Chapter 4

—«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez été bien cruellement frappé, et j'ai pensé à vous de tout cœur, vous n'en doutez pas, n'est-ce pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce pas?... Maintenant, vous me voyez bien à plaindre aussi.»

J'étais si ému que je ne pris même point sa main tendue vers moi.

—«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous ne voulez pas me donner la main?

—Oh! pardon...

—J'aurais voulu me trouver près de vous. Je l'ai été par l'affection.

—Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous remercie profondément. Mais faisons le silence, hélas! sur la grande douleur de ma vie... Et puis ce n'est pas moi qui dois être en cause: c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est devenue Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?

—Beaucoup de peine, mon ami.

—Le poète?»

Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient de larmes: ces aigues-marines défaillaient, s'enfonçaient, se noyaient. J'en éprouvai comme un vertige.

—«Vous a-t-il quittée?... Où est-il?

—Il vogue sur la mer Égée, il erre autour de Chypre, de Samos, de Rhodes... La Clarke, vous savez, cette infâme Pia, cette milliardaireintrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur son yacht...

—Comme cela, enlevé? On n'enlève plus, du moins on n'enlève pas un homme.

—Cher, un homme ordinaire, non. Mais Stéphane est une proie. Un tel poète, et tout le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous son front, toute la gloire qu'il représente: c'est une proie, cela, et un butin magnifique... De même que s'il s'agissait, pour vous, de la plus belle femme de la terre, et de la plus universellement admirée!... Eh bien, moi, au prix d'un dévouement d'esclave, je gardais tout ce trésor, qui m'appartenait... La Pia me l'a volé! Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais oui, vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette femme est un vrai chef de pirates. On devrait lui donner la chasse, et couler son bateau!...»

Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille fois du regard le spectre de l'infante, maintenant. Elle ne pleurait plus, mais un pli furieux coupait son front du haut en bas, et ses yeux étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils joints. Vous eussiez dit Bonaparte menaçant le roi d'Angleterre.

Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un peu, cette Amazone. Je lui remontrai que sans doute la Pia se lasserait, et le poète plus vite encore:

—«On s'en va tout confiant, on part pour une longue croisière. Celle-ci, pense-t-on, durera trois mois, six mois. Et puis, un beau matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans cesse la même voix qui s'exclame toujours de la même façon devant les paysages. On est ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte milliardaire, visage pas toujours avenant, qui sait? ni de bonne humeur. Une femme qui est fatiguée quand il faut sortir, qui a soif alors qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des caprices, probablement... Alors on abandonne tout à coup cette nouvelle Ariane à la prochaine escale. On la plante là, elle et son bateau, et l'on revient par le premier train ou le premier paquebot. Croyez-vous que la conversation de l'infante Pia soit si nourrie? Je ne l'ai jamais approchée, mais c'est peut-être une Américaine comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer le plus d'eau possible en arrivant dans un port?...»

Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant qu'aucune rivale ne pouvait l'égaler, au moins quant à la culture: et d'ailleurs, c'était vrai, apparemment.

Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable et gentil. Cela me fait du bien d'entendre des paroles affectueuses.» Mais en me rendant compliment pour flatterie: «Vous avez toujoursla même voix si nette. J'aime à ce qu'on me parle ainsi français.» Et les yeux d'acier s'éclairaient. J'étais ému, elle aussi... Cependant nous insistions sur nos mérites, et le ridicule fût venu. Je changeai d'entretien—elle savait bien pourquoi—et lui posai cent questions:

—«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, à Rome? Qu'avez-vous fait depuis un an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours dans l'antichambre? Et la petite camériste à l'accent anglo-mondial? Comme elle doit se trouver chez elle, à l'hôtel Marceau!... Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir: quelle pièce de feu d'artifice, à chaque soleil couchant!»

Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau rire qu'avait Marie-Dorothée! Elle me raconta mille anecdotes irrévérentes et comiques touchant l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et rude comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi qu'elle l'appelait. On apporta du thé, du porto.

—«Mais où est l'asti d'antan!...

—Ah! vous vous rappelez?

—Je me rappelle jusqu'à la moindre chose qui vous concerne. Je sais comment vous étiez habillée tel jour, à telle heure...

—Si je vous faisais passer un examen, nous verrions ça.

—Chiche, madame!»

L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine robe, j'ai dit: «Cette toilette-ci, que vous portiez à la villa Borghèse, était joyeusement bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un très joli Arlequin pour amuser les enfants.

—J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle... Mon cher François, laissez-moi vous confier une chose: vous qui savez si cruellement, pauvre ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous figurez pas quelle mère j'aurais faite! Vous comprenez, pour moi, avoir un petit... Mais c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le colonel... oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, m'avait donné un fils, je crois que je serais actuellement à Turin, et je présiderais des bals pour la garnison. Quant à Stéphane...

—Eh bien, en effet, pourquoi non?...

—Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce n'est pas mon destin. D'ailleurs Stéphane ne veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet homme qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour impure de la Pia, cet homme-là craint le scandale... Mais comme je l'aurais élevé, soigné, amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!... Voyez-vous, François, celui qui aurait été son père m'eût paru un être sacré.

—Le poète, justement.

—Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité? Moi, j'y crois. Il n'y a pas de père aumonde qui m'eût paru plus admirable que le poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il avait seulement légué à son descendant une parcelle de lui-même! J'aurais cru à cet enfant-là comme la Vierge à son fils. Je me fusse dévouée à lui, corps et âme. Ses nuits auraient été mes nuits, je n'aurais plus vécu qu'afin qu'il eût bonne mine... A défaut du poète, j'aurais du moins voulu un homme bien dessiné.»

L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse et particulière. Non que ses propos fussent jamais regrettables, ni que sa tenue prêtât au moindre reproche. Cependant elle vous avait une manière de parler du genre humain, parfois, en le traitant tellement à la façon d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont on usera, si le modèle est bon, mais qui peut aller à la boucherie, si la ligne est fâcheuse ou les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement autrui selon qu'un aficionado estime le taureau, ou un homme de courses le «deux ans» qui débute; puis elle s'exprimait si gravement, si posément sur les sujets les plus délicats, qu'elle dépassait d'un seul coup, de bien loin et sans même s'en douter, toutes les bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte de chaste effronterie, et de cynisme sans péché.

En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je me sentis un peu gêné.

Elle me regarda, surprise, et fit:

—«Certes, un homme régulier, un bon modèle. Vous souvient-il d'un dîner, chez moi, où le député Fata parlait de fonder une Société d'encouragement pour l'amélioration de la race humaine?... A propos de ce dîner, que devient Maurice Chennevière? La dernière fois que je l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que d'aller au Pôle.

—Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a bien tranquillement chassé avec l'équipage de Chantilly; je l'ai vu deux ou trois fois: il n'avait pas l'air d'un homme qui va faire des choses plus héroïques.»

Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. Tout à coup, j'ai sursauté:

—«Une heure et demie que je suis là!... Mon train est manqué.

—Vous prendrez le suivant.

—Si je veux l'avoir, il faut que je parte.»

Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement dit: «Eh! c'est l'heure: tu vas t'en aller...» une sorte de tremblement intérieur m'avait saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je devais donc maintenant retrouver la rue, le bruit, le chemin de fer? Je sentis soudain le désir violent et presque furieux, irrésistible en tout cas, de m'attacher plus étroitement à Marie-Dorothée, et vraiment une sorte d'incantationm'enivrait tout bas: «Mais dis-lui, me faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que tu l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est vrai, puisque c'est fou, comme tu l'aimes!» Je n'éprouvai aucune peine à parler, mes lèvres s'ouvrirent toutes seules:

—«Vous savez que je vous aime toujours, comme là-bas.

—Là-bas, je n'en étais pas sûre...

—Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien vu.

—Pourquoi êtes-vous si pâle?... François, je suis contente de vous retrouver.

—Vous auriez dû m'appeler plus tôt.

—Je n'osais pas, vous étiez si malheureux!

—Nous nous consolerons l'un l'autre désormais...

—Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant. Allez, vous me plaisez, François. J'ai confiance en vous.

—Quand reviendrai-je?

—Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. Téléphonez, ou écrivez, ou venez, donnez-moi des nouvelles tous les jours. J'ai besoin d'un ami plus que jamais... Non, pas les lèvres: les mains, tenez... Demain, à demain.»

Je me suis presque sauvé, mais en riant, et vraiment éperdu de joie, d'émotion! Toute la poésie et la grâce du monde me semblaientécloses en cette pièce où vivait Marie. Car je l'appelai dorénavant Marie, à la française.

Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:

—«J'ai manqué le train. Je rendais visite à la marquise Gianelli, tu sais, cette dame qui a si grand air, et chez qui j'ai dîné à Rome: une amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane Courrière, son seigneur et maître, l'a quittée pour l'infante Pia... Comme elle me racontait tout ce drame, j'ai laissé passer l'heure.»

Ma femme répliqua sans humeur:

—«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse.

—Il ne faut jamais m'attendre... La marquise Gianelli viendra un jour ici. Tu verras qu'elle est très belle.

—Qu'elle ne vienne toujours pas avant la semaine prochaine: je ne serais pas là. J'ai trois bridges, mardi, mercredi et samedi.

—Vendredi, alors?

—Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, l'ami de l'abbé Duregard.

—Et jeudi?

—Je peux moins que jamais.

—Où vas-tu donc?

—Au cimetière, puis à l'église. Hélène est morte un jeudi, tu le sais bien.»

Marie vint en effet...

Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première fois, elle m'avait promis de n'être plus pour moi que Marie, si je consentais à me rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas! le soir même j'avais dû partir.

Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui fut tendre, gaie, délicieuse, j'avais ainsi nommé ma grande et somptueuse amie.

—«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu, j'étais en dernier lieu la reine Bérénice.

—Invitam dimisit!»

Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «Sed non invitus!» Ne savait-elle pas le latin? J'étais surpris qu'elle ignorât quoi que ce fût: je la croyais non pas une femme savante, mais une fée capable de tout. Il me semble que j'avais entièrement perdu la tête... Marie! Nom commun, nom de campagne, nom de la servante qui va rentrer les poules ou porter un billet chez la voisine, nom de chez nous, combien ilm'a paru sentir la rosée, la fumée des villages, la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui ne servait qu'à moi!

Car pour tout autre, pensais-je, la marquise Gianelli ne s'avançait qu'entourée de scandale et de légende, comme une courtisane chargée de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne elle-même, je me figurais que l'aspect seul de mon amie eût évoqué à la fois le sang des Napoléonides, la slave indolence des Doneff, la noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, le glorieux reflet du grand poète Courrière enfin... Je doute cependant que Marie-Dorothée, que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux de la froide Yvonne.

—«Cette dame viendra à la maison? m'avait demandé celle-ci.

—Mais oui... Pourquoi non? Elle désire t'être présentée. Cela te contrarie?

—Du tout.

—Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et revenir par la forêt d'Halatte.

—C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il indispensable qu'elle passât par notre logis?

—Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es souffrante.

—Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en rien. Mon crêpe n'égaiera pas Mme Gianelli, voilà tout.»

Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu'il le fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa tristesse. Pourtant son rang d'épouse l'engageait à recevoir en souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être nettement défini, elle n'y eût point failli pour tout au monde. Était-ce, d'ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret d'affection? Mystère.

Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée, gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte, bref eut l'air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi, en tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais que l'une ne s'ennuyât, que l'autre ne gardât le silence... que sais-je?

Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos de l'hiver en forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignitsa mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves. Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes militaires qu'elle avait vus à travers toute l'Europe.

—«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin, à l'angle d'un palais de marbre, flambant neuf. C'est la force austère de la jeune Italie.»

Car elle parlait volontiers de son mari, sans nul embarras, avec une courtoise tranquillité. «Le colonel», ainsi qu'elle le nommait.

Les Condé du château, les d'Orléans, le duc d'Aumale l'amenèrent à évoquer l'Empereur et le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz, victoires dont celui-ci prit sa part.

—«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où mon aïeul entra aux côtés du général Bonaparte, alors maigriot, noir et pointu, comme un jeune aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce temps qu'un mince sergent brûlé par le soleil,et non moins anguleux que son petit compagnon Bonaparte. Un Marseillais, le soldat Rimbourg. Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens qui s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand Aigle. Ils avaient tous des regards d'oiseau de proie. J'ai fait voler des autours et des faucons sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais toute enfant, et les terribles yeux de ces oiseaux pirates me faisaient peur.»

Comme je nommais ensuite par hasard La Bruyère et Théophile de Viau, qui vécurent à Chantilly, puis lord Seymour et les dandys des premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, la marquise Gianelli se prit à juger nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui les cultive, les mœurs des gens de lettres et des journaux, le courrier des théâtres, la vie des coulisses, tout ce que lui avait appris sur ce point l'expérience combinée de deux Courrière. Du théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au Parlement, à la rupture du Concordat, cita des cardinaux, dit qu'elle avait vu le Pape.

—«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle figure que Léon XIII. Le dessin de sa bouche a moins de caractère, et son front moins d'intelligence. Il eût fait un bon prélat dans une petite ville. N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de la même race?»

Pour excuser sans doute des propos si hardis, Yvonne priait tout bas, sans remuer les lèvres, je le voyais fort bien dans ses yeux. Quand la marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne répondit simplement:

—«Il est le Pape.»

Rien de plus uni que le son de sa voix: mais par sa netteté même et sa brève simplicité, cette réplique détonna au point que Marie-Dorothée, si sensible, s'arrêta net.

Dix minutes après, elle se levait.

—«Vous ne voulez pas nous accompagner, madame? Nous ferons un tour dans Senlis, où je ne suis jamais allée. Avant six heures, vous serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.»

Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait s'en dispenser.

—«Votre femme est très jolie, fit la marquise Gianelli, quand nous fûmes tous deux, côte à côte, dans l'auto bien close.

—Oui, répondis-je, très jolie.

—Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce pas? Elle pratique?

—Davantage encore depuis la mort de notre petite: et rien de plus profond, ni de plus sincère que sa dévotion. Rien de plus noble.

—Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup?

—Je la place très haut, je la chéris, et la plains de toute mon âme.

—Mais vous l'aimez d'amour?

—Marie!...»

Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais, qui j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: et elle voulait de nouveau se l'entendre dire, aux dépens de la pauvre Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là? Fi donc!

Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu'elle s'est penchée sur moi, contre mon épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix bouleversée:

—«Excusez-moi, François. Je viens d'être si bête! Mais voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir. La vue de votre femme, si jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour le bien-être et l'intimité, vos papiers sur la table, vos chiens, les cannes et le fouet dans l'antichambre, toute cette vie de famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et si malheureuse... François!...»

C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, maintenant. Elle entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites et dînaiten ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié, et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle. Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait? Allait-elle implorer le pardon du colonel?... Non, Stéphane Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi.

Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis entendre:

—«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas cette vanité de croire que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir, Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de loin le souvenir si douloureux d'Yvonne. Vous me parliez de ma maison, d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y avait un enfant l'année dernière chez moi? Personne au monde...

—Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux: tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j'ai la consolation d'un petit, moi, dites?... Seule, seule, toute seule...»

Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont je m'étais autrefois tant méfié, et que j'avais supposée si comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d'amante dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité.

Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai tâché de l'apaiser, tout à fait comme une pauvre enfant. Hélas! je savais encore comment parler aux enfants... Je lui ai promis—avec quelle ardente foi!—de lui consacrer ma vie, du moins presque entière, de l'entourer de précautions, d'amour infini, de soins, de lui faire oublier peut-être que le grand poète vivait, qu'il était ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé qu'à son gré, et avec respect... Je lui répétai mille fois qu'elle était le plus grand et vraiment l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de la joue, nous avons fini par glisser aux lèvres l'un de l'autre.

Nous ne sommes point allés visiter Senlis, ce jour-là. L'auto avait passé la chaussée des étangs, et roulait doucement par la forêt, sur de mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes, et marchâmes longtemps sous bois: le ciel gris et doux rendait, par contraste, plus aigus encore les bourgeons, comme plus délicate la verdure d'hier.

—«Il faut rentrer, François.

—Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly, du moins?

—Certes, mais je vous poserai aux premières maisons. Je ne veux plus entrer chez vous, ni même passer devant votre porte. Cela me fait trop de peine, de m'en retourner toute seule en vous laissant là.

—Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi...

—François, c'est parce que je vous aimerai.»

Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de Paris, après cela, nous n'avons plus prononcé une seule parole. Quant à moi, je ne l'aurais pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.

Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir:

—«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? lui demandai-je.

—Belle, et mise à ravir.

—N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand tour: nous avons passé par la Table, les étangs, Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à quelle heure...»

Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a point claqué la porte. Elle n'a ni haussé les épaules, ni pincé les lèvres, ni boudé, ni rien autre. Quand elle rentra, même, elle souriait. Seulement, me laissant au beau milieu de mon récit, elle est paisiblement sortie de la pièce, voilà.

Trois semaines après, j'arrivai un beau jour à l'Hôtel Marceau, décidé à faire un coup d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait sur mon visage, et j'admirai ma contenance énergique, reflétée par les glaces dans le hall d'entrée.

Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, elle ne savait où habiter, hésitant à vendre ou démeubler son palais du Transtévère, afin de s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part à regagner Rome, car trop de souvenirs cruels l'y attendaient, sans parler peut-être de ce qu'elle eût laissé ici, de moi enfin... Qui peut dire?... En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un homme qui étouffait d'amour, et non un soupirant que l'on amuse!

Quand je pénétrai, froidement résolu, dans le boudoir d'acajou, Marie écrivait—en russe!—à sa mère vénérable. Sa robe tailleur orange et noire, telle une grande orchidée, rehaussaittous les tons de la pièce: et ses mèches brunes tombaient sur ses joues et son front, jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs comme des turquoises parmi tant d'ombre. En m'apercevant, elle posa sa plume et sourit:

—«Comme vous voilà sévère! fit-elle.

—Sévère, non, mais déterminé.

—Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?

—Je viens vous annoncer une grande nouvelle: j'ai découvert, vous ne l'ignorez pas, quatre pièces charmantes, dont trois ont vue sur le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux que ce calme et doux Palais-Royal, pour qui le contemple de sa fenêtre.

—Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à Paris, M. de Régnier l'a dit. Elle rappelle aussi d'innombrables palais romains, et un peu la place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? On peut encore songer à des coins de Versailles, si l'on y tient.

—Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre sur le magnifique balcon à pilastres qui court au quatrième étage, tout le long du Palais-Royal. Un grand vase de pierre sculptée s'y profile dans le ciel. En bas les charmilles du jardin sont pleines d'oiseaux. Des pigeons volent çà et là autour des arbres taillés et du panache d'eau, parmi les festons et les astragales des façades.

—Ce doit être très joli, au moindre rayon de soleil.

—Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit, ni poussière, point de voitures qui passent, aucun cri de la rue. Seulement quelques jeux d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise, et la nuit, c'est le silence: un parc... Au petit matin, du silence encore, mais avec le jour tout neuf, les pierrots, les fauvettes, et la gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude...

—Rien de si ravissant, du moins en plein Paris. Pourquoi me dire tout cela, pourtant, d'un ton si menaçant?

—Ces quatre pièces sont meublées, Marie. Leur arrangement est très simple, mais gentil; je n'ai pu mieux faire.

—Bon, je suis sûre que vous y avez apporté beaucoup de goût.»

Elle se moquait sous cape, et je le sentais bien. Presque furieux, je repris:

—«Vous le saurez!

—Eh! quoi donc?

—Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car vous allez venir dans cet appartement minuscule, qui est le vôtre. Ici, je ne puis me présenter sans quelque apparat, non plus qu'éviter les commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas, vous seriez chez vous, Marie, et je pourrais vousy rendre visite sans mettre le concierge, les chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence... Songez que, depuis des semaines déjà, nous n'avons pas causé si doucement qu'à Chantilly, dans votre auto.

—En effet.

—Et j'attends, si vous saviez comme j'attends que cette intimité se renouvelle!... Aujourd'hui, c'est dit, j'ai juré de parler net, et de vous supplier enfin... Marie!...

—Allons, c'est dit.»

Je pensai tomber de mon haut.

—«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien compris?... C'est irrévocable? Vous viendrez?

—Oui.

—Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous?

—Demain.

—Demain!»

Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.

—«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois heures, à quatre heures?

—A trois heures.»

Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore, et il y avait de quoi: car j'étais ridicule, et tout semblable à quiconque, s'étant rué contre une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément trouvée ouverte, bien simplement.

Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé ainsi: je n'y eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d'un grand domaine en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l'aile du château commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce château n'y venaient guère, et j'ai passé mes primes années à vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de la demeure princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, tout juste après qu'elle m'eût appris à lire: et je me trouvai seul, bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins, en revenant de l'école voisine, à marauder par les sentes et les chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante, suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des douves, et j'étais chez moi.

Ou du moins, je me figurais être chez moi.Mon père me défendait de vaguer dans les pièces du château: mais l'excellent homme était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je m'aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me faisaient peur en gémissant affreusement. Et c'est la tête pleine de fantasmagories qu'ensuite je m'en retournais dénicher des merles.

De toutes ces clefs défendues, celles dont je m'emparai le plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les clefs de la bibliothèque. J'étais alors pensionnaire au collège de Reims; j'emportais les livres en cachette, et combien de centaines de volumes n'ai-je point lus ainsi, tant à l'abri de mes dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les châtelains possédaient là une considérable quantité d'ouvrages classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana», et tout un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à Renan, depuis Musset et Dumas père jusqu'à Stendhal, jusqu'à Mérimée et Daudet, etmême jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait vers 1885.

Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu'ils possédassent tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un grand fracas, ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux, et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées, devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais je m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. Je pus m'acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir quand il me donna une paire d'éperons, dès que je fus capable de monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m'ouvrit un crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j'acquis, pour mes vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: je faisais figure alors, il faut le dire, d'un béjaune plein de fatuité, et ce n'était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et plantais sur l'oreille mon képi de collégien.

En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien rouge coulait en moi, j'avais des poumons et des muscles, je connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non moins que l'aviron en main ou l'épée aupoing. Bref, à dix-sept ans, j'avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra, c'était un succès.

Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l'École forestière; je m'y trouvais encore alors que l'héritage, pourtant mince, d'une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance, je prétendis d'autant mieux demeurer l'un de ceux-là dont les intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste», tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup».

Néanmoins cette humble prétention n'allait pas loin. Je me suis seulement applaudi de n'avoir jamais vécu trop inculte, lorsque j'ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en effet que je l'adorais notamment à cause de son bel esprit et de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple et laissé le secret. Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace et presque déconcertante: Marie, pour moi, c'était la radieuse courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortèged'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. J'allais même jusqu'à m'inquiéter parfois: «Ne l'aimerais-je que de tête, par hasard?...»

O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit logis du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer cela... Enfin la plus belle statue d'Aphrodite égalait à peine Marie, car celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s'élevait ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout était parfait en ce chef-d'œuvre.

Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche... La moindre dentelle qu'elle portait semblait vivre de plaisir. L'air n'était que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements caressait tout d'abord. Surpris, intimidé, envoûté, j'en vins au point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin d'elle, de même qu'un pauvre morphinomane ne peut se priver de son cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus bientôt besoin de voir et d'entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin d'eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en désordre. Je refermais mes doigtsvides sur l'épaule délicate qui me manquait... Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un amour de tête.

Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous j'ignorais encore tout d'elle, et je fus bien la proie d'une seconde passion, étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d'amour, mais non rassasié, je questionnais souvent Marie:

—«Tu es heureuse?»

Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et sans nul doute, c'était de bonne foi. Marie-Dorothée, marquise Gianelli, n'eût pas fait semblant d'être satisfaite, comme une petite bourgeoise.

Et cela dura des semaines, des mois. L'été fut triste et mouillé, les charmilles du Palais-Royal se dressaient sous la pluie, coquettes et solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet sournois, qui déjà se préparait à l'automne. Marie voulut aller sur une plage pour quelque dix jours: je l'y suivis. Après quoi, elle gagna Pierrefonds: j'y fus à chaque instant.

Un beau jour d'août—le seul peut-être qui fut beau, cette saison, et je me rappelle encore le visage exalté, illuminé qu'avait Marie!—on me pria d'attendre un instant dans la villa. Marie arriva bientôt de la forêt, conduisant elle-même un cheval très ardent, attelé à sa voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.

—«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais tenir en place, et j'ai fait atteler cette bête qui me fatigue: j'avais besoin de mouvement et d'efforts, pour me dépenser joyeusement, je suis trop contente... François, vous savez... il n'y a plus de doute, maintenant... Enfin!

—Mais quoi?

—Eh bien, mais je suis enceinte donc!»

Une bouffée d'émotion violente m'envahit, le sang me sauta aux joues! Marie me tomba dans les bras: ce fut l'un des plus poignants baisers que nous échangeâmes.

Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir d'Yvonne en deuil me remplit de pitié. J'eus peur... Marie l'a-t-elle senti?

—«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es plus heureux? Tu as des regrets?»

Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah! Yvonne n'en saura rien, après tout.» Et voulant trouver une excuse à cette angoisse qui m'avait soudain crispé les traits, je demandai, du reste assez lourdement:

—«Que pensera de cela le poète, Marie?»

Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux! Marie bondit, puis, éclatant du plus beau rire, elle me répliqua tout d'un trait, la voix haletante et triomphale, la tête renversée, la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou Amazone étouffant d'insolence et d'orgueil:

—«Stéphane?... Stéphane peut bien encore répandre trente chefs-d'œuvre par le monde, il n'aura toujours pas fait celui-là! Non, il ne m'a pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane, peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz, toujours à la suite de son infante yankee...Écoute, François, je dis la vérité des vérités, je te révèle tout, absolument tout, en cet instant: tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome, ton amour m'a profondément touchée. Peut-être Stéphane m'aurait-il encore reconquise, cependant—oui, j'ai l'audace de te l'avouer, tu vois!—s'il fût venu m'implorer... Mais depuis que je suis sûre, à présent, d'avoir cet enfant-là, il n'y a plus que ce gosse au monde qui compte, tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est comme si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce jour... Je ne te dis même pas que je n'aime plus Stéphane: il n'existe plus désormais, rien n'existe que mon petit, mon beau petit!...»

Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment: «Notre petit.»

Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette naissance ne pourra rien te faire oublier, mon pauvre et cher François. Tu as eu déjà—hélas!—une fille. C'est un autre bébé qui t'arrive, voilà tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant, n'est-ce pas?

—Oh! Marie, en doutes-tu?

—Enfin, tu es encore triste, ou fâché?

—Non pas. Seulement, je songe un peu... Tu m'as dit qu'il n'y aurait plus rien ici-bas que ce petit, ou cette petite... Parole pleine de mélancolie pour moi... Dame!»

Marie se mit à rire:

—«Oh! toi, tu es le père».

Oui...

Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai certains de ses regards qui parfois m'avaient mesuré des pieds à la tête, regards d'éleveur plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je souffrais de tout, ce jour-là.

Quand Marie revint à Paris, l'automne était fait. Parmi les arbres rouillés et dépouillés du Palais-Royal, les pigeons ne savaient où percher: ils voletaient comme des oiseaux perdus. Ce jardin, ce cloître plutôt, parut d'ailleurs trop mélancolique à la marquise Gianelli, qui, exultante et rajeunie, finit par louer un petit hôtel blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le meubla très gaîment, à la Groult, sans négliger d'en faire peinturlurer les pièces minuscules, selon la mode, en vert épinard, jaune papier d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne songeait qu'à rire.

Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de berceau, elle se soigna, se surveilla comme une fleur rare, comme un phénomène prodigieux, s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle. Ayant lu dans les journaux italiens que le régiment de Gianelli, revenant de Tripolitaine, avait été reçu en grande pompe à Turin, n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciterde s'être couvert de gloire sous le soleil d'Afrique? Elle ne rêvait que de réconciliations et d'embrassades.

Le colonel répondit par une carte digne et très froide. Heureusement, car ses effusions, en un tel cas, eussent gêné quiconque: mais non pas Marie.

Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison avec la marquise Gianelli?

Hélas! on détourne, on distrait une femme affairée, ou passionnée, ou frivole, une femme enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir ou des entreprises mondaines. Une jeune mère a ses enfants, elle dit: «Les cours... fraulein... brevet supérieur... gymnastique suédoise... le professeur de mon petit garçon...» Tout le reste peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major.

Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât? Plus rien. Son pauvre cœur était en miettes: morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non, cependant, il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais infiniment ma femme délicate: elle le savait sans doute. Mais depuis si longtemps nous avions secrètement divorcé, elle et moi. Un baiser nous eût presque choqués, c'était bien trop intime: et puis y tenait-elle? Si l'on veut, nous habitions la même maison: mais supposezque nous y avions chacun notre jardin, le sien menant à l'église, comme un clos de curé, le mien dévalant, bien loin de là, jusqu'à Auteuil en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une fois, n'ignorait pas.

Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle d'habileté, donc?

Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient de Paris. En chemin de fer, elle aura lu quelque roman, et notez que son goût la porte aux plus prudents comme aux mieux déduits. Toute œuvre fougueuse, toute escapade de l'esprit lui déplaît: une livre de rêveries lui tomberait aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste, et poursuit sa pensée au petit point, si l'on peut dire, ainsi qu'on brode.

A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses, peut-être, mais sûrement elle aura pris le thé avec les Quériou, sinon telles ou telles de ses parentes et amies d'enfance: jugez des commérages! Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement crédule: toutefois elle répond, puisqu'on lui parle, et par conséquent elle examine, pèse et juge—un peu vite, sans doute—tant de scandales dont on l'entretient.

Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon sa coutume, joué longuement au poker ou au bridge? On dit que ce ne sont point là des jeux de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentirle mensonge, quand l'autre apprend à se souvenir des moindres choses.

S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne se sera promenée sur la pelouse, au parc ou dans la forêt: seule, en ce cas, puisqu'elle ne voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse Gervonier. Or, seule, elle aura supputé, retourné sans trêve ses chagrins, tous ses chagrins; de même avec Thérèse, probablement, et je voudrais être plus assuré que si mon nom fut alors prononcé, cette Thérèse l'entoura de commentaires sympathiques et rassurants. Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est trahie: elle exècre et méprise la marquise Gianelli, qu'elle nomme évidemment «mon adultère», sinon pis.

Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: entendez qu'elle médite sur ses péchés—hélas! quels sont-ils?... ils n'ont guère de nom, sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi de méditer touchant les fautes du prochain, celles notamment qui la concernent, et entre toutes, touchant les miennes? Pour peu qu'elle y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses propres scrupules, voilà toutes mes précautions bien inutiles!

A cette femme attentive et fine, rendue plus frémissante encore par la douleur, par la solitude, par la piété, pouvais-je, on le voit, cacherle but de mes voyages à Paris, devenus de plus en plus fréquents, et voire quotidiens, si mon service le permettait? Souvent j'y passais la nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.

De quelle façon, aussi, contraindre mon visage à quelque expression d'intérêt, chez moi, lorsque Thérèse parlait ou qu'Yvonne m'observait? J'étais fréquemment la proie des diables bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais à ceux-ci, une ivresse irrésistible me faisait plus d'une fois—comme on dit—sourire aux anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard d'Yvonne.

Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais vu avec la marquise Gianelli, et l'on sentait bien en mes paroles qu'un compagnon mystérieux manquait à soutenir le récit, en affirmant: «Mais parfaitement. Nous étions là, telle chose nous advint...»

Enfin—et ceci fut certes le plus grave—le nom de «l'absente» disparut entièrement de nos entretiens. D'un commun accord, nous n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni Marie-Dorothée, ni la marquise Gianelli, ni même la maîtresse illustre de Stéphane Courrière. Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux encore, nous n'avons plus soufflé mot de ce qui, près ou loin, la touchait: la Tripolitaine cessa de nous intéresser, les troupes italiennesfurent comme abolies; mon voyage à Rome... mais avais-je donc été à Rome? Et dans la Ville Éternelle, y avait-il un «monde noir», un quartier nommé le Transtévère, un certain palais dans ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, «un palais», ne fut plus prononcé. Le professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, les avais-je positivement rencontrés? Il n'y eut pas jusqu'à Stéphane Courrière, sa personne, ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne se fussent changés en sujets brûlants, et tout aussitôt prohibés, de conversation.

Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint sonner à ma porte, vers onze heures du matin. Il m'avait fait prévenir la veille par téléphone: je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, dans ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant qu'omnipotent, le directeur sérénissime dela Journée, cet homme considérable sur le boulevard, au Parlement, partout, le grand consolideur de ministères, l'un des révérends augures de notre Bourse, ce potentat secret, ou plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine de la République—chez moi!... Il fallait que l'affaire fût d'importance.

Or, point du tout. Il s'en venait bonnement me consulter, m'a-t-il déclaré tout d'abord.

—«Il y a dans les papiers de Lovenjoul,encore non classés, près de trente ou quarante lettres que j'adressai vers 1861, alors jeune reporter, à M. de Girardin, mon patron. J'étais curieux de revoir ces chiffons de jeunesse, dont le conservateur—cela se comprend assez—ne peut se séparer... Ah! monsieur, que d'impétuosité dans ma vertu politique en 1861! La mauvaise humeur des jeunes gens est bien entreprenante. Puis, avec le premier rhumatisme, naît la modestie.»

M. Courrière parlait d'un ton paisible, en puissant chef, et tout en prêtant à ses phrases un tour perpétuellement et, en quelque sorte, gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme tant d'hommes notoires de cette génération pour qui Gambetta fut un espoir de jeunesse, le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr, et Renan l'enchantement, le délice et le maître de toute la vie.

—«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, j'ai souhaité d'avoir recours à vos lumières...»

Protestations, compliments, politesses... Bref, M. Courrière m'apprit quela Journées'aviserait peut-être d'entreprendre une campagne: le testament du duc d'Aumale était absurdement conçu; toute une partie infiniment vaste de la forêt pouvait être vendue par l'Institut; tant que celui-ci vendrait à de grands propriétaires qui traceraient des parcs, il n'y auraitrien de gâté dans le paysage, mais que penser des menues concessions et des villas du genre Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à son défaut une entreprise particulière, prît à bail ou achetât d'un coup, si c'était possible, l'immense partie de forêt en question... Or, quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je d'un tel projet?

—«Il est absurde, concluait M. Courrière, comme tous les projets. Mais quel est son degré d'extravagance?»

D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit par la suite: son seul but ayant été, sans aucun doute, de me citer l'Institut, puis tout naturellement l'Académie française, et par là son frère Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard se fit encore plus diligent, mais aussi plus bourru, c'est-à-dire plus tendre.

—«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la bonhomme, que le cher garçon va se marier.»

Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est possible. M. Courrière reprit en souriant de plus belle:

—«Oui... La nouvelle n'est pas officielle encore, loin de là. Toutefois il n'y a plus nul secret, Stéphane épousera l'infante Pia. Elle a bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agitque de savoir si ma future belle-sœur gardera son titre d'altesse. Quant à Stéphane, étant déjà prince des poètes français, il ne peut recevoir d'avancement... Négociations compliquées, cependant, et qu'un rien peut troubler!»

Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être flatté—il faut tout prévoir—ou peut-être intéressé pour quelque autre raison moins simple, le directeur dela Journéetenait à ce que son frère épousât l'infante, née Clarke et milliardaire: il était venu me prier indirectement d'agir auprès de la marquise Gianelli—notre liaison, hélas! n'étant plus un secret pour personne—afin que celle-ci ne causât ni catastrophe, ni scandale...

Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir, me prit les mains affectueusement.

—«Envoyez-moi votre avis àla Journée, touchant cette affaire du testament d'Aumale. Nous en recauserons. J'en conférerai pareillement avec l'Institut, où Stéphane n'est pas sans crédit, ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec le petit Malestan, votre ministre à l'Agriculture: c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé cet enfant-là!»

Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise Gianelli faisait du tapage, je risquais ma place. Bah! je crois, heureusement, qu'elle n'y songeait guère. Je lui dirais demain: «Stéphanese marie.» Et elle me répondrait, en extase: «Vous savez, François, notre fils a remué.

—Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante.

—Car c'est un fils, j'en suis sûre...»

Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille. Force m'était, par galanterie, de ne rien lui confier qui le rassurât, mais il dut lire sur mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude. Nous nous quittâmes, lui et moi, comme des amis de vingt ans.

Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne cette émouvante visite:

—«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?... Adolphe Courrière, oui, Adolphe Courrière en personne, le directeur dela Journée. Au cours d'un entretien à propos de la forêt et du testament d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle, un mariage curieux, oui, très curieux: celui du poète Stéphane, son frère, avec l'infante Pia...»

Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine d'Yvonne était telle que je craignis de l'entendre me dire: «Cela m'est égal. Garde pour toi ces histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible s'ensuivit, et dès lors l'infante,la Journée, Adolphe Courrière, l'Académie, devinrent à leur tour des sujets défendus.

C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu, l'habitude de nous taire.

Ai-je assez souffert!

Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner, vivre en face d'un fantôme muet, ou presque, quand chaque regard, chaque minute et chaque seconde de silence forment autant de reproches!

J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix musicale, de son accent tout-puissant, de sa maternité, de sa fougue, de ses richesses d'âme—puis me trouvais soudain en face d'une femme serrée, murée, douloureuse, que je plaignais, que j'aimais avec pitié, et dont l'attitude me disait si net: «Tu la quittes, n'est-ce pas? Son odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non plus même mon enfant pour me consoler, mais seulement l'espoir d'en revoir quelque jour un autre... Or, ma fraîche petite fille, c'est fini... et plus jamais, maintenant... Cependant, toi, d'où viens-tu?»

Allais-je parfois éclater, m'accuser, et plaiderau moins pour moi?... Inutile. Yvonne déjà murmurait une prière, ou partait pour l'église. La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle ainsi me déclarer, tu vois comment je daigne te répondre, et où je me réfugie; laisse-moi, allons, ne prononce même pas un mot, et retourne là-bas, puisque tu oublies tout.»

Quelle torture, mon Dieu!

Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore. Non débridée, sa plaie l'empoisonnait. Un jour, j'entrai par mégarde dans une pièce, où elle se trouvait seule: elle pleurait.

—«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?... Tu es mal...?»

Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je n'ai même pas pu.

Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la chambre: meilleur et plus simple, il est allé poser tout doucement sa fine tête sur les genoux d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être... Seulement, moi, j'ai craint la gêne, l'incertitude, une maladresse, l'air sournois: enfin, j'ai craint... Et ces larmes pourtant, il me parut qu'elles eussent coulé sur mon propre visage, et l'eussent brûlé comme du feu!

Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre sur la pelouse de Chantilly. Telle n'étaitpoint sa coutume, certes, et je me sentis encore plus inquiet que surpris:

—«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je du plus loin qu'elle put m'entendre... Yvonne n'est pas malade?»

Elle accourait aussi vite que le lui permettait sa corpulence. J'aperçus bientôt une expression d'embarras maussade sur ses traits:

—«Écoutez... euh... voici, je voulais vous dire... Bref, dans l'antichambre, j'ai ramassé cette lettre qui traînait sur les dalles... Elle se trouve encore dans son enveloppe, quoique celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle sera tombée de votre poche.»

Je devins assez rouge, encore que l'on ne me déconcerte pas très facilement: car c'était une lettre de Marie, lettre bien familière, hélas!

—«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre cette missive sur mon bureau, et voilà tout.

—Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque autre aurait pu la prendre.

—Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez lue!

—Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par mégarde, un papier couvert de cette écriture, Dieu m'en garde!

—Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse écriture?

—Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je seraisbien la seule, à la maison, qui l'ignorerais.»

Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse Gervonier. Je songeais cependant aux larmes d'Yvonne: le motif en était trop clair, parbleu!

Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, nous parlions un jour des divorces. M. l'abbé Duregard est un homme jeune encore, quarante ans peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une grosse paroisse, bientôt évêque, et tout à l'heure archevêque, sinon cardinal: j'ai confiance en son avenir. Il n'y a rien en effet de si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que son intelligence, où les moindres ressorts jouent sans faute comme sans bruit.

—«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les divorces, et elle est trop sage pour s'être trompée. Avouez cependant que les annulations en tiennent lieu.

—Mais non, parce qu'elles sont très rares.

—Vous voulez dire qu'on les compte par centaines.

—Mettons cent cas de conscience, très délicats à débrouiller. Vous avez par contre des milliers de divorces: je rends hommage aux magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!

—Où est la différence, quant aux jugements rendus? Les annulations pourraient devenir aussi fréquentes, et non moins étranges, que nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je crois, mon cher abbé, qu'on peut en convenir.»

Et notre discussion, pour cordiale et courtoise qu'elle fût demeurée, s'anima beaucoup. En riant, nous nous jetions mutuellement à la tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses, et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, et comme l'abbé disputait avec la plus gaillarde âpreté, je lui dis:

—«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, mais comme ils s'en passent bien! Le code italien n'admet qu'un seul cas de dissolution d'un mariage, à savoir la mort d'un des conjoints. Cependant, là-bas, quand le problème est trop difficile, voici tout justement l'annulation à quoi l'on songe aussitôt.

—Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent de cas bien définis.

—Allons donc!... Tenez, prenons un exemple: une femme, très riche, a épousé, outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du moins n'a pour vivre que sa solde, que son traitement, si vous voulez. Or, depuis six, sept ans ou davantage, ils n'habitent plus ensemble...»

Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle preste autorité M. l'abbé ne m'a-t-il pas tout net coupé la parole!

—«Mon Dieu, vous savez, comme disait l'hôtelier Madei, que j'ai connu à Rome: «Plus de roses, point de sécateur...» Vous ai-je déjà parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous qu'en plein carême...»

Et les anecdotes de se succéder l'une à l'autre, vivement, allègrement. Il n'y avait pas à s'y méprendre: malgré toute l'agitation de notre entretien, l'abbé avait immédiatement rompu les chiens, dès que j'avais voulu faire allusion à Marie et au colonel Gianelli. Donc, M. Duregard, confident et confesseur d'Yvonne, se trouvait au courant de ma liaison.

Bien mieux, je me rappelai cette autre fois où, tandis que nous devisions de la détestable invasion étrangère en France, j'avais entrepris de défendre les femmes cosmopolites, qui unissent en elles plusieurs races: «Les métèques simples, déclarais-je, sont bien plus néfastes, à cause de leurs âmes plus différentes de la nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi une femme un peu russe, un peu italienne, un peu française aussi...»

Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard m'avait interrompu.

—«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise.C'est à elle que je dois les quelques mots de cette langue dont je connais le sens et la prononciation. Avez-vous entendu un dialogue en danois?»

Et comme Yvonne entrait dans la pièce:

—«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.

—Du Danemark», s'était hâté de répliquer l'abbé.

Point de doute, il savait à merveille. Tout le monde savait. Et Yvonne?... Je l'offensais, je la peinais, je l'humiliais, elle gravissait un long calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon une plainte, une effusion?...

—«Yvonne est la discrétion même», me répétait continuellement, avec admiration, Thérèse Gervonier.

—«Elle est excessivement fragile, me confia un jour son médecin... Je la trouve usée, minée, consumée, et ses nerfs me semblent à bout. Un rien lui ferait bien du mal.»

Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un pauvre square entre des maisons, s'émeut dès le premier printemps. A peine fait-il un peu moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si mous, si pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout fardé, quand nos forêts n'en sont encore qu'à s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à nous donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi de Paris, à cet instant qui ne dure guère: elle se couvrait de fourrures, et allait voir au Ranelagh, ou tout autour du champ de courses d'Auteuil, comment les jeunes feuilles se dépliaient en grelottant sous le soleil de mars. Elle recherchait la solitude, craignant de se montrer, elle naguère si svelte; car son bébé allait venir sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout en marchant, elle souriait et faisait des rêves.

Je l'accompagnais dans ses promenades aussi souvent qu'il m'était possible. Un jour nous cheminions ainsi le long de cette mare d'Auteuil, fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui,sinon des convalescents, de quelques amoureux, et de certains provinciaux des villages voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.

—«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table: «Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac: si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures.

—Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier, s'il emploie la même méthode, diable!

—Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots en italien, en russe et en français.

—Pas seulement les vilains, Marie charmante.

—Oui, j'ai été très bien élevée.

—On a eu tant de peine!

—On a fait ce qu'on a pu.»

Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain, rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit:

—«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?»

Il y avait que dans l'allée menant au petit lac, j'apercevais Yvonne, là, devant nous, s'avançant à notre rencontre, entre Thérèse Gervonier et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! Elle nous avait certainement vus, car elle était devenue plus blanche que moi-même, en même temps qu'elle avait saisi la manche de Thérèse, comme pour se cramponner avant de tomber.

Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, et que devais-je faire? M'arrêter, évidemment,expliquer que la marquise Gianelli se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais le bras afin de l'aider à marcher: mais Marie avait-elle l'air d'une femme malade, avec cette physionomie heureuse et ce rire mal éteint? Puis, comment allait se comporter Yvonne?... Et si elle se trouvait mal, car elle était réellement livide, elle me faisait peur. Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de Marie: et alors, le souvenir d'Hélène... Mon Dieu, que j'eusse voulu disparaître à l'instant, écrasé, en cette minute horrible!


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