—«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas cru qu'une doctrine si hautaine, quoiqu'elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi séduire...
—Un mécréant frivole.
—Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez un peu étonné.
—A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien pour le salut, hors de la grâce—quelle sublime attitude dans l'humilité chrétienne, moncher abbé! C'est une doctrine héroïque et princière, c'est la foi dangereuse, la religion périlleuse et altière du risque!
—Et de l'orgueil, peut-être.
—Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, dans le jansénisme, vous le confierai-je? c'est le rôle tout-puissant qu'y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce. Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et irrésistiblement se manifeste... Mystère admirable!»
Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point prié pour moi tout particulièrement, ce soir-là.
Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti quelque soupçon d'énigme, parfois, dans mon cas. Encore un coup, l'abbé Duregard était très clairvoyant et d'imagination courte, donc difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi grandement pieux. Les bonnes volontés, a-t-il sans doute pensé, viennent à Dieu par toutes les voies, et même par les pires: prenons toujours cette âme-ci, la Providence y verra clair.
Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse à cet esprit paisible. Et supposons qu'il se soit rappelé en secret le grand mot de Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche jamais...»
Une après-midi, ma surprise fut grande en arrivant chez la marquise Gianelli. Depuis quelque temps, je m'imposais de m'y montrer un peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais abattu et contraint: le jour me pesait. Quelque chose, ou plutôt quelqu'un me manquait: Marie... J'aurais voulu l'avoir là sans cesse, m'asseoir contre elle, dans l'ombre savoureuse et comme précieuse, qui s'allongeait à ses pieds ainsi qu'un grand lévrier bleu. J'eusse tremblé de joie à l'espoir de sentir, au cours des nuits silencieuses, s'élever son souffle léger tout près de mon bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée en sa chambre ou la mienne, dans le désordre du saut de lit, les cheveux en tempête sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte après le passage d'Arcole! J'imaginais le toucher si doux de son épaule ou de son cou, sur quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en rêvant, le matin...
Or, dans la minute même où mon tourment était le pire, il me fallait songer aux discours que je tiendrais afin justement de sembler moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes de prudence dont je ferais à mon amie la mélancolique surprise... Comme si j'eusse exprès taché d'encre ou de poussière mon pourpoint de cavalier servant!
Marie n'était-elle pas également la mère de notre enfant?... Et avec quelle passion elle le soignait et l'adorait, mon fils!... Pourtant j'habituais mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant elle: «Mon bâtard.» Je parlerais d'adultère, de scandale et de communion pascale. Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est de cela encore que je souffrais, sitôt les yeux ouverts, dans l'accablement de chaque réveil, le regard envolé vers le riant souvenir de Tiberge—et fixé sur le portrait de la petite absente qui, du fond de son cadre couronné de buis, me faisait signe, elle aussi, avec ses pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.
Une après-midi, donc, alors que sous des prétextes—mais on a vu pourquoi—je n'avais pas sonné depuis trois jours, sinon quatre, à la porte de la marquise Gianelli, je demeurai fort étonné en pénétrant dans le jardin de poupéequi cachait cette demeure en miniature. Un son de mandoline, en effet, sortait de la maison par les fenêtres ouvertes... Bizarre!
Mais plus étrange encore que ce concert imprévu fut le spectacle qui m'attendait au salon. Tiberge était là, rose et ahuri, ornant les genoux de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une chaise basse, se tenait la petite nurse, Frida, ses mains gentiment croisées sur sa jupe d'alpaga beige, et semblable, avec son col et ses manchettes rabattus, à la plus sage élève du couvent, dans la classe des grandes. En face, un guitariste et un mandoliniste bourdonnaient d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en arrière, et au teint mi-bronzé, mi-verdâtre: celui d'un jeune conquistador qui se fût perdu l'estomac dans les grands bars. Ce jeune homme était mis avec une recherche singulière: un vrai compère de revue. Enfin, au milieu de la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs orangées, dansait le tango avec un monsieur qui souriait sous ses deux centimètres réglementaires de moustache: et je reconnus sans peine en ce dernier le visage populaire de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy national.
Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demanderapeut-être ce que c'est qu'un dandy. On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux. Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est cependant pas très riche, quand il n'a ni chevaux de course, ni chevaux de polo, ni yacht, ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles, quand il s'adonne seulement aux sports pas trop chers, qu'il ne craint pas de faire des visites, et qu'avec cela il lit un livre de temps en temps, on déclare que c'est un dandy. Les gens de lettres se donnent un grand air de désinvolture en usant de ce terme qui, imprimé, ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité ne correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on qualifiait de la sorte Henri Berri du Jonc, parce qu'on le rencontrait toujours ganté. Avec cela il était on ne peut plus «ancienne France». Par goût de la plus vieille tradition, il avait effacé les deuxyde son nom, Henry Berry, et les avait remplacés par desi. On l'entendait fredonnerPauvre Jacques, et des couplets de Béranger... Quel dandy!
Néanmoins il était légendaire dans les revues de fin d'année, où il personnifiait l'élégance et le bon ton. Marie, en m'apercevant, cessa de danser, se mit à rire, et fit les présentations:
—«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, de vous nommer M. Henri Berri du Jonc? Il a la bonté de me faire répéter le tango, que vientde m'apprendre en quatre journées M. Torrez ici présent, mon professeur.»
Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, son visage aux cheveux bleus: se figure-t-on qu'un homme aussi considérable, dont le temps valait un prix fou, allait imprimer des plis à son étui-jaquette en commettant des gestes empressés ou précipités? Adolfo Torrez, professeur de tango, maxixe et autres danses du jour, donnait les leçons les plus chères de Paris: c'est dire qu'il n'avait pas de saluts à perdre.
Tout au contraire, Henri Berri du Jonc m'avait déjà serré la main avec une chaleur affectueuse: la cordialité a beaucoup d'allure, ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. L'œil étincelant—le panache, le sang!—il me disait d'une voix de théâtre, aussi bien timbrée que brillamment insignifiante:
—«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons notre menuet. Car danser le tango comme la marquise Gianelli, c'est véritablement danser un menuet, un de ces menuets pimpants que nos spirituelles aïeules savaient rendre si ravissant, si fringant, si...
—M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement Marie.
—Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, malheureusement, qu'un pauvre diable: maisj'avoue que j'adore la danse, à condition qu'elle conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment dire cela?...
—Ce je ne sais quoi.
—Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne sais quoi du temps jadis, qui avait tant de charme à Versailles, au Louvre, dans les Trianon... Ah! le je ne sais quoi de France—et Henri Berri du Jonc faisait claquer ses doigts—voilà le trésor que nous ne devons pas laisser perdre! Or le tango me semble une danse triste...
—C'est une danse volouttoueuse, corrigea sévèrement le jeune professeur, mais volouttoueuse pas dans les gestes, jamais dans les gestes: dans l'intention seulement elle est, si on y pense, et on ne doit pas y penser. Le tango n'est pas triste. D'ailleurs, on vient de le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et lord Perham le dansent aussi bien que moi. Et tout Londres veut maintenant l'apprendre.»
Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante, répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi, décidément, dont nos pères, moins sombres que nous...
Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis,après le thé, et Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand elle avait appris le tango.
—«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre grands jours.
—Trois.
—Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.
—Et fort bien employés.
—Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie, ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer. Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.
—Pour le payer.
—Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement, maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas que cela n'allait pas mal,avec lui? Et avec Torrez? Il fait mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»
Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance, que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible, qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en personne...
Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine, on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère, ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu l'étranger, qu'autrui,que «l'ennemi» enfin, semblait investir la marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils—et le sien.
—«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas, tout cela, homme des bois, homme sauvage.»
Je fis ici mon sourire châtié.
—«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable...
—Une femme de mon âge...
—Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la maxixe et la «Très moutarde»?
—Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais une raison.
—Bah!
—C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content.Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode. Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.»
Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie. Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de déplaisir.
—«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore, passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a..
—C'est le plus réputé des maîtres à danser.
—Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète, cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des serpentins dans votre salon.
—Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?
—J'y songerai.
—Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux. Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en religion bientôt, donc?»
Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis, les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu.
—«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion, évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne. Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà.
—Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne savez pas le tango, par hasard?
—Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions. J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...»
Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux:
—«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux cela.»
Grands dieux! Je lui criai la vérité:
—«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon cœur, Marie!»
Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:
—«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise...
—De regrets, peut-être?
—Non, de conscience.»
Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce qu'elle allait faire ou dire:
—«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»
Elle me répondit en quittant la pièce:
—«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien exacte.»
Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines:
—«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»
Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là, d'étouffer des sanglots dans mon oreiller—d'humbles sanglots d'amour, de vrais sanglots d'écolier!
Cependant je m'étais rendu à la messe.
Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi, mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite. Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de résignation.»
Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement revêtuede n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait soit un incendie, soit à peine une étincelle.
Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces, combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens, Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant, jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.
Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»
Au bout de quelque temps cependant, Marsyaset Marion se retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:
—«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses, tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait, malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a donc, ce matin?»
Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi, poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître, ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si vous aviez pu devinerqu'il vous laissait cruellement au jardin dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs honnêtes, ô bêtes charmantes!
Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin, auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les moindres nuances.
Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante fidèle m'avait aperçu.
Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point jem'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après, en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant un peu avant l'Ite, missa est, car elle eût probablement observé avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que j'étais?... Oh! non.
Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin. Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants. Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à l'église.
—«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole. Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal àvenir au bout. J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre ami prêche très bien, c'est l'avis général.
—J'irai tout exprès.»
Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur d'Yvonne la glaçaient.
Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire. Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.
Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. Elle caressait Marsyas, et même—malgré ma défense—lui avait apporté des friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire, et pleine d'un secret mépris.Quant à moi, il en allait bien autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt Marion qui sortit du chenil:
—«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.
—Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.»
Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit:
—«C'est quand vous avez été à la messe?»
Après quoi, elle ajouta, craintive:
—«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?
—Mais oui.»
Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant à l'excès... Je l'aidai.
—«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que je vous fais peur?
—Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une grande fête.
—Oui, c'est l'Assomption, je le sais.
—Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même qui l'avez annoncé...
—Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être?
—Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de l'Assomption?...»
Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé. Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut.
Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe—et comment l'eussé-je fait?—j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur, pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie». Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que les mouches, qui eussent pu le gêner.
Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:
—«Au revoir, amie heureuse.
—Au revoir. A demain!»
A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit.
—«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la vie...
—Que veux-tu dire?
—Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»
«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner tant de froideur?
En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois, et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné unfils, je ne voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers, ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose, mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»
Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles, comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois sa porte fermée?
Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu t'excuseras.»
Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes au Bois. Nous avions choisi le coin le plussecret, presque un bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.
Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux annonçaient la mise en répétition de saBérénice.
—«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris. Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.
—Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame Henriette, la belle-sœur du Grand Roi?
—Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers, des précieuses et des guerriers,que sais-je encore! Du moins en était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je ne dois souffler mot de cetteBérénice, sinon pour souhaiter son succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»
Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs offensantes, une fumée horrible.
—«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose deBérénicen'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de grand cœur: le succès ne fait pas question.
—Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke lui cause du tort.
—Il n'épouse plus l'infante?
—Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque. Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi, ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... MaisBérénicecontient des mots qui arrêtent le cœur.»
Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa coupe, et but.
—«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?... Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de Louviers.
—Avec toi, Marie, peut-être?
—Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?»
Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore ma main frémissante:
—«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je suis trop patraque, trop mal en point.
—En voici la première nouvelle.
—Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion. Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien m'attriste pendant des heures etme hante. J'ai vu mon ami le docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents, dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville, non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!»
A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci qu'un instant, mais face à face:
—«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est doué.»
Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.
Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu n'as plus bonne mine.»
Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mongarçon. S'il fallait te revendre, j'y perdrais.»
Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles: ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la maudite!
L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel. Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres suivront...
—«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.
—Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge.
—Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les âmes en péril, et je ne sais pourquoi.
—On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite.
—A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt, le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a établi son domicile en plein vent?
—Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois, et presque un arbre.
—Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000 francs de rentes minimum.
—Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que les vendanges auront troublées?
—Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non, allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées. Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquetsen mariant des fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la malice petite.
—Bref, le péché commence à la rose d'automne.
—Apparemment. Et je vous assure qu'hors certains arrondissements de Paris et quelques lieux de villégiatures, la somme des tristesses, des inquiétudes et des fautes demeure égale—hélas!—en toute saison.
—Vous m'en voyez plus que surpris.»
Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces mots nous traversions, l'abbé Duregard et moi, un vaste et rond carrefour que surveillaient, du fond de leurs niches, quelques bustes de marbre. Les bosquets n'étaient plus verts, mais tigrés, sinon tout à fait roux, et ces têtes de marbre et de mousse semblaient me dire: «Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... Sans doute, nous garderons ton secret, mais oseras-tu bien parler comme tu veux le faire?...»
Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous m'en voyez très surpris. J'aurais cru que l'automne eût jeté chacun en toutes les tentations, et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement raisonner comme ces enfants qui jugent le monde en faiblesse, parce qu'eux-mêmes ont un rhume ou mal à la tête.»
L'abbé me parut hésiter un instant. Puis jepense qu'il prit son parti, et me regardant bien en face, de ses yeux intelligents et rudes:
«—Vous souffrez donc beaucoup, mon ami?
—Oui... beaucoup.
—Vous parliez d'angoisse...
—Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. D'une part il y a tout ce que j'aime, d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture devient au-dessus de mes forces.
—Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui qui console toujours ne s'est jamais refusé à qui l'appelait de toute son âme... Mais vous n'avez pas la foi.
—Je n'en sais rien!»
L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard me perçait, me fouillait, me brûlait comme une flamme, comme le regard même de ma propre conscience. Je me raidis sous ce feu ennemi, et ces mots ne me sont pas sortis spontanément des lèvres, mais je les y amenai un par un, ainsi que des captifs à peine liés et encore frémissants du combat:
—«Je n'en sais rien!... Le doute le plus poignant m'assiège depuis un mois. Vingt fois j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt fois une voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, le salut est là!... J'éprouve souvent une émotion puissante, immense, il me semble quela Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait touché...»
Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête penchée et les mains dans les manches: il était le prêtre, et il méditait.
Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est qu'une voie qui s'ouvre à vous, et même il faut dire: à nous. Je peux bien vous l'avouer maintenant: depuis nombre de semaines, votre salut est le sujet quotidien, et mieux, continuel, de mes pensées et de mes prières. Je connais, ou je prévois peut-être quelque infime partie de vos chagrins, que je devine cruellement lourds, mon pauvre ami; je crois aussi discerner assez, avec l'aide de Dieu, quel est votre devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... N'en doutez pas, la Providence prendra pitié d'une épreuve si longue. D'autre part, je sens—et avec quelle pieuse et tendre terreur!—que Dieu vous sollicite: c'est donc que déjà vous l'avez retrouvé... Les mots me manquent ici pour exprimer mon attente, mon espoir: j'ai tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre tout grand à la belle lumière!... Mais je ne saurais vous parler dans ce parc et parmi ces statues, vous parler du moins comme je veux, ni comme je dois le faire. Quant aux douloureuses vicissitudes parmi lesquelles vous vous débattez, il en est, vous le savez, que je ne puis entendrequ'en confession... Eh bien, voulez-vous que nous nous séparions à cette place? Nous irons chacun de notre côté, moi priant pour vous avec plus de ferveur que jamais, et vous restant avec vous-même, et avec Dieu: puis, demain ou après-demain, vous viendrez me trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement interrogé, et vous aurez déjà—qui sait?—fléchi sous la Grâce divine... Eh bien, le voulez-vous?...»
Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé vraiment frissonner d'anxiété. Une fois de plus j'admirai cet homme modeste et fort, tout embrasé de piété, et qui tendait si ardemment vers son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, je visais aussi le mien, très pur et très net: et je voulais l'atteindre!
Je pris la main de l'abbé Duregard, et la serrai avec une gratitude infiniment affectueuse: et nous nous quittâmes, ainsi qu'il le voulait, au milieu du grand parc.
—«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»
Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la question que je posai alors? Ne savais-je pas ce qu'allait répondre l'abbé?... A merveille, au contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit,vraiment presque malgré moi, à demander puérilement:
—«Je devrai, n'est-ce pas, réciter leConfiteor, avec... avec tous ses articles de foi?»
A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa voix un peu rauque, impérieuse et grave, il prononça:
—«Certainement, et de tout votre cœur.»
Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout votre esprit»?... Il n'y songea point, sans doute, ceci suivant cela.
Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules carrées, le pas sonore, de la démarche d'un soldat sans reproche qui s'est bien conduit. Son visage seulement se tournait vers le sol: c'est qu'il priait.
Et je demeurai...
Mais le long de ces charmilles où le mol automne chantait, je ne pensai qu'à Marie, qu'à Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este ou de Frascati, orfévris par septembre, octobre... Je rêvais à mon petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, l'accent bien français?»
Et ma confession prochaine, et ceConfiteor?... Bah! c'était depuis longtemps tout réfléchi.
Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite Antoine, des parfums la précédaient, puis des coureurs, tout un cortège.
Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, après sa longue absence, il eut des coureurs innombrables qui l'annoncèrent en tous lieux, à savoir les journalistes; et son escorte était le souvenir sonore de mille et mille vers, et sa gloire chatoyante, et son prestige bigarré.
Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. L'épouserait-il décidément? Ou bien, après la première deBérénice, retournerait-il se mettre à ses pieds comme le premier de ses courtisans? Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste, mais indigne des Muses, allait-il reprendre dans Paris son rang de poète national et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, pareil au dieu Bacchus alors que celui-ci, en riant, lança jusqu'au ciel, parmi les étoiles, lacouronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit jadis une constellation... Or, que deviendrait à son tour, aujourd'hui, l'aventure de l'infante? Des vers, sans doute? Ou quelque pièce éclatante? Ou simplement un mot, un petit mot, à colporter sous le manteau?
Les journaux, par allusions plus ou moins claires, posaient ces questions, et bien d'autres. Dès que l'on eut annoncé la mise en répétitions dela Princesse Bérénice—car tel était le titre véritable de la pièce—l'on commença dans les feuilles à publier des notes, des informations, des articles, des photographies: et celles-ci, d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même que les articles passaient toute mesure, soit en bien, soit en mal, de même que les informations ne tenaient pas debout, de même que les notes accusaient la plus ingénieuse fantaisie.
Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les magazines, Stéphane Courrière en manteau de voyage, débarquant à Paris: un nègre portait sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il était déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la gare même par une compagnie de joueurs de football, partant en déplacement. Tantôt on le montrait chez lui, en costume d'intérieur, un faucon familier sur le poing. Il était figuré ici de profil, là de face, ailleurs de trois quarts, ailleurs encore de dos. On le faisait parler sanstrêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes innombrables—un «incroyable», un muscadin!—son service de table, son bureau, ses cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, toutes paradoxales, bien entendu, à propos de danse ou de service en campagne, des couturiers ou de la République, de Mistinguett ou de la tombe de Shelley, du prolongement de la rue de Rennes ou des candidatures académiques. On révélait qu'il allait repartir pour régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger les fouilles d'Olympie, qu'il serait nommé directeur du Théâtre-Français ou secrétaire d'État aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!
Le Théâtre de la Madeleine, qui montait laBéréniceavec un luxe inouï, et avait engagé, en vue de cette pièce, des sommes considérables, exploitait à son gré—comme il est juste—le nom de son auteur, et organisait une publicité non moins considérable que retorse et variée. Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en souciait peu, habitué qu'il était à ce que sa personne soulevât en tous lieux un émoi véritable et la rumeur publique: il répandait partout autour de lui un peu de scandale, en effet, et toutes les nuances du sourire, depuis celui qui s'empresse jusqu'à celui qui raille. Marie m'a toujours dit qu'il haussait les épaules, et consentaità parcourir jusqu'au bout les seuls articles qui fussent très bien écrits: en somme, il lisait peu les journaux.
Marie aussi prétendait regarder fort négligemment les gazettes: elle avait appris jadis de Courrière lui-même la grâce de ces nonchalances, et il est vrai que, surtout depuis la venue de Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour demeuraient intactes, et point même dépliées sur les tables. Cependant elles étaient innombrables, ces feuilles: la marquise Gianelli en recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes ou françaises, russes même, de tous formats et de tout genre, sans préjudice des revues et des périodiques. Pourquoi donc cet attachement à des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait même pas les ouvrir?... Mais depuis quelque temps, l'on daignait: les gazettes, mieux que dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, et Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, bien-disante et notoire de Stéphane Courrière, apprenait assidûment que son poète avait—dans la ville même où elle vivait—dîné en telle ou telle maison, qu'il s'était rendu dans un «thé-tango», qu'il avait offert un goûter ici, en telle circonstance, un souper là, en telle compagnie... Et ceci chaque jour.
Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces paperasses. Elle plaisantait au contraire, prenaitTiberge dans ses bras, le berçait, et cherchait à le faire jouer avec les gazettes:
—«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, hein, des théâtres et des répétitions sensationnelles? Et tu as donc bien raison, va, car tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. Ne les écoute jamais, plus tard, elles te rendraient un peu bêta, mon joli tout petit.»
Après quoi, elle confectionnait pour notre fils des cocotes et des bateaux pointus. Toutefois les magazines illustrés—où se trouvaient si souvent reproduits les portraits du poète—ne servaient point à fabriquer ces joujoux d'une minute, vu le papier qui en était trop épais, déclarait Marie, et collait aux doigts.
—«LaBérénice, faisait-elle, c'est une belle jeune femme que j'ai connue grande comme une bambine, et encore mieux, avant même qu'elle ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle m'intéresse. Mon Tiberge admirable est mon enfant: mais j'ai veillé sur les premiers pas vacillants deBérénice.»
Un jour, la marquise Gianelli me demanda: «Iras-tu cette semaine, en tant qu'officier de l'Institut et notabilité du pays de Sylvie, à l'inauguration du musée de Chaalis?»
En effet, le château de Chaalis, légué récemment à l'Institut, allait être ouvert au public, et une cérémonie d'inauguration devait avoir lieubientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y rendisse. Fête presque intime d'ailleurs, autant que l'on puisse ainsi qualifier une telle journée: les invités de l'Institut seraient, paraît-il, choisis et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane Courrière, parlant au nom de l'Académie, ferait un discours. Ses collègues l'avaient dès longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville chaque soir, il avait eu la coquetterie de ne pas refuser. Qu'était-ce pour lui qu'un discours? Presque rien, des fariboles, une causerie: du moins voulait-il qu'on le crût.
—«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre Isabelle, qui m'offre une place. Et cela m'amusera d'écouter, perdue dans la foule, la voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu seul à Chaalis, François?
—Mais... oui. Pourquoi?
—Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous pourrons nous sauver incognito, à la manière de Cendrillon quittant le bal, et je te reconduirai jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, cher, cela est-il convenu ainsi?»
C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai pas à Stéphane Courrière, il ne me verra même pas.» Elle avait réponse à tout, mêmeà ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, nous décidâmes d'aller à Chaalis: quant à moi, du reste, j'y étais en quelque manière obligé.
La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, l'Institut recevait en son nouveau château. Devant des petites dames et des douairières empanachées, mélangées à des professeurs gantés, à des historiens du «faubourg» et à des dilettantes genre «seizième arrondissement», Isabelle Rameau récita, non sans pompe, un poème d'une froide emphase, dans lequel étaient chantés, selon le goût du jour, la décentralisation, la province, l'inaltérable attachement aux traditions du foyer, l'escadron de Saint-Georges, l'aviation, la grande mémoire de la testatrice, et même aussi la majesté des bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû à l'un des poètes officiels de l'État: mais l'on se réservait avec émoi pour le discours de Stéphane Courrière.
Enfin le poète parut dans la galerie noire de monde. Son habit d'académicien, cambré coquettement et pincé à miracle, lui prêtait l'air charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement couverts de poudre, afin qu'ils rendissent un peu moins étrange cette tenue charmante et surannée, dont l'épée, ceignant une taille si svelte, semblait pouvoir être au besoin tirée, pour défendre une dame.
Son visage subtil riait à tous au-dessus de la rouge cravate de commandeur, qu'un costumier, plutôt que la Chancellerie, devait lui avoir livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous ses atours, sinon sur les photographies et les gravures des journaux qui, privées de couleur et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante jalousie—cuisante et peu digne, avouons-le—je me comparai à ce gracieux seigneur: il me sembla que je ne fusse vraiment rien, sauf un fonctionnaire triste... Allons, en somme, n'était-ce pas justement cela qu'il fallait?
Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, se montra, toute l'assistance frissonna d'aise. Quelques railleries coururent çà et là, mais elles étaient affectueuses: une fois de plus, la popularité de Stéphane Courrière se témoignait par une tendre malveillance.
—«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le bicorne et l'épée, pour une réunion à la campagne? Le grand gala aux champs?
—Comme le paon.
—Ou le coq du village. Va-t-il se marier tout à l'heure?
—Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne reconnaissez pas la marquise Gianelli?»
Je changeai de place.
Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes, d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier, comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à des suffrages moins impurs, disait-il.
Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée, diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait.
Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée.
Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye, au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès, d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait ne pas porterses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais petits champs d'Asie?
«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers, s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé, de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle, à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison, au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!»
Après quoi, et non sans un ravissant illogisme,le poète, parlant des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este, qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes, maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus de Cnide, apportée en France par le Primatice!
—«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien, bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire un camée de Sicile à sondoigt... On l'a dit d'un autre humaniste:
A vederlo a tavola, cosi antico comme era, era una gentilezza[1].