Pour effectuer le coup qu'il projetait sur l'habitation du major Flogger, Brown n'avait dépêché que vingt-cinq cavaliers. Mais il comptait sur le concours des esclaves de cette habitation, que ses espions sondèrent et excitèrent à la révolte aussitôt que l'entreprise fut décidée.
Le détachement comptait deux des fils de Brown dans ses rangs.
La troupe était à peine partie que le capitaine se sentit agité de funèbres pressentiments. Très pieux de son naturel, très versé dans les saintes Écritures, Brown croyait fermement aux révélations d'en haut. Il avait même un certain penchant à la superstition.
Mais cette faiblesse, il s'efforçait de la céler au fond de son coeur, sachant bien que la moindre manifestation affaiblirait l'empire qu'il exerçait sur la bande sceptique et frondeuse dont il s'était entouré.
C'est pourquoi, malgré ses appréhensions, John Brown ne voulut point envoyer une troupe nouvelle, pour grossir le parti chargé de l'expédition de Battesville. Mais il résolut d'aller lui-même surveiller l'opération.
Sous prétexte d'une chasse, il confia la garde du camp à Cox, monta à cheval, après avoir renfermé dans son portemanteau un costume de trappeur nord-ouestier, et se dirigea vers la rivière Osage.
Quand il fut hors de vue des retranchements, John Brown endossa son déguisement.
Cela fait, il poussa vivement sur Battesville.
La nuit était venue quand il arriva dans le village.
Brown mit pied à terre pour rafraîchir son cheval et se faire indiquer la maison du major.
Mais comme il buvait lui-même un verre d'eau—seule boisson qu'avec le lait il se permît jamais—les accents lugubres du tocsin tombèrent lentement dans l'espace.
Et presque aussitôt retentirent les cris de:
—Fire! Fire!(Au feu! au feu!)
Ces cria étaient accompagnés d'un roulement de voix et d'un tintement de clochettes qui attirèrent hors de labar[8] de l'hôtel tous les voyageurs.
[Note 8: On sait que c'est, en Amérique, la pièce où se tient dans les hôtels le débit de liqueurs et de cigares. Elle est généralement de plain-pied avec la rue.]
Une légion d'hommes, couverts de casques en cuir bouilli et de chemises rouges, serrées à la taille par un pantalon en gros coutil, couraient, en traînant derrière eux une de ces magnifiques pompes à feu comme l'on n'en voit qu'aux États-Unis.
Ils étaient précédés et éclairés par deux coureurs munis de torches de résine, dont les lueurs sanglantes déchiraient les ténèbres de la nuit.
—Fire! Fire!hurlaient-ils de toute la force de leurs poumons.
—Où est le feu? demanda quelqu'un.
—Chez le major Flogger, fut-il répondu.
—Chez le major Flogger! Ah! pensa Brown, l'affaire est déjà faite.Encore une fois, j'ai été la victime de mes folles terreurs.
Il se hâta de payer son écot, sauta sur son et suivit la multitude.
Après avoir tourné deux ou trois rues, il déboucha dans une plaine où une illumination immense, réfléchie dans le ciel, derrière un bouquet d'arbres, lui apprit qu'il approchait du théâtre de l'incendie.
Brown marcha jusqu'au bout de ces arbres.
Et là, aux clartés de la conflagration, il aperçut des gens à cheval qui montaient, à toute bride, le cours de l'Osage. Le capitaine, pensant que c'était les siens, lança sa monture à travers champs, et tâcha de rejoindre la troupe.
Mais elle avait plus d'un mille d'avance, et durant cinq heures, Brown ne réussit pas à gagner sur elle, quoique, grâce aux rayons de la lune, il pût aisément marcher sur sa piste.
Comme l'aurore se levait, il remarqua, en atteignant le faîte d'une colline, que les cavaliers avaient fait halte dans le fond de la vallée.
Quoique son cheval fût considérablement fatigué, Brown pressa le pas; et, bientôt, il rejoignit ceux qu'il cherchait.
Une cinquantaine de nègres les avaient suivis.
A l'arrivée de Brown, un hymne d'allégresse fut entonné par ces pauvres esclaves en son honneur. Chacun d'eux voulait le voir, le toucher, baiser un coin de son vêtement.
Quand leur enthousiasme se fut un peu calmé, le capitaine, rassuré sur le sort de ses fils, s'entretint avec Edwin.
—Comment cela s'est-il passé? lui demanda-t-il.
—Oh! fort bien.
—Mais vous avez eu tort de mettre le feu à l'habitation. Celui qui détruit le bien du Seigneur sans motif légitime, sera puni tôt ou tard.
—Ce n'est pas ma faute, répliqua Coppie. Une partie des esclaves voulait fuir avec nous. La majorité refusait la liberté que nous lui offrions; les premiers ont cru qu'en incendiant la maison, ils décideraient le reste.
—Vous auriez dû veiller à ce qu'ils ne commissent pas ce crime inutile, dit sévèrement Brown.
—Il m'a été impossible de les en empêcher, repartit Edwin. Après s'être emparés des chevaux qu'il y avait sur l'habitation, ils voulaient même assassiner leur maître, je les ai retenus.
—Vous avez eu raison, dit Brown. Mais il faut aviser à ce que nous ferons de ces noirs.
—Ne les conduirons-nous pas au camp?
—Au camp! Voulez-vous donc en faire un lieu de perdition?
—Je ne vous comprends pas, capitaine.
—Mon fils tu es insensé. Quoi! tu mènerais ces femmes au milieu de nos hommes! Ne serait-ce pas y apporter la luxure et l'impureté? Souviens-toi que la tempérance est la mère de la force, comme la chasteté est la mère des saines décisions.
Coppie ne répondit pas. Après une courte pause, Brown reprit:
—Combien y a-t-il de femmes, parmi ces nègres?
—Une douzaine.
—C'est beaucoup, fit-il soucieusement. Nous garderons les hommes avec nous; mais ces femmes…
Ayant réfléchi un moment, il ajouta:
—Il les faudrait diriger sur le Canada. Mais nous n'avons maintenant ni le temps ni le monde nécessaire pour cela. Je verrai plus tard. En tout cas, ne demeurez pas davantage ici. Les esclavagistes doivent être sur notre piste. Remettez-vous en selle et prenez le chemin d'Ossawatamie.
—Ne viendrez-vous pas avec nous? s'enquit Edwin.
—Pas à présent. Mon cheval est exténué.
—On vous en donnera un autre.
—Non, dit Brown, vous n'avez que votre compte; je ne veux pas démonter un de ces malheureux nègres. Mais partez vite.
Coppie, connaissant la fermeté du capitaine dans ses déterminations, n'insista point. Mais les fils de Brown le supplièrent de ne pas les quitter.
—Mon esprit sera avec vous, leur dit-il. Dans peu de jours nous nous reverrons.
—Cependant, objecta Frederick, si les esclavagistes…
Brown l'interrompit en s'écriant d'un ton solennel:
—«Malheur à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race d'iniquité, à ces corrupteurs! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont blasphémé le Saint d'Israël; ils se sont éloignés de lui.»
—Donnez-nous au moins votre bénédiction, dit Frederick, comme s'il pressentait qu'il voyait son père pour la dernière fois.
John Brown tressaillit: enveloppant ses deux enfants dans un regard d'amour profond, il leva la main sur eux et, d'une voix gravement émue:
—Au nom du Tout-Puissant, au nom de son fils mort dans les tortures pour racheter le monde du plus dégradant des esclavages, du péché, enfants, je vous bénis. Puissiez-vous vivre longtemps, en paix et en santé, dans l'amour de la vertu et de votre prochain!
Après ces mots, il serra avec effusion la main à chacun d'eux. Les fugitifs et leurs libérateurs remontèrent à cheval. Edwin Coppie donna le signal du départ, et la caravane ne tarda pas à disparaître dans les brumes du matin.
Quand ils se furent éloignés, Brown ouvrit sa Bible au livre 1er d'Isaïe, et tandis que son cheval broutait le gazon de la vallée, il lut le chapitre V, où se trouve cette terrible prédiction:
«16. Le Dieu des armées sera exalte dans ses jugements; le Dieu saint signalera sa sainteté par des vengeances.
»17. Des étrangers dévoreront ces champs abandonnes par des maîtres avares; ils y feront paître leurs troupeaux.
»18. Malheur à vous qui traînez l'iniquité comme de longues chaînes, et le péché comme les traits d'un char.
»19. Qui osez dire au Seigneur: Qu'il se hâte, que son oeuvre commence devant nous, et nous la verrons: qu'il approche, que les conseils du Saint d'Israël nous soient manifestés, et nous les connaîtrons.
»20. Malheur à vous qui appelez le mal le bien, et le bien le mal: qui changez les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres; l'amertume en douceur, et la douceur en amertume!
»21. Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux! Malheur à ceux qui croient à leur prudence!
»22. Malheur à vous qui mettez votre gloire à supporter le vice, et votre force à remplir des coupes de liqueurs enivrantes.
»23. Qui justifiez l'homme inique à cause de ses dons, et qui ramenez l'innocent à la justice!
»24. C'est pourquoi, comme le chaume est consumé, dévoré par les flammes, ainsi ce peuple sera séché jusque dans ses racines, et sa race sera dissipée comme la poussière: il a répudié l'alliance du Seigneur, il a blasphémé la parole du Saint d'Israël.
»25. La colère du Seigneur va éclater contre son peuple; il appesantira sa main sur lui; il l'a frappé; les montagnes se sont ébranlées; répandus comme la boue, les cadavres ont couvert les places. Et en cela la colère du Seigneur n'est pas satisfaite, sa main reste encore étendue.
»26. Alors, le Soigneur élèvera, son étendard à la vue des nations éloignées; un sifflement s'entendra des extrémités de la terre, et voilà qu'un peuple accourra aussitôt.»
A ce passage, Brown s'arrêta et s'enfonça dans une méditation profonde.
Le souffle divin l'avait inspiré. Il prévoyait l'épouvantable catastrophe que son bras avait soulevée dans le Nouveau-Monde.
Immense responsabilité, que celle-là!
Un instant, le chef des abolitionnistes en fut effrayé. Mais rassuré bientôt par l'esprit d'équité qui le guidait, il s'écria avec l'enthousiasme de la conviction religieuse:
—Dieu le veut! Dieu l'ordonne! Il a daigné me choisir pour être l'instrument de ses desseins; que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel!
Puis il retomba dans sa rêverie, mais pour quelques minutes seulement, car il en fut tiré par un bruit sourd qui partait du faîte de la colline.
Levant les yeux, Brown découvrit une troupe de cavaliers.
—Ce sont des esclavagistes de Battesville. Ils poursuivent nos hommes, pensa-t-il; mais sans faire un mouvement pour se cacher.
Les cavaliers descendirent à fond de train dans la vallée.
Ils étaient armés de pied en cap.
A leur tête galopait un officier supérieur, portant l'uniforme des milices de l'Union.
C'était le major Flogger.
Dès qu'il aperçut Brown, il dirigea son cheval sur lui.
Étendu sur l'herbe, au pied d'un arbre, le capitaine abolitionniste avait l'air d'un chasseur livré aux douceurs du repos.
Mais, autour de lui, des traces nombreuses disaient clairement qu'une grosse bande d'hommes et de chevaux avait quitté l'endroit depuis peu.
—Eh! étranger? dit le major en touchant le prétendu dormeur de la pointe de son sabre.
—Qu'y a-t-il? demanda Brown, se frottant les yeux comme s'il s'éveillait en sursaut.
—Avez-vous passé la nuit là? reprit Flogger.
—La nuit! non; je suis arrivé il y a deux heures. Mais qu'est-ce que ça vous fait?
—C'est peut-être un Browniste, insinua un des compagnons du major.
—Ah! vous cherchez Brown! il fallait donc le dire, fit le capitaine avec un air de franchise parfaitement simulé.
—Eh bien, Brown? questionna Flogger.
—Oh! il n'est pas loin d'ici; je le connais.
—Mais où est-il?
—Il y a une heure j'ai déjeuné avec ses gens qui avaient pillé et incendié la maison d'un propriétaire d'esclaves, à ce que j'ai entendu… les gredins!
—Et vous avez déjeuné avec eux? fit le major d'un ton rude.
—Oui, j'avais faim, car j'arrive des Montagnes-Rocheuses. Depuis deux jours je manquais de provisions. Ils m'ont donné un morceau de biscuit et de viande boucanée.
—Ils avaient des nègres avec eux, n'est-ce pas?
—Je crois bien; une centaine au moins!
—Les scélérats! Oh! si nous les rattrapons, leur compte sera bon! maugréa le major entre ses dents.
—Mais où sont-ils allés? dit un des cavaliers.
—Ils ont traversé l'Osage et pris vers l'est.
—Conduisez-nous, étranger, reprit le major. Il y aura cent piastres de récompense pour vous, si nous les rejoignons.
—Vous conduire, monsieur, impossible! dit le faux trappeur. Cent piastres, c'est un beau denier. J'en aurais bien besoin pour renouveler mes provisions de poudre et de plomb; mais j'attends mon frère, à qui j'ai donné rendez-vous ici. Nous allons à Saint-Louis acheter des munitions. Si vous vouliez patienter une heure ou deux, j'irais volontiers avec vous pour moitié prix, car je ne l'aime pas, votre capitaine Brown! Il ne m'a pas seulement offert un pauvre verre de whiskey.
—Vous dites qu'ils ont franchi la rivière et marché vers l'est.
—Oui, répliqua-t-il hardiment, en indiquant sur le rivage une place foulée aux pieds, où ses gens avaient fait boire leurs chevaux; oui, ils ont passé là.
—Merci, étranger, reprit le major Flogger. Allez à Battesville; quoiqu'une partie de ma maison ait été brûlée par ces brigands, vous y trouverez encore un logement convenable pour vous reposer, vous et votre frère, et du rhum pour boire à ma santé.
—Bien obligé, monsieur, dit Brown en ôtant son chapeau; bien obligé; votre invitation n'est pas de refus; nous en profiterons.
Là-dessus, le planteur fit volte-face et lança son cheval au milieu de l'eau. Derrière lui se foulaient une centaine de cavaliers, qui s'empressèrent d'imiter son exemple, sans soupçonner un instant qu'ils avaient pu être mystifiés par leur adroit ennemi.
Pour la première fois, Edwin Coppie avait aperçu le major Flogger, quand il revint, armé, sur le balcon.
Il dit un mot à deux des Brownistes, qui, mettant pied à terre, s'élancèrent vers l'escalier de la maison.
Quelques secondes après, ils surprenaient le major, lui arrachaient sa carabine et l'attachaient par les poignets à la balustrade de son balcon.
Pendant ce temps, John Coppeland s'approcha de Coppie, qu'il n'avait pas vu et dont il n'avait pas entendu, parler, depuis que ce brave jeune homme l'avait conduit, avec sa bande d'esclaves marrons, au Canada.
—Ah! dit le nègre, en lui prenant respectueusement la main; ah! je vous reconnais; j'espérais en vous! je…
Edwin l'interrompit.
—Nous causerons plus tard, John. Maintenant, il faut partir au plus vite. Y a-t-il des chevaux ici?
—Oui.
—Eh bien, prenez-les; que ceux qui nous voudront suivre en fassent autant, et en route!
—Amis, à l'écurie! cria Coppeland aux esclaves.
Plusieurs s'y précipitèrent. Tous les chevaux furent saisis, bridés tant bien que mal; les nègres les enfourchèrent, puis rentrèrent dans la cour où se tenaient leurs libérateurs.
John donna un des animaux à son père et hissa sur sa propre selle son aïeul, qui ne cessait de bredouiller:
Mais la délivranceUn jour viendra,Li fera bombanceEt li chantera.
John, ensuite, se plaça derrière le vieillard, l'enlaça de sa main droite pour le soutenir, et de la gauche saisit les rênes de leur monture.
Plusieurs de ses compagnons de servitude imitèrent cet exemple, qui pour un père, un frère infirme, qui pour une femme, qui pour un enfant.
Du haut du balcon, le major Flogger jurait et proférait des menaces épouvantables, en s'efforçant de rompre ses liens.
Malgré ses cris, malgré ses prières, les nègres qui lui restaient fidèles n'osaient venir à son secours.
Mais, quelques-uns des rebelles s'avisèrent de mettre le feu à l'écurie où ils avaient volé leurs chevaux. Ils voulaient encore piller l'habitation; les Brownistes s'y opposèrent, en déclarant qu'ils brûleraient la cervelle au premier qui l'entreprendrait.
Déjà, un jet de flamme, sorti d'une des fenêtres des communs, annonçait l'incendie.
Edwin Coppie jugea qu'il était prudent de battre en retraite.
Il donna des ordres à cet effet.
On les écouta.
Les abolitionnistes s'éloignèrent au galop, entourés d'une cinquantaine de nègres qui acclamaient tumultueusement le nom de Brown.
D'abord, tout occupé du soin de leur fuite, Edwin Coppie ne put échanger que de rares paroles avec Elisabeth Coppeland.
Mais, après la halte, où ils rencontrèrent John Brown, n'étant plus obligés de tenir leurs chevaux à une allure aussi rapide, une conversation soutenue s'engagea entre les deux jeunes gens.
Elisabeth raconta à Coppie comment une imprudence, le désir d'assister à la fête de l'indépendance, les avait poussés à passer du territoire britannique sur celui des États-Unis.
Ils avaient été repris et renvoyés à leur ancien maître, qui s'en était débarrassé en vendant au major Flogger, son grand-père, son père, son frère et elle.
—Je vous croyais mariée? dit Edwin.
Bess tressaillit.
—Ma foi, oui, continua Coppie. N'étiez-vous pas fiancée à un mulâtre?
—C'est vrai, balbutia-t-elle en baissant la tête.
—Shield Green, si je ne me trompe, celui qui conduisait votre troupe au Canada, quand vous êtes venus frapper à notre porte, à la rivière des Moines.
L'esclave ne répondit pas.
—Vous ne l'avez donc pas épousé? demanda Coppie.
—Non, monsieur, dit-elle vivement.
—Ah! fit-il d'un ton indifférent
Au bout d'un moment il reprit:
—C'est un brave garçon que ce Green. Je voudrais l'avoir parmi nous.
—Il est resté au Canada, dit Elisabeth.
—Comment! il n'a pas eu le même sort que vous?
—Non, car il ne nous avait pas accompagnés à cette fête!
—Vous devez avoir grand'soif de le revoir? dit Edwin en souriant doucement.
Bess demeura silencieuse.
—Shield Green est votre fiancé, n'est-ce pas?
—Oui, dit-elle très bas.
—Eh bien, ajouta Coppie, je veux vous ramener à lui; je l'aime. Il est adroit, habile et courageux.
La négresse soupira, mais sans faire une seule réflexion.
Il y eut une pause.
La caravane longeait toujours la route de l'usage, à travers un pays désert, quoique plantureusement doté par la nature.
Grasse, luxuriante de verdure, était la prairie épanouie à leurs pieds, et dont les limites se perdaient à l'horizon, dans le bleu de la voûte céleste.
Ça et là un bouquet d'arbres en fleurs relevait, par des nuances d'or, de pourpre ou d'albâtre, l'uniformité de la teinte générale.
Sur les branches de ces arbres on voyait voltiger des tétras au brillant plumage, et, dans le fond de la plaine, un troupeau d'antilopes s'ébattait au pied d'un monticule.
Sous les buissons gloussait la poule des prairies; l'air était embaumé de senteurs agréables; il faisait bon vivre, bon respirer, à pleins poumons, les parfums de liberté qui semblaient courir avec la brise dans l'atmosphère.
Cependant, quoique l'heure fût peu avancée, le soleil était déjà chaud.
Il promettait une journée brûlante.
Après avoir chevauché pendant deux heures encore, Edwin, de concert avec les fils de Brown, décida qu'il fallait donner du repos aux bêtes et aux gens, car les uns et les autres étaient exténués.
On s'arrêta sur le bord d'une anse.
Les chevaux furent débridés, pour qu'ils pussent paître plus commodément le gazon, et les fugitifs, après avoir mangé quelques provisions, se couchèrent à l'ombre des saules qui bordaient la rivière.
Jules Moreau vint s'étendre à côté de Coppie.
—Ah ça, lui dit-il en riant malicieusement, je crois que vous avez trouvé Paméla, vous; et cette belle fidélité que vous professiez pour miss Rebecca Sherrington court des risques, hein?
En prononçant ces mots, le Parisien attachait un regard voluptueux surElisabeth, qui dormait à quelques pas d'eux.
—Je ne vous comprends point, répondit sérieusement Edwin.
—Bah! fit Moreau d'un ton incrédule, vous prétendriez peut-être que cettesable nymph[9] n'a pas touché votre coeur.
[Note 9: Qualification donnée, par dérision, dans les États américains aux négresses. On sait qu'en terme de blason, sable signifie noir.]
Coppie haussa les épaules.
—Cependant, insista Jules, je vous ai observés, l'un et l'autre, en route; elle vous regardait et vous serrait…
—Ah! vous êtes fou! s'écria Coppie avec impatience…
—Il n'y a pas de quoi, repartit le Français, noire ou blanche, quand une femme a des traits, une taille, comme ceux-là, on peut être fier…
—J'ai autre affaire en tête, répliqua sèchement Edwin pour mettre fin à une conversation qui le fatiguait.
—Eh bien, vrai, là, parole d'honneur, j'ai envie de lui tailler deux doigts de cour à cette princesse d'ébène, continua l'incorrigible Moreau.
—A votre aise; mais je vous préviens qu'elle ne vous écoutera pas.C'est une fille sage, et d'ailleurs fiancée!
—Fiancée! raison de plus! superbe! délicieux! C'est le piment de la chose. Dites-moi, Edwin, à qui est-elle fiancée? A quelque monarque du sombre empire! Moi, je lui offre de blanches et virginales fiançailles!
Malgré sa gravité, Edwin ne put s'empêcher de sourire.
—Voulez-vous être mon interprète auprès de cette exquise peau noire? continua le pétulant Parisien. C'est, ajouta-t-il, un de ces petits services d'amitié qu'on se rend aisément dans notre pays. Ah! les jolies têtes, la merveilleuse antithèse que nous présenterions sur le même oreiller, Edwin!
—Chut! dit celui-ci en posant le doigt sur ses lèvres.
—Qu'y a-t-il donc? Vous m'effrayez!
—Silence!
Et Coppie colla son oreille contre le sol.
Retenant son haleine, il écouta pendant une minute.
Puis il se redressa en s'écriant:
—A cheval! à cheval! on nous poursuit!
Réveillés en sursaut par ce cri, tous les hommes se précipitèrent pêle-mêle vers leurs montures. Mais grande fut la confusion. Quelques disputes s'élevèrent au sujet de la possession des chevaux. Malgré les efforts d'Edwin et des fils de Brown pour rétablir l'ordre et accélérer le départ, un quart d'heure s'écoula avant que les animaux eussent été repris et harnachés.
La moitié des gens n'était pas encore prête lorsqu'au pied d'un cap, qui se projetait sur la rivière, apparut une troupe de cavaliers.
Ces cavaliers, les nègres fugitifs les reconnurent immédiatement.
—Massa Flogger! massa Flogger! clamèrent-ils avec des accents de terreur indicible.
C'était, en effet, le major.
Après avoir traversé l'Osage, sur la foi des paroles de John Brown, il avait rencontré un squatter[10] lequel, interrogé, lui affirma avoir distingué, peu de temps auparavant, un grand nombre de blancs et de nègres qui remontaient à franc étrier, l'autre bord de l'Osage.
[Note 10: Colon qui a affermé des terres du gouvernement.]
Les esclavagistes n'eurent pas de peine à croire aux assertions de cet individu, car rien, du côté où ils se trouvaient alors, n'indiquait le passage d'une troupe d'hommes à cheval.
De nouveau, ils franchirent l'Osage.
Vers midi, ils tombaient, à l'improviste, sur les Brownistes.
—Nous avons perdu trop de temps, dit Edwin à Moreau en lui montrant leurs ennemis qui accouraient ventre à terre.
—Pardieu! répondit le Parisien, je n'en suis pas fâché. Nous leur taillerons des croupières.
—Il faut nous battre! En avant! cria l'un des fils de Brown.
—Oui, dit Coppie, que les nègres se sauvent, tandis que nous arrêterons ici cette horde de pharisiens.
—Moi, je veux rester avec vous, objecta John Coppeland.
—Non, lui dit Edwin, emmenez votre soeur et vos parents, et dirigez tous vos compagnons sur Ossawatamie.
Le nègre sentit qu'à cet instant l'obéissance passive était un devoir; il rassembla promptement les esclaves et partit avec eux, pendant qu'Edwin disposait ses hommes en front de bataille.
Dès que les esclavagistes furent à leur portée, ils les reçurent par une grêle de balles qui firent vider les arçons à quatre d'entre eux.
Le major Flogger fut blessé légèrement à la cuisse.
Sa fureur redoubla. Il donna l'ordre de charger les abolitionnistes.
Que pouvaient ceux-ci contre une troupe cinq fois plus nombreuse que la leur?
Cependant, ils tinrent leurs adversaires en échec pendant plus d'une heure; car, dans leur empressement, ces derniers n'avaient emporté que fort peu de munitions.
Mais l'un des fils de Brown, ayant eu son cheval tué sous lui, et ne pouvant se dégager, fut impitoyablement fusillé par les esclavagistes.
L'autre, Frederick, un vaillant jeune homme, avait volé au secours de son frère.
Les assaillants l'entourèrent, s'emparèrent de sa personne après l'avoir couvert de blessures et le conduisirent au major Flogger, qui avait mis pied à terre pour examiner sa jambe.
—C'est le fils du père Brown! qu'en allons-nous faire? criaient-ils triomphalement.
Le major réfléchit: puis il dit avec un sang-froid cynique:
—Il faut l'attacher à la queue d'un cheval et le mener à Ossawatamie. Il y a d'ici une trentaine de milles. Mes nègres y chercheront certainement un refuge; mais nous saurons bien les reprendre dans une souricière que je leur tendrai. Ce bandit-là, ajouta-t-il en frappant Frederick du pommeau de son sabre, ce bandit-là, mort ou vivant, nous servira d'appât.
—Et vous parlez français, charmante enfant?
—Un peu, oui, monsieur, répondit-elle.
—Mais c'est délicieux! L'anglais, d'ailleurs, est une langue exécrable, n'est-ce pas?
Elisabeth regarda son interlocuteur d'un air surpris.
—Moi, poursuivit-il avec légèreté, je ne sais ce que je déteste le plus de cet idiome ou de ceux qui le parlent. Ma foi, oui. Nous autres Parisiens nous sommes tous comme cela.
—Ah! vous êtes de Paris, monsieur! fit la jeune fille avec un accent et un regard qui disaient éloquemment qu'elle considérait Moreau comme un être privilégié.
—De Paris, sans doute, la belle, et je m'en flatte! repartit-il en tortillant ses moustaches.
—Ils sont bien heureux ceux qui sont nés à Paris, dit-elle en soupirant.
—Heureux! heu! heu! répliqua Moreau dans une moue plus que dubitative.
Puis, se reprenant avec la vivacité qui était un des éléments de son caractère, il ajouta:
—C'est un bonheur, ravissante créature, qu'il ne tiendrait qu'à vous de partager.
—Comment cela? exclama-t-elle naïvement.
—Mais, dit-il, avec une imperturbabilité comique, en épousant unParisien, morbleu!
Le visage de la négresse devint triste.
—Vous voulez vous moquer de moi, monsieur, murmura-t-elle.
—Moi! Dieu m'en garde! me moquer d'une jolie femme, jamais! on estFrançais ou on ne l'est pas, mademoiselle.
Et ces mots furent ponctués d'un geste digne du latin disant;Civis romanus sum!
L'admiration de Bess allait croissant.
—Il n'y a point d'esclaves à Paris? demanda-t-elle timidement.
—Des esclaves à Paris! s'écria Jules indigné.
Puis il s'arrêta et dit d'un ton moins vif:
—Non, mademoiselle, il n'y a pas d'esclaves à Paris.
—Ça doit être un beau pays! continua la négresse, confondant, comme c'est l'habitude des siens, et même d'une partie des blancs qui habitent l'Amérique, toute la France dans Paris.
—Voudriez-vous le voir? interrogea Moreau.
—Oh! dit-elle, ce serait un voeu inutile.
—Pourquoi? objecta le Français.
—Parce que je ne pourrais jamais le réaliser.
—Et si je vous en fournissais les moyens?
—Non, dit-elle, je suis née sur ce continent, j'y mourrai sans en sortir.
—Ne dites pas cela, mademoiselle, ne dites pas cela! fit Jules en lui pressant tendrement les mains.
Présumant que c'était une marque de simple amitié, Bess ne s'y opposa pas.
Cependant Moreau attachait parfois sur elle des regards qui la troublaient.
Mais savez-vous, lui dit-il, que vous vous exprimez merveilleusement bien dans notre langue!
—Vous me flattez, monsieur.
—Où donc l'avez-vous apprise? poursuivit-il avec intérêt.
—A Bâton-Rouge, dit-elle.
—Bâton-Rouge! Qu'est-ce que cela! dit Jules, dont les notions géographiques n'étaient pas des plus développées.
—C'est la capitale de la Louisiane.
—Drôle de nom!
—Je restais chez un planteur français, un bon maître!
—Ah! ce n'est pas étonnant; les Français sont tous bons. Et c'est lui qui vous a fait instruire?
—Oui, monsieur, j'ai été élevée avec sa fille.
—Il fallait ne pas les quitter, alors.
—Oh! dit-elle amèrement, ce n'est pas nous qui l'aurions quitté, M. Pascal. Il nous traitait tous comme ses enfants, et plus d'une fois ses voisins, les autres planteurs, lui reprochèrent de nous gâter. Ce qu'ils firent pour le renvoyer du comté est incroyable.
—Comment?
—Ils prétendaient que sa douceur pervertissait même les esclaves des autres habitations.
—Est-ce bien possible?
—Si nous voulions les visiter, on nous chassait à coups de fouet; on lançait même à nos talons ces chiens que les Américains appellentblood hounds…
—Vraiment!
—Les inspecteurs nous infligeaient bien d'autres cruautés.
—Mais pourquoi donc vous êtes-vous séparés de votre M. Pascal?
—Hélas! répondit Bess, en pleurant, hélas! un jour on l'a trouvé assassiné dans son lit.
—Assassiné!
—Oui… Les autres planteurs prétendirent que c'était nous qui…
—Aviez fait le coup! les canailles! s'écria Moreau.
—Mais, reprit Bess, on sut plus tard que c'était l'un d'eux qui en était l'auteur.
—Brigands! brigands! exclamait Jules.
—Pour comble de malheur, ajouta Bess, ma jeune maîtresse mourut peu après, et nous fûmes tous vendus aux enchères, sur le marché de la Nouvelle-Orléans.
—Pauvres gens! fit le Parisien, les larmes aux yeux. Ah! vous avez dû bien souffrir!
—Pour cela, oui, monsieur. Un homme de la Pennsylvanie nous acheta, mes parents et moi. Il était dur, méchant. Ma mère périt dans les tortures qu'il lui fit subir, et mon père pensa qu'il fallait fuir. C'est alors, tandis que nous nous sauvions au Canada, que ce brave et honnête M. Coppie…
Au nom de son ami, le front de Moreau se rembrunit.
La négresse continua sans remarquer l'impression que ses paroles causaient au jeune homme.
—C'est alors qu'il exposa généreusement sa vie pour nous conduire en un lieu sûr. Oh! ma reconnaissance…
—Vous l'aimez! dit Jules sèchement.
—Sans doute, je l'aime, dit-elle avec ingénuité.
—Et lui, croyez-vous qu'il vous aime? s'enquit Moreau d'un ton singulier, en plongeant, pour ainsi dire, ses yeux dans ceux de la jeune fille pour y lire sa pensée intime.
Elle tressaillit, baissa la tête et répondit au bout d'un instant:
—Il faut bien qu'il nous aime un peu, puisqu'il vient encore de risquer ses jours pour nous délivrer.
—Assurément, dit Jules. Mais pensez-vous qu'il vous aime assez pour vous épouser.
—M'épouser, lui! répliqua-t-elle avec stupéfaction, et un mouvement de joie qui n'échappa point à l'observation du Parisien.
Il fronça les sourcils.
—Qu'y aurait-il d'impossible, si, de votre côté, vous l'aimez? dit-il en redoublant d'attention.
—Vous voulez me railler.
—Dieu m'en préserve! car si vous n'aimez pas Edwin, oh!…
—Moi, ne pas l'aimer! je serais bien ingrate!
—Ah! dit-il d'un ton sarcastique, je ne m'étais pas trompé.
—Je ne vous comprends pas, monsieur.
—Vous ne me comprenez pas, dit Moreau, en lui saisissant la main avec force, vous ne comprenez pas que je vous aime, moi, et que si vous voulez accepter mon amour, si vous voulez être ma femme…
—Votre femme! votre femme, monsieur!
—Oui, ma femme légitime. Je vous emmènerai en France, à Paris, s'écria-t-il avec exaltation.
La jeune fille s'imagina qu'il se moquait d'elle.
Mais il ajouta à voix basse et d'un ton passionné:
—Je vous jure, Elisabeth, que je vous aime de toutes les puissances de mon âme; je vous jure que je serais heureux, que je serais fier de partager votre existence…
—Mais, monsieur, vous ne songez donc pas à ma couleur, dit-elle en retirant sa main.
Jules tomba à ses pieds.
—Je sais seulement que je vous adore, repartit-il avec entraînement; oui, j'éprouve pour vous un sentiment qui ne s'éteindra qu'avec mon dernier souffle, et je tuerais quiconque serait un obstacle entre vous et moi.
En prononçant ces mots, Jules Moreau disait la vérité. Il aimait ardemment la négresse; mais son amour était-il sérieux, profond? devait-il durer? Problèmes qu'il n'essayait même pas de résoudre. Cependant, il se figurait avoir un rival dans Edwin Coppie, et cette idée,—très fausse d'ailleurs,—prenait du corps, depuis quelque temps surtout.
Sa passion pour Bess avait été spontanée. Habitué aux succès faciles, il s'était dit que l'esclave ne lui résisterait pas. Son attente fut déçue; il s'en irrita. Et, vraiment, pour s'assurer la possession de l'Africaine, il l'eût épousée quarante-huit heures après leur première entrevue, si elle y eût consenti.
Ce fut à Ossawatamie, ou les abolitionnistes s'étaient retirés à la suite des nègres fugitifs, qu'il tenta d'abord de «faire la conquête» de Bess.
Il lui parla en anglais; à peine l'écouta-t-elle. Des préoccupations bien autrement sérieuses remplissaient alors l'esprit de la jeune fille.
Mais quatre ou cinq heures après leur arrivée à Ossawatamie, les Brownistes furent avertis qu'une troupe nombreuse d'esclavagistes s'avançait sur cette localité.
Le capitaine Brown n'avait pas reparu. Edwin Coppie, prenant conseil de lui-même, se détermina à se replier sur le camp fortifié avec toute sa bande.
C'est là que nous le retrouvons, le surlendemain, attendant toujours des nouvelles de son chef, et c'est là que, par un bel après-midi.
Jules Moreau renouvelait, auprès de Bess Coppeland, ses amoureuses tentatives.
Assez disposé à mal juger les autres, il considérait comme de la rouerie féminine, la candeur de la négresse, et, tout gratuitement, lui prêtait Edwin Coppie pour amant.
De là une jalousie sourde, qu'il était trop vaniteux pour déclarer, trop faible, trop épris peut-être pour dissimuler tout à fait.
Elisabeth souffrait ses assiduités parce qu'il était l'ami de Coppie, peut-être aussi parce que, comme la plupart des femmes, elle avait un brin de coquetterie dans le coeur; mais elle ne se sentait aucun amour pour le Parisien.
Elle en aimait un autre: elle aimait Edwin, sans oser se l'avouer pourtant, sans espérer être jamais à lui.
Au plus profond de son sein, elle lui avait élevé un autel, elle lui rendait un culte de tous les instants, mais tout le monde, celui même qui en était l'objet, l'ignorait.
—Ah! dit-il en se relevant, c'est ce Coppie qui a su s'attirer ses bonnes grâces; mais je les séparerai; j'ai un moyen. Je vais écrire à miss Rebecca Sherrington, une lettre anonyme. Edwin m'a dit qu'elle est jalouse de Bess, depuis qu'il l'a conduite au Canada. Je tâcherai de me faire confier cette mission, et bien maladroit je serais ensuite, si je ne parvenais à obtenir les faveurs de ma belle inhumaine.
Enchanté de ce projet, qu'il regardait comme un bon tour joué à un camarade, Jules courut à sa tente pour le mettre à exécution.
Il écrivit la lettre, en se félicitant de son habileté et chargea un homme, qui allait faire des provisions au village voisin, de jeter le pli à la poste.
Moreau croyait n'avoir fait qu'une excellente mystification, l'imprudent! Mais il venait, par cette action irréfléchie, lâche, de souffler sur un feu qui devait bientôt causer d'épouvantables ravages.
Comme il rôdait autour de la tente, habitée par les Coppeland, des cris de joie, des hourras assourdissants annoncèrent la rentrée de John Brown au camp.
Jamais la figure, si grave habituellement, du chef, n'avait paru sombre à ce point.
Ses cheveux et sa barbe avaient encore blanchi.
On l'entoura avec respect, avec amitié. On craignait de l'interroger, car tel qu'un fer rouge, la douleur s'était imprimée sur son visage en caractères ineffaçables.
—Mes amis, dit-il d'une voix pénétrante, l'infortune est le lot de l'homme, c'est à ce creuset qu'il épure son âme. Bénissons donc la main du Très-Haut, alors même qu'elle nous frappe. Deux de mes enfants viennent de périr dans la guerre sainte que nous avons entreprise: l'un, fusillé, l'autre torturé par les esclavagistes qui l'ont traîné trente milles attaché à la queue d'un cheval! Le pauvre Frederick! il a succombé à cette horrible barbarie.
Mais je m'incline devant la volonté divine. Cette volonté nous ordonne de redoubler d'efforts et d'aller porter un grand coup, un coup décisif au foyer de l'esclavagisme.
Si nous restions davantage ici, nos ennemis nous y surprendraient en nombre trop considérable pour que nous pussions lutter avec eux, et, comme mes malheureux enfants, nous tomberions victimes de leur cruauté.
Abandonnons ces contrées où nous nous épuisons en stériles efforts, et rendons-nous dans les États du Sud J'y compte de nombreux amis. Je connais spécialement la Virginie. Une partie des habitants est pour l'abolition. Si nous parvenons à la soulever, le triomphe est certain, et nous aurons la gloire d'avoir extirpé de notre pays, le cancer qui lui ronge le sein. Voulez-vous me suivre?
—Oui, répondirent unanimement ses partisans.
—Eh bien, demain, nous partirons par divers chemins, et, vers le mois de septembre de l'année prochaine, nous nous réunirons dans les Montagnes-Bleues, au confluent du Potomac et de la Shenandoah!
—C'est entendu, dirent plusieurs abolitionnistes.
—Mais, que fera-t-on des esclaves enlevés à Battesville? demanda une voix dans la foule.
—Menez-les au Canada, dit Brown.
—Je m'en charge, fit Edwin Coppie.
—Non, pas vous, jeune homme, vous m'accompagnerez, répondit le capitaine; j'ai besoin de vos services. Mes fils, et votre ami Moreau seront suffisants pour remplir cette mission. Ils viendront ensuite nous rejoindre.
—J'accepte, s'écria, avec empressement le Parisien.
Jefferson a dit, en partant de la gorge des Montagnes-Bleues, dans l'État de Virginie: «C'est l'une des scènes les plus merveilleuses de la nature, et dont la vue est bien digne d'un voyage à travers l'Atlantique.»
En effet, il est rarement donné à l'homme de contempler un spectacle plus grandiose; le Potomac, majestueux dans sa course, semble déchirer les flancs des montagnes de granit, qui l'étreignent; ses eaux profondes mugissent écumantes, et les anfractuosités marmoréennes des Montagnes-Bleues répercutent, en les multipliant, les mille bruits qui s'élèvent du fleuve rapide, frémissant.
Avant d'atteindre les fameuses chutes que les anciens possesseurs du pays nommaient les Tum-Tum de la Schenandoah, en employant une onomatopée expressive, le fleuve se tord entre deux rives escarpées, premières assises de ces géants altier, les Montagnes-Bleues, dont les sommets, couronnés de sapins, de pruches et autres conifères, se perdent dans la voûte éthérée. On est frappé de la grandeur du spectacle; les rives sombres et abruptes surplombent parfois le fleuve qui, pour ouvrir son lit, a dû en ronger la base rocheuse; de noires vallées se déploient de distance en distance, et offrent à l'oeil du voyageur des horizons bornés par des murs de granit aux teintes foncées, formant des précipices profonds à donner le vertige aux aigles de la Montagne du Sud. On sent que la nature en convulsion, a laissé là une oeuvre inachevée; le sol tourmenté, tantôt se creuse en vallons aux coteaux rapides, sur lesquels s'échelonnent des pins séculaires, qui semblent une armée de Titans escaladant l'Olympe; tantôt il surgit en un pic hardi, dont la cime apparaît comme une sentinelle avancée du chaos. Le coeur se serre malgré soi en contemplant ce grandiose spectacle de la nature, et l'homme, réduit à ses infimes proportions, se sent comme fasciné par ces gigantesques créations de Dieu.
Le voyageur qui, vers 1859, eût pénétré au fond de l'une de ces gorges étroites et ténébreuses, eut découvert, adossée à un rocher grisâtre, dans les interstices duquel s'élançaient quelques arbustes rabougris, une pauvre ferme démantelée, à l'aspect désolé; on sentait que l'homme avait commencé là une lutte et qu'il n'avait pu vaincre la nature sauvage; sa main débile avait dû renoncer à remuer ce sol âpre, et cette ferme même était là pour témoigner de son impuissance. Le pionnier qui l'avait élevée l'avait désertée dans un jour de découragement; il était allé ailleurs chercher une terre plus généreuse. Cette habitation isolée, dont la toiture, à moitié effondrée, laissait voir les chevrons, ajoutait encore à la sauvagerie du site: elle n'avait rien de remarquable. C'était un grand parallélogramme, divisé à l'intérieur par des cloisons en bois: sa façade, jadis blanchie à la chaux, avait été lavée par les pluies, et les ouvertures de l'habitation étaient délabrées comme tout l'édifice. De chaque côté existaient des appentis destinés, soit à abriter les bestiaux, soit à mettre à couvert les instruments aratoires; dans les écuries la crèche était vide de paille et la basse-cour, hérissée de ronces, n'était point animée par le gloussement et le caquetage des volailles: cette ferme sentait l'abandon, un souffle de ruine avait passé sur elle. L'espace conquis sur la forêt, par le créateur de cette solitude, avait été envahi par les lianes, les orties, les églantiers, qui formaient autour de la maison une haie impénétrable: un sentier étroit et récemment taillé dans le fouillis épineux y donnait accès.
Depuis quelques mois seulement, cette ferme était habitée. Dans les premiers jours de juillet 1859, les rares colons de la contrée virent passer un vieillard suivi de sept ou huit hommes et d'un fourgon. L'arrivée de cet homme avait excité quelque peu la curiosité du voisinage; cependant cette curiosité serait tombée d'elle-même, si l'on avait vu les nouveaux possesseurs de la ferme de Kennedy se livrer au travail; mais l'on ne s'expliquait pas l'existence de ce fermier, qui ne cultivait pas et qui laissait ses terres en jachère, nul ne connaissait ses projets, nul n'eût pu dire d'où il venait. Les quelques voisins qui l'avaient approché ne savaient qu'une chose, c'est que c'était un homme affable et doux, et qu'il trouvait, même dans son isolement, le moyen de venir en aide aux misères d'autrui. Ce qui intriguait par-dessus tout, c'était l'entrée consécutive à la ferme d'énormes chariots de fourrages qui s'engloutissaient dans l'enceinte sans la combler, comme si tous les animaux de l'arche de Noé l'eussent habitée. Les fortes têtes des fermes avoisinantes avaient déjà supputé la quantité de fourrage introduite et ne s'en expliquaient pas la disparition. En un mot, le nouveau propriétaire de la ferme intriguait tout le monde, et nul n'aurait pu dire ce que faisaient ces hommes réunis dans la solitude; on savait seulement que le plus âgé se nommait Schmidt, qu'il passait de longues heures en lecture, et que ses compagnons étaient des chasseurs intrépides, que ne fatiguaient pas les courses journalières à travers la forêt.
L'aspect intérieur de l'habitation n'avait pas un air plus gai que ses abords: au rez-de-chaussée, une vaste salle commune rassemblait tous les membres de cette mystérieuse famille; une grossière table de sapin, entourée de bancs, en occupait le centre; quelques escabeaux étaient dispersés ça et là; aux murs étaient appendus des revolvers, des carabines et des fusils de chasse.
Un soir, c'était dans les premiers jours d'octobre, les Schmidt, comme on les appelait dans le pays, étaient groupés dans la grande salle dont nous venons de tracer une rapide esquisse; assis sur un escabeau, le vieillard lisait la Bible à la lueur d'une lampe; à l'autre extrémité de la chambre, ses compagnons devisaient entre eux à voix basse.
—J'entends du bruit, ce sont eux sans doute, dit tout à coup le vieillard en relevant la tête.
—Vous vous trompez, capitaine Brown.
—Mon cher Edwin, perdez donc l'habitude de m'appeler par mon nom, je me nomme Schmidt et je dois être Schmidt pour tout le monde jusqu'au jour de la délivrance.
—Je m'observerai davantage à l'avenir, répondit Coppie, mais je crois que vous vous êtes trompé; l'on n'entend que le frémissement des feuilles qu'agite la brise du soir et le grondement du fleuve dans la vallée.
—Je suis sûr d'avoir entendu le son d'un pas. Allez voir, mon fils, ajouta-t-il en s'adressant à Watkin.
—Je vous obéis, mon père.
Et Watkin ouvrit la porte de la ferme et sortit.
—Capitaine, dit Coppie, c'est ce soir que nos destinées vont se résoudre.
—Oui, mon enfant, et si Dieu ne nous abandonne pas, je touche au but de toute ma vie.
—Vous accomplirez votre mission, capitaine, et votre nom sera béni par les générations futures comme celui de Moïse, car vous nous avez ouvert les portes de Chanaan.
—Amen, dit le vieillard, reprenant sa
Mais au même instant la porte grinça sur ses gonds, et livra passage àWatkin et à plusieurs hommes étrangement vêtus.
—Bonsoir à tous, dit en saluant celui qui entra le premier.
—Ah! c'est vous, colonel Forbes, dit Brown, soyez le bienvenu.
—Moi-même, exact au rendez-vous comme un vieux militaire; la bande me suit; aux abords des habitations nous nous sommes dispersés pour ne pas éveiller l'attention des curieux.
Effectivement, à peine le colonel terminait-il sa phrase que de nouveaux arrivants pénétrèrent dans la salle, suivis à courte distance par d'autres individus. Parmi ces gens, il n'eût pas été difficile de reconnaître plusieurs des aventuriers qui avaient fait avec le capitaine Brown la campagne du Kansas, car Schmidt,l'excentric farmer, comme le qualifiaient les voisins, n'était autre que John Brown, l'apôtre de l'abolition de l'esclavage.—Après avoir fait mettre en sûreté les esclaves qu'il avait délivrés dans le Missouri, John Brown chercha à se procurer une somme d'argent assez considérable pour entreprendre ce qu'il appelait l'oeuvre de la délivrance; mais ses efforts échouèrent en partie. Cependant, par de nombreuses démarches, il parvint à recueillir la somme nécessaire pour acheter la petite ferme de Kennedy, située à quelques milles de Harper's Ferry.
C'est là que nous le retrouvons, cachant sa vie privée aux yeux de tous, et organisant sur une large base, l'insurrection des abolitionnistes.—Ses émissaires, répandus dans les États du Nord, y avaient établi de nombreuses ramifications; chaque jour lui amenait quelque adhésion nouvelle, quelques subsides. Ces chariots de fourrages qui intriguaient si fort les habitants de la contrée, n'étaient autres que des envois d'armes qui allaient s'amonceler dans les greniers et les caves de l'habitation.
Le moment d'agir était arrivé.
D'instant en instant, des individus à la mine énergique, les uns blancs, les autres noirs,—et parmi lesquels on remarquait quelques négresses, —la plupart revêtus de vêtements qui attestaient de nombreux états de service, mais tous armés, se glissaient silencieusement dans la salle.
—Eh bien, délibérons, dit le colonel Forbes, en faisant signe à un des derniers venus de fermer la porte de la pièce.
—Il manque encore quelqu'un, ce me semble, dit Brown.
—Le Frenchman, répondit laconiquement Edwin.
—Le Frenchman, le voilà, cria joyeusement Moreau en faisant irruption dans la salle. Le satané pays! continua-t-il, j'ai failli m'éborgner vingt fois aux branches d'arbres.
—Eh bien, quelles nouvelles? demanda le chef.
—Bonnes, capitaine, dit Jules Moreau en lui tendant un paquet de lettres.
—Vous permettez, dit ce dernier, que je prenne connaissance de ces missives?
—Faites, capitaine, faites, dit le colonel.
Pendant ce temps, Jules Moreau s'était dirigé vers Edwin, auquel il serra cordialement la main.
—Avez-vous fait un bon voyage? demanda Coppie.
—Très bon, Dieu merci.
—Vous êtes passé à Dubuque?
—Oui.
—Avez-vous eu des nouvelles de miss Rebecca?
—Aucune, répondit Moreau, dont les traits se contractèrent légèrement au nom de Rebecca; votre fiancée était chez une de ses amies dans l'État du Missouri.
En ce moment la porte de la salle s'ouvrit, de nouveau devant une jeune négresse, dont la rare beauté attira aussitôt les regards d'une partie de l'assemblée. Elle était mise avec goût, mais son costume était celui des esclaves ordinaires. Les yeux de cette jeune fille se dirigèrent aussitôt sur Edwin et s'y attachèrent avec ténacité.
—Et nos chers Coppeland, qu'en avez-vous fait? disait celui-ci sans remarquer l'attention dont il était l'objet.
—J'ai installé, dit froidement Jules, la jeune fille, son grand-père et son père à London; quant à John, le frère, il sera ici dans quelques jours ainsi que Shield Green, car ils veulent combattre avec nous pour l'émancipation de leur race.
—Mais Bess, la pauvre fille, a-t-elle supporté toutes ces fatigues sans?
Jules Moreau, à cette question, regarda Edwin d'un oeil scrutateur; au même instant un éclair brilla dans les yeux de la jolie négresse, qui s'appuya contre la paroi du mur.
—Elle va très bien, répondit Jules Moreau, qui tressaillit, en croisant son regard avec celui de la mystérieuse esclave.
—Qu'avez-vous? demanda Edwin.
—Rien, répondit Moreau.
—Messieurs, dit John Brown je suis à vous. Les rapports que je reçois me promettent un concours actif; mais avant d'ouvrir la séance il me semblerait bon d'organiser le bureau.
—Quel autre que vous serait plus digne de nous présider ici? dit Edwin.
—Personne, exclama l'assistance; hourra pour John Brown!
—Et vous, Edwin, dit le colonel Forbes, prenez la place de secrétaire.
Le jeune homme consulta l'assemblée du regard, personne ne protesta; autorisé par cet assentiment tacite, Edwin s'assit à la droite de Brown.
—Messieurs, dit celui-ci, la, séance est ouverte, mais avant de vous communiquer aucun de mes plans, je crois devoir déclarer encore que je ne veux entraîner personne dans la voie que je suis; je n'engage personne à se joindre à moi; je combats pour une cause qui me semble grande et juste, et à laquelle j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie; pour vous, vous avez le choix: que ceux qui ne se sentent pas ardents dans la voie du Seigneur se retirent, et que ceux qui restent sachent bien que leur vie est en danger, et que c'est le pacte de la liberté que nous allons signer de notre sang.
A ces derniers mots, Edwin se leva; le feu de l'enthousiasme brillait dans ses yeux.
—Capitaine, dit-il d'une voix vibrante et sympathique, capitaine, nous sommes tous ici vos enfants; nous sommes tous ici des hommes libres qui souffrons de l'esclavage de nos frères, c'est librement que nous suivrons dans toutes ses entreprises l'apôtre de la liberté.
Ces paroles de Coppie électrisèrent l'assemblée, qui éclata en bravos.
—Jeune homme, dit le colonel Forbes, vous avez été notre interprète éloquent, et vous avez parlé comme le doit faire tout homme libre de la jeune Amérique.
De nouveaux bravos couvrirent la voix du colonel et les cris de viveCoppie! ébranlèrent les murailles de la ferme de Kennedy.
Pendant toute cette scène, Jules Moreau n'avait pas quitté des yeux la séduisante négresse, qui était parvenue à fendre la foule et à aller s'adosser contre le montant de la porte d'entrée; là, les regards de celle-ci se reportèrent encore sur le visage d'Edwin, regard d'une fixité étrange.
John Brown se leva.
—Messieurs, dit-il, voici le règlement de notre société; je vous prie de me prêter toute votre attention.
Et d'un ton solennel; il commença:
«Attendu que l'esclavage n'est autre chose que la guerre la plus barbare et la plus injuste, puisqu'elle est faite sans provocation, d'une partie des citoyens contre l'autre, guerre dont les résultats sont ou l'emprisonnement perpétuel ou l'extermination absolue; attendu qu'il viole directement les vérités évidentes et éternelles contenues dans notre Déclaration d'Indépendance, nous, les citoyens des États-Unis, au nom du peuple opprimé, ordonnons et établissons les règlements suivants, destinés à protéger nos biens, nos libertés, nos vies.
»Tout individu adulte, exilé ou opprimé, citoyen ou esclave, qui s'unira à nous pour le soutien de notre constitution, provisoire sera, ainsi que ses enfants mineurs, protégé par elle.»
—Permettez, capitaine, dit le colonel Forbes en interrompant la lecture, mais ce document nous est connu à tous et il est inutile de le relire. Notre présence ici prouve surabondamment que nous en connaissons l'importance. Passons donc à la délibération suprême.
—Volontiers, dit Brown, d'autant plus que les moments sont précieux; mais avant, messieurs, il faut que chacun de nous prête le serment exigé par les statuts.
Edwin se leva, et posant la main sur le Nouveau-Testament, qui était resté ouvert devant John Brown, il dit d'une voix émue:
—Qu'il me soit permis de formuler le premier mon serment: Je jure par ce livre sacré qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me fût fait je dois le faire aux autres, je jure d'employer jusqu'à la dernière goutte de mon sang à la délivrance de mes frères de couleur; d'abandonner, pour faire triompher la cause de l'abolition, parents, famille, fiancée, affections, et de ne reprendre les droits de mon coeur que le jour où la cause sera victorieuse partout. Je le jure.
En prononçant ce serment, ses yeux rencontrèrent pour la première fois ceux de la négresse, et il se sentit frissonner sans savoir pourquoi.
—Cette ressemblance est singulière, dit-il en s'asseyant.
Puis, il se releva et dirigea encore ses regards vers le lieu où il avait vu l'esclave, mais elle avait disparu.
Au même instant, Jules Moreau s'écria:
—Laissez-moi passer, nous sommes trahis? Gare!
Et rapide, il se fraya un chemin à travers la foule pour atteindre la porte qui était restée entr'ouverte, et par laquelle il se précipita.
Le cri de Jules Moreau avait jeté l'assemblée dans la stupeur.
—Que signifie? demanda Brown.
—Je ne sais, dit le colonel Forbes; mais si le Français a reconnu un espion dans la réunion, et qu'il soit à sa poursuite, s'il ne le ramène pas, ce que nous avons de mieux à faire est de hâter notre mouvement, avant que des mesures soient prises contre nous.
—Sans doute, dit une voix.
—C'est bien résolu, n'est-ce pas? reprit le capitaine en parcourant des yeux l'assemblée.
—Oui, oui! vive Brown! mort aux esclavagistes! hurlèrent eu choeur les assistants.
D'un ton inspiré, le chef lança alors cette prophétique malédiction d'Isaïe:
—«Malheur à la couronne d'orgueil, aux Ephraïmites passionnés pour les festins, à la fleur passagère, leur éclat et leur joie! Malheur au pays qui s'élève sur la vallée fertile!—Malheur à ceux que le vin fait chanceler.
»Voilà que le Seigneur va fondre sur eux comme un homme fort et puissant, comme la grêle impétueuse, comme un tourbillon qui ravage, comme un torrent qui déborde et qui inonde les campagnes.
»Couronne d'orgueil des voluptueux Ephraïmites, tu seras foulée aux pieds!»