LE GRIZZLY
Silencieux et immobile comme un grand roc teinté de roux, Tyr laissait errer son regard sur l’étendue de son domaine.
Il n’avait pas la vue perçante ; les grizzlys ont des yeux trop petits et trop écartés pour bien voir.
A une distance d’un demi-mille, il eût certes pu distinguer une chèvre alerte des « Rocheuses » ou bien un mouton de montagne ; mais, par delà, le monde pour lui n’était plus qu’un vaste mystère, un brouillard léger de soleil ou bien un rideau de ténèbres.
Grâce à Dieu, pour sa sauvegarde, son ouïe très fine, son odorat particulièrement développé, lui avaient permis d’estimer à coup sûr ce qui se passait hors de son champ de vision.
S’il s’immobilisait ainsi, c’est que montait de la vallée et lui parvenait aux narines une senteur inusitée, une odeur qui ne s’associait avec aucun de ses souvenirs et qui l’émouvait étrangement.
En vain son esprit lent de brute avait cherché à la comprendre.
Pas celle d’un caribou, sûrement… il en avait tué maintes fois. Pas celle d’une chèvre ni d’un mouton. Encore moins celle d’une marmotte paresseuse et grasse se chauffant au grand soleil sur un rocher.
Les marmottes constituaient son ordinaire favori.
Non, c’était un fumet bizarre qui ne l’irritait pas, somme toute, qui ne l’effrayait pas non plus !
Il en était curieux ; pourtant, il ne s’était pas mis en quête. La prudence le retenait.
Si Tyr avait eu le pouvoir de distinguer clairement les choses, même à une distance de deux milles, ses yeux ne l’eussent pas renseigné sur l’origine de cette odeur venue, apportée par le vent, des fonds lointains de la vallée.
Il s’était arrêté au bord d’un petit plateau en cuvette creusé au flanc de la montagne, et qui s’évasait, verdoyant, à l’issue d’un col escarpé.
Il se tapissait, ce plateau, — on était au début de juin — d’herbe douce parsemée de fleurs : violettes pâles, myosotis, jacinthes et ancolies sauvages.
Au centre s’étalait une mare de boue liquide où Tyr aimait à patauger toutes les fois que ses pattes lui faisaient mal.
A l’Est, à l’Ouest et au Nord, s’étageaient les hauts contreforts si grandioses des Montagnes Rocheuses, dont la rudesse s’atténuait sous la caresse du soleil.
Du haut en bas de la vallée, des brèches entre les grands pics et des crevasses sinueuses, des éboulis monstrueux, du dessous des neiges éternelles, provenait un murmure berceur. C’était la musique de l’eau.
Les trilles des sources brodaient gaiement sur l’air allègre des ruisseaux, se mêlaient au chœur des cascades.
Dans l’air flottaient de chauds parfums.
Juin et juillet se mariaient, fin de printemps, début d’été ; la terre éclatait de verdure.
Les premières fleurs éclaboussaient de taches violentes rouges, jaunes ou pourpres, le flanc ensoleillé des monts. Et tout ce qui vivait chantait… les marmottes issues de leur trou, les loirs pompeux sur leurs terriers, les gros bourdons qui butinaient de fleur en fleur, les éperviers dans la vallée et les aigles au-dessus des pics.
Oui, Tyr lui-même avait chanté en pataugeant dans la boue tiède quelques instants auparavant : ce n’était ni un rugissement, ni un grognement, ni une plainte. C’était une sorte de ronron qu’il émettait toutes les fois qu’il avait lieu d’être content. Les ours chantent comme ils peuvent ! Or, cette odeur mystérieuse avait soudain troublé pour lui la paix de ce jour idéal.
Immobile, il flairait le vent.
Elle l’intriguait, elle l’inquiétait sans pourtant l’alarmer vraiment. Et il était aussi sensible à cette nouvelle odeur étrange que la langue d’un enfant peut l’être à la première goutte de whisky.
Enfin un grondement de menace roula comme un tonnerre lointain aux cavités de sa poitrine.
Monarque absolu sur ses terres, il avait fini par comprendre qu’il ne devait pas tolérer l’intrusion de cette odeur dont il ignorait la nature et dont le possesseur n’était pas soumis à sa souveraineté.
Il se souleva lentement, développa ses neuf pieds dix pouces, et s’assit sur son arrière-train comme un chien dressé l’eût pu faire, croisant ses pattes formidables de devant sur ses pectoraux.
Depuis dix ans qu’il était né et qu’il vivait dans la montagne, jamais, mais jamais il n’avait flairé une odeur analogue.
Il la défia. Il l’attendit, sans se cacher, sûr de sa force.
Il était de taille monstrueuse, musclé comme l’étaient ses ancêtres redoutables, les ours des cavernes, et beau en sa toison nouvelle, d’un beau brun doré sous le soleil.
Ses avant-bras avaient au moins le diamètre de la taille d’un homme ; les dix plus longues de ses griffes étaient des poignards acérés. Ses deux canines supérieures, aiguës comme des pointes de stylet, mesuraient largement deux pouces ; et, entre ses mâchoires puissantes, il pouvait broyer sans effort le cou d’un caribou robuste.
Comme la plupart des grizzlys, il ne tuait pas pour le plaisir. D’une horde de caribous, il choisissait une seule victime et la dévorait entièrement jusqu’à la moelle du dernier os.
C’était un monarque paisible.
Il n’imposait qu’une seule loi :
— Laissez-moi vivre ! disait-il.
Et son attitude l’exprimait impérieusement, cette loi, tandis qu’assis sur l’arrière-train, il flairait cette odeur étrange !
En sa force massive, en sa solitude et en sa suprématie, il était semblable à la montagne. Il n’avait pas plus de rivaux sur son territoire de chasse qu’elle n’en avait dans le ciel.
Comme elle, sa race dominait depuis des âges et des âges. Leur histoire était parallèle.
Nul n’avait osé contester ses droits à la suzeraineté sauf des mâles de son espèce. Avec de pareils adversaires, il s’était battu loyalement plus d’une fois en duel, à mort.
Il était tout prêt à combattre de nouveau quiconque refuserait de se plier à ses décrets sur l’étendue de son domaine. Jusqu’au jour où il serait vaincu, il était dictateur, arbitre ou despote, comme il lui plaisait.
Sa dynastie était maîtresse, depuis des millénaires peut-être, des riches vallées et des pentes vertes. Il était roi de droit divin, seigneur suzerain de son fief, et avait prouvé sa maîtrise par la force, ouvertement, sans cautèle ni stratégie.
Il était détesté et craint ; mais il ne détestait personne et ne connaissait pas la crainte. Au surplus, il était honnête. C’est pourquoi il pouvait attendre, de pied ferme et sans émotion bien apparente, l’être qui venait et dont l’odeur lui parvenait des profondeurs de la vallée.
Cependant qu’il humait toujours l’air de son nez brun si sensible, un vague instinct héréditaire, legs de générations passées, se réveillait confusément en sa conscience obscurcie.
Bien que jamais il n’eût flairé ce fumet tout particulier, il finissait par lui sembler qu’il le reconnaissait pourtant.
Non pas qu’il pût se figurer l’être nouveau dont il émanait, mais il savait confusément que cet être lui serait nuisible.
Pendant dix minutes, Tyr garda une immobilité de pierre ; puis le vent changea quelque peu, et l’odeur s’atténua pour s’en aller progressivement.
Tyr souleva ses oreilles plates. Il tourna son énorme tête, lentement, afin d’embrasser d’un regard la pente verdoyante et la petite plaine en coupelle.
L’odeur étrange était déjà oubliée maintenant que l’air parfumé n’en gardait pas trace.
Il retomba sur ses quatre pattes et commença sa chasse aux loirs.
Il était comique au possible… lui qui pesait huit cents kilos… de se donner autant de mal pour capturer ces bestioles de dix centimètres de longueur !
Et pourtant Tyr n’hésitait pas à creuser pendant plus d’une heure avec la dernière énergie, pour pouvoir savourer enfin un loir, cette friandise suprême !
Il découvrit un trou situé à sa convenance et se mit à gratter la terre comme un chien.
Il était sur la crête d’une pente.
Une ou deux fois peut-être, au cours de la demi-heure qui suivit, il leva la tête et flaira… mais l’odeur qu’avait apportée le vent venu de la vallée ne polluait plus l’air léger !