CHAPITRE VMUSKWA

Tyr avait franchi la gorge à l’aube. S’il avait les membres engourdis lorsqu’il sortit de son bain de boue, la douleur qu’il éprouvait à la suite de ses blessures s’était atténuée de moitié. Son épaule lui faisait toujours mal, mais infiniment moins qu’au cours de la soirée précédente. Un malaise général subsistait pourtant. Il était réellement malade et, s’il avait été un homme, il aurait été dans un lit.

Il parcourut lentement la gorge, la tête lourde, les pattes molles. Lui, le chercheur infatigable de nourriture, il ne songeait pas à manger… Il n’avait pas faim, seulement soif. Avec sa langue chaude, il lapait fréquemment l’eau fraîche des ruisselets et, plus fréquemment encore, il se tournait à demi et flairait le vent.

Il savait que l’odeur de l’homme, que l’étrange tonnerre, que cette foudre encore plus inexplicable se trouvaient derrière lui.

Toute la nuit, il était resté sur ses gardes, et il se méfiait encore maintenant…

En créant Tyr, le Grand Esprit avait décrété qu’il serait son propre médecin et que certaines plantes amères constitueraient pour lui une panacée souveraine. Aussi, tout en s’enfonçant dans la gorge, flairait-il, le nez au sol, chaque buisson au passage.

Il atteignit ainsi une petite oasis de verdure au milieu des rocs où poussaient en abondance leskinnikinnicsvivaces. Les fruits n’en étaient pas encore rouges, mais amers comme du fiel : ils contenaient un astringent tonique dénomméuva-uva; Tyr en mangea quelques livres.

Plus loin, il découvrit des baies saponifères déjà plus grosses que des chasselas. Les Indiens les connaissent bien, ces baies, et en mâchent quand ils ont la fièvre. Tyr en absorba avant de continuer. Elles aussi étaient amères.

Poursuivant sa route, il flaira les arbres et trouva enfin celui qu’il cherchait. C’était un pin rouge, un grand pin dont une entaille laissait couler la résine fraîche, le plus efficace de tous les médicaments connus, et Tyr le lécha avec sa langue. Ce faisant, il absorbait non seulement de la térébenthine, mais également toute une pharmacopée indispensable à son état.

Le soleil n’était pas tout à fait levé lorsque Tyr arriva à l’extrémité de la gorge. Il s’arrêta quelques instants devant l’entrée d’une grotte basse qui s’enfonçait profondément dans l’intérieur de la montagne.

Elle n’avait pas plus de quatre pieds de haut et guère plus de huit de large ; mais elle était assez profonde et tapissée de sable blanc.

A une époque lointaine, un petit ruisseau avait jailli de cette caverne, dont le fond constituait une sorte de chambre, un abri très confortable pour un ours qui hiverne lorsque la température dépasse cinquante degrés au-dessous.

Dix ans plus tôt, la mère de Tyr s’était installée dans cette caverne pour y dormir tout l’hiver, et lorsqu’elle en était sortie, quelque peu chancelante sur ses pattes, pour humer l’air vif du printemps, trois oursons gras l’accompagnaient.

Tyr était l’un de ces trois-là.

Il était presque aveugle alors, car un ourson n’y voit que peu avant d’atteindre cinq semaines. Il n’avait pas non plus grand poil, car les grizzlys naissent comme les hommes, à peu près complètement nus. Depuis lors, Tyr avait hiverné huit fois, et considérait cette caverne comme sonhome.

Il avait grande envie d’y pénétrer maintenant. Il avait envie d’aller se coucher tout au fond et d’y attendre la disparition de son malaise.

Pendant deux ou trois minutes, il hésita, huma l’air tiède à l’entrée de la grotte et puis flaira le vent qui lui venait en poupe.

Un instinct obscur le poussa à continuer.

A la sortie de la gorge, Tyr s’engagea sur une pente assez raide, orientée vers l’Ouest.

Le soleil était déjà haut lorsqu’il atteignit le sommet et, pendant quelques instants, il se reposa en contemplant l’autre moitié de son domaine.

Cette seconde vallée était encore plus merveilleuse que la première, que celle parcourue par Bruce et Langdon quelques heures auparavant. Elle avait bien deux milles de large et se déroulait à perte de vue en un grand panorama vert, noir et or.

Vue du point culminant sur lequel se tenait Tyr, elle semblait un immense parc. Les flancs de la montagne se couvraient de verdure presque jusqu’au sommet, et jusqu’à mi-hauteur s’érigeaient des petits bois de pins qu’on eût dit plantés par l’homme. Quelques-uns de ces boqueteaux étaient d’un bel effet décoratif ; d’autres couvraient des acres et des acres.

Et au pied des pentes, de chaque côté, telles des franges ornementales, couraient des bandes étroites ininterrompues de forêts.

Entre ces deux bandes d’un vert sombre s’étalait la vallée ouverte, prairie moelleuse et onduleuse, tachetée de pourpre par l’herbe à buffle, de mauve par la sauge montagnarde, de blanc par la rose sauvage.

Dans le creux de cette vallée courait un ruisseau. Tyr descendit environ de quatre cents mètres et puis se dirigea vers le Nord le long de la pente verte, passant d’un boqueteau à l’autre, à cent cinquante ou deux cents mètres au-dessus de la frange de forêt.

A cette hauteur, à mi-chemin entre les prairies de la vallée et les premiers rochers dénudés des pics, il rencontrait fréquemment du petit gibier.

Déjà, de gros loirs commençaient à lézarder au soleil.

Leur long sifflement doux et fugitif, agréable à entendre parce qu’il rompt la monotonie du bourdonnement de l’eau, emplissait l’air d’une cadence musicale.

De temps en temps, l’un d’eux faisait entendre tout proche un coup de sifflet aigu d’avertissement et puis s’aplatissait sur son rocher au passage du grand grizzly.

Et, pendant quelques instants, plus un sifflement ne troublait le doux ronron de la vallée.

Mais Tyr ne songeait pas à la chasse ce matin-là.

Deux fois il rencontra des porcs-épics, morceaux de choix s’il en fût, et il les laissa passer sans y prêter autrement attention.

L’odeur chaude du caribou endormi lui parvint, issue d’un fourré… Il ne ralentit même pas sa course.

Pendant deux heures, il avança bon train vers le Nord, à mi-hauteur des pentes, avant de descendre à travers bois vers le ruisseau.

La glaise adhérente à sa blessure commençait à durcir, et de nouveau il s’enfonça jusqu’aux épaules dans une petite mare et y demeura quelques minutes.

L’eau courante emporta presque toute la terre.

Pendant deux heures encore, il suivit le cours du ruisseau, buvant fréquemment.

Puis vint lesapoos-oowin, six heures après qu’il eut quitté le bain de glaise.

Les fruits dukinnikinnic, les baies saponifères, la résine, les aiguilles de sapin additionnés d’eau et mélangés dans son estomac produisaient leur effet puissant et Tyr se sentit beaucoup mieux, tellement mieux que, pour la première fois, il fit tête à queue et rugit dans la direction de ses ennemis.

Son épaule lui faisait toujours mal, mais le malaise était passé.

Pendant de longues minutes après le sapoos-oowin, il demeura sur place à rugir.

Le grondement hargneux qui roulait au fond de sa poitrine avait une signification nouvelle. Jusqu’à la veille il n’avait pas connu la haine. Il s’était battu avec d’autres ours, mais la fureur combative, qui s’exaspérait rapidement, s’apaisait également vite. Elle ne laissait pas de rancœur. C’était avec une sorte de joie qu’il léchait les blessures infligées par les griffes de l’adversaire.

Mais ce sentiment nouveau qui venait de naître en lui était tout différent de l’autre. Il haïssait l’étrange chose qui lui avait fait mal, d’une haine féroce, inoubliable ; il haïssait l’odeur de l’homme ; il haïssait l’étrange animal au visage blanc qu’il avait vu cramponné au flanc du ravin.

Et sa haine comprenait tout ce qui s’associait à eux. C’était une haine née de l’instinct et réveillée de sa longue torpeur par l’expérience.

Sans avoir jamais vu ni senti l’homme précédemment, il savait que l’homme était son ennemi le plus mortel, qu’il était plus à craindre que ses adversaires les plus implacables de la montagne.

Il eût attaqué sans crainte le plus géant de ses congénères. Il eût tenu tête hardiment à la horde de loups la plus féroce. Il eût bravé sans trembler l’inondation et le feu. Mais, devant l’homme, il lui fallait fuir. Il lui fallait se cacher.

Il lui faudrait dorénavant se garder constamment sur les pics et dans la plaine, avec les yeux, les oreilles et le nez.

Seule la nature eût pu expliquer comment il sentait cela, comment il comprenait que son domaine était envahi par une créature qui, en dépit de sa petite taille, était cependant plus à redouter que tous ses précédents ennemis.

La nature le lui avait appris.

Elle lui avait appris, à travers des centaines et des milliers de générations, que l’homme était son seul et unique maître… l’homme avec la massue d’abord… puis l’homme avec l’épieu durci au feu… l’homme encore avec la flèche aiguë… l’homme avec ses trappes et ses pièges… l’homme enfin avec le fusil !

Et maintenant, pour la première fois, cette partie endormie de son instinct s’était réveillée en sursaut et il comprenait.

Il haïssait l’homme et, dorénavant, il haïrait tout ce qui porterait l’odeur de l’homme.

Et avec cette haine naissait en lui, pour la première fois :la crainte !

Si l’homme n’avait pas jadis acculé à la mort les ancêtres de Tyr, le monde n’eût jamais connu le grizzly sous le sobriquet d’ursus horribilis!

Il continuait à suivre le ruisseau, flairant de-ci de-là et sans jamais ralentir, cou penché et tête baissée.

Son énorme arrière-train se levait et s’abaissait avec ce déhanchement comique particulier à tous les ours, et spécialement au grizzly.

La partie de la vallée dans laquelle il venait de pénétrer avait pour Tyr un attrait tout particulier.

C’est là qu’il retrouvait généralement, depuis bien des saisons d’amour, sa compagne Iskwao, une superbe femelle qui venait en juillet des montagnes de l’Ouest. Elle était puissante et forte et d’une belle couleur brun doré, de sorte que ses oursons, les fils de Tyr, étaient les plus beaux des Rocheuses.

La mère regagnait son territoire à la fin d’août et les petits ouvraient les yeux sur les pentes lointaines de l’Ouest.

Si, plus tard, Tyr pourchassa jamais ses propres fils… et les rossa d’importance pour leur ôter le goût d’envahir son domaine, la nature clémente le lui laissa ignorer.

Semblable à la plupart des vieux célibataires, il n’aimait pas les enfants. Il supportait la présence d’un ourson à peu près comme un vieux misogyne supporterait celle d’une fillette rose, mais il n’était pas cruel, il n’avait jamais tué de petits ours. Il en avait giflé sérieusement, par contre, lorsqu’ils osaient s’approcher de lui ; mais toujours avec la paume plate et tout juste avec ce qu’il fallait de force pour les envoyer rouler cul par-dessus tête, telles de grosses boules duveteuses.

Je l’ai déjà dit, il était tout à fait chevaleresque. Jamais il n’avait pourchassé une mère ours, ni ses oursons ; jamais il ne l’avait attaquée, fût-elle la plus désagréable des mégères, et, même lorsqu’il les trouvait attablés devant l’un de ses festins, il se bornait à gifler les « gosses ».

Il n’y avait eu qu’une exception à cette règle.

L’année précédente, il avait « flanqué une tripotée » à une véritable ourse, à une femelle genre suffragette, si impudente qu’il avait dû, pour préserver sa dignité, la rosser des plus durement.

Je ne vous raconte tout ceci que pour que vous compreniez quelles furent les impressions de Tyr lorsque, au détour d’un éboulis, il aperçut un ourson, seul, aplati sur son petit ventre et se tortillant comme un ver.

Il n’avait pas plus de trois mois, âge bien tendre pour se promener seul. Il avait une frimousse brune toute futée et il portait sur sa poitrine une tache blanche qui le désignait comme membre de la tribu des ours.

Il faisait tout ce qu’il pouvait pour exprimer à sa manière : Je suis perdu, j’ai soif, j’ai faim et j’ai un piquant dans la patte !

Tyr s’arrêta à quelques pas, jura congrûment, puis chercha la mère absente du regard.

Elle n’était pas d’ailleurs visible. Il reporta son attention sur l’ourson, qui geignait doucement.

Muskwa — c’est ainsi qu’un Indien l’eût certainement appelé — Muskwa s’était mis à ramper lentement sur son petit ventre. Il se tortilla davantage lorsque Tyr le considéra et continua d’avancer.

Un avertissement sourd gronda au fond de la poitrine de Tyr.

— N’approche pas, exprimait-il, ou je te flanque une bonne gifle.

Muskwa comprit probablement. Il s’immobilisa, comme mort, pattes, nez et ventre aplatis.

Tyr étudia les alentours, flaira le vent sans résultat. Lorsqu’il s’inquiéta à nouveau de Muskwa, l’ourson était à moins de quatre pieds de lui, s’écrasant contre le sol et gémissant plaintivement.

Tyr leva sa patte gauche à quatre centimètres de terre.

— Un pouce de plus et je te gifle ! grogna-t-il.

Muskwa se tortilla davantage et exagéra son tremblement. Il léchait ses lèvres avec sa petite langue rose, mi-terrifié, mi-suppliant, et, malgré la patte levée de Tyr, il se rapprocha davantage, sans cesser de se tortiller.

Le grognement de Tyr devint plus sourd… la lourde patte retomba sur le sable.

Pour la troisième fois, il regarda autour de lui et flaira l’air. Puis il grogna. Un vieux garçon n’aurait pas eu de mal à interpréter ce grognement.

— Où diable est la mère de ce gosse ? Si ce n’est pas pitié quand même d’abandonner un môme comme ça !

Il se passa alors quelque chose qui décida de la destinée de l’ourson.

Muskwa s’était approché tout près de la patte blessée de Tyr.

Il se leva et flaira l’odeur de la plaie à vif.

Doucement sa langue l’effleura.

Elle était comme du velours, cette langue.

Un frisson exquis, apaisant, parcourut l’échine de Tyr, qui se laissa faire, immobile. Longtemps l’ourson lécha la plaie.

Puis Tyr baissa sa lourde tête, souffla sur Muskwa qui frémit, et lui passa sa grande langue chaude à deux reprises sur la face.

— Viens-t’en, petit, exprima-t-il, reprenant sa marche vers le Nord.

L’ourson à la frimousse brune, l’ourson sans mère suivit joyeux.


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