La conversation de don Luis Munoz avec don José Diaz se prolongea fort avant dans la nuit. Dona Linda s'était retirée dans sa chambre.
--Merci, José, mon ami! dit don Luis en finissant. Ce don Juan Perez n'a jamais plu à ma fille ni à moi; ses façons mystérieuses et l'air de son visage repoussent l'affection et inspirent la méfiance.
--Que comptez-vous faire? demanda le capataz.
--Je suis fort embarrassé; comment lui fermer ma porte? Quel prétexte aurais-je?
--Non Dieu! dit José, peut-être nous effrayons-nous trop vite. Ce gentilhomme est sans doute, ni plus ni moins, qu'un amoureux fantasque. Dona Linda est dans l'âge d'aimer, et sa beauté attire don Juan. Vous n'en voulez pas pour gendre, rien de mieux; mais l'amour est, dit-on, une étrange chose, et, un jour ou l'autre...
--J'ai des intentions sur ma fille.
--C'est différent. J'y songe, ce cavalier ténébreux, qui sait? ne serait-il pas un agent secret du général Oribe, qui guetterait le Carmen, pour être à peu de distance de Buenos-Ayres? C'est, je crois, la vérité; ces recommandations aux gauchos, ces absences inattendues dont on ignore le but, ce n'est que la politique, et don Juan est tout simplement un conspirateur.
--Pas davantage. Veillez sur lui.
--En cas d'attaque et de prise d'armes du général Oribe, mettons-nous en sûreté. L'estancia de San-Julian est voisine du fort San-José et de la mer; allons-y dès le point du jour. Là, loin du danger, nous attendrons l'issue de ces machinations, d'autant plus en sûreté qu'un navire, mouillé en face de l'estancia, sera à mes ordres et nous conduira à la moindre alerte, à Buenos-Ayres.
--Cette combination rompt toutes les difficultés; à la campagne vous n'aurez plus l'ennui des visites de don Juan.
--Caramba! tu as raison, et je vais ordonner les préparatifs du départ. Ne t'éloigne pas; j'ai besoin de ton aide. Tu viens avec nous.
Don Luis se hâta de réveiller les domestiques et lespeones(serviteurs indiens civilisés) qui dormaient à double paupière. On emballa les objets précieux.
Aux premières lueurs de l'aube, qui fut étonné? Ce fut dona Linda, quand une jeune mulâtresse, sa camériste, lui apprit la résolution subite de son père. Dona Linda, sans faire une seule observation, s'habilla et serra ses bagages.
Vers huit heures du matin, José Diaz que son frère de lait avait envoyé avec une lettre au capitaine de sa goëlette appareillée devant le Carmen et chargée de marchandises brésiliennes, rentra dans l'habitation et annonça que le capitaine allait mettre à la voile et serait le soir même ancré devant San-Julian.
La cour de la maison ressemblait à une hôtellerie. Quinze mules, pliant sous les ballots, piétinaient impatientes de partir, pendant qu'on disposait le palanquin de voyage pour dona Linda. Une quarantaine de chevaux harnachés, réservés aux domestiques, étaient attachés dans les anneaux scellés dans le mur. Quatre ou cinq mules devaient servir de montures aux servantes de la jeune fille, et deux esclaves noirs tenaient en main deux superbes coureurs qui piaffaient et rongeaient leurs freins d'argent en attendant leurs cavaliers, don Luis et son capataz. C'était un tohu-bohu, un vacarme assourdissant de cris, de rires et de hennissements. Dans la rue, la foule, où étaient mêlés Mato et Chillito, regardait avec curiosité ce départ, glosant et commentant, étonnée que don Luis choisit pour séjourner à la campagne une époque aussi avancée de l'année.
Chillito et Mato s'esquivèrent.
Enfin, vers huit heures et demie du matin, au milieu du silence, lesarrieros(conducteurs de mules) se placèrent à la tête de leurs mules; les domestiques se mirent en selle, armés jusqu'aux dents, et dona Linda, vêtue d'un charmant costume de voyage, descendit du perron de la maison et se glissa, rieuse et légère, dans la palanquin, où elle se pelotonna comme un bengali dans un nid de feuilles roses.
Sur un signe du capataz, les mules, attachées à la queue les unes des autres défilèrent. Don Luis se tourna vers un vieux nègre qui, le chapeau à la main, se tenait respectueusement près de lui.
--Adieu,tioLucas, lui dit-il je te confie la maison; je te laisse Mono et Quinto.
--Votre Seigneurie peut compter sur ma vigilance, répondit le vieillard. Que Dieu bénisse Votre Seigneurie, ainsi que lanina(demoiselle). J'aurai bien soin de ses oiseaux.
--Merci, tio Lucas, dit le jeune fille en se penchant hors du palanquin.
La cour était déjà vide. Le vieux nègre d'inclina, content des éloges de ses maîtres.
L'orage de la nuit avait entièrement balayé le ciel qui était d'un bleu mat; le soleil, déjà assez haut sur l'horizon, répandant à profusion ses chauds rayons, tamisés par les vapeurs odoriférantes du sol; l'atmosphère était d'une transparence inouïe; un léger souffle de vent rafraîchissait l'air, et des troupes d'oiseaux, brillants de mille couleurs, voletaient çà et là. Les mules, qui suivaient le grelot de layegua madrina(la jument marraine), trottaient aux chansons des arrieros. La caravane marchait gaiement à travers les sables de la plaine, soulevant la poussière autour d'elle, et ondulant, comme un long serpent, dans les détours sans fin de la route. A l'avant-garde, José Diaz commandait dix domestiques qui exploraient les environs, surveillaient les buissons et les dunes mouvantes. Don Luis, un cigare à la bouche, causait avec sa fille. Sur les derrières, vingt hommes résolus fermaient la marche et protégeaient le convoi.
Dans les plaines de la Patagonie, un voyage de quatre heures, comme celui du Carmen à l'estancia de San-Julian, exige autant de précautions que chez nous un voyage de deux cents lieues: les ennemis sont partout embusqués et prêts au pillage et au meurtre, et il faut se mettre en garde contre les gauchos, les Indiens et les bêtes fauves.
Depuis longtemps déjà les blanches maisons du Carmen avaient disparu derrière les plis sans nombres du terrain, lorsque le capataz, quittant la tête de la caravane, accourut au galop auprès du palanquin.
--Quoi de nouveau? demanda don Luis.
--Rien, répliqua José. Cependant, Seigneurie, regardez, continua-t-il en étendant le bras dans la direction du Sud-Ouest.
--C'est un feu.
--Tournez maintenant vos yeux vers l'Est-Sud-Est.
--C'est un autre feu. Qui diable a allumé ces feux sur ces pointes escarpées et dans quel but?
--Je vais vous le dire. Cette pointe est la falaise des Urubus.
--En effet.
--Celle-ci est la falaise de San-Xavier.
--Eh bien?
--Eh bien! comme un feu ne s'allume pas de lui-même, comme il y a quarante degrés de chaleur, comme...
--Tu en conclus?
--J'en conclus que ces feux ont été allumés par les gauchos de don Juan et que ce sont des signaux.
--Tiens! tiens! tiens! mon ami, c'est très-logique, et tu as peut-être raison. Mais, que nous importe?
--Par ces signaux, don Juan Perez apprend que don Luis Munoz et sa fille dona Linda ont quitté le Carmen.
--Tu m'avais parlé de cela, je crois? Je me moque que don Juan connaisse mon départ.
Un cri soudain se fit entendre, et les mules s'arrêtèrent sur leurs jarrets tremblants.
--Que se passe-t-il là-bas? demanda José.
--Un cougouar! un cougouar! crièrent les arrieros épouvantés.
--Canario! c'est vrai, dit le capataz; seulement, il n'y en a pas un, mais deux.
A deux cents mètres à peu près, en avant de la caravane, deux cougouars (le felis discolor de Linnée, ou lion d'Amérique) se tenaient en arrêt, l'oeil fixé sur les mules. Ces animaux, jeunes encore, étaient de la grosseur d'un veau; leur tête ressemblait beaucoup à celle d'un chat, et leur robe, douce et lisse, d'un fauve argenté, était mouchetée de noir.
--Allons! s'écria don Luis; découplez les chiens, et en chasse!
--En chasse! répéta le capataz.
On délia une douzaine de molosses qui, aux approches du lion, hurlaient tous ensemble. On rassembla les mules, on forma un grand cercle au centre duquel fut placé le palanquin. Dix domestiques eurent la garde de dona Linda; don Luis resta auprès d'elle pour la rassurer.
Chevaux, cavaliers et chiens se ruèrent à l'envi sur les bêtes féroces avec des hurlements, des cris et des aboiements capables d'effrayer des lions novices. Les nobles bêtes, immobiles, flagellaient leurs flancs de leur forte queue et aspiraient l'air à pleins poumons, puis elles s'élancèrent et se mirent à fuir en bondissant. Une partie des chasseurs avaient couru en ligne droite pour leur couper la retraite, tandis que d'autres, penchés sur leurs selles et gouvernant leurs chevaux avec le genou, brandissaient leurs terribles bolas et les lançaient de toutes leurs forces sans arrêter les cougouars qui, furieux, se retournaient contre les chiens et les envoyaient à dix pas d'eux glapir de douleur. Cependant les molosses, habitués de longue main à cette chasse, épiaient l'occasion favorable, se jetaient sur le dos des lions et enfonçaient les dents dans leur chair, mais ceux-ci, d'un coup de leur griffe meurtrière, les balayaient comme des mouches et reprenaient leur cours effarée.
L'un d'eux, entravé par les bolas, entouré de chiens, roula sur le sol en faisant voler le sable sous sa griffe crispée et en poussant un hurlement effroyable. Don Luis l'acheva par une balle qu'il lui planta dans l'oeil.
Restait le second cougouar qui était encore sans blessure et qui, par ses bonds, déroutait l'attaque et l'adresse des chasseurs. Les molosses, fatigués, n'osaient l'approcher. Sa fuite l'avait conduit à quelque pas de la caravane; tout à coup il se détourna sur la droite, sauta par-dessus les mules et tomba en arrêt devant le palanquin. Dona Linda, pâle comme une morte, l'oeil éteint, joignit instinctivement les mains, recommanda son âme à Dieu et s'évanouit.
Au moment où le lion allait se précipiter sur la jeune fille, deux coups de feule frappèrent en plein poitrail. Il fit volte-face devant son nouvel adversaire, qui n'était autre que le brave capataz, et qui, les pieds écartés et fortement appuyés sur le sol, le fusil à l'épaule, immobile comme un bloc de pierre, l'oeil fixé sur le lion, attendait le monstre. Le cougouar hésita, lança un dernier regard sur sa proie gisante dans le palanquin et s'élança en rugissant sur José, qui lâcha de nouveau la détente. Le quadrupède se tordit sur le sable; le capataz, son machete en main, courut vers lui. L'homme et le lion roulèrent ensemble, mais bientôt un seul des combattants se releva, ce fut l'homme.
Dona Linda était sauvée. Son père la serra avec joie contre sa poitrine; elle rouvrit enfin les yeux, et, sachant à quel dévouement elle devait la vie, elle tendit la main à don José.
--Je ne compte plus les fois que, mon père et moi, vous nous avez sauvés.
--Oh! senorita! répondit le digne homme en lui baisant le bout des doigts.
--Tu es mon frère de lait, et je ne puis m'acquitter envers toi que par une amitié éternelle, dit don Luis. Vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers les domestiques, prenez les peaux des lions. Linda, devenus tapis, ils ne t'effraieront plus j'imagine.
Personne n'égale l'habilité d'un Hispano-Américain pour écorcher les animaux; en un instant, les deux lions, au-dessus desquels déjà planaient et tournoyaient les urubus et les vautours des Andes, furent dépouillés de leurs peaux. L'ordre se rétablit dans la caravane, qui se remit en route, et une heure après arriva à l'estancia de San-Julian, où elle fut reçue par le Pavito et tous les peones de l'habitation.
Les bomberos, accompagnés de Maria, s'enfoncèrent dans le désert. Leur course dura quatre heures et les conduisit sur les bords du Rio-Négro, dans une de ces charmants oasis créées par le limon du fleuve et semée de bouquets de saules, de nopals, de palmiers, de chirimoyas, de citronniers et de jasmins en fleurs, dans les branches desquels un peuple d'oiseaux variés de plumage et de voix gazouillaient à plein gosier.
Sanchez saisit Maria dans ses bras robustes, l'enleva de dessus sa selle et la posa doucement sur le gazon. Les chevaux se mirent à brouter en paix les jeunes pousses des arbres.
--Voyons, comment as-tu retrouvé notre soeur? dit Simon.
Le frère aîné, comme s'il n'eût pas entendu, ne répondit pas, et, les yeux fixés sur la jeune fille, il écoutait chanter en lui une voix intérieure; il croyait revoir le portrait vivant de sa mère, et il se disait tout bas:
--Même regard doux et tendre à la fois! même sourire empreint de bonté! Pauvre mère! pauvre soeur. Maria, fit-il à haute voix, te rappelle-tu bien tes grands frères qui t'aimaient tant?
--Ah çà! s'écria Julian en frappant du pied avec mauvaise humeur, ce n'est pas juste cela, frère; tu nous tiens là le bec dans l'eau comme une volée de canards et tu confisques à ton profit les gentillesses de cette enfant. Si elle est réellement notre Maria tant regretté, parle, caraï! Nous avons autant que toi le droit de l'embrasser, et nous en mourons d'envie.
--Vous avez raison, répondit Sanchez; pardon frères: la joie rend égoïste. Oui, c'est notre chère petite soeur, embrassez la.
Les bomberos ne se le firent pas répéter, et sans demander la moindre explication à Sanchez, ils se disputaient à qui la dévorerait de caresses. La jeune fille émue, et que les Indiens n'avaient point accoutumée à de pareils bonheurs, se laissait aller à l'ivresse de la joie. Pendant qu'ils se livraient à leurs transports, Sanchez avait allumé du feu et préparé un repas substantiel composé de fruits et d'une cuisse de guanaco. On s'assit, on mangea de bon appétit. Sanchez raconta ses aventures à l'arbre de Gualichu, sans omettre un seul détail. Son récit dura longtemps, parfois interrompu par les jeunes gens qui riaient de tout leur coeur des péripéties tragi-comiques de la scène entre le matchi et Gualichu.
