J'ai trois amies.La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou.Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie.Son œil ressemble au lotus.Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat.Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents.Sa voix a la douceur du miel des montagnes.Ses hanches sont minces et flexibles.Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier.Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté.Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!…J'ai trois amies.
J'ai trois amies.La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou.Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie.Son œil ressemble au lotus.Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat.Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents.Sa voix a la douceur du miel des montagnes.Ses hanches sont minces et flexibles.Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier.Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté.Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!…J'ai trois amies.
J'ai trois amies.
La première a l'esprit mobile comme une feuille de bambou.
Son humeur légère et folâtre est pareille à la fleur plumeuse de l'eulalie.
Son œil ressemble au lotus.
Et sa gorge est aussi ferme que le cédrat.
Ses cheveux, tressés en une seule natte, retombent sur ses épaules d'or, ainsi que de noirs serpents.
Sa voix a la douceur du miel des montagnes.
Ses hanches sont minces et flexibles.
Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier.
Sa démarche est celle du jeune éléphant en gaîté.
Elle aime le plaisir, sait le faire naître, et le varier!…
J'ai trois amies.
Clara s'interrompit:
—Tu ne te souviens pas? demanda-t-elle… Est-ce donc que tu n'aimes plus ma voix?
La Face n'avait pas bougé… Elle semblait ne pas entendre. Ses regards dévoraient toujours l'horrible corbeille, et sa langue claquait dans la bouche, mouillée de salive.
—Allons, fit Clara… Écoute encore!… Et tu mangeras, puisque tu as si faim!
Et elle reprit d'une voix lente et rythmée:
J'ai trois amies.La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie.Son regard troublerait le Dieu d'amourEt ferait rougir les bergeronnettes.Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or,Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries,Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur.Ses vêtements sont des jardins d'étéEt des temples, un jour de fête.Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums.J'ai trois amies.
J'ai trois amies.La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie.Son regard troublerait le Dieu d'amourEt ferait rougir les bergeronnettes.Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or,Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries,Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur.Ses vêtements sont des jardins d'étéEt des temples, un jour de fête.Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums.J'ai trois amies.
J'ai trois amies.
La seconde a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues guirlandes de soie.
Son regard troublerait le Dieu d'amour
Et ferait rougir les bergeronnettes.
Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or,
Ses pendants d'oreilles sont chargés de pierreries,
Comme est ornée de givre, par un matin de gelée et de soleil, une fleur.
Ses vêtements sont des jardins d'été
Et des temples, un jour de fête.
Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums.
J'ai trois amies.
—Ouah! ouah! aboya la Face, tandis que, dans la cage, marchant, marchant, tournant, tournant, les cinq autres condamnés répétaient le sinistre aboiement.
Clara continua:
J'ai trois amies.Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête.Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.Sa face qui exprime la passion est difforme.Son corps est pareil à celui d'un porc.On la dirait toujours en colère.Toujours elle gronde et grogne.Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.Elle est malpropre en toute sa personne.Elle mange de tout et boit à l'excès.Ses yeux ternes sont toujours chassieux.Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.Et c'est celle-là que j'aime.Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture.La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie.En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses!J'ai trois amies…
J'ai trois amies.Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête.Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.Sa face qui exprime la passion est difforme.Son corps est pareil à celui d'un porc.On la dirait toujours en colère.Toujours elle gronde et grogne.Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.Elle est malpropre en toute sa personne.Elle mange de tout et boit à l'excès.Ses yeux ternes sont toujours chassieux.Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.Et c'est celle-là que j'aime.Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture.La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie.En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses!J'ai trois amies…
J'ai trois amies.
Les cheveux de la troisième sont nattés et roulés sur sa tête.
Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.
Sa face qui exprime la passion est difforme.
Son corps est pareil à celui d'un porc.
On la dirait toujours en colère.
Toujours elle gronde et grogne.
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
Elle est malpropre en toute sa personne.
Elle mange de tout et boit à l'excès.
Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.
Et c'est celle-là que j'aime.
Et celle-là je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: c'est la pourriture.
La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de la vie.
En qui s'élabore l'éternel renouvellement des métamorphoses!
J'ai trois amies…
Le poème était terminé. Clara se tut.
Les yeux avidement fixés sur la corbeille, la Face n'avait pas cessé d'aboyer durant la récitation de la dernière strophe.
Alors, s'adressant à moi, tristement, Clara dit:
—Tu vois… Il ne se souvient plus de rien!… Il a perdu la mémoire de ses vers, comme de mon visage… Et cette bouche que j'ai baisée ne connaît plus la parole des hommes!… Est-ce inouï, vraiment!
Elle choisit parmi la viande du panier le meilleur, le plus gros morceau et, le buste joliment cambré, elle le tendit, du bout de sa fourche, à la Face décharnée dont les yeux luirent comme deux petites braises.
—Mange, pauvre poète! dit-elle. Mange, va!
Avec des mouvements de bête affamée, le poète saisit dans ses griffes l'horrible morceau puant et le porta à sa mâchoire où je le vis, un instant, qui pendait, pareil à une ordure de la rue, entre les crocs d'un chien… Mais aussitôt, dans la cage ébranlée, il y eut des rugissements, des bondissements. Ce ne furent plus que des torses nus, mêlés, soudés l'un à l'autre, étreints par de longs bras maigres, déchirés par des mâchoires; et des griffes… et des faces tordues s'arrachant la viande!… Et je ne vis plus rien… Et j'entendis les bruits de luttes, au fond de la cage, des poitrines haletantes et sifflantes, des souffles rauques, des chutes de corps, des piétinements de chair, des craquements d'os, des chocs mous de tuerie… des râles!… De temps en temps, au-dessus du volet, une face apparaissait, la proie aux dents, et disparaissait… Des abois encore… des râles toujours… et presque le silence… puis rien!…
Clara s'était collée contre moi, toute frémissante.
—Ah! mon chéri!… mon chéri!…
Je lui criai:
—Jette-leur donc toute la viande… Tu vois bien qu'ils se tuent!
Elle m'étreignait, m'enlaçait.
—Embrasse-moi. Caresse-moi… C'est horrible!… c'est trop horrible!…
Et, se haussant jusqu'à mes lèvres, elle me dit, dans un baiser féroce:
—On n'entend plus rien… Ils sont morts!… Crois-tu donc qu'ils soient tous morts?…
Quand nous relevâmes les yeux vers la cage, une Face pâle, décharnée et toute sanglante était collée derrière les barreaux et nous regardait fixement, presque orgueilleusement… Un lambeau de viande coulait de ses lèvres, parmi des filaments de bave pourprée. Sa poitrine haletait.
Clara applaudit, et sa voix tremblait encore.
—C'est lui!… C'est mon poète!… C'est le plus fort!…
Elle lui jeta toute la viande du panier, et, la gorge serrée:
—J'étouffe un peu, dit-elle… Et toi aussi, tu es tout pâle, mon amour… Allons respirer un peu d'air au Jardin des supplices…
De légères gouttes de sueur perlaient à son front. Elle les essuya, et, se tournant vers le poète, elle dit, en accompagnant ses paroles d'un menu geste de sa main dégantée:
—Je suis contente que tu aies été le plus fort, aujourd'hui!… Mange!… mange!… Je reviendrai te voir… Adieu.
Elle congédia le boy, devenu inutile. Nous suivîmes le milieu du couloir d'un pas pressé, malgré l'encombrement de la foule, évitant de regarder à droite et à gauche.
La cloche sonnait toujours… Mais ses vibrations diminuaient, diminuaient jusqu'à n'être plus qu'un souffle de brise, une toute petite plainte d'enfant, étouffée, derrière un rideau.
—Pourquoi cette cloche?… D'où vient cette cloche?… questionnai-je.
—Comment?… Tu ne sais pas?… Mais c'est la cloche du Jardin des supplices!… Figure-toi… On ligote un patient… et on le dépose sous la cloche… Et l'on sonne à toute volée, jusqu'à ce que les vibrations l'aient tué!… Et quand vient la mort, on sonne doucement, doucement, pour qu'elle ne vienne pas trop vite, comme là-bas!… Entends-tu?…
J'allais parler, mais Clara me ferma la bouche, avec son éventail déployé:
—Non… tais-toi!… ne dis rien!… Et écoute, mon amour!… Et pense à l'effroyable mort que ce doit être, ces vibrations sous la cloche… Et viens avec moi… Et ne dis plus rien, ne dis plus rien…
Quand nous sortîmes du couloir, la cloche n'était plus qu'un chant d'insecte… un bruissement d'ailes, à peine perceptible, dans le lointain.
Le Jardin des supplices occupe au centre de la Prison un immense espace en quadrilatère, fermé par des murs dont on ne voit plus la pierre, que couvre un épais revêtement d'arbustes sarmenteux et de plantes grimpantes. Il fut créé vers le milieu du siècle dernier par Li-Pé-Hang, surintendant des jardins impériaux, le plus savant botaniste qu'ait eu la Chine. On peut consulter, dans les collections du Musée Guimet, maints ouvrages qui consacrent sa gloire et de très curieuses estampes où sont relatés ses plus illustres travaux. Les admirables jardins de Kiew—les seuls qui nous contentent en Europe—lui doivent beaucoup, au point de vue technique, et aussi au point de vue de l'ornementation florale et de l'architecture paysagiste. Mais ils sont loin encore de la beauté pure des modèles chinois. Selon les dires de Clara, il leur manque cette attraction de haut goût qu'on y ait mêlé les supplices à l'horticulture, le sang aux fleurs.
Le sol, de sable et de cailloux, comme toute cette plaine stérile, fut défoncé profondément et refait avec de la terre vierge, apportée, à grands frais, de l'autre rive du fleuve. On conte que plus de trente mille coolies périrent de la fièvre dans les terrassements gigantesques qui durèrent vingt-deux années. Il s'en faut que ces hécatombes aient été inutiles. Mélangés au sol, comme un fumier—car on les enfouissait sur place—, les morts l'engraissèrent de leurs décompositions lentes, et pourtant, nulle part, même au cœur des plus fantastiques forêts tropicales, il n'existait une terre plus riche en humus naturel. Son extraordinaire force de végétation, loin qu'elle se soit épuisée à la longue, s'active encore aujourd'hui des ordures des prisonniers, du sang des suppliciés, de tous les débris organiques que dépose la foule chaque semaine et qui, précieusement recueillis, habilement travaillés avec les cadavres quotidiens dans des pourrissoirs spéciaux, forment un puissantcompostdont les plantes sont voraces et qui les rend plus vigoureuses et plus belles. Des dérivations de la rivière, ingénieusement distribuées à travers le jardin, y entretiennent, selon le besoin des cultures, une fraîcheur humide, permanente, en même temps qu'elles servent à remplir des bassins et des canaux, dont l'eau se renouvelle sans cesse, et où l'on conserve des formes zoologiques presque disparues, entre autres le fameux poisson à six bosses, chanté par Yu-Sin et par notre compatriote, le poète Robert de Montesquiou.
Les Chinois sont des jardiniers incomparables, bien supérieurs à nos grossiers horticulteurs qui ne pensent qu'à détruire la beauté des plantes par d'irrespectueuses pratiques et de criminelles hybridations. Ceux-là sont de véritables malfaiteurs et je ne puis concevoir qu'on n'ait pas encore, au nom de la vie universelle, édicté des lois pénales très sévères contre eux. Il me serait même agréable qu'on les guillotinât sans pitié, de préférence à ces pâles assassins dont le «selectionnisme» social est plutôt louable et généreux, puisque, la plupart du temps, il ne vise que des vieilles femmes très laides, et de très ignobles bourgeois, lesquels sont un outrage perpétuel à la vie. Outre qu'ils ont poussé l'infamie jusqu'à déformer la grâce émouvante et si jolie des fleurs simples, nos jardiniers ont osé cette plaisanterie dégradante de donner à la fragilité des roses, au rayonnement stellaire des clématites, à la gloire firmamentale des delphiniums, au mystère héraldique des iris, à la pudeur des violettes, des noms de vieux généraux et de politiciens déshonorés. Il n'est point rare de rencontrer dans nos parterres un iris, par exemple, baptisé:Le général Archinard!… Il est des narcisses—des narcisses!—qui se dénomment grotesquement:Le Triomphe du Président Félix Faure; des roses trémières qui, sans protester, acceptent l'appellation ridicule de:Deuil de Monsieur Thiers; des violettes, de timides, frileuses et exquises violettes à qui les noms du général Skobeleff et de l'amiral Avellan n'ont pas semblé d'injurieux sobriquets!… Les fleurs, toute beauté, toute lumière et toute joie… toute caresse aussi, évoquant les moustaches grognonnes et les lourdes basanes d'un soldat, ou bien le toupet parlementaire d'un ministre!… Les fleurs affichant des opinions politiques, servant à diffuser les propagandes électorales!… À quelles aberrations, à quelles déchéances intellectuelles peuvent bien correspondre de pareils blasphèmes, et de tels attentats à la divinité des choses? S'il était possible qu'un être assez dénué d'âme éprouvât de la haine pour les fleurs, les jardiniers européens et, en particulier, les jardiniers français, eussent justifié ce paradoxe, inconcevablement sacrilège!…
Parfaits artistes et poètes ingénus, les Chinois ont pieusement conservé l'amour et le culte dévot des fleurs: l'une des très rares, des plus lointaines traditions qui aient survécu à leur décadence. Et, comme il faut bien distinguer les fleurs l'une de l'autre, ils leur ont attribué des analogies gracieuses, des images de rêve, des noms de pureté ou de volupté qui perpétuent et harmonisent dans notre esprit les sensations de charme doux ou de violente ivresse qu'elles nous apportent… C'est ainsi que telles pivoines, leurs fleurs préférées, les Chinois les saluent, selon leur forme et leur couleur, de ces noms délicieux, qui sont, chacun, tout un poème et tout un roman:La jeune fille qui offre ses seins, ou:L'eau qui dort sous la lune, ou:Le Soleil dans la forêt, ou:Le premier désir de la Vierge couchée, ouMa robe n'est plus toute blanche parce qu'en la déchirant le Fils du Ciel y a laissé un peu de sang rose; ou bien encore, celle-ci:J'ai joui de mon ami dans le jardin.
Et Clara, qui me contait ces choses gentilles, s'écriait, indignée, en frappant le sol de ses petits pieds, chaussés de peau jaune:
—Et on les traite de magots, de sauvages, ces divins poètes qui appellent leurs fleurs:J'ai joui de mon ami dans le jardin!…
Les Chinois ont raison d'être fiers du Jardin des Supplices, le plus complètement beau, peut-être, de toute la Chine, où, pourtant, il en est de merveilleux. Là, sont réunies les essences les plus rares de leur flore, les plus délicates, comme les plus robustes, celles qui viennent des névés de la montagne, celles qui croissent dans l'ardente fournaise des plaines, celles aussi, mystérieuses et farouches, qui se dissimulent au plus impénétrable des forêts et auxquelles les superstitions populaires prêtent des âmes de génies malfaisants. Depuis le palétuvier jusqu'à l'azalée saxatile, la violette cornue et biflore jusqu'au népenthès distillatoire, l'hibiscus volubile jusqu'à l'hélianthe stolonifère, depuis l'androsace, invisible dans sa fissure de roc, jusqu'aux lianes les plus follement enlaçantes, chaque espèce est représentée par des spécimens nombreux qui, gorgés de nourritures organiques et traités selon les rites par de savants jardiniers, prennent des développements anormaux, des colorations dont nous avons peine, sous nos climats moroses et dans nos jardins sans génie, à imaginer la prodigieuse intensité.
Un vaste bassin que traverse l'arc d'un pont de bois, peint en vert vif, marque le milieu du jardin au creux d'un vallonnement où aboutissent quantité d'allées sinueuses et de sentes fleuries d'un dessin souple et d'une harmonieuse ondulation. Des nymphéas, des nélumbiums animent l'eau de leurs feuilles processionnelles et de leurs corolles errantes jaunes, mauves, blanches, roses, pourprées; des touffes d'iris dressent leurs hampes fines, au haut desquelles semblent percher d'étranges oiseaux symboliques, des butomes panachés, des cypérus, pareils à des chevelures, des luzules géantes, mêlent leurs feuillages disparates aux inflorescences phalliformes et vulvoïdes des plus stupéfiantes aroïdées. Par une combinaison géniale, sur les bords du bassin, entre les scolopendres godronnés, les trolles et les inules, des glycines artistement taillées s'élèvent et se penchent, en voûte, au-dessus de l'eau qui reflète le bleu de leurs grappes retombantes et balancées. Et des grues, en manteau gris perle, aux aigrettes soyeuses, aux caroncules écarlates, des hérons blancs, des cigognes blanches à nuque bleue de la Mandchourie, promènent parmi l'herbe haute leur grâce indolente et leur majesté sacerdotale.
Ici et là, sur des éminences de terre et de rocs rouges tapissés de fougères naines, d'androsaces, de saxifrages et d'arbustes rampants, de sveltes et gracieux kiosques lancent, au-dessus des bambous et des cedrèles, le cône pointu de leurs toits ramagés d'or et les délicates nervures de leurs charpentes dont les extrémités s'incurvent et se retroussent dans un mouvement hardi. Le long des pentes, les espèces pullulent; épimèdes issant d'entre les pierres, avec leurs fleurs graciles, remuantes et voletantes comme des insectes; hémérocalles orangés offrant aux sphinx leur calice d'un jour, œnothères blancs, leur coupe d'une heure; opuntias charnus, éomecons, morées, et des nappes, des coulées, des ruissellements de primevères, ces primevères de la Chine, si abondamment polymorphes et dont nous n'avons, dans nos serres, que des images appauvries; et tant de formes charmantes et bizarres, et tant de couleurs fondues!… Et tout autour des kiosques, entre des fuites de pelouses, dans des perspectives frissonnantes, c'est comme une pluie rose, mauve, blanche, un fourmillement nuancé, une palpitation nacrée, carnée, lactée, et si tendre et si changeante qu'il est impossible d'en rendre avec des mots la douceur infinie, la poésie inexprimablement édénique.
Comment avions-nous été transportés là?… Je n'en savais rien… Sous la poussée de Clara, une porte, soudain, s'était ouverte dans le mur du sombre couloir. Et, soudain, comme sous la baguette d'une fée, ç'avait été en moi une irruption de clarté céleste et devant moi des horizons, des horizons!
Je regardais, ébloui; ébloui de la lumière plus douce, du ciel plus clément, ébloui même des grandes ombres bleues que les arbres, mollement, allongeaient sur l'herbe, ainsi que de paresseux tapis; ébloui de la féerie mouvante des fleurs, des planches de pivoines que de légers abris de roseaux préservaient de l'ardeur mortelle du soleil… Non loin de nous, sur l'une de ces pelouses, un appareil d'arrosage pulvérisait de l'eau dans laquelle se jouaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, à travers laquelle les gazons et les fleurs prenaient des translucidités de pierres précieuses.
Je regardais avidement, sans jamais me lasser. Et je ne voyais alors aucun de ces détails que je recomposai plus tard; je ne voyais qu'un ensemble de mystères et de beautés dont je ne cherchais pas à m'expliquer la brusque et consolante apparition. Je ne me demandais même pas, non plus, si c'était de la réalité qui m'entourait ou bien du rêve… Je ne me demandais rien… je ne pensais à rien… je ne disais rien… Clara parlait, parlait… Sans doute, elle me racontait encore des histoires et des histoires… Je ne l'écoutais pas, et je ne la sentais pas, non plus, près de moi. En ce moment, sa présence, près de moi, m'était si lointaine! Si lointaine aussi sa voix…, et tellement inconnue!…
Enfin, peu à peu, je repris possession de moi-même, de mes souvenirs, de la réalité des choses, et je compris pourquoi et comment j'étais là…
Au sortir de l'enfer, encore tout blême de la terreur de ces faces de damnés, les narines encore toutes remplies de cette odeur de pourriture et de mort, les oreilles vibrant encore aux hurlements de la torture, le spectacle de ce jardin me fut une détente subite: après avoir été comme une exaltation inconsciente, comme une irréelle ascension de tout mon être vers les éblouissements d'un pays de rêve… Avec délices, j'aspirai, à pleines gorgées, l'air nouveau que tant de fins et mols aromes imprégnaient… C'était l'indicible joie du réveil, après l'oppressant cauchemar… Je savourai cette ineffable impression de délivrance de quelqu'un, enterré vivant dans un épouvantable ossuaire, et qui vient d'en soulever la pierre et de renaître, au soleil, avec sa chair intacte, ses organes libres, son âme toute neuve…
Un banc, fait de troncs de bambous, se trouvait là, près de moi, à l'ombre d'un immense frêne dont les feuilles pourpres, étincelant dans la lumière, donnaient l'illusion d'un dôme de rubis… Je m'y assis, ou plutôt, je m'y laissai tomber, car la joie de toute cette vie splendide me faisait presque défaillir, maintenant, d'une volupté ignorée.
Et je vis, à ma gauche, gardien de pierre de ce jardin, un Buddha, accroupi sur une roche, qui montrait sa face tranquille, sa face de Bonté souveraine, toute baignée d'azur et de soleil. Des jonchées de fleurs, des corbeilles de fruits couvraient le socle du monument d'offrandes propitiatoires et parfumées. Une jeune fille, en robe jaune, se haussait jusqu'au front de l'exorable dieu, qu'elle couronnait pieusement de lotus et de cypripèdes… Des hirondelles voletaient autour, en poussant de petits cris joyeux… Alors, je songeai—avec quel religieux enthousiasme, avec quelle adoration mystique!—à la vie sublime de celui qui, bien avant notre Christ, avait prêché aux hommes la pureté, le renoncement et l'amour…
Mais, penchée sur moi comme le péché, Clara, la bouche rouge et pareille à la fleur de cydoine, Clara, les yeux verts, du vert grisâtre qu'ont les jeunes fruits de l'amandier, ne tarda pas à me ramener à la réalité, et elle me dit, en me désignant dans un grand geste le jardin:
—Vois, mon amour, comme les Chinois sont de merveilleux artistes et comme ils savent rendre la nature complice de leurs raffinements de cruauté!… En notre affreuse Europe qui, depuis si longtemps, ignore ce que c'est que la beauté, on supplicie secrètement au fond des geôles, ou sur les places publiques, parmi d'ignobles foules avinées… Ici, c'est parmi les fleurs, parmi l'enchantement prodigieux et le prodigieux silence de toutes les fleurs, que se dressent les instruments de torture et de mort, les pals, les gibets et les croix… Tu vas les voir, tout à l'heure, si intimement mêlés aux splendeurs de cette orgie florale, aux harmonies de cette nature unique et magique, qu'ils semblent, en quelque sorte, faire corps avec elle, être les fleurs miraculeuses de ce sol et de cette lumière…
Et, comme je n'avais pu réprimer un geste d'impatience:
—Bête! fit Clara… petite bête qui ne comprend rien!…
Le front barré d'une ombre dure, elle continua:
—Voyons!… Étant triste, ou malade, as-tu, quelquefois, passé dans une fête?… Alors tu as senti combien ta tristesse s'irritait, s'exaspérait, comme d'une offense, à la joie des visages, à la beauté des choses… C'est une impression intolérable… Pense à ce que cela doit être pour le patient qui va mourir dans les supplices… Songe combien la torture se multiplie dans sa chair et dans son âme de tout le resplendissement qui l'environne… et combien l'agonie s'y fait plus atroce, plus désespérément atroce, cher petit cœur!…
—Je songeais à l'amour, répliquai-je sur un ton de reproche… Et voilà que vous me parlez encore, que vous me parlez toujours de supplices!…
—Sans doute!… puisque c'est la même chose…
Elle était restée près de moi, debout, ses mains sur mon épaule. Et l'ombre rouge du frêne l'enveloppait comme d'une lueur de feu… Elle s'assit sur le banc, et elle poursuivit:
—Et puisqu'il y a des supplices partout où il y a des hommes… Je n'y peux rien, mon bébé, et je tâche de m'en accommoder et de m'en réjouir, car le sang est un précieux adjuvant de la volupté… C'est le vin de l'amour…
Elle traça, dans le sable, du bout de son ombrelle, quelques figures, naïvement indécentes, et elle dit:
—Je suis sûre que tu crois les Chinois plus féroces que nous?… Mais non… mais non!… Nous, les Anglais?… Ah! parlons-en!… Et vous, les Français?… Dans votre Algérie, aux confins du désert, j'ai vu ceci… Un jour, des soldats capturèrent des Arabes… de pauvres Arabes qui n'avaient pas commis d'autre crime que de fuir les brutalités de leurs conquérants… Le colonel ordonna qu'ils fussent mis à mort sur-le-champ, sans enquête, ni procès… Et voici ce qui arriva… Ils étaient trente… on creusa trente trous dans le sable, et on les y enterra jusqu'au col, nus, la tête rase, au soleil de midi… Afin qu'ils ne mourussent pas trop vite… on les arrosait, de temps en temps, comme des choux… Au bout d'une demi-heure, les paupières s'étaient gonflées… les yeux sortaient de l'orbite… les langues tuméfiées emplissaient les bouches, affreusement ouvertes… et la peau craquait, se rissolait sur les crânes… C'était sans grâce, je t'assure, et même sans terreur, ces trente têtes mortes, hors du sol, et semblables à d'informes cailloux!… Et nous?… C'est pire encore!… Ah! je me rappelle l'étrange sensation que j'éprouvai quand, à Kandy, l'ancienne et morne capitale de Ceylan, je gravis les marches du temple où les Anglais égorgèrent, stupidement, sans supplices, les petits princes Modéliars que les légendes nous montrent si charmants, pareils à ces icones chinoises, d'un art si merveilleux, d'une grâce si hiératiquement calme et pure, avec leur nimbe d'or et leurs longues mains jointes… Je sentis qu'il s'était accompli là… sur ces marches sacrées, non encore lavées de ce sang par quatre-vingts ans de possession violente, quelque chose de plus horrible qu'un massacre humain; la destruction d'une précieuse, émouvante, innocente beauté… Dans cette Inde agonisante et toujours mystérieuse, à chaque pas que l'on fait sur le sol ancestral, les traces de cette double barbarie européenne demeurent… Les boulevards de Calcutta, les fraîches villas himalayennes de Dardjilling, les tribades de Bénarès, les fastueux hôtels des traitants de Bombay n'ont pu effacer l'impression de deuil et de mort que laissent partout l'atrocité du massacre sans art, et le vandalisme et la destruction bête… Ils l'accentuent, au contraire… En n'importe quels endroits où elle parut, la civilisation montre cette face gémellée de sang stérile et de ruines à jamais mortes… Elle peut dire comme Attila: «L'herbe ne croît plus où mon cheval a passé.»… Regarde ici, devant toi, autour de toi… Il n'est pas un grain de sable qui n'ait été baigné de sang… et ce grain de sable lui-même, qu'est-il sinon de la poussière de mort?… Mais comme ce sang est généreux et féconde cette poussière!… Regarde… l'herbe est grasse… les fleurs pullulent… et l'amour est partout!…
Le visage de Clara s'était ennobli… Une mélancolie très douce atténuait la barre d'ombre de son front, voilait les flammes vertes de ses yeux… Elle reprit:
—Ah! que la petite ville morte de Kandy me sembla triste et poignante ce jour-là!… Dans la chaleur torride, un lourd silence planait, avec les vautours, sur elle… Quelques Hindous sortaient du temple où ils avaient porté des fleurs au Buddha… La douceur profonde de leurs regards, la noblesse de leur front, la faiblesse souffrante de leur corps, consumé par la fièvre, la lenteur biblique de leur démarche, tout cela m'émut jusques au fond des entrailles… Ils semblaient en exil, sur la terre natale, près de leur Dieu si doux, enchaîné et gardé par les cipayes… Et, dans leurs prunelles noires, il n'y avait plus rien de terrestre… plus rien qu'un rêve de libération corporelle, l'attente des nirvanas pleins de lumière… Je ne sais quel respect humain me retint de m'agenouiller devant ces douloureux, ces vénérables pères de ma race, de ma race parricide… Je me contentai de les saluer humblement… Mais ils passèrent sans me voir… sans voir mon salut… sans voir les larmes de mes yeux… et l'émotion filiale qui me gonflait le cœur… Et quand ils eurent passé, je sentis que je haïssais l'Europe, d'une haine qui ne s'éteindrait jamais…
S'interrompant, tout d'un coup, elle me demanda:
—Mais je t'ennuie, dis? Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela… Ça n'a aucun rapport… Je suis folle!…
—Non… non… chère Clara, répondis-je en lui baisant les mains… Je vous aime, au contraire, de me parler ainsi… Parlez-moi toujours ainsi!…
Elle continua:
—Après avoir visité le temple, pauvre et nu, qu'un gong décore à l'entrée, seul vestige des richesses anciennes, après avoir respiré l'odeur des fleurs dont l'image du Buddha était toute jonchée, je remontai mélancoliquement vers la ville… Elle était déserte… Évocation grotesque et sinistre du progrès occidental, un pasteur—seul être humain—y rôdait, rasant les murs, une fleur de lotus au bec… Sous cet aveuglant soleil, il avait conservé, comme dans les brumes métropolitaines, son caricatural uniforme de clergyman, feutre noir et mou, longue redingote noire à col droit et crasseux, pantalon noir, retombant, en vrilles crapuleuses, sur de massives chaussures de roulier… Ce costume revêche de prédicant s'accompagnait d'une ombrelle blanche, sorte de punka portatif et dérisoire, unique concession faite par le cuistre aux mœurs locales et au soleil de l'Inde que les Anglais n'ont pu, jusqu'ici, transformer en brouillard de suie. Et je songeai, non sans irritation, qu'on ne peut faire un pas, de l'équateur au pôle, sans se heurter à cette face louche, à ces yeux rapaces, à ces mains crochues, à cette bouche immonde qui, sur les divinités charmantes et les mythes adorables des religions-enfants, va soufflant, avec l'odeur du gin cuvé, l'effroi des versets de la Bible.
Elle s'anima. Ses yeux exprimaient une haine généreuse que je ne leur connaissais pas. Oubliant ce lieu où nous étions, ses enthousiasmes criminels de tout à l'heure et ses exaltations sanglantes, elle dit:
—Partout où il y a du sang versé à légitimer, des pirateries à consacrer, des violations à bénir, de hideux commerces à protéger, on est sûr de le voir, ce Tartuffe britannique, poursuivre, sous prétexte de prosélytisme religieux ou d'étude scientifique, l'œuvre de la conquête abominable. Son ombre astucieuse et féroce se profile sur la désolation des peuples vaincus, accolée à celle du soldat égorgeur et du Shylock rançonnier. Dans les forêts vierges, où l'Européen est plus justement redouté que le tigre, au seuil de l'humble paillote dévastée, entre les cases incendiées, il apparaît, après le massacre, comme, les soirs de bataille, l'écumeur d'armée qui vient détrousser les morts. Digne pendant, d'ailleurs, de son concurrent, le missionnaire catholique qui, lui aussi, apporte la civilisation au bout des torches, à la pointe des sabres et des baïonnettes… Hélas!… la Chine est envahie, rongée par ces deux fléaux… Dans quelques années, il ne restera plus rien de ce pays merveilleux, où j'aime tant à vivre!…
Tout à coup, elle se leva, et poussant un cri:
—Et la cloche, mon amour!… On n'entend plus la cloche… Ah! mon Dieu… il sera mort!… Pendant que nous étions là, à causer, on l'aura, sans doute, conduit au charnier… Et nous ne le verrons pas!… C'est de ta faute, aussi…
Elle m'obligea à me lever du banc…
—Vite!… vite! chéri!…
—Rien ne nous presse, ma chère Clara… Nous verrons toujours assez d'horreurs… Parle-moi encore comme tu me parlais il y a une seconde où j'aimais tant ta voix, où j'aimais tant tes yeux!
Elle s'impatienta:
—Vite!… vite!… Tu ne sais pas ce que tu dis!…
Ses yeux étaient redevenus durs, sa voix haletante, sa bouche impérieusement cruelle et sensuelle… Il me sembla que le Buddha lui-même tordait, maintenant, dans un mauvais soleil, une face ricanante de bourreau… Et j'aperçus la jeune fille aux offrandes qui s'éloignait, dans une allée, entre des pelouses, là-bas… Sa robe jaune était toute menue, légère et brillante, comme une fleur de narcisse.
L'allée où nous marchions était bordée de pêchers, de cerisiers, de cognassiers, d'amandiers, les uns nains et taillés selon des formes bizarres, les autres, libres, en touffes, et poussant dans tous les sens leurs longues branches, chargées de fleurs. Un petit pommier dont le bois, les feuilles et les fleurs étaient d'un rouge vif, imitait la forme d'un vase pansu. Je remarquai aussi un arbre admirable, qu'on appelle le poirier à feuilles de bouleau. Il s'élevait en pyramide parfaitement droite, à la hauteur de six mètres, et, de la base très large au sommet en cône pointu, il était tellement couvert de fleurs qu'on ne voyait ni ses feuilles, ni ses branches. D'innombrables pétales ne cessaient de se détacher, alors que d'autres s'ouvraient, et ils voletaient autour de la pyramide, et ils tombaient lentement sur les allées et les pelouses qu'ils couvraient d'une blancheur de neige. Et l'air, au loin, s'imprégnait de subtiles odeurs d'églantine et de réséda. Puis, nous longeâmes des massifs d'arbustes que décoraient, avec les deutzias parviflores, aux larges corymbes rosés, ces jolies ligustrines de Pékin, au feuillage velu, aux grandes panicules plumeuses de fleurs blanches, poudrées de soufre.
C'était, à chaque pas, une joie nouvelle, une surprise des yeux qui me faisait pousser des cris d'admiration. Ici, une vigne dont j'avais remarqué, dans les montagnes de l'Annam, les larges feuilles blondes, irrégulièrement échancrées et dentelées, aussi dentelées, aussi échancrées, aussi larges que les feuilles du ricin, enlaçait de ses ventouses un immense arbre mort, montait jusqu'au faîte du branchage et, de là, retombait en cataracte, en avalanche, protégeant toute une flore d'ombre qui s'épanouissait à la base entre les nefs, les colonnades et les niches formées par ses sarments croulants. Là, un stéphanandre exhibait son feuillage paradoxal, précieusement ouvré comme un cloisonné et dont je m'émerveillais qu'il passât par toute sorte de colorations, depuis le vert paon jusqu'au bleu d'acier, le rose tendre jusqu'au pourpre barbare, le jaune clair jusqu'à l'ocre brun. Tout près, un groupe de viburnums gigantesques, aussi hauts que des chênes, agitaient de grosses boules neigeuses à la pointe de chaque rameau.
De place en place, agenouillés dans l'herbe, ou perchés sur des échelles rouge, des jardiniers faisaient courir des clématites sur de fines armatures de bambous; d'autres enroulaient des ipomées, des calystégies sur de longs et minces tuteurs de bois noir… Et, partout, dans les pelouses, les lis élevaient leurs tiges, prêtes à fleurir.
Arbres, arbustes, massifs, plantes isolées ou groupées, il semblait tout d'abord qu'ils eussent poussé là au hasard du germe, sans méthode, sans culture, sans autre volonté que la nature, sans autre caprice que la vie. Erreur. L'emplacement de chaque végétal avait été, au contraire, laborieusement étudié et choisi, soit pour que les couleurs et les formes se complétassent, se fissent mieux valoir l'une par l'autre, soit pour ménager des plans, des fuites aériennes, des perspectives florales et multiplier les sensations, en combinant les décors. La plus humble des fleurs, de même que l'arbre le plus géant, concourait, par sa position même, à une harmonie inflexible, à un ensemble d'art, dont l'effet était d'autant plus émouvant qu'il ne sentait ni le travail géométrique, ni l'effort décoratif.
Tout, aussi, semblait avoir été disposé, par la munificence de la nature, pour le triomphe des pivoines.
Sur les pentes douces, semées, en guise de gazon, d'aspérules odorantes et de crucianelles roses, du rose passé des vieilles soies, des pivoines, des champs de pivoines arborescentes déroulaient de somptueux tapis. Près de nous, il y en avait d'isolées, qui nous tendaient d'immenses calices rouges, noirs, cuivrés, orangés, pourprés. D'autres, idéalement pures, offraient les plus virginales nuances du rose et du blanc. Réunies en foule chatoyante, ou bien solitaires au bord de l'allée, méditatives au pied des arbres, amoureuses le long des massifs, les pivoines étaient bien réellement les fées, les reines miraculeuses de ce miraculeux jardin.
Partout où le regard se posait, il rencontrait une pivoine. Sur les ponts de pierre, entièrement recouverts de plantes saxatiles et qui, de leurs arches audacieuses, relient les masses de rochers et font communiquer entre eux les kiosques, les pivoines passaient, pareilles à une foule en fête. Leur procession brillante ascensionnait les tertres, autour desquels montent, se croisent, s'enchevêtrent les allées et les sentes que bordent de menus fusains argentés et des troènes taillés en haies. J'admirai un monticule où, sur des murs très bas, très blancs, construits en colimaçon, s'étendaient, protégées par des nattes, les plus précieuses espèces de pivoines, que d'habiles artistes avaient assouplies aux formes multiples de l'espalier. Dans l'intervalle de ces murs, des pivoines immémoriales, en boule sur de hautes tiges nues, s'espaçaient, dans des caisses carrées. Et le sommet se couronnait de touffes épaisses, de libres buissons de la plante sacrée dont la floraison, si éphémère en Europe, se succède ici durant toutes les saisons. Et, à ma droite, à ma gauche, toutes proches de moi, ou bien perdues dans les perspectives lointaines, c'étaient encore, c'étaient toujours des pivoines, des pivoines, des pivoines…
Clara s'était remise à marcher très vite, presque insensible à cette beauté; elle marchait, le front barré d'une ombre dure, les prunelles ardentes… On eût dit qu'elle allait, emportée par une force de destruction… Elle parlait, et je ne l'entendais pas, ou si peu! Les mots de «mort, de charme, de torture, d'amour» qui, sans cesse, tombaient de ses lèvres, ne me semblaient plus qu'un écho lointain, une toute petite voix de cloche à peine perceptible là-bas, là-bas, et fondue dans la gloire, dans le triomphe, dans la volupté sereine et grandiose de cette éblouissante vie.
Clara marchait, marchait, et je marchais près d'elle, et partout, c'étaient, avec les surprises nouvelles des pivoines, des arbustes de rêve ou de folie, des fusains bleus, des houx aux violentes panachures, des magnolias gaufrés, frisés, des cèdres nains qui s'ébouriffaient comme des chevelures, des aralias, et de hautes graminées, des eulalies géantes dont les feuilles en ruban retombent et ondulent, pareilles à des peaux de serpents, lamées d'or. C'étaient aussi des essences tropicales, des arbres inconnus sur le tronc desquels se balançaient d'impures orchidées; le banian de l'Inde, qui s'enracine dans le sol par ses branches multipliantes; d'immenses musas et, sous l'abri de leurs feuilles, des fleurs comme des insectes, comme des oiseaux, tel le féerique strelitzia, dont les pétales jaunes sont des ailes, et qu'anime un vol perpétuel.
Tout à coup, Clara s'arrêta, comme si un bras invisible se fût posé sur elle, brutalement.
Inquiète, nerveuse, les narines battantes, ainsi qu'une biche qui vient de flairer dans le vent l'odeur du mâle, elle huma l'air autour d'elle. Un frémissement, que je connaissais pour être l'avant-coureur du spasme, parcourut tout son corps. Ses lèvres devinrent instantanément plus rouges et gonflées.
—As-tu senti?… fit-elle d'une voix brève et sourde.
—Je sens l'arôme des pivoines qui emplit le jardin… répondis-je.
Elle frappa la terre de son pied impatient:
—Ce n'est pas cela!… Tu n'as pas senti?… Rappelle-toi!…
Et, ses narines encore plus ouvertes, ses yeux plus brillants, elle dit:
—Cela sent, comme quand je t'aime!…
Alors, vivement, elle se pencha sur une plante, un thalictre qui, au bord de l'allée, dressait une longue tige fine, branchue, rigide, d'un violet clair. Chaque rameau axillaire sortait d'une gaine ivoirine en forme de sexe et se terminait par une grappe de toutes petites fleurs, serrées l'une contre l'autre et couvertes de pollen…
—C'est elle!… c'est elle!… Oh! mon chéri!…
En effet, une odeur puissante, phosphatée, une odeur de semence humaine montait de cette plante… Clara cueillit la tige, me força à en respirer l'étrange odeur, puis, me barbouillant le visage de pollen:
—Oh! chéri… chéri!… fit-elle… la belle plante!… Et comme elle me grise!… Comme elle m'affole!… Est-ce curieux qu'il y ait des plantes qui sentent l'amour?… Pourquoi, dis?… Tu ne sais pas?… Eh bien, je le sais, moi… Pourquoi y aurait-il tant de fleurs qui ressemblent à des sexes, si ce n'est pas parce que la nature ne cesse de crier aux êtres vivants par toutes ses formes et par tous ses parfums: «Aimez-vous!… aimez-vous!… faites comme les fleurs… Il n'y a que l'amour!…» Dis-le aussi qu'il n'y a que l'amour. Oh! dites-le vite, cher petit cochon adoré…
Elle continua de humer l'odeur du thalictre et d'en mâchonner la grappe, dont le pollen se collait à ses lèvres. Et brusquement, elle déclara:
—J'en veux dans le jardin… j'en veux dans ma chambre… dans le kiosque… dans toute la maison… Sens, petit cœur, sens!… Une simple plante… est-ce admirable!… Et maintenant, viens… viens!… Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard… à la cloche!…
Avec une moue, qui était comique et tragique, tout ensemble, elle dit encore:
—Pourquoi aussi t'es-tu attardé là-bas, sur ce banc?… Et toutes ces fleurs!… Ne les regarde pas… ne les regarde plus… Tu les verras mieux après… après avoir vu souffrir, après avoir vu mourir. Tu verras comme elles sont plus belles, quelle ardente passion exaspère leurs parfums!… Sens encore, mon chéri… et viens… Et prends mes seins… Comme ils sont durs!… Leurs pointes s'irritent à la soie de ma robe… on dirait d'un fer chaud qui les brûle… C'est délicieux… Viens donc…
Elle se mit à courir, le visage tout jaune de pollen, la tige de thalictre entre les dents…
Clara ne voulut pas s'arrêter devant une autre image de Buddha dont la face crispée et mangée par le temps se tordait dans le soleil. Une femme lui offrait des branches de cydoine, et ces fleurs me semblèrent de petits cœurs d'enfant… Au détour d'une allée, nous croisâmes, portée par deux hommes, une civière sur laquelle se mouvait une sorte de paquet de chair sanglante, une sorte d'être humain, dont la peau, coupée en lanières, traînait sur le sol, comme des guenilles. Bien qu'il fût impossible de reconnaître le moindre vestige d'humanité dans cette plaie hideuse qui, pourtant, avait été un homme, on sentait que, par un prodige, cela respirait encore. Et des gouttes rouges, des traînées de sang marquaient l'allée.
Clara cueillit deux fleurs de pivoine et les déposa sur la civière, silencieusement, d'une main tremblante. Les porteurs découvrirent, dans un sourire de brute, leurs gencives noires et leurs dents laquées… et, quand la civière eut passé:
—Ah! ah!… Je vois la cloche… dit Clara… je vois la cloche…
Et, tout autour de nous, et tout autour de la civière qui s'éloignait, c'était comme une pluie rose, mauve et blanche, un fourmillement nuancé, une palpitation carnée, lactée, nacrée, et si tendre et si changeante, qu'il est impossible d'en rendre, avec des mots, la douceur infinie et le charme inexprimablement édénique…
Nous laissâmes l'allée circulaire sur laquelle s'embranchent d'autres allées sinuant vers le centre, et qui longe un talus, planté d'une quantité d'arbustes rares et précieux, et nous prîmes une petite sente qui, dans une dépression du terrain, aboutissait directement à la cloche. Sentes et allées étaient sablées de brique pulvérisée qui donne au vert des pelouses et des feuillages une extraordinaire intensité et comme une transparence d'émeraude sous la lumière d'un lustre. À droite, des pelouses fleuries; à gauche, des arbustes encore. Acers roses, frottés d'argent pâle, d'or vif, de bronze ou de cuivre rouge; mahonias dont les feuilles de cuir mordoré ont la largeur des palmes du cocotier; éleagnus qui semblent avoir été enduits de laques polychromes; pyrus, poudrés de mica; lauriers sur lesquels miroitent et papillotent les mille facettes d'un cristal irisé; caladiums dont les nervures de vieil or sertissent des soies brodées et des dentelles roses; thuyas bleus, mauves, argentés, panachés de jaunes malades, d'orangés vénéneux; tamarix blonds, tamarix verts, tamarix rouges, dont les branches flottent et ondulent dans l'air, pareilles à de menues algues dans la mer; cotonniers dont les houppes s'envolent et voyagent sans cesse à travers l'atmosphère; salix et l'essaim joyeux de leurs graines ailées; clérodendrons étalant ainsi que des parasols leurs larges ombrelles incarnadines… Entre ces arbustes, dans les parties ensoleillées, des anémones, des renoncules, des heucheras se mêlaient au gazon; dans les parties ombrées se montraient d'étranges cryptogames, des mousses couvertes de minuscules fleurettes blanches, et des lichens semblables à des agglomérations de polypes, à des masses madréporiques. C'était un enchantement perpétuel.
Et, de cet enchantement floral, se dressaient des échafauds, des appareils de crucifixion, des gibets aux enluminures violentes, des potences toutes noires au sommet desquelles ricanaient d'affreux masques de démons; hautes potences pour la strangulation simple, gibets plus bas et machinés pour le dépècement des chairs. Sur les fûts de ces colonnes de supplice, par un raffinement diabolique, des calystégies pubescentes, des ipomées de la Daourie, des lophospermes, des coloquintes enroulaient leurs fleurs, parmi celles des clématites et des atragènes… Des oiseaux y vocalisaient leurs chansons d'amour…
Au pied d'un de ces gibets, fleuri comme une colonne de terrasselo, un tourmenteur, assis, sa trousse entre les jambes, nettoyait de fins instruments d'acier avec des chiffons de soie; sa robe était couverte d'éclaboussures de sang; ses mains semblaient gantées de rouge. Autour de lui, comme autour d'une charogne, bourdonnaient et tourbillonnaient des essaims de mouches… Mais, dans ce milieu de fleurs et de parfums, cela n'était ni répugnant, ni terrible. On eût dit, sur sa robe, une pluie de pétales tombés d'un cognassier voisin… Il avait, d'ailleurs, un ventre pacifique et débonnaire… Son visage, au repos, exprimait de la bonhomie, de la jovialité même; la jovialité d'un chirurgien qui vient de réussir une opération difficile… Comme nous passions près de lui, il leva ses yeux vers nous, et nous salua poliment.
Clara lui adressa la parole en anglais.
—Il est vraiment fâcheux que vous ne soyez pas venus une heure plus tôt, dit ce brave homme… Vous auriez vu quelque chose de très beau… et qu'on ne voit pas tous les jours… Un travail extraordinaire, milady!… J'ai retaillé un homme, des pieds à la tête, après lui avoir enlevé toute la peau… Il était si mal bâti!… Ha!… ha!… ha!…
Son ventre, secoué par le rire, s'enflait et se vidait, tour à tour, avec des bruits sourds de borborygme. Un tic nerveux lui faisait remonter la fente de la bouche jusqu'au zygome, en même temps que, par le même mouvement, les paupières, s'abaissant, allaient rejoindre l'extrémité des lèvres, parmi des plis gras de la peau. Et c'était une grimace—une multitude de grimaces—qui donnaient à son visage une expression de cruauté comique et macabre. Clara demanda:
—C'est lui, sans doute, que nous avons rencontré sur une civière, tout à l'heure?
—Ah! vous l'avez rencontré?… cria le bonhomme flatté… Eh bien, qu'en dites-vous?…
—Quelle horreur!… fit Clara d'une voix tranquille, qui démentait le dégoût de son exclamation.
Alors le bourreau expliqua:
—C'était un misérable coolie du port… rien du tout, milady… Certes, il ne méritait pas l'honneur d'un si beau travail… Il avait, paraît-il, volé un sac de riz à des Anglais… nos chers et bons amis les Anglais… Quand je lui eus enlevé la peau et qu'elle ne tenait plus à ses épaules que par deux petites boutonnières… je l'obligeai à marcher, milady… Ha!… ha!… ha!… La bonne idée, vraiment!… C'était à se tordre les côtes… On eût dit qu'il avait sur le corps, comment appelez-vous cette chose?… Ah! oui ma foi!… un mac-farlane?… Jamais il n'avait été si bien vêtu, le chien, ni par un plus parfait tailleur… Mais il avait les os si durs que j'y ai ébréché ma scie… cette belle scie que voilà.
Un petit morceau blanchâtre et graisseux était resté entre les dents de la scie… Il le fit sauter d'un coup d'ongle et l'envoya se perdre dans le gazon, parmi les fleurettes…
—C'est de la moelle, milady!… fit le joyeux bonhomme… Il n'y en a pas pour cher…
Et, hochant la tête, il ajouta:
—Il n'y en a pas souvent pour cher… car nous travaillons, presque toujours, dans le bas peuple…
Puis, d'un air de tranquille satisfaction:
—Hier, ma foi… ce fut très curieux… D'un homme j'ai fait une femme… Hé!… hé!… hé!… C'était à s'y méprendre… Et je m'y suis mépris, pour voir… Demain, si les génies veulent bien m'accorder la grâce que j'aie une femme, à ce gibet… j'en ferai un homme… C'est moins facile!… Ha!… ha!…
Sous l'effort d'un nouveau rire, son triple menton, les bourrelets de son cou, et son ventre tremblèrent comme de la gélatine… Une seule ligne rouge et arquée reliait alors le coin gauche de sa bouche à la commissure de ses paupières droites, au milieu des bouffissures et des rigoles par où coulaient de minces filets de sueur et des larmes de rire.
Il introduisit la scie nettoyée et luisante dans la trousse qu'il referma. La boîte en était charmante et d'un laque admirable: un vol d'oies sauvages, au-dessus d'un étang nocturne où la lune argentait les lotus et les iris.
À ce moment, l'ombre du gibet mit sur le corps du tourmenteur une barre transversale et violacée.
—Voyez-vous, milady, continua le bavard bonhomme, notre métier, de même que nos belles potiches, nos belles soies brodées, nos beaux laques, se perd de plus en plus… Nous ne savons plus, aujourd'hui, ce que c'est réellement que le supplice… Bien que je m'efforce à en conserver les traditions véritables… je suis débordé… et je ne puis, à moi tout seul, arrêter sa décadence… Que voulez-vous? Les bourreaux, on les recrute, maintenant, on ne sait où!… Plus d'examens, plus de concours… C'est la faveur seule, la protection qui décident des choix… Et quels choix, si vous saviez!… C'est honteux!… Autrefois on ne confiait ces importantes fonctions qu'à d'authentiques savants, à des gens de mérite, qui connaissaient parfaitement l'anatomie du corps humain, qui avaient des diplômes, de l'expérience, ou du génie naturel… Aujourd'hui, va te faire fiche! Le moindre cordonnier peut prétendre à remplir ces places honorables et difficiles… Plus de hiérarchie, plus de traditions! Tout s'en va… Nous vivons dans une époque de désorganisation… Il y a en Chine, milady, quelque chose de pourri…
Il soupira profondément et, nous montrant ses mains toutes rouges, puis la trousse qui brillait, dans l'herbe à côté de lui:
—Et pourtant, je m'emploie de mon mieux, comme vous avez pu voir, à relever notre prestige aboli… Car je suis un vieux conservateur, moi… un nationaliste intransigeant… et je répugne à toutes ces pratiques, à toutes ces modes nouvelles que, sous prétexte de civilisation, nous apportent les Européens, et en particulier les Anglais… Je ne voudrais pas médire des Anglais, milady… Ce sont de braves gens, et fort respectables… Mais, il faut l'avouer, leur influence sur nos mœurs a été désastreuse… Chaque jour ils enlèvent à notre Chine son caractère exceptionnel… Au seul point de vue du supplice, milady, ils nous ont fait beaucoup de tort… beaucoup de tort… C'est grand dommage!…
—Ils s'y connaissent, pourtant!… interrompit Clara, que ce reproche blessa dans son amour-propre national, car elle voulait bien se montrer sévère envers ses compatriotes qu'elle détestait, mais elle entendait les faire respecter par les autres.
Le tortionnaire haussa les épaules et, sous l'empire du tic nerveux, il en arriva à composer sur son visage la grimace la plus impérieusement comique qui se pût voir sur un visage humain. Et, pendant que nous avions grand-peine, malgré l'horreur, à retenir nos rires, il déclara péremptoirement:
—Non, milady, ils ne s'y connaissent pas du tout… Sous ce rapport, ce sont de vrais sauvages… Voyons, dans les Indes—ne parlons que des Indes—quel travail grossier et sans art!… Et comme ils ont bêtement—oui, bêtement—gaspillé la mort!…
Il joignit ses mains sanglantes, comme pour une prière, leva ses yeux vers le ciel et, d'une voix où semblaient pleurer tant de regrets:
—Quand on songe, milady, s'écria-t-il, à toutes les choses admirables qu'ils avaient à faire là-bas… et qu'ils n'ont pas faites… et qu'ils ne feront jamais!… C'est impardonnable…
—Ça, par exemple! protesta Clara… vous ne savez pas ce que vous dites…
—Que les génies m'emportent, si je mens!… s'exclama le gros bonhomme.
Et, d'une voix plus lente, avec des gestes didactiques, il professa:
—En supplice, comme en toutes choses, les Anglais ne sont pas des artistes… Toutes les qualités que vous voudrez, milady, mais pas celle-là… non, non, non.
—Allons donc!… Ils ont fait pleurer toute l'humanité!…
—Mais, milady… très mal… rectifia le bourreau… C'est que l'art ne consiste pas à tuer beaucoup… à égorger, massacrer, exterminer, en bloc, les hommes… C'est trop facile, vraiment… L'art, milady, consiste à savoir tuer, selon des rites de beauté dont nous autres Chinois connaissons seuls le secret divin… Savoir tuer!… Rien n'est plus rare, et tout est là… Savoir tuer!… C'est-à-dire travailler la chair humaine, comme un sculpteur sa glaise ou son morceau d'ivoire… en tirer toute la somme, tous les prodiges de souffrance qu'elle recèle au fond de ses ténèbres et de ses mystères… Voilà!… Il y faut de la science, de la variété, de l'élégance, de l'invention… du génie, enfin… Mais, tout se perd aujourd'hui… Le snobisme occidental qui nous envahit, les cuirassés, les canons à tir rapide, les fusils à longue portée, l'électricité, les explosifs… que sais-je?… tout ce qui rend la mort collective, administrative et bureaucratique… toutes les saletés de votre progrès, enfin… détruisent peu à peu nos belles traditions du passé… Il n'y a qu'ici, dans ce jardin, où elles soient encore conservées tant bien que mal… où nous essayons du moins de les maintenir tant bien que mal… Que de difficultés!… que d'entraves!… que de luttes continuelles, si vous saviez!… Hélas! je sens que ça n'est plus pour longtemps… Nous sommes vaincus par les médiocres… Et c'est l'esprit bourgeois qui triomphe partout…
Sa physionomie eut alors une singulière expression de mélancolie et d'orgueil, tout ensemble, en même temps que ses gestes révélèrent une profonde lassitude.
—Et pourtant, dit-il, moi qui vous parle, milady… je ne suis pas le premier venu, certes… Je puis me vanter d'avoir, toute ma vie, travaillé avec désintéressement à la gloire de notre grand Empire… J'ai toujours été—et de beaucoup—le premier, dans les concours de tortures… J'ai inventé—croyez-moi—des choses véritablement sublimes, d'admirables supplices qui, dans un autre temps et sous une autre dynastie, m'eussent valu la fortune et l'immortalité… Eh bien, c'est à peine si l'on fait attention à moi… Je ne suis pas compris… Disons le mot: on me méprise… Que voulez-vous?… Aujourd'hui le génie ne compte pour rien… personne n'y accorde plus le moindre mérite… C'est décourageant. Je vous assure!… Pauvre Chine, jadis si artiste, si grandement illustre!… Ah! je crains bien qu'elle ne soit mûre pour la conquête!…
D'un geste pessimiste et navré, il prit Clara à témoin de cette décadence, et ses grimaces furent quelque chose d'intraduisible…
—Enfin, voyons, milady!… Est-ce pas à pleurer?… C'est moi qui avais inventé le supplice du rat. Que les génies me rongent le foie et me tordent les testicules, si ce n'est pas moi!… Ah! milady, un supplice extraordinaire, je vous jure… Originalité, pittoresque, psychologie, science de la douleur, il avait tout pour lui… Et, par-dessus le marché, il était infiniment comique… Il s'inspirait de cette vieille gaieté chinoise, si fort oubliée, de nos jours… Ah! comme il eût excité la verve plaisante de tout le monde!… quelle ressource pour les conversations languissantes!… Eh bien, ils y ont renoncé… Pour mieux dire, ils n'en ont pas voulu… Et cependant, les trois essais que nous en fîmes devant les juges avaient eu un succès colossal.
Comme nous n'avions pas l'air de le plaindre, que ses récriminations de vieil employé nous agaçaient plutôt, le bourreau répéta, en appuyant sur le mot:
—Colossal… co-los-sal!…
—Qu'est-ce que c'est que ce supplice du rat?… demanda mon amie… Et comment se fait-il que je ne le connaisse point?
—Un chef-d'œuvre, milady… un pur chef-d'œuvre!… affirma d'une voix retentissante le gros homme dont le corps flasque se tassa davantage dans l'herbe.
—J'entends bien… mais encore?
—Un chef-d'œuvre, en vérité!… Et vous voyez… vous ne le connaissez point… personne ne le connaît… Quelle pitié!… Comment voulez-vous que je ne sois pas humilié?…
—Pouvez-vous nous le décrire?…
—Si je le puis?… Mais parfaitement oui, je le puis… Je vais vous l'expliquer, et vous jugerez… Suivez-moi bien…
Et le gros homme, avec des gestes précis qui dessinaient, dans l'air, des formes, parla ainsi:
—Vous prenez un condamné, charmante milady, un condamné, ou tout autre personnage,—car il n'est pas nécessaire, pour la réussite de mon supplice, que le patient soit condamné à n'importe quoi—vous prenez un homme, autant que possible, jeune, fort, et dont les muscles soient bien résistants… en vertu de ce principe que plus il y a force, plus il y a lutte, plus il y a lutte, plus il y a douleur!… Bon… Vous le déshabillez… Bon… Et, quand il est tout nu—n'est-ce pas, milady?—vous le faites s'agenouiller, le dos courbé, sur la terre, où vous le maintenez par des chaînes, rivées à des colliers de fer qui lui serrent la nuque, les poignets, les jarrets et les chevilles… Bon! je ne sais si je me fais bien comprendre?… Vous mettez alors, dans un grand pot percé, au fond, d'un petit trou—un pot de fleurs, milady!—vous mettez un très gros rat, qu'il convient d'avoir privé de nourriture, pendant deux jours, afin d'exciter sa férocité… Et ce pot, habité par ce rat, vous l'appliquez hermétiquement, comme une énorme ventouse, sur les fesses du condamné, au moyen de solides courroies, attachées à une ceinture de cuir, qui lui entoure les reins… Ah! ah! ça se dessine!…
Il nous regarda, malicieusement, du coin de ses paupières rabattues, afin de juger de l'effet que ses paroles produisaient sur nous…
—Et alors?… fit Clara, simplement.
—Alors, milady, vous introduisez, dans le petit trou du pot—devinez quoi?
—Est-ce que je sais, moi?…
Le bonhomme se frotta les mains, sourit affreusement, et il reprit:
—Vous introduisez une tige de fer, rougie au feu d'une forge… d'une forge portative qui est là, près de vous… Et, quand la tige de fer est introduite, que se passe-t-il?… Ah! ah! ah!… Imaginez vous-même ce qui doit se passer, milady?…
—Mais allez donc, vieux bavard!… ordonna mon amie dont les petits pieds colères trépignaient le sable de l'allée…
—Là!… là!… calma le prolixe tourmenteur… Un peu de patience, milady… Et procédons avec méthode, s'il vous plaît… Donc, vous introduisez, dans le trou du pot, une tige de fer, rougie au feu d'une forge… Le rat veut fuir la brûlure de la tige et son éclaboussante lumière… Il s'affole, cabriole, saute et bondit, tourne sur les parois du pot, rampe et galope sur les fesses de l'homme, qu'il chatouille d'abord et qu'ensuite il déchire de ses pattes, et mord de ses dents aiguës… cherchant une issue, à travers les chairs fouillées et sanglantes… Mais, il n'y a pas d'issue… ou, du moins, dans les premières minutes de l'affolement, le rat ne trouve pas d'issue… Et la tige de fer, manœuvrée avec habileté et lenteur, se rapproche toujours du rat… le menace… lui roussit le poil… Que dites-vous de ce prélude?
Il respira, quelques secondes, et, posément, avec autorité, il enseigna:
—Le grand mérite, en ceci, est qu'il faut savoir prolonger cette opération initiale le plus qu'on peut, car les lois de la physiologie nous apprennent qu'il n'est rien de plus horrible que la combinaison sur une chair humaine des chatouillements et des morsures… Il peut même arriver que le patient en devienne fou… Il hurle et se démène… son corps, resté libre dans l'intervalle des colliers de fer, palpite, se soulève, se tord, secoué par de douloureux frissons… Mais les membres sont maintenus solidement par les chaînes… le pot, par les courroies… Et les mouvements du condamné ne font qu'augmenter la fureur du rat, à laquelle, bientôt, vient s'ajouter la griserie du sang… C'est sublime, milady!…
—Et enfin?… fit, d'une voix brève et tremblée, Clara qui avait légèrement pâli.
Le bourreau claqua de la langue et il poursuivit:
—Enfin—car je vois que vous êtes pressée de connaître le dénouement de cette admirable et joviale histoire—enfin… sous la menace de la tige rougie et grâce à l'excitation de quelques brûlures opportunes, le rat finit par trouver une issue… une issue naturelle, milady… et combien ignoble!… Ah!… ah!… ah!…
—Quelle horreur!… cria Clara.
—Ah! vous voyez… Je ne vous le fais pas dire… Et je suis fier de l'intérêt que vous prenez à mon supplice… Mais attendez… Le rat pénètre, par où vous savez… dans le corps de l'homme… en élargissant de ses pattes et de ses dents… le terrier… Ah!… ah!… ah!… le terrier qu'il creuse frénétiquement, comme de la terre… Et il crève étouffé, en même temps que le patient, lequel, après une demi-heure d'indicibles, d'incomparables tortures, finit, lui aussi, par succomber à une hémorragie… quand ce n'est pas à l'excès de la souffrance… ou encore à la congestion d'une folie épouvantable… Dans tous les cas, milady… et quelle que soit la cause finale à cette mort, croyez que c'est extrêmement beau!…
Satisfait, avec des airs d'orgueil triomphant, il conclut:
—Est-ce pas extrêmement beau, milady? N'est-ce pas là, véritablement, une invention prodigieuse… un admirable chef-d'œuvre, en quelque sorte classique, et dont vous chercheriez, vainement, l'équivalent, dans le passé?… Je ne voudrais pas manquer de modestie, mais convenez, milady, que les démons qui, jadis, hantèrent les forêts du Yunnan, n'imaginèrent jamais un pareil miracle… Eh bien, les juges n'en ont pas voulu!… Je leur apportais là, vous le sentez, quelque chose d'infiniment glorieux… quelque chose d'unique, en son genre, et capable d'enflammer l'inspiration de nos plus grands artistes… Ils n'en ont pas voulu… Ils ne veulent plus rien… plus rien!…. Le retour à la tradition classique les effraie… Sans compter aussi toutes sortes d'interventions morales, bien pénibles à constater… l'intrigue, la concussion, la vénalité concurrente… le mépris du juste… l'horreur du beau… est-ce que je sais?… Vous pensez du moins, je suis sûr, que, pour un tel service, ils m'ont élevé au mandarinat? Ah bien oui!… Rien, milady… je n'ai rien eu… Ce sont là des symptômes caractéristiques de notre déchéance… Ah! nous sommes un peuple fini, un peuple mort!… Les Japonais peuvent venir… nous ne sommes plus capables de leur résister… Adieu la Chine!…
Il se tut.
Le soleil gagnait l'ouest, et l'ombre du gibet, se déplaçant avec le soleil, s'allongeait maintenant, sur l'herbe. Les pelouses devenaient d'un vert plus vif; une sorte de buée rose et or montait de massifs arrosés, et les fleurs s'irradiaient, plus lumineuses, semblables à de petits astres multicolores, dans le firmament de verdure… Un oiseau, tout jaune, portant dans son bec une longue brindille de coton, réintégra son nid, caché au fond des feuillages qui garnissaient le fût de la colonne de supplice, au pied de laquelle était assis le tourmenteur.
Celui-ci, maintenant, rêvait, avec un visage plus placide et des grimaces apaisées, où la mélancolie remplaçait la cruauté…
—C'est comme les fleurs!… murmura-t-il, après un silence…
Un chat noir qui sortait des massifs vint, l'échine arquée et la queue battante, se frotter en ronronnant contre lui… Il le caressa doucement. Puis le chat, ayant aperçu un scarabée, s'allongea derrière une touffe d'herbe et, l'oreille aux écoutes, les prunelles ardentes, il se mit à suivre, dans l'air, le vol capricieux de l'insecte. Le bourreau, dont cette arrivée avait interrompu les plaintes patriotiques, hocha la tête et reprit:
—C'est comme les fleurs!… Nous avons aussi perdu le sens des fleurs, car tout se tient… Nous ne savons plus ce que c'est que les fleurs… Croiriez-vous qu'on nous en envoie d'Europe, à nous qui possédons la flore la plus extraordinaire et la plus variée du globe… Qu'est-ce qu'on ne nous envoie pas aujourd'hui?… Des casquettes, des bicyclettes, des meubles, des moulins à café, du vin et des fleurs!… Et si vous saviez les mornes sottises, les pauvretés sentimentales, les folies décadentes que nos poètes débitent sur les fleurs!… C'est effrayant!… Il y en a qui prétendent qu'elles sont perverses!… Perverses, les fleurs!… En vérité, on ne sait plus quoi inventer… Avez-vous idée d'un pareil non-sens, milady, et si monstrueux?… Mais les fleurs sont violentes, cruelles, terribles et splendides… comme l'amour!…
Il cueillit une renoncule qui, près de lui, au-dessus du gazon, balançait mollement son capitule d'or, et, avec des délicatesses infinies, lentement, amoureusement, il la fit tourner entre ses gros doigts rouges où le sang séché s'écaillait par places:
—Est-ce pas adorable?… répétait-il, en la contemplant… C'est tout petit, tout fragile… et c'est toute la nature, pourtant… toute la beauté et toute la force de la nature… Cela renferme le monde… Organisme chétif et impitoyable et qui va jusqu'au bout de son désir!… Ah! les fleurs ne font pas de sentiment, milady… Elles font l'amour… rien que l'amour… Et elles le font tout le temps et par tous les bouts… Elles ne pensent qu'à ça… Et comme elles ont raison!… Perverses?… Parce qu'elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu'elles satisfont à l'unique besoin de la vie, qui est l'amour?… Mais regardez donc!… La fleur n'est qu'un sexe, milady… Y a-t-il rien de plus sain, de plus fort, de plus beau qu'un sexe?… Ces pétales merveilleux… ces soies, ces velours… Ces douces, souples et caressantes étoffes… ce sont les rideaux de l'alcôve… les draperies de la chambre nuptiale… le lit parfumé où les sexes se joignent… où ils passent leur vie éphémère et immortelle à se pâmer d'amour. Quel exemple admirable pour nous!
Il écarta les pétales de la fleur, compta les étamines chargées de pollen, et il dit, encore, les yeux noyés d'une extase burlesque:
—Voyez, milady!… Un… deux… cinq… dix… vingt… Voyez comme elles sont frémissantes!… Voyez!… Ils se mettent, quelquefois à vingt mâles pour le spasme d'une seule femelle!… Hé!… hé!… hé!… Quelquefois, c'est le contraire!…
Un à un, il arracha les pétales de la fleur:
—Et quand elles sont gorgées d'amour, voilà que les rideaux du lit se déchirent… que se dissolvent et tombent les draperies de la chambre… Et les fleurs meurent… parce qu'elles savent bien qu'elles n'ont plus rien à faire… Elles meurent, pour renaître plus tard, et encore, à l'amour!…
Jetant loin de lui le pédoncule dénudé, il clama:
—Faites l'amour, milady… faites l'amour… comme les fleurs!…
Puis, brusquement, il reprit sa trousse, se leva, sa natte de travers, et, nous ayant salués, il s'en alla, par les pelouses, foulant, de son corps pesant et balancé, le gazon tout fleuri de scilles, de doronies et de narcisses.
Clara le suivit du regard quelques instants, et, comme nous nous remettions à marcher vers la cloche:
—Est-il drôle, le gros patapouf! dit-elle… Il a l'air bon enfant…
Je m'écriai stupidement:
—Comment pouvez-vous supposer une telle chose, ma chère Clara?… Mais c'est un monstre!… Il est même effrayant de penser qu'il existe, quelque part, parmi des hommes, un tel monstre!… Je sens que, dorénavant, j'aurai toujours le cauchemar de cette face horrible… et l'effroi de ces paroles… Vous me faