Le ruisseau que longeait Tyr était un tributaire de la Badine, et coulait presque en droite ligne dans la direction de laSkeena pass.
A mesure qu’il remontait le cours du ruisseau, le terrain devenait plus accidenté.
Sa rencontre avec Muskwa avait eu lieu à quelque dix milles de la gorge. A partir de ce point, les pentes prenaient un aspect différent. Elles étaient fortement ravinées et parsemées d’éboulis chaotiques.
Le ruisseau devenait plus sonore et le cours en était plus difficile à suivre.
Tyr pénétrait maintenant dans l’une de ses forteresses, une région qui contenait des milliers de cachettes au cas où il eût voulu se cacher. Un pays sauvage et bouleversé où le gros gibier abondait et où il était certain que l’odeur de l’homme ne le poursuivrait pas !
Pendant la demi-heure qui suivit sa rencontre avec Muskwa, Tyr continua d’avancer, entièrement oublieux, semblait-il, de la présence de l’ourson. Pourtant, il l’entendait et le sentait fort bien.
Muskwa avait du mal à suivre ! Son corps grassouillet et ses petites pattes courtes n’étaient pas accoutumés à cette manière de voyager ; mais c’était un gaillard courageux et il ne se plaignit qu’à deux reprises au cours de cette demi-heure : la première lorsqu’il dégringola du haut d’un rocher dans le ruisseau, l’autre parce qu’il appuya trop fort sur le piquant de porc-épic qu’il avait dans la patte gauche.
Finalement, Tyr se détourna du ruisseau, entreprit de gravir une profonde ravine qui débouchait sur une petite plaine en forme de plateau à mi-hauteur de la pente et s’arrêta à proximité d’une roche plate au milieu d’une sorte de pelouse.
La persévérance de Muskwa à le suivre avait sans doute fait vibrer une corde sensible dans le cœur du grand grizzly. Le fait est qu’après avoir flairé quelques instants de-ci de-là, il s’étendit auprès du roc. Ce fut seulement alors que l’ourson à la frimousse brune osa se coucher, mais il était tellement épuisé qu’il s’endormit en trois minutes.
Deux fois durant la première partie de l’après-midi, lesapoos-oowinproduisit son effet sur Tyr et il commença de sentir la faim.
Ce n’était pas une faim à se laisser apaiser par des fourmis, des limaces ou même des loirs ou des marmottes.
Muskwa n’avait pas ouvert l’œil une seule fois et il dormait toujours profondément lorsque Tyr se décida à continuer.
Il était environ trois heures. L’après-midi était particulièrement calme. Les loirs avaient sifflé jusqu’à complète fatigue et lézardaient au soleil sur leurs rochers ; les aigles planaient si haut au-dessus des pics qu’ils n’étaient plus que des points dans l’azur.
Les éperviers, gorgés de viande, avaient disparu dans les sapins. Les moutons et les chèvres se détachaient sur le ciel, silhouettes accroupies au sommet des crêtes. Et s’il y avait des ruminants tout proche, ils avaient l’estomac plein et ils devaient somnoler.
C’était l’heure où Tyr se mettait en chasse. Il savait par expérience qu’il pouvait se déplacer avec moins de chance d’être découvert lorsque les autres créatures digéraient et faisaient la sieste.
C’était l’heure la plus favorable à la découverte du gibier et à son observation ; mais il ne tuait guère au grand jour, quoiqu’il surprît parfois alors un mouton ou un caribou.
C’était surtout au crépuscule que Tyr abattait son gibier. Il se leva avec unwhoufprodigieux qui réveilla instantanément l’ourson brun.
Tandis que Muskwa s’étirait, Tyr le considérait avec une sorte de moue.
Après lesapoos-oowin, il avait envie de viande rouge et juteuse… il avait envie de viande… de beaucoup de viande… et il se demandait avec une pointe d’inquiétude comment il s’y prendrait bien pour attraper un caribou avec cet ourson affamé et fort encombrant à ses trousses !
Muskwa parut comprendre son état d’esprit.
Il courut en avant de Tyr et, après avoir parcouru une douzaine de mètres, s’arrêta et le regarda d’un air impudent en dressant ses petites oreilles. Il prit tout à fait l’air d’un garçonnet cherchant à convaincre son père de son aptitude à suivre une première chasse au lapin.
Émettant un deuxièmewhouf, Tyr se mit à descendre la pente. D’un seul élan il rattrapa Muskwa et, du revers de sa patte droite, il l’envoya rouler à quelques mètres derrière lui, manière d’exprimer clairement :
— Tâche moyen de rester derrière si tu veux chasser avec moi !
Les yeux, les oreilles et les narines alertes, Tyr descendit donc lentement jusqu’à deux cents mètres du ruisseau.
Il ne recherchait plus maintenant les chemins faciles, mais bien le terrain le plus accidenté.
Il avançait doucement en zigzag, faisant précautionneusement le tour des grands éboulis, flairant chaque ravine sur son passage et fouillant les boqueteaux et les fourrés.
Parfois, il était si haut, qu’il voisinait presque avec les sommets dénudés des monts ; d’autres fois, si bas, qu’il foulait le sable et le gravier du ruisseau.
Il surprit bien des fumets dans le vent, mais aucun ne l’intéressa assez pour qu’il s’y attachât.
Pas une seule fois au cours des deux heures qui suivirent, Tyr ne sembla prêter d’attention à Muskwa. L’ourson avait de plus en plus faim et se sentait de plus en plus las à mesure que le jour s’allongeait !
Dans les passages accidentés, il tombait et trébuchait fréquemment ; dans les éboulis, il avait toutes les peines du monde à gravir les blocs que Tyr franchissait d’un pas.
Trois fois le grand grizzly passa le ruisseau à gué et Muskwa se noya à moitié pour le suivre. Il était éreinté, rompu et trempé… Pour comble, sa patte lui faisait mal, mais il s’obstinait toujours.
Parfois, il était tout près de Tyr ; d’autres fois, au contraire, il lui fallait courir pour le rattraper.
Le soleil était sur le point de se coucher et Muskwa était presque mort lorsque Tyr découvrit enfin un gibier digne de lui.
L’ourson ne comprit pas tout de suite pourquoi Tyr aplatissait sa masse énorme derrière un rocher, à l’entrée d’une prairie raboteuse.
Il avait envie de pleurer et, de plus, il avait peur. Il n’avait jamais désiré à ce point la présence de sa mère.
Il ne savait pas pourquoi elle l’avait quitté et pourquoi elle n’était pas revenue. C’était l’heure où il tétait avant de s’endormir. Car il était né en mars et aurait dû téter jusqu’en août au moins.
A quelque trois cents mètres au-dessous de Tyr s’élevait un boqueteau de pins balsamiques au bord d’un lac en miniature qui occupait le fond d’un creux. Dans ce boqueteau il y avait un caribou, peut-être même deux ou trois… Tyr en était aussi certain que s’il avait pu voir.
Lewenipoo, l’odeur des ruminants couchés, était aussi différente pour Tyr dumechisoo, l’odeur des ruminants en train de paître, que le jour l’est de la nuit. La première flotte passagèrement dans l’air comme le parfum des cheveux d’une femme qui passe, l’autre s’étale, chaude et lourde à fleur de terre, comme l’odeur d’un flacon de parfum renversé.
Muskwa lui-même avait senti l’odeur. Il se rapprocha tout doucement du grand grizzly et se coucha.
Pendant dix bonnes minutes, Tyr ne bougea pas. Ses yeux sondèrent la courbe en coupelle, la rive du lac, l’orée du boqueteau et ses narines analysèrent le vent. Rassuré, il se mit en chasse en rampant presque sur le ventre.
Ses oreilles pointées en avant, une nouvelle lueur dans les yeux, Muskwa prit sa première leçon.
Tyr avançait lentement, sans bruit, dans la direction du ruisseau. Son énorme collerette se dressait à la naissance des épaules comme une fraise godronnée.
Pendant une centaine de mètres, il continua son crochet, sans cesser de flairer le vent, qui venait droit du boqueteau. Il était prometteur, ce vent. Tyr continua d’avancer en roulant sur son arrière-train. Il faisait de plus petits pas qu’à l’ordinaire et tous ses muscles étaient tendus pour l’action.
En deux minutes, il eut atteint l’orée des pins balsamiques et il s’arrêta de nouveau.
Un craquement de branches brisées lui parvenait distinctement. Les caribous s’étaient levés, mais ils n’étaient pas inquiets.
Ils allaient sortir du boqueteau pour aller boire avant de paître.
Tyr, silencieux, se déplaça. Muskwa semblait son ombre même. Ils parvinrent à la corne du bois. De là, caché par le feuillage, Tyr commandait la rive du lac et la courte étendue de plaine.
Un grand caribou apparut. Ses ramures avaient atteint les trois quarts de leur croissance et se couvraient de mousse verte.
Un jeune mâle de deux ans à peine, aux flancs lustrés et rebondis, luisant comme du satin brun, venait à quelques pas.
Pendant un temps, le chef de horde, yeux, oreilles et narines alertes, épiait le danger possible. Le jeune animal, moins méfiant, croquait une herbe, de-ci de-là.
Mufle levé, ramures basses, effleurant presque les épaules, le vieux caribou s’ébranla dans la direction du lac. Tyr, lui, sortit de sa cachette.
Pendant une fraction de seconde, il se ramassa sur lui-même et puis il bondit en avant. Quarante mètres au maximum le séparaient du jeune mâle. Il avait couvert la moitié de la distance, tel un bolide, quand les caribous l’entendirent. Ils détalèrent comme des flèches. Mais il était déjà trop tard.
Comme le vent, Tyr s’était porté sur le flanc du jeune caribou et l’avait un peu dépassé. Il obliqua légèrement sur le côté et d’un élan il s’enleva, telle une balle.
Sa formidable patte droite ceintura l’encolure du cerf, et, lorsqu’ils s’abattirent ensemble, sa patte gauche vint saisir et broyer le mufle frémissant.
Tyr tomba dessous comme toujours, replia une patte de derrière, la détendit et ses cinq griffes éventrèrent le caribou.
Elles ne firent pas que l’éventrer, mais tordirent et brisèrent ses côtes.
Alors Tyr se releva, jeta un coup d’œil circulaire et se secoua en grondant. Était-ce clameur de triomphe ou invitation au festin à l’adresse de Muskwa ? Si c’était une invitation, le petit ours à frimousse brune n’hésita pas à accepter.
Pour la première fois, il sentait et goûtait la chair palpitante et lapait le sang âcre et chaud. Dès lors, Muskwa serait, comme l’était Tyr, un tueur de gibier.
Tous les grizzlys incidemment ne chassent pas le gros gibier. Ceux qui le chassent sont plutôt rares. La plupart d’entre eux se contentent d’un régime végétarien, corsé de gerboises, de marmottes, de porcs-épics, et de poissons. C’est le hasard qui les transforme en chasseurs de caribous, de chèvres, de moutons, même de buffles.
Pendant deux heures, Tyr et Muskwa festoyèrent sans interruption, non pas à la façon des chiens, mais à la manière des gourmets.
Muskwa, à plat sur sa bedaine et presque entre les pattes de Tyr, se gorgeait de chair juteuse.
Tyr commençait par les hors-d’œuvre, malgré que lesapoos-oowinl’eût vidé comme une pièce sans meubles.
Il arrachait les minces feuilles de graisse qui entouraient les reins et les entrailles de sa victime, et les mâchonnait les yeux mi-clos.
Les dernières lueurs du soleil s’effacèrent par delà les monts et l’obscurité s’étala après un crépuscule rapide. Il faisait sombre lorsqu’ils cessèrent de se repaître et cette fois Muskwa était plus large que long.
Naturellement conservateur, Tyr ne gaspillait jamais rien de ce qui est bon à manger, et si le vieux caribou mâle s’était fourré à cet instant délibérément dans ses pattes, il l’eût certainement épargné.
Il avait de quoi satisfaire sa faim pendant plusieurs journées et entendait mettre en sûreté cette réserve de nourriture.
Il s’en fut donc vers le boqueteau de pins balsamiques sans que l’ourson gavé eût fait un effort pour le suivre. Muskwa était trop heureux pour bouger, et il se doutait bien que Tyr n’abandonnerait pas les reliefs plantureux de son festin.
Dix minutes plus tard, Tyr justifiait, en revenant, ces prévisions optimistes.
Entre ses mâchoires puissantes, il saisit la carcasse du caribou à la base de la nuque, et il se mit à la tirer sous le petit bois, comme un roquet tournerait un énorme gigot.
Le caribou pouvait peser quatre cents livres. S’il en avait pesé huit cents ou même mille, Tyr l’aurait tout de même traîné, mais autrement, à reculons.
Tyr amena donc sa lourde charge jusqu’à l’orée du boqueteau, où il avait su découvrir certain creux de terrain propice. Il l’y poussa et aussitôt entreprit de la recouvrir avec des aiguilles de pins, des branches et de l’écorce pourrie. Après quoi, il flaira le vent et sortit rapidement du bois.
Cette fois Muskwa le suivit.
Il avait une certaine peine à se diriger normalement, grossi qu’il était par son poids additionnel considérable.
Les étoiles commençaient à poindre comme Tyr gravissait une pente accidentée qui conduisait au sommet même de la montagne.
Ils traversèrent un champ de neige et arrivèrent à un endroit où on eût dit qu’un volcan avait éventré la montagne.
Un homme n’aurait guère pu passer là où Tyr conduisit Muskwa. Finalement ils s’arrêtèrent.
Ils se trouvaient sur une sorte d’encorbellement très étroit au pied d’une muraille à pic, au-dessus d’un chaos de rocs.
Tout là-bas, dans le fond, s’étalait la nappe bleue d’un lac apparemment sans fond.
Tyr se coucha et, pour la première fois depuis sa blessure, il étendit sa tête entre ses grosses pattes et poussa un soupir de soulagement.
Muskwa se glissa tout contre lui, et tous deux dormirent du profond sommeil paisible qui accompagne les bonnes digestions, cependant que les étoiles scintillaient plus brillantes et que la lune se levait pour baigner les pics et les vallées de sa splendeur argentée.