CHAPITRE IVLE PLAN DE CHASSE

A la lisière de la futaie, Langdon et Bruce étaient assis la pipe aux lèvres après dîner, les pieds aux tisons rougeoyants d’un feu de camp à demi mort.

L’air du soir fraîchit brusquement et Bruce se leva pour jeter une brassée de branches sèches et de bûches sur les brandons. Puis il étendit de nouveau sa longue carcasse sur la mousse, cala sa tête et ses épaules confortablement contre un tronc, et ricana comme une crécelle pour la cinquante et unième fois :

— Que le diable vous emporte, grommela le romancier, toi et ton rire !

— Je te dis que je l’ai touché deux fois, Bruce, deux fois au moins, tu m’entends ! Et je n’étais fichtrement pas dans une position favorable !

— Surtout quand il te regardait dans les yeux à trois pieds de toi… Ce qu’il a dû se payer ta tête ! répliqua Bruce, qui s’était fort amusé de la mauvaise chance de son compagnon et ami. Voyons, Jimmy, à cette distance, tu aurais dû l’abattre seulement en lui soufflant dessus !

— Je t’ai déjà dit vingt fois que je portais ma carabine en bandoulière : ah ! bougre d’âne…

— Drôle d’endroit pour mettre son flingot quand on va chasser le grizzly !

— Dame ! la ravine était à pic… Fallait bien que je m’agrippe avec les pieds et les mains pour monter… J’aurais dû me servir des dents si elle avait été plus raide !

Langdon se mit sur son séant, secoua les cendres de sa pipe et la bourra de tabac frais.

— En tout cas, Bruce, ce grizzly-là est la plus fière bête des Rocheuses !

— Il aurait fait un beau tapis dans ton cabinet, mon vieux Jim, si tu n’avais pas eu l’idée de mettre ton flingue en bandoulière.

— Oh ! j’aurai sa peau, sois tranquille, dans mon studio cet hiver, affirma Langdon fermement… J’y suis décidé… dès demain nous nous lancerons sur ses traces… Je passerai l’été ici, s’il le faut, pour avoir son « scalp ». Je le préfère à dix autres ours… Il avait bien neuf pieds dix pouces… Je ne regrette pas, somme toute, de ne l’avoir pas tué du coup. Il est touché et sera méfiant… on aura du mal à l’avoir… mais ça sera un fameux sport.

— Du tintouin il nous en donnera et du fil à retordre aussi… Je ne te souhaite pas de le rencontrer dans le courant de la prochaine semaine, avant que ses plaies ne se cicatrisent à vif ; surtout si tu as ton fusil en bandoulière cette fois encore.

— Ça t’irait d’établir ici un camp permanent pour changer ?

— Oui, tu parles ! on ne trouvera pas mieux : viande fraîche à souhait, beau pâturage et eau courante… vraiment chic !

Bruce reprit au bout d’un instant :

— Il a dû être durement touché… Il saignait fort en haut de la passe…

A la lueur du feu, Langdon se mit à nettoyer son arme.

— Pas de danger qu’il se défile ?… Tu ne crains pas qu’il cède la place ? questionna-t-il un peu anxieux.

— Qu’il se défile, qu’il cède la place… Peut-être que oui, s’il était noir… Mais c’est un grizzly, sacrebleu… et il se considère sûrement comme le seigneur de ce domaine… Bien probable qu’il se méfiera de cette vallée pendant quelque temps… Mais je te parie mes bottines qu’il ne songe pas à émigrer !

— Si tu tiens vraiment à sa peau… nous l’aurons un beau jour ou l’autre !

— J’y tiens, réitéra Langdon avec une emphase véritable… Il doit battre tous les records de taille et de poids constatés. J’y tiens même fichtrement, vieux Bruce… Tu crois que tu seras capable de le pister demain matin ?

Bruce hocha la tête.

— C’est probable… mais pister ne suffira pas. Il faudra poursuivre surtout… Un grizzly touché n’arrête plus et change de place constamment. Sans quitter son fief, il tâchera de se montrer le moins possible sur les pentes nues, comme hier. Pour bien faire, il faudrait les chiens… Enfin Metoosin arrivera avec la meute d’ici trois jours, et quand les Airdales seront lâchés… je lui promets de l’agrément à ce vieux grizzly des familles !

Langdon visa un point du feu à travers le canon poli de sa carabine nettoyée, et hocha la tête.

— A vrai dire, je me demande si Metoosin pourra nous rejoindre de sitôt ? Nous avons traversé des passes qui s’enchevêtrent bigrement, qui sont tellement accidentées…

— Cet Indien-là suivrait notre piste si nous voyagions sur du roc, déclara Bruce d’un ton confiant. Il sera ici d’ici trois jours, à moins que les chiens n’aient été assez idiots pour s’attaquer à quelque porc-épic en route. Quand ils seront là…

Il se leva et s’étira.

— Quand ils seront là… quelle noce, mes amis ! conclut-il. Je suis certain que ces montagnes sont si pleines d’ours que tes dix chiens seront massacrés en huit jours, reprit-il au bout d’un instant… Veux-tu parier, dis ?… Paries-tu ?

Jim referma et fit claquer le verrou de sa carabine.

— Il n’est qu’un ours auquel je tienne, dit-il dédaignant le pari, et j’ai comme une vague idée que nous l’aurons demain matin.

— Tu as beau être spécialiste de la chasse à l’ours, mon vieux Bruce, je n’en pense pas moins, s’il te plaît, qu’il est trop rudement touché pour se balader tant que ça.

Ils avaient établi deux couches d’aiguilles de sapin moelleuses auprès du feu, et l’écrivain, suivant l’exemple de son guide, y étala ses couvertures.

La journée avait été rude… aussi dormit-il comme un sourd sitôt qu’il se fut étendu.

Il dormait encore, lorsque Bruce s’éveilla en même temps que l’aube.

Le guide enfila ses brodequins, laça ses guêtres et s’en fut, à travers l’herbe lourde de rosée, à la recherche des chevaux.

Lorsqu’il revint, les bottes trempées, une bonne demi-heure après, tirant leurs deux chevaux de selle et cette rosse de « Poêle-à-frire », Langdon avivait seul un bon feu.

Langdon aimait à se rappeler la fameuse chandelle qu’il devait à des matinées analogues. Huit ans plus tôt, les médecins l’avaient condamné sans appel et maintenant, grâce à cette vie, il était robuste comme un roc et jouissait d’une carrure d’athlète.

Les premières roseurs du soleil coloraient les sommets des monts. L’air était chargé de parfums, celui des fleurs, de la rosée et des grands sapins des Rocheuses.

Il avait envie de crier, de chanter et de siffloter, mille fois plus démonstratif que son compagnon, insensible à la joie claire de cette aurore.

Tandis que Bruce sellait les bêtes, Langdon préparait le « bannock » qu’il baptisait depain de sauvage, faisait frire les « steaks » de mouton et revenir les pommes de terre.

Le soleil montrait son visage à l’Est lorsqu’ils sortirent du camp. Ils traversèrent la vallée à cheval et mirent pied à terre pour gravir la pente trop raide, tirant leurs montures par la bride.

Il ne leur fut pas difficile de découvrir la piste de Tyr. A l’endroit où le grand grizzly s’était arrêté pour rugir s’étalait une grosse goutte de sang. Dès lors, ils n’eurent plus guère qu’à suivre ce chapelet de larmes rouges.

Trois fois, au cours de la descente dans l’autre vallée, les chasseurs trouvèrent de petites mares de sang coagulé sur les rochers, marquant les stations de Tyr.

Ils s’engagèrent dans la futaie et ils atteignirent le ruisseau ; là, des empreintes de Tyr, bien visibles sur le sable noir, les amenèrent à s’arrêter.

Le guide écarquilla les yeux. Une exclamation d’étonnement échappa aux lèvres de Langdon et, sans qu’ils échangeassent un mot, ils tirèrent d’un commun accord chacun un mètre de leur poche et s’agenouillèrent près des empreintes.

— Quinzeincheset quart !… émit Langdon.

— Quinzeincheset demi ! triompha Bruce. La plus belle que j’aie jamais vue n’avait que quatorze et demi… reprit-il avec quelque chose comme du respect dans le ton. L’ours qui l’avait laissée fut tué dans l’Athabasca, l’autre été… et il passait pour le plus gros spécimen de la Colombie britannique et du Canada… Jimmy, celui-ci les bat tous !

Ils poursuivirent et mesurèrent d’autres empreintes sur le bord de la toute première mare où Tyr avait baigné ses plaies saignantes. Les mesures ne variaient guère.

Après, ce fut plus rarement qu’ils trouvèrent des taches de sang.

Il était dix heures et demie lorsqu’ils arrivèrent à la mare de boue glaiseuse, près de la source, et virent la marque du corps de Tyr.

— Il doit être plutôt touché, affirma Bruce d’une voix basse. Il y a passé toute la nuit !

Une impulsion commune leur fit lever les yeux à ce moment. A un demi-mille devant eux, les montagnes devenaient abruptes et la vallée se resserrait en une sorte de gorge sombre.

— Sûr qu’il doit être salement touché, répéta Bruce très convaincu, sondant le terrain devant lui… Il se peut qu’il ne soit pas loin. Autant attacher les chevaux et continuer seuls, si tu veux.

Ils attachèrent donc les chevaux au tronc d’un grand sapin propice et soulagèrent « Poêle-à-frire » d’une partie de son chargement.

Puis, l’arme prête, l’œil au guet, ils s’enfoncèrent, précautionneux, dans le silence de la gorge.


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