Chapter 2

...vitiosæ ilicis,

...vitiosæ ilicis,

disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable. Comment est-ce fait, une yeuse? Voilà bien des années que je me le demande. Ne m'en montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais aperçu non plus de chêne-vert, s'il faut tout avouer...»

Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par courtoisie sans doute, il ne m'entretenait que de sylviculture—seul sujet où je me connusse bien, devait-il penser—je ne trouvais presque rien à lui répondre, tant je l'observais avidement, tant je remarquais ses mains mobiles, ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi l'occasion de lui adresser au moins quelques compliments tout professionnels sur la fameuse tirade desSabots, au cours de laquelle il avait évoqué, avec un lyrisme abondant et splendide, tous les arbres français, dans le boisdesquels furent taillées ces galoches immortelles qui conquirent le monde.

—«Je me suis documenté quand j'étais gamin, répliqua-t-il, en courant les buissons. Maisles Sabots, bah! je n'y songe plus. Ce fut une gaîté de jeunesse... DansBérénice, bientôt, j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets de notre Versailles. Cependant, monsieur Simonin, que sais-je si j'y parviendrai? Le plan de ma pièce n'est même pas encore fait: un plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...»

Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie française, se renversa plus mollement encore dans son fauteuil, au risque de froisser sans remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement accablé:

—«Du reste,Bérénicene verra sans doute jamais le jour: la marquise Gianelli m'empêche de travailler.»

Stupéfait devant cette indiscrétion qui me parut alors cynique, j'allais détourner poliment la conversation, quand Marie-Dorothée, s'entendant nommer, s'avança vers nous:

—«Comment, cher ami, demanda-t-elle comme en chantant, je vous empêche, moi, de travailler?»

Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser à la marquise:

—«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle me promène, dans sa Rome!»

Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me sort, elle me montre, elle se fait gloire de moi...»

Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée pour cette bagatelle:

—«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière de votre amitié!»

Or il en allait toujours ainsi: ni la marquise, ni Courrière ne dissimulaient davantage leur liaison bien connue. J'en demeurais aussi surpris que secrètement choqué, et même outragé, mon amour aidant! J'étais accoutumé à plus de pudeur et à quelque secret, chez nous, en France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers à Turin: il avait épousé naguère Marie-Dorothée, et en vivait aujourd'hui séparé, mais non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du singulier ménage n'était-elle point à lui, qui se contentait de sa solde, s'il en fallait croire la renommée.

Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans cette Rome ensorceleuse et magique, où tout acquiert un goût plus puissant et quelque saveur inconnue dans le reste du monde, bientôt Marie-Dorothée de nouveau répandait autour d'elle grâce, musique, parfum, cependant queStéphane Courrière se reprenait à étinceler, à lancer des phrases d'or et des paradoxes, à chatoyer, à mousser: et je ne tardais guère, grisé par ce scintillement et charmé par ces incantations, à me figurer que j'eusse abordé par fortune en certain pays plus lointain et plus riche que le mien, en une contrée voisine de celle où eurent lieu les Mille et une Nuits. Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé tout droit de sa Normandie ou de son Poitou, touchait, émerveillé, les côtes de Chypre, du Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc et les palais d'Armide.

Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois plus méfié que de Marie-Dorothée.

Je m'en suis méfié douloureusement, et presque méchamment, pendant plus de huit jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours: et sans doute, au cours d'une vie paisible, une semaine est bientôt passée. Mais il faut songer que, malgré toute ma volonté, malgré toute ma résistance, j'aimais la marquise Gianelli au point de la guetter par les rues où je savais qu'elle dût passer, de la suivre, en me cachant, dans ses promenades. Or, pendant les journées et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un jeune amour, alors qu'on s'est dit à soi-même, comme en jetant les cartes: «Eh bien! voilà, c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on dévide millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai passé par les émotions d'une année peut-être, en huit jours, tandis que je doutais de Marie-Dorothée.

Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elleétait trop belle, en tous points, parce qu'elle avait lu trop de livres, parce qu'elle parlait trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait trop parfaitement émue devant une statue antique ou quelque lambeau du grand décor, là-bas, émue sans un demi-ton d'exagération ni de vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une intelligence extrême, d'une noblesse d'âme humiliante, d'une indifférence irritante envers les mille et une mesquineries quotidiennes; parce qu'elle semblait née dans la pourpre enfin—et parce que j'étais Français de race pure, moi!

Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il s'incline avec un crédule respect devant certaines personnes d'élite. Les étrangers sont habitués à la tyrannie et à la superstition; ils admettent le règne souverain d'une femme exceptionnelle, s'ils ont une fois reconnu qu'elle est telle. Mais chez nous, il y a plus de turbulence. Nous sommes impertinents, nous classons nos compagnes, et notamment les plus jolies, dans la seconde partie de l'humanité, celle qui ne vaut pas la première, où nous nous plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller devant les miracles, nous commençons par en rire, afin de les combattre. Nous avons cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un vent de fronde passe toujours sur nous.

Si bien qu'une femme très séduisante, très élégante, en même temps que douée d'un cerveau égal aux meilleurs des nôtres—oh! attention, voici qui dépasse le niveau convenu. Méfiance et raillerie. Que signifie ce coup d'État? Devons-nous reconnaître si vite le droit divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire, une femme, une créature pareille à tant d'autres qui, depuis des siècles innombrables, excitent notre tendresse méprisante? N'y a-t-il pas quelque cabotinage, quelque piperie, quelque faux or en tout son prestige?... Et nous nous protégeons, au hasard. Nos ironies s'en vont au-devant, en patrouille, et notre doute se pose en sentinelle. «Qui va là?» Le mot de passe, il faut toujours que ce soit: «Une petite femme». Sinon, nous voici prêts à la défense, c'est-à-dire la moquerie aux lèvres: attitude nationale, et d'ailleurs non sans grâce.

Ainsi vécus-je pendant toute une semaine, auprès de Marie-Dorothée. A plusieurs reprises, j'allai lui rendre visite: elle me recevait volontiers en son étrange logis du Transtévère, mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus que moderne. Un grand gars y veillait dans l'antichambre, une manière de suisse orné d'une lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut s'en trouver jadis aux portes de ces belles Romainesdont M. de Stendhal admirait l'âme naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une petite femme de chambre mise selon le dernier goût, et parlant trois ou quatre langues avec l'accent «palace», qui venait dire si madame était visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait sur une galerie parée de fresques et supportée par des colonnes, que desmonsignoriet des officiers à tricornes eussent peuplée à souhait; pourtant celle-ci donnait passage vers un petit boudoir à tentures crème, à meubles ici de laque pourpre, là d'ébène, supportant des roses couleur d'ivoire, massées dans des coupes d'onyx, boudoir aujourd'hui classique et reproduit dans tout Paris, mais qui alors était une nouveauté devançant de beaucoup la mode. Dans telle chambre, rien que des lampes à huile et des bougies: un sanctuaire. A côté, par contre, une salle de bains ruisselante d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les points, pour peu qu'on y portât la main: le lavatory de Robert Houdin. Et partout, même contraste: 1810 et 1920.

Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques d'intérieur faites d'étoffes comme impalpables, indéfinissables, et qui semblaient plutôt peintes que tissées... Franchement, ce palais bizarre, ces robes exquises, mais exquises avec tant de préméditation, tout cela était-ilpour rassurer un homme qui se méfie, qui se dit: «Voilà sans doute, voilà peut-être une comédienne, dont le talent est grand, et qui s'entend comme personne à sa mise en scène, mais enfin rien qu'une comédienne... Est-ce une femme seulement, cet être prestigieux? Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?»

Avant que de sonner au seuil de la marquise Gianelli, la première fois que je m'y présentai, j'avais passé par les Antiques du Vatican. Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers mots:

—«Comment menez-vous votre vie, me demanda-t-elle, en France? Racontez-moi. Avez-vous beaucoup à travailler? A qui commandez-vous?... Si vous veillez sur de grands bois, ce doit être fatigant. Vous faites des tournées? Je suppose qu'on ne vous réveille pas la nuit?

—Et pourquoi la nuit?

—Mais je ne sais pas. Un homme très occupé, pour moi, c'est un homme qu'on éveille en sursaut, à minuit.

—Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes tournées à accomplir, oui...

—En plein hiver?»

Il me fallut lui donner cent détails, touchant les mois inconnus des citadins, les brumes de décembre, de janvier, les gelées, les premières feuilles, exposer l'état des routes dans la forêtde Lyons, où j'avais passé plus de six années, résumer mon humble carrière administrative, dire en quelle autre province j'avais séjourné, nommer Chantilly, où je venais d'être établi, décrire mes soucis quotidiens, ma maison, dénombrer mes parents, ma famille, apprécier mes amis:

—«J'en ai peu, fis-je.

—Mais pourquoi?

—Parce que je ne peux pas les retrouver. Ils doivent être quelque part, mais il ne m'est pas facile de les joindre. Mes anciens condisciples de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: des fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... Je ne vous dirai pas qu'ils manquent de conversation: ils n'en ont que trop. Quant aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment les approcher? Ils me tiendraient pour un raseur. Vous savez ce qu'ils appellent «raseur»: c'est quiconque leur parle un peu attentivement, quand ce quiconque n'est pas, comme ils disent, de la partie... Ah! les «intellectuels», ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, les «intellectuels» sont bien dédaigneux, bien sévères... Pour un modeste officier de l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins par-ci, par-là, les amis se cachent.

—Pourtant, il y a les femmes.

—Les femmes? Ce sont toujours desfemmes, par conséquent allez donc les traiter en camarades! Elles vous répondent bien: «Oui, mon vieux...» en souriant très cordialement, mais leur sourire est joli, et elles le savent. Alors, adieu, la camarade!...

—Moi, je pourrais, cependant...

—Vous, madame!»

Je la regardai. Elle était charmante, toute baignée de grâce. Nul doute qu'elle ne vît clairement mon amour, qui se trahissait malgré moi, par cent nuances de la voix et du regard, dont certainement je ne me sentais pas maître: elle venait donc de me répondre sans loyauté. Elle avait prononcé une phrase de coquetterie. Or, la coquetterie est un jeu: on ne se met point tout à coup à jouer, entre honnêtes gens, si l'on ne s'est prévenu auparavant, si l'on ne s'est adressé au moins un certain petit signal. Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher un calembour au plein milieu d'une conversation délicate. Voilà un vrai manque de tact, ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais me faire rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, Marie-Dorothée me tenait pour bien peu de chose: mais pourquoi, après tout? Son amant était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant à peine, devait-elle, sans plus ample informé, me juger bon pour un pauvre petit jeu de coquetterie?

—«Madame, lui dis-je, je vous jure que je vous parle en toute confiance. J'éprouve pour vous une admiration profonde. Ne me traitez pas comme un enfant. Causons avec la plus entière simplicité, voulez-vous?»

Propos saugrenu, presque grossier, et tellement fat! A peine venait-il de m'échapper, que j'en avais déjà honte. Mais loin de se montrer choquée, la marquise Gianelli, par un geste imprévu et tout spontané, me prit la main:

—«Et moi, vous ne savez pas comme je vous estime. J'ai aussi compris ce que vous valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le... Regardez mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les yeux d'une trompeuse, ou d'une coquette? Venez me voir très souvent, tant que vous voudrez. Nous parlerons des choses qui nous intéressent. Apprenez-moi encore votre vie, comme tout à l'heure, dites-moi ce que vous faites, là-bas, à toute heure du jour... Apaisez ce regard noir et inquiet... Nous allons boire du porto, tous les deux... J'ai été un peu bébête: je vous demande pardon, mon camarade... Voulez-vous plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de l'asti: nous allons faire la fête!»

Elle souriait, et son sourire illuminait tout! Et sa voix chantait de plus belle... Cependant, sa main longue, nerveuse et sèche avait, en quelque sorte, laissé comme un gant sur lamienne: et je n'osais bouger, craignant de rompre l'enchantement.

Bientôt, levant sa coupe pleine:

—«A votre santé, fit-elle, mon camarade.»

Je bus en riant, mais sans répondre.

—«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler votre amie, votre camarade?

—Je voudrais. Seulement...

—Tenez, je vais vous donner une preuve de sans-façon: ainsi, vous ne douterez plus... Eh bien, sauvez-vous, filez!

—Parce que?

—Parce que M. Courrière va venir, qu'il doit, m'a-t-il dit, me lire une scène deBérénice, et que s'il trouve un tiers, il boudera et ne lira rien... Allons, est-ce agir en toute cordialité, ça, oui ou non?...»

Oui, parbleu, bien sûr!...

Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment souhaité la mort de Marie-Dorothée—ou la mienne.

«Cher Monsieur et Camarade,

«Cher Monsieur et Camarade,

«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air presque fâché, en tout cas avec une physionomie bien contrainte. Vous en êtes-vous aperçu, vous avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce que je vous ai dit que M. Courrière souhaiterait sans doute d'être seul, afin de me lire ses vers.

«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui ne serait pas très facile à justifier. Venez me voir aujourd'hui, si vous ne vous sentez plus choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à bientôt seulement, mais je le regretterai beaucoup.

«Marie-Dorothée Gianelli.»

«Marie-Dorothée Gianelli.»

Tel fut le billet que je reçus, le matin qui suivit cette journée. Je le tins longuement entre mes doigts, je l'ai caressé: il vivait! L'écriture droite et nette ressemblait plutôt à celle d'unhomme. Mais le papier charmant me parfumait la main, et les lèvres.

J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses bien toi-même! Tu n'es pourtant pas un étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà une femme qui te traite exactement ainsi qu'un page qu'on renvoie dès qu'il gêne, ou comme un abbé du matin, reçu à la toilette pour entendre les nouvelles, en attendant le cavalier en titre. Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu t'en rends compte. Quoi de plus naturel, d'ailleurs? Pourquoi serais-tu davantage? Et cependant tu demeures stupide et souriant, et ton cœur saute dans ta poitrine, parce qu'un mot de cette dame,—un mot assez bien tourné, assez clair et court, il est vrai—te parvient au réveil. Tu te rappelles surtout l'intérêt très marqué de ses yeux, son air de curiosité vraiment sincère, alors que tu lui racontais ta vie quotidienne en France, alors que tu lui décrivais ta famille et les soucis de ton emploi...»

Eh! oui, je me flattais certainement en songeant que la sympathie seule, et non la pure courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée à me poser tant de questions précises, ainsi qu'à écouter mes réponses, comme si elles lui eussent apporté quelque agrément ou quelque imprévu. Je me rappelais pourtant bien que Stéphane Courrière, lui aussi, m'avait parlé de monmétier, d'arbres, de coupes, de bûcherons, des forêts nues et menaçantes en hiver. C'était un principe de conversation sans doute, adopté par l'un et par l'autre, principe fort poli du reste, qui les poussait à entretenir autrui du sujet spécial où chacun en son genre pût s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était donc aisé de comparer la distraction si négligente du poète écoutant à peine mes propos insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! «Et alors?... Et après cela?...» me disait celle-ci. Je trottais, là, sous son regard perçant, ou galopais à travers les bois solitaires, mon cheval pointait les oreilles au passage d'une biche, la hache frappait au loin contre un chêne. Elle m'avait vu, suivi, elle m'avait...

Parbleu! elle se souciait bien que je fusse mort ou vivant, à cette heure! Néanmoins, durant un instant, nous avions, tout en bavardant, comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, sur un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, un fleuve puissant et doux. Ne fût-ce qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus de moi. Simple passant, inconnu, touriste, humble fonctionnaire, j'entendis pourtant la marquise Gianelli me demander:

—«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, en compulsant vos plans et vos chiffres, en écrivantdes rapports... En ces heures-là, vous n'êtes pas triste?»

Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: «Je souhaite vivement que vous ne soyez pas triste...» Je l'ai vu, de mes yeux vu, je l'ai senti, je l'ai presque entendu.

Bref, je tremblais de tendresse devant ce billet, que je relus cent fois. La journée me sembla cruelle. Vers six heures enfin, je courus au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. Tandis qu'il achevait une longue phrase italienne, exprimant sa déférente incertitude touchant la présence de la signora au logis, une porte s'ouvrit tout à coup, et Stéphane Courrière apparut, la main tendue. Il était ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé à miracle, et le mouchoir hors de la poche, comme une fleur. Ce grison marquait vingt ans.

—«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, on vous attend... La marquise Gianelli est maussade. Moi, je n'ai pu la distraire. Allez lui faire votre cour. Comme jadis à la Place Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte du Tendre est dépliée. Mais les vieux galants comme moi la lisent mal: il y faut de jeunes yeux. Montez, montez vite!»

Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialementdédaigneux, plein de la plus révoltante bienveillance.

—«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...

Mais son ton démentait ses paroles: elle n'avait nulle envie de plaisanter, ni de jouer à l'amitié brusquée, comme la veille.

—«Vous avez un ennui, lui demandai-je, une tristesse?

—Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?

—C'est que je vous regarde bien, madame. Vous avez des yeux changeants: tantôt on les voit très clairs, couleur d'aigue-marine; tantôt ils foncent, sous vos sourcils, et vont jusqu'au bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». Aujourd'hui, ils m'apparaissent de cette terrible nuance-là.

—Ce n'est pas sans raison.»

Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant cette étrangère, cette magicienne me causait une appréhension telle, que je n'osais même pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? Parlez-moi. Je vous aime avec une sorte de fureur, et jusqu'à l'extase. Vous ne le voyez donc pas? Personne au monde ne pourra vous consoler, ni vous écouter aussi dévotement que moi, compatir à la moindre de vos peines...»

Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de mes lèvres: j'étais bien trop ému! Et cependantMarie-Dorothée, à mon inexprimable stupeur, me dit très doucement, sur un ton de bonté, presque de tendresse:

—«Je sais, oui, je le sais bien...

—Comment, vous savez... Mais quoi donc?... Vous savez que je vous...

—Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz plus tard, si vous n'avez pas changé, oui, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux. Attendez. Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu hâtif, un aveu volé. Et puis il nous gênerait tous deux par la suite. Je ne pourrais plus vous voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée... Ne le dites pas. Ne dites rien...»

Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ!

—«Non, restez, supplia-t-elle... Restez même plus longtemps à Rome que vous ne deviez le faire. Je vous conjure de rester...

—Pour être malheureux sans espoir, pour contempler le bonheur d'un autre? Pour me taire durement, maintenant que vous savez... Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu, madame.

—Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites: Mon amie... Si, dites-le, essayez, c'est la seconde fois que je vous le demande. J'ai besoin d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux, là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?»

Il y avait que, malgré moi, je la croyais le génie, la fée du mensonge, le Mensonge même incarné! Or, je contemplais avidement ses yeux à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument nette: sans nul doute possible, elle disait la vérité pure, en cet instant. Oui, elle devait la dire...

D'une voix encore un peu troublée, mais gentille, elle ajouta en souriant à demi:

—«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident difficile, et causons. Je vois qu'il faut vous donner des gages de confiance, sinon vous vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes pas commode... Eh bien, je vais vous raconter des choses, comme si je me parlais à moi-même. Je vais vous livrer mes secrets. Sentez-vous bien, au moins, que cela me fait plaisir?»

Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la pris, et la baisai avec un respect inquiet et une sorte de transport, un mélange inouï de remords et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas repoussé, comme si c'eût été tout naturel.

Après quoi, elle retira cette main, dont elle eut bientôt besoin pour faire des gestes, tant son récit, déjà, l'intéressait, l'emportait!... De qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane Courrière?

Elle me narra par le menu, non sans une franchise infiniment modeste et touchante,comment elle l'avait connu, puis presque aussitôt aimé à en mourir. Un soir, après le succès assez orageux et discuté duMasque blanc, on avait annoncé dans un salon de Paris où elle se trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait voir une sorte de poète pour dames, sur la foi des portraits publiés à chaque instant. Ce fut un joli causeur, très éloquent et fort gai, qui entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée, se fit présenter:

—«Vous ressemblez trait pour trait, madame, au jeune Bonaparte, celui que M. de Chateaubriand voulait bien admirer. Qui ne croirait à quelque ressemblance de famille?

—Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux du maréchal Rimbourg, prince de La Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère paternelle nommait pour ancêtre une Bonaparte, avouée seulement, il est vrai.

—Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois dans cette orchidée des îles, la divine Borghèse. Voici donc qu'il nous a maintenant donné un iris impérial, et c'est vous.»

Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée toutes les caresses de ses paroles souriantes et variées. Il avait prétendu séduire aussi le commandant Gianelli, présent à cette soirée: il lui avait parlé d'Annibal.

—«M. Courrière est un original, avait déclaréensuite l'officier: mais il méprise notre art militaire.»

Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa route. Faisant fi de toute entrave, prête à rompre avec le monde entier, s'il le fallait, Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée comme une reine vaincue derrière le char triomphal du poète, tramée en esclave sur ses pas, sur sa trace.

—«Je l'ai passionnément, furieusement aimé, me dit-elle. Je l'aime encore. Je suis heureuse de vivre en un temps qui a produit Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, délaissée et bafouée... oui, bafouée! Peut-être m'eût-il livrée en spectacle, au besoin... Mais je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des moindres choses. Je servirai toujours, si je le puis, son œuvre et sa renommée... Pourtant je souffre comme la dernière des mendiantes auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. Il estime que tout dévouement lui est dû. Il n'est qu'un tyran ivre de courtisaneries, et qu'un monstre de vanité...

—Mon amie, ma pauvre amie...

—Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le gêner en quoi que ce soit, et il me jettera là, ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis pas heureuse, François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime,allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde veut me laisser seule dans l'univers avec lui, croirait-on... Mais pas vous, dites, pas vous?»

Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque de pitié. Sans même y penser, je pris dans mes bras Marie-Dorothée qui pleurait. Je n'ai pas effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux. Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, la tête me tournait: c'est qu'elle m'avait par mégarde appelé de mon nom tout court, «François»... Je frissonne en évoquant cette minute-là.

Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le palais du Transtévère. J'allais, ivre d'émotion, et comme fou de surprise. Je marchais droit devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe où pour dîner.

Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, en somme, devant la divine marquise Gianelli? Comment me jugeait-elle exactement, moi qui l'avais vue passer une fois, voilà plus de dix ans, dans une sorte de rêve, et qui depuis lors n'avais plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? Est-ce qu'elle avait senti cela? Oui, sans doute. Si fine, elle devinait la parole qu'on réprime, le sentiment dont on se défend; elle lisait le regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? Elle y touchait avec de mystérieuses antennes... Ah! je l'aimais au point que les larmes m'en vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais voulu l'avoir toujours connue, avoir joué avec elle toute enfant, l'entendre familièrement en son logis, la surprendre au matin, le visage endésordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? non pas la surprendre, mais me trouver là, pâlir d'aise en l'approchant à toute minute, en avoir le droit!

Amie intime et compagne d'un poète chargé de gloire, le plus séduisant, quoique le plus ingrat aussi de tous les hommes, elle m'avait cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le plaisir vertigineux de se pencher vers moi, et de m'appeler, pauvre passant que j'étais! Marie-Dorothée Rimbourg...

Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir affirmer que nulle trace de vanité ne m'effleura, mais j'entends la plus chétive de toutes, la plus mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: il m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, marquise Gianelli, c'était un nom, un titre gracieux; mais les noms séduisants foisonnent en Italie, et le marquisat y est une parure pour les jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le chevalier Un Tel», «la comtesse, la marquise Une Telle», de même que l'on dirait: «l'aimable signore», «la charmante, la délicieuse signora X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je aperçu... En revanche, Marie-Dorothée, née Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse de Bonaparte au siège de Toulon, et fleur perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial,Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que ce fût!... Je voudrais croire qu'un reflet de chamarrure ou qu'un écho lointain de fanfare ne m'eussent pas un instant ébloui et charmé.

L'Empereur!... A chacun sa religion: la mienne est parmi les hommes! Ces mots seuls: L'Empereur, le grand Empire français, m'étreignent le cœur, et tout mon être tremble de stupeur si j'imagine seulement le Héros chevauchant, les sourcils joints et le geste irrésistible. Toutefois n'allons pas plus loin: mort le dieu, l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me fâche tant chez autrui. D'où vient alors ce trouble secret dont je me trouvai brusquement saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une goutte du sang Bonaparte lui courait dans les veines? Je ne l'en aimai point davantage, certes. Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» Et j'éprouvais, cette fois, moins de piété que de satisfaction. Y aura-t-il un snob pour me lancer la première pierre?

Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec une hâte fébrile, et me remis en route, mais non plus à l'aventure maintenant. Je savais où trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an que ce bon garçon habitait Rome, il avait contracté envers la solitude une haine d'autant plus vive que les jeunes Romaines lui semblaientplus aimables. Il rendait chaque soir visite à l'une d'elles, dont il était épris. Elle se nommait Battistina, couturière.

—«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»

Et de fait, le geste au moins et la démarche de Battistina avaient de la noblesse. Démarche d'autant plus olympienne que nul soulier n'en corrompait le rythme ni la langueur, Battistina traînant le plus souvent de tristes savates. Geste imposant aussi, bien qu'il brandît parfois les pincettes, non sans d'horribles imprécations. Un grand sujet de dispute entre le peintre et son amie avait trait aux bains: elle prétendait n'en pas prendre, il voulait l'y contraindre, cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait à Luzot de belles injures en italien.

Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait en leur logis. Une humble petite lampe y luttait mal contre le clair de lune éblouissant, versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme par les plus douces soirées d'été, on entendait passer un peuple heureux en bas, dans la rue. Battistina et son ami mangeaient en souriant des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille de capri.

—«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous amène? Donne un verre, Battistina. Monsieur que tu vois est Français: mais il parle italien mieux que moi.

—Ce n'est pas difficile.

—Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé ton avis? Est-ce que je me mêle de juger en fait de robes, moi? Garde donc tes sornettes, ravaudeuse...»

Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon la coutume; mais je coupai court au tapage en questionnant Fernand Luzot dès les premières phrases.

—«La marquise Gianelli? me répondit-il. Elle vous inquiète, à ce que je vois? Mais vous savez, rien à faire: elle est folle de son poète.»

Battistina ne comprenait pas le français. Ayant néanmoins entendu les mots «marquise Gianelli», elle s'écria:

—«C'est la maîtresse du signor Courrière! Tout le monde le sait. Du reste, elle se coiffe mal: elle a l'air d'une noyée.

—Et toi tu ressembles à une vraie sorcière, ma parole! repartit Luzot indigné. Qui t'interroge? Regarde tes mèches de gypsie!...

—Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli.

—Vous m'y verrez.

—Connaissez-vous le colonel, mon cher Luzot?

—Le colonel Gianelli?... Faites-en votre deuil, il ne sera sûrement pas du dîner. Je ne l'ai jamais vu, quant à moi. Mais il y a un portraiten grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère, dans un petit fumoir où personne ne va: c'est un gaillard maigre et blond, à courte moustache. Très Italien du Nord: l'air froid, volontairement froid, autant qu'il y paraisse sur cette horrible croûte. Il s'est bien conduit...

—Des campagnes?

—Il s'est bien conduit dans son ménage. Il a été très discret, et très digne. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'enfants: d'autre part, sa femme tenait tout l'argent de la communauté. Quand il a constaté le règne du poète, il est parti, et maintenant, il vit modestement de sa solde à Turin. D'autres auraient provoqué le séducteur, causé du bruit et des scandales: cette Battistina, tenez, par exemple.

—Qu'est-ce que tu dis?

—Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!... Viens m'embrasser.

—Tu n'as pas tes dames de la société, pour ça?»

Au bout d'un instant, je revins à mon sujet:

—«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli fût une Rimbourg!

—Famille du prince de La Canée, famille plus qu'impériale, mon cher, impériale par choix. La Du Barry était plus vraiment royale, ayant été choisie par le roi en personne, que lareine de France, élue par les ministres. Mais pas de potins.

—La Du Barry ne s'en froissera pas.»

Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir:

—«Ni les aïeux de Mme Gianelli.

—Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa grand'mère, qui naquit d'une façon bien romanesque, paraît-il, dans les anciens États du Pape, à Tivoli.»

Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment l'une des plus proches parentes de l'Empereur eût pu dire avec précision sans doute quel jour et à quelle heure était venue au monde, de père putatif et de mère inconnue, la petite Adélaïde-Clémence-Pauline, qui, plus tard, devint l'épouse légitime et grandement dotée de Tiberge Rimbourg, grand-père de Marie-Dorothée.

Fernand Luzot, songeant—déjà—à de futures commandes et à des portraits bien payés, connaissait à merveille le répertoire mondain de Rome: il put donc me donner aussi force détails touchant les ascendants immédiats de la marquise Gianelli. Son père avait fait dans la banque une puissante fortune. Vers 1895 il était mort, laissant d'abord un fils établi en Russie, puis Marie-Dorothée âgée de quinze ans, et sa veuve Sophie Rimbourg, née Doneff, étrange idole slave chargée de bijoux, anciennecantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille dans l'Europe entière: enfin, l'ayant mariée au marquis Gianelli, cette vieille dame imposante et un peu toquée s'en était allée abriter ses cheveux blancs auprès de son fils aîné Serge Rimbourg, qui vivait patriarcalement en Crimée, au milieu d'une demi-douzaine d'enfants. Un autre frère était mort tout jeune, et Marie-Dorothée détestait Serge, beaucoup plus âgé qu'elle: celui-ci le lui rendait bien.

—«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est un mystère. Mme Gianelli aime à parler des siens. Elle vous racontera sa famille, quand vous voudrez.»

Battistina, cependant, ne se tenait pas de dépit à force d'entendre ainsi ce nom de Gianelli passer et repasser dans notre entretien. Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle s'approcha de nous:

—«La signora est riche, fit-elle d'une voix flatteuse. Elle possède des vingtaines de robes. Si toutefois elle a besoin d'une personne qui taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai bien au Transtévère...»

Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait l'alliance: diplomatie classique. Les grands cabinets de l'Europe n'en ont point d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère M. Crispi.

Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante de lune, je m'accusai désespérément: qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler si librement de Marie-Dorothée devant le peintre et cette fille? Je croyais, la porte fermée, les entendre rire.

—«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement Battistina, sans doute.

Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je demeurai longuement pour écouter un rossignol qui s'égosillait, caché dans un cyprès. Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu chantait ses amours à tue-tête, les criait jusqu'au ciel: et Rome tout entière se taisait, Rome sa complice. Et rien ne me parut plus harmonieux ni plus raisonnable.

On servit des truffes entourées de lardons, et si grosses qu'on les eût prises pour des cailles.

—«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, vous offrir de vrais oiseaux, tirés dans la campagne romaine. Il y en a des milliers, du côté de la mer, et qui sont excellents.

—Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, durant toute une saison, avec mon ami Cyril Durnham, s'écria Maurice Chennevière. Nous habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait les vagues, par le mauvais temps. Autrement, il n'y avait que des mouches, et de sales mouches. Le soir, nous dormions sous des moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique porto et du brandy dans cette ferme: mais il fallait les défendre presque à coups de carabine contre le fermier.»

Le nombre d'aventures par lesquelles avait passé l'élégant Maurice Chennevière était prodigieux. L'on ne comprenait pas comment unhomme d'apparence aussi jeune pouvait avoir déjà tant vécu, si dangereusement, et dans tant de pays divers. Il avait fréquenté des lords et des rajahs, des boïards et des caciques, des émirs et des grands d'Espagne tombés dans la misère, des tyrans nègres et des princes albanais en révolte, le roi des cow-boys et la reine des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu Gustave Aymard et Jules Verne. D'ailleurs une partie de ses voyages se trouvait réelle, et il contait comme personne, imitant avec grâce le bruit du vent sur la pampa, le mouvement de l'aigle qui plane, le geste du gaucho braquant son revolver, l'effroi du malheureux surpris par l'orage au désert. Un vrai compagnon d'Ulysse. Stéphane Courrière l'aimait extrêmement.

