—Puisque c'est si beau, ma chère Clara… et que cela vous fait tant de plaisir… répondis-je mélancoliquement… allons donner à manger aux forçats…
—Vrai, tu veux bien?…
Clara manifesta sa joie, en tapant dans ses mains, comme un baby à qui sa gouvernante vient de permettre de torturer un petit chien. Puis elle sauta sur mes genoux, caressante et féline, m'entoura le cou de ses bras… Et sa chevelure m'inonda, m'aveugla le visage de flammes d'or et de grisants parfums…
—Que tu es gentil… cher… cher amour… Embrasse mes lèvres… embrasse ma nuque… embrasse mes cheveux… cher petit voyou!…
Sa chevelure avait une odeur animale si puissante et de si électriques caresses que son seul contact, sur ma peau, me faisait instantanément oublier fièvres, fatigues et douleurs… et je sentais aussitôt circuler, galoper en mes veines d'héroïques ardeurs et des forces nouvelles…
—Ah! comme nous allons nous amuser, chère petite âme… Quand je vais aux forçats… ça me donne le vertige… et j'ai, dans tout le corps, des secousses pareilles à de l'amour… il me semble, vois-tu… il me semble que je descends au fond de ma chair… tout au fond des ténèbres de ma chair… Ta bouche… donne-moi ta bouche… ta bouche… ta bouche… ta bouche!…
Et leste, preste, impudique et joyeuse, suivie du chien rouge qui bondissait, elle alla se remettre aux mains des femmes, chargées de l'habiller…
Je n'étais plus très triste, je n'étais plus très las… Le baiser de Clara, dont j'avais, sur les lèvres, le goût—comme un magique goût d'opium—insensibilisait mes souffrances, ralentissait les pulsations de ma fièvre, éloignait jusqu'à l'invisible l'image monstrueuse d'Annie morte… Et je regardai le jardin d'un regard apaisé…
Apaisé?…
Le jardin descendait en pentes douces, orné partout d'essences rares et de précieuses plantes… Une allée d'énormes camphriers partait du kiosque où j'étais, aboutissait à une porte rouge, en forme de temple, qui donnait sur la campagne… Entre les branches feuillues des arbres gigantesques masquant, à gauche, la vue, j'apercevais, par places, le fleuve qui luisait, comme de l'argent poli, sous le soleil… J'essayai de m'intéresser aux multiples décorations du jardin… à ses fleurs étranges, à ses monstrueuses végétations… Un homme traversa l'allée, qui conduisait en laisse deux panthères indolentes… Ici, au milieu d'une pelouse, se dressait un immense bronze, représentant je ne sais quelle divinité, obscène et cruelle… Là, des oiseaux, grues à manteau bleu, toucans à gorge rouge de l'Amérique tropicale, faisans vénérés, canards casqués et cuirassés d'or, vêtus de pourpres éclatantes comme d'antiques guerriers, longirostres multicolores, cherchaient l'ombre, au bord des massifs… Mais, ni les oiseaux, ni les fauves, ni les Dieux, ni les fleurs ne pouvaient fixer mon attention, ni le bizarre palais qui, à ma droite, entre les cedrèles et les bambous, superposait ses claires terrasses garnies de fleurs, ses balcons ombreux et ses toits coloriés… Ma pensée était ailleurs… très loin, très loin… par-delà les mers et les forêts… Elle était en moi… sombrée en moi… au plus profond de moi!…
Apaisé?…
À peine Clara eut-elle disparu derrière les feuillages du jardin que le remords d'être là me saisit… Pourquoi étais-je revenu?… À quelle folie, à quelle lâcheté avais-je donc obéi?… Elle m'avait dit un jour, vous vous souvenez, sur le bateau: «Quand vous serez trop malheureux, vous vous en irez!»… Je me croyais fort de tout mon passé infâme… et je n'étais, en effet, qu'un enfant débile et inquiet… Malheureux?… Ah oui! je l'avais été, jusqu'aux pires tortures, jusqu'au plus prodigieux dégoût de moi-même… Et j'étais parti!… Par une ironie vraiment persécutrice, j'avais profité, pour fuir Clara, du passage à Canton d'une mission anglaise—j'étais décidément voué aux missions—qui allait explorer les régions peu connues de l'Annam… C'était l'oubli, peut-être… et peut-être la mort. Durant deux années, deux longues et cruelles années, j'avais marché… marché… Et ce n'avait été ni l'oubli, ni la mort… Malgré les fatigues, les dangers, la fièvre maudite, pas un jour, pas une minute, je n'avais pu me guérir de l'affreux poison qu'avait déposé, dans ma chair, cette femme dont je sentais que ce qui m'attachait à elle, que ce qui me rivait à elle, c'était l'effrayante pourriture de son âme et ses crimes d'amour, qui était un monstre, et que j'aimais d'être un monstre!… J'avais cru—l'ai-je cru vraiment?—me relever par son amour… et voilà que j'étais descendu plus bas, au fond du gouffre empoisonné dont, quand on en a une fois respiré l'odeur, on ne remonte jamais plus. Souvent, au fond des forêts, hanté de la fièvre, après les étapes—sous ma tente—j'avais cru tuer, par l'opium, la monstrueuse et persistante image… Et l'opium me l'évoquait plus formelle, plus vivante, plus impérieuse que jamais… Alors, je lui avais écrit des lettres folles, injurieuses, imprécatoires, des lettres où l'exécration la plus violente se mêlait à la plus soumise adoration… Elle m'avait répondu des lettres charmantes, inconscientes et plaintives, que je trouvais, parfois, dans les villes et les postes où nous passions… Elle-même se disait malheureuse de mon abandon… pleurait, suppliait… me rappelait. Elle ne trouvait pas d'autres excuses que celle-ci: «Comprends donc, mon chéri—m'écrivait-elle—que je n'ai pas l'âme de ton affreuse Europe… Je porte, en moi, l'âme de la vieille Chine, qui est bien plus belle… Est-ce désolant que tu ne puisses te faire à cette idée?»… J'appris, ainsi, par une de ses lettres, qu'elle avait quitté Canton où elle ne pouvait plus vivre sans moi, pour venir avec Annie habiter une ville plus au sud de la Chine, «qui était merveilleuse»… Ah! comment ai-je pu si longtemps résister au mauvais désir d'abandonner mes compagnons et de gagner cette ville maudite et sublime, ce délicieux et torturant enfer, où Clara respirait, vivait… en des voluptés inconnues et atroces, dont je mourais maintenant de ne plus prendre ma part… Et j'étais revenu à elle, comme l'assassin revient au lieu même de son crime…
Des rires dans le feuillage, de petits cris… un bondissement de chien… C'était Clara… Elle était vêtue, moitié à la chinoise, moitié à l'européenne… Une blouse de soie mauve pâle, semée de fleurs à peine dorées, l'enveloppait de mille plis, tout en dessinant son corps svelte et ses formes pleines… Elle avait un grand chapeau de paille blonde, au fond duquel son visage apparaissait, pareil à une fleur rose dans de l'ombre claire… Et ses petits pieds étaient chaussés de peau jaune… Quand elle entra dans le kiosque, ce fut comme une explosion de parfums…
—Vous me trouvez drôlement fagotée, n'est-ce pas?… Ô l'homme triste d'Europe, qui n'a pas ri, une seule fois, depuis qu'il est de retour… Est-ce que je ne suis pas belle?…
Comme je ne me levais pas du divan où je m'étais allongé:
—Vite! vite!… mon chéri… Car il faut que nous fassions le grand tour… Je mettrai mes gants en route… Allons… Venez!… Non… non… pas vous!… ajouta-t-elle, en repoussant doucement le chien qui jappait, bondissait, frétillait de la queue…
Elle appela un boy et lui recommanda de nous suivre avec le panier à viande et la petite fourche.
—Ah! m'expliqua-t-elle… très amusant!… Un amour de panier tressé par le meilleur vannier de la Chine… et la fourche… tu vas voir, une amour de petite fourche dont les dents sont de platine incrusté d'or, et le manche de jade vert… vert comme le ciel aux premières lueurs du matin… vert comme étaient les yeux de la pauvre Annie!… Allons ne faites pas cette vilaine figure d'enterrement, chéri… et venez vite… vite…
Et nous nous mîmes en marche par le soleil, par l'affreux soleil qui noircissait l'herbe, fanait toutes les pivoines du jardin, et me pesait au crâne, ainsi qu'un lourd casque de plomb.
Le bagne est de l'autre côté de la rivière qui, au sortir de la ville, déroule lentement, sinistrement, entre des berges plates, ses eaux pestilentielles et toutes noires. Pour s'y rendre, il faut faire un long détour, atteindre un pont sur lequel, tous les mercredis, au milieu d'une affluence considérable de personnes élégantes, se tient le marché de la Viande-aux-Forçats.
Clara avait refusé le palanquin. Nous descendîmes, à pied, le jardin situé hors l'enceinte de la cité et, par un sentier, bordé ici de pierres brunes, là d'épaisses haies de roses blanches ou de troènes taillés, nous gagnâmes les faubourgs, à cet endroit où la ville diminuée se fait presque la campagne, où les maisons, devenues des cahutes, s'espacent, de loin en loin, dans de petits enclos, treillagés de bambous. Ce ne sont, ensuite, que vergers en fleurs, cultures de maraîchers ou terrains vagues. Des hommes nus jusqu'à la ceinture, coiffés de chapeaux en forme de cloche, travaillaient péniblement sous le soleil, et plantaient des lis—ces beaux lis tigrés dont les pétales ressemblent à des pattes d'araignée marine, et dont les bulbes savoureux servent à la nourriture des riches. Nous passâmes ainsi devant quelques misérables hangars où des potiers tournaient des pots, où des trieurs de chiffons, accroupis, parmi de vastes corbeilles, inventoriaient la récolte du matin, tandis que passait et repassait au-dessus d'eux, une bande de corors affamés et croassants. Plus loin, sous un énorme figuier, nous vîmes, assis à la margelle d'une fontaine, un doux et méticuleux vieillard qui lavait des oiseaux. À chaque instant, nous croisions des palanquins qui transportaient vers la ville des matelots européens, déjà ivres. Et, derrière nous, ardente et tassée, escaladant la haute colline, la ville, avec ses temples et ses étranges maisons rouges, vertes, jaunes, crépitait dans la lumière.
Clara marchait vite, sans pitié pour ma fatigue, sans souci du soleil qui embrasait l'atmosphère et, malgré nos parasols, nous brûlait la peau; elle marchait libre, souple, hardie, heureuse. Parfois, sur un ton de reproche enjoué, elle me disait:
—Que vous êtes lent, chéri… Dieu que vous êtes lent!… Vous n'avancez pas… Pourvu que les portes du bagne ne soient pas ouvertes quand nous arriverons et que les forçats ne soient pas gavés!… Ce serait affreux!… Oh! comme je vous détesterais!
De temps en temps, elle me donnait des pastilles d'hamamélis, dont la vertu est d'activer la respiration, et, les yeux moqueurs:
—Oh! petite femme!… petite femme… petite femme de rien du tout!
Puis, moitié rieuse, moitié fâchée, elle se mettait à courir… Et j'avais beaucoup de peine à la suivre… Plusieurs fois, je dus m'arrêter et reprendre haleine. Il me semblait que mes veines se rompaient, que mon cœur éclatait dans ma poitrine.
Et Clara répétait, de sa voix gazouilleuse:
—Petite femme!… Petite femme de rien du tout!
Le sentier débouche sur le quai du fleuve. Deux grands steamers débarquaient du charbon et des marchandises d'Europe; quelques jonques appareillaient pour la pêche; une nombreuse flottille de sampangs, avec ses tentes bigarrées, dormait à l'ancre, bercée par le léger clapotement de l'eau. Pas un souffle ne passait dans l'air.
Ce quai m'offensa. Il était sale et défoncé, couvert de poussière noire, jonché de vidures de poisson. De puantes odeurs, des bruits de rixes, des chants de flûte, des abois de chien nous arrivaient du fond des taudis qui le bordent: maisons de thé vermineuses, boutiques en coupe-gorge, factoreries louches. Clara me montra, en riant, une sorte de petite échoppe où l'on vendait, étalés sur des feuilles de caladium, des portions de rats et des quartiers de chiens, des poissons pourris, des poulets étiques, enduits de copal, des régimes de bananes et des chauves-souris saignantes, enfilées sur de mêmes broches…
À mesure que nous avancions, les odeurs se faisaient plus intolérables, les ordures plus épaisses. Sur le fleuve, les bateaux se pressaient, se tassaient, mêlant les becs sinistres de leurs proues et les lambeaux déchirés de leurs pauvres voilures. Là vivait une population dense—pêcheurs et pirates—affreux démons de la mer, au visage boucané, aux lèvres rougies par le bétel, et dont les regards vous donnaient le frisson. Ils jouaient aux dés, hurlaient, se battaient; d'autres, plus pacifiques, éventraient des poissons qu'ils faisaient ensuite sécher au soleil, en guirlandes, sur des cordes… D'autres encore dressaient des singes à faire mille gentillesses et obscénités.
—Amusants, pas?… me dit Clara… Et ils sont plus de trente mille qui n'ont pas d'autre domicile que leurs bateaux!… Par exemple, le diable seul sait ce qu'ils font!…
Elle releva sa robe, découvrit le bas de sa jambe agile et nerveuse, et, longtemps, nous suivîmes l'horrible chemin, jusqu'au pont dont les surconstructions bizarres et les cinq arches massives, peintes de couleurs violentes, enjambent la rivière, sur laquelle, au gré des remous et des courants, tournent, tournent et descendent de grands cercles huileux.
Sur le pont, le spectacle change, mais l'odeur s'aggrave, cette odeur si particulière à toute la Chine et qui, dans les villes, les forêts et les plaines, vous fait songer, sans cesse, à la pourriture et à la mort.
De petites boutiques imitant les pagodes, des tentes en forme de kiosque, drapées d'étoffes claires et soyeuses, d'immenses parasols, plantés sur des chariots et des éventaires roulants, se pressent les uns contre les autres. Dans ces boutiques, sous ces tentes et ces parasols, de gros marchands, à ventre d'hippopotame, vêtus de robes jaunes, bleues, vertes, hurlant et tapant sur des gongs, pour attirer les clients, débitent des charognes de toute sorte: rats morts, chiens noyés, quartiers de cerfs et de chevaux, purulentes volailles, entassés, pêle-mêle, dans de larges bassines de bronze.
—Ici… ici… par ici!… venez par ici!… Et regardez!… et choisissez!… Nulle part vous n'en trouverez de meilleure… Il n'y en a pas de plus corrompue.
Et, fouillant dans les bassines, ils brandissent, comme des drapeaux, au bout de longs crochets de fer, d'ignobles quartiers de viande sanieuse, et, avec d'atroces grimaces qu'accentuent les rouges balafres de leurs visages peints ainsi que des masques, ils répètent parmi le retentissement enragé des gongs et les clameurs concurrentes:
—Ici… ici… par ici!… Venez par ici… et regardez… et choisissez… Nulle part, vous n'en trouverez de meilleure… Il n'y en a pas de plus corrompue…
Dès que nous fûmes engagés sur le pont, Clara me dit:
—Ah! tu vois, nous sommes en retard. C'est de ta faute!… Dépêchons-nous.
En effet, une foule nombreuse de Chinoises et, parmi elles, quelques Anglaises et quelques Russes—car il n'y avait que fort peu d'hommes, hormis les commissionnaires—grouillait sur le pont. Robes brodées de fleurs et de métamorphoses, ombrelles multicolores, éventails agiles comme des oiseaux, et des rires, et des cris, et de la joie, et de la lutte, tout cela vibrait, chatoyait, chantait, voletait dans le soleil, telle une fête de vie et d'amour.
—Ici… ici… par ici!… Venez par ici!…
Ahuri par la bousculade, étourdi par le glapissement des marchands et les vibrations sonores des gongs, il fallut presque me battre pour pénétrer dans la foule et pour protéger Clara contre les insultes des unes, les coups des autres. Combat grotesque, en vérité, car j'étais sans résistance et sans force, et je me sentais emporté dans ce tumulte humain aussi facilement que l'arbre mort roulé dans les eaux furieuses d'un torrent… Clara, elle, se jetait au plus fort de la mêlée. Elle subissait le brutal contact et, pour ainsi dire, le viol de cette foule, avec un plaisir passionné… Un moment, elle s'écria, glorieusement:
—Vois, chéri… ma robe est toute déchirée… C'est délicieux!
Nous eûmes beaucoup de peine à nous frayer un passage jusqu'aux boutiques encombrées, assiégées, comme pour un pillage.
—Regardez et choisissez!… Nulle part, vous n'en trouverez de meilleure.
—Ici… ici… par ici!… Venez par ici!…
Clara prit l'amour de petite fourche des mains du boy qui nous suivait avec son amour de panier, et elle piqua dans les bassines.
—Pique aussi, toi!… pique, cher amour!…
Je crus que le cœur allait me manquer, à cause de l'épouvantable odeur de charnier qui s'exhalait de ces boutiques, de ces bassines remuées, de toute cette foule, se ruant aux charognes, comme si c'eût été des fleurs.
—Clara, chère Clara! implorai-je… Partons d'ici, je vous en prie!
—Oh! comme vous êtes pâle! Et pourquoi?… N'est-ce donc pas très amusant?…
—Clara… chère Clara!… insistai-je… Partons d'ici, je vous en supplie!… Il m'est impossible de supporter plus longtemps cette odeur.
—Mais cela ne sent pas mauvais, mon amour… Cela sent la mort, voilà tout!…
Elle ne semblait pas incommodée… Aucune grimace de dégoût ne plissait sa peau blanche, aussi fraîche qu'une fleur de cerisier. Par l'ardeur voilée de ses yeux, par le battement de ses narines, on eût dit qu'elle éprouvait une jouissance d'amour… Elle humait la pourriture, avec délices, comme un parfum.
—Oh! le beau… beau morceau!…
Avec des gestes gracieux, elle emplit le panier de l'immonde débris.
Et, péniblement, à travers la foule surexcitée, parmi les abominables odeurs, nous continuâmes notre route.
—Vite!… vite!…
Le bagne est construit au bord de la rivière. Ses murs quadrangulaires enferment un terrain de plus de cent mille mètres carrés. Pas une seule fenêtre; pas d'autre ouverture que l'immense porte, couronnée de dragons rouges, armée de lourdes barres de fer. Les tours des veilleurs, des tours carrées que termine une superposition de toits aux becs recourbés, marquent les quatre angles de la sinistre muraille. D'autres, plus petites, s'espacent à intervalles réguliers. La nuit, toutes ces tours s'allument comme des phares et projettent autour du bagne, sur la plaine et sur le fleuve, une lumière dénonciatrice. L'une de ces murailles plonge dans l'eau noire, fétide et profonde, ses solides assises que tapissent des algues gluantes. Une porte basse communique, par un pont-levis, avec l'estacade qui s'avance jusqu'au milieu du fleuve, et aux charpentes de laquelle sont amarrés de nombreuses barques de service et des sampangs. Deux hallebardiers, lance au poing, surveillent la porte. À droite de l'estacade, un petit cuirassé, du modèle de nos garde-pêche, se tient immobile, la gueule de ses trois canons braquée sur le bagne. À gauche, aussi loin que l'œil peut apercevoir la rivière, vingt-cinq ou trente rangées de bateaux masquent l'autre rive d'un fouillis de planches multicolores, de mâts bariolés, de cordages, de voiles grises. Et, de temps en temps, l'on voit passer ces massives embarcations à roue que des malheureux, enfermés dans une cage, actionnent péniblement de leurs bras secs et nerveux.
Derrière le bagne, au loin, très loin, jusqu'à la montagne qui ceinture l'horizon d'une ligne sombre, s'étendent des terrains rocailleux, avec de courtes ondulations, des terrains, ici, couleur de bistre, et là, de sang séché, dans lesquels ne poussent que des acers maigres, des chardons bleuâtres et des cerisiers rabougris qui ne fleurissent jamais. Désolation infinie! Accablante tristesse!… Durant huit mois de l'année, le ciel reste bleu, d'un bleu lavé de rouge où s'avivent les reflets d'un perpétuel incendie, d'un bleu implacable où n'ose jamais s'aventurer le caprice d'un nuage. Le soleil cuit la terre, torréfie les rocs, vitrifie les cailloux qui, sous les pieds, éclatent avec des craquements de verre et des crépitements de flamme. Nul oiseau ne brave cette fournaise aérienne. Il ne vit là que d'invisibles organismes, des grouillements bacillaires qui, vers le soir, alors que les mornes vapeurs montent avec le chant des matelots de la rivière exténuée, prennent distinctement les formes de la fièvre, de la peste, de la mort!
Quel contraste avec l'autre rive où le sol, gras et riche, couvert de jardins et de vergers, nourrit les arbres géants et les fleurs merveilleuses!
Au sortir du pont, nous avions pu, par bonheur, trouver un palanquin qui nous transporta, à travers la brûlante plaine, presque au bagne dont les portes étaient encore fermées. Une équipe d'agents de police, armés de lances à banderoles jaunes et d'immenses boucliers derrière lesquels ils disparaissaient presque, contenait la foule impatiente et très nombreuse. À chaque minute, elle grossissait. Des tentes étaient dressées où l'on buvait du thé, où l'on grignotait de jolis bonbons, des pétales de roses et d'acacias roulés dans de fines pâtes odorantes et granitées de sucre. Dans d'autres, des musiciens jouaient de la flûte et des poètes disaient des vers, tandis que le punka, agitant l'air embrasé, répandait une légère fraîcheur, un frôlement de fraîcheur sur les visages. Et des marchands ambulants vendaient des images, d'anciennes légendes de crimes, des figurations de tortures et de supplices, des estampes et des ivoires, étrangement obscènes. Clara acheta quelques-uns de ces derniers, et elle me dit:
—Vois comme les Chinois, qu'on accuse d'être des barbares, sont au contraire plus civilisés que nous; comme ils sont plus que nous dans la logique de la vie et dans l'harmonie de la nature!… Ils ne considèrent point l'acte d'amour comme une honte qu'on doive cacher… Ils le glorifient au contraire, en chantent tous les gestes et toutes les caresses… de même que les anciens, d'ailleurs, pour qui le sexe, loin d'être un objet d'infamie, une image d'impureté, était un Dieu!… Vois aussi comme tout l'art occidental y perd qu'on lui ait interdit les magnifiques expressions de l'amour. Chez nous, l'érotisme est pauvre, stupide et glaçant… il se présente toujours avec des allures tortueuses de péché, tandis qu'ici, il conserve toute l'ampleur vitale, toute la poésie hennissante, tout le grandiose frémissement de la nature… Mais toi, tu n'es qu'un amoureux d'Europe… une pauvre petite âme timide et frileuse, en qui la religion catholique a sottement inculqué la peur de la nature et la haine de l'amour… Elle a faussé, perverti en toi le sens de la vie…
—Chère Clara, objectai-je…, est-il donc naturel que vous recherchiez la volupté dans la pourriture et que vous meniez le troupeau de vos désirs s'exalter aux horribles spectacles de douleur et de mort?… N'est-ce point là, au contraire, une perversion de cette Nature dont vous invoquez le culte, pour excuser, peut-être, ce que vos sensualités ont de criminel et de monstrueux?…
—Non! fit Clara, vivement… puisque l'Amour et la Mort, c'est la même chose!… et puisque la pourriture, c'est l'éternelle résurrection de la Vie… Voyons…
Tout à coup, elle s'interrompit et me demanda:
—Mais, pourquoi me dis-tu cela?… Es-tu drôle!…
Et, avec une moue charmante, elle ajouta:
—Est-ce ennuyeux que tu ne comprennes rien!… Comment ne sens-tu pas?… comment n'as-tu pas encore senti que c'est, je ne dis pas même dans l'amour, mais dans la luxure, qui est la perfection de l'amour, que toutes les facultés cérébrales de l'homme se révèlent et s'aiguisent… que c'est par la luxure, seule, que tu atteins au développement total de la personnalité?… Voyons… dans l'acte d'amour, n'as-tu donc jamais songé, par exemple, à commettre un beau crime?… c'est-à-dire à élever ton individu au-dessus de tout, enfin?… Et si tu n'y as pas songé, alors, pourquoi fais-tu l'amour?…
—Je n'ai pas la force de discuter, balbutiai-je… Et il me semble que je marche dans un cauchemar… Ce soleil… cette foule… ces odeurs… et tes yeux… ah! tes yeux de supplice et de volupté… et ta voix… et ton crime… tout cela m'effraie… tout cela me rend fou!…
Clara eut un petit rire moqueur.
—Pauvre mignon!… soupira-t-elle drôlement… Tu ne diras pas cela, ce soir, quand tu seras dans mes bras… et que je t'aimerai!…
La foule s'animait de plus en plus. Des bonzes, accroupis sous des ombrelles, étalaient de longues robes rouges autour d'eux, ainsi que des flaques de sang, frappaient sur des gongs, à coups frénétiques, et ils invectivaient grossièrement les passants qui, pour apaiser leurs malédictions, laissaient dévotement tomber, en des jattes de métal, de larges pièces de monnaie.
Clara m'emmena sous une tente toute brodée de fleurs de pêcher, me fit asseoir, près d'elle, sur une pile de coussins, et elle me dit, en me caressant le front de sa main électrique, de sa main donneuse d'oubli et verseuse d'ivresse:
—Mon Dieu!… que tout cela est long, chéri!… Chaque semaine, c'est la même chose… On n'en finit jamais d'ouvrir la porte… Pourquoi ne parles-tu pas?… Est-ce que je te fais peur?… Es-tu content d'être venu?… Es-tu content que je te caresse, chère petite canaille adorée?… Oh! tes beaux yeux fatigués!… C'est la fièvre… et c'est moi aussi, dis?… Dis que c'est moi?… Veux-tu boire du thé?… Veux-tu encore une pastille d'hamamélis?…
—Je voudrais n'être plus ici!… Je voudrais dormir!…
—Dormir!… Que tu es étrange!… Oh! tu vas voir, tout à l'heure, comme c'est beau!… comme c'est terrible!… Et quels extraordinaires… quels inconnus… quels merveilleux désirs cela vous fait entrer dans la chair!… Nous reviendrons par le fleuve, dans mon sampang… Et nous passerons la nuit dans un bateau de fleurs… Tu veux, pas?…
Elle me donna sur les mains quelques légers coups d'éventail:
—Mais tu ne m'écoutes pas?… Pourquoi ne m'écoutes-tu pas?… Tu es pâle et tu es triste… Et, en vérité, tu ne m'écoutes pas du tout…
Elle se pelotonna contre moi, tout contre moi, onduleuse et câline:
—Tu ne m'écoutes pas, vilain, reprit-elle… Et tu ne me caresses même pas!… caresse-moi donc, chéri!… Tâte comme mes seins sont froids et durs…
Et, d'une voix plus sourde, son regard dardant sur moi des flammes vertes, voluptueuse et cruelle, elle parla ainsi:
—Tiens!… il y a huit jours… j'ai vu une chose extraordinaire… Oh! cher amour, j'ai vu fouetter un homme, parce qu'il avait volé un poisson… Le juge avait déclaré simplement ceci: «Il ne faut pas toujours dire d'un homme qui porte un poisson à la main: c'est un pêcheur!» Et il avait condamné l'homme à mourir, sous les verges de fer… Pour un poisson, chéri!… Cela se passa dans le jardin des supplices… L'homme était, figure-toi, agenouillé sur la terre, et sa tête reposait sur une espèce de billot… un billot tout noir de sang ancien… L'homme avait le dos et les reins nus… un dos et des reins comme du vieil or!… J'arrivai juste au moment où un soldat, ayant empoigné sa natte qu'il avait très longue, la nouait à un anneau scellé à une dalle de pierre, dans le sol… Près du patient, un autre soldat faisait rougir, au feu d'une forge, une petite… une toute petite badine de fer… Et voici… Écoute-moi bien!… M'écoutes-tu?… Quand la badine était rouge, le soldat fouettait l'homme à tour de bras, sur les reins… La badine faisait: chuitt! dans l'air… et elle pénétrait, très avant, dans les muscles qui grésillaient et d'où s'élevait une petite vapeur roussâtre… comprends-tu?… Alors, le soldat laissait refroidir la badine dans les chairs qui se boursouflaient et se refermaient… puis, lorsqu'elle était froide, il l'arrachait violemment, d'un seul coup… avec de menus lambeaux saignants… Et l'homme poussait d'affreux cris de douleur… Puis le soldat recommençait… Il recommença quinze fois!… Et à moi, aussi, chère petite âme, il me semblait que la badine entrait, à chaque coup, dans mes reins… C'était atroce et très doux!
Comme je me taisais:
—C'était atroce et très doux, répéta-t-elle… Et si tu savais comme il était beau, cet homme… comme il était fort!… Des muscles pareils à ceux des statues… Embrasse-moi, cher amour… embrasse-moi donc!
Les prunelles de Clara s'étaient révulsées. Entre ses paupières mi-closes, je ne voyais plus que le blanc de ses yeux… Elle dit encore:
—Il ne bougeait pas… Cela faisait sur son dos comme des petites vagues… Oh! tes lèvres!…
Après quelques secondes de silence, elle reprit:
—L'année dernière, avec Annie, j'ai vu quelque chose de bien plus étonnant… J'ai vu un homme qui avait violé sa mère et l'avait ensuite éventrée d'un coup de couteau. Il paraît, du reste, qu'il était fou… Il fut condamné au supplice de la caresse… Oui, mon chéri… Est-ce admirable?… On ne permet pas aux étrangers d'assister à ce supplice qui, d'ailleurs, est très rare aujourd'hui… Mais nous avions donné de l'argent au gardien qui nous dissimula, derrière un paravent… Annie et moi, nous avons tout vu… Le fou—il n'avait pas l'air fou—était étendu sur une table très basse, les membres et le corps liés par de solides cordes… la bouche bâillonnée… de façon à ce qu'il ne pût faire un mouvement, ni pousser un cri… Une femme, pas belle, pas jeune, au masque grave, entièrement vêtue de noir, le bras nu cerclé d'un large anneau d'or, vint s'agenouiller auprès du fou… Elle empoigna sa verge… et elle officia… Oh! chéri!… chéri!… Si tu avais vu!… Cela dura quatre heures… quatre heures, pense!… quatre heures de caresses effroyables et savantes, pendant lesquelles la main de la femme ne se ralentit pas une minute, pendant lesquelles son visage demeura froid et morne!… Le patient expira dans un jet de sang qui éclaboussa toute la face de la tourmenteuse… Jamais je n'ai rien vu de si atroce, et ce fut si atroce, mon chéri, qu'Annie et moi nous nous évanouîmes… Je pense toujours à cela!…
Avec un air de regret, elle ajouta:
—Cette femme avait, à l'un de ses doigts, un gros rubis qui, durant le supplice, allait et venait dans le soleil, comme une petite flamme rouge et dansante… Annie l'acheta… Je ne sais ce qu'il est devenu… Je voudrais bien l'avoir.
Clara se tut, l'esprit sans doute retourné aux impures et sanglantes images de cet abominable souvenir…
Quelques minutes après, il se fit dans les tentes et parmi la foule une rumeur. À travers mes paupières alourdies et qui, malgré moi, s'étaient presque fermées, à l'horreur de ce récit, je vis des robes et des robes, et des ombrelles, et des éventails, et des visages heureux, et des visages maudits danser, tourbillonner, se précipiter… C'était comme une poussée de fleurs immenses, comme un tournoiement d'oiseaux féeriques…
—Les portes, cher petit cœur… s'écria Clara… les portes qu'on ouvre!… Viens… viens vite!… Et ne sois plus triste, ah! je t'en supplie!… Pense à toutes les belles choses que tu vas voir et que je t'ai dites!…
Je me soulevai… Et, me saisissant le bras, elle m'entraîna, avec elle, je ne sais où…
La porte du bagne s'ouvrait sur un large couloir obscur. Du fond de ce couloir, mais de plus loin que le couloir, nous arrivaient assourdis, ouatés par la distance, des sons de cloche. Et les ayant entendus, Clara heureuse, battit des mains.
—Oh! cher amour!… La cloche!… La cloche!… Nous avons de la chance… Ne sois plus triste… ne sois plus malade, je t'en prie!…
On se pressait si furieusement, à l'entrée du bagne, que les agents de police avaient peine à mettre un peu d'ordre dans le tumulte. Caquetages, cris, étouffements, froissements d'étoffes, heurts d'ombrelles et d'éventails, ce fut dans cette mêlée que Clara se jeta résolument, plus exaltée d'avoir entendu cette cloche, dont je ne songeai pas à lui demander pourquoi elle sonnait ainsi et ce que signifiaient ses petits glas sourds, ses petits glas lointains, qui lui causaient tant de plaisir!…
—La cloche!… la cloche!… la cloche!… Viens!…
Mais nous n'avancions pas, malgré l'effort des boys, porteurs de paniers, qui, à grands coups de coude, tentaient de frayer un passage à leurs maîtresses. De longs portefaix, au masque grimaçant, affreusement maigres, la poitrine à nu et couturée sous leurs loques, tendaient en l'air, au-dessus des têtes, des corbeilles pleines de viande, où le soleil accélérait la décomposition et faisait éclore tout un fourmillement de vies larvaires. Spectres de crime et de famine, images de cauchemar et de tueries, démons ressuscités des plus lointaines, des plus terrifiantes légendes de la Chine, j'en voyais, près de moi, dont un rire déchiquetait en scie la bouche aux dents laquées de bétel et se prolongeait jusqu'à la pointe de la barbiche, en torsions sinistres. D'autres s'injuriaient et se tiraient par la natte, cruellement; d'autres, avec des glissements de fauves, s'insinuaient dans la forêt humaine, fouillaient les poches, coupaient les bourses, happaient les bijoux et ils disparaissaient, emportant leur butin.
—La cloche!… la cloche!… répétait Clara.
—Mais quelle cloche?…
—Tu verras… C'est une surprise!…
Et les odeurs soulevées par la foule—odeurs de cabinets de toilette et d'abattoir mêlées, puanteurs des charognes et parfums des chairs vivantes m'affadissaient le cœur, me glaçaient la moelle. C'était en moi la même impression d'engourdissement léthargique que tant de fois j'avais ressentie dans les forêts de l'Annam, le soir, alors que les miasmes quittent les terreaux profonds et embusquent la mort derrière chaque fleur, derrière chaque feuille, derrière chaque brin d'herbe. En même temps, pressé, bousculé de tous les côtés, et la respiration me manquant presque, j'allais enfin défaillir.
—Clara!… Clara!… appelai-je.
Elle me fit respirer des sels, dont la puissance cordiale me ranima un peu. Elle était, elle, libre, très joyeuse au milieu de cette foule dont elle humait les odeurs, dont elle subissait les plus répugnantes étreintes avec une sorte de volupté pâmée. Elle tendait son corps—tout son corps svelte et vibrant—aux brutalités, aux coups, aux déchirements. Sa peau, si blanche, se colorait de rose ardent; ses yeux avaient un éclat noyé de joie sexuelle; ses lèvres se gonflaient, tels de durs bourgeons prêts à fleurir… Elle me dit encore, avec une sorte de pitié railleuse:
—Ah! petite femme… petite femme… petite femme!… Vous ne serez jamais qu'une petite femme de rien du tout!…
Au sortir de l'éblouissante, de l'aveuglante lumière du soleil, le couloir où, enfin, nous parvînmes, me sembla, tout d'abord, plein de ténèbres. Puis, les ténèbres peu à peu s'effaçant, je pus me rendre compte du lieu où je me trouvais.
Le couloir était vaste, éclairé d'en haut par un vitrage qui ne laissait passer à travers l'opacité du verre qu'une lumière atténuée de velarium. Une sensation de fraîcheur humide, presque de froid m'enveloppa tout entier, comme d'une caresse de source. Les murs suintaient, ainsi que des parois de grottes souterraines. Sous mes pieds brûlés par les cailloux de la plaine, le sable, dont les dalles du couloir étaient semées, avait la douceur molle des dunes, près de la mer… J'aspirai l'air largement, à pleins poumons. Clara me dit:
—Tu vois comme on est gentil pour les forçats, ici… Du moins, ils sont au frais.
—Mais où sont-ils?… demandai-je… À droite et à gauche, je ne vois que des murs!
Clara sourit.
—Comme tu es curieux!… Te voilà maintenant plus impatient que moi!… Attends… attends un peu!…. Tout à l'heure, mon chéri… Tiens!…
Elle s'était arrêtée et me désignait un point vague du couloir, l'œil plus brillant, les narines battantes, l'oreille tendue aux bruits, comme une chevrette aux écoutes dans la forêt.
—Entends-tu?… Ce sont eux!… Entends-tu?…
Alors, par-delà les rumeurs de la foule qui envahissait le couloir, par-delà les voix bourdonnantes, je perçus des cris, des plaintes sourdes, des traînements de chaînes, des respirations haletantes comme des forges, d'étranges et prolongés rauquements de fauves. Cela semblait venir des profondeurs de la muraille, de dessous la terre… des abîmes mêmes de la mort… on ne savait d'où…
—Entends-tu?… reprit Clara. Ce sont eux… tu vas les voir tout de suite… avançons! Prends mon bras… Regarde bien… Ce sont eux!… Ce sont eux!…
Nous nous remîmes à marcher, suivis du boy attentif aux gestes de sa maîtresse. Et l'affreuse odeur de cadavre nous accompagnait aussi, ne nous lâchait plus, augmentée d'autres odeurs dont l'âcreté ammoniacale nous piquait les yeux et la gorge.
La cloche sonnait toujours, là-bas… là-bas… lente et douce, étouffée, pareille à la plainte d'un agonisant. Clara répéta pour la troisième fois:
—Oh! cette cloche!… Il meurt… il meurt, mon chéri… nous le verrons peut-être!
Tout à coup, je sentis ses doigts m'entrer nerveusement dans la peau.
—Mon chéri!… mon chéri!… À ta droite!… Quelle horreur!…
Vivement, je tournai la tête… L'infernal défilé commençait.
À droite, c'étaient, dans le mur, de vastes cellules, ou plutôt de vastes cages fermées par des barreaux et séparées l'une de l'autre par d'épaisses cloisons de pierre. Les dix premières étaient occupées, chacune, par dix condamnés; et, toutes les dix, elles répétaient le même spectacle. Le col serré dans un carcan si large qu'il était impossible de voir les corps, on eût dit d'effrayantes, de vivantes têtes de décapités posées sur des tables. Accroupis parmi leurs ordures, les mains et les pieds enchaînés, ils ne pouvaient s'étendre, ni se coucher, ni jamais se reposer. Le moindre mouvement, en déplaçant le carcan autour de leur gorge à vif et de leur nuque saignante, leur faisait pousser des hurlements de souffrance, auxquels se mêlaient d'atroces insultes pour nous et des supplications aux dieux, tour à tour.
J'étais muet d'épouvante.
Légère, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lança gracieusement à travers les barreaux dans la cage. Les dix têtes, simultanément, oscillèrent sur les carcans balancés; simultanément les vingt prunelles, exorbitées, jetèrent sur la viande des regards rouges, des regards de terreur et de faim… Puis, un même cri de douleur sortit des dix bouches tordues… Et conscients de leur impuissance, les condamnés ne bougèrent plus. Ils restèrent la tête légèrement inclinée et comme prête à rouler sur la déclivité du carcan, les traits de leur face décharnée et blême convulsés dans une grimace rigide, dans une sorte d'immobile ricanement.
—Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara… Ils ne peuvent pas atteindre la viande… Dame!… avec ces machines-là, ça se comprend… Au fond, ça n'est pas très neuf… C'est le supplice de Tantale, décuplé par l'horreur de l'imagination chinoise… Hein?… crois-tu, tout de même, qu'il y a des gens malheureux?…
Elle lança encore, à travers les barreaux, un menu morceau de charogne qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un léger mouvement d'oscillation… De sourds grognements répondirent à ce geste: une haine plus féroce et plus désespérée s'alluma, en même temps, dans les vingt prunelles… Instinctivement, Clara recula:
—Tu vois… poursuivit-elle sur un ton moins assuré… ça les amuse que je leur donne de la viande… ça leur fait passer un petit moment à ces pauvres diables… ça leur procure un peu d'illusion… Avançons… avançons!
Nous passâmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrêtées poussaient des cris ou riaient aux éclats, ou bien se livraient à des mimiques passionnées. Je vis une Russe, très blonde, au regard blanc et froid, tendre aux suppliciés, du bout de son ombrelle, un ignoble débris verdâtre qu'elle avançait et retirait tour à tour. Et rétractant leurs lèvres, découvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les péripéties de ce jeu cruel, d'un air attentif et réjoui.
—Quelles grues! fit Clara, sérieusement indignée… Vraiment, il y a des femmes qui ne respectent rien. C'est honteux!…
Je demandai:
—Quels crimes ces êtres ont-ils donc commis, pour de telles tortures?
Elle répondit, distraitement:
—Je ne sais pas, moi… Aucun, peut-être, ou peu de chose, sans doute… De menus vols chez des marchands, je suppose… D'ailleurs, ce ne sont que des gens du peuple… des rôdeurs du port… des vagabonds… des pauvres!… Ils ne m'intéressent pas beaucoup… Mais il y en a d'autres… Tu vas voir mon poète, tout à l'heure… Oui, j'ai un préféré ici… et justement il est poète!… Comme c'est drôle, pas?… Ah! mais, c'est un grand poète, tu sais!… Il a fait une satire admirable contre un prince qui avait volé le trésor… Et il déteste les Anglais… Il y a deux ans, un soir, on l'avait amené chez moi… Il chantait des choses délicieuses… Mais c'est dans la satire surtout qu'il était merveilleux… Tu vas le voir. C'est le plus beau… À moins qu'il ne soit mort déjà!… Dame! avec ce régime, il n'y aurait rien d'étonnant… Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne me reconnaît plus… Je lui parle… je lui chante ses poèmes… Et il ne les reconnaît pas non plus… C'est horrible, vraiment, pas?… Bah! c'est drôle aussi, après tout…
Elle essayait d'être gaie… Mais sa gaieté sonnait faux… son visage était grave… Ses narines battaient plus vite… Elle s'appuyait à mon bras, plus lourdement, et je sentais courir des frissons tout le long de son corps…
Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient des bois peints et sculptés qui représentaient, avec cet effroyable réalisme particulier à l'art de l'Extrême-Orient, tous les genres de torture en usage dans la Chine: scènes de décollation, de strangulation, d'écorchement et de dépècement des chairs…, imaginations démoniaques et mathématiques, qui poussent, jusqu'à un raffinement inconnu de nos cruautés occidentales, pourtant si inventives, la science du supplice. Musée de l'épouvante et du désespoir, où rien n'avait été oublié de la férocité humaine et qui, sans cesse, à toutes les minutes du jour, rappelait par des images précises, aux forçats, la mort savante à laquelle les destinaient leurs bourreaux.
—Ne regarde pas ça!… me dit Clara avec une moue de mépris. Ça n'est que des bois peints, mon amour… Regarde par ici, où c'est vrai… Tiens!… Justement, le voilà, mon poète!…
Et, brusquement, elle s'arrêta devant la cage.
Pâle, décharnée, sabrée de rictus squelettaires, les pommettes crevant la peau mangée de gangrène, la mâchoire à nu sous le retroussis tumescent des lèvres, une face était collée contre les barreaux, où deux mains longues, osseuses, et pareilles à des pattes sèches d'oiseau, s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanité avait pour jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues des griffes galeuses, me firent peur… Je me rejetai en arrière d'un mouvement instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle empesté de cette bouche, pour éviter la blessure de ces griffes… Mais Clara me ramena, vivement, devant la cage. Au fond de la cage, dans une ombre de terreur, cinq êtres vivants, qui avaient été autrefois des hommes, marchaient, marchaient, tournaient, tournaient, le torse nu, le crâne noir de meurtrissures sanguinolentes. Haletant, aboyant, hurlant, ils tentaient vainement d'ébranler, par de rudes poussées, la pierre solide de la cloison… Puis, ils recommençaient à marcher et à tourner, avec des souplesses de fauves et des obscénités de singes… Un large volet transversal cachait le bas de leurs corps et, du plancher invisible de la cellule, montait une odeur suffocante et mortelle.
—Bonjour, poète!… dit Clara, s'adressant à la Face… Je suis gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre cher homme!… Me reconnais-tu aujourd'hui?… Non?… Pourquoi ne me reconnais-tu pas?… Je suis belle, pourtant, et je t'ai aimé tout un soir!…
La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de viande que portait le boy… Et de sa gorge sortait un bruit rauque d'animal.
—Tu as faim?… poursuivit Clara… Je te donnerai à manger… Pour toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du marché… Mais auparavant, veux-tu que je récite ton poème:Les trois amies?… Veux-tu?… Cela te fera plaisir de l'entendre.
Et elle récita.