Quant à Marie, elle était bien tranquille. Voici qu'elle allait déjà vers Yvonne, résolue à la plus paisible cordialité. Sans doute elle s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable, innocente et déconcertante impudence: «Bonjour, chère madame. Votre mari a la bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages une femme qui se cache, et se cachera pendant une semaine encore...»
Cependant Yvonne coupa court à tout cela. J'ai vu la pauvre femme, plus morte que vive, étreignant follement le poignet de Thérèse, je l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, sans saluer, sans reconnaître—et son frêle dos, tout courbé, semblait au point de se briser, quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!
Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle fut très belle, en cette minute, et l'on pourrait même dire très bonne.
—«Je comprends fort bien, me dit-elle, que Mme Simonin ait voulu ne pas me voir. Je serai bientôt mère, alors qu'elle a perdu cruellement son enfant. Va au plus vite la retrouver, François, et la consoler. Ne lui dis pas que je suis fâchée, ce ne serait pas vrai. Ne lui laisse même pas croire que je l'ai remarquée. A moins qu'elle n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je lui pardonne. Je conçois, certes, combien elle doit souffrir.»
Que de magnanimité! C'en était un peu trop, peut-être, et Marie ne me jouait-elle pas quelque comédie de noblesse? Mais non, pourtant, sa voix trahissait tant de sérénité radieuse et béatement hautaine!
Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai Yvonne, Thérèse me dit d'un air outragé que sa cousine était au lit, malade, qu'elle avait condamné sa porte, ne sortirait de sa chambre ni pour dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait à admettre personne—«personne»!—auprès d'elle.
Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu le droit de renvoyer cette Thérèse à ses potions ou à son crochet, et d'entrer quand même. Je ne l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!
Le lendemain, même consigne, le surlendemain pareillement. Trois jours, quatre jours se passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin me confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: tout son organisme se trouve comme surmené. Ne la contrariez pas. Elle fait une fièvre nerveuse, qui s'éteindra.»
A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant plus, je répliquai brutalement à Thérèse:
—«Assez, maintenant! Je suis chez moi, je pense, et j'entrerai.»
Or, Yvonne n'était point au lit, comme je croyais, mais étendue sur sa chaise longue, en peignoir: ses yeux marron avaient envahi tout son visage émacié, si bien qu'on les distinguait seuls, au premier abord, et qu'ils semblaient immenses, fixes et presque insoutenables.
A peine si j'eus le cœur de parler:
—«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... enfin, tu sais, depuis le jour... au Bois...»
Elle fronça douloureusement les sourcils:
—«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé la moindre explication?
—Je veux pourtant te la donner. C'est si simple... La marquise Gianelli est enceinte, elle aura revu malgré tout son poète...»
Yvonne bondit, se leva presque.
—«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui t'interroge? C'est stupide!...»
Puis, se laissant aller sur les coussins:
—«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore plus de peine... Je ne te prie pas de me dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas de secrets. Je devine toute ton existence, et tu le sais bien: tu m'as trompée et abandonnée à l'époque la plus atroce de ma vie...
—Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai pas abandonnée! Je n'aurais demandé qu'à demeurer ce que je fus pour toi, un instant, quand nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en souviens-tu seulement?... Mais c'est toi qui m'as éloigné par ta froideur inouïe.
—Je me suis toujours montrée bonne épouse.
—Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta faute... tu ne sais pas aimer, ma petite Yvonne, tu n'as jamais une tendresse, une caresse... Tu ne t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et sur ton prie-Dieu!»
Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle brute j'étais, pourtant! Venu pour m'approcher d'elle, pour l'apaiser un peu, s'il était possible, voici que je la tourmentais davantage. Je m'assis contre sa chaise longue:
—«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, Yvonne... Tu es organisée d'une certaine manière, moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des amitiés plus... semblables à moi-même... oumoins discrètes... Mais je te le jure devant ton Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai pas un seul moment cessé de te chérir profondément. Ah! tu peux me croire. Je pèse mes mots, en honnête homme!»
Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie, d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si chère, et me tenait tellement au cœur—oui, certes!—ainsi qu'un autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle reprit plus doucement:
—«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher ma piété...
—Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie.
—Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres, les tristes: ce sontdes phrases toujours pareilles, qu'on répète machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie, et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de l'amour, cela!...»
Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour, celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:
—«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser, François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici. Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons plus nos repas ensemble.
—Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...
—Tu me demandes vraiment pourquoi?
—Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...»
Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:
—«Est-ce la même souffrance pour moi, maintenant? Tout récemment encore, je savais ta liaison, oui... Mais à présent je verrai toujours une figure d'enfant auprès de toi, puisquela marquise Gianelli... Tais-toi! Pas de mensonges!... Cet enfant, ce sera le tien, le tien—et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, ma petite fille! Je n'avais qu'une pauvre petite, ma toute jolie petite, et elle m'a été reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. Il te consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, je ne peux pas, je ne peux pas... Il me semblera toujours que tu m'apportes le babil d'un autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner cela, qui est au-dessus de mes forces...»
Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme à l'agonie: je ne ramenais de toutes parts, sur moi, qu'un vrai manteau de glace. Tout se perdait dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau, l'horreur de torturer la mère douloureuse, la femme si fragile, ensuite mon bel amour, Marie et sa joie provocante... Yvonne leva les yeux un instant:
—«Et puis cette femme, qui t'aura donné un fruit de ton sang, ton propre sang! Un enfant, qui vient de toi!»
Le silence—atroce!
—«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis infirme.»
Elle retomba, les mains jointes, priant de toute son âme.
A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:
—«C'est un garçon!... Venez vite.»
J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis, après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé, et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte de simple commanditaire.
Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant, je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demicaché... Ce qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée du premier cri que j'entendrais—et tout bas, humble et déchiré, je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et à Yvonne, que je n'avais pas revue.
Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air radieux:
—«Il estsouperbe!»
Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher.
—«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.»
J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement. Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux éblouissants toutefois et comme en extase.
La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les fines lèvres exsangues.
—«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»
La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma fille!...»
Un moment, cet être minuscule déplissa unpeu la peau de son visage boursouflé: alors apparurent des prunelles plutôt obscures et quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!
—«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il a tes yeux.»
Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup d'amour dans cette phrase. Il s'y trouvait du moins une douceur immense, et les larmes les plus exquises de ma vie, peut-être, me sont venues sous les paupières.
De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, secrètement, à Yvonne en deuil, qui souffrait, là-bas.
Et pourtant...
Les devoirs s'affrontent et se combattent, on le sait. «Fais ceci», dit l'un. «Au contraire, fais cela!» ordonne l'autre aussitôt. Il en est un, le plus urgent peut-être, en tout cas le plus doux: «Cause le moins de peine possible à ceux qui t'entourent...» Combien de fois me suis-je répété, dans ma détresse, ces paroles toutes frissonnantes de pitié?
Yvonne se tenait parole: pendant un mois et plus, je ne l'ai pas vue. Elle prenait ses repas dans sa chambre: nulle surprise, d'ailleurs, n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci n'ignoraient point que leur maîtresse, de santé très délicate, eût besoin de grandes précautions. Or je travaillais le matin, ou courais les bois; je déjeunais à tout moment, en deux minutes, d'un œuf à la coque et d'une côtelette; et je dînais à neuf heures, en arrivant de Paris—quand je rentrais pour dîner. Un tel régime était bizarre autant qu'incommode, si bien que je prenais mes repas tout seul. Voilàdu moins ce qu'autrui devait penser, ou ce qu'il lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé bienveillant.
Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg élégant, situé dans le plus gracieux pays de France. Toutefois, on y a établi un golf, où viennent chaque jour se désennuyer les hobereaux de Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires des belles demeures élevées parmi ces bois charmants. Ces derniers n'ont pas une conversation fort abondante, si bien qu'il y a pour eux une grande consolation à pouvoir relever de quelques fermes jugements, touchant la conduite du prochain, leurs propos habituels sur les cousinages, les mariages et le malheur des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies vont tout naturellement à la cuisine, puis chez l'épicier, la mercière et le sacristain: c'est là sans doute que Thérèse Gervonier les recueillait.
Car j'étais dorénavant un objet de honte et de scandale pour la pauvre fille: le dégoût éclatait dans ses yeux, dès qu'elle m'apercevait. Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon compte, sans nul doute, «dans le pays», ainsi que disaient les commères!
Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire envié: point encore quadragénaire, et déjà inspecteur adjoint, trois galons d'argent sur mon uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiéeà quarante minutes de Paris... Il ne faut pas tenter le diable: il est trop piquant, pour plus d'un, de relater les coquineries et voire les crimes qualifiés d'un intendant de la République et d'un officier de l'Institut de France. Ce sont là de jolies anecdotes, qu'il suffit de conter sur un certain ton amer et résigné pour paraître finement fronder l'État.
Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. Elle entraînait souvent Yvonne à prendre le thé devant leslinksde Vineuil, où les dames de Chantilly tenaient leurs parlements. La grande réserve d'Yvonne et son bon esprit lui valaient l'absolution—millionnaire ou titrée, elle eût atteint l'estime—de quelques hautes matrones. Mais si l'on voulait bien oublier ainsi, avec une extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût qu'une pauvre petite dame, assez triste et pas trop riche, de quelles poignées de mains trop chaleureuses et impitoyablement compatissantes ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette terrible bienveillance! Au golf comme partout, n'est-ce pas, on n'a rien pour rien.
Bref, par ma faute, que je fusse présent ou absent, que l'on fît indirectement allusion à ma personne et à la passion radieuse qui ensorcelait ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, Yvonne souffrait toujours davantage—et je n'y pouvais rien.
Non!... Car enfin, devais-je rompre avec Marie?
Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête ronde» dira qu'il l'eût fallu. Je me le disais à moi-même tout le jour. Je me déclarais: «Marie n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. Tu as accompli ta besogne auprès d'elle, ton rôle est terminé. Le petit sera riche et bien soigné... Tu peux à présent te retirer, mon garçon, et rentrer dans ta maison dévastée.»
Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise Gianelli, pour qui toutes les gênes entravant le commun des mortels étaient comme abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant elle, et je lui eusse adressé la parole en ces termes: «Madame, vous êtes pour moi ce qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre et de plus charmant. A mes yeux, vous planez au-dessus du monde. En outre vous m'avez fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, et vous voulez même bien me témoigner avec sincérité, je le crois, à moi forestier obscur et infime, un peu de cet amour qui combla naguère les vœux d'un poète illustre. Il ne serait pas un homme, d'âme un peu relevée, pas un artiste digne de ce nom, pas un délicat qui n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous quitte, je vous abandonne, vous et notre enfant.
—Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni quelque sujet de plainte?
—Pas le moindre, bien au contraire... N'importe, je vous laisse, à cause d'Yvonne, ma femme.
—Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon en sa faveur, alors que je vous aime, et qu'elle n'en a pas moins, malgré tout, la meilleure part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, ingrat, puisqu'elle porte ton nom, et puisque tu la chéris profondément, je ne l'ignore pas...
—Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que notre enfant.
—Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme irrésistible me préfères-tu donc là? Elle t'aura prodigué des marques bien éclatantes d'amour?
—Rien de cela. C'est un être malheureux et contracté, incapable d'une caresse. Elle vit, elle a vécu entourée de dévotes et de femmes sans prix.
—Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»
Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire je ne l'avais aussi parfaitement idolâtrée! Il y avait un air, autour d'elle, qui m'était plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse des belles îles pour les bêtes de ces terres lointaines.
Enfin, après avoir longtemps tenu de tels dialogues imaginaires, je prenais le train pourAuteuil. Je n'étais pas plus tôt entré chez Marie, au fond de son jardin grand comme un mouchoir et brodé de mille tulipes, que je tombais en pleine joie. La cuisinière, la femme de chambre Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie et la nourrice formaient un parti dans lequel on prétendait, non sans s'attendrir, que le bébé ressemblait incroyablement à sa mère. Une autre faction, composée du chauffeur et de la jeune miss anglaise, affirmait que le petit avait sans doute certain air de famille, rappelant fort la marquise Gianelli, mais qu'à première vue pourtant l'on songeait surtout au père: et le piquant, c'était que ce père, on ne le nommait point, par une sorte de convenance.
—«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, que c'est tout le portrait du père?
—Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être les yeux noirs, voilà tout: en quoi il a bien tort, d'ailleurs.
—Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon fiancé aussi avait les yeux comme le charbon.»
Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se trouvait douée de cet accent «palace», qui se transforme si aisément en tout ce que l'on peut souhaiter de plus sympathiquement anglais. Elle évoquait sans cesse la mémoire de son fiancé, mort au Cameroun, «dans une exploration», disait-elle fièrement: mais entendezdans l'armée prussienne, enfin sous le casque à pointe. Frida, mince, menue et vive, semblait extraordinairement jeune: néanmoins, vêtue désormais ennurse, elle était devenue la gouvernante du petit, et surveillait la nourrice, solide et austère gaillarde qui semblait avoir, en réalité, presque deux fois l'âge de cettenursepour rire.
Quant à Marie elle-même, posée entre les deux partis en lutte, elle trahissait tantôt celui-ci, tantôt celui-là, selon son humeur du moment: mais tout son cœur était avec le camp de Frida.
—«Et pourtant, affirmait la femme de chambre Romilda, lebambino, quand il veut téter, se fâche déjà comme madame quand elle attend!
—Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache.
—Madame croit cela.»
Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie l'aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi l'air si grave de la nourrice: et j'en venais à prendre celle-ci presque en grippe, moi aussi.
Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblaitmaintenant assez bien à unenursery: il n'était plein que de hautes chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets. Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il n'était question que d'antisepsie, de laitages, de promenades savamment réglées, et l'on n'entendait que gazouillements divers, roulades imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient d'égayer le précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles.
Le baptême prochain prenait les proportions d'un événement immense. Devant la loi, l'enfant devait, vaille que vaille, se nommer Gianelli, les parents n'étant pas divorcés: mais quel serait le prénom?
—«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait Tiberge, ainsi que le maréchal, prince de La Canée. C'est là un nom légendaire dans ma famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne.
—Déjà!
—Je sais donc ce que je dis. Mon fils s'appellera Tiberge. Mais je veux aussi qu'il s'appelle François.
—Une fantaisie.
—Caprice. Il faut me passer ça.
—Passons... Par conséquent Tiberge-François.
—Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera encore Marie, comme sa mère.
—Marie-Dorothée, en ce cas.
—Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie tout court. C'est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher, Marie-Dorothée n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»
Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme, certainement!
Et bientôt elle reprenait:
—«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie, afin de montrer à sa grand'mère combien il sera beau!»
Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup tout ce bonheur?
Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu, je ne t'aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.»
Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût pas été trop laide, en effet.
Vers le temps où l'on commença de promener plus longuement Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva.
Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne sais pourquoi, et l'on pense bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il ne m'est permis que de supposer, mais j'imagine qu'une si longue retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait.
Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois haussé pieusement les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n'importent guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit plutôt remercier le ciel que d'en témoigner à autrui une rancune exagérée. Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours presque tout ignoré d'Yvonne, hélas!
Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à manger.
—«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre.
—Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier.
—Ah?... Bien.»
Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier: «Merci!...» Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme si pâle et si vieillie—elle n'avait pas vingt-sept ans!—que je demeurai muet sur place.
Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour, François», et s'assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être, qu'elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner et dîner à table. C'était trop incommode pour le service.» Et rien de plus.
Vers le dessert, je signalais d'imbéciles coupes d'arbres, que la commune de Lamorlaye ne cessait d'ordonner çà et là.
—«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de peupliers qui est vendu. Ilsvont y mettre la cognée. Vous devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.
—Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c'est un souvenir.»
A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. Il me parut d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras autour de la table. Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle possédait un appareil?... Rien de si naturel, assurément. Toutefois je n'en avais encore jamais entendu parler.
N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque aussitôt je n'y songeai plus. Nous causâmes ensuite d'une route neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?... Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide—et bientôt je roulais vers Auteuil.
Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas, elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir cerise brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette chambre jaune et blanche, elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.
—«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu, d'ailleurs,qu'il soit splendide! Vous verrez, cher—à cause de la nourrice, elle ne me tutoyait pas—vous verrez quelle merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu'il faut aimer aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains s'inscrit très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi, ou regarder bien mal, pour prétendre qu'on ne doit pas juger les gens sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le grand maréchal—ou à l'Empereur! Dès maintenant, d'ailleurs, on le remarque.
—Je n'en suis pas surpris.
—Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé... Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque toujours... Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui si, pas plus tard qu'avant-hier, une dame n'a pas sollicité qu'on lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.»
De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde fois qu'il me surprenait ainsi, aujourd'hui même.
La nourrice offensée me regarda sévèrement:
—«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame lui dit? C'est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de laMuette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos, avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé, dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame, qui venait d'arriver là derrière, elle s'est présentée devers nous, très poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la miss, voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j'ai jugé qu'on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente, et je lui ai arrangé son voile pour qu'on tire bien ses veux, vu que c'est ce qu'il a de mieux.»
J'étais bouleversé par un étrange soupçon.
—«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas dû. Quelqu'un, en somme, que vous ne connaissiez pas... Et comment était-elle, cette personne? Décrivez-la-moi.
—Monsieur, c'était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas mise comme Madame, ni aussi plaisante... Mais très bien.
—Grosse?
—Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois moi. Une femme d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les foies, Monsieur doit bien le comprendre.»
Semblais-je donc à ce point troublé, queMarie me demanda gaîment si, à mon tour, je craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par amour?
Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon logis. Je pris un air bien détaché:
—«C'est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle Gervonier?»
Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, ou qu'il n'éludât la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec complaisance:
—«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.
—Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule? Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.
—Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez attendre un moment...»
Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n'était pas d'insister, non plus que celui d'Yvonne: pourquoi risquer un éclat, ou quelque scandale?
Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet, voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte...
Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande au photographe: j'aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc, secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse ressemblance...
Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je me sentais comme écartelé. Je souffrais trop.
Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d'Yvonne n'avait que trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. Mais d'autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou injustement offensée... Que faire, enfin?
—«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon brutal ami Denis Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse... s'il le faut!»
J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J'y assistai en invité, car je ne m'y trouvais ni comme père, ni même—par décence—comme parrain. Le député Fata, de passage à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n'était autre qu'Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange desSabots: elle et Marie s'aimaient extrêmement.
Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu'à la scène, s'était honnêtement vêtue de violet et d'amarante, et souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase de tulle également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. Mme Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman, donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce qui ne l'empêcha point de réciter son credo avec une gravité saisissante pendant la cérémonie.
Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d'en faire autant, n'ayant eu que trop loisir d'oublier les textes sacrés durant les cinq ou six années qu'il avait consacrées à une politique terriblement anticléricale au Parlement italien. Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura point par moments. En somme, pleurer n'est pas voter.
Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un foulard rouge, qui lui servait de col: unecow-girl.
Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils? C'était bien l'enfant Jésus tel qu'on le promènerait dans une procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons, un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois, mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui, je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent... Me suis-je trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardaitvolontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre trace d'attention au fond de ces pupilles légères!
—«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon oreille... Ces cérémonies me touchent jusqu'au fond du cœur.
—Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre elles.
—Non pas, non pas!... Je veux seulement que le Saint-Père vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier, voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d'une cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. Ce serait pour le plaisir.»
Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D'un bout à l'autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des branches d'orchidées candides semblaient s'élever au milieu de pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son fameux costume incarnat du premier acte desSabots. Mais elle poussa de véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:
—«Oh! surtout, n'allez pas me parler théâtre!»
Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se lança dans une appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures d'enfant.
Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de blanc, excitait beaucoup l'esprit ardent du député Fata:
—«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de Sylla, quand ce dernier faisait le siège d'Athènes. Tous cesgreculimontaient sur les murailles, et insultaient le terrible général en le comparant à une mûre roulée dans la farine... Lui, cependant, prit la ville, et fit bien.»
Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs, avec lesquels il déclarait que l'Italie devait en finir une bonne fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris.
Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait pour le remaniement de la Méditerranée—je crois qu'il voulait Nice, entre autres, et peut-être Marseille,—et que Mme Isabelle eut dit à Marie tout ce qu'elle savait touchant les voitures d'enfant, les bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême.La marraine et le parrain s'étaient montrés généreux, et j'avais fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d'or; les deux précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»
—«Cela vient d'Italie», répondit simplement Marie.
Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle avec le député, j'interrogeai Marie:
—«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret?
—Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté ici ces deux brimborions. Seulement, si quelqu'un veut croire à un don du colonel Gianelli, eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne dirai pas le contraire. Je ne dirai rien.
—Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant s'imaginer que le colonel est le père de leur filleul.
—Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de mon mari, vous ne l'ignorez pas, mais je m'adresse à votre amitié pour baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque je n'ai pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.» Ils se sont montrésdiscrets et affectueux. Je leur en suis profondément reconnaissante.
—N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...
—Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je veux qu'il ait tout ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences, tous les talents. Je m'efforcerai qu'il connaisse aussi tous les bonheurs, mon fils admirable!... Et afin que sa naissance même ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser entendre—au hasard, tant pis!—que le colonel le verrait sans colère, puisqu'il adresse de Turin un cadeau... ou du moins je permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... Tu me sais libérée de toute croyance. Je m'étonne devant quiconque a la foi: cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé chrétiennement, afin qu'il ne puisse même pas me faire grief plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y tient... s'il veut aller à l'église...
—Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?
—Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à lamesse, comme je le conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à Rome et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement heureux: et je désire qu'il choisisse la façon dont il préférera être heureux, donc, cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»
Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon fils, à qui l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela m'échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s'envolerait au delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette bouffée de «bon plaisir» russe, d'art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière, qu'à celui d'un forestier obscur et modeste... Et cependant, mon premier enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second... Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me nommer.
Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant, ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule femme... car l'autre!... Avec quel enchantement je m'abandonnais à la musique adorable de sesdonc, de sesexactement, de sescher, aubercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent que Tiberge était né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses, quand son caprice le voudrait? J'allais par conséquent passer ma vie agenouillé devant cette insoucieuse idole—alors qu'Yvonne douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable...
Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas, commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre... le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au bout, et la mener à bien!...»
Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie, et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer davantage Yvonne—eh bien! il me fallait donc prendre mon parti. Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge... Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue... Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas furtif sur lechemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait son fils—notre fils—entre ses bras, elle n'avait plus besoin de moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici.
Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va hausser l'épaule, ou se méfier.
Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.
Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?...
A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille la première, railleuse, en détournant la tête...
Et Tiberge?
Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle et menue entre deux brassées de fleurs...
Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des heureux, je m'exécute de ma propre main. Mavolonté est forte et affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.
Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly, j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce sujet.
L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord, puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il s'en servait, et regardait bien.
Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives, telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes, et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont ils usent, ce qui n'est point si difficile.
Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité, que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot; et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes, en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe assez archaïque etvainement compliquée. D'autres fois aussi, ils me représentaient un parti politique, et une force dans l'État.
Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi, trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement la bonté, le courage et la patience—les trois vertus sublimes des héros—que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?... Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de prêteurs à la petite semaine.
Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non, justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si,l'espace d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.
Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté. J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable. L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par leur nom.
Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel: ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins. Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse, et que de contraintes!
Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu'en Sicile ou à Pestum, et à Ostie,ailleurs encore: devant ces poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s'élevait depuis des siècles, et pour l'éternité, toute la beauté du monde, comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection, la gorge contractée, les artères battantes!... Un rien, une nuance seulement de cette fièvre sacrée, que j'eusse éprouvée un jour devant un autel, et le lendemain peut-être, j'entendais la messe.
Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. L'odeur des églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux, tout me repoussait. Et la religion ne m'apportait rien que langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé Duregard, répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon déplaisir. D'autre part, il n'eût point aisément consenti à parler des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous n'abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité. Si jusqu'à présent je m'étais félicité de cette double prudence, il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager l'abbé dans l'entretien que je souhaitais?
Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si délicatement découpé, et posé sur l'eau comme un coffret:
—«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
—Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu du parc.
—Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, l'imitation de Notre-Maître Le Nôtre... Vous avez bien raison, d'ailleurs, et Le Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.
—Il ne pouvait mieux faire.
—Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux négligemment piqués parmi les bois. C'est une contrée ombreuse et gracieuse, où l'apparat ne convient guère. De même la Bretagne, tenez... Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?
—J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois été le voir, quand j'étais gamin, avant d'entrer au séminaire.
—La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche, Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des rochers, entre lesquels s'est si adroitement glissée la mer!... J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l'ombre de sa petite cathédralerose, qui est «pauvrette et ancienne»... Mais quel burlesque monument l'on a élevé au pauvre Renan! Le malheureux s'affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser, comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de Perros-Guirec... Je souhaite que les circonstances vous envoient un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme notre Valois, mais bien plus triste pourtant.
—Je le souhaite également, vous m'en donnez l'envie. Souffrez cependant que je ne vous promette pas d'éprouver la même émotion que vous en évoquant les souvenirs d'un des plus grands ennemis qu'ait eus l'Église.»
Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde: mais n'ayant amené le nom de Renan qu'afin de me faire contredire, tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant:
—«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement. Mais que vous importe, monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa pensée s'affaiblira—comme toute pensée humaine—sinon son charme. Or l'Église est éternelle, ne l'enseignez-vous pas?... Je crois que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-ilpas des circonstances atténuantes? Nous savons de lui plus d'une page qu'un évêque ne renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement qu'on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d'Assise. Saint François le sauvera.»
Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse route. L'abbé retenait visiblement ses paroles. Je l'entendis seulement murmurer—et ce murmure n'était dicté que par la politesse, afin d'éviter un silence désobligeant:
—«De mauvais jeux intellectuels.»
Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» s'est transformé en blâme, presque en offense: l'on en use pour qualifier plus que sévèrement l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit pas aux conclusions que l'on préférerait.
Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: j'avais une détestable note dans sa pensée, et si j'eusse persisté à le vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes humaines, il m'eût instinctivement traité en adversaire; ce qu'il ne fallait précisément pas.
Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher de lui. J'ai pris un chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous les livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que j'avais visité Auray, un jour de pèlerinage.C'était le conduire à me citer Lourdes, où je n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux ou trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte, les hôtels, la foule des pèlerins, les malades.
L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout en discourant.
—«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles. Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement émouvant.»
Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention: j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous mes yeux.
Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.
On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»
Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour au bercail—l'on s'exprimerait ainsi—ne se fît pas avec une telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église m'attire»,il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui venait à l'encontre de tous mes souhaits.
Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté, heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part, faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse. Dès lors,ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau du secret?
En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de l'aube, suivi du jour en sa fleur.
C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me souvient duVoyage autour de ma chambre, comme de tant d'autres «voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu, l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé; cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de courses»—à Chantilly, on dit «la pelouse»—les péripéties de ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles enfin quine pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le pouvaient, mais encore ne le devaient.
Le voyage autour de la pelouse... que de littérature, et que d'apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que je tentais là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... O ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela!
Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche. Elle avait dû choir tout à l'heure d'un corsage ou d'une main gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:
—«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. Je ne dis pas cela parce que c'est une rose. Un nénufar ou un œillet m'inspireraient la même pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause de la grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes folles retombent et bondissent au soleil d'Espagne, de l'Orient ou des Tropiques! Qu'il y ait des palais surchargés de pierraille à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos paysans sont plus délicats: le décor d'unecampagne toujours fine a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours, à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c'est simple! Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis, les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d'un bout de dentelle, leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement devant l'herbe ou le blé. L'on ne peut orner une telle contrée, sinon avec une fleur de place en place—par exemple cette rose, tenez, tombée d'aventure à nos pieds, sur la pelouse.»
L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des horreurs dans Chantilly.
—«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des papiers gras dans la forêt. L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.
—Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la canaille touriste se croit tout permis chez nous, j'en conviens: mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts ébréchés... Connaissez-vous Loisy?
—Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je ne connais que Chantilly. Pour nous autres, l'univers s'arrête aux potagers de nos paroissiens.
—Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines aussi, l'automne venu, arborent un jabot d'écarlate, j'entends de vigne vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire toute cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et les rustres «coupeurs de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style de leur terroir...»
Mon compagnon ne me répondit point qu'il estimât juste et raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de ce jour y fût pour rien. Au bout d'un instant, j'ai repris gaîment:
—«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues de ce temps-là, exempter la terre de tourner autourdu soleil. De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien organisée. Le bon Dieu est très artiste.»
Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait également juger l'abbé.
Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M. Duregard:
—«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite, par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé! Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil et d'un ami!»
Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas! n'était que trop certaine,et que l'émotion dont tremblait ma voix ne mentait pas, cette fois!
D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne. Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence: car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient—du moins, l'abbé le croyait.
Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami». Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre—car tout arrive—par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures pieuses.
Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et tout le reste me semblevague. Après un instant de plaisir très vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux, leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions et leur exquise politesse—je parle des meilleurs—je me fâche presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages. Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions—lui moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des Muses, connaissait-il bien toute son illusion?—nous feignions donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure, inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.
Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à l'abbé:
—«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me sens près d'eux, près d'eux seuls.»
M. l'abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu'il a croisé tout à coup derrière ledos ses mains mal équarries, en m'entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si l'on voulait se montrer austère.
La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement clos: à travers les grilles moussues, l'on apercevait des charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément où évoquer très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette réminiscence fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il paraissait seulement surpris, et même frappé: