V

—Silence! lui commanda sévèrement son père; c'est la justice et non la vengeance que nous devons exercer. «Ne dis point je me vengerai, attends le Seigneur, et il te délivrera.»

Le jeune homme baissa respectueusement la tête, et Brown continua:

—Dites-moi, Coppie, de quel côté sont-ils allés?

—Ils se sont réfugiés vers la rivière Kansas.

—Étaient-ils nombreux?

—Vingt-cinq ou trente.

—Vingt-cinq ou trente, répéta le capitaine d'un ton rêveur.

Il réfléchit pendant une minute; puis, promenant un coup d'oeil satisfait sur les sept hercules que la nature lui avait donnés:

—Mes enfants, demanda-t-il, vous sentez-vous de taille, en y joignant nos amis Coppie, Cox, Haziett, Stevens et Joe, à vous mesurer avec les vingt-cinq bandits qui ont saccagé nos biens, massacré nos serviteurs?

—A l'instant, père! clamèrent-ils à l'envi.

—Que le Dieu d'Israël vous bénisse, et qu'il vous protège contre nos ennemis, car nous allons sans tarder marcher sur eux, dit le vieux Brown en levant les yeux au ciel.

—Amen! répondirent les assistants.

—Mais où sont les autres? interrogea encore le capitaine.

—Cox et Hanlett sont restés près de Lexington pour surveiller les esclavagistes; Stevens et Joe m'accompagnent. J'ai couru un peu, afin de vous prévenir plus tôt. Sans cela, ils seraient arrivés avec moi.

—En route donc! dit Brown en examinant les amorces de sa carabine.

Chacun de ses fils s'arma d'un fusil à deux coups, d'une paire de revolvers, d'un couteau à double tranchant, d'une hache; chacun remplit de munitions et de provisions de bouche une gibecière en peau de daim, et la petite troupe sortit de la ferme, le vieux Brown en tête.

La porte de l'habitation ne fut pas fermée, car on savait que l'on n'y reviendrait pas et qu'avant deux jours l'ennemi l'aurait brûlée.

Au moment du départ, le soleil se couchait sous un épais rideau de nuages noirs avec de larges franges orangées; le vent soufflait par rafales bruyantes; du sud-ouest, comme un écho de l'Océan courroucé, montaient les grondements de la foudre; tout faisait présager une nuit sombre, tempétueuse.

Presque au sortir de la ferme, la bande s'engagea dans un chemin creux, qui courait le long d'une petite rivière. Des rochers énormes, tantôt à pic, tantôt surplombant le sentier, et tantôt fuyant en arrière par un angle aigu, bastionnaient la passe d'un côté, tandis qu'une immense prairie, dont les herbes dépassaient de plusieurs pieds la tête des voyageurs, l'encaissait de l'autre côté.

[Note 5: Quoique les campagnes de John Brown, dans le Kansas, aient donné lieu à une foule de rapports, ces rapports sont tellement succincts et contradictoires que nous avouons volontiers avoir plus d'une fois tâché de suppléer par l'imagination aux renseignements qui nous manquaient. Cependant les faits principaux sont authentiques.]

Cette passe, connue de John Brown et de ses fils seulement, menait à la rivière Kansas; mais elle se bifurquait plusieurs fois avant d'y aboutir.

Quoiqu'elle fût au ras du sol de la prairie, on se serait cru à vingt mètres sous terre, tant les sons d'en haut descendaient sourds et profonds.

Les mugissements du vent y parvenaient à peine; les cimes des longues tiges herbacées frémissaient, grésillaient avec un bruit monotone, irritant et fouettaient les piétons à la face. Mais les roulements du tonnerre se faisaient plus imposants dans l'étroit sentier. Son rempart de granit en tremblait. On eût pu craindre qu'il ne s'écroulât sur les audacieux qui bravaient ainsi les fureurs de l'ouragan.

A ces voix lugubres, ajoutez, d'intervalle en intervalle, la plainte aiguë de quelque nocturne habitant des airs, ou un rugissement qui glace les bêtes d'épouvante et fait frissonner les hommes les plus hardis, le rugissement du carcajou; l'animal sanguinaire s'il en fût, l'ennemi caché qui peut à chaque pas fondre sur vous et vous trancher l'artère jugulaire avant que vous ayez même songé à vous défendre,—le tigre du désert américain, en un mot.

Dans la gorge on ne distinguait ni ciel ni terre.

Le vieux Brown n'en marchait pas moins d'un pas assuré.

Ses compagnons, auxquels s'étaient joints deux autres hommes, Hanlett etCox, les suivaient deux à deux.

Près d'Edwin Coppie se tenait un des fils du capitaine.

Ce jeune homme, nommé Frederick, mais que par abréviation on appelait familièrement Fred, était l'ami intime de l'amant de Rebecca Sherrington.

Quoiqu'ils se connaissaient depuis quelques mois seulement, le partage d'une vie de travaux, fatigues et dangers communs, plus encore peut-être que la convenance des humeurs et la similitude des goûts, les avait promptement amenés à des confidences mutuelles.

Ils ne gardaient rien de caché l'un pour l'autre.

—Enfin, dit Edwin à Frederick, j'éprouve un instant de joie sans mélange.

—Vraiment! fit celui-ci, je croyais que loin de miss Sherrin…

—Ne parlons pas d'elle, ne parlons pas d'elle, interrompit Coppie; vous gâteriez tout mon plaisir.

—Alors, je ne vous comprends pas!

—Vous ne comprenez pas que je vois arriver avec bonheur le moment de me venger des scélérats qui m'ont ruiné!

—Vous connaissez les idées de mon père sur la vengeance.

—Sans doute, Fred, sans doute; mais lui-même n'en cède pas moins en cet instant à un désir de se venger du mal qu'on lui a fait.

—Pas si haut, mon cher, je ne voudrais pas qu'il nous entendît.

—Pour moi, reprit Edwin, je hais l'esclavage, vous le savez; j'ai appuyé mes opinions par des actes, je les appuierai encore; mais…

—Miss Sherrington en épousera un autre, dit gaiement Frederick.

Coppie tressaillit.

—Laissons miss Sherrington, je vous en prie: dit-il.

—Du tout, du tout; j'en veux causer avec vous, répondit son interlocuteur qui prenait plaisir à le taquiner.

—C'est un sujet qui ne me plaît point à cette heure, répliqua Edwin d'un ton brusque.

—Auriez-vous fait le serment que son père exigeait de vous?

—Jamais!

—Alors….

—Chut! fit Coppie.

—Qu'y a-t-il?

—J'entends du bruit. On dirait des cavaliers….

—Vous vous trompez, dit Frederick, ce ne sont pas des cavaliers, mais nos chevaux.

—Vos chevaux?

—Oui, une dizaine de chevaux que mon père a parqués ici dans une clairière et où ils sont en sûreté contre l'ennemi.

—Challenge (qui vive)! cria tout à coup une voix forte dans l'obscurité.

—Brown, répondit le capitaine en s'arrêtant.

—Le reste de la bande imita ce mouvement.

—Le mot d'ordre? demanda-t-on encore.

—Esclave, dit Brown.

—Émancipation, ajouta le premier.

Une lanterne brilla dans les ténèbres et un nègre, d'une taille gigantesque, parut à l'entrée d'une grotte naturelle, formée par les rochers.

Cet individu, qui mesurait près de sept pieds de haut, était hideusement défiguré.

Il avait le corps énorme en proportion de sa taille, et la moitié du visage bouffi; mais l'autre moitié sèche, ridée, laissait percer les os; une partie de la mâchoire paraissait à nu, et pour surcroît de hideur, l'orbite de l'oeil était vide.

Ces mutilations, ces cicatrices affreuses, le nègre les devait à son évasion.

Esclave chez un planteur, à l'embouchure du Mississipi, il brisa ses fers et s'enfuit. Mais poursuivi et serré de près, il ne vit d'autre moyen d'échapper à ses bourreaux qu'en se jetant dans un marais.

La fange était si profonde, si épaisse que le pauvre Africain enfonça jusque au-dessus des aisselles; il ne put sortir du bourbier.

Il resta pendant deux jours dans cette horrible position, sans boire ni manger, exposé à un soleil tropical qui lui brûlait le crâne.

Ce n'était pas assez; un crabe monstrueux s'attaqua à cette victime sans défense et lui rongea tout un côté de la face. Il lui eût dévoré la tête entière, si un autre esclave marron n'était venu au secours de son camarade.

Arraché à l'abîme, à une mort atroce, le premier guérit, et finit, après mille nouveaux périls, par atteindre le Kansas, où Brown le prit à son service. C'était une nature bonne, dévouée, mais grossière, peu intelligente et faite pour obéir.

—Qu'y a-t-il de nouveau, César? questionna Brown.

—Rien, massa; chevaux bonne santé, César aussi; li ben content de voir vous.

Et il se prit à rire.

Les contractions de ce rire, en étirant son faciès, le rendirent plus repoussant encore.

—Vous allez seller les chevaux, continua le capitaine, et, quand ce sera fait, vous vous dis-poserez à nous accompagner.

Les rires du nègre redoublèrent. Il sauta d'allégresse.

—Dépêchez-vous, car nous sommes pressés mon ami, lui dit doucementBrown.

César s'élança aussitôt vers un parc, qu'à la lueur de la lanterne, on apercevait à une faible distance.

Coppie remarqua qu'il était dans une éclaircie dont les limites se perdaient au sein des ombres, mais qui s'appuyait à la barrière rocheuse de la petite rivière.

—Mes enfants, dit Brown, je vous engage à vous restaurer, car nous ignorons quand et où nous pourrons prendre un repas demain.

Les jeunes gens avaient emportés dans leurs gibecières quelques morceaux de venaison fumée.

Ils s'assirent à l'entrée de la grotte et se mirent à manger de bon appétit.

Quant à leur père, il refusa de prendre de la nourriture. Mais, se plaçant sur un quartier de roche, il approcha de lui la lanterne que César avait laissée à leur disposition, ouvrit sa Bible qui ne le quittait jamais, et lut à voix haute le chapitre LX d'Isaïe:

«Lève-toi, Jérusalem, ouvre les yeux à la lumière; elle s'avance la gloire du Seigneur; elle a brillé sur toi.»

On l'écouta dans un religieux silence.

Quelle peinture que celle de ces jeunes gens vêtus et armés comme des brigands, adossés à des falaises abruptes, dans un lieu effroyablement sauvage et dans une nuit orageuse, à peine trouée par les faibles rayons d'une lanterne, prêtant,—tout en soupant sans bruit,—une oreille pieuse à la parole de Dieu transmise par un homme à l'air noble et sévère, mais dont l'équipement annonce des intentions aussi meurtrières que les leurs.

Au bout d'une demi-heure, César revint avec dix chevaux sellés. Brown et chacun de ses enfants les montèrent aussitôt.

Les quatre hommes, demeurés à pied, sautèrent en croupe derrière ceux des fils du capitaine avec qui ils étaient le plus liés.

—César, dit le chef au nègre, prends aussi place sur ma jument.

—Non, massa, pas m'asseoir à, côté de vous, courir devant, avec lanterne, répondit-il.

Et, saisissant le falot, il partit à toutes jambes en avant de la caravane.

—Mon coeur bat comme si j'allais à un rendez-vous d'amour, dit Coppie àFrederick, dont il avait enfourché le cheval.

—Si miss Rebecca vous entendait! fit celui-ci en riant.

—Ah! je ne pense plus à elle.

—Ni à votre mariage?

—Non; depuis que je me suis joint à vous pour combattre les partisans de l'esclavage, je n'ai plus qu'un désir, plus qu'une passion.

—Votre vengeance!

—Peut-être, repartit-il d'un ton rêveur.

—Taisez-vous dans les rangs! ordonna Brown.

On lui obéit.

Durant plus de trois heures, les cavaliers continuèrent d'avancer au petit trot sans échanger une parole et sans que cette course prolongée parût fatiguer César.

Ce fut lui qui le premier rompit le silence.

—Massa, nous arriver près rivière Kansas, dit-il, en éteignant sa lanterne.

Une zone blanchâtre apparaissait à l'orient; les caps diminuaient en élévation, les herbes de la prairie devenaient plus courtes, plus drues et la route ondulait sur un coteau doucement incliné.

Brown appela Coppie près de lui.

—Vous connaissez, lui dit-il, le lieu où nous sommes.

—Oui; Lexington doit se trouver à cinq ou six milles à notre gauche, sur l'autre rive du Kansas.

—C'est cela. Alors, Stevens et Joe sont près de nous.

—Je le crois.

—Êtes-vous convenu avec eux d'un signal particulier de ralliement?

—Il a été convenu entre nous que je les avertirais de votre venue en imitant le cri du coq de prairie.

—Faisons une halte et voyons s'ils sont toujours à leur poste.

On arrêta les chevaux; Edwin se mit à glousser avec tant de perfection qu'on eût juré qu'un tétras saluait le réveil de l'aurore.

Des gloussements semblables lui répondirent tout de suite, et, peu après, deux hommes s'approchèrent des cavaliers.

C'étaient ceux que l'on attendait.

Toute la journée, ils avaient surveillé le parti esclavagiste. Il était campé sur la rive opposée du Kansas et plongé, sans doute, dans l'ivresse, car il avait passé la plus grande partie de la nuit à boire et à chanter.

Brown décida qu'il fallait profiter de cette circonstance pour l'assaillir à l'improviste.

S'étant fait préciser le lieu exact où ses ennemis avaient bivouaqué, il remonta le cours du Kansas à un quart de mille plus haut.

Stevens et Joe enfourchèrent deux des chevaux qui ne portaient qu'un seul cavalier, et la troupe se précipita dans les eaux de la rivière.

