IX

Battesville est une bourgade peu importante, qui s'élève à la frontière du Missouri et du Kansas, sur la branche septentrionale de la rivière Osage, non loin de son point de réunion à la branche sud.

Quelques familles de planteurs, avec leurs esclaves et des chasseurs nord-ouestiers forment le noyau de la population.

A l'époque de notre récit, cette bourgade était comme une sentinelle perdue de la civilisation vers le désert.

Les moeurs y avaient un caractère de dureté sauvage. Souvent exposés aux attaques des Indiens et des flibustiers qui infestaient le pays, les habitants se montraient toujours une amie à la main.

Ce régime de vie avait émoussé la sensibilité des plus compatissants, et poussé jusqu'à la cruauté les dispositions de ceux qui étaient naturellement violents.

Tous les propriétaires d'esclaves traitaient leurs nègres avec une sévérité excessive.

Leur rigueur, envers ces pauvres créatures, avait encore doublé, s'il était possible, depuis l'explosion des troubles du Kansas, car on tremblait que les noirs, excités par les abolitionnistes, ne se révoltassent dans le Missouri et ne missent la contrée à feu et à sang.

Des châtiments terribles, exceptionnels, étaient réservés à la moindre faute, au soupçon même d'insubordination.

La frayeur est aussi barbare qu'aveugle, et les planteurs cherchaient à étouffer leurs craintes sous les cris des misérables Africains qu'ils envoyaient journellement au supplice.

Les maîtres croyaient par là frapper d'épouvante leur bétail humain; ils ne faisaient que l'exaspérer, l'exciter à l'insurrection.

Le chien, rendu enragé par des flagellations continuelles, voulait mordre la main qu'il léchait hier.

Au nombre des planteurs, les mieux connus pour leur brutalité envers les esclaves, se trouvait le major Flogger.

Le major Flogger était Anglo-Saxon. Il prétendait descendre d'une des plus hautes familles de la Grande-Bretagne, compter des marquis et des ducs parmi les membres du Parlement, et déblatérait sans cesse contre les institutions américaines,—l'esclavage excepté, bien entendu.

Parent de M. Sherrington de l'Iowa, il entretenait avec lui des relations étroites.

Cependant, ces relations étaient tout épistolaires: souvent retenu chez lui par la goutte, le major n'aimait pas à se déranger, et M. Sherrington n'avait point assez de fortune pour se permettre des voyagea de plaisir. Quelquefois seulement Rebecca Sherrington allait passer un mois ou deux à Battesville, chez sa cousine, Ernestine Flogger.

L'habitation du major était située sur les bords de l'Osage, à un demi-mille du village.

Elle se composait d'un corps de logis fort admiré,—parce qu'elle affichait une mauvaise miniature de manoir gothique, avec tours, créneaux, bastions, mâchicoulis,—et de deux immenses bâtiments qui le flanquaient.

Une distance de cinquante mètres séparait ces bâtiments de la maison principale, précédée d'une cour qu'entourait une grille magnifique.

Des mura fort élevés reliaient et enserraient le tout.

De chaque côté du pavillon central, les bâtiments dont nous venons de parler se courbaient en fer à cheval, leur cintre pouvant avoir un demi-mille de développement.

Construits en bois et en briques, ils ne présentaient qu'un rez-de-chaussée et un grenier.

Ce rez-de-chaussée était percé, sur son entière étendue, d'une porte et de deux petites fenêtres grillées, ouvertes les unes et l'autre de vingt-cinq en vingt-cinq pieds d'intervalle; le grenier, construit sous le toit, circulait, sans interruption, entre les deux extrémités de l'édifice.

Il servait à l'emmagasinage des récoltes de blé et de tabac, qui se faisaient sur l'habitation.

Au rez-de-chaussée, les cases des nègres.

Une pièce à chacune de celles-ci: pièce commune pour toute la famille, souvent grosse de huit, dix personnes et même davantage.

Si tout le monde ne couche pas dans le même lit, vieillards, adultes, enfants, hommes et femmes, filles et garçons, peu s'en faut; car les lits, ou plutôt les grabats, se touchent.

Ainsi que chez les Indiens, ils sont placés à quelques pouces du sol, auteur de la chambre.

Deux planches de pin, une maigre paillasse, en feuilles de maïs, sur laquelle on a jeté une mauvaise couverture, en font tous les frais.

Au milieu de la salle, une table et des bancs grossiers; quelques escabeaux ça et là; des ustensiles de cuisine ébréchés, traînant avec des instruments aratoires en un coin; des faïences fêlées, plus ou moins enluminées, sur un évier; contre la muraille, une douzaine de gravures, aux couleurs provocantes, représentant le Juif-Errant, Washington, Napoléon, Franklin, quelques scènes de bataille ou de religion, voilà pour le mobilier.

L'âtre est vis-à-vis de la porte.

Des statuettes en cire; des brimborions; des pommes, des oranges, entremêlées de courges sèches ornent la cheminée, au-dessus de laquelle on voit parfois accroché un benjô ou quelque méchant violon.

Vous ai-je dit que les carreaux de la case sont fréquemment en parchemin ou remplacés par un chiffon, un vieux chapeau?

Et tel est le logis du nègre, celui où il naît, vit, meurt,—logis qui n'a guère changé depuis que l'esclavage existe, qui ne changera guère tant qu'il existera.

Le major Flogger était riche; le domicile de ses noirs passait pour luxueux. Sans sa sévérité bien connue, on l'eût peut-être accusé de les vouloir émanciper. Mais en leur donnant une demeure comparativement plus confortable que celle qui leur est ordinairement accordée, le major ne consultait que ses intérêts.

—Que je soigne mal mes chevaux ou mes boeufs, qui y perdra? moi, disait-il. De même pour mes nègres.

Ce raisonnement était juste.

Aussi, malgré la violence de son tempérament, et les châtiments qu'il infligeait sans pitié à ses esclaves, le major Flogger avait-il la réputation d'un philanthrope.

Les nègres des habitations voisines enviaient le sort des siens; car le noir est moins sensible aux coups qu'à la bonne chère.

Il se laissera volontiers battre, pourvu que vous augmentiez sa ration de nourriture ou de tafia. C'est un des tristes fruits de la servitude que de flétrir la dignité individuelle et d'aiguiser les appétits physiques.

Entrons dans l'habitation du major Flogger, malgré cette meute de chiens énormes et féroces, de chiens dressés pour la chasse à l'esclave,—qui hurlent à notre approche.

Un chant nous appelle dans la case, à droite du pavillon. Semblable aux autres, cette case s'en distingue cependant par un air de propreté qui flatte agréablement les sens.

Les meubles y sont aussi rares et aussi peu coûteux que dans les cabanes voisines, mais leur arrangement, leur netteté, leur luisant, plaisent à la vue.

Nous sommes au dimanche, jour du Seigneur, jour d'observance rigoureuse dans les États de l'Union, les esclaves ont suspendu les travaux, ils se reposent chez eux.

Dans la case en question, nous trouvons quatre personnes: un homme à son hiver, un dans la force de l'âge, un garçon de vingt-cinq ans, une fille de vingt.

Ils sont noirs comme l'ébène; pas une ligne, pas une nuance fugitive ne dénient leur origine. Vierge de tout mélange est aussi leur sang. La lubricité des blancs ne l'a pas encore altéré. Mais quoique ayant des traits généraux qui annoncent une même souche, ils diffèrent par l'expression du visage.

La face du vieillard, creuse, recroquevillée, lourde, annonce l'hébétement. Celle de l'homme mûr, son fils, plus ouverte, mais guindée, timide, parle de soumission. La figure des jeunes gens est toute différente: à les voir, on sent que l'intelligence circule avec la vie dans leurs artères.

Ils lisent le livre divin, la Bible, tandis que leur père fume en silence, et que le grand-père chantonne d'un ton dolent, sur un air lamentable:

Si nègre était blanc,Li serait content;Li aurait bon femme,Li dirait madame,Si nègre était blanc.

Au jour li travaille,A nuit li pleurer,Son maître li fouaille,Et li murmurer:

Si nègre était blanc,Li serait content;Li aurait bon'femme,Li dirait madame,Si nègre était blanc.

Mais li nègre esclave,Loin de son pays.Adieu, bon goyave;Adieu, bon cri-cri.

Si nègre était blanc,Li serait content;Li aurait bon femme,Li dirait madame,Si nègre était blanc.

Mais la délivranceUn jour li viendra,Li fera bombanceEt li chantera:

Bon noir vaut bien blanc,Et li ben content,Li dit à son femme:Eh! bonjour, madame,Libre comme blanc.

—Oui, libres comme blancs! répéta John Coppeland, ainsi se nommait le petit-fils du vieillard;—il serait bien à souhaiter!—Mais que loin encore est ce temps!

—Ah! mon frère, il nous faut espérer en la Providence, dit la jeune fille.

John haussa les épaules avec impatience.

—La Providence! la Providence! un mot creux! murmura-t-il entre ses dents.

—Ne blasphème pas! s'écria-t-elle, en lui posant sa main sur la bouche.

—Je dis la vérité, Bess, répondit John.

—Il dit la vérité, appuya son père. Ma fille verse-moi un verre de tafia.

—Vous buvez trop et cela vous fait mal, dit Elisabeth[7]. Vous savez que la liqueur vous trouble la tête.

[Note 7: On sait que Bess n'est que l'abréviation de ce nom.]

—Qu'importe! dit le nègre d'un ton sourd, quand on est malheureux, il faut oublier ses maux, et la boisson noie le chagrin.

En ce moment, comme pour approuver les paroles de son fils, le vieuxCoppeland disait de sa voix chevrotante:

Pour chasser tristesse,Li pauvre paria,Li chercher ivresseDans bon tafia.

—Ils ont raison, s'écria John, pendant que sa soeur servait leur père, ils ont raison. Moi aussi je veux ne plus me rappeler… je veux boire…

—Oh! non, non, mon bon frère; tu ne feras pas cela, dit Elisabeth en lui prenant tendrement les mains.

—Pourquoi! Notre vie n'est-elle pas intolérable?

—Dieu nous arrachera encore aux fers de l'ennemi.

—Dieu ne s'occupe pas des noirs! proféra le jeune homme avec une amertume indicible.

—Une fois pourtant il nous avait tirés de la servitude.

—Oui, pour nous y faire retomber plus cruellement.

—Sans notre pauvre mère… commença Bess.

—Ah! notre mère, interrompit John, c'est elle qui nous a tous perdus!

—Tous! répéta son père, en frappant du poing sur la table.

John continua avec vivacité:

—Quelle folie de l'avoir écoutée! d'avoir repassé du Canada aux États-Unis, de Chatam à Détroit, pour assister à cette fête du 4 juillet.

—Fête de l'Indépendance! bredouilla le vieillard.

—L'Indépendance des blancs et l'esclavage des noirs, repartit John avec colère. Nous étions sauvés, libres, et nous nous sommes fait reprendre, ce jour-là, par nos bourreaux. Ah! elle nous coûte cher la fantaisie de ma mère!

—Ne parle pas mal de celle qui nous a donné la vie, prononça Elisabeth avec un accent de doux reproche.

—Mieux eût valu, cent fois, que nous fussions à jamais restés dans le néant! s'exclama John d'un air farouche.

—A boire! Bess, à boire! je veux boire! balbutia le père en tendant son verre à demi plein.

Le septuagénaire avait repris son couplet.

Pour chasser tristesse,Li pauvre paria,Li chercher….

En ce moment, la porte de la case s'ouvrit brusquement et un homme entra.

—Bess, dit-il en s'adressant à la jeune fille, le maître te demande.

Elle rougit et pâlit tour à tour.

—Que veut-il encore aujourd'hui? marmotta John.

—Sans doute un bouquet de fleurs pour mademoiselle, répondit Bess en essayant de vaincre l'émotion dont elle avait été saisie.

Puis, se tournant vers le nouveau venu:

—Je viens tout de suite, monsieur Pierre, dit-elle.

Quoique, en ses veines, coulât un sang pur de tout alliage, Elisabeth Coppeland avait dans son port et jusque dans sa physionomie un cachet de beauté peu commun surtout chez les négresses.

Son buste était élevé, large des épaules, mince à la taille, cambré, svelte dans ses proportions. Il accusait l'exubérance de la vie. La poitrine était élégamment ornée par la nature, mais sans cette embarrassante profusion dont elle se plaît à doter la gorge des Africaines. Fermes, rebondies, les hanches avaient ces lignes voluptueuses, ces frémissements qui, au dire du roi-prophète, doivent perdre les fils de l'homme.

La tête était noble, la figure sévère, mélancolique. Elle disait des mondes de souffrances morales, cette figure! Ovale et linéaments corrects, d'ailleurs, yeux magnifiques, véritables flambeaux pour éclairer la nuit profonde du visage. Ses dents, des perles enchâssées dans du corail.

Belle, vraiment, Elisabeth Coppeland. Sa vue titillait la concupiscence chez le sensuel. Elle faisait rêver le poète. Cependant, aux mains et aux pieds de la jeune fille, vous eussiez trouvé le stigmate de la servitude.

Ils étaient lourds, épais, palmés.

Ce qu'annonçait l'extérieur d'Elisabeth, son esprit et son coeur ne le démentaient pas. Haut placés l'un et l'autre, ils eussent fait honneur à la plus vertueuse des blanches.

—Je vous suis, monsieur, répéta-t-elle au nouveau venu, en faisant signe à son frère de se calmer, car maître Pierre, qui exerçait sur l'habitation les fonctions d'inspecteur ou de commandeur, roulait déjà autour de lui des regards menaçants.

—Allons, dépêche! fit-il rudement.

Elisabeth sortit aussitôt devant lui.

Il allait refermer la porte de la case; mais, se ravisant tout à coup, il dit à John Coppeland:

—Je crois que tu montres les dents, chien?

—Pardonnez-lui, mon brave monsieur Pierre, intervint le vieillard.

—Il recevra, tantôt, cinquante coups de fouet, répliqua sèchement le commandeur en s'éloignant.

—Ah! s'écria Elisabeth qui avait entendu; ah! vous ne ferez pas cela!

Pierre l'interrompit par un éclat de rire moqueur.

—Tu verras! tu verras, la fille! dit-il.

Puis, se rapprochant d'elle, il ajouta à mi-voix:

—Je puis lui pardonner…

—N'est-ce pas, monsieur?

—Oui…

—Vous lui pardonnerez?

—A une condition.

—Tout ce que vous voudrez, dit avec empressement la jeune fille.

Le commandeur enveloppa la séduisante esclave d'un regard luxurieux, qui lui fit baisser les yeux.

—Tu viendras chez moi après avoir quitté le major, dit-il.

Elisabeth recula avec effroi.

—Je te donnerai une robe de soie, dit Pierre, feignant de n'avoir pas remarqué ce mouvement de répulsion.

—Je vous remercie, monsieur, reprit la négresse; je n'ai pas besoin de robe.

—Ce sera un collier en perles, si tu veux.

Elle secoua négativement la tête.

—Et puis de la liqueur; j'en ai d'excellente, tu l'aimes, la liqueur, hein? continua-t-il.

—Pas du tout, dit-elle.

—Alors, tu refuses?

L'inspecteur prononça ces paroles d'un ton acerbe, qui fit frémirElisabeth.

—Que me voulez-vous? balbutia-t-elle, sans trop savoir ce qu'elle disait.

Un sourire méchamment railleur plissa les lèvres de Pierre.

—Fais ta sainte-n'y-touche, et demande-moi ce qu'un homme peut vouloir à une jolie fille, dit-il en lui posant familièrement la main sur l'épaule.

Au contact de cette main, la jeune fille tressaillit, avec un geste de dégoût, qui n'échappa point au commandeur.

Puis elle se mit à courir vers le pavillon habité par son maître.

—Bon, bon, cria Pierre en ricanant et lui montrant le poing, je me payerai sur le dos du frère des dédains de la soeur.

Elisabeth se retourna pour répondre, mais à ce moment deux jeunes misses, rieuses et babillardes, sortirent brusquement de la maison.

—Eh bien, après tout, disait l'une, j'aime mieux

ça, chère Rebecca; mon père a eu une bonne idée de ne pas nous accompagner au temple. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues, et j'ai tant de choses à vous dire…

—Bonne Ernestine! répondit l'autre en pressant tendrement le bras de sa compagne, passé sous le sien.

—Tiens, continua la première en apercevant la négresse, voici justement miss Bess Coppeland, labelleque vous désirez tant connaître.

A ces mots, Rebecca fronça légèrement les sourcils. Son visage s'arma d'une expression dure. Elle darda sur Elisabeth un regard rapide et haineux; mais, refoulant ses émotions, elle répondit avec une sorte d'enjouement:

—Ah! c'est là cette esclave qui s'était échappée…

—Oui, dit Ernestine, vous savez, que toute la famille avait fui au Canada; je vous ai conté cette histoire dans une de mes lettres, quand nous avons racheté les Coppeland de leur premier propriétaire.

—Je me le rappelle parfaitement. Mais vous m'aviez fait de cette fille un portrait si attrayant que je la supposais une merveille, répondit Rebecca d'un ton songeur.

—Ne la trouvez-vous donc pas magnifique?

—Pour une esclave! fit Rebecca avec une moue méprisante.

—Tout le monde ici en est amoureux, continua gaiement Ernestine.

—Amoureux! répéta son interlocutrice d'un air distrait.

—Mais oui.

Et s'adressant à la négresse:

—Approche, Bess.

L'esclave obéit.

—N'a-t-elle pas des yeux superbes, des dents splendides? repritErnestine en ouvrant avec son index les lèvres de l'Africaine.

Triste, résignée, celle-ci se laissait faire avec un sourire contraint.

—Et quelle taille! poursuivit Ernestine, rayonnante de cet orgueil qui apparaît sur la figure d'un propriétaire occupé à détailler les qualités ou les mérites de son bien.

—En effet, dit Rebecca en tournant le dos, cette fille n'a pas mauvaise mine. Mais venez, chère. L'heure du sermon approche.

Elles s'éloignèrent; et Elisabeth entra dans la maison.

Une domestique blanche l'introduisit dans un salon, en lui disant d'attendre.

Peu après, le major Flogger parut.

—Ah! c'est toi, fit-il en souriant. Viens dans mon cabinet.

Elisabeth était agitée d'une appréhension cruelle.

Tremblante, elle suivit son maître dans une pièce contiguë au salon.

Cette pièce était meublée avec luxe. Des nattes de la Chine tapissaient les murailles et le parquet. Ça et là des armes précieuses pendaient en faisceaux. On remarquait aussi une collection considérable de fouets de toute grosseur, de toute dimension.

Le major se jeta dans un fauteuil à bascule (rocking chair) et, lançant par une fenêtre entr'ouverte le cigare qu'il avait aux lèvres:

—Assieds-toi là, petite, dit-il à Elisabeth.

En même temps, il lui faisait signe de se placer sur ses genoux.

La négresse ne comprit point.

—Où? demanda-t-elle, avec un regard étonné.

—Mais là, parbleu! repartit-il, en frappant sur le bras de son fauteuil.

La jeune fille baissa les yeux et fit un pas en arrière.

—Ne m'entends-tu point! cria le major.

—Mais, monsieur… bégaya-t-elle.

—Je te dis de t'asseoir sur mes genoux.

—Je…

—Sais-tu que tu es fort appétissante, dit-il, eu allongeant la main pour la saisir.

Effarouchée, brûlante de honte, elle fit encore un pas en arrière.

—Ah ça! aurais-tu, peur de moi? dit le major Flogger, souriant complaisamment.

—Non, monsieur, mais…

—Mais, viens près de moi; je veux faire ton bonheur, Elisabeth.

Loin de l'écouter, elle se retirait de plus en plus.

—Qu'est-ce à dire? cria-t-il en se levant.

—Oh! monsieur, pardonnez-moi, j'ai peur…

—Peur! voyez-vous cette effrontée!

—Monsieur, vous savez bien que je ne m'appartiens pas!

—Si je le sais! Eh! qui le sait mieux que moi? Tu es mon esclave. J'ai le droit de faire de toi ce que bon me semble. Allons, pas tant de façons, ou je me fâche.

—Mais, monsieur, dit-elle d'un ton larmoyant, je suis fiancée devantDieu…

—Fiancée du diable! ricana-t-il.

Elisabeth fondit en larmes.

Le major Flogger s'avança vers elle, la prit rudement par le bras et dit:

—J'espère qu'on va cesser de pleurnicher ainsi. Ta me plais, petite; j'ai décidé que tu me servirais désormais de femme de chambre. Voyons, commence ton service. Donne-moi un baiser.

—Non, non, laissez-moi.

—Oh! la coquette. Elle veut se faire désirer, dit-il en l'attirant à lui.

—Finissez, monsieur, j'appelle!

—Ah! charmant, en vérité! Eh bien, appelle, ma belle enfant.

—Si vous me touchez encore! s'écria Elisabeth en se débattant.

—Eh que feras-tu, démon?

Elle tomba à ses genoux.

—Pour l'amour de Dieu, pour l'amour de mademoiselle votre fille, supplia-t-elle, oh! oui, pour l'amour de mademoiselle Ernestine, épargnez-moi!

—Très drôle! elle est très drôle, disait le major, en essayant de dégrafer la robe d'Elisabeth.

Mais elle se releva si subitement et avec tant de violence, qu'une partie du vêtement resta aux doigts de son persécuteur.

La colère et le désappointement se peignirent sur le visage de celui-ci.

—Ah! dit-il en serrant les poings et en changeant de ton; ah! c'est donc vrai; tu ne veux pas satisfaire mon caprice; tu oublies que tu n'es rien, que je suis tout; que d'un mot, je puis te faire mettre nue comme un ver et chasser par mes chiens…

—Pitié! pitié! oh! pitié, pour votre pauvre négresse! murmuraitElisabeth affolée.

—Obéis, ou sinon! proféra-t-il avec un geste épouvantable.

—Mais, dit-elle, palpitante, j'ai juré à Dieu de n'être qu'à mon fiancé.

—Si tu prononces encore ce mot, je t'écrase! hurla-t-il, en frappant violemment du pied.

Et après une pause.

—Déshabille-toi.

—Me déshabiller!

Une terreur inexprimable mêlée de confusion éclatait dans tous les traits de l'infortunée.

—Oui, je t'ordonne de te déshabiller, dit-il, en scandant pour ainsi dire les syllabes de cette phrase.

—Non, répliqua résolument la négresse.

Sa fermeté surprit le major Flogger, jamais il ne s'était heurté à pareille résistance.

—Je te donne une minute pour te déterminer, reprit-il au bout d'un instant.

Réfugiée dans un angle du cabinet, Bess parut n'avoir pas entendu.

Sa montre à la main, le major comptait les secondes.

—C'est donc décidé; tu veux que j'emploie la force, dit-il quand le temps fut écoulé.

Elisabeth croisa ses mains, leva la tête au ciel et se mit à prier.

Son maître agita si vivement le cordon d'une sonnette, que le gland lui resta dans la main.

Un noir parut.

Qu'on fasse venir le commandeur, cria le major.

Pierre arriva promptement.

Déshabillez cette femme! lui dit Flogger.

A cette injonction, les yeux de l'inspecteur s'allumèrent.

—Tout de suite, monsieur, répondit-il, en marchant sur la malheureuseElisabeth.

Elle priait toujours.

Mais, sans pudeur pour sa, personne, sans respect pour l'oraison qu'elle adressait, en ce moment, à l'Éternel, Pierre se précipita sur la malheureuse négresse comme un tigre sur sa proie, et, d'un tour de main, mit en pièces le corsage de sa robe.

Aux lèvres du major Flogger errait un sourire cynique. De chaudes flammes coloraient son visage. Ses prunelles ardentes étincelaient.

Une ivresse non moins chaude brûlait Pierre, son inspecteur.

A la vue des charmes que sa brutalité avait mis à nu, ils frissonnèrent de volupté l'un et l'autre.

Oubliant la présence de son maître, Pierre recula pour mieux contempler ces charmes.

Le major était clairvoyant. Il saisit aussitôt le sens du mouvement de son commandeur.

—Ah ça! maître drôle, dit-il, est-ce que vous auriez, par hasard, envie de cette fille!

—Moi, monsieur, je ne me le permettrais pas.

—Eh bien, que faites-vous là?

—Mais, monsieur, je réfléchis et me dis que si, au lieu de donner à nos esclaves femelles des robes montant jusqu'au cou, nous leur donnions un simple jupon, comme lakalaquartedes Indiennes, nous ferions une économie…

—L'impudent! marmotta le major entre ses dents.

Et, à voix haute:

—Laissez là vos économies…

—Pourtant… objecta Pierre.

—Assez, interrompit le planteur. Achevez d'exécuter mes ordres.

Le commandeur se rapprocha d'Elisabeth, qui, toute à sa prière, n'avait pas fait un geste d'opposition, pas murmuré une parole.

Belle, froide, impassible, pour ainsi dire, elle ressemblait à une statue de bronze antique.

—Allons, l'ingénue, lui dit grossièrement le valet de son bourreau, il faut nous offrir une exhibition gratuite de tes attraits cachés.

Ce disant, ses doigts s'accrochèrent,—vraies griffes,—à la ceinture de la jeune fille.

Mais alors Bess tressaillit comme si elle eût reçu une secousse électrique.

Puis, avec la rapidité de l'éclair, après avoir détaché dans la poitrine du commandeur un coup de poing qui le renversa presque, elle se jeta sur une des panoplies, saisit un poignard.

—Arrêtez-la, arrêtez-la, Pierre, cria le major, en cherchant du regard une porte pour se sauver.

Mais il n'avait pas besoin de fuir, nulle raison de craindre pour ses jours, le lâche libertin.

Elisabeth Coppeland serait morte cent fois plutôt que de lever,—même à son corps défendant,—une arme meurtrière sur son prochain.

—Si vous me touchez, je me tue! se contenta-t-elle de dire.

Cette menace, faite d'un ton qui n'admettait pas de doute, changea instantanément les dispositions du major Flogger. En digne propriétaire, soigneux, rangé dans ses affaires, il tenait à son bien. Pour lui, un nègre valait,—quand il était jeune et vigoureux,—un bon cheval anglais. Aussi, ses esclaves malades recevaient-ils des soins tout particuliers. Inutile de dire qu'il déplorait amèrement leur perte et qu'il s'ingéniait, par tous les moyens possibles, à écarter ce qui la pouvait provoquer.

Par tempérament il aimait les femmes; par un intérêt bien entendu il préférait ses négresses à toutes les autres.

—J'y trouve même plaisir, disait-il, et parfois avant l'année révolue, un joli bénéfice. Ainsi je fais servir mes passions à l'augmentation de ma fortune. Si tous les hommes agissaient de même, il n'y aurait, assurément, pas autant de malheureux sur la terre.

Le brave major Flogger prenait pour de la sagesse ce raisonnement monstrueux, et, de fait, il avait la sanction de tous les possesseurs d'esclaves ses voisins, sans en excepter les pieux ecclésiastiques qui fréquentaient sa maison.

Ajoutons, pour l'acquit de notre conscience, que, dans les États du Sud, bien peu de gens eussent osé désapprouver ouvertement cet excellent M. Flogger.

Il se montrait donc rempli de sollicitude pour la prospérité et la multiplication de ses esclaves.

Aussi, rien d'étonnant que les paroles de Bess l'eussent bouleversé.

Outre sa beauté raie, Bess était fort intelligente.

Elle savait lire, écrire,—grande capacité,—faisait parfaitement la cuisine, cousait à merveille, blanchissait, repassait et brodait au besoin.

—Bess, c'est une fille qui n'a pas son égale dans l'Union, disait, avec satisfaction, le major Flogger.

Avait-on l'air d'en douter? il vous répondait péremptoirement:

—She is worth 3,000 dollars.

—Trois mille dollars une esclave! Mais les plus jolies, les meilleures, ne sont cotées que mille à douze cents sur les marchés de la Nouvelle-Orléans ou de Charlestown.

—Possible, possible, répliquait le major; mais Bess en vaut trois mille, et je ne la donnerais ni pour quatre ni pour cinq, quoique je ne l'aie payée que six cents avec toute sa famille, composée d'un vieux, un mûr (encore très bien), et d'un jeune, vigoureux, trop instruit par malheur, le vrai portrait de la soeur.

Pas d'objection nouvelle, ou le major entrait en fureur.

Il aimait les Coppeland, que voulez-vous? Il les aimait de cet amour qu'a le spéculateur pour les choses que, grâce à son habileté, il a achetées à vil prix et qui témoignent, par conséquent, de son aptitude au commerce.

Mais il aimait encore Bess à cause de la résistance qu'elle avait opposée à son libertinage, et de l'honnêteté—si peu commune chez les nègres,—qui faisait le fond du caractère de la jeune fille.

—Ça ferait une supérieure femme de charge à deux fins, se disait-il intérieurement.

Il se complaisait même à ajouter:

—Ma maison y gagnerait cent pour cent, car ma fille Ernestine est une péronnelle qui n'en tend absolument rien aux affaires du ménage.

Confessons-le, il était bon père autant que bon maître, M. le majorFlogger.

—Arrêtez-la! arrêtez-la, Pierre! cria-t-il à son commandeur.

—Mais, monsieur! fit celui-ci qui, n'ayant pas les mêmes raisons que le planteur pour redouter l'égarement d'Elisabeth, hésitait à se rapprocher d'elle.

—Arrêtez-la! vous dis-je.

—Elle me tuerait!

—S'il lui arrive un accident, prenez-garde à vous! poursuivit le major, exaspéré.

Pierre, timidement, se disposait à obéir. Il cherchait un moment favorable pour fondre sur Elisabeth et lui arracher son poignard, quand la porte du cabinet, qui communiquait avec le salon, s'ouvrit, et miss Flogger, suivie de sa cousine, entra en bondissant dans la pièce.

A l'aspect de la scène dont cette chambre était le théâtre, la jeune fille s'arrêta stupéfaite.

Rebecca Sherrington fit de même sur le seuil du cabinet. Puis, sentant que sa présence à cet instant ne pouvait qu'être indiscrète, elle repassa dans le salon.

—Qu'y a-t-il donc, papa? demanda Ernestine en promenant autour d'elle des regards surpris.

—Ah! miss, c'est le bon Dieu qui vous envoie! s'écria Elisabeth.

Elle laissa tomber l'arme qu'elle avait à la main et courut se prosterner devant la jeune fille, comme aux pieds d'un ange protecteur.

Mademoiselle Flogger allait d'étonnement en étonnement.

Le père, assez embarrassé, cherchait une réponse à la question qu'elle lui avait faite; le commandeur crut être agréable à son maître en intervenant:

—Veux-tu t'en aller d'ici, vilaine noiraude! dit-il à Bess, en la poussant du bout de sa botte.

—Sauvez-moi, miss! sauvez-moi! répétait la négresse éplorée.

—Mais qu'a-t-elle? interrogèrent les yeux d'Ernestine dirigés sur ceux de son père.

—Elle a désobéi et je l'ai condamnée au fouet, dit sèchement celui-ci pour éviter toute nouvelle question.

—Vous avez bien fait, répliqua froidement sa fille.

—Oh! miss, si vous saviez… reprit Elisabeth.

Pierre l'interrompit.

—Veux-tu te taire, gueuse! si tu souffles encore un mot, je lâche à tes jupes tous les chiens de l'habitation.

—Allons, lève-toi et va demander pardon à mon père, Bess, dit Ernestine en touchant du bout de son ombrelle l'épaule nue de l'esclave.

—Oui, dit le major d'un ton goguenard, si elle me demande pardon et me promet d'être docile à l'avenir, je lui serai clément, en faveur de vous, Ernestine.

Elisabeth, toujours à genoux, baissa douloureusement la tête sur sa poitrine.

—Est-ce que tu n'entends pas, fille du diable? fit le commandeur en lui allongeant, dans les reins, un coup de pied qui lui arracha une plainte, Rebecca voyait tout du salon où elle s'était assise.

A chaque outrage fait à l'Africaine, un éclair de joie cruelle sillonnait son visage.

—Ça n'a pas d'oreilles, ces brutes-là! murmura-t-elle assez haut pour qu'Ernestine l'entendît.

—Ah! ma cousine a bien raison, dit celle-ci. Laissez Bess, papa. Pierre se chargera de la punir, et venez entendre une romance nouvelle que Rebecca chante divinement.

—Avec le plus vif plaisir, mon enfant, dit le major.

—Alors, donnez-moi votre bras!

—Oh! miss! supplia encore Elisabeth…

Ernestine dédaigneusement lui tourna le dos et marcha vers son père.

—Dans une minute, ma fille, dit le major; dans une minute. Laisse-nous un moment seuls.

J'ai quelques ordres à donner à Pierre.

—Bess n'est pas méchante, qu'il ne la batte pas par trop! ditErnestine.

—Oh! soyez tranquille, repartit son père; il ne lui fera pas grand mal.Une vingtaine de coups de fouet…

—Je m'en rapporte à votre indulgence, reprit-elle en rentrant dans le salon, dont elle ferma la porte sur elle.

—Cinglez-la vivement, mais sans l'éreinter, souffla le major à l'oreille de son régisseur quand Ernestine les eut quittés.

—Comptez sur ma dextérité, monsieur.

—Oui, j'y compte; mais j'ai une idée, continua Flogger sur le même ton; si après les premiers coups elle s'amendait, si elle consentait… vous m'entendez.

—Très bien, monsieur, très bien, répondit Pierre avec un sourire significatif.

—D'abord vous la déposerez dans la chambre noire, dit-il à voix haute.

Le commandeur s'inclina affirmativement.

—Elle y restera au pain et à l'eau.

—Oui, monsieur.

—Et chaque matin et chaque soir on lui administrera vingt coups de fouet.

Après ces mots, le major entra au salon où sa fille l'attendait avecRebecca Sherrington, qui commençait à chanter le doux hymne à la patrie:

Home! sweet home!

—Eh bien, la belle, dit maître Pierre à u as entendu, cette fois. Mais si tu voulais être aimable, on pourrait s'arranger.

Sans daigner lui répondre, elle se leva et se dirigea vers une porte ouvrant sur la cour.

—A ton aise, petite sotte! reprit le commandeur, mais, gare à nos tendres épaules! tu connais mon fouet à balles de plomb; il est un peu dur, celui-là, hein? Eh bien, je m'en vas d'abord le rafraîchir sur le dos de ton frère…

—Oh! monsieur Pierre, monsieur Pierre s'écria Bess avec un accent déchirant.

—Il n'y a pas de monsieur Pierre qui tienne.

—Mais, dit-elle, folle de désespoir, qu'exigez-vous?…

—Je te le dirai dans la chambre noire.

Elisabeth frissonna.

Le commandeur la fit alors entrer dans un corridor obscur qui, par une pente inclinée, conduisait à une cave.

Arrivé à l'extrémité de ce corridor, il ouvrit une lourde porte, en disant:

—Voici!

Une nuit impénétrable voilait tous les objets.

Pierre enlaça subitement dans ses bras la jeune fille et essaya de lui faire violence.

Mais elle se défendit si bien avec ses ongles, avec ses dents, que le misérable fut obligé de renoncer à son infâme projet.

—Ah! je me vengerai! je me vengerai! disait-il en verrouillant la porte du sombre cachot où il avait emprisonné Elisabeth.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis son départ, lorsque la pauvre fille, qui était tombée à demi évanouie sur le sol humide et visqueux entendit des cris perçants.

Je me garderai bien de dire que Pierre, l'inspecteur de l'habitation du major Flogger, était amoureux d'Elisabeth Coppeland. Ce serait stigmatiser ce mot divin, amour, sentiment trop noble, trop élevé, pour monter du bourreau à la victime.

Mais, par ce qui précède, on a vu que, comme son maître, Pierre n'avait su résister aux charmes fascinateurs de cette jeune fille. S'étant bravement mis en tête de lui imposer ses honteux désirs, il avait résolu de gagner par la terreur ce que Bess refusait à sa bienveillance.

—Je ne suis tout de même pas fâché de ce qui s'est passé, se disait-il, en se frottant les mains, après l'avoir quittée; le major croyait bien l'enlever le premier. Mais bernique! là où Pierre échoue, les autres perdent leurs droits. Si jamais quelqu'un peut se flatter d'avoir obtenu une préférence, ce sera moi. Je connais le secret pour attendrir les coeurs trop durs.

Il accentua ces derniers mots d'un sourire suffisant.

Puis il reprit, en se dirigeant vers la case des Coppeland:

—Oui, oui, je la connais cette panacée. Elle est infaillible. Il ne s'agit que de l'appliquer convenablement. Hé! hé! Pierre n'est pas tout à fait aussi niais qu'il en a l'air. Mettons-nous à l'ouvrage.

Il appela deux nègres qui traversaient la cour.

—Tom, Sam, venez-ici, vilaines têtes crépues.

Ceux-ci s'approchèrent d'un air timide.

—Suivez-moi, leur dit le commandeur, en ouvrant la porte de la case occupée par la famille Coppeland.

Ils obéirent sans se permettre une seule observation.

La case des Coppeland présentait alors un spectacle frappant qui exprimait éloquemment la misère morale de l'esclave à ses trois plus hautes périodes: le grand-père dormait ivre, la tête sur la table; c'était l'image du désespoir impuissant; le fils lisait la Bible d'un air distrait: celui-là n'avait pas encore désespéré; mais,—ver rongeur,—le Doute avait pris possession de son coeur; le petit-fils, John, le jeune homme au printemps de la vie, arpentait la chambre d'un pas fiévreux, en marmottant des blasphèmes. Cependant, tel qu'un éclair en un ciel chargé par la tempête, une pensée d'avenir, une pensée de liberté, flamboyait parfois dans ses yeux, illuminait parfois son sombre visage.

Alors, il allait à une fenêtre, plongeait ses regards vers l'ouest, où le soleil achevait d'éteindre son disque de feu, et il murmurait, l'ardent jeune homme:

—Prenons courage! ils viendront… bientôt… aujourd'hui, peut-être!… Leur promesse n'a pu être faite à la légère; j'y ai foi! Oui, ils nous délivreront, répétait-il pour la dixième fois, quand le commandeur entra, suivi de ses deux nègres:

—Attachez-moi solidement ces brigands-là, leur dit-il, en désignant du doigt les trois Coppeland.

Réveillé par le bruit, le grand-père souleva à grand'peine sa tête branlante, en fredonnant d'une voix éraillée:

Si nègre était blanc,Li serait content….

Son fils l'interrompit et lut d'une voix menaçante ces mots du prophèteJérémie:

«Voici ce que dit le Seigneur des armées: Les enfants d'Israël et les enfants de Juda souffrent l'oppression; tous ceux qui les ont pris les retiennent et ne veulent point les laisser aller.

»Leur Rédempteur est fort; son nom est: le Seigneur des armées; il défendra leur cause au jour du jugement, afin qu'il épouvante la terre et qu'il trouble les habitant» de Babylone.»

Pendant qu'il lisait, John était garrotté.

Un instant, le jeune homme songea à faire résistance; mais à quoi bon? Quelque volonté, quelque courage, quelque vigueur qu'il eût opposés, il aurait été vaincu, brutalisé, assassiné peut-être. Mieux valait subir patiemment encore sa mauvaise destinée et attendre, en silence, que l'heure de l'émancipation sonnât.

Néanmoins, lorsqu'on lui eut lié les mains derrière le dos, comme l'inspecteur Pierre frappait à coups de pieds son père, parce que celui-ci poursuivait la lecture de la Bible, John ne put s'empêcher de dire au premier:

—Lâche!

Cette injure fit sourire maître Pierre.

—Lâche! répéta John, vous n'oseriez pas… ce que notre seigneurJésus-Christ a souffert pour le rachat de nos péchés!

Soit que l'habitude de ces sortes de scènes l'y eût rendu insensible; soit que l'ivresse lui brouillât complètement le cerveau, le vieux Coppeland continuait sa chanson:

Mais la délivranceUn jour viendra;Li fera bombance.Et li chantera:

—Silence, carcasse à cercueil! cria Pierre, en le poussant si rudement avec la main que le septuagénaire tomba lourdement sur le sol.

Par malheur, en faisant cette chute, sa tête porta contre le pied de la table, et il s'ouvrit le front.

Le sang coula à flots de sa blessure.

Aussitôt l'indignation de John éclata en un accès de rage inexprimable.

Ne pouvant faire usage de ses mains, il se précipita, tête baissée, sur le commandeur, et l'atteignit en pleine poitrine.

La violence du coup fut terrible: Pierre pâlit, chancela, s'affaissa sur lui-même.

Le croyant mort, les nègres qui l'avaient accompagné se mirent à pousser des cris de joie.

Mais, presque aussitôt il se releva et leur ordonna d'enchaîner aussi les deux autres Coppeland, en ajoutant:

—Ah! vous me payerez tout cela, racaille, et toi, John, ton compte est bon. Sois tranquille. Je vais faire expérimenter, sur ton échine, un nerf de boeuf plombé; tu m'en diras des nouvelles. En route, scélérats!

Les captifs furent entraînés dans la cour.

Sur l'injonction du commandeur, tous les nègres de l'habitation sortirent de leurs cases et se placèrent sur plusieurs rangs, les petits en avant, les grands derrière, autour de trois poteaux auxquels on avait fixé le malheureux Coppeland.

La nuit était arrivée.

Maître Pierre fit allumer des torches pour éclairer le drame dont il était l'ordonnateur.

Le major Flogger, sa fille, la douce Ernestine, et miss Rebecca Sherrington, qui venaient de prendre le thé, y assistaient, en devisant gaiement, sur un petit balcon élevé au-dessus de la porte d'entrée du pavillon.

Les autres spectateurs esclaves, hommes, femmes, enfants, au nombre de plus de deux cents, étaient, pour la plupart, apathiques, indifférents.

Toutefois, dans la foule, on eût pu remarquer quelques visages irrités ou anxieux, des yeux qui se dirigeaient avec colère vers le balcon, des têtes qui se penchaient du côté ou le soleil s'était couché et semblaient écouter attentivement.

Les impressions qui animaient les victimes se lisaient dans leur maintien: si John avait les traits contractés, la prunelle provocante, son père était calme, soumis, comme un martyr chrétien; son aïeul donnait des signes d'idiotisme.

Le crâne chauve, sanglant de ce dernier oscillait à droite, à gauche, son pied marquait machinalement la mesure, et sur ses lèvres errait le refrain:

Si nègre était blanc.Li serait content.

Satisfait, sans doute, de sa mise en scène, le commandeur parcourut, d'un oeil triomphant, les lignes des esclaves, et, avisant trois nègres robustes, d'une taille colossale, il les appela.

Cette invitation ne parut point leur être agréable, car ils quittèrent les rangs avec répugnance.

Pierre leur remit à chacun un fouet énorme qu'il s'était fait apporter.

Ces fouets étaient formés d'un manche en bois, long de deux pieds, et d'une corde, en nerf d'animal, grosse comme le pouce, garnie, de distance en distance, de balles de plomb, en guise de noeuds.

—Commencez par le vieux, dit Pierre, qui s'arma lui-même d'un fouet, hérissé de fines pointes d'acier, et souvenez-vous, ajouta-t-il en montrant cet instrument à ceux qu'il condamnait à l'office de bourreaux, souvenez-vous que si vous ne vous acquittez pas convenablement de votre devoir, je saurai vous aiguillonner, moi.

Pour donner plus de poids à ses paroles, le commandeur fit claquer son fouet.

Les trois nègres échangèrent un regard morne où se peignait l'horreur du rôle auquel les contraignait la tyrannie de leurs maîtres.

—A l'oeuvre! qu'on cingle vivement, mais surtout qu'on se garde bien de briser les côtes! cria Pierre.

Les cordes plombées sifflèrent dans l'air, puis s'incrustèrent, en de profonds sillons, sur les épaules du vieux Coppeland.

Il chantonnait toujours:

Mais li nègre esclave,Loin de son pays.

Bon nombre des noirs spectateurs frémirent; quelques femmes fondirent en larmes.

Mais sur le balcon, on ne cessait de causer avec un entrain charmant.

—Quelle délicieuse soirée, n'est-ce pas, ma cousine? disait missFlogger.

—Vraiment oui; elle est toute pleine de parfums, répondit Rebecca.

—Et comme le ciel est pur! poursuivit Ernestine.

—Sous ce dais d'un bleu sombre tout diamanté d'étoiles, la flamme pourpre des torches dans la cour fait un effet ravissant, ne trouvez-vous pas? reprit Rebecca.

—Ah! soupira la première, quelle nuit d'amour!

Trois nouveaux coups de fouet résonnèrent.

La douleur arracha une plainte au vieillard; à cette plainte, le sang de John bouillonna dans ses artères; l'impétueux jeune homme fit un effort pour briser ses liens et voler au secours de son grand-père; mais, n'y pouvant parvenir, il exhala, dans sa fureur, des cris perçants qui allèrent glacer d'effroi la pauvre Elisabeth, au fond de son cachot.

—Bravo! disait le commandeur; tapez, tapez dur, mes gaillards! il y aura un verre de tafia pour votre peine!

—J'espère, pensait le major Flogger en fumant tranquillement son cigare, que cette punition sera d'un exemple salutaire. Si seulement cette petite Bess était ici, ça adoucirait peut-être ses sentiments. C'est une idée, il faut que je la fasse venir.

Se penchant sur la balustrade du balcon:

—Pierre, cria-t-il au commandeur.

—Monsieur!

—Où avez-vous mis cette fille?…

—Dans la chambre noire.

—Bien, allez la chercher

—Mais, monsieur….

—Je veux qu'elle voie comment nous châtions les rebelles.

—J'y cours, répondit l'inspecteur.

Ni miss Flogger ni Rebecca Sherrington ne s'interposèrent pour prévenir cet excès de cruauté: elles babillaient chiffons.

Pierre remontait déjà avec Élisabeth le couloir du cachot, quand, soudain, plusieurs coups de sifflet retentirent aux environs de l'habitation.

Comme si c'était un signal convenu, une partie des nègres rompit immédiatement les rangs aux cris de:

—Vive la liberté! mort aux propriétaires d'esclaves!

Une voix éclatante domina toutes les autres.

—Vivent les Brownistes! disait-elle.

Cette voix, c'était celle de John Coppeland, dont les liens avaient été, sur-le-champ, tranchés par une main amie.

Un choeur immense répondit en écho:

—Vivent les Brownistes!

En ce moment, autour de la grille de l'habitation, apparaissait une troupe d'hommes blancs, à cheval.

Surpris, stupéfait, le major se demandait quel était le mot de cette énigme, en invitant, de la main, les jeunes filles à rentrer dans l'appartement.

Mais, tel était leur saisissement, qu'elles ne le comprirent pas.

La porte de la grille fut ouverte, et les cavaliers fondirent dans la cour.

A leur tête marchait un fier jeune homme, qui brandissait dans sa main droite un sabre nu.

—Edwin! murmura Rebecca Sherrington, en distinguant ce jeune homme.

—Que tous ceux qui veulent être libres nous suivent! dit-il, en s'adressant aux esclaves.

Alors, le major sembla recouvrer la parole.

—Fermez la porte! fermez la porte! et qu'on s'empare de ces misérables abolitionnistes, cria-t-il de toutes ses forces.

Quelques nègres voulurent lui obéir: d'autres se rangèrent du côté des nouveaux venus; d'autres parurent disposés à garder la neutralité.

Cela donna lieu à une bruyante confusion, plus facile à imaginer qu'à décrire.

Cependant, jusque-là, nul coup n'avait été frappé.

Le major s'était jeté dans son cabinet pour y prendre des armes.

Suivez-nous, amis, et ne répandons pas inutilement le sang de nos frères! répéta Edwin Coppie.

Comme il prononçait ces mots, Pierre déboucha du couloir, accompagné parElisabeth Coppeland.

Devinant au premier coup d'oeil ce qui se passait, il arma un revolver qui ne le quittait jamais, visa un des cavaliers et lâcha la détente.

—Le sacripant! proféra Jules Moreau en essuyant, contre le pommeau de sa selle, sa main que la balle du commandeur venait d'érafler; le sacripant! il a failli m'estropier pour le reste de mes jours.

—A mort le commandeur! à mort! à mort! hurlèrent les nègres.

D'une nouvelle balle, Pierre tua un de ceux-ci; mais, avant qu'il eût pu faire une autre victime, il était renversé, poignardé, écrasé par la foule de ses ennemis.

A la lueur d'une torche, Edwin reconnut Elisabeth.

—Montez en croupe derrière moi, lui dit-il rapidement.

Elle aussi l'avait reconnu.

Elle s'élança sur le cheval du jeune homme.

—Mais pourquoi restez-vous donc là, imprudentes! dit aux jeunes filles le major Flogger, en reparaissant sur le balcon muni de carabines et de pistolets. Vous voulez vous faire égorger? ajouta-t-il.

Et il les repoussa vivement vers la pièce voisine.

Rebecca Sherrington jeta un regard vindicatif sur Elisabeth, qui tenaitCoppie embrassé à la taille, puis elle murmura:

—Ah! je m'en doutais, je ne m'en doutais que trop; il aime cette négresse!


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