--Sais-tu, lui dit Quinto, tu as été un dieu.
--Un dieu qui a bien failli devenir immortel plus tôt qu'il n'aurait voulu, répliqua Sanchez car je sens que j'aime la vie depuis que j'ai retrouvé la chica. Enfin, la voilà! bien fin qui viendra la reprendre. Cependant nous ne pouvons la garder avec nous et l'associer à notre existence nomade.
--C'est vrai, dirent las autres frères.
--Que faire? demanda Julian tristement.
--La pauvre soeur mourrait, dit Sanchez; nous ne pouvons en faire une bombera, ni la traîner à notre suite dans nos hasards, ni la laisser seule.
--Je ne serai jamais seule avec vous, mes bons frères.
--Notre vie est au bout d'une balle indienne. La peur que tu ne retombes entre les mains des Aucas ou des Puelches me trouve; si tu restais avec nous, mêlée à nos dangers, je deviendrais lâche et je n'aurais plus le courage d'accomplir mon devoir de bombero.
--Depuis dix ans que nous rôdons dans la pampa, dit Julian, nous avons rompu avec toutes nos anciennes connaissances.
--Mais, observa Quinto, nous cherchons un abri sûr? j'ai une idée.
--Laquelle?
--Vous rappelez-vous le capataz de l'estancia de San-Julian? Comment se nomme-t-il déjà?
--Don José Diaz.
--C'est cela même, reprit Quinto. Il me semble que nous avons un peu sauvé la vie à lui et à son maître, et que tous deux nous doivent une fameuse chandelle.
--Don Luis Munoz et son capataz, dit Simon sans nos carabines, laissaient leur peau à ce démon de Pincheira, qui voulait les faire écorcher vifs.
--Voilà notre affaire: Quinto a raison.
--Don Luis passe pour un homme serviable.
--Il a, je crois, une fille qu'il aime tendrement; il comprendra donc la peine où nous sommes.
--Oui; mais, fit Julian, nous ne pouvons pas aller au Carmen.
--Allons à l'estancia de San-Julian; c'est l'affaire d'une heure et demie.
--Partons, dit Sanchez, Simon et Quinto resteront ici; Julian et moi accompagnerons la chica. Embrasse tes deux frères, Maria. En route, Julian! Vous deux, veillez bien, et attendez-nous au coucher du soleil.
Maria fit un dernier signe d'adieu à ses deux frères, et, escortée de Julian et de Sanchez, elle galopa vers San-Julian.
Vers trois heures, ils aperçurent à cinquante pas l'estancia, où Don Luis Munoz et sa fille étaient arrivés depuis deux heures à peine.
L'estancia de San-Julian, sans contredit la plus riche et plus forte position de toute la côte de Patagonie, d'élève sur une presqu'île de six lieues de tour, couverte de bois et de pâturages où paissent en liberté plus de dix mille têtes de bétail. Entourée par la mer qui lui forme une ceinture de fortifications naturelles, la langue de terre de l'isthme, large de huit mètres au plus, était bouchée par une batterie de cinq pièces de gros calibre. L'habitation, qu'enveloppaient de hautes murailles crénelées et bastionnées aux angles, était une espèce de forteresse capable de soutenir un siège en règle, grâce à huit pièces de canon qui, braquées aux quatre bastions, en défendait les approches. Elle se composait d'un vaste corps-de-logis élevé d'un étage avec les toits en terrasses, ayant dix fenêtres de façade et flanqué de deux ailes. Un grand perron, garni d'une double rampe en fer curieusement travaillée et surmontée d'unevarandah, donnait accès dans les appartements meublés avec ce luxe simple et pittoresque particulier aux fermes espagnoles de l'Amérique.
Entre l'habitation et le mur d'enceinte percé en face du perron et fermé par une porte de cèdre de cinq pouces d'épaisseur que doublaient de fortes lames de fer, s'étendait un vaste jardin anglais, touffu et accidenté. L'espace laissé libre derrière la ferme était réservé pour les parcs oucorralesoù chaque soir l'on renfermait les bestiaux et à une immense cour où tous les ans l'on abattait le bétail.
Cette maison était blanche, gaie et riante. Le faîte en apparaissait au loin à moitié caché par les branches des arbres qui la couronnaient de vert feuillage. Des fenêtres du premier étage la vue planait d'un côté sur la mer et de l'autre sur le Rio-Négro qui, comme un ruban d'argent se déroulait capricieusement dans la plaine et se perdait dans les lointains bleuâtres de l'horizon.
Depuis la dernière guerre avec les Indiens, guerre qui remontait à dix années, et pendant laquelle l'estancia avait failli être surprise par les Aucas, on avait construit sur le toit du principal corps de logis unmiradoroù se tenait jour et nuit une sentinelle chargée de veiller et d'avertir au moyen d'une corne de boeuf de l'approche des étrangers. Du reste, un poste de six hommes gardait la batterie de l'isthme dont les canons étaient prêts à faire feu à la moindre alerte..
Aussi, les bomberos étaient-ils encore assez éloignés de l'estancia, que déjà leur venue avait été signalée, et que don José Diaz, accompagné de Pavito, se tenait derrière la batterie pour les interroger dès qu'ils seraient à portée de voix.
Les bomberos connaissaient la consigne, qui est commune à tous les établissements espagnols, surtout sur les frontières, où l'on est exposé aux déprédations continuelles des Indiens. Arrivés à une vingtaine de pas de la batterie, les deux hommes s'arrêtèrent et attendirent.
--Qui vive? cria une voix.
--Amis, répondit Sanchez.
--Qui êtes-vous?
--Bomberos.
--Bien. Que demandez-vous!
--Le senor capataz don José Diaz.
--Eh! mais, s'écria José lui-même, c'est Sanchez.
--Oui, oui, don José dis Sanchez, et je vous ai tout de suite reconnu; mais la consigne est la consigne. Voici mon frère Julian pour vous servir.
--Comme nous l'avons déjà fait, don José, sans reproche, fit Julian d'un ton goguenard.
--C'est juste. Qu'on baisse le pont-levis.
Les bomberos entrèrent, et immédiatement le pont levis fut relevé derrière eux.
--Caraï! quelle agréable surprise, mes amis! dit le capataz. Vous êtes d'une rareté désespérante. Venez chez moi, et, en buvant untrago(coup), vous me conterez ce qui vous amène, une sérieuse affaire, si je vous connais bien.
--Très-sérieuse, en effet, répondit Sanchez.
--Pavito, dit José, restez ici; je vais à l'estancia.
Et le capataz monta à cheval et se plaça à côté de Sanchez.
--Dites-donc, caballero, sans indiscrétion, quelle est cette jeune fille vêtue à l'indienne? C'est une blanche, n'est-ce pas?
--C'est notre soeur, capataz.
--Votre soeur, non Sanchez? Plaisantez-vous?
--Dieu m'en garde!
--J'ignorais que vous eussiez une soeur, pardonnez-moi, je ne suis point sorcier.