Les montures étaient vigoureuses. Il ne leur fallut pas plus d'un quart-d'heure pour les franchir, malgré la rapidité du courant.

Le jour se levait lorsque les brownistes atteignirent le bord méridional.

Ayant renouvelé les amorces de leurs armes, ils tournèrent lentement et avec précaution un bouquet de bois, derrière lequel leurs adversaires avaient campé.

Coppie, Cox, Hanlett, Stevens, Joe, mirent pied à terre et coupèrent à travers le bois, afin d'attaquer l'ennemi sur les deux flancs.

Mais cette tactique était superflue.

Fatigués par la veille et gorgés de whiskey, les esclavagistes dormaient si profondément qu'un bon nombre ne s'éveillèrent qu'aux premiers coups de fusil.

Une dizaine furent tués sur-le-champ; les autres s'enfuirent et se dispersèrent dans la campagne, sans avoir même riposté aux agresseurs.

Les jeunes gens voulaient les poursuivre, mais le chef s'y opposa.

—Ne frappez pas un ennemi vaincu! leur dit-il.

Cette victoire avait été l'affaire de quelques minutes.

Dans le camp, on trouva les bestiaux que les esclavagistes avaient enlevés à Brown; et, de plus, une quantité d'armes considérable, ce qui fit présumer que le parti défait attendait des renforts pour les équiper.

Le capitaine interrogea un nègre qui n'avait été que légèrement blessé.

D'abord ce nègre refusa de répondre; mais, menacé d'être fusillé s'il persistait dans son mutisme, il déclara que les troupes commandées par le capitaine Hamilton en personne, comptaient sur une centaine d'auxiliaires qu'on devait lui dépêcher du Missouri pour investir la ville de Lawrence, quartier général des abolitionnistes.

—Enfants, cria alors Brown d'une voix prophétique à ceux qui l'entouraient, je vous le répète, l'épée est tirée du fourreau, elle n'y rentrera que quand le droit des noirs aux mêmes libertés que celles dont jouissent les blancs aura été reconnu dans le monde!

Comme il achevait ces mots, les notes stridentes du clairon retentirent.

Tous les regards se portèrent vers l'ouest.

Un fort détachement de cavalerie descendait bride abattue, sabre en main, la rive droite du Kansas.

La vue de cette troupe, dix fois plus nombreuse que la leur, inspira un certain émoi aux jeunes gens.

—Ce sont les esclavagistes, s'écria Coppie avec exaltation; nous ne pouvons leur échapper, mais il faut leur faire payer chèrement notre vie.

—Bien parlé, mon fila, dit le vieux Brown, en lui serrant affectueusement la main. Délibérons vite, car le Seigneur a dit: «Les pensées s'affermissent par le conseil et la guerre doit être dirigée par la prudence.» Quel est ton avis?

—Mon avis, répondit Edwin, c'est qu'il faut nous embusquer tous dans le bois, et attendre ces misérables sous son couvert.

—Mais, objecta Aaron Brown, nous serons obligés de descendre de cheval.

—Sans doute, reprit Coppie.

Hanlett secoua la tête.

Edwin poursuivit rapidement;

—Les vaincus ont laissé ici la plupart de leurs armes toutes chargées; ramassons-les, nous nous les partagerons, et avec les carabines, les pistolets, chacun de nous pourra aisément tenir tête à dix hommes.

—Ce plan est sage, dit Brown le père.

Il appela César.

—Tu tiendras nos chevaux en main, lui dit-il, et tu resteras sans bouger derrière le bois.

—Nègre faire ça, répondit l'Africain en dansant.

—A l'oeuvre donc! fit Cox, sautant à terre.

—Tous allaient imiter son exemple, quand Stevens qui, posté derrière un arbre, examinait la troupe à l'aide d'une lunette, cria:

—Rassurez-vous, rassurez-vous, ce sont nos amis!

—Quels amis? demanda Brown.

—Nos amis de Lawrence, le gouverneur Robinson à leur tête.

La plupart des auditeurs poussèrent une exclamation de surprise et de joie, en se précipitant vers Cox, afin de vérifier la nouvelle.

Mais le vieux Brown ne parut point partager leur contentement. Les rides de son front se rapprochèrent. Un éclair traversa ses yeux; il murmura d'un ton sombre:

—Un ami! le gouverneur Robinson; un envieux! qui met la plus noble des causes au service de son ambition! J'aimerais autant l'arrivée des esclavagistes que la sienne.

—Si massa voulait? disait César qui, demeuré derrière son maître, avait entendu ces paroles.

Et il porta, avec un geste significatif, la main sur un long coutelas pendu à sa ceinture.

Brown ne le comprit que trop, car il entra dans une colère terrible:

—Va-t-en! démon, fils de Bélial, lui cria-t-il; va-t'en! tu es indigne des sacrifices que l'on fait pour arracher ta race à la servitude. Si jamais tu te permets de pareilles propositions, je te ferai punir comme assassin: «Celui qui veut se venger rencontrera la vengeance du Seigneur, et le Seigneur tiendra en réserve ses péchés.»

Effrayé par l'orage qu'il avait attiré sur sa tête, César se jeta dans les broussailles.

—Mon père, demanda Aaron au capitaine, les cavaliers là-bas apprêtent leurs armes. Il ne nous reconnaissent pas, sans doute; faut-il aller à leur rencontre?

—Non, mon fils, prends seulement ta cravate et noue-la au bout de ta carabine en signe d'amitié.

Le jeune homme obéit, et bientôt la nouvelle bande fut sur le champ de bataille.

Elle se composait d'une centaine d'hommes, montés sur des mustangs, grossièrement vêtus de pelleteries et armés jusqu'aux dents.

—Hourrah! hourrah! hourrah pour Brown! hip! hip! hip! hourrah! hurlèrent-ils en choeur, dès qu'ils aperçurent le capitaine.

—Hourrah! hourrah pour l'émancipation des esclaves! répondirent ses fila.

—Hourrah pour le gouverneur Robinson! essaya une voix dans la foule.

Mais cette voix ne trouva point d'écho; et, pendant cinq minutes, il y eut une confusion d'apostrophes, de questions, de bruyantes poignées de main, qui empêcha les deux chefs de se communiquer leurs rapports.

Enfin, le gouverneur Robinson, impatienté de l'ovation que ses gens faisaient à Brown, commanda à un clairon de sonner l'appel.

Aussitôt le tumulte s'apaisa et les cavaliers se rangèrent en assez bon ordre.

Le gouverneur, dissimulant son dépit, s'avança alors vers Brown qui semblait insensible à l'enthousiasme dont il était l'objet.

—Je vois, capitaine, dit-il en saluant légèrement, que vous avez eu le bonheur de nous prévenir, et je vous félicite d'un triomphe…

—C'est à Dieu, protecteur de notre entreprise, qu'il faut adresser vos félicitations, monsieur, répondit Brown d'un ton froid.

Le gouverneur grimaça un sourire.

—Et à votre bras, capitaine, et à votre bras, dit-il; combien étaient-ils?

—Une vingtaine, je crois.

—Vous ne les avez pas poursuivis?

—Non.

—C'est un tort, capitaine, il fallait les tuer tous.

—Le sang versé inutilement retombe sur celui qui l'a répandu.

—Je ne partage pas votre avis. Quand je trouve une vipère sur mon chemin, je l'écrase; si j'en rencontre deux, j'écrase les deux; si j'en rencontre cent, mille, je tâche que pas une ne m'échappe.

—Les hommes sont frères quelle que soit, d'ailleurs, la différence de leurs opinions, répliqua sentencieusement Brown.

—Frères! dit Robinson en haussant les épaules; cela peut être bon en théorie, mais en pratique!… vous ne ferez jamais que les abolitionnistes de l'Union soient les frères des esclavagistes.

Brown garda le silence. Son interlocuteur reprit bientôt.

—Vous saviez qu'ils se proposaient d'attaquer Lawrence?

—Je viens de l'apprendre.

—Mais, ajouta vaniteusement Robinson, si vous ne nous aviez précédés, Hamilton et toute sa bande prêcheraient, en ce moment, l'esclavage chez le diable. Je le répète, capitaine, vous auriez dû les tuer tous, jusqu'au dernier, comme je tue cette vermine!

Et il déchargea son revolver sur un blessé qui gémissait à leurs pieds.

—Ce que vous faites là est indigne! s'écria Brown en se jetant sur le gouverneur qui se disposait à assassiner de même un autre blessé.

—Capitaine, dit celui-ci avec hauteur, vous vous oubliez!

—On ne s'oublie jamais quand on empêche un homme de se déshonorer, répliqua Brown, en arrêtant le bras de Robinson.

—Je suis votre supérieur; moi seul ici ai le droit de commander.

—Il y a plus élevé que vous ici, monsieur le gouverneur, riposta Brown, c'est Dieu qui vous voit, Dieu, qui vous défend le meurtre!

—Capitaine, dit Robinson en frémissant de rage, vous avez levé la main sur moi. C'est bien; je vous ordonne de me suivre à Lawrence, pour y rendre compte de votre conduite.

—C'était mon intention, dit simplement Brown.

Ses compagnons s'étaient groupés autour de lui, et avaient assisté à la dernière partie de cette scène.

—Capitaine, s'écria le fougueux Edwin en lançant un coup d'oeil de défi au gouverneur, capitaine, subirez-vous les insultes?…

—Silence, mon fils! interrompit Brown.

Et s'adressant à sa troupe:

—Enfants, creusez une tombe pour les morts; puis vous placerez les blessés dans ce chariot, et les armes que nos adversaires ont abandonnées.

—Vive le capitaine Brown! crièrent unanimement les soldats de Robinson, alors que celui-ci revenait, furieux, devant leur front de bataille.

—Du silence dans les rangs, ou je vous casse la tête, tas de braillards! dit-il en parcourant la ligne au galop.

Sa menace n'eut aucun effet.

La troupe répéta de nouveau:

—Vive le capitaine Brown!

Robinson écumait; mais il était le plus faible; il résolut de dissimuler son ressentiment.

Après avoir enseveli les victimes de l'attaque et exécuté les ordres de leur père, par rapport aux blessés et aux armes, les fils de Brown entourèrent le chariot.

C'était un de ces énormes wagons, comme s'en servent les émigrants et les voyageurs dans le nord-ouest de l'Amérique septentrionale. Quoique plus solides et plus durables que nos voitures, il n'entre pas un seul clou, pas un seul morceau de fer dans leur fabrication. Une bande de cuir de boeuf sauvage, appliquée fraîche sur les roues, et qui se resserre en séchant, tient lieu de cercle de métal pour assujettir les jantes ou la tablette de bois arrondie qui forme quelquefois ces roues. Le véhicule était recouvert de cerceaux, sur lesquels on avait étendu des peaux. Pour la forme—mais avec des dimensions bien autrement considérables—il ressemblait assez à ces charretins employés par nos paysans pour conduire leurs denrées au marché. Sur le devant de la voiture, attelée de quatre vigoureux chevaux, le gouverneur Robinson fit arborer le drapeau de sa troupe, comme si lui-même avait remporté la victoire, et l'on se mit en marche dans l'ordre suivant:

Un piquet de quatre hommes;

Le chariot escorté par les brownistes;

Le gouverneur Robinson;

Le gros de sa troupe.

S'il ne s'était pas placé en tête du convoi, ce n'était pas qu'il n'en eût l'ardent désir, mais il ne l'avait osé.

La division qui existait entre les deux chefs n'affectait en rien leur monde.

Toutes les dispositions étaient favorables à Brown, dont le nom était acclamé à chaque instant avec frénésie.

Dans l'après-midi, on atteignit Lawrence.

C'était une ville en embryon. L'herbe croissait dans les rues à peine percées. Des arbres touffus, des jardina ébauchés, des flaques d'eau où barbotaient soit des porcs, soit des canards; des broussailles, des champs de maïs ou de patates séparaient les habitations. Et quelles habitations! deslog-housespour la plupart!

Cependant, une population nombreuse et disparate se pressait devant les portes. On eût dit un congrès général où les diverses nations de l'Europe et de l'Amérique avaient envoyé des représentants.

Physionomie, habillement, langue, tout avait un cachet particulier. Yankees, Allemands, Anglais, Français, Italiens, Hollandais, Indiens, étaient confondus pêle-mêle, contraste saisissant qui n'avait de parallèle que dans la diversité des idiomes usités pour traduire l'allégresse générale.

Quand parut le cortège, un formidable vivat salua Brown comme un libérateur.

Les hommes agitèrent leurs coiffures en l'air, et tirèrent force coups de fusil.

Les quelques femmes que possédait la colonie s'avançant au-devant du héros, lui offrirent un magnifique bouquet de fleurs.

L'une d'elles, au nom des habitants de la ville, fit un discours approprié à la circonstance.

—Je vous remercie de tout mon coeur, pour votre bienveillant accueil, répondit Brown d'un ton grave; mais en faisant ce que j'ai fait je n'ai rempli que mon devoir. Je suis donc peu digne de tant d'éloges. Souvenez-vous, mes amis, de la maxime de l'Ecclésiaste: «Si tu suis la justice, tu l'obtiendras, et tu t'en couvriras comme d'un vêtement de gloire, et tu habiteras avec elle, et elle te protégera à jamais, et, au jour de la manifestation, tu trouveras un appui.»

Ces mots furent reçus par une salve d'applaudissements; puis, Brown et ses compagnons, enlevés de leurs chevaux, furent portés sur les épaules de la foule, à la place publique où l'on avait préparé à la hâte un banquet.

Banquet simple et frugal. Il se composait de venaison et poisson bouilli, rôti ou fumé, pommes de terre et épis de maïs.

Dressé sur des planches, que supportaient des barriques, le couvert était plus grossier encore. Rares se montraient les assiettes et les plats de faïence: des feuilles d'écorce, des écuelles de bois les remplaçaient.

De fourchette, de cuiller, point. Luxe encore inconnu au Kansas, le couteau de chaque convive lui en devait tenir lieu.

Pour boissons, pour liqueurs, quelques cruches en grès; celles-ci remplies d'eau, celles-là de whiskey ou de rhum. Au vin, à la bière, il ne fallait pas songer; absence complète.

Le gouverneur Robinson, invité à prendre part à ce festin, s'excusa en prétextant une indisposition.

On devina bien qu'un autre motif l'empêchait d'y assister; mais le repas n'en fut pas moins gai, cordial, d'un entrain charmant.

On y causa de la question à l'ordre du jour—de l'abolition de l'esclavage, et des mesures à prendre afin de résister au gouverneur Shannon qui faisait alors tous ses efforts pour mettre en vigueur le bill de M. Douglass; car, ainsi que nous l'avons dit, le Kansas était partagé en deux fractions bien distinctes, l'une pour le rejet du bill, sous les ordres de gouverneur Robinson, l'autre pour son application sous ceux du gouverneur Shannon.

A la fin du dîner plusieurs toasts furent portés.

—A Brown!

—A ses fils!

—A ses amis!

—A l'émancipation des nègres!

—A l'union américaine!

—A la liberté!

Brown répondit à tous avec à propos, énergie et sagesse.

On se leva de table, vers neuf heures du soir, et les habitants de Lawrence conduisirent leurs hôtes à une maison qui avait été disposée pour les recevoir.

Accablés de fatigue, Brown et ses compagnons s'endormirent promptement.

Pendant qu'ils reposaient, une bande d'hommes armés cerna la maison, et plusieurs militaires firent irruption dans la pièce occupée par le capitaine.

Ses fils s'étaient éveillés. Ils tentèrent de défendre leur père. Mais, écrasés par le nombre, ils se rendirent après une courte lutte.

On les garrotta, et on les laissa dans l'habitation dont les issues furent fermées avec soin et gardées par les troupes du gouverneur Robinson.

Celui-ci se vengeait. Jaloux de la renommée et de la gloire de Brown, il avait décidé de le faire passer en conseil de guerre, sous accusation de rébellion contre son chef, et il avait trouvé des créatures pour soutenir cette accusation.

La maison qu'occupaient Brown et ses compagnons, lors de leur arrestation, était un ancien moulin sur les bords du Kansas.

Il servait alors de manutention à la troupe.

Le gouverneur l'avait lui-même désigné pour logement des Brownistes.Cette désignation n'avait pas été faite sans intention.

Le moulin Blanc, ainsi l'appelait-on parce qu'il avait été jadis blanchi à la chaux, était situé à une portée de fusil de la ville, à l'embouchure d'un ruisseau qui se versait dans le Kansas.

Cet isolement favorisait admirablement la perfidie que méditaitRobinson.

Il n'eut pas de peine, comme on l'a vu, à surprendre ses victimes et à les charger de liens.

Ailleurs, leur cris eussent pu être entendus, et la population de Lawrence entière aurait volé à leur secours; mais là ils furent étouffés comme dans un tombeau.

Se croyant sûr des officiers de son état-major, qui devaient juger Brown le lendemain, le gouverneur Robinson rentra chez lui, enchanté de son expédition.

Cependant un homme avait vu les soldats rôder autour du moulin Blanc, il les avait aussi vus entrer et le bruit de la résistance était arrivé à ses oreilles.

Cet homme, c'était César, le nègre.

Il n'avait pas osé prendre part au banquet, s'était tenu à une distance respectueuse de son maître pendant le dîner, l'avait suivi de même, quand les habitants de Lawrence le conduisaient au moulin, et puis, il s'était, ma foi, couché à la belle étoile, près du ruisseau, après leur départ.

Éveillé par la venue de la troupe, et craignant tout d'abord pour sa propre personne, César s'était tapi dans un buisson et avait fait le guet.

Voilà comment il avait été, en partie, témoin de la scène que nous avons rapportée dans le chapitre précédent.

Rassuré sur son compte, César s'ingénia à deviner ce qui s'était passé au-dedans du moulin, en rapprochant les faits auxquels il avait assisté, pour s'en faire un fil conducteur.

Mais il ne put arriver à une conclusion satisfaisante.

Les sentinelles restées en faction autour du moulin, après la retraite de la plus grande partie de la troupe, ne suffirent pas à éclairer cet esprit épais.

Cependant César était naturellement curieux,—curieux comme un nègre, c'est tout dire.

Après avoir, durant un quart d'heure, ruminé, opposé les dangers qui l'environnaient à la vivacité de son désir, il résolut de tâcher de le satisfaire.

—Moi vouloir voir ce qu'ils ont fait, moi verra, se dit-il.

Et, se mettant à quatre pattes, il se rapprocha du moulin, sans avoir été aperçu des factionnaires, quoique la nuit ne fût pas très sombre.

Derrière le bâtiment se trouvait un bief profond, mais tari depuis quelques mois.

Le lit en était tapissé de hautes herbes et de pariétaires.

César, s'étant traîné jusqu'à ce bief, y descendit, et masqué par les herbages, pouvant observer sans crainte d'attirer l'attention, il examina le moulin.

De ce côté, il n'y avait aucune porte; de la lumière brillait aux quatre fenêtres qui perçaient la muraille, mais elles étaient bien trop élevées pour qu'un homme réussît à les atteindre sans échelle.

—Haut! très haut! diablement haut! trop haut! murmura César en les mesurant de l'oeil.

Il réfléchit une minute et ajouta piteusement:

—Falloir des ailes pour monter là; mais noir, point d'ailes, non, point du tout.

Pourtant, il n'était pas tout à fait convaincu, car il se coula plus avant dans le bief.

Il avait remarqué que le tambour de la roue du moulin dépassait de cinq ou six pieds le niveau des digues du canal, et il espérait, en grimpant dessus, pouvoir atteindre une des fenêtres.

Mais alors, il découvrit une sentinelle, l'arme au bras, qui montait la garde à deux pas au delà.

C'était plus qu'il n'en fallait pour le faire renoncer à son projet.

En désespoir de cause, il allait abandonner la partie, quand il distingua, tout à coup, l'ouverture par laquelle passait l'arbre qui mettait autrefois la roue en communication avec les meules du moulin.

César bondit de joie.

Son imprudence faillit lui être funeste, car la sentinelle, entendant du bruit, cria aussitôt:

—Qui va là!

Plus mort que vif, le nègre s'enfonça sous la cage.

—Je me serai trompé, marmotta le factionnaire; c'est probablement quelque loutre qui rentrait dans son trou.

Rassuré par ces paroles, César s'accrocha aux aubes de la roue, gravit agilement jusqu'à l'arbre, et se glissa à l'intérieur du moulin.

De nouveaux embarras l'y attendaient.

On n'y voyait goutte, et chaque mouvement exposait notre homme à se rompre le cou dans quelque fosse.

A cheval sur son arbre, il en gagna, en tâtonnant, l'autre extrémité.

Puis, allant, venant, allongeant les bras de côté et d'autre, il finit par rencontrer une échelle.

Bientôt il fut au faîte.

Une trappe s'opposait à son passage; il la rabattit intérieurement d'un coup d'épaule.

D'abord, il se retrouva dans les ténèbres. Mais, en levant la tête, il vit la lumière qui filtrait au plafond.

On causait au-dessus de lui.

Il reconnut la voix du vieux Brown et de ses fils.

—Soyez sans inquiétude, mes enfants, disait le capitaine; justice se fera. Robinson lui-même ne tardera pas à reconnaître ses torts envers nous. Croyez-en ma parole et ne vous alarmez point comme des femmelettes. «Les yeux du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent; il est la source de leur puissance, le soutien de leur force, leur abri contre la chaleur et leur ombre contre l'ardeur du jour.»

—Il n'en est pas moins cruel d'être ainsi méconnu des siens, répondit amèrement Frederick.

—Pourquoi murmurer? continua Brown avec douceur. L'homme n'est-il pas fait pour souffrir? Notre divin Rédempteur n'a-t-il pas souffert patiemment les outrages et la mort de ceux qu'il venait sauver?

Tandis qu'il s'entretenait ainsi, César, dont les yeux s'habituaient insensiblement à l'obscurité, étudiait le lieu où il s'était introduit.

C'était la chambre destinée aux meules.

En s'approchant d'un vieux blutoir, tout en guenilles, le nègre remarqua que le son des paroles arrivait plus distinctement à lui.

Il passa la tête par l'orifice de ce blutoir, et regarda en l'air.

Le cylindre montait jusqu'au plafond, et débouchait évidemment sous quelque meuble de la pièce supérieure; car un large, mais faible rayon de lumière oblique, obscurci par d'épaisses toiles d'araignée, s'épanouissait à l'autre bout du tamis.

César n'eut pas de peine à se hisser à ce trou.

Un bois de lit le recouvrait.

—Massa? cria le nègre.

Aussitôt les conversations cessèrent.

—Massa Brown? répéta l'Africain.

—Qui est-ce qui appelle? demanda le capitaine.

—C'est moi, César, nègre à vous.

—César? où êtes-vous?

—En effet, c'est lui, il n'y a pas à se méprendre sur sa voix; mais où est-il? dit un des fils de Brown.

—Ici, regardez sous lit, répondit le noir.

Et, plaçant ses coudes sur les bords du trou, il souleva la couchette avec sa tête, la déposa à quelques pieds, et montra sa face hideuse, souriante, toute barbouillée de farine, dans la pièce où se tenaient les prisonniers.

Malgré les dangers de leur situation, ceux-ci ne purent s'empêcher de rire.

La moitié du corps dans son trou, l'autre moitié au dehors, César les contemplait d'un air ébahi.

Il cherchait l'explication de ces liens qu'on leur avait mis aux mains et aux pieds.

La pauvre cervelle n'y comprenait rien.

Le premier, Edwin Coppie cessa de rire:

—Avez-vous un couteau? lui demanda-t-il.

—Oui, massa, un, deux, trois couteaux.

—Bien. Coupez ces cordes avec lesquelles on nous a liés, et indiquez-nous le chemin qui vous a conduit ici.

César s'élança dans la chambre et fit ce qu'on désirait de lui.

En moins de cinq minutes, tous les captifs avaient recouvré la liberté de leurs mouvements. César leur enseigna la route qu'il avait suivie pour arriver à eux, et, un à un, ils commencèrent à sortir de leur prison.

Tous les fils de Brown étaient déjà partis. Une restait plus dans la chambre que leur père avec Edwin Coppie, qui n'avaient pas voulu quitter la place avant que les autres fussent sauvés, quand la détonation d'une arme à feu et les cris:

»Aux armes! aux armes!» troublèrent le silence de la nuit.

Edwin, qui s'apprêtait à descendre, rentra dans la pièce en disant:

—Nous sommes perdus!

—Que la volonté de Dieu soit faite! dit froidement Brown.

—Il s'assit au pied du lit et attendit, avec calme, l'arrivée des soldats qui montaient, en vociférant, l'escalier de leur chambre.

Inutile de dire qu'ils n'épargnèrent pas aux deux captifs les reproches et les mauvais traitements.

Ils furent rattachés, puis enfermés dans une autre pièce sous la garde de quatre hommes.

Mais Brown eut le plaisir d'apprendre que ses enfants s'étaient échappés sains et saufs.

—Jeune homme, ne vous désespérez pas, dit-il à Edwin. Le jour de demain vous apportera une bonne nouvelle.

Il se trompait.

Traduits, le lendemain, devant un conseil de guerre, Georges Brown fut acquitté, il est vrai; mais il ne dut son acquittement qu'à l'attitude de la foule qui avait envahi la salle du prétoire.

Elle voulait la liberté de son héros, menaçant de lyncher ceux qui auraient l'imprudence de le retenir dans les fers.

Le gouverneur Robinson céda.

Cependant il lui fallait une victime. Son courroux retomba sur Edwin Coppie; il prétendit qu'il l'avait insulté, et le fit condamner à six mois de détention.

Satisfait de la concession qu'il avait obtenue, le peuple abandonnaCoppie à son malheureux destin.

Brown ne l'oublia point. Il le rassura par ces mots, prononcés à mi-voix, en le quittant:

—Jeune homme, aie courage, l'injustice t'inflige six mois de prison, la justice te rendra la liberté avant six jours. Au revoir, sois toujours fidèle à notre devise: Tout pour l'abolition de l'esclavage!

—Merci, capitaine, répondit fermement Edwin, j'ai foi en vous!

Une voiture, attelée de deux chevaux blancs enguirlandés de fleurs, attendait à la porte du tribunal.

Brown y fut porté au milieu des acclamations assourdissantes de ses partisans, quihissèrent[6] le gouverneur Robinson, lorsqu'il sortit un peu après de la salle d'audience.

[Note 6: Ce terme très expressif, formant onomatopée, a été emprunté par les Franco-Américains aux Anglais. Il vient du verbe tohiss(sifflerquelqu'un).]

Trois ans se sont écoulés; nous sommes en 1858. Brown a senti que c'était au fer, non à la parole, à la plume, qu'il devait désormais demander la poursuite de sa noble entreprise. Il a fait un appel aux abolitionnistes. Ils sont accourus en foule se ranger sous le drapeau de l'intrépide capitaine.

De leur côté les esclavagistes, conduits par un nommé Hamilton, et appuyés de l'autorité du gouverneur Shannon ont fait une levée de boucliers pour imposer l'application du bill de Nebraska.

Les uns et les autres ravagent, à qui mieux mieux les frontières du Kansas et du Missouri. Ils se livrent journellement des combats acharnés.

Jusqu'à présent, la victoire a secondé les armes des Brownistes, et leur petite armée se grossit, chaque jour, de recrues nouvelles.

Le capitaine a tenu la parole donnée à Edwin Coppie: deux jours après l'incarcération du jeune homme, il ameutait les habitants de Lawrence.

On enfonçait les portes de la prison, et le captif était rendu à la liberté.

Brown en avait aussitôt fait son second lieutenant.

Devenus nombreux, les abolitionnistes s'élevèrent un camp fortifié dans les gorges des montagnes, à quelques lieues au sud-est de la rivière Kansas.

Ce camp était adossé à une forêt vierge, impénétrable, qui l'abritait en partie. Il avait la figure d'une hure de sanglier, dont le groin, formant bastion, était défendu par une haute palissade, surmontée d'une galerie, construite avec les abattis branchus des arbres.

Le front de bandière, reliant de chaque côté le bastion à la forêt, était composé de troncs de pins, inextricablement enchevêtrés, qui en faisaient une barrière infranchissable.

Le camp ainsi établi à l'ouest de la forêt commandait une plaine immense. Il eût été impossible à l'ennemi le plus rusé de s'en approcher sans être aperçu, à plusieurs milles de distance, par les sentinelles placées en vedette sur la galerie.

A l'intérieur, se dressaient des tentes de cuir, des huttes de feuillage.

Une vingtaine de lourds fourgons, semblables à celui que nous avons précédemment décrit, étaient rangés, bout à bout, le long des courtines et les fortifiaient encore.

Des troupeaux broutaient dans un parc au milieu du retranchement, dont la position paraissait inexpugnable; au dehors, le gibier abondait.

Aussi la sécurité la plus grande régnait-elle au milieu des Brownistes; et sans la sévérité ascétique de leur chef, ils eussent vraiment mené joyeuse vie aux moments de loisir.

Parmi, on trouvait des gens de tout pays, de toute origine, de tout état, nous le pouvons dire. Oubliant leurs dissensions nationales, leurs préjugés de race ou de caste, ils n'en vivaient pas moins en amis et souvent dans la plus grande intimité.

C'est ainsi qu'un Français avait noué avec Coppie une liaison fort étroite.

Ce Français se nommait Jules Moreau. C'était un homme jeune, que les luttes civiles de sa patrie avaient jeté sur le sol américain, l'esprit d'aventure conduit dans le Kansas.

Jules Moreau était né à Paris, rue de la Tonnellerie, en face cette maison qui porte le n° 3, et qui vit naître Molière. Ce voisinage décida de sa vocation: à seize ans, il caressait la Muse, comme il disait jovialement; à dix-sept, son père, indigné d'avoir pour fils un poète, le jetait à la porte de cette maison paternelle qui se glorifiait d'avoir illustré les piliers des Halles pendant trois siècles dans le commerce des cotonnades et des droguets.

Un souffle d'idées nouvelles faisait alors tressaillir toute la jeunesse française: c'était en 1848. Je n'ai point à rappeler ici les événements de cette époque encore trop près de nous pour être jugée; que l'on sache seulement que Moreau embrassa avec ardeur les doctrines du jour, et que proscrit, pour avoir pris part aux événements de juin, il passa aux États-Unis.

A son arrivée à New-York, il se fit professeur, puis journaliste. Il vécut de cette vie de l'exilé, la plus triste de toutes: il eut, comme tous ses compagnons, ses heures d'abattement. Mais sa nature virile reprit le dessus, et lorsque quelques années de séjour l'eurent mis au courant de la langue du pays, il se mêla franchement à cette population cosmopolite qui couvre les États-Unis de ses rameaux multiples, et se prit à aimer sa patrie adoptive.

Jules Moreau avait alors vingt-six ans: c'était un robuste garçon de taille moyenne, bien découplé, alerte; son oeil bleu était vif, et sa voix rieuse était sympathique. Le désir de faire fortune l'avait amené dans le Kansas, mais ses instincts vagabonds l'avaient détourné de sa route: il s'était jeté corps et âme dans le parti de Brown. Quant à la France, il y songeait fort peu: s'il pensait quelquefois à son père, le seul être vivant de sa famille, ce souvenir ne soulevait dans son âme nul regret, il savait que le père Moreau, boutiquier avant tout, avait son existence assurée, et que son esprit, commercialement occupé, ne souffrait nullement de son absence.

Parfois aussi, dans ses rêves, apparaissait une ravissante tête de jeune fille; il souriait à cette réflexion des journées amoureuses; puis, il secouait la tête comme pour en chasser le passé, et il rentrait dans la vie réelle avec une chanson sur les lèvres.

Jules avait en un mot toute l'insouciance qui nous caractérise: il était gai, aventureux, très tolérant, faisant le bien et le mal sans le savoir, se laissant aller à ses passions, voyant rarement le but qu'il voulait atteindre, et ne s'inquiétant pas toujours des moyens à employer pour y arriver: réussissait-il dans une entreprise, et s'il regardait en arrière, il était souvent tout étonné d'avoir froissé un ami, écrasé un coeur, commis un de ces mille crimes que la justice humaine ne qualifie pas, mais que l'honnêteté condamne sévèrement; alors, sa conscience se révoltait contre lui-même, et il tâchait de racheter la faute, commise par sa légèreté, en se vouant à quelqu'un de ces actes sublimes que les hommes de coeur seuls peuvent concevoir et accomplir.

Tel était Jules Moreau, ou plutôt leFrenchman, comme l'appelaient ses compagnons américains qui l'aimaient beaucoup.

Un soir, après une chaude journée, Edwin Coppie étant de garde à l'un des angles du camp, Jules Moreau fut le joindre pour l'aider à passer plus agréablement sa faction.

Le temps était beau, le ciel sans nuages, et le soleil s'en allait dormir, dans une majestueuse sérénité, aux savanes du Mexique.

Tout faisait silence. On eût dit que la nature s'était recueillie pour assister au coucher de l'astre diurne. La brise elle-même taisait ses harmonieux frémissements. Mais le spectacle n'en était pas moins admirable. S'il manquait de voix, de musique, il s'enrichissait des plus splendides décors; s'il ne parlait point à l'oreille, il enchantait les yeux.

Aux derniers rayons du céleste flambeau, l'immense prairie, déployée au pied des retranchements, apparaissait comme une mer de feu; et les arbres de la forêt, enflammés par ses lueurs ardentes, miroitant sur le glacis des feuillages, ressemblaient aux girandoles d'une féerique illuminationa giorno.

Enivré par cette scène splendide, Edwin s'était laissé tomber dans une profonde rêverie.

Il pensait à son pays natal, à sa bonne mère, à sa fiancée qu'il aimait d'autant plus maintenant qu'il désespérait de l'épouser jamais. Il n'entendit point le pas de Moreau.

—Eh bien! camarade, dit celui-ci en mettant la main sur l'épaule de l'Américain; eh bien, à quoi diable songez-vous? vous avez l'air triste comme une perruche muette.

Brusquement arraché à sa préoccupation, Coppie tressaillit. D'une voix embarrassée, il balbutia:

—Ma foi, non, je ne suis pas triste, mais plutôt fatigué par la chasse que nous avons faite ce matin.

Jules se prit à rire.

—Vous? fatigué! s'écria-t-il, allons donc! vous l'homme aux jarrets d'acier! vous, le marcheur le plus intrépide des États. Laissez-moi me plaindre, moi, à la bonne heure, je n'avais jamais chassé que dans la plaine Saint-Denis, un désert semé de guinguettes et où l'on rencontre plus de gibiers en cornettes que de lièvres et de perdreaux.

—Toujours de bonne humeur, fit Edwin en souriant.

—La vie n'est-elle pas une vallée de larmes et ne faut-il pas rire pour la traverser? Tenez, ami, continua Moreau, je parierais que vous avez en ce moment la nostalgie, et que vous songez peut-être à quelque blonde fiancée qui vous attend, nouvelle Pénélope, dans un coin de l'Iowa.

—Vous pourriez dire vrai.

—Ah! c'est que je m'y connais, moi; parfois il m'arrive de rêvasser à la France, à Paris, aux boulevards, et à une certaine petite rue près le carré Saint-Martin, où demeure la plus ravissante houri que j'aie jamais aimée.

—Et vous l'aimez toujours? demanda l'Américain.

—Toujours… Paméla…

—Elle se nomme Paméla?

—Oui; lorsque je quittai Paris, toutes les femmes aimées se nommaientPaméla, surtout si elles étaient modistes.

—Alors, c'est un nom universel.

—Universel, comme vous le dites; aussi, lorsqu'on a aimé une Paméla, on a aimé toutes les femmes.

—Et êtes-vous fidèle à cet amour?

—Fidèle! je le crois bien; j'ai pour Paméla un culte, une adoration, tels que toutes les fois que je rencontre une femme jeune, jolie, aimable, brune, blonde, ou noire…

—Eh bien?

—Eh bien! je l'aime… en souvenir de Paméla.

—Singulière théorie que la vôtre!

—C'est la théorie du rayonnement de l'amour; j'aime, comment puis-je prouver que j'aime, si ce n'est en aimant; et comment puis-je aimer…

—Oh! oh! fit Coppie. Cette théorie de l'amour me paraît insensée, pour ne pas dire immorale.

—De quelle manière aimez-vous donc, vous?

—De quelle manière nous aimons? mais, probablement comme vous; car, vous ne me faites pas l'effet d'avoir jamais été un amant bien épris.

—Ah! mon cher, dit Moreau, vous ne savez pas avec quelle fougue j'aime! Paméla ne m'a pas résisté, mais si elle m'eût résisté… je l'eusse poignardée, termina-t-il en riant et en faisant un geste tragi-comique.

—Vous plaisantez toujours, on ne peut même parler sérieusement avec vous.

—Ma théorie est très sérieuse, croyez-m'en; mais nous ne saurions discuter ensemble, mon cher puritain.

—Vous avez peut-être raison: d'ailleurs, l'amour dépend de la femme qui l'inspire.

—Sans doute, sans doute, et puis vous avez encore des fiancées et nous n'en avons plus; vous aimez probablement quelque fière créature, aux formes robustes et aux yeux mélancoliques comme en a peint Teniers.

—Vous vous trompez, dit Coppie, mais laissons cette discussion, asseyez-vous là; j'ai l'âme triste ce soir, et j'ai besoin de causer avec un ami.

Jules Moreau lui prit la main et la serra cordialement.

—Je vous remercie pour ce mot.

—Croyez-vous aux pressentiments?

—Quelquefois, répondit le Français!

—Eh bien, je ne sais ce qui se passe en moi, ce soir: je sens que ma vie va entrer dans une phase nouvelle; je ne puis prévoir les événements qui surgissent; mais j'ai le coeur serré, et malgré moi mon esprit se reporte vers le charmant cottage de Dubuque, où demeure Rebecca Sherrington; il me semble que je n'atteindrai jamais cette terre promise.

—Bah! ne vous laissez pas abattre ainsi, dit Moreau; vous êtes simplement en mauvaise disposition.

—Non, je vous le répète, j'ai de tristes pressentiments. Vous le savez, quoiqu'il y ait peu de temps que nous vivions côte à côte, l'entreprise dans laquelle nous sommes embarqués ne m'effraie nullement, la sainteté de la cause que nous défendons est telle qu'il faudrait douter de Dieu lui-même pour ne pas être sûr du triomphe. Mais en dehors des faits de la guerre, il me semble qu'il va surgir quelque événement imprévu qui me séparera pour l'éternité de celle que j'aime.

—Vision! vision, que tout cela! exclama Moreau.

—Si vous saviez combien j'aime Rebecca, mon ami, vous ne seriez pas aussi sceptique. Sa figure angélique est toujours devant mes yeux, mes pensées; elle préside à toutes mes actions; jusqu'à présent, ce souvenir m'était doux; je prévoyais le jour du retour, j'espérais me faire pardonner ce qu'elle appelle ma folie; aujourd'hui, rien! son image semble avoir pâli, et mon esprit si complaisant à se représenter ses joies futures, se refuse maintenant à broder une image de félicité pour l'avenir. Il me semble qu'un malheur plane sur ma tête.

—Enfantillage! dit gaiement Moreau, vous reverrez votre Rebecca, elle vous absoudra entre deux baisers, et moi je retrouverai dans quelque comté de votre Amérique une nouvelle Paméla.

A cet instant, Frederick Brown vint se mettre en tiers dans la conversation.

Frère, dit-il à Edwin, il y a un coup de main à faire.

—Expliquez-vous, dit celui-ci.

—Voici ce que c'est: Entraîné hier à la poursuite d'un élan, je m'éloignai de deux ou trois milles de notre parti, et j'arrivai à l'habitation d'un esclavagiste dur et cruel qui malmène des centaines de nègres.

—Qui vous a fourni ces détails?

—Ce sont des noirs de l'habitation avec lesquels j'ai pris langue; je leur ai promis notre concours pour les délivrer.

—Et tu as bien fait, mon fils, dit le vieux Brown en débouchant tout à coup de derrière un chariot.

A son approche, Edwin et Moreau s'étaient respectueusement levés.

—Oui, continua le capitaine, tu as bien fait. Ta découverte me cause un vrai plaisir, car nos hommes s'engourdissent depuis quelque temps dans l'inaction; et l'inaction conduit à la paresse, fléau de l'humanité. «Le paresseux a la main à la table du festin, il a de la peine à la porter à sa bouche.»

Après un instant de méditation, Brown reprit:

—Mais, dis-moi où est cette habitation?

—A vingt milles environ d'ici, dans l'État du Missouri.

—Est-elle gardée?

—Oui. Par une douzaine de domestiques blancs seulement?

—Et les nègres?

—Tous, repartit vivement Frederick, sont disposés à la révolte.

—Bien, dit Brown s'éloignant, je vais songer à cette affaire.


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