Outre ces deux convives, il y avait à dîner chez la marquise Gianelli le jeune peintre Fernand Luzot, M. le professeur Gatti et sa femme, M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse Alessandri, le député Fata et moi-même. Le professeur Gatti était placé en face de la maîtresse de maison, Stéphane Courrière et l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de celle-ci. Fernand Luzot occupait l'un des bouts de la table, et je me trouvais à l'autre, à côté de la terrible Mme Napier.

M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avaitété ministre de l'Agriculture, une fois dans sa vie, et il était tombé en même temps que le cabinet éphémère dont il faisait partie, sans que l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, à sa suffisance ni à son incroyable naïveté. La perte de ce portefeuille le remplissait d'une rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son épouse, cuvait de son côté une haine universelle et multiforme. C'était un couple atroce: mais ils recevaient tout Paris, étant fort riches et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère de cinq filles, d'ailleurs triomphalement mariées, voyait toute la société de Rome défiler dans son salon exigu, chaque semaine. Les détestables dîners de la comtesse Alessandri étaient fort courus, tant celle-ci s'agitait, écrivait, téléphonait, explorait tous les hôtels, avec un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse bonne figure. Pas une vedette ne débarquait à Rome, sans que la comtesse Alessandri ne fît l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on allait chez elle par curiosité, afin de voir entrer les étrangers.

Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très déplacée chez une personne aussi aventureuse que la marquise Gianelli, dans la même salle à manger que cette Alessandri, si bruyante, à son avis, si commune, que ce Gatti, un vrairustre, disait-elle, terrorisant sa pauvre femme, que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule petit Fata, et autres fantoches? Toutefois le sénateur éprouvait une terreur maladive des journaux, et ménageait le poète Stéphane, par crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, directeur tout-puissant dela Journée.

Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, par la suite, cette belle documentation. Un étrange et tout nouveau Luzot paraissait dans le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu débraillé, en manches de chemise et sablant le capri, autant, chez Marie-Dorothée, il m'apparut poli, poncé, un peu froid, l'air anglo-saxon. Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. Nul autre que lui ne peindra officiellement un jour le président de la République: et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.

—«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme a du talent? me demanda Mme Napier en déplissant ses lèvres étroitement serrées.

—Madame, il fera peut-être un jour votre portrait.

—Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais trop peur de m'ennuyer pendant les poses.»

Cependant un précieux vin de Bourgogne paraissait sur la table, et le maître d'hôtel, portant sa bouteille comme un enfant dans son berceaud'osier, murmurait tendrement à l'oreille de chacun: «Chambertin?» Ce qui, prononcé à l'italienne, devenait presque inquiétant. Le député Fata refusa ce breuvage inconnu.

—«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière, vous avez grand tort, monsieur Fata, de mépriser la noblesse. En qualité de démocrate ardent, vous devriez y être sensible, pourtant. Ainsi le veut la tradition de tout bon gouvernement populaire: l'aristocratie en est exclue, mais on l'y vénère d'autant plus. En cette bouteille que l'on vous présente, il y a trente ans de noblesse individuelle, héroïquement gagnée à endurer l'exil au fond d'une triste cave, et combien de générations d'aïeux bourguignons, combien de quartiers!...»

Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il s'agissait d'un bourgogne illustre. Il eut honte de cette ignorance, mais déjà, en orateur habile, il trouvait la parade, et, prêt à la polémique, il combattait.

—«Mon cher maître, fit-il doucement de sa voix la plus captieuse, vous jetez sur toutes choses les couleurs variées de la poésie. Cependant un simple soldat politique, comme moi, ne voit pas si loin: je me suis seulement juré—c'est un vœu, bête comme un vœu!—de ne jamais boire une goutte d'un vin étranger, sauf ceux que l'on récolterait à Trieste, à Nice,en Corse et en Tunisie, quoique ceux-là ne vaillent rien, si même il y en a!... Affaire électorale, vous comprenez, service commandé.

—Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne comtesse Alessandri, vaguement inquiète.

M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme, ayant fait toute sa carrière dans l'horreur du sabre et l'effroi des batailles. En même temps, il crut devoir défendre le pays qu'il représentait officiellement, pour ainsi dire, contre les propos impertinents de ce petit députaillon des Pouilles, annexant ainsi d'un seul coup, avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse et les terres beylicales. Il procéda par voie d'allusion.

—«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront surtout bonnes à Trieste, il me semble.»

La comtesse Alessandri poussa des cris:

—«Ah! charmant! le mot est un régal!

—Il n'est pas absolument urgent, déclara le professeur Gatti, de reprendre Trieste tout de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés à tenir le monde qu'en s'appliquant successivement à une seule chose à la fois, et en l'accomplissant à merveille. L'Italie a hérité de l'antique Rome un sol plein de merveilles: il convient d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou, et de terminer notamment les fouilles palatines. Après il sera temps de songer aux conquêtes.Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait d'abord valoir son bien, avant que d'en acheter d'autres. Mais les jeunes gens sont extraordinaires: ils ne songent qu'à porter des uniformes.

—Il vous en faudrait un, Gatti.

—Je n'en suis point dépourvu, madame, et me mets en tenue pour aller au Quirinal. Pourtant le roi se moque de moi, dès qu'il me voit ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand.

—C'est ridicule», décréta Mme Napier.

Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les uniformes civils, le jugement du roi, ou les vieux majors prussiens? Mme Napier ne savait trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard, au juger, point de doute!

—«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg, dit Maurice Chennevière. L'un de mes amis, qui commandait la place, là-bas, m'a fait dîner avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient trapus, robustes, congestionnés, barbus et magnifiques.

—Comme l'Hercule ivre du musée de Parme, ajouta Fernand Luzot. Burckhardt, dans sonCicerone, constate avec une charmante pudeur que l'Hercule ivre lui semble trahir—ce sont là ses propres mots—une force bien différente de celle qui accomplit les douze travaux. Toutde même il fera bon tirer sur cette truandaille, cet automne, dans les champs de Lorraine.»

Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la guerre, mais il en parlait volontiers, ayant observé qu'une phrase énergique tient parfaitement lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A chaque succès de conversation, le prix de ses toiles futures montait, il le croyait du moins.

Par contre, le sénateur Napier tolérait avec peine ce douloureux sujet d'entretien. Il s'exclama, plein de pitié, que la violence avait fait son temps en Europe, et que l'Allemagne allait incessamment s'entendre avec la France:

—«Et tant mieux, conclut le prophète, car nous ne faisons plus d'enfants. Notre armée fond chaque année. Il n'y aura bientôt plus dans les régiments que les officiers, quatre hommes et la cantinière.

—Ils s'arrangeront! fit gaîment le député des Pouilles. D'ailleurs la qualité seule importe: chaque peuple devrait surveiller étroitement son élevage national, et avoir l'œil sur les bambins. Votre Société d'Encouragement pour l'amélioration de la race chevaline, en France, est admirable. Vous êtes bien ingrats de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce fameux lord Seymour qui la fonda. Il faudrait, à Paris, à Rome, à Madrid, partout, des Sociétésanalogues pour l'amélioration de la race humaine. Les hommes de pur sang seraient sélectionnés par les épreuves publiques, inscrits austud book, et leurs produits élevés aux frais de l'État.

—Alors, adieu l'amour, pour les pauvres athlètes!

—On n'est pas beau pour s'amuser, madame!»

Malingre et chétif, le député avait prononcé ces derniers mots avec une sorte de férocité; mais il la corrigea bien vite par un sourire:

—«Non plus que laid, hélas!»

Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà sérieusement:

—«Avant votre lord Seymour, il y avait eu Lycurgue: il professait déjà les idées de M. Fata, et prétendait créer du pur sang, lui aussi. Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves publiques: il prétendait, dans sonAnacharsis, que, forcés de paraître nus aux yeux des «pelousards», si l'on peut parler ainsi, les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables que possible, et prenaient à l'envi les plus belles attitudes. On obtenait là des chefs de famille excellents, parbleu! Et même Aristote ne voulait pas que l'on admît les artisans comme citoyens, ni pères de citoyens, parce que leur métier sédentaire les empêchait dese développer à souhait. Voilà des éleveurs, au moins, voilà de bons sportsmen, ainsi que vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est une question de savoir si le meilleur modèle humain est celui du Méléagre, plus svelte et léger que trapu, ou celui du Doryphore, beaucoup plus robuste et plus lourd. Sur les frises du palais d'Auguste...

—Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un lutteur!» soupira la comtesse Alexandri. Pour cette bonne dame, un athlète ne pouvait ressembler à un marbre: c'était au contraire un vagabond obèse en maillot troué, qui faisait la quête autour d'un vieux tapis, après avoir soulevé des poids faux.

Stéphane Courrière, tout en roulant dans le sucre des fraises de Chanaan, ne demeura point sans avis touchant l'élevage humain:

—«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone, entendez une femme à épaules larges, à petits seins, aux hanches à peine accusées, genre «merveilleuse» du Directoire, va nous donner de bons joueurs de football. Une Diane, un peu moins solide, fera des cavaliers à fine taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite, à la fois gracile et potelée, du modèle aimé sous le Second Empire, produira des jeunes premiers pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée. Ceux-ci seront plus appréciés sans doute...

—Non!...» répondit Marie-Dorothée.

Or notez que, depuis le début de cette controverse, la marquise Gianelli n'avait soufflé mot: elle n'entendait même pas, eût-il semblé. Elle surveillait le service, observait si les roses, disposées en bouquets plats et en guirlandes sur la nappe, ne s'effeuillaient pas trop vite, si les fruits qui s'y entremêlaient avec art pourraient être aisément enlevés et offerts; si les vins et les plats passaient à souhait, si chacun était bien servi. Une bonne hôtesse se pique de tout voir, et prévoir... Et puis, voici que soudain elle répliquait dans la conversation, et avec quelle netteté, quelle compétence inattendue!

—«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers que vous dites ne remporteront nullement un tel succès, du moins auprès des femmes qui savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, des idées qui datent de Capoul: croyez-vous qu'elles durent toujours? Une artiste, une dilettante est plus difficile: il nous faut le modèle, pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite, ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force extrême et grande sveltesse, enfin. Puis la tête petite et les cheveux plantés bas: un Lysippe...»

Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa plus de décocher des méchancetés.

Quant à moi, rentré le soir en ma chambre d'hôtel, je m'examinai dans la glace: mon visagedur n'était certes pas régulier, et ne pouvait séduire. Mais j'avais le crâne plus petit que vaste, les cheveux plantés non loin des sourcils, les muscles en relief, la taille... Eh! de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée discernait donc la ligne sous l'habit? C'était pour cela que je lui plaisais, à cette raffinée? Alors, elle m'avait en vérité jugé, ou plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au marché? Je me rappelai, non sans plaisir, ce regard étrangement scrutateur et attentif que j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois depuis, attaché sur ma personne...

La fatuité d'un homme est prompte autant que sournoise.

Combien j'aime les romans mondains! Non pas ceux que j'ai vus, mais ceux que composent d'habiles et charmants écrivains. Ce sont nos Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent dans l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: mes héros sont riches et ne font rien: il est bien trop adroit. Toutefois on devine que toute une foule de valets de chambre, d'intendants et de fournisseurs empressés gravite et bourdonne autour de ces personnages, qui ne se quittent qu'à leur heure, afin de se retrouver presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses ont vite fait de les déposer sur tous les points du XVIearrondissement, et jusqu'au fond de nos plus lointaines provinces.

Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité, l'étrange et rugueuse vérité. Il y a une question d'argent. J'aimais avec passion Marie-Dorothée. Je l'aimais à la façon éperdue d'un petit commis de Quimper ou de Béthune dévorant des yeux, sur le mail, la diva en tournée...Je me sentais plus familier, toutefois, puisqu'elle me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... Est-ce qu'elle n'avait pas indiqué, et même assez brutalement... non, un peu nettement, sans plus... ou plutôt non, avec cette désinvolture de reine, cette liberté d'esprit bien compréhensible... enfin est-ce qu'elle ne tolérait pas que je fusse très assidu auprès d'elle? Mais Courrière, l'odieux et délicieux arbitre des élégances choisies, le maître que servait Marie-Dorothée avec tant de ferveur? Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle avait un corps, elle voulait peut-être d'autres caresses, qui sait?... Seulement...

Seulement mon mince carnet de chèques se trouvait épuisé. En outre, j'étais fonctionnaire. Une mission officielle m'avait d'abord conduit à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un peu en fraude. Une prolongation de congé m'avait permis de demeurer encore huit jours supplémentaires: mais c'en était fait des vacances, présentement. Il me fallait retourner à mes arbres, à mes forêts, à mes gardes. Cent affaires insignifiantes, néanmoins urgentes, me rappelaient: une montagne de papiers devait s'élever peu à peu sur mon bureau, mon atroce bureau, ma table de travail, et par là de torture. Car surveiller la vie puissante de mes bois, leurimposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche ne me semblait plus douce ni plus auguste: mais correspondre avec des importuns, mais avoir à trancher toutes sortes de niais litiges!... Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, sinon l'ombrageuse susceptibilité d'un scribe? Tout cela m'attendait là-bas, dans le Nord, dans mon pays: impossible de différer, maintenant.

—«Si, si fait, je dois absolument partir, dis-je à Marie-Dorothée.

—Vous ne viendrez même pas demain goûter dans les jardins de la villa d'Este? J'en ai la permission. L'on dresse une table dans ce grand bosquet à droite, vous savez? Les aiguières de cristal, les coupes, les fruits, le linge frais, imaginez cela qui se détache sur le feuillage sombre, c'est très joli.

—Certainement! Et encore vous ne dites pas tout. Vous ne dites pas que vous aurez fait auparavant quelque étonnante promenade en automobile à travers la campagne romaine, entre des aqueducs ruinés et des monuments écroulés parmi les herbes...»

Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: elle avait compris aussitôt où j'en voulais venir, et elle modula véritablement ses réponses comme les versets d'une cantilène. Jepense qu'elle s'est bien jouée de moi durant un instant:

—«Oui, donc, mon cher, nous irons nous promener avant de goûter. Nous passerons par la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de cyprès, le bizarre jardin sauvage...

—La vallée de Tempé...

—Nous nous assiérons à Canope, au beau milieu des folles avoines...

—Et vos invités ajouteront à la saveur du paysage par leurs propos à la fois érudits et ingénieux... Car c'est ainsi qu'on goûte l'Italie, depuis M. Renan et Anatole France...

—Je crois bien! Et quels invités je vais avoir!...

—Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques: un vieil épigraphiste disert, probablement, et un jeune membre de l'École de Rome, pour lui donner la réplique; puis, par contraste, un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs, et quelque prince romain au nom harmonieux; en outre, deux ou trois jolies femmes qui, buvant l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour comparé...

—Cher!... et vous oubliez donc le meilleur: le monsignore indispensable?...

—Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même...

—Stéphane?

—Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer si familièrement.

—Vous pensez qu'il viendra?

—Mais sans doute.»

Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de Marie-Dorothée. Elle me répondit doucement:

—«Vous teniez donc à me citer Stéphane. Eh bien, il n'est pas du tout sûr qu'il vienne: au contraire, même, vu que la Clarke reçoit.

—La Clarke?

—Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui avait épousé morganatiquement l'infant Philippe, avant que le moribond ne succombât à la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke, enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême et son gracieux mariage...

—Mais quelle colère!

—Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez, sait à peine lire. Est-ce que je crains cette Barbare, qui fait semblant de dire son chapelet toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la cour d'Espagne, et qui récolte les gens de lettres afin d'avoir un salon à Paris? Est-ce qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce qu'elle entend seulement, quand il lui parle? Mais elle applaudit; elle tient à le montrer chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je ne suis pas conviée, vous le supposez bien.

—Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous fuyez M. Courrière?

—Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai ni l'envie, ni le droit. Je vous ai déjà dit que je suis la servante de sa gloire et l'esclave de son génie... Seulement, quand une peine un peu plus sensible m'arrive, je cherche à moins y songer, je vais ailleurs, s'il m'est possible. Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?... Avouez-le maintenant, donc, je vous prie...»

Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum noyait la pièce. C'était la fin d'une ardente après-midi: l'on voyait par la fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir, comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante, ayant brûlé tout le jour. Marie-Dorothée me fixait de ses yeux d'aigue-marine, et ses gestes avaient repris leur ballet lent et fascinant... O paix délicieuse des palais romains, si vastes, au seuil desquels tous les bruits s'évanouissent!

—«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite votre amitié. Mais c'est par égoïsme, oui, je vous le dis, c'est par pur égoïsme. Vous m'êtes très utile: vous... comment dire?... vous prenez le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre: j'aime cela. Quand le maréchal Rimbourg donnait des ordres, il devait les formuleret les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis le monde, derrière l'Empereur. Mais ma mère vénérable... ah! si vous la voyiez jamais: c'est elle qui suit des allées en huit et en zigzags pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance dans un vrai labyrinthe, à côté d'elle: un labyrinthe somptueux, du reste, et plein de fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves, la confusion, le trouble, les brumes et la tempête, nous appelons cela lesoumbour, en russe... Or, vous me tirez dusoumbour, quand je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute votre parole bien articulée, sans hésitation ni coquetteries. Qu'on ait l'air de connaître très exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera, j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon athlète, ça aussi, François, j'aime... Moi, malgré lesoumbour, je définis très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas toujours la même chose... Vous êtes un homme.»

Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui que l'on n'aura pas avec des louanges aussi élémentaires—voire avec des mensonges si effrontés. Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce qu'elle pense, avec une impudeur d'Amazone!... C'est très hardi: c'est bien d'elle...» Et je souriais du fond des yeux, sous mon front sévère. Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille.

—«Alors, François, vous goûterez avec moi, demain, à la villa d'Este?»

Sans répondre absolument, je lui demandai:

—«Comment vous nomment donc ceux qui sont très... sans façon avec vous? Marie-Dorothée? Non: cérémonieux et trop long...»

Amusée, elle m'a dit:

—«Mais, donc, le maître vous hante, cher?... Allons, sachez qu'il m'a donné tour à tour les noms de ses héroïnes. Je fus Florise et Dorimène, Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga, Martine, Isabelle, et même Bérénice... Dorothée, c'est un peu slave, un peusoumbour, n'est-ce pas? Marie, voilà mon nom français. Demain, vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa, Marie d'Este...

—Marie tout court.

—Si vous voulez.»

Je ne promis point de venir, quand je la quittai, sur ces derniers mots. Cependant, j'avais cédé, je restais encore. Allais-je lui obéir sans trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais aux exilés, j'évoquai le mélancolique M. de Galandot, le triste Du Bellay:


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