De toutes les créatures vivantes en cette vallée endormie, Tyr était le plus occupé. S’il dormait d’octobre à avril, tout l’hiver, sans interruption, et si, d’avril en mai encore, il se permettait fréquemment de faire la sieste en se chauffant au grand soleil, sur un rocher, il déployait sans fermer l’œil, plus de quatre heures sur vingt-quatre, une activité formidable.
Il était fort occupé lorsque Jim Langdon commença son ascension de la ravine.
Il venait juste de réussir à capturer son loir, vieux mâle à la bedaine d’échevin dont il n’avait fait qu’une bouchée, et terminait sa collation en avalant quelques limaces et en happant avec sa langue des fourmis rouges au goût de poivre qu’il capturait en retournant de grosses pierres avec ses pattes.
Quatre-vingt-dix pour cent des ours sont gauchers. Tyr était droitier. Il en tirait un avantage dans la lutte, la pêche et la chasse, car la patte droite d’un grizzly est bien plus longue que la gauche, tellement plus longue même qu’il serait réduit à voyager en cercles s’il perdait son sixième sens infaillible de l’orientation.
Tout en quêtant de-ci de-là, Tyr s’avançait vers la ravine. Sa grosse tête se balançait à quelques centimètres du sol.
A une courte distance, sa vision avait une acuité, une netteté microscopiques, et ses nerfs olfactifs étaient d’une telle sensibilité qu’aveugle il eût pu attraper facilement une fourmi rouge.
Il choisissait de préférence les pierres plates. Sa dextre formidable aux longues griffes était adroite et préhensile comme une main !
Sitôt la pierre soulevée, il reniflait, dardait sa langue rouge et râpeuse, une fois, deux fois, et passait à la pierre suivante.
Il prenait sa tâche au sérieux, très semblable à un éléphant qui eût cherché des cacahouettes au milieu d’une balle de foin.
Au moment où il s’apprêtait à retourner une nouvelle pierre, Tyr s’arrêta, la patte en l’air.
Pendant une pleine minute, il demeura immobile. Puis il tourna lentement la tête, le nez presque contre le sol.
Il avait senti vaguement une odeur des plus agréables. Elle était si vague qu’il eut peur d’en perdre la trace s’il remuait. Aussi demeura-t-il sur place jusqu’au moment où il fut sûr qu’il ne pouvait pas se tromper.
Alors il parcourut deux mètres à contre-pente, en balançant doucement sa tête de gauche à droite et en reniflant fréquemment.
L’odeur devint beaucoup plus forte. Deux mètres encore et Tyr la put localiser exactement.
Elle émanait de sous un roc, un roc qui devait bien peser deux cents kilos au minimum.
Tyr le déplaça sans grande peine… Aussitôt, tout effarouchée et poussant un cri suraigu, une gerboise s’enfuit sautillante. Mais le gros Tyr n’en avait cure, ayant découvert, soigneusement empilés dans un creux de mousse, près d’un buisson, des tubercules dont l’odeur l’avait attiré.
C’étaient des sortes de pommes de terre de la grosseur d’une cerise, sucrées et riches en amidon. Tyr s’en régala, émettant un ronron profond de plaisir ; puis se mit en quête d’autre chose.
Il s’approchait de plus en plus du débouché de la ravine sans entendre ni sentir Langdon, lorsqu’un bruit insolite le fit tomber en arrêt brusquement.
En escaladant la coulée, le chasseur avait détaché une pierre sous son talon.
La pierre rebondit, entraînant une avalanche minuscule, mais particulièrement sonore.
A six cents mètres au-dessous, Bruce lâcha un furieux juron. Il avait vu Tyr s’arrêter, et il s’apprêtait à tirer malgré la distance bien trop grande, au cas où l’ours s’enfuirait, comme il le pensait, vers le col.
Pendant trente secondes peut-être, Tyr demeura figé sur place, puis, à l’amble, délibérément se dirigea vers la ravine.
Langdon, essoufflé, maudissait en lui-même sa mauvaise fortune, se démenait pour arriver enfin au sommet du boyau, dont il n’était pas à dix mètres.
Il entendit que Bruce criait, sans bien saisir l’avertissement. Des pieds, des mains, il s’agrippa avec une énergie suprême.
Il allait se hisser enfin par un dernier rétablissement sur une sorte de petite corniche, à quatre yards du plateau, lorsqu’il leva soudain les yeux.
Son cœur bondit dans sa poitrine et il demeura pétrifié, incapable de faire un mouvement.
Juste au-dessus de lui, une tête monstrueuse venait d’apparaître. Tyr le regardait, gueule ouverte, crocs découverts, langue pendante. Ses yeux brûlaient d’un feu vert-rouge.
Telle fut la première rencontre du grand grizzly avec les hommes.
Dès qu’il eut empli ses poumons de l’odeur chaude de Langdon, Tyr se détourna brusquement, comme s’il avait flairé la peste.
Pour grimper plus facilement, le romancier avait passé sa carabine en bandoulière. Il ne pouvait donc pas tirer… d’ailleurs les pierres glissaient sous lui et les points d’appui lui manquaient.
En un élan fou, il parvint à gravir les tout derniers mètres. Il lui fallut soixante secondes pour épauler sa carabine.
Tyr était à cent cinquante yards, se hâtait au petit galop vers l’entrée du col, analogue à une grosse boule munie de pattes.
Au pied de la ravine claqua une détonation suraiguë. C’était Bruce qui ouvrait le feu.
Langdon, à genoux, l’imita.
Il suffit parfois d’une minute pour changer une destinée. Il ne fallut que dix secondes pour modifier celle de Tyr.
Ce fut comme si l’un des éclairs qu’il avait pu voir bien souvent zigzaguer dans le ciel d’orage lui avait pénétré la chair. Et avec cette première douleur, lancinante comme une brûlure, lui parvint le rugissement amplifié des carabines.
Il n’était pas à deux cents mètres de la ravine, lorsque la balle le frappa, comme un coup de fouet, fit champignon sur la peau dure et lui laboura l’épaule gauche sans effleurer l’os heureusement.
Il en était à trois cents mètres, lorsqu’il fut frappé de nouveau, cette fois à la hauteur des côtes.
Ni l’une ni l’autre des deux balles n’avaient pu ébranler sa masse. Vingt balles tirées à cette distance ne l’eussent certainement pas tué.
Mais la deuxième l’arrêta net et il fit volte-face avec un rugissement qui ressemblait au beuglement d’un taureau fou ; clameur de rage qui s’entendit à plus d’un mille aux alentours.
Bruce brûlait sa septième cartouche sans résultat à sept cents mètres. Langdon, lui, rechargeait son arme, et Tyr s’offrit ouvertement, défiant l’ennemi inconnu qu’il ne pouvait plus distinguer.
Et puis, à la septième balle de Langdon, un sillon de feu lui laboura longuement l’échine.
Alors Tyr, effrayé soudain par cette foudre d’un nouveau genre et impuissant à la combattre s’achemina vers la brèche du col.
Il perçut d’autres de ces roulements analogues à du tonnerre, mais la foudre ne le frappa plus.
Péniblement, douloureusement, il se mit à descendre la pente de l’autre versant de la montagne.
Il savait qu’il était blessé, mais il ne pouvait pas comprendre la nature exacte de son mal. Une fois, au cours de la descente, il s’arrêta quelques instants et une petite mare de sang se forma près de sa patte gauche.
Il la flaira, un peu inquiet, et prit la direction de l’Ouest. Plus tard l’odeur de l’homme flotta de nouveau jusqu’à ses narines, apportée par le vent volage.
Tyr avait bonne envie pourtant de s’arrêter, de s’allonger pour calmer le lancinement de ses blessures avec sa langue, mais il se hâta davantage, car il avait appris une chose que jamais plus il n’oublierait, à savoir : que l’odeur de l’homme s’accompagne toujours de douleur !
Il atteignit le fond du val et s’enfonça dans la futaie, particulièrement épaisse, pour gagner le lit d’un ruisseau dont le cours reliait entre elles les deux parties de son domaine.
Il le regagnait, ce ruisseau, toutes les fois qu’il était blessé ou bien malade, instinctivement, et aussi à la fin d’octobre, quelques jours avant d’hiverner.
Il y avait à cela une raison : il était né dans la futaie d’accès difficile située à la source dudit ruisseau ; ses jeunes années s’étaient passées au milieu des buissons chargés de baies savoureuses, abondant dans cette retraite inexpugnable. C’était son chez lui exclusif, la seule partie de son domaine où il ne tolérait personne. Il permettait à d’autres ours, noirs, bruns ou grizzlys, de hanter les marches éloignées de son fief, pourvu qu’ils s’éloignassent sans barguigner à son approche.
Il les laissait chasser, pêcher, dormir au soleil sur ses terres, à la condition implicite qu’ils se reconnussent pour vassaux.
Tyr n’était pas un égoïste et n’abusait pas de sa force pour chicaner ses congénères, quitte à réaffirmer parfois sa suzeraineté absolue. En ce cas, il y avait bataille. Et toujours, après ses victoires, Tyr regagnait cette même vallée, remontait le cours du ruisseau, afin de guérir ses blessures.
Il progressait plus lentement cette fois-ci que ces fois-là, car il éprouvait une douleur effroyable dans l’épaule gauche. Elle lui faisait même tellement mal que souvent sa patte cédait et qu’il manquait de trébucher.
A plusieurs reprises, il entra jusqu’à l’épaule dans l’eau glacée des lacs minuscules échelonnés sur le parcours du ruisseau. Ses blessures cessèrent de saigner, mais la douleur devint plus forte.
Le soleil déclinait déjà lorsque le grizzly atteignit la petite mare de boue glaiseuse qui lui servait de médecin.
Sa mâchoire inférieure pendait. Son énorme tête était lourde. Il avait perdu malgré tout une forte quantité de sang. Il était las et son épaule lui faisait si mal qu’il avait envie de la déchirer à belles dents pour en arracher ce feu étrange.
La petite mare de boue glaiseuse avait trente pieds de diamètre. La glaise y était fraîche et douce ; Tyr y entra jusqu’aux aisselles et se coucha tout doucement sur son pauvre côté blessé.
La glaise calma le lancinement, fit emplâtre sur les plaies à vif et Tyr poussa un long soupir de soulagement et de bien-être.
Pendant longtemps, il demeura dans ce bain moelleux de boue. Le soleil se coucha, l’obscurité vint, les étoiles emplirent le ciel, Tyr frissonna au souvenir du tonnerre employé par l’homme pour lui infliger la douleur.