Les cavaliers étaient arrivés. Le capataz mit pied à terre. Les bomberos l'imitèrent et le suivirent dans une grande salle du rez-de-chaussée, où une femme d'un certain âge et d'une belle santé était occupée à égrener du maïs. C'était la mère de don José, la nourrice de don Luis. Elle accueillit les arrivants d'un sourire de bonne humeur, leur offrit des sièges et alla cher un pot de chicha qu'elle posa devant eux.
--A votre santé, senores! dit le capataz après avoir rempli jusqu'aux bords les gobelets d'étain. Le soleil est chaud en diable et cela égaie des voyageurs de se rafraîchir.
--Merci! dit Sanchez qui avait vidé son verre.
--Voyons, qu'avez-vous à me conter? Parlez librement, à moins, ajouta don José, que ma mère ne vous gêne. Dans ce cas, la digne femme passerait dans une chambre voisine.
--Non, fit vivement Sanchez, non! que la senora reste, au contraire: ce que nous avons à dire, tout le monde peut l'entendre, votre mère surtout; nous venons au sujet de notre soeur.
--C'est égal, soit dit sans vous offenser, senor Sanchez, interrompit le capataz, vous avez tort de garder cette enfant avec vous car elle ne peut partager tous les périls de votre vie endiablée; n'est-ce pas, mère?
La vieille dame fit un signe affirmatif, et les deux frères échangèrent un regard d'espérance.
--Vous en ferez ce que vous voudrez, reprit don José; chacun est le maître dans ce monde d'arranger sa vie à sa guise, pourvu que ce soit honnêtement. Mais voyons votre affaire.
--Votre avis, don José, dit Sanchez, nous comble de joie. Vous êtes un homme de bon conseil et de bon coeur.
Et, sans plus tarder, il lui raconta l'histoire singulière de Maria. Pendant la fin du récit, sa Diaz avait quitté la salle sans être remarquée par son fils ni par les bomberos.
--Vous êtes un brave homme Sanchez, s'écria don José. Oui, le diable m'emporte! quoique, en général, les bomberos passent pour d'assez mauvais compagnons. Vous m'avez bien jugé et je vous remercie d'avoir pensé à moi.
--Vous acceptez? fit Julian.
--Un moment, sapristi! laissez-moi achever, reprit le capataz en remplissant les verres: à votre santé! à la santé de la senorita! Je suis un pauvre diable, moi, et garçon par dessus le marché; ma protection serait compromettante pour une jeune fille; les langues sont malignes ici comme partout, et, quoique je vive avec ma mère, une excellente femme, une méchante parole est vite lâchée. Senores, la réputation d'une jeune fille est comme un oeuf; on ne le raccommode pas quand il est fêlé. Vous comprenez?
--Que faire? murmura Sanchez découragé.
--Patience, compadre! je ne puis rien moi-même; mais canario! don Luis Munoz, mon maître, est bon, il m'aime, il a une fille qui est charmante; je plaiderai auprès de lui la cause de votre soeur.
--La cause est gagnée, mon ami, dit don Luis que Diaz avait averti de la démarche des bomberos.
Dona Linda, qui accompagnait son père, avait été très-émue des malheurs de Maria; une bonne action lui avait tenté le coeur, et elle avait prié son père de se charger de la soeur des bomberos qu'elle voulait garder auprès d'elle. Julian et Sanchez ne savaient comment exprimer leur reconnaissance au senor Munoz.
--Mes amis, dit celui-ci je suis heureux de m'acquitter envers vous. Nous avons un vieux compte ensemble, n'est-ce pas, José? et si ma fille a encore son père, c'est à vous qu'elle le doit.
--Oh! senor! firent les deux jeunes gens.
--Ma fille Lindita aura une soeur, et moi, au lieu d'une fille, j'en aurai deux. Tu le veux bien, Lindita?
--Je vous en remercie, mon père, répondit-elle en faisant mille caresses à Maria. Ma chère enfant, ajouta-t-elle, embrassez vos frères et suivez-moi dans mon appartement; je vais vous donner moi-même les choses de première nécessité, et avant tout vous débarrasser de ce costume de païenne.
--Voyons, voyons, petite fille! dit dona Linda en l'entraînant; ne pleurez pas ainsi, vous les reverrez; essuyez vos yeux, je veux que vous soyez heureuse, entendez-vous! Allons, souriez bien vite, ma mignonne, et venez.
--Merci, encore une fois, don Luis, dit Sanchez; nous partons tranquilles.
--Au revoir, mes amis.
Sanchez et Julian, légers de corps et d'âme, sortirent de l'estancia et croisèrent sur leur passage un cavalier qui au grand trot, se dirigeait vers le perron.
--C'est singulier, fit Sanchez. Où ai-je vu cet homme? Je l'ignore; mais, à coup sûr, je le connais.
--Vous connaissez don Juan Perez? demanda le capataz.
--Je ne sais si tel est le nom de ce caballero, ni qui il est, ni même où je l'ai vu; cependant, je puis assurer qu'il y a peu de temps que nous nous sommes rencontrés.
--Ah!
--Adieu, don José, et merci! dirent les deux bomberos en lui serrant la main.
Une heure avant l'arrivée des bomberos à l'estancia, un visiteur s'était présenté qui avait été accueilli avec empressement par don Luis et sa fille. Ce visiteur, âgé de vingt-huit ans, d'une taille élégante, avait les manières du grand monde et une physionomie fine et spirituelle. Il se nommait don Fernando Bustamente. Il appartenait à l'une des familles les plus riches et les plus considérables de Buenos-Ayres. La mort de ses parents l'avait, dans ce pays où l'or est si commun, doté d'une fortune de plus de cinq cent mille piastre de rentes, c'est-à-dire environ deux millions et demi.
La famille de don Fernando et celle de don Luis, toutes deux originaires d'Espagne et liées l'une à l'autre par d'anciennes unions, avaient toujours vécu sur le pied de la plus grande intimité. Le jeune homme et la jeune fille avaient été élevés ensemble. Aussi, quand son beau cousin était venu lui faire ses adieux, en lui annonçant son départ pour l'Europe, où il devait voyager quelques années pour compléter son éducation et se former aux façons élégantes, dona Linda, alors âgée de douze ans, avait-elle éprouvé un vif chagrin. Depuis leur enfance, et comme à leur insu, ils s'aimaient avec ce doux et naïf entraînement de la jeunesse qui ne songe qu'au bonheur.
Don Fernando était parti, emportant avec lui son amour, et Lindita avait gardé le sien dans son coeur.
Depuis quelques jours à peine, le jeune homme était de retour à Buenos-Ayres, et, après avoir visité en touriste les villes les plus renommées de l'univers civilisé, il s'était hâté de mettre ordre à ses affaires, puis il avait frété une goëlette et avait fait voile pour le Carmen, brûlant du désir de retrouver celle qu'il aimait et qu'il n'avait pas vue depuis trois années, sa Lindita, cette jolie enfant qui sans doute, pensait-il, était devenue une belle jeune fille et une femme accomplie.
Au Carmen, il trouva la maison de don Luis vide, et, sur le renseignement de Tio Lucas, le vieux nègre, il courut à franc étrier jusqu'à l'estancia de San-Julian. La surprise et la joie de don Luis et sa fille furent extrême. Lindita fut surtout heureuse, car tous les jours elle pensait à Fernando et le voyait à travers ses souvenirs, mais en même temps elle ressentit au coeur je ne sais quelle commotion pleine de volupté et de douleur. Fernando s'en aperçut, il comprit qu'on l'aimait encore, et son bonheur égala celui de dona Linda.
--Allons, allons, mes enfants, dit le père en souriant, embrassez-vous, je vous le permets.
Dona Linda tendit à Fernando son front rougissant qu'il effleura respectueusement de ses lèvres.
--Qu'est-ce que c'est que ce baiser-là? reprit don Luis: voyons pas d'hypocrisie! embrassez-vous franchement, que diable! Toi, Lindita, ne fais pas ainsi la coquette, parce que tu es une belle fille et qu'il est beau garçon; et vous, Fernando, qui tombez ici comme une bombe sans crier gare, croyez-vous, s'il vous plaît, que je n'aie pas deviné pour qui vous veniez de faire plusieurs centaines de lieues sur mer? Est-ce pour moi que vous accourez de Buenos-Ayres et du Carmen? Vous vous aimez, embrassez-vous gentiment, comme deux amoureux et deux fiancés, et, si vous êtes sages, on vous mariera dans quelques jours.
Les jeunes gens attendris par ces bonnes paroles et cette joyeuse humeur, se jetèrent dans les bras du digne homme pour y cacher leur émotion.
--Mes enfants, le Rubicon est franchi; soyons tout à la joie de nous revoir après une séparation si longue, la dernière, car nous voici réunis pour toujours.
--Oui! pour toujours! répétèrent les jeunes gens.
--Puisque voilà l'enfant prodigue, tuons le veau gras. Don Fernando, vous resterez ici et ne retournerez au Carmen que pour vous marier. Cela vous convient-il?
--Oui, dit Fernando en regardant amoureusement Lindita, à condition que ce sera bientôt, mon père.
--Voilà bien les amoureux! ils sont pressés, impatients. Chacun son tour; j'ai été comme cela, j'étais heureux alors. Nos enfants nous remplacent, et le bonheur des vieillards est fait avec leur bonheur.
Alors commença entre les trois personnages une de ces douces et intimes causeries où se mêlaient les souvenirs du passé et la certitude d'un bonheur prochain, badinage du coeur et de l'esprit. Ils furent interrompus par Diaz qui entra au salon. Don Fernando se rendit dans sa chambre; Linda et son père suivirent la vieille dame auprès des bomberos.
Don Luis, surpris et irrité de l'arrivée inopinée de don Juan Perez, résolut de se débarrasser de lui et d'en finir avec cet homme mystérieux.
--Vous ne m'attendiez pas de sitôt? dit don Juan en sautant de son cheval et saluant le maître du logis.
--Je ne vous attendais pas du tout, d'autant moins qu'hier, si j'ai bonne mémoire, vous nous aviez parlé d'un voyage.
--Il est vrai, reprit-il en souriant; mais sait-on la veille ce qu'on fera le lendemain? Ainsi, vous-même, continua-t-il en suivant don Luis au salon, hier, vous ne songiez nullement à quitter le Carmen.
--Mon Dieu, vous le savez, nous autres estancieros, nous sommes souvent forcés, d'un moment à l'autre, à l'improviste, de nous rendre sur nos propriétés.
--Même chose m'arrive: je suis, comme vous, pour quelque temps contraints de vivre en gentilhomme campagnard.
--Ainsi vous habitez votre estancia?
--Oui, nous voilà voisins, vous serez condamné à ma présence, à moins que...
--Vous serez toujours reçu chez moi.
--Vous êtes mille fois aimable, dit don Juan en s'asseyant dans un fauteuil.
--Peut-être, j'en ai peur, n'aurai-je pas longtemps l'honneur de votre voisinage.
--Et pourquoi?
--Il est possible qu'avant huit jours je retourne au Carmen.
--Vous n'êtes donc venu ici qu'en passant?
--Pas précisément. Je comptais rester quelques mois ici, comme vous le disiez tout à l'heure, sait-on bien la veille ce qu'on fera le lendemain?
Les deux interlocuteurs, tels que des duellistes habiles, avant d'engager le fer et de se porter des coups décisifs, se tâtaient réciproquement par des feintes vite parées.
--Me sera-t-il permis de présenter mes hommages à dona Linda? demanda don Juan.
--Elle ne tardera pas à venir. Figurez-vous, mon cher voisin, que, par un concours de circonstances extraordinaires, nos venons de nous charger d'une jeune fille d'une rare beauté qui dix ans, a été l'esclave des Indiens, et que ses frères nous ont amenée, voici une heure à peine, après l'avoir miraculeusement sauvée des mains des païens.
--Ah! fit don Juan d'une voix étouffée.
--Oui, continua don Luis sans remarquer l'émotion du jeune homme. Elle se nomme Maria, je crois; elle parait fort douce; vous connaissez ma fille, elle en raffole déjà, et en ce moment elle est en train de la débarrasser de ses affublements indiens et de la vêtir d'une façon présentable.
--Fort bien, mais êtes-vous sûr que cette femme soit ce qu'elle semble être? Les Indiens sont fourbes, vous ne l'ignorez pas, et cette...
--Maria.
--Cette Maria est peut-être une espionne indienne.
--Dans quel but?
--Que sais-je? Peut-on compter sur rien?
--Vous vous trompez, don Juan; je puis me fier aux hommes qui me l'ont amenée.
--Surveillez-la, croyez-moi.
--Mais elle est Espagnole.
--Cela ne prouve rien. Voyez Pincheira, n'est-ce pas un ancien officier de l'armée chilienne? Aujourd'hui le voilà chef d'une des principales nations patagones, et c'est le plus crues adversaire des Espagnols.
--Pincheira, c'est autre chose.
--A votre aise, dit don Juan; je souhaite que vous ayez raison.
Comme don Juan prononçait ces mots, dona Linda parut, accompagnée de don Fernando.
--Don Juan, dit l'estanciero, j'ai l'honneur de vous présenter don Fernando Bustamente; et à vous, don Fernando, don Juan Perez.
Les deux hommes d'inclinèrent l'un devant l'autre en se lançant un regard incisif comme une lame d'épée.
--Je crois, dit don Juan, avoir eu déjà le plaisir de rencontrer monsieur.
--Bah! ce n'est pas en Amérique, à coup sûr, car voilà trois ans que don Fernando l'a quitté.
--En effet, don Luis, c'est à Paris.
--Votre mémoire est fidèle, monsieur, répondit son Fernando; nous nous sommes trouvés ensemble chez la marquise de Lucaney.
--J'ignorais votre retour en Amérique.
--Depuis quelques jours, je suis arrivé à Buenos-Ayres; ce matin, j'étais au Carmen, et me voilà!
--Déjà ici! ne put s'empêcher de dire don Juan.
--Oh! fit avec intention le père de Linda, cette visite un peu Brusque était si naturelle que ma fille et moi l'avons pardonnée de grand coeur à don Fernando.
--Ah! murmura don Juan pour répondre quelque chose, car il comprit qu'il avait devant lui un rival.
Dona Linda, nonchalamment étendue sur un canapé, suivait la conversation avec anxiété, tout en jouant avec un éventail qui tremblait dans sa main.
--J'ose espérer, monsieur, dit don Juan avec courtoisie, que nous renouerons ici la connaissance incomplète commencée dans les salons de madame Lucaney.
--Mon Dieu! se hâta de répondre don Luis pour couper la parole à don Fernando, le senor Bustamente est malheureux de perdre cette bonne fortune que vous lui offrez si gracieusement; mais, aussitôt son mariage, il compte voyager en compagnie de sa femme, puisque aujourd'hui c'est la mode dans un certain monde.
--Son mariage! fit don Juan avec un étonnement parfaitement joué --Vous l'ignoriez?
--Oui.
--Etourdi que je suis! le bonheur me fait perdre la tête, je suis comme ces deux enfants; veuillez m'excuser.
--Monsieur!
--Certainement. N'êtes-vous pas un de nos meilleurs amis? Nous n'avons rien de caché pour vous. Don Fernando Bustamente épouse ma fille. Oh! c'est une union projetée depuis longtemps.
Don Juan Perez pâlit: un voile sanglant passa devant ses yeux; il ressentit au coeur une angoisse horrible et crut qu'il allait mourir. Dona Linda suivait curieusement sur son visage ses secrètes pensées; mais, sentant que tous les yeux étaient fixés sur lui, le jeune homme fit un effort surhumain, et d'une voix douce et sans émotion apparente, il dit à la jeune fille:
--Soyez, mademoiselle, heureuse... comme je le désire. Le premier souhait, dit-on, est efficace; acceptez le mien.
--Je vous remercie, monsieur, répondit dona Lina, trompée par l'accent de don Juan.
--Quant à vous, senor Bustamente, votre bonheur va faire bien des jaloux, car vous nous enlevez la perle la plus précieuse du riche écrin de la république argentine.
--Je m'efforcerai, senor, d'être digne d'elle; je l'aime tant!
--Ils s'aiment tant! fit le père avec une bonhomie cruelle.
Les jeunes amoureux s'envoyèrent un regard humide d'amour, plein d'espérance et de bonheur. Ni les derniers mots de don Luis, ni le regard des deux fiancés ne furent inaperçus par don Juan, que, sans en laisser rien paraître, reçut ce double coup de poignard et cacha sa douleur sous un sourire.
--Pardieu! mon voisin, reprit le père, vous assisterez, ce soir, au repas de fiançailles, et vous nous abandonnerez votre soirée.
--Impossible, senor; d'importantes affaires m'appellent à mon estancia, et, à mon grand regret, je vous quitte.
--Si, cependant, ma fille se joignait à moi...
--Je refuserais la senorita.
--Vous entendez, mon père; ni vous ni moi n'obtiendrons rien.
--Si moi-même, dit don Fernando, j'osais...
--Vous me rendez confus mais, sur l'honneur, il faut que je parte. Le sacrifice que je fais en ce moment est d'autant plus pénible pour moi, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, que le bonheur fuit presque toujours aussi vite qu'il est rare à atteindre, et que c'est folie de n'en point profiter.
--Moi, dit dona Linda en regardant don Fernando, je ne crains plus le malheur à présent.
Perez ouvrit sur elle ses yeux où passa une expression indéfinissable, et il répondit en hochant la tête:
--Puissiez-vous dire vrai, senorita, mais je sais un dicton français...
--Lequel?
--«Entre la coupe et les lèvres, il y a encore place pour un malheur.»
--Oh! le vilain dicton! s'écria Linda un peu troublée. Mais je ne suis pas française, moi, et je n'ai rien à redouter.
--C'est juste, mademoiselle.
Et don Juan, sans ajouter un mot, salua et s'élança hors du salon.
--Eh bien! mon ami, reprit l'estanciero, que pensez-vous de cet homme?
--Il a le regard profond comme un abîme, sa parole est acérée; et, je ne sais pourquoi, je ne sais pourquoi, je suis sûr qu'il me hait.
--Moi aussi, je le hais, reprit Linda qui avait tressailli.
--Peut-être vous aimait-il, Linda. Peut-on vous voir sans vous aimer?
--Qui vous assure qu'il ne médite pas un crime?
--Pour cette fois, senorita, vous allez trop loin, c'est un gentilhomme.
--Quien sabe?répondit-elle en se rappelant ces paroles de don Juan qui l'avait déjà fait frissonner.
Au sortir de l'estancia de San-Julian, don Juan Perez était en proie à une de ces colères froides et concentrées que s'amassent lentement dans l'âme et éclatent enfin avec une force terrible. Ses éperons ensanglantaient son cheval qui hennissait douloureusement et redoublait sa course furibonde.
Où allait-il ainsi?
Il ne le savait pas lui-même; peu lui importait d'ailleurs, il ne voyait plus, n'entendait plus; il roulait dans son cerveau des projets sinistres, et franchissait torrents et ravins sans s'inquiéter du galop de son cheval. Seul, le sentiment de la haine grondait en lui. Rien ne rafraîchissait son front brûlant, ses tempes battaient à rompre, et un tremblement nerveux agitait tout son corps. Cet état de surexcitation dura plusieurs heures; son cheval avait dévoré l'espace. Enfin, brisé de fatigue, le noble animal s'arrêta soudain sur ses genoux fléchissants et roula sur le sable.
Don Juan se releva en jetant autour de lui un regard égaré. Il lui avait fallu cette rude chute pour remettre un peu d'ordre dans ses idées et le rappeler à la réalité: une heure de plus d'une telle angoisse, il serait devenu fou furieux ou serait mort d'apoplexie foudroyante.
La nuit était venue. D'épais ténèbres pesaient sur la terre; un silence funèbre régnait dans le désert où le hasard l'avait conduit.
--Où suis-je? dit-il en cherchant à s'orienter.
Mais la lune, cachée par les nuages, se répandait aucune clarté; le vent soufflait avec violence; les branches des arbres s'entrechoquaient, et dans les profondeurs de ce désert, les hurlements des bêtes fauves commençaient à mêler les notes graves de leurs voix aux rauques miaulements des chats sauvages.
Les yeux de don Juan essayaient en vain de percer l'ombre. Il s'approcha de son cheval étendu sur le sol et râlant sourdement; pris de pitié pour le compagnon de ses courses aventureuses, il se pencha vers lui, passa à sa ceinture les revolvers contenus dans les arçons, et, détachant une gourde pleine de rhum suspendue à la selle, il se mit à laver les yeux, les oreilles les narines et la bouche de la pauvre bête, dont les flancs haletaient, que ce secours sembla rendre à la vie. Une demi-heure se passa ainsi. Le un peu rafraîchi, s'était relevé, et, avec k'instinct qui distingue sa race, il avait découvert une source voisine où il s'était désaltéré.
--Tout n'est pas perdu encore, murmura don Juan, et peut-être parviendrai-je bientôt à sortir d'ici, car là-bas, on m'attend, il faut que j'y sois!
Mais un rugissement profond résonna à courte distance, répété presque sur-le-champ dans quatre directions différentes. Le poil du cheval s'était hérissé et don Juan avait tremblé.
--Malédiction! s'écria-t-il, je suis à un abreuvoir de cougouars.
En ce moment, à dix pas de lui, il aperçut deux yeux qui brillaient comme des charbons ardents et qui le regardaient avec une fixité étrange.
Don Juan était un homme d'un courage éprouvé, audacieux et téméraire à l'occasion; mais seul dans cette morne solitude, au milieu d'une nuit noire, entouré de bêtes féroces comme un cercle fatal, il sentit malgré lui la peur l'envahir, il respirait avec effort, ses dents étaient serrées, une sueur glacée inondait son corps, et il fut sur le point de se laisser choir. Ce découragement rapide disparut devant une volonté forte, et don Juan, soutenu par l'instinct de la conservation et par l'espérance si ancrée dans le coeur de l'homme, se prépara à une lutte inégale.
Le cheval poussa un hennissement de frayeur et se sauva dans les sables.
--Tant mieux! pensa le cavalier; il échappera peut-être.
Un effroyable concert de cris et de hurlements s'éleva de toutes parts au bruit de la fuite du cheval, et de grandes ombres passèrent en bondissant auprès de don Juan. Un tourbillon de vent courut dans le ciel; la lune éclaira le désert de sa lueur triste et blafarde.
Non loin, le Rio-Négro coulait entre deux rives escarpées et don Juan vit s'étendre à perte de vue les masses compactes d'une forêt vierge, chaos inextricable de rochers entassés pêle-mêle et de fissures d'où surgissaient des bouquets d'arbres. Çà et là, des lianes s'enchevêtraient les unes dans les autres, décrivaient les paraboles les plus bizarres, et n'arrêtaient leurs ramifications qu'à la rivière. Le sol, composé de sable et de ces détritus qui abondent dans les forêts américaines, fuyait sous le pied.
Don Juan se reconnut alors. Il se trouvait à plus de quinze lieues de toute habitation, engagé dans les premiers plans d'une immense forêt, la seule de la Patagonie, et que la hardiesse d'aucun pionnier n'avait osé explorer, tant ses sombres profondeurs semblaient révéler d'horreur et de mystères. Auprès de la forêt, jaillissait d'entre les rochers une source limpide, dont les bords étaient foulés par de nombreuses traces de griffes de bête fauves. Cette source leur serait, en effet, d'abreuvoir, quand, au soleil couché, elles quittaient leurs tanières pour chercher leur pâture et se désaltérer. De plus, témoignage vivant de cette supposition, deux magnifiques cougouars, mâle et femelle, arrêtés sur la rive, surveillaient d'un oeil inquiet les jeux de leurs petits.
--Hum! fit don Juan, voilà de dangereux voisins. Et machinalement il détourna les yeux. Une panthère allongée sur un roc dans la position d'un chat aux aguets fixait sur lui des yeux enflammés. Don Juan, bien armé, suivant la coutume américaine, avait une carabine d'une justesse remarquable, qu'il avait posée auprès de lui appuyé droite sur un rocher.
--Bon! dit-il, la lutte sera sérieuse, au moins.
Il épaula son fusil, mais, au moment où il allait faire feu, un miaulement plaintif lui fit lever la tête. Une dizaine depajeroset desubaracayas(chats sauvages de haute taille), perchés sur des branches d'arbres, le regardaient en dessous, tandis que plusieurs loups rouges tombaient en arrêt à quelques pas de lui.
Posés sur les rocs environnants, une foule de vautour d'urubus et de caracaras, l'oeil à demi éteint, semblaient attendre l'heure de la curée.
Don Juan s'élança sur une pointe, et de là, s'aidant des mains et des genoux, il gagna après des difficultés inouïes, une espèce de terrasse naturelle, située à vingt pieds du sol. L'affreux concert formé par les habitants de la forêt, qu'attirait à la suite des uns des autres la subtilité de leur odorat, croissait de plus en plus et dominait le bruit même du vent qui faisait rage dans les ravins et les clairières de la forêt. La lune s'effaça encore derrière les nuages, et don Juan se retrouva dans sa première obscurité, mais, s'il ne distinguait pas auprès de lui les bêtes féroces, il les devinait et les sentait presque, il voyait leurs prunelles flamboyer dans l'ombre et entendait leurs cris qui se rapprochaient toujours.
Il appuya fortement ses pieds sur le sol, ajusta un revolver. Quatre coups de feu furent suivis de quatre râlements d'agonie et du bruit produit de branche en branche par la chute des chats sauvages blessés. Cette attaque souleva une rumeur sinistre; les loups rouges se jetèrent en hurlant sur les victimes qu'ils disputèrent aux urubus et aux vautours. Un bruissement dans les feuilles des arbres arriva à l'oreille du vaillant chasseur, et une masse impossible à distinguer clairement fendit l'espace et vint s'abattre en rugissant sur la plate-forme. De la crosse de son fusil, comme d'une massue, il frappa dans les ténèbres, et la panthère, le crâne ouvert, roula du haut en bas du rocher. Il entendit une bataille monstrueuse que les cougouars et les chats sauvages livraient à la panthère blessée, et, ivre de son triomphe et de son danger même, il lâcha deux coups de pistolet dans la foule d'ennemis acharnés qui se tordaient au-dessous de lui. Soudain tous ces animaux, cessant leur lutte comme d'un commun accord, sautèrent sur l'homme, leur ennemi commun, et leur rage se tourna contre le rocher ou sommet duquel don Juan semblait les défier tous. Ils grimpèrent, bondirent sur les anfractuosités du roc. Les chats sauvages arrivèrent les premiers; à mesure que don Juan les renversait, d'autres sautaient sur lui, et il sentait ses forces et son énergie diminuer peu à peu.
Cette lutte d'un homme seul contre une foule de bêtes féroces avait je ne sais quoi de grandiose et de poignant. Don Juan, comme dans un cauchemar, se débattait en vain contre des nuées d'assaillants toujours renaissants; sentait sur son visage l'haleine chaude et fétide des chats sauvages et des loups rouges, pendant que les rugissements des cougouars et les miaulements railleurs des panthères emplissaient ses oreilles d'une effroyable mélodie qui lui donnait le vertige. Des centaines d'yeux scintillaient dans l'ombre, et parfois les lourdes ailes des vautours et des urubus fouettaient son front baigné d'une sueur froide.
En lui tout sentiment intime du moi s'était évanoui, il ne pensait plus; sa vie, pour ainsi dire, était devenue toute physique; ses mouvements étaient automatiques, et son bras se levait et se baissait pour frapper avec la rigide régularité d'un balancier.
Déjà, plusieurs griffes s'étaient profondément enfoncées dans ses chairs; des chat sauvages l'avaient saisi à la gorge, et il avait été forcé de lutter contre eux corps à corps pour leur faire lâcher prise; son sang coulait de vingt blessures, non mortelles à la vérité, mais l'heure approchait que la force humaine ne peut dépasser, où don Juan serait tombé de son rocher et aurait péri sous la dent des bêtes fauves.
A cette seconde solennelle où tout allait lui faillir, un cri suprême s'élança de sa poitrine, cri d'agonie et de désespoir d'une expression terrifiante, et qui fut répercuté au loin par les échos, dernière protestation de l'homme fort qui s'avoue vaincu, et qui, avant de tomber, appelle son semblable à son secours ou implore l'aide de Dieu.
Il cria. Un cri répondit au sien!
Don Juan, étonné et n'osant compter sur un miracle dans un désert où nul être humain n'avait encore pénétré, se crut sous l'impression d'un rêve ou d'une hallucination; pourtant, rassemblant toute sa voix dans sa poitrine et sentant se rallumer l'espérance dans son âme, il jeta un second cri plus éclatant, plus vibrant que le premier.
--Courage!
Cette fois ce n'était pas l'écho qui lui répondait. Courage! Ce seul mot lui arriva sur l'aile du vent, faible comme un soupir. Semblable au géant Antée, Juan, se redressant, sembla reprendre des forces et renaître à la vie qui lui échappait déjà. Il redoubla ses coups contre ses innombrables ennemis.
Plusieurs chevaux galopèrent dans le lointain; des coups de feu illuminèrent les ténèbres de leur lueur passagère, et des hommes, ou plutôt des démons, se ruèrent à l'improviste au plus épais des bêtes fauves, dont ils firent un carnage horrible.
Tout à coup don Juan, attaqué par deux chats tigres, roula sur la plate forme en se débattant avec eux.
Les bêtes féroces avaient fui devant les nouveaux venus, qui se hâtèrent d'allumer des feux afin de les tenir à distance le reste de la nuit. Deux de ces hommes, armés de torches incandescentes, se mirent à la recherche du lutteur, dont les cris de détresse avaient appelé leur secours. Il gisait sans connaissance sur la plate-forme, entouré de dix ou douze chats sauvage morts et tenant entre ses doigts raidis, le cou d'un pajero étranglé.
--Eh bien! Julian, dit une voix, l'a-t-on trouvé?
--Oui, répondit-il, mais il parait mort.
--Caraï! ce serait dommage reprit Sanchez, car c'est un fier homme. Où est-il?
--Là, sur le rocher.
--Pouvez-vous le descendre avec l'aide de Quinto?
--Rien d'aussi facile.
--Hâtez-vous, au nom du ciel, dit Sanchez: chaque minute de retard pour lui est peut-être une année de vie qui s'envole.
Quinto et Julian soulevèrent don Juan par les pieds et par la tête et, avec des précautions infinies, le transportèrent, de la forteresse improvisée où il avait si longtemps combattu, auprès de l'un des feux, sur un lit de feuilles préparé par Simon.
--Canario! s'écria Sanchez à l'aspect misérable du jeune homme; le pauvre diable, comme ils l'ont arrangé! Il était temps de le secourir.
--Croyez-vous qu'il va en réchapper? continua Quinto avec intérêt.
--Il y a toujours espoir, dit sentencieusement Sanchez, quand la vie n'est pas éteinte. Voyons-le donc.
Il se pencha vers le corps de don Juan, tira son poignard luisant, lui mit la lame devant les lèvres.
--Pas le moindre souffle! fit le bombero en hochant la tête.
--Ses blessures, sont sérieuse? demanda Quinto.
--Je ne crois pas. Il a été accablé de lassitude et d'émotion; il ne tardera pas à ouvrir les yeux, et, dans un quart d'heure, si bon lui semble, il pourra se remettre en selle. C'est sûrement lui, ajouta Sanchez à demi-voix.
--D'où te vient son air soucieux, frère?
--C'est cet homme, malgré son costume européen et toute l'apparence d'un blanc, ressemble...
--A qui?
--Au chef indien contre lequel nous nous sommes battus à l'arbre de Gualichu et auquel nous devons le salut de Maria.
--Tu te trompes sans doute?
--Pas le moins du monde, frères, répliqua l'aîné avec autorité Caché dans le creux de l'arbre, j'ai pu à loisir considérer ses traits qui sont gravés dans ma mémoire. D'ailleurs, je le reconnaîtrais à cette balafre que j'ai imprimée sur son visage avec mon sabre.
--C'est vrai, dirent les autres étonnés.
--Que faire?
--Que signifie ce déguisement?
--Dieu seul le sait, reprit Sanchez; mais il faut le sauver.
Les bomberos, comme tous les coureurs des bois, vivant loin des établissements, sont obligés de panser eux-mêmes leurs blessures, et ils acquièrent une certaine connaissance pratique de la médecine pour employer les remèdes les plus simples en usage parmi les Indiens.
Sanchez, aidé de Julian et de Simon, lava les plaies de don Juan avec de l'eau et du rhum, mouilla ses tempes et lui introduisit de la fumée de tabac dans les narines. Le jeune homme poussa un soupir presque insensible, remua légèrement et enfin ouvrit les yeux qui regardèrent sans voir.
--Il est sauvé! dit Sanchez. Laissez maintenant agir la nature, c'est le meilleur médecin que je connaisse.
Don Juan se souleva sur un coude, passa la main sur son front, comme pour retrouver la mémoire et la pensée, et d'une voix faible:
--Qui êtes-vous? fit-il.
--Des amis, monsieur; ne craignez rien.
--Je suis rompu, j'ai les membres brisés.
--Il n'en est rien, monsieur; à part la fatigue, vous vous portez aussi bien que nous.
--Je le souhaite, braves gens; mais par quel miracle êtes-vous arrivés à temps pour me délivrer?
Le miracle, c'est votre cheval qui l'a fait: sans lui, vous étiez perdu.
--Comment cela? demanda don Juan, dont la voix s'affermissait de plus en plus et qui déjà était parvenu à se mettre debout.
--Voici la chose. Nous sommes bomberos.
Le jeune homme eut une espèce de tressaillement nerveux qu'il réprima soudain.
--Nous sommes bomberos; nous surveillons, la nuit surtout, les mouvements des Indiens. Le hasard nous avait amenés de ce côté. Votre cheval s'enfuyait, ayant à ses trousses une bande de loups rouges; nous l'avons débarrassé de ces carnivores. Ensuite, comme il nous a paru peu probable qu'un cheval tout sellé se trouvât seul dans cette forêt où personne n'ose s'aventurer, nous nous sommes mis à la recherche du cavalier. Votre cri nous a guidés.
--Comment m'acquitter envers vous? dit don Juan en tendant la main à Sanchez.
--Vous ne me devez rien, monsieur.
--Mais...
--Voici votre cheval, caballero.
--Mais je voudrais vous revoir, dit-il avant de partir.
--Inutile: vous ne me devez rien, vous dis-je, reprit Sanchez qui tenait la bride du cheval.
--Que voulez-vous dire? insista don Juan.
Le bombero, répondit Sanchez, paie aujourd'hui la dette contractée hier avec Neham-Outah, l'ulmen des Aucas.
Le visage de don Juan se couvrit d'une pâleur affreuse --Nous somme quittes, chef, continua Sanchez en lâchant la bride.
Quand le cavalier eut disparu dans l'obscurité, Sanchez se tourna vers ses frères.
--Je ne sais pourquoi, leur dit-il un soupir de soulagement, mais je suis heureux de ne plus rien devoir à cet homme.