Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...
Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma pauvre maison» me furent cruellement rappelés, quand je rentrai à mon hôtel. Une lettred'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite Hélène toussait, elle était assez souffrante, Yvonne s'inquiétait, et me mandait à Chantilly.
Une courte lettre d'excuse à la marquise Gianelli, et le lendemain matin, j'étais parti.
Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore? Quiconque lira ces pages me fera bien l'honneur de croire que je n'ai pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile coup de théâtre. Pense-t-on que je vais mettre en scène l'histoire de ma vie, ainsi qu'une grosse comédie?
Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait endormi Marie-Dorothée, depuis plus de trois semaines, était tel que je n'avais pas seulement songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si elle eût été quelque cousine lointaine ou une amie en voyage. Non que je ne l'aimasse beaucoup, et même avec tendresse: mais quoi! ferait-on grand état d'une figurante, vêtue de simple laine, dans le cortège de la reine Cléopâtre? Ainsi m'apparaissait Yvonne. On répondra que la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière baissée se cache un regard peut-être divin. Ah! certes, j'en conviens: cependantla fille de Ptolémée est là, dans la première barque, et chacun demeure muet d'amour sur la rive, quand elle a passé, sans même entendre les cithares, ni prendre garde aux fleurs tombées des galères et fuyant au fil de l'eau. J'avais oublié Yvonne tout à fait.
Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. J'emportais dans mon nécessaire de voyage son portrait, et toute la douceur du monde me semblait groupée comme un bouquet autour de ce visage en miniature qui me regardait gravement, au fond de son cadre de cuir. Hélène était un bébé sage et pensif, qui riait déjà délicatement, comme sa mère. Rien qu'à évoquer cette minuscule figure aux yeux surpris, ce bout d'être si fragile et si confiant, je m'épanouissais d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se faisaient plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient pieusement: je berçais ma fille en souvenir, je la portais. Je l'adorais.
Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute petite chose qui ne parlait pas encore. Hélène avait seize mois. Il n'y a guère de degrés, mais il y a des époques dans l'affection d'un père, et si mon cœur battait à l'unisson quand je sentais vivre contre ma poitrine mon enfant merveilleuse, mon esprit par contre attendait, paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! Hélène comprenait et sentait déjà tant denuances!... Cependant je savais bien que le miracle commençait à peine. Plus tard, elle serait une fillette attentive, elle questionnerait sans cesse; puis une jeune demoiselle secrète et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin une femme ironique et généreuse tout à la fois. Seulement le moment n'était pas encore venu: patience. Sa mère lui suffisait bien, pour l'instant, à cette petite. Je l'aimais fortement, profondément, mais sans me presser, tout homme entendra cette distinction-là. Si Hélène eût été un garçon, peut-être me fussé-je montré plus impatient... Peut-être.
Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle aucun souci réel. La petite toussait, avait éprouvé quelque malaise, mais voilà tout. Le médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de là: et je suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, alors que les Apennins rouges et décharnés, et vers le soir des plaines charmantes s'enchâssaient tour à tour dans la fenêtre du wagon.
Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un fils! Quel chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! Une fille échappe beaucoup à son père. Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais pas, tu ne nous connais pas, tu n'es pas une femme...» A mon garçon, au contraire, j'eusse déclaré sans crainte: «Écoute, mon petit, j'ai passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril.moi, tout comme toi. Tu suis mes étapes, car j'ai voyagé longuement dans la vie: j'ai vu, j'étais là, telle chose m'advint.»
J'aurais mené mon fils en Italie, chaque année. Il fût venu s'émouvoir à Venise d'abord et sur les lacs, jeune Fortunio non hors de pages encore, et tout écumant de romantisme. Puis, mon bachelier eût pris ensuite le chemin de Florence et de Rome; il eût disserté avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de l'art, en découvrant Taine et Bourget, etle Lys rouge, et d'Annunzio: autant de Jules Verne pour les raffinés de dix-sept ans. Avec quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer un beau matin, non sans une assurance à mériter des calottes: «Ce qui me fatigue chez Renan, mon cher papa... En quoi je trouve Barrès naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... Enfin, mon béjaune fût retourné, certain automne, en quelque petite ville autour de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette fois. Après quoi il m'eût parlé de Stendhal et des femmes avec un air capable: de «notre» Stendhal... Et en même temps, voici que le gamin me faisait des dettes, ayant perdu aux courses son louis de semaine...
Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, d'ailleurs, montant à cheval comme il montait... Le joli, le hardi cavalier! Quel cœur,quelle ardeur devant les rivières et les haies!... Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant son Horace à livre ouvert avec cela, et prompt à froncer le sourcil, gai, solide, jeune enfin, glorieusement jeune!...
Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou au football près, ma petite Hélène pouvait atteindre à ces mêmes vertus. Cependant, une femme... plus tard... sait-on bien ce qui se passe en ces têtes étranges?... Marie-Dorothée, par exemple.
Le train roulait, roulait toujours. La nuit tombait quand il entra en Lombardie...
Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût mobilisé, et que je fusse ainsi parti soudain pour l'aventure prévue, mais vague et terrible du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments qui m'étreignaient le cœur durant tout ce voyage: qu'allais-je trouver là-bas? En revanche, que laissais-je derrière moi, sinon l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, l'amour, Marie-Dorothée: ma chère Marie... Rien ne m'assurait que je dusse jamais la revoir. Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des larmes cuisantes me montaient aux yeux.
Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. Je me suis conduit en bon soldat.
Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression qu'il se passait quelque chose de mauvais. Yvonne ne m'attendait pas à la gare. A la porte de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion m'accueillirent avec une cordialité sauvage, mais personne non plus n'était là, sinon Victor, mon domestique. Il souriait largement.
—«Tout va bien, Victor?
—Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus mal.»
Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante des phrases pour le pessimiste Victor. Néanmoins il était singulier que nul ne mît seulement le nez à la fenêtre.
Très troublé, je montai d'un trait à la chambre d'Hélène. Sur le palier, la nourrice me pria de me taire: l'enfant dormait. Or elle était étrange, ma petite fille, couchée sur le dos, rouge, fiévreuse, respirant rapidement et avec peine, les ailes du nez battantes... A cet instant, Yvonne entra à son tour, un doigt sur sa bouche: elle me fit signe de la suivre sans bruit.
—«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?... Comment va-t-elle?»
Ma femme posa sur moi un instant, un court instant, ses yeux mordorés, perspicaces et comme découragés de tout, à force d'examiner tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il, durant un dixième de seconde, et dit d'une voix froide, oui, positivement froide:
—«Pneumonie.
—Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?»
C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine... Condamnée.» La chambre avait vacillé à ma vue: et davantage encore à cause de ce ton précis et calme... Terrible nature d'Yvonne! Elle se montrait le plus souvent, de la sorte, glaciale à vous tuer: puis, soudain, on ne savait quoi passait en elle, montant du cœur, la brisait net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment même, à éclater en sanglots!... Voici que la pauvre pleurait maintenant, pleurait sans fin contre mon épaule, exhalant enfin son atroce angoisse, contenue depuis la veille. Et je l'écoutais, fou de chagrin, non moins que de terreur!...
Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué à un bébé si tendre, qu'un rien fane et plie!... Le médecin avait prononcé ce redoutable diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était montrée frissonnante et claquant des dents,prise d'un point de côté, et son délicat visage empourpré à chaque instant par une toux pénible.
—«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne... Tu lui parleras.»
Sur quoi elle ajouta:
—«Je vais voir si elle s'éveille.
—Yvonne... mon pauvre petit... écoute... nous avons du chagrin... Tu pleures: moi aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là. Quand tu souffres, viens me le dire: je voudrais tant être ton grand et seul ami... Je ferai du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer, maintenant, près d'Hélène?»
J'étais si haletant, si douloureusement et profondément ému, qu'Yvonne se sentit touchée peut-être au tréfonds de l'âme. Elle me donna en cette minute tout son cœur martyrisé, je le crois, elle me prit et m'étreignit la main. Cependant, comme j'allais serrer contre moi ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait tout bas une ardente prière... Hélas! nous n'étions déjà plus ensemble.
Quand le médecin revint, je l'interrogeai seul, d'homme à homme.
—«C'est grave, docteur?
—Je souhaite que non. La pneumonie apparaît assez violente et bien caractérisée. Cependant,ne vous tourmentez pas trop: chez un enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours, se termine brusquement, comme elle est venue. Il est probable que d'ici sept ou huit jours, la fièvre tombera tout à coup, et la convalescence commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à continuer les bains, la potion pour le cœur...
—Mais enfin comment cette abominable maladie a-t-elle pu naître aussi vite? Est-ce que la petite était souffrante depuis quelque temps déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement. On n'a pas bien agi, docteur: me laisser tout ignorer, à moi qui voyageais, confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins nulle imprudence commise? Avouez-le-moi sans réserve.
—Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme. Voyez-vous, je comprends trop votre chagrin, toutefois il ne faut accuser personne. L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle a toussé.
—Ça, je l'ai su.
—Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est déclarée soudain hier, point de côté, grosse fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il n'y a pas lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son cours normal.»
Quelques phrases encore, et le médecin se retira.
... Et le médecin se retira.
J'entendrai toujours son automobile démarrer dans la rue... «La maladie, avait-il déclaré, suit son cours normal...»
Impitoyables formules des médecins! Quoi! Qu'est-ce que signifient ces mots-là, pour un père qui tremble: «Son cours normal...»? Cela veut dire aussi bien que la crise mènera normalement et sans ombre d'accident le malade à la mort. Pourquoi non?
N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept mois, retentir ces mêmes paroles à mon oreille alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je mille ans, que je me rappellerais cette horrible scène. Depuis que notre petite avait vu le jour, Yvonne s'était sentie souffrante: elle ne pouvait rester longtemps debout, éprouvait des douleurs, marchait avec peine, redoutait les secousses des voitures. Des troubles extrêmement pénibles la tourmentaient, des névralgies affreuses, et surtout une irritabilité incroyable, une tristesseinouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez une femme aussi secrète et impassible, en apparence du moins.
Un jour—nous étions alors à Lyons-la-Forêt—Victor arriva, un peu solennel, à la mairie, où je me trouvais pour quelque affaire:
—«Pardon... Mais que Monsieur revienne tout de suite à la maison.
—Qu'est-ce qu'il y a, Victor?
—Madame est malade.
—Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un accident? Mon Dieu!...
—Non, non, que Monsieur se dépêche.»
J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur son lit, blanche comme les draps. Si elle n'eût parlé presque aussitôt, je l'eusse crue morte. Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce n'était plus qu'un gémissement, atroce à entendre, un souffle:
—«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.»
Grâce au plus grand effort peut-être de toute ma vie, je me suis contraint à sourire, coûte que coûte, et m'approchai en tâchant de plaisanter. Je l'ai embrassée, j'ai dit:
—«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais c'est un malaise, il passera... Le médecin va calmer ça, allons!... Demain, ou après-demain, il n'y paraîtra plus.»
Or le médecin s'est présenté dans l'instantmême. Moins d'une heure après, il me prenait à part:
—«Monsieur, nous nous trouvons devant une menace pressante de péritonite. Le péril n'est sans doute pas immédiat, mais en tout cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord de la métrite infectieuse puerpérale, devenue chronique, et pour laquelle je me suis inquiété déjà souvent. Puis la maladie, comme je le prévoyais, a suivi son cours normal, et nous avons rencontré cette double salpingo-ovarite, également chronique: en voici une poussée particulièrement aiguë, et non sans quelque danger très sérieux, à moins que nous ne nous résolvions à une intervention chirurgicale, qui me paraît indispensable. Je vous demanderai une consultation...»
Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants consultés, le lendemain, tandis qu'Yvonne reposait, un peu plus calme déjà.
—«Et à la suite de l'intervention? demandai-je aux docteurs.
—Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence, puis guérison.»
Cependant, le plus considérable et, si l'on peut dire, le plus «gradé» des médecins devait me prévenir:
—«Votre bébé se trouve heureusement en un parfait état de santé. C'est un grand bonheurpour vous d'avoir vu naître cette charmante et vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne saurait se reproduire après l'opération inévitable, dont nous devons décider au plus vite, je vous le répète avec l'assentiment de ces messieurs... l'opération inévitable.
—Ah! docteur... ma pauvre femme... si je vous comprends bien... ne pourra donc plus être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien cela que vous me dites?
—Oui, malheureusement, monsieur.»
Ces paroles m'avaient atterré. Une grande part de l'avenir s'écroulait là, d'un coup, comme un palais splendide qui, brusquement, se fût à demi effondré sous mes yeux!
Sans doute, un instant après je ne songeai plus qu'à Yvonne en perdition si le chirurgien tardait seulement. Et sans doute aussi l'opération réussit à merveille, et moins de cinq semaines après, ma femme souriante s'asseyait devant sa fenêtre ouverte au bon soleil: si bien que je ne tardai pas à l'emmener, à l'installer à Chantilly, où m'appelait mon nouveau poste... Mais pouvais-je tout bas m'empêcher de penser que jamais, jamais plus nous ne reverrions à la maison un second être fragile aux yeux étonnés, pareils à ceux de notre petite Hélène, et qu'Yvonne était en somme estropiée, oui, estropiée...
Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, la douloureuse et silencieuse mère. Mais il n'en paraissait rien, ou guère. Elle se contentait de reporter sur sa fille—sa fille unique—une tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, plus attentive, plus frémissante!
Et maintenant...
Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La maladie suivait son cours normal... Dans sept ou huit jours...»
Après la mort affreuse de notre pauvre petite Hélène, Yvonne fut très malade durant deux ou trois semaines. Elle avait failli se briser de douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, vieilli, découragé de tout, je dus la conduire en Bretagne, auprès de son père, pour sa convalescence—si l'on peut ainsi nommer l'espèce de prostration où vécut Yvonne pendant quelque temps. Elle mangeait, respirait, répondait si on lui parlait: mais elle ne paraissait pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait l'air de se trouver à peine dans le lieu où elle était cependant: il semblait qu'on l'aperçût à travers un voile. La catastrophe atroce avait éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle qui fait la vie.
Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et cette anxiété venait se joindre à mon horrible peine. Certains n'ont pas craint d'écrire qu'à deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement,si l'on en traitait ensemble, ainsi qu'on fait du désespoir des autres, sujet de commisération et de conversation. Mais loin d'agir ainsi, l'on craint la moindre dissonance, et jusqu'au plus léger défaut de douceur: si bien que l'on se tait en se regardant souffrir. L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... Mon ami...» Des mots trop courts, trop pauvres, qui ne disent presque rien, et qui font éclater en larmes... pas assez fort.
Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile de partager une joie, tant je sentais de réflexions, de commentaires, d'arrière-pensées peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui s'empressaient sous son front, comme les abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de vouloir s'approcher seulement de sa tristesse! Elle me faisait peur, en vérité, elle m'imposait, cette femme douloureuse et muette. Je la voyais déchirée, et je l'embrassais alors pieusement, de toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé: «Qu'est-ce qui te fait le plus de peine?...» Elle m'eût regardé de ses yeux châtains, sans répondre. Et surtout, Yvonne ne m'eût jamais posé aucune question pareille, elle! A vouloir violer ce cœur si délicat, on eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié gêne, moitié crainte, je me réservais.
Mais il m'en coûtait!
Quand Yvonne avait commencé à manger un peu, à pouvoir supporter la vue du jour, un bruit dans la rue, ma présence même—Dieu! je conserverai toute ma vie l'impression de sa chère main brûlante, à mon retour du cimetière, tandis que son visage en pleurs se détournait sur l'oreiller, pour ne plus me voir, pour ne plus voir personne, ni rien—quand il avait été possible enfin qu'on la descendît au jardin, sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit:
—«Il faudrait l'envoyer auprès de son père, en Bretagne. L'air de la mer lui ferait du bien. Et puis elle le souhaite.
—Elle veut aller chez M. Leguel?
—Oui... autant que la pauvre peut avoir envie de quelque chose... Je crois qu'elle aimerait se rendre à Quiberon.
—Elle vous l'a dit?
—Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la.
—Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je lui proposerai moi-même de partir, de faire un séjour là-bas. De cette manière, il lui paraîtra que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire... Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse.
—Quoi donc?»
Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier à cause de sa laideur. C'était une cousine éloignée d'Yvonne, une modeste et sainte femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ansformait l'ardent dessein d'entrer au couvent, mais n'avait encore pu en trouver le temps, parce qu'elle soignait les malades. Elle avait le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant pauvre, elle s'était décidée à devenir effectivement garde-malade professionnelle. Nul doute qu'elle n'y gagnât sa vie, car son expérience était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait, la vénérait presque. Je lui gardais, quant à moi, toute gratitude pour les précautions admirables dont elle avait entouré ma femme opérée, puis ma petite fille, et puis Yvonne encore, hélas! Cependant il y avait en elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte légère en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt de ce que je m'habituais mal à la traiter tantôt comme la garde, tantôt ainsi que la cousine d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle par sa disgrâce physique, cette grosse fille, dont je ne saurais aujourd'hui encore dire si elle a trente-cinq ou cinquante-cinq ans. Bien que doux et favorable, son rire la défigurait.
Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait assez. Yvonne à Quiberon, chez M. Leguel? Mais mon beau-père n'était certainement pas capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne pouvait toucher à une plaie avec ses gros doigts... J'essayai de l'indiquer à Thérèse, en termes convenables.
—«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle. Le climat de l'océan vaudra mieux pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup son père.
—Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse, je veux ce qu'Yvonne veut, naturellement. Cependant M. Leguel ne cesse de courir entre Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et Belle-Ile. Il ne parle qu'hôtels, villas, exploitations de plages, casinos et lignes de bateaux. Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries. Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?... D'autre part, il ne m'est plus possible de quitter Chantilly, sinon pour quelques jours à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté cette année.
—J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention que j'y aille... si vous voulez.
—Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne Thérèse.
—Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai. Je lui occuperai son temps, un petit mois.
—Sans doute... Toutefois mon beau-père est bien agité, et non moins bavard, hein? Enfin, si elle a besoin de tapage...
—Le bruit distrait.
—C'est vrai, après tout.
—D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve heureusement quelques consolations dans sa grande piété.
—Oui.
—Le ciel n'abandonne jamais entièrement ceux qui se remettent à lui. Yvonne est de ceux-là. Ayons confiance.
—Certes.»
Je vis Yvonne après cet entretien:
—«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui dis-je. Me voilà prisonnier. Je ne puis aller où je veux.»
Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses:
—«Qui te retient?
—Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que de ne pas voyager avec toi. J'aimerais te conduire à la mer, tiens, en Bretagne... Une idée! Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai t'y reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait probablement bien volontiers: demandons-le-lui. Cela va?»
Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la villa de son terrible père, qui était l'un de ces fâcheux à rude franchise, toujours étonnés de leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop de ces gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur sur la main», mais vous assomment avec cette main fermée comme un poing. Des sots. Le belexploit que de se dire un incorruptible, quand un rien de bonté vaudrait tellement mieux!
Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. Néanmoins il s'intéressait à de petites affaires, ayant placé quelques sous dans les hôtels de la côte, ayant commandité pour sa mince part les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. Ces humbles affaires lui emplissaient le cerveau de projets et de fumées... Toute l'année, il habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il possédait une villa, retentissait l'été du vacarme que causaient sa voix, ses opinions, ses combinaisons financières, sa cordialité importune.
Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:
—«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! Nous te ferons passer ça, ici.»
Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, c'était son père, et je n'avais qu'à me tenir coi, comme à sembler l'aimer aussi.
Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie de Thérèse Gervonier et de moi. Je les installai toutes deux à Quiberon, chez M. Leguel. Vers la mi-septembre, je retournai les chercher.
—«La chère petite fait un tour le long de la grève... Comme elle sera contente!» s'écria Thérèse Gervonier, qui battait des cartes devant la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que M. Leguel se trouvait absent depuis deux jours:il était tellement dommage que je fusse ainsi arrivé à l'improviste!
L'automne venait de naître tout doucement: la mer se plaignait à mi-voix, attristée par la chute du jour et la pluie prochaine. J'aperçus bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée dans son voile noir.
—«Ah! fit-elle... François!»
Et elle tomba dans mes bras. Un instant après elle remuait les lèvres: sa prière... Cette âme charmante remerciait Dieu de toute chère émotion, sans lui reprocher jamais les pires.
Nous tenant par le bras, nous allâmes nous promener assez loin. Au delà des villas, à Quiberon, il est une petite plage entièrement déserte. L'on s'y croirait au commencement du monde: rien que les dunes, les roches, le sable vierge, des coquilles légères, la mer qui se roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel, vole en silence, va, vient, vire, s'ébat: elle est chez elle.
Nous nous sommes assis longtemps sur cette grève où montait la nuit. Les galères d'Ulysse n'allaient-elles point doubler le cap, et jeter l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement, délicieusement. Je lui dis que Chantilly me semblait bien vide, que peut-être maintenant fallait-il rentrer, que le feuillage se rouillait,que c'était déjà la saison des feux de fagots dans la cheminée, des brumes en forêt...
—«Nous partirons demain, si tu veux» murmura Yvonne.
Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant mes yeux, ainsi qu'elle-même à coup sûr le faisait en cette minute, la chambre close, la chambre muette où notre petite Hélène n'était plus.
—«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans lever la tête.
A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où: le son lointain s'émietta sur la plage comme du cristal fragile et fin. Yvonne se leva soudain:
—«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un instant à l'église.»
Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre blessée, quand nous approchâmes du seuil où l'attendait l'affreux souvenir, à Chantilly. Elle me serra les doigts dans sa main tremblante:
—«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends un peu! Je ne peux pas... Il faut qu'avant j'aille prier... Mon Dieu, quelle tristesse! Attends encore, François...»
La voiture passa notre porte, et je la regardai, fou d'émotion, qui pénétrait courbée dans l'église, suivie par Thérèse Gervonier.
Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, quoi de plus naturel? Yvonne entrait à l'église. Sa cousine, sa garde, dont la dévotion était sincère et même touchante, y pénétrait derrière elle, il n'y avait rien de si simple.
Bien entendu.
Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir Yvonne suivie sans cesse par une cousine, une tante, une marraine, une parente amie? Suivie ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée, environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale plus unie que la famille Leguel-Quériou. Souvent on rencontre, sur les chemins menant aux villages, des jeunes filles qui vont par groupes: elles se donnent parfois le bras, et si la soirée est belle, il arrive qu'elles chantent. Joignez à cela quelque joli tournant de route, un parfum qui passe. J'avais aperçu de la sorte Yvonne pour la première fois au bord de la forêt de Lyons, par un tendre jour d'été:quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes les cinq chantaient sous la feuillée.
A vrai dire, c'étaitla Valse bleueque ces demoiselles fredonnaient. Et puis, elles étaient bel et bien en contravention, vu qu'ayant entrepris de boire du thé, elles venaient de couper effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient à y mettre l'allumette, afin de faire bouillir leur eau.
—«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler la forêt!»
Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec ses paupières baissées, était celle qui se nommait Yvonne, je l'ai su depuis. Bientôt les parents survenaient, ainsi que l'institutrice, portant la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: tout uncamping. Je me nommai, l'on s'expliqua, bref tout fut arrangé, et l'on me corrompit pour un verre de porto.
Verre deux fois savoureux, qui me permit une visite de remerciement au logis des cousines, près de Gournay. Yvonne Leguel se trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse. J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de perdre sa mère, deux ans auparavant: et depuis, elle vivait chez les Quériou innombrables, ses parents maternels, ou confiée aux bons soins d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son père voyageait sans cesse, pour ses affaires...De quel ton effrayant M. Leguel ne prononçait-il pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!
D'autres se fussent découragés, peut-être, à voir celle qu'ils aimaient toujours défendue par une file d'amies intimes ou quelque ligne serrée de parentes à la mode de Bretagne. Cependant j'y trouvai du charme, au contraire: aucune coquetterie, ici, je ne fais pas figure de Valmont, mais il est dans la nature des hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. Un simple veneur, au bois, aime à séparer d'une troupe d'animaux—il dit «d'une harde»—le gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, et comme un innocent hobereau bien plutôt qu'à la manière de Lauzun, à «déharder» Yvonne.
Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces chromos charmants, où l'on voit des fillettes de Hollande faire la chaîne au pied d'un moulin? Il y eut peut-être aussi la complicité d'un imagier plein de grâce, Maurice Boutet de Monvel, qui avait charmé ma prime jeunesse avec ses petites personnes rangées en flûte de Pan sur les pages d'album... Et qui sait, si ce ne fut même à cause desgirls, mais oui, des simplesgirlsde music-hall? Je me trouvais au collège quand j'aperçus les premières: c'était alors une grande nouveauté. Il me semblaque les Grâces elles-mêmes m'apparaissaient, les Six Grâces, les Douze Grâces, les Grâces sans nombre!... Il n'est encore qu'un souvenir d'enfance, si modeste qu'il semble, pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je la voyais en rêve tourbillonner dans une ronde sans fin, exquise qu'elle était parmi ses compagnes inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais le désir d'embrasser la plus belle, comme dans la chanson. Je me résolus à demander sa main.
—«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, bien sincèrement horreur de l'Opéra-Comique, et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas davantage les concerts, où l'on entend une musique très difficile à écouter pour un simple forestier comme moi. Le Théâtre-Français m'ennuie tout autant, avec ses comédiens considérables.
—Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez pas ces concerts, cet Opéra-Comique, et ce Théâtre-Français.
—Dites que vous m'y rencontrez toujours, mademoiselle.
—En effet.
—Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin de vous demander chaque dimanche où vous comptez aller, avec vos tantes ou vos cousines,au cours de la semaine. Et ces jours-là, je roule sur la ligne de l'Ouest, dans le train qui mène de Lyons à Paris, puis y ramène, hélas!... Oui, hélas! parce que je suis très malheureux, quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que je vous aime, et parce que... si vous voulez...»
Elle voulut bien, et je priai mon parrain, Auguste Simonin, de venir à Paris afin de voir M. Leguel, entre deux trains, puisque cet homme affairé se trouvait toujours en route. Ma seule surprise fut que le soir où j'appris à Yvonne que je l'aimais, ainsi que cet autre soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui donnai le premier baiser, elle détourna les yeux.
—«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»
Elle se tut un instant, puis me répondit en souriant:
—«Mais depuis le jour du thé, en forêt de Lyons, je pense à vous. Je vous attendais.»
Plus tard, je murmurai:
—«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...»
Elle devint glaciale encore, durant un moment... Ah! pauvre petite, c'est qu'elle adressait une action de grâces, je l'ai compris par la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme qui prie tout bas inspire d'abord du respect.
Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je n'étais pas bien riche, Yvonne non plus: nosdots unies firent néanmoins une petite somme qui nous permettait la vie paisible. Cependant mon titre officiel surtout enchantait mon futur beau-père: je l'eusse très vivement contrarié en paraissant à l'église, le jour du mariage, sans être revêtu de mon uniforme vert.
—«Ce serait grand dommage, mon cher François, faisait-il, vous qui avez une taille d'officier de cavalerie!»
Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon enfant, qui sautez si bien à la corde!»
Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour souper «en garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne en clignant de l'œil. Il discourait: «Dans la vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne... Mes occupations...» Je m'aperçus tout de suite que ses propos n'étaient jamais utiles: et je pris dès lors l'habitude de lui répondre machinalement, ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!» lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes bien d'accord, mon beau-père et moi.
Cependant, si les grappes de cousines et le bataillon des parentes, tant jeunes que vieilles, m'avaient au début diverti, je m'en trouvai bientôt las, une fois marié. A tout instant, Yvonne quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous habitions:
—«Tu rentreras pour dîner?
—Mais oui.
—Cela ne te donne pas beaucoup de temps pour rester à Paris.
—Oh! je vais seulement passer une heure chez les Quériou d'Auteuil, une heure chez ma marraine Stéphanie.»
Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. Tout l'été, Yvonne coulait des journées entières à cartonner chez ses cousines de Gournay: durant ce temps, moi qui haïssais les cartes, je courais la forêt à cheval, à bicyclette, à pied, pour mon plaisir autant que pour mon service. Yvonne ne montait point à cheval, et ne tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. Elle m'eût à la rigueur suivi dans mes randonnées à pied: mais de quoi causer? Les sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. Quant aux autres, il s'établit vite une certaine gêne entre nous: quoique instruite et d'intelligence extraordinairement nette et fine, ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les mots n'avaient pour elle aucune poésie. Elle qui prêtait tant de prestige aux phrases des prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres: on ne lui avait appris, quand elle était petite, qu'à révérer les textes sacrés; un texte profane n'avait point la même importance, à beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite que je n'étais pas sérieux. Sur quoi, elle abaissait ses paupières sur ses yeux pensifs: à quoibon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible... Et elle se remettait à jouer aux cartes.
Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive compagne, et la plus «allante», comme on dit, pour vivre aux champs! Une femme qui eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris chaque chose avec un optimisme de sauvage, une femme aussi qui se fût montrée naïve, confiante, bavarde et fougueuse: et l'on sait bien que tout cela ne veut pas dire une sotte, loin de là, mais un être jeune. Une lecture, un mot, une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette également un sang bien rouge et des nerfs tout neufs. Mais Yvonne ne concevait ni la vie, ni l'amour d'une manière si extravagante: son démon ne l'y poussait point.
Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers jours, j'ai pensé: «C'est la réserve charmante d'une vierge». Et il était vrai. Ma jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, aller à Belle-Ile: les Quériou étaient de vieille souche bretonne, et pareillement les Leguel. Le seul aspect d'Yvonne elle-même évoquait le poème admirable: «... au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissentsans couleur, et la joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel...» Les yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni gris, mais châtains: des feuilles d'automne, et non des herbes vives, emplissaient la fontaine.
Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, et sa vraie patrie! Chaque année les touristes s'y pressent, et les peintres l'encombrent; il y a même des espèces de chantres qui inventent des complaintes romanesques. Un étourdi sera persuadé que les Bretons craignent de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un oui ou un non, qu'ils contemplent l'Océan en pensant à des choses obscures, et que tout à l'heure ils se partageront la soupe d'un air grave, presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, la Bretagne!... et déjà la voix baisse et s'assombrit.
La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en France de contrée si douce. Le même vent terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre golfe, s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église accroupie parmi les poules et les herbes, et se meurt au seuil d'une petite maison des champs, devant laquelle se balancent deux roses.
Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il n'y gèle presque jamais. Les fleurs du Midi poussent autour des clochers. Les paysannes vont par les grèves ou les prés, divinement coiffées. Pas une tristesse dans leurs yeux, mais nulle grosse gaieté non plus. Les hommes ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez bas, d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a rien de lourd, il chante... Et des cloches, partout, sans cesse, comme à Florence.
Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je l'aimais tant, cette petite! Puis ce mois de juillet était torride et bouleversé: de quoi perdre un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu, par l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient tout ruisselants, tout rugueux, et comme honteux de rapporter deux sardines et un homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient naguère jusqu'au bord les poissons d'argent ou les crustacés biscornus. Nous avons vu des gaillards ivres, le dimanche soir, ivres avec décence pourtant: ils psalmodiaient modestement des chansons qui n'étaient point laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le vent, à la pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui riait comme une folle, un peu prise de cidre, après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même surprise, sur la grève éblouissante et déserte de Port-Donnant, qui pataugeait dans uneflaque d'eau: et le soleil dorait ses jambes nues...
Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas, dans le silence voluptueux de Port-Donnant. Notre bonheur est enfoui sous ce sable d'or.
A son insu, Yvonne eut un grand ennemi: ce fut le souvenir de Luce Baudry.
Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une fille de Nancy, une cousette qui avait mal tourné. C'était la maîtresse d'un lieutenant de dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt et ses éperons chaussés. Il fumait sa cigarette, et sautait des barres de deux mètres, en souhaitant chaque matin de charger devant son peloton, jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un cavalier allègre et charmant. Il me disait sans cesse:
—«Luce n'a pas grand'chose pour elle. Mais elle est si tendre!»
Jamais, en effet, femme plus patiente, plus affable, ni plus prévenante ne vécut auprès de moi. Elle préférait tout de suite, en souriant, chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant un livre: «Comme c'est beau!» parce que le livre m'avait plu, et prétendait dormirau concert, puisque je n'entendais rien à la musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait mes querelles, soignait mon linge avec un plaisir évident, et se fût peut-être jetée au feu, si seulement j'avais passé devant. Puis, que de caresses! J'en reçus plus encore, il me semble, que je n'en donnai.
Douce, mais froide Yvonne, ma chère femme, quelle n'était pas votre discrétion, au contraire! Au moindre nuage qui passait entre nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette réserve. Combien j'ai manqué d'indulgence, peut-être!
J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce lors d'un rallie, aux environs de Nancy. Un cheval admirable m'ayant été prêté, j'arrivai devant le lieutenant son ami, bien par hasard: et ce fut tout aussitôt que la jeune femme me donna des preuves d'attention.
—«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. Si vous alliez prendre un rhume!»
C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me dorlotait sans plus attendre. Yvonne m'eût bien soigné fort malade, mais il m'eût fallu le devenir, et gravement, avant qu'elle n'y songeât. Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne lieu de bonne d'enfant; rien, certes, de moins désirable que le bol et la potion, la bouillotte et le cache-nez qu'une gouvernante, fût-elleéprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution nous touche: et Luce y joignait toujours cent baisers, au lieu qu'Yvonne...
Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, m'abandonna la petite Luce volontiers. Il ne me souvient pas d'avoir passé quelques mois pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. Mon amie nouvelle me choyait, me gâtait, me couvait. A la vérité, nous mangions des pommes de terre avec du pain sec, les jours de congé, car je n'avais que quelques sous dans ma bourse d'étudiant. Mais Luce s'arrangeait de tout.
Du vivant de mes parents, quand j'étais un petit bonhomme aux écoutes à mon bout de table, je me rappelle que l'on parla devant moi, pendant tout un dîner, d'une certaine cousine Laure; elle avait, paraît-il, adoré prodigieusement son mari, un vrai monstre pourtant, boiteux et à demi borgne, en outre assez crapuleux; elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au dévouement sublime, jusqu'à s'être fait tuer sur la même barricade que lui, pendant la Commune. A la fin de la conversation, et en manière de conclusion, mon père, qui était un homme paisible et réfléchi, prononça simplement: «Cette Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, et qui lui donnent beaucoup à penser.
Or il est bien certain que Luce également...Enfin, elle était douée, elle aussi, tout comme la cousine Laure. Yvonne n'avait rien de ces énergumènes.
Énergumènes, sans doute: car, il faut bien le dire, Luce exagérait un peu la tendresse. Un dimanche soir, son ancien ami le lieutenant vint passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et il faisait très chaud: nous dînâmes dans un cabaret de banlieue, sous une tonnelle, au son d'un pauvre orchestre. Le lieutenant, qui se sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que trombones et violons jouaient au loin des danses bien triviales, pourtant langoureuses. Dans la demi-obscurité du soir, je pris la taille de Luce: mais j'y rencontrai la main du lieutenant. La jeune femme goûtait à l'excès, on le voit, la moindre émotion. C'était trop peut-être... Nous regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, et je ne les revis jamais, ni l'un, ni l'autre.
J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le souvenir de cette fille à propos d'Yvonne. C'est une complaisance qui ne fait guère honneur à mon goût. Mais la mémoire de cette simple Luce me hante souvent... Ah! plutôt le refrain d'un fifre des rues, parfois, pour danser du moins sans souci, que le silence qui inquiète, ou certains chuchotements dont on se méfie!
Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers Yvonne. Elle m'a fait tant souffrir par sa tristesse glacée, et par cet air continuel de ne rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs—à l'église notamment!
Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque rien pour elle: je demeurais respectueux et consterné devant son immense douleur. Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je fait, quand je me trouvais là moi-même sans force ni courage? La chambre vide où notre petite fille avait vécu demeurait close, comme un tombeau, dans la maison. Nous ne savions y entrer sans trembler, et d'autre part, y changer seulement quoi que ce fût nous eût semblé une impiété, pis encore, une profanation. Le babil et les cris des autres enfants nous rompaient le cœur.
Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à Paris, et de lui créer d'humbles obligations. Elle me répondait:
—«Oui... J'écrirai auPrintemps.
—Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même.
—Je ne peux pas.
—Tu peux très bien, voyons. La belle affaire que de prendre le train tantôt!
—Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où tu m'envoies est à côté des costumes d'enfants. Combien de fois suis-je montée là!... Aujourd'hui, c'est plus fort que moi, ça me serre le cœur.
—Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en parlons plus... Pardon!
—Tu ne savais pas.»
Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli sous son crêpe; un abîme s'ouvrait parfois au fond de ses yeux qui fonçaient: jamais elle ne me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner un peu sa pensée.
—«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te semblera.
—Et tes bois? Et ton métier?
—Rien ne sera perdu. Je demanderai un congé.
—D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien ou espagnol ou russe, la vue seule d'un bébé me fait de la peine. Nous ne trouverions pas un pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester ici.»
J'essayai encore de l'emmener dans mes tournées. J'attelais mon cheval de chasse à un méchant tilbury.
—«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, au manoir Mondu.
—Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais parlé.
—Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des branchages et de la terre sur le domaine des Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une famille, grand-père, fils et petits-fils, avec les femmes. Voilà des gars! Ils arrivent dans un canton immense, vous y dressent leur maison en un tournemain, lâchent leurs poules, leur chèvre, leur chien, et en quelques mois, à eux seuls, ils vous ont aménagé une coupe telle qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute la province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt ici, tantôt là. De vrais sauvages, quoi! des faunes, mais des faunes géomètres: on les abandonnerait dans une forêt vierge, que, deux ans après, celle-ci se trouverait par miracle divisée en beaux carrés clairs ou foncés, comme un échiquier. Viens voir le camp de ces hommes des bois.»
Ce que nous appelions ainsi le «manoir Mondu» se trouvait alors assez loin, dans les côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes toutd'abord deux fillettes et un gamin déguenillé—le petit Poucet sans doute—qui, serpe en main, nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le père, aidé de son fils aîné, attaquait un arbre. Mondu l'aïeul enfin, Mondu le chenu, s'occupait à lier des fagots. Assise devant la maison, Mme Mondu reprisait une culotte, cependant qu'une autre fille étendait du linge rapiécé sur les buissons voisins. De ci, de là, picoraient des poules en liberté, de bienheureuses poules bocagères qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage, à force de vivre en plein bois, et s'envoleront comme des faisanes. Attachée à un piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant qu'un cochon grognonnait dans sa cachette, on ne savait où. Quant à la maison, imaginez une sorte de métairie basse, à un étage, faite en mottes d'herbes: un tuyau de poêle, qui semblait en ribote, perçait le toit, et il y avait même deux prétentieuses fenêtres, ornées de vitres. Et le silence—n'eussent été les coups de hache—un grave et paisible silence autour de tout cela.
Yvonne, charmée, adressa quelques mots de bienvenue à Mme Mondu:
—«A la bonne heure, vous gouvernez une vraie ferme.
—Nous manquons de tout, répondit celle-ci qui se plaignait machinalement. On mange unsou de bidoche chaque fois qu'on perd une dent.
—Vous avez bonne mine.
—Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le cochon non plus ne profite pas. Mon gars Roger a les joues rouges, mais il est sécot comme une brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas, madame.
—Il est bien droit.
—Il ne peut seulement fermer les doigts, tant qu'ils sont noués. Ça flotte, la nuit, dans la cambuse.
—Ça flotte?
—Oui, à force d'eau qui pousse aux murs, sous les pieds, partout. Le canton est un vrai marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait rentrer la boue, bien sûr.»
Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes, que d'ailleurs la bûcheronne débitait du ton le plus indifférent.
—«Alors, l'année n'est donc pas bonne, madame Mondu?
—Oh, non... Mais ça se maintient tout de même. Ici, on n'est pas mangé par le cabaret au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court dans la taille... Roger, Marthe, venez ici, saligoins!... La petite est farouche... Les gosses, il n'y a pas plus embarras, mais on leur donnetoujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?»
Yvonne a glissé 5 francs dans la main du petit Poucet qui accourait, tout ébouriffé. Mais elle m'a murmuré, les larmes aux yeux: «Sauvons-nous, sauvons-nous tout de suite: je ne veux pas que cet enfant me regarde...»
Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à l'antique maison de Commelle, dont Yvonne avait aimé naguère les portes en ogive et les chambres voûtées. Le garde Laribout habitait ce logis séculaire et planté comme un vieux soldat inébranlable à la pointe des étangs, le long du bois.
La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, avait toujours éprouvé de l'humiliation parce que sa fille Paula ne s'était alliée qu'à un simple garde: car Mme Chevallier avait de l'instruction, et elle parlait en souriant d'un air tout à fait comme il faut.
—«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux que ma fille ne soye justement pas là. Assoyez-vous donc, madame. Si monsieur l'inspecteur veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi branlant, par le fait. Il faut vous dire que Laribout ne gagne pas des mille et des cent, n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle n'aurait jamais fait ça. Enfin, on passe le tempstout de même, nous trois et les moutards...»
Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du monde, Mme Chevallier ajouta:
—«A propos, madame, et votre petite fille, elle va toujours bien?... Voilà un beau bébé!...»
Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, pour revenir vers Chantilly, à travers la forêt où le jour déjà baissait. Je guidais une femme défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, qui se traînait.
—«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me fais mal, enfin, je souffre également... Yvonne!
—C'est vrai, mais je n'en peux plus... je n'en peux plus...»
Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois rentré au logis, de courir chez M. l'abbé Duregard, premier vicaire de la paroisse.
—«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande instamment de venir à mon secours! Il n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma femme est chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui, une circonstance malheureuse lui a rappelé cruellement notre deuil. Je suis moi-même trop à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la voir, vous, et lui parler?
—Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui m'appellent, et me rends de ce pas auprès de Mme Simonin. Mais je ne saurai que prierpour elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de calme, sans doute, alors que votre affection y échoue.
—Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez au nom de Dieu, avec toute l'autorité qu'un prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous l'apaiserez, j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le sais... Venez vite!»
Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé Duregard, quittant Yvonne dont la douleur s'endormait peut-être, demandait à me voir.
—«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait besoin de n'être jamais seule. Elle se ronge dans la solitude.
—Hélas! je fais de mon mieux: cependant, ma profession me prend du temps. Puis je dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je me trouve moi-même...
—Assurément, il lui faudrait une sorte de dame de compagnie. N'avait-elle pas une parente, dont elle n'eut qu'à se louer récemment, à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie?
—Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. Voici deux semaines qu'elle nous a quittés. Mais je la rappellerai, vous avez raison, Yvonne ne doit pas demeurer seule un instant.»
Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois de songer à l'argent. Nous n'étions pas riches, Yvonne et moi, au point de prendre sans compter une dame de compagnie. D'autre part, comment priver Thérèse du profit qu'elle eût trouvé ailleurs? Il est vrai que nous n'avions pas d'enfant—que nous n'en aurions plus jamais...
Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à Thérèse, et remerciai vivement l'abbé.
Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se leva, prit son chapeau, le tourna une fois entre ses doigts, et ajouta, la main déjà sur la porte:
—«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir auprès d'elle une personne qui l'encourage à prier en toute confiance...»
Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir si Thérèse était bonne chrétienne. Désir trop légitime... Ne l'avait-il donc pas distinguée à l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire de notre humble cousine, et sa vocation religieuse toujours contrariée. Nous nous quittâmes très bons amis.
Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne que nous allions décidément rappeler sa cousine. Je savais lui faire plaisir... Cependant, je dus attendre un peu, car elle était en prière. Je me tus. Je devins morne et froid, et vraiment je savais à peine pourquoi.
La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y demeura pour des appointements minimes... Et puis la vie coula, coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L'hiver s'est avancé tristement.
Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller presque chaque jour à Paris visiter l'une ou l'autre de ses cousines innombrables: elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces dames disaient leBenedicite, l'on se mettait à table, et il arrivait parfois qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, le dos au feu. J'attendais ces minces sourires, ainsi qu'on guette en février les perce-neige.
Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l'observâmes aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée, et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige et les gelées consternaient la terre, jesentais passer le temps d'après le calendrier: ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que l'Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J'apprenais du même coup qu'Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de bridge chez les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps... Ah! bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne! La Noël, le jour de l'An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma femme et pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, sinon le souvenir atroce de quelques jouets que nous n'avions pas achetés, et d'un rire adorablement frais que nous n'avions pas entendu, que nous n'entendrions plus jamais!
Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à l'indulgence inaltérable d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant l'avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu'on lui disait: elle vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je fis présent à ma femme d'un très beau chapelet, et j'eus plaisir à dîner une fois la semaine avec M. l'abbé Duregard. C'était un homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure avec une invincible logique, et de politiqueintérieure sans obstination, bien qu'il fût officiellement réactionnaire. Puis il aimait les jardins, et m'en eût remontré touchant la faune des parcs.
Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon que ce fut bien l'un des plus interminables hivers de ma vie. Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul ne s'en est plus profondément réjoui que moi, on n'en doutera pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et dangereuse, m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: «Il n'y a pas à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta femme... La religion, oui, la religion que tu ne partages pas; les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines, les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par contre, t'ennuient jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, quant à ta présence, ton action, ton bon vouloir—néant, mon ami, néant! Ta femme t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, elle t'aime encore davantage. Mais tout ce qu'il y a de vraiment tendre en son cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»
Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à coups de fouet, l'obscur démon qui pensait ainsi.
Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille... Je courus les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l'improviste. Jamais forêt ne fut mieux surveillée.
Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais d'anciens amis. On me revit à la salle d'armes: je me brisais de fatigue, mes nerfs s'en trouvaient bien.
Février vint enfin, presque tiède... Et puis, je crois que La Fontaine me débaucha. Je m'étais repris à lire avec passion, et j'adorais le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait sans cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly. Il siégeait à l'audience une fois la semaine, l'épée au côté—n'avons-nous pas aussi le sabre et l'uniforme?—il expédiait des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles randonnées:et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, notre poète exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le temps qu'il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie?
Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas dit qu'il y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait fait M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je proposé d'imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, d'avoir songé seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c'était déjà une tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs bizarres.
A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser, au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même où partout déjà les branches se dressaient, charmantes.
Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait envoyé d'Italie un long télégramme, suivi d'une lettre très affectueuse. Qu'eussé-je répondu dans l'état où je me trouvais? C'était à moi d'écrire sans doute: mais rien que la pensée d'avoir à me rappeler des images de luxe et de grâce m'était pénible, et pis, impossible. Je ne songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, et je n'étais qu'à mon chagrin.
Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant. Toutefois un ouragan m'avait emporté, la vague m'avait roulé comme un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, puis nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens d'abord, ensuite mes rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on entend chanter les Sirènes.
Donc, pendant de longs mois, le silence... Après quoi, le 16 mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en apercevant l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothéesur une enveloppe timbrée de Paris. J'ouvris—je tremblais déjà—et je lus ceci:
«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l'hôtel Marceau, où j'habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous me trouverez.»
Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais avenue Marceau, à l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre davantage, et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? Si Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes humbles consolations? C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis, il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en demandant que l'on m'annonçât auprès d'elle.
L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La marquise Gianelli occupait un petit appartement dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire, vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou de palace» vivaient doucement des violettes... et le parfum, l'irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée!
La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après le parfum: