CHAPITRE IILANGDON

La haute futaie s’éclaircissait ; la vallée s’élargit soudain ; Langdon arrêta son cheval, fit entendre un clapement de langue, signe chez lui du plus vif plaisir, passa sa jambe droite par-dessus le pommeau de bois de sa selle et attendit tranquillement.

A deux ou trois cents mètres derrière, encore masqué par les sapins, Bruce avait des difficultés avec « Poêle-à-frire », une jument de bât fort peu disciplinée.

Jim Langdon sourit joyeusement en entendant vociférer son camarade, qui menaçait d’étriper ou d’écarteler l’animal récalcitrant.

Le vocabulaire imagé dont Bruce se servait pour décrire les châtiments qu’il promettait à ses bêtes indifférentes faisait le bonheur de Langdon… car son brave compagnon n’eût pas gratifié d’un coup de houssine cette gale de « Poêle-à-frire » elle-même, s’il lui avait pris fantaisie d’aller se rouler sur le dos, avec sa charge, dans la boue.

L’un après l’autre les six chevaux sortirent de la haute futaie. Bruce montait le dernier des six.

Il était assis sur sa selle comme un pantin dont les ficelles se seraient cassées partiellement, attitude qu’il avait acquise à bourlinguer dans la montagne, parce qu’il avait quelque peine à distribuer gracieusement ses cinq pieds huit de chair et d’os sur le maigre dos d’un cayusse[1].

[1]Cheval de montagne mâtiné de mulet.

[1]Cheval de montagne mâtiné de mulet.

Dès qu’il parut, Langdon sauta de son bidet et se tourna vers l’évasement de la vallée.

Les picots de sa barbe blonde, une barbe d’homme qui se rase, ne cachaient pas le hâle profond, produit de cinq semaines passées en plein air dans la montagne.

Il avait ouvert sa chemise à la gorge, exposant son cou tanné par le soleil et le vent.

Ses yeux perçants étaient gris-bleu et il fouillait le paysage qui s’épanouissait devant lui, avec l’ardente expression du chasseur né, ou bien encore de l’explorateur de terres vierges.

Il pouvait avoir trente-cinq ans, passait une partie de sa vie dans leFar-Northencore désert, et l’autre à décrire dans les livres ses sensations de voyageur et d’amoureux de la nature.

Son compagnon, guide et ami, était de six mois son cadet, et son inférieur par la taille. Bruce, fier de son anatomie, lui contestait cet avantage et ne ratait pas l’occasion d’affirmer à propos de tout :

— Dame, j’ai pas fini de grandir !

Il rejoignit Jim, redressa son long corps de pantin cassé.

L’écrivain, d’un geste expressif, désigna l’espace devant lui.

— As-tu jamais vu quelque chose qui vaille cela ? demanda-t-il.

— Beau pays, acquiesça le guide… et un chic endroit pour camper. Il doit y avoir du caribou de ces côtés-ci et de l’ours. Nous avons besoin de viande fraîche. Passe-moi une allumette, veux-tu ?

C’était une habitude chez eux que d’allumer, toutes les fois qu’il était possible, leurs deux pipes avec une unique allumette.

Ils accomplirent donc gravement cette cérémonie rituelle en étudiant le paysage.

Cependant que, voluptueux, Langdon exhalait les premières bouffées de fumée odorante, Bruce désigna d’un signe de tête la haute futaie dont ils sortaient.

— Chic endroit pour planter sa tente, je t’assureold top… Du bois sec, de l’eau courante… et des sapins. On pourrait lâcher les chevaux dans la jolie petite clairière que nous venons de traverser. L’herbe à buffle y est haute en diable…

L’écrivain regarda sa montre.

— Il n’est que trois heures… on devrait peut-être continuer un peu ! Mais si t’as envie de rester, faisons la pause deux ou trois jours et voyons ce que le pays a dans le ventre… Ça te va ?

— Tu penses ! Non, mais est-ce épatant ?

Il se laissa choir, en parlant, se cala le dos à un roc, et braqua une longue-vue de cuivre, relique de la guerre civile, en l’appuyant sur ses genoux.

Langdon décrocha de sa selle une jumelle prismatique achetée très cher à Paris.

Ensemble, épaule contre épaule, bien acagnardés, ils se mirent à étudier les pentes boisées et les vertes déclivités de la montagne devant eux.

Ils étaient sur le territoire du gros gibier, dans le pays que Langdon appelait « l’inconnu » et qu’à son avis aucun blanc n’avait dû fouler avant eux.

C’était une contrée tourmentée où chaque vallée s’encaissait entre des chaînes prodigieuses. Il leur avait fallu vingt jours d’ascensions, de marches forcées, pour parcourir cent milles à peine.

L’après-midi même ils avaient franchi la passe duDivide, qui fend le ciel d’Est en Ouest, et ils contemplaient maintenant les pentes et les pics prestigieux de la chaîne duFirepan.

Ils avaient quitté le 10 mai les avant-postes extrême-Nord de la civilisation et l’on était au 30 juin. Depuis un mois, les traces de l’homme se raréfiaient de plus en plus. Ils avaient enfin réussi à atteindre un territoire vierge ! Jamais chasseur ni prospecteur n’avait foulé cette vallée.

Elle s’étendait, mystérieuse et prometteuse, devant eux.

Langdon, au moment de percer cette énigme et de soulever le coin du voile, sentait en lui naître une joie profonde et rare que seuls comprendront ceux qui purent, faunes indiscrets, surprendre nue la nature encore inviolée !

Pour son ami et camarade, le bon guide Bruce, avec lequel il s’était enfoncé déjà cinq fois dans les déserts du Nord, toutes les vallées, toutes les montagnes étaient à peu près analogues. Il était né au milieu d’elles, y avait vécu, y mourrait.

Bruce rompit d’un brusque coup de coude la contemplation de Langdon.

— J’ai vu la tête d’un caribou… dans une échancrure de rocher à environ un mille et demi ! annonça-t-il sans quitter l’oculaire de sa longue-vue.

— Et moi j’aperçois une chèvre et ses chevreaux sur l’éboulis de la première montagne à droite, répliqua Langdon… et…par George !… Voilà-t’y-pas un bouquetin qui la considère tendrement du haut d’un piton de grès rouge ! Il a une barbiche aussi belle que celle de ce brave Oncle Sam !… Bruce, sans blague, c’est un Paradis que nous avons découvert là.

— Ça m’en a l’air, accorda Bruce en repliant ses longues jambes pour mieux appuyer sa lorgnette. Si y a pas de l’ours par ici… je veux bien qu’on me coupe la main…

Pendant cinq minutes, ils se turent. Derrière eux leurs chevaux broutaient, tout en s’ébrouant, l’herbe épaisse.

La musique de l’eau les berçait et la vallée semblait dormir sous un océan de lumière… sommeiller plutôt. Elle était pareille à un grand chat paisible qui se fût chauffé au soleil, et qui ronronnait doucement.

Langdon continuait à observer le bouquetin en sentinelle lorsque Bruce parla de nouveau :

— J’aperçois un grizzly, mon vieux, et un fameux, annonça-t-il sans se départir de son calme.

Langdon se dressa en sursaut.

— Où ça ? demanda-t-il, alerte.

Il se pencha pour évaluer la direction de la longue-vue avec un frisson de plaisir.

— Tu vois cette espèce de pente verte sur le deuxième épaulement ? par delà le ravin, là-bas ?… indiqua Bruce un œil fermé, l’autre toujours à l’oculaire. Il est à mi-hauteur en train de chasser le loir… tu vois pas ?

Langdon braqua ses prismatiques sur la pente, et l’instant d’après il poussa une exclamation…

— Eh ben ! mon vieux.

— T’as vu ?

— Tu parles… Je le distingue comme s’il était à quatre mètres de mon nez. C’est le roi de tous les grizzlys qui hantent les Montagnes Rocheuses.

— Si ce n’est lui, c’est donc son frère ! déclara le guide. Tabernacle ! Y dépasse ton « huit pieds deux pouces » d’une douzaine de centimètres. Écoute, veux-tu que je te dise…

Il s’arrêta à cet instant psychologique afin d’extraire une énorme chique de sa poche et y mordit à belles dents sans quitter de l’œil sa lorgnette… Veux-tu que je te dise… Eh ben ! le vent est en notre faveur, et il se soucie de nous comme d’une pomme !

Il décroisa ses longues jambes et se leva, prenant son temps. Langdon était déjà debout.

En de pareilles occasions, il y avait entre eux une entente, une compréhension tacites qui rendaient les mots inutiles. Ils ramenèrent leurs huit chevaux à la lisière de la futaie, les attachèrent par leurs longes, sortirent leurs courtes carabines des fontes de cuir et les chargèrent en glissant dans le magasin douze cartouches, par précaution.

Puis, pendant deux ou trois minutes, ils étudièrent à l’œil nu la pente, où l’ours chassait le loir, et ses approches immédiates.

— Nous pourrions nous glisser peut-être par le ravin, suggéra Jim.

Bruce approuva.

— Oui, ça vaut mieux ; on l’approchera à trois cents mètres avant qu’il ait pu nous flairer… Il nous sentirait, y a des chances, si nous montions juste derrière lui.

— On l’aura sûrement.

— Peut-être bien !

Ils s’engagèrent, sans se cacher, dans des prairies d’herbes vivaces. Tant qu’ils ne seraient pas à moins d’un demi-mille du grizzly, celui-ci ne pouvait les voir. Le vent avait changé d’ailleurs et leur soufflait dans la figure.

Leur marche rapide devint bientôt une espèce de pas gymnastique et ils se mirent à côtoyer le bas de la pente, de telle sorte que, pendant un petit quart d’heure, un boqueteau leur cacha l’ours.

Dix minutes plus tard, ils étaient à l’entrée même du ravin : une crevasse, une rigole creusée dans la montagne par le passage d’une cascade printanière, tarie après la fonte des neiges.

Bruce souffla en un chuchotement :

— C’est toi qui vas monter, Jimmy… Cet ours ne peut faire que deux choses, trois au maximum si tu le rates ou que tu le blesses légèrement : ou bien il te cherchera noise… ou bien il filera par le col… ou bien il dévalera la pente pour se trotter par la vallée.

Nous ne pouvons pas l’empêcher de se défiler par le col.

S’il t’attaque, tu n’as qu’à te laisser dégringoler par la ravine. Tu iras toujours plus vite que lui. Mais j’ai une vague intuition qu’il se défilera par ici si tu ne l’as pas du premier coup ! C’est pourquoi je m’en vais l’attendre… Bonne chance, vieux Jim, et au revoir !

Sur ce, il alla s’embusquer derrière un rocher, point duquel il pouvait surveiller notre ours.

Et Langdon, s’agrippant des mains et des pieds aux aspérités, s’aidant des coudes et des genoux, commença son ascension.


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