semblable à un bûcher, flamboyait à quelques pas de l'arbre de Gualichu, et était entouré d'une vingtaine d'Indiens, debouts et silencieux, plongés dans cette immobilité automatique et contemplative qui leur était habituelle, et leurs grands costumes de guerre faisaient penser qu'ils se préparaient à une importante cérémonie de leur culte.
Soudain un coup de sifflet aigu fendit l'air et annonça l'arrivée de deux cavaliers. L'un d'eux mit pied à terre, jeta la bride de son cheval à son compagnon et s'avança dans le centre formé par les guerriers. Cet homme portait l'uniforme d'officier de l'armée chilienne.
--Salut mes frères! dit-il en regardant autour de lui; que Gualichu les protège.
--Salut à Pincheira! répondirent les Indiens.
--Tous les chefs sont-ils réunis? reprit-il.
--Tous, fit une voix, excepté Neham-Outah, le grandToqui(chef suprême) des Aucas.
--Il ne peur tarder; attendons.
Le silence se fut à peine rétabli qu'un second coup de sifflet retentit et que deux nouveaux cavaliers entrèrent dans le cercle de lumière projeté par les flammes.
Un seul homme descendit de cheval. Il était de haute taille, d'une mine fière, et il était vêtu du costume des guerrier aucas, la nation indienne la plus civilisée et la plus intelligente de toute l'Amérique du Sud. Ce sont eux qui, presque sans armes, repoussèrent Almagro et ses soldats cuirassiers, en 1855, qui triomphèrent du malheureux Valdivia et qui, toujours combattus par les Espagnols, n'en furent jamais vaincus. Les Aucas Offrirent un refuge aux Incas sans asile que Pizarro traqua comme des bêtes fauves et qui, pour prix de leur hospitalité, introduisirent chez ces Indiens leur civilisation avancée. Peu à peu les deux peuples se mélangèrent et leur haine contre les Espagnols s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
Le guerrier qui venait d'entrer dans le conseil des chefs indiens, était un des types les plus parfaits de cette race indomptable: tous ses traits portaient le caractère distinctif de ces fiers Incas, si longtemps les maîtres du Pérou. Son costume différent de celui des Patagons, qui emploient des peaux de bête, se composait de tissus de laine broché d'argent. Unchamalouchamanbleu lui entourait le corps depuis la ceinture, où il s'attachait par un ruban de laine, jusqu'à la moitié des jambes, semblable en tout auchilipades gauchos qui ont emprunté aux Indiens ce vêtement et le poncho court rayé de bleu et de rouge. Ses bottes, armées d'éperons d'argent et habilement cousues avec des tendons d'animaux étaient faites de cuir tanné dequemul(espèce de lama).
Ses cheveux se divisaient derrière sa tête en trois queues, réunies à l'extrémité par un pompon de laine, tandis que, par devant, le reste de sa chevelure était relevé et attaché par unkécaou ruban bleu qui, après trois tours, retombait sur le côté et se terminait par de petits morceaux d'argent roulés en tuyaux. Son front était ceint d'un cercle massif, espèce de diadème large de trois doigts, au centre duquel étincelait un soleil incrusté dans des pierreries. Un diamant d'une énorme valeur pendait à chacune de ses oreilles, son manteau de peaux de guanacos qui retombait jusqu'à terre, était retenu sur ses épaules par une torsade en soie, et d'agrafait avec un diamant. Deux revolvers à six coups luisaient à sa ceinture; à sa hanche droite, s'appuyait unmachete, sabre court à lame très-large; Il tenait à la main un fusil Lefaucheux.
Aussi ce guerrier fit-il à son arrivée, une vive sensation parmi les chefs: tous s'inclinèrent respectueusement devant lui en murmurant avec joie:
--Neham-Outah! Neham-Outah!
Le guerrier sourit avec orgueil et prit place au premier rang des chefs. --Lenacurutu(bubo magelanique) a chanté deux fois, dit-il; l'orfraie du Rio-Négro jette son cri lugubre; la nuit touche à sa fin; qu'ont résolu les chefs des grandes nations?
--Il serait utile, je crois, répondit un des Indiens, d'implorer pour le conseil la protection de Gualichu.
--L'avis de mon frère Metipan est sage. Qu'on prévienne lematchi.
Pendant qu'un chef s'éloignait pour prévenir le matchi ou sorcier, un autre chef sortit du cercle, s'approcha de Neham-Outah, lui parla tout bas à l'oreille et revint à sa place. Le toqui des Aucas, qui avait baissé la tête affirmativement, porta la main à son machete et s'écria d'une voix haute et menaçante:
--Yek youri, yak miti(un traître est parmi nous); attention, guerriers!
Un frémissement de colère parcourut les rangs de l'assemblée; chaque Indien regarda à ses côtés.
--Lar hary mutti(il faut qu'il meure)! s'écrièrent-ils tous ensemble.
--Achiéh(c'est bien), répondit Neham-Outah.
Ces mots, échangés en langue indienne que nous reproduisons littéralement, devaient arriver comme un vain son à l'oreille du traître, car le dialecte aucas n'est pas généralement compris par les Espagnols.
Cependant, un homme vêtu comme les autres chefs indiens, et protégé par l'ombre, bondit tout à coup loin du cercle et poussant à trois reprises différentes le glapissement rauque de l'urubus(espèce d'oiseau de proie) il s'adossa au tronc même de l'arbre de Gualichu, et, les jambes écartées, le buste en avant, les revolvers au poing, il attendit.
Cet homme était Sanchez le bombero.
Une muraille vivante, une centaine d'Indiens, se dressait en armes devant lui et le menaçait de toutes parts. Sanchez, à qui la fuite était impossible, fronça les sourcils, serra les dents et écuma de rage.
--Je vous attends, chiens! cria-t-il.
--Chew! chew!en avant! en avant! hurlaient les Indiens.
--Silence! fit Neham-Outah d'une voix rude; je veux l'interroger.
--A quoi bon? reprit Pincheira avec une expression haineuse. C'est un de ces rats de la Pampa que les Espagnols appellent bomberos; je le reconnais. Tuons-le, d'abord.
--Un bombero! hurlèrent de nouveau les Indiens. A mort! à mort!
--Silence! dit Neham-Outah; qui ose interrompre?
Au commandement du maître, le silence se rétablit.
--Qu'as-tu? demanda le toqui au bombero.
--Et toi? répondit Sanchez en ricanant et en se croisant les bras, sans toutefois lâcher ses pistolets.
--Réponds si tu ne veux mourir: tu es en mon pouvoir.
--Un brave n'appartient qu'à lui; il a toujours la ressource de se faire tuer.
--Peut-être --Essayes de me prendre.
--Rends-toi, il ne te sera fait aucun mal.
--Un bombero ne se rend jamais.
--Pourquoi t'es-tu introduit parmi nous?
--Canario! je suis venu pour assister à vos jongleries indiennes et pour connaître le but de cette réunion nocturne.
--Vous êtes franc, au moins, j'y aurai égard. Allons! la résistance Serait inutile, rendez-vous.
--Etes-vous fou, mon maître?
--Chew! dit aux indiens Neham-Outah bouillant de colère.
Ceux-ci s'élancèrent. Deux coups de pistolet retentirent et deux Indiens se tordirent sur les sable. Pendant que les autres hésitaient, Sanchez, replaçant ses revolvers à sa ceinture, sait son machete.
--Place! s'écria-t-il.
--A mort! répétèrent les guerriers.
--Place! place!
Et Sanchez se précipita sur les Indiens, frappant à droite et à gauche d'estoc et de taille. Neham-Outah se jeta au devant de lui avec un rugissement de lion blessé.
--Ah! ah! fit le bombero; mon brave chef au soleil de diamant, à nous deux!
Tout à coup trois coups de feu partirent derrière les Indiens, et trois cavaliers se ruèrent sur eux, semant sur leur passage l'épouvante et la mort. Les Indiens, ne sachant combien d'ennemis combattaient contre eux, crurent, grâce à l'obscurité et au nombre des morts, avoir affaire à un renfort considérable et commencèrent à se disperser dans toutes les directions, hormis les plus résolus qui tinrent bon et continuèrent à résister aux assaillants. On comptait parmi eux Neham-Outah, Pincheira et quelques chefs renommés.
Les trois bomberos, appelés par le glapissement rauque de Sanchez, s'étaient hâtés vers leur frère; ils l'aidèrent à se mettre en selle sur son cheval qu'ils lui avaient amené.
--Ah! criait-il, sus! sus! aux Indiens! Neham-Outah lui asséna un coup de machete auquel l'Espagnol riposta par un coup de taille qui balafra le visage de son adversaire. Le toqui poussa un cri, non de douleur, mais de rage.
--Eh! lui dit le bombero, je te reconnaîtrai, si jamais nous nous rencontrons, car tu portes mes marques.
--Misérable! fit le chef, en déchargeant sur lui un de ses pistolets.
--Ah! murmura à son tour Sanchez qui s'affaissa sur sa selle.
Il serait tombé si Julian ne l'eût retenu.
Il m'a tué, reprit le blessé d'une voix entrecoupée. Courage, frères! ne leur laissez pas mon corps.
Les trois bomberos, soutenant leur frère au milieux d'eux, redoublèrent d'ardeur pour l'entraîner loin d'une perte inévitable; mais comment fuir? Les Indiens, le premier mouvement de panique passé, purent compter leurs ennemis, ils revinrent à la charge et menaçaient de les accabler par leur nombre. La position était horrible. Sanchez, qui avait gardé son sang froid, comprit que ses frères allaient se perdre pour lui, et, sacrifiant sa vie pour les sauver, il leur cria:
--Fuyez! laissez-moi seul ici: dans quelques minutes je serai mort.
--Non, répondirent-ils en faisant cabrer leurs chevaux pour parer les coups, nous vous sortirons de là où nous périrons ensemble.
Sanchez, qui connaissait ses frères, n'ignorait pas que leur résolution était inébranlable.
Le combat se livrait, en ce moment, à deux mètres de l'arbre de Gualichu. Sanchez, pendant que ses frères se défendaient partout à la fois, se laissa glisser sur le sol; et, lorsque les bomberos se retournèrent, le cheval était privé de son cavalier, Sanchez avait disparu.
--Il est mort, que faire? dit Julian désespéré.
--Lui obéir, puisque nous n'avons pu le sauver, répondit Simon.
--En avant donc!
Et tous les trois, ensanglantant les flancs de leurs chevaux, ils bondirent au plus épais des Indiens. Le choc fut terrible. Cependant, quelques secondes plus tard, mis hors de danger par leur audace incroyable, les bomberos fuyaient comme le vent dans trois directions différentes en poussant des cris de triomphe.
Les Indiens reconnurent l'inutilité d'une poursuite à travers les sables; ils se contentèrent de relever leurs blessés et de compter les morts, en tout une trentaine de victimes.
--Ces Espagnols sont de véritables démons, quand ils s'y mettent, dit Pincheira qui se souvint alors de son origine.
--Oh! lui répondit Neham-Outah ivre de fureur, si jamais je leur appuie le pied sur la poitrine, ils expieront les maux dont ils flagellent ma race depuis des siècles.
--Je vous suis tout dévoué, reprint Pincheira.
--Merci, mon ami! L'heure venue, je vous rappellerai votre promesse.
--Je serai prêt, mais à présent quels sont vos desseins?
--Cette balafre que cet enragé m'a taillée dans le visage me force à mettre le feu aux poudres le plus tôt possible.
--Faites, vive Dieu! et finissons-en avec ces Espagnols maudits.
--Vous haïssez donc bien vos compatriotes?
--J'ai le coeur indien, c'est tout dire.
Je vous procurerai bientôt l'occasion d'assouvir votre haine contre eux.
--Dieu vous entende!
--Mais les chefs se sont de nouveau rassemblés autour du feu du conseil; frère, venez.
Neham-Outah et Pincheira approchèrent de l'arbre de Gualichu où les Indiens s'étaient groupés, immobiles, silencieux et calmes, comme si rien n'eut troublé leur réunion.
Les Indiens, en relevant leurs morts avaient vainement cherché le cadavre de l'homme blanc; ils se persuadèrent que ses compagnons l'avaient enlevé. Ceux-ci, au contraire, se reprochaient amèrement d'avoir abandonné aux mains des païens le corps de leur frère.
En effet, qu'était devenu Sanchez?
Le bombero était un de ces hommes de fer, qu'une forte volonté mène à leur but et que la mort seule peut abattre. Il voulait donc assister au conseil des chefs, dont il soupçonnait la haute importance, et, au lieu de jeter sa vie en pâture dans une lutte inégale, il trouva le coup de pistolet de Neham-Outah le prétexte qu'il guettait. Comme le temps pressait, il avait feint d'être blessé à mort, et ses frères et ennemis avaient été dupes de son stratagème.
Dès qu'il se fût laissé glisser en bas de son cheval, à la faveur de l'ombre de la mêlée, il avait pu, soit en rampant comme une couleuvre, soit en sautant comme un cougouar, grimper et se cacher dans le tronc creux de l'arbre de Gualichu. Là il se tapit sous un amas informe d'objets offerts par la dévotion des Indiens et fut aussi en sûreté que dans la forteresse du Carmen. Du reste, en hardi chasseur qui a toujours le temps de se faire tuer, il n'avait point lâché ses armes. Son premier soin fut de s'envelopper le bras sans respect pour Gualichu, dans un morceau d'étoffe afin d'arrêter le sang de sa blessure: puis il s'arrangea de son mieux au fond de sa cachette, la tête un peu en dehors pour avoir les yeux sur la scène qui allait se passer.
Tous les chefs étaient déjà réunis. Lucaney, ulmen des Puelches, prit la parole.
--L'Espagnol qui a osé s'introduire parmi nous pour violer le secret de nos délibérations est mort; nous sommes seuls; commençons la cérémonie.
--Il sera fait selon le désir de mon frère l'ulmen des Puelches, répondit Neham-Outah. Où est le sage matchi?
--Ici, reprit un grand homme efflanqué, sec et maigre, dont le visage était bariolé de dix couleurs différentes et qui était habillé en femme.
--Que le sage matchi approche et accomplisse les rites!
--Unmatchitumest nécessaire, dit le matchi d'une voix solennelle.
On fit immédiatement les préparatifs usités pour cette conjuration. Deux lances furent plantées l'une à droite, l'autre à gauche de l'arbre sacré; à gauche d'elles on suspendit un tambour et un vase rempli de boisson fermentée; douze autres vases, contenant la même liqueur, furent rangés circulairement d'une lance à l'autre. On apporta on mouton et un poulain garrottés, qui furent déposés près des vases, et deux vieilles femmes se placèrent à côté des tambours. Les préparatifs terminés, le matchi se tourna vers Neham-Outah.
--Pourquoi l'ulmen des Aucas demande-t-ile le matchitum? dit-il.
Métipan s'avança d'un pas hors du cercle.
--Une haine héréditaire a longtemps séparés les Aucas et les Pehuenches, fit Métipan. L'intérêt de toutes les grandes nations veut la fin de cette haine. Kezilipan, non aïeul, ulmen des Pehuenches, enleva une esclave blanche appartenant à Medzelipulzi, toqui des Aucas, et arrière grand'père de Neham-Outah. Devant les chefs assemblés, devant la face du ciel, je viens dire à Neham-Outah, le descendant de Yupanqui, le fils du Soleil, que mon aïeul a mal agi avec le sien, et je suis prêt, pour éteindre toute discorde passée, présente et future, à lui remettre ici une esclave blanche, jeune, belle et vierge.
--J'abjure devant Gualichu répondit Neham-Outah, la haine que ma nation et moi avions jurée à la tienne.
--Gualichu nous approuve-t-il? demanda Métipan.
Le matchi sembla réfléchir profondément.
--Oui, reprit-il, la protection de Gualichu vous est acquise Qu'on amène l'esclave blanche; peut-être exigera-t-il qu'elle lui soit livrée à lui-même au lieu d'appartenir à un homme.
--Que sa volonté soit faite! dirent les deux ulmenes.
Deux guerriers conduisirent une jeune fille de dix-sept ans environ et la placèrent entre les deux lances, le visage tourné vers l'arbre de Gualichu. A sa vue, Sanchez sentit par tout son corps une sueur froide et je ne sais quel frisson; un nuage voilà ses yeux.
--D'où me vient cette émotion étrange! se murmura le bombero à lui-même.
Les grands yeux noirs de la jeune fille, dont la taille se pliait comme un roseau, avaient une expression de douceur et de tristesse. Elle était vêtue à la mode des femmes pehuenches. Le quedeto de laine s'enroulait autour de son corps, assujetti sur ses épaules par deux épingles d'argent, et sur ses membres par un kepike ou une ceinture de soie large de six pouces et serrée par une boucle. Les deux coins d'un pilken carré, comme un manteau, s'attachaient sur la poitrine par un topu orné d'une magnifique tête en or. Elle avait au cou deux échepels (colliers) de verroterie, et à chacun des ses bras quatrecharrecurde perles de verre et de grains d'argent soufflé. Ses longs cheveux noirs se divisaient au milieu de la tête en deux queues tressées et guirlandées de rubans bleus qui flottaient sur ses épaules et se terminaient par de petits grelots. Elle était coiffée d'une luchu ou bonnet conique de perles de verre de couleur bleue et rouge.
A cette gracieuse apparition, les Indiens, qui sont très-friands de femmes blanches, ne purent, malgré leur impassibilité naturelle, retenir un murmure d'admiration.
Sur un signe du matchi, la cérémonie commença. Les deux vieilles Indiennes battirent le tambour, pendant que les assistants, guidés par le sorcier, entonnèrent une chanson symbolique en dansant autour de la captive.
La danse cessa avec le chant; puis le matchi alluma un cigare, en huma la fumée et vint en parfumer par trois fois l'arbre, les animaux et la jeune fille, dont il découvrit aussitôt la poitrine. Il y appliqua sa bouche et se mit à sucer jusqu'à en exprimer le sang. La pauvre enfant faisait des efforts surhumains pour ne pas crier. Les danses, accompagnées de chant, recommencèrent, et les vieilles femmes tapaient sur leurs tambours à tour de bras. Sanchez, plein de compassion pour l'innocente victime de la superstition des Indiens, eut envie de voler à son secours.
Cependant, le matchi, les joues gonflées, s'échauffait peu à peu; ses yeux s'injectaient de sang, il sembla possédé du démon et devint tout-à-fait furieux; il se démenait et se tordait comme un épileptique. Dès lors la danse s'arrêta, et Metipan, d'un coup de machete, ouvrit les flancs du poulain, en arracha le coeur tout palpitant encore et le donna au sorcier, que en suça le sang et s'en servit pour faire une croix sur le front de la jeune fille. Celle-ci, en proie à un effroi inexprimable, tremblait de tous ses membres.
L'orage, qui se promettait menaçant dans les nues, éclata enfin. Un éclair blafard sillonna le ciel, le tonnerre courait avec des roulements terribles, et une rafale de vent tourbillonna sur la plaine et balaya les toldos, dont elle dispersa au loin les débris.
Les Indiens s'arrêtèrent, consternés par l'orage.
Tout à coup une voix formidable, qui paraissait sortir de l'arbre de Gualichu, jeta ces mots sinistres:
--Retirez-vous, Indiens! ma colère est déchaînée contre vous. Laissez ici cette misérable esclave blanche en expiation de vos crimes. Fuyez! et malheur à ceux qui détourneront la tête! malheur! malheur!
Un éclair livide et un violent coup de tonnerre servirent de péroraison à ce discours.
--Fuyons!... s'écria le matchi terrifié et prêt à croire à son Dieu.
Mais, profitant de cette intervention inattendue pour affermir son propre pouvoir, il continua:
--Fuyons, mes frères!... Gualichu a parlé à son serviteur, malheur à ceux qui résisteront à ses ordres!
Les Indiens n'avaient pas besoin de cette recommandation de leur sorcier: une terreur superstitieuse leur donnait des ailes; ils se précipitèrent en tumulte du côté de leurs chevaux, et bientôt le désert retentit de leur course folle. Les alentours de l'arbre de Gualichu furent abandonnés. Seule, la jeune fille la poitrine encore découverte, gisait évanouie sur le sol.
Lorsque tout fut calme dans la Pampa, lorsque le bruit du galop des chevaux se fut perdu dans le lointain, Sanchez avança doucement la tête hors de l'arbre, scruta de l'oeil les profondeurs noires de la nuit, et, rassuré par le silence, il s'élança vers la jeune fille. Pâle comme un beau lis abattu par la tempête, les yeux fermés, la pauvre enfant ne respirait plus. Le bombero la souleva dans ses bras nerveux et la transporta tout près de l'arbre sur un amas de peaux d'un toldo renversé. Il la posa avec précaution sur cette couche moins dure; sa tête se pencha insensible sur son épaule.
Groupe étrange, au milieu de cette plaine dévastée, troublée par la foudre et illuminée d'éclairs! Tableau touchant! cette jeune et charmante créature et ce rude coureur des bois!
La douleur et la pitié étaient peintes sur le visage de Sanchez. Lui, dont la vie n'avait été qu'un long drame, qui n'avait nulle croyance dans le coeur, qui ignorait les doux sentiments et les secrètes sympathies, lui, le bombero, le tueur d'indiens, il était ému et sentait quelque chose de nouveau se remuer dans ses entrailles. Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues bronzées.
--Serait-elle morte, ô mon Dieu?
Le nom de Dieu, qui ne lui servait qu'à blasphémer, il le prononça presque avec respect. C'était une sorte de prière, un cri de son coeur. Cet homme croyait.
--Comment la secourir! se demandait-il.
L'eau qui tombait par torrents finit par ranimer la jeune fille, que, entr'ouvrant les yeux, murmura d'une voix éteinte:
--Où suis-je? que s'est-il donc passé?
--Elle parle, elle vit, elle est sauvée! s'écria Sanchez.
--Qui est là? reprit-elle en se relevant à peine.
A la vue du sombre visage du bombero, elle eut un mouvement d'effroi, referma les yeux et retomba accablée.
--Rassurez-vous, mon enfant, je suis votre ami.
--Mon ami? que signifie ce mot? Y a-t-il des amis pour les esclaves? Oh! oui, continua-t-elle, parlant comme dans un rêve, j'ai bien souffert. Pourtant, autrefois, il y a longtemps bien longtemps, je me souviens d'avoir été heureuse, hélas! mais la pire infortune, c'est un souvenir de bonheur dans l'infortune.
Elle se tut. Le bombero, comme suspendu à ses lèvres, écoutait et la contemplais. Cette voix, ces traits!... Un vague soupçon entra dans le coeur de Sanchez.
--Oh! parlez, parlez encore, reprit-il en adoucissant la rudesse de sa voix. Que vous rappelez-vous de vos jeunes années?
--Pourquoi, dans le malheur, songer aux joies passées. A quoi bon! ajouta-t-elle en secouant la tête avec découragement. Mon histoire est celle de tous les infortunés. Il fut un temps où, comme les autres enfants, j'avais des chants d'oiseaux pour bercer mon sommeil, des fleurs qui, au réveil me souriaient, j'avais aussi une mère qui m'aimait, qui m'embrassait, qui m'embrassait... Tout cela a fui pour toujours.
Sanchez avait relevé deux perches couvertes de peaux pour la mieux abriter contre l'orage, qui s'apaisait par degrés.
--Vous êtes bon, vous; vous m'avez sauvée. Cependant, votre bonté a été cruelle: que ne me laissiez-vous mourir! Mort, on ne souffre plus. Les Pehuenches vont revenir, et alors...
Elle n'acheva pas et se cacha la tête dans ses mains en sanglotant.
--Ne craignez rien, senorita; je vous défendrai.
--Pauvre homme! seul contre tous! Mais, avant ma dernière heure, écoutez, je veux soulager mon coeur. Un jour, je jouais sur les genoux de ma mère; mon père était auprès de nous avec mes deux soeurs et mes quatre frères, homme résolus qui n'en auraient pas redouté vingt. Eh bien! les Pehuenches sont accourus, ils ont brûlé notre estancia, car mon père était fermier; ils ont tué ma mère et...
--Maria! Maria! s'écria le bombero, est-ce bien toi? Est-ce toi que je retrouve?
--C'est le nom que me donnait ma mère.
--C'est moi, moi, Sanchez, Sanchito, ton frère! fit le bombero rugissant presque de joie et la serrant contre sa poitrine.
--Sanchito! mon frère! Oui, oui, je me souviens, Sanchito! je suis...
Elle tomba inanimée entre les bras du bombero.
--Misérable que je suis! je l'ai tuée. Maria! ma soeur chérie, reviens à toi ou je meurs!
La jeune fille rouvrit les yeux et se jeta au cou du bombero en pleurant de joie.
--Sanchito! mon bon frère! ne me quitte pas, défends-moi; ils me tueraient.
--Pauvrette, ils passeront sur mon corps avant d'arriver à toi.
--Ils y passeront donc, exclama une voix railleuse derrière la tente.
Deux hommes parurent, Pincheira et Neham-Outah. Sanchez tenant enlacée dans son bras gauche sa soeur demi-morte de frayeur, s'adossa contre un des pieux, tira son machete et se mit résolument en défense.
Neham-Outah et Pincheira, trop éclairés pour être dupes de la voix mystérieuse de Gualichu et se laisser à la panique générale, avaient toutefois fui avec leurs compagnons; mais sans être vus, ils avaient tourné bride d'un commun accord, curieux de connaître le mot de cette énigme et l'auteur de cette mystification. Il avaient assisté derrière le frère et la soeur à toute la conversation.
--Mais, dit Pincheira en riant, vous vous portez assez bien pour un mort, il me semble? Il parait canario! qu'il faut vous tuer deux fois pour être sûr que vous n'en reviendrez pas. Soyez tranquille, si mon ami vous a manqué je ne vous manquerai pas, moi.
--Que me voulez-vous? répondit Sanchez. Livrez-moi passage.
--Non pas, reprit Pincheira, ce serait d'un trop fâcheux exemple. Et tenez, ajouta-t-il en prêtant l'oreille, entendez vous ce galop de chevaux? Votre affaire est claire: voici nosmosotonesqui nous rejoignent.
En effet, le bruit d'une cavalcade s'approchait de minute en minute, et aux pâles lueurs de l'aube, on distinguait dans le lointain de vagues silhouettes de nombreux cavaliers. Sanchez comprit qu'il était perdu. Il baisa une dernière fois le front blanc de sa soeur évanouie, la déposa derrière lui, fit le signe de la crois et se prépara à mourir en brave.
--Allons! dit Neham-Outah, finissons-en; on dirait que ce misérable a peur de la mort.
--Dépêchons, fit Pincheira, j'entends nos hommes, et, si nous ne nous hâtons, on nous ravira notre proie.
--Vous ne croyiez pas dire si vrai, senor Pincheira, s'écria Julian en apparaissant suivi de ses deux frères. Voyons lesquels tueront les autres!
--Merci, mes vaillants frères, dit Sanchez joyeux.
--Malédiction! jura Pincheira. Ces diables sont donc partout?
--Je ne veux pas qu'il m'échappe! murmura Neham-Outah, qui se mordit les lèvres jusqu'au sang.
--Fi donc, caballeros! cria Julian avec ironie. En garde, défendez-vous comme des hommes ou je vous tue comme des chiens.
Les fers se croisèrent, et la lutte s'engagea avec une fureur égale des deux part.
Un sourire d'ironie contracta le visage bruni des frères de Sanchez, tandis que Pincheira frappait du pied avec impatience. Le chef Indien continua sans prendre garde à ces marques d'improbation.
C'était une lutte à mort qui se préparait entre les bomberos et les Indiens, ces ennemis irréconciliables; et, en cette circonstance, l'avantage semblait devoir rester aux quatre frères.
Maria revenue de son évanouissement, le coeur oppressé, regrettait de s'être réveillée.
Après le premier choc, Neham-Outah recula d'un pas, baissa son arme, fit signe à Pincheira de l'imiter et, les bras croisés sur sa poitrine, il s'avança vers les bomberos.
--Arrêtez! cria-t-il. Ce combat n'aura pas lieu; il ne convient pas à des hommes de se disputer, au prix de la vie, la possession d'une femme.
--Le sang d'un homme est précieux. Emmenez votre soeur, mes braves gens, je vous la donne; qu'elle soit heureuse avec vous!
--Notre soeur! s'écrièrent les trois jeunes gens étonnés.
--Oui, dit Sanchez. Mais quelles sont les conditions à notre retraite?
--Aucune, répondit noblement le chef.
La générosité de Neham-Outah était d'autant plus désintéressée que les bomberos, aux premiers rayons du soleil levant, aperçurent une troupe de près de mille Indiens bien équipés peints et armés en guerre, qui s'était avancée silencieuse et les entourait comme d'un cercle.
--Devons-nous, demanda Sanchez, nous fier à votre parole, et n'avons nous aucun piège à redouter?
--Ma parole, répondit l'ulmen avec hauteur, est plus sacrée que celle d'un blanc. Nous avons, comme vous, de nobles sentiments, plus que tout autre peut-être, ajouta-t-il en désignant du doigt une ligne rouge qui lui traversait le visage. Nous savons pardonner. Vous êtes libres, et nul n'inquiétera votre retraite.
Neham-Outah suivait sur la physionomie des bomberos le vol de leurs pensées. Ces derniers se sentaient vaincus par la magnanimité du cher, qui sourit d'un air de triomphe en devinant leur étonnement et leur confusion.
--Mon ami, dit-il à Pincheira, qu'on donne à ces hommes des montures fraîches.
Pincheira hésita.
--Allez! fit-il avec un geste d'une grâce suprême.
Le Chilien, à demi-sauvage, subissant malgré lui la supériorité de Neham-Outah, obéit, et cinq chevaux d'un grand prix et tout harnachés furent amenés par deux Indiens.
--Chef, dit Sanchez d'une voix légèrement émue, je ne vous remercie pas de la vie, car je ne crains pas la mort, mais, au nom de mes frères et au mien, je vous rends grâce pour notre soeur. Nous n'oublions jamais ni une injure ni un bienfait. Adieu! peut-être aurai-je un jour l'occasion de vous prouver que nous ne sommes pas ingrats.
Le chef inclina la tête sans répondre. Les bomberos, groupés autour de Maria, le saluèrent et s'éloignèrent au petit pas.
--Enfin, vous l'avez voulu, dit Pincheira, qui haussa les épaules avec dépit.
--Patience! répondit Neham-Outah d'une voix profonde.
Pendant ce temps-là, un immense bûcher avait été allumé au pied de l'arbre de Gualichu où les Indiens, dont les craintes superstitieuses s'étaient dissipées avec les ténèbres, s'étaient de nouveau réunis en conseil. A quelques pas en arrière des chefs, les cavaliers Aucas et Puelches formèrent un redoutable cordon autour du conseil, tandis que des éclaireurs patagons fouillaient le désert pour éloigner les importuns et assurer le secret des délibérations.
A l'Orient, le soleil dardait ses flammes; le désert aride et nu se mêlait à l'horizon sans bornes; au loin les Cordillères dressaient la neige éternelle de leurs sommets. Tel était le paysage, si l'on peut parler ainsi, où, près de l'arbre symbolique, se tenaient ces guerriers barbares revêtus de bizarres costumes. A ce aspect majestueux, l'on se rappelait involontairement d'autres temps, et d'autres climats, quand, à la clarté des incendies, les féroces compagnons d'Attila couraient à la conquête et au rajeunissement du monde romain.
Neham-Outah prit la parole au point où la discussion avait été interrompue par t'intervention imprévue du bombero.
--Je remercie mon frère Metipan, dit-il du don de l'esclave blanche. Dès ce jour nos discordes cessent; sa nation et la mienne ne seront plus qu'une seule et même famille, dont les troupeaux paîtront pacifiquement les mêmes pâturages, et dont les guerriers dormiront côte à côte dans le sentier de la guerre.
Le matchi alluma ensuite une pipe, en tira quelques bouffées et la présenta aux deux chefs, qui fumèrent l'un après l'autre, se la passant jusqu'à ce que tout le tabac fut consumé; puis la pipe fut jetée au feu par le matchi.
--Gualichu, dit-il gravement, a entendu vos paroles. Jurez que votre alliance ne se rompra que lorsque vous pourrez fumer de nouveau dans cette pipe déjà réduite en cendres.
--Nous te le jurons!
Les deux ulmenes se placèrent réciproquement la main gauche sur l'épaule droite, étendirent la main droite vers l'arbre sacré et se baisèrent sur la bouche en disant:
--Frère, reçois ce baiser. Que mes lèvres se dessèchent et que ma langue soit arrachée, si je trahis mon serment!
Tous les chefs indiens vinrent, l'un après l'autre, donner le baiser de paix aux deux ulmenes, avec des marques de jour d'autant plus vives qu'ils savaient combien cette haine leur avait coûté de malheurs et combien de fois elle avait compromis l'indépendance des peuplades indiennes.
Quand les ulmenes eurent repris leur place au feu du conseil, Lucaney s'inclina devant Neham-Outah.
--Quelles communications mon frère voulait-il faire aux grands ulmenes? Nous sommes prêts à l'entendre.
Neham-Outah parut se recueillir un instant, puis, promenant sur l'assemblée un regard assuré:
--Ulmenes des Puelches, des Araucanes, des Pehuenches, des Huiliches et des Patagons, dit-il, depuis bien des lunes mon esprit est triste. Je vois avec douleur nos territoires de chasse envahis par les blancs, diminuer et se resserrer de jour en jour. Nous dont les innombrables peuplades couvraient il y a à peine quelques siècles, la vaste étendue de la terre comprise entre les deux mers, nous sommes aujourd'hui réduits à un petit nombre de guerriers qui, craintifs comme des lamas, fuient devant nos spoliateurs. Nos villes sacrées, nos derniers refuges de la civilisation de nos pères les Incas, vont devenir la proie de ces monstres à face humaine qui n'ont d'autre Dieu que l'or. Notre race dispersée disparaîtra peut-être bientôt de ce monde qu'elle a si longtemps possédé seule et gouverné.
Traquées comme de vils animaux, abruties par l'eau de feu, décimées par le feu et les maladies, nos hordes errantes ne sont plus que l'ombre d'un peuple. Notre religion, nos vainqueurs la méprise, et ils veulent nous courber devant le bois du Crucifié. Ils outragent nos femmes, tuent nos enfants et brûlent nos villages. Vous tous, Indiens qui m'écoutez, le sang de vos pères s'est-il appauvri dans vos veines, répondez, voulez-vous mourir esclaves ou vivre libres?
A ces mots prononcés d'une voix mâle, pénétrante et relevés par un geste d'une suprême noblesse, un frémissement parcourut l'assemblée; les front se relevèrent fièrement et tous les yeux étincelèrent.
--Parles, parlez encore! s'écrièrent à la fois les ulmenes électrisés.
Le grand ulmen sourit avec orgueil et continua:
--L'heure est enfin venue, après tant d'humiliations et de misères, de secouer le joug honteux qui pèse sur nous. D'ici à quelques jours, si vous le voulez, nous rejetterons les blancs loin de nos frontières et nous leur rendrons tout le mal qu'ils nous ont fait. Depuis longtemps je surveille les Espagnols, je connais leurs tactiques, leurs ressources; pour les réduire à néant, que nous faut-il? de l'adresse et du courage...
Les Indiens l'interrompirent par des cris de joie.
--Vous serez libres, reprit Neham-Outah. Je vous rendrai les riches vallées de vos ancêtres. Ce projet, depuis que je suis un homme, fermente au fond de mon coeur, et il est devenu ma vie. Loin de moi et loin de vous, la pensée que j'ai intention de m'imposer à vous comme chef et grand toqui de l'armée! Non, vous devrez choisir votre chef librement, et, après l'avoir élu, lui obéir aveuglément, le suivre partout et passer avec lui à travers les périls insurmontables. Ne vous y trompez pas, guerriers, notre ennemi est fort, nombreux, bien discipliné, aguerri et surtout il a l'habitude de nous vaincre. Nommez un chef suprême, nommez le plus digne, je marcherai sous ses ordres avec joie. J'ai dit:ai-je bien parlé, hommes puissants?
Et, après avoir salué l'assemblée, Neham-Outah se confondit dans la foule des chers, le front tranquille, mais le coeur dévoré d'inquiétude et de haine.
Cette éloquence, nouvelle pour les Indiens, les avait séduits, entraînés et jetés dans une sorte de frénésie. Peu s'en fallait qu'ils ne considérassent Neham-Outah comme un génie d'une essence supérieure à la leur, et, qu'ils ne courbassent les genoux devant lui pour l'adorer, tant il avait frappé droit à leur coeurs. Pendant assez longtemps, le conseil fut en proie à un délire qui tenait de la folie. Tous parlaient à la fois. Lorsque cette agitation se calma, les plus sages d'entre les ulmenes discutèrent l'opportunité de la prise d'armes et les chances de succès; enfin, les avis furent unanimes pour une levée de boucliers en masse. Les rangs, un moment rompus, se reformèrent, et Lucaney, invité par les chefs à faire connaître l'avis du conseil, prit la parole:
--Ulmenes des Aucas, des Araucanes, des Pulches, des Pehuenches, des Huiliches et des Patagons, écoutez! écoutez! écoutez!... Cejourd'hui, dix-septième jour de la lune de Kekil-Kleven, il a été résolu par tous les chefs dont les noms suivent: Neham-Outah, Lucaney, Chaukata, Gaykilof, Vera, Metipan, Killapan, Le Mulato, Pincheira et autres moins puissants, représentant chacun une nation ou une tribu, réunis autour du feu du conseil, devant l'arbre sacré de Gualichu, après avoir accompli les rites religieux pour nous rendre favorable le mauvais esprit, il a été résolu que la guerre était déclarée aux Espagnols, nos spoliateurs. Comme cette guerre est sainte et a pour objet la liberté, tous, hommes, femmes, enfants, doivent y prendre part, chacun dans la limite de ses forces. Aujourd'hui même, lequipussera expédié à toutes les nations Aucas.
Un long cri d'enthousiasme arrêta Lucaney, qui continua bientôt après:
--Les chefs, après mûre délibération, ont choisi pour toqui suprême de toutes les nations, avec un pouvoir sans contrôle et illimité, le plus sage, le plus prudent, le plus digne de nous commander. Ce guerrier est le chef des Aucas, dont la race est si ancienne, Neham-Outah, le descendant des Incas, le fils du Soleil.
Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces dernières paroles. Neham-Outah s'avança au milieu du cercle, salua les ulmenes et dit d'un ton superbe:
--J'accepte, ulmenes, mes frères: dans un an vous serez libres ou je serai mort.
--Vive le grand toqui! cria la foule.
--Guerre aux Espagnols, reprit Neham-Outah; mais guerre sans trève ni merci, véritable battue de bêtes fauves, comme ils sont accoutumés à nous la faire. Souvenez-vous de la loi des pampas: oeil pour oeil, dent pour dent. Que chaque chef expédie des quipus aux guerriers de sa nation, car, à la fin de cette lune, nous réveillerons nos ennemis par un coup de tonnerre. Allez et ne perdons pas de temps. Ce soir à la quatrième heure de la nuit, nous nous réunirons à la passée du Guanaco pour élire les chefs secondaires, compter nos guerriers et fixer le jour et l'heure de l'attaque.
Les ulmenes s'inclinèrent sans répondre, rejoignirent leur escorte et ne tardèrent pas à disparaître dans un tourbillon de poussière.
Neham-Outah et Pincheira restèrent seuls. Un détachement immobile veillait sur eux. Neham-Outah, les bras croisés, la tête penchée vers la terre et les sourcils froncés, semblait plongé dans de profondes réflexions.
--Eh bien! lui dit Pincheira, vous avez réussi?
--Oui, répondit-il, la guerre est déclarée; je suis chef suprême, mais je tremble devant une si lourde tâche. Ces hommes primitifs comprennent-ils bien? sont-ils mûrs pour la liberté? Peut-être n'ont-ils pas assez souffert encore! Oh! si je réussis!
--Vous m'effrayez, mon ami; quels sont donc vos projets?
--C'est juste, mais vous êtes digne d'une telle entreprise. Je veux, entendez-moi bien, je veux...
Au même moment un Indien, dont le cheval, ruisselant de sueur, semblait souffler du feu par les narines, arriva auprès des deux ulmenes, devant lesquels, par un prodige d'équitation, il s'arrêta court, comme s'il eût été changé en statue de granit; il se pencha à l'oreille de Neham-Outah.
--Déjà! s'écria celui-ci. Oh! pas un instant à perdre! mon cheval, vite!
--Que se passe-t-il donc? lui demanda Pincheira.
--Rien qui vous intéresse, mon ami. Ce soir, à la passée du Guanaco, vous saurez tout.
--Vous partez ainsi seul?
--Il le faut. A ce soir.
Le cheval de Neham-Outah hennit et partit comme un éclair.
Dix minutes plus tard, tous les Indiens avaient disparus, et autour de l'arbre de Gualichu régnaient la solitude et le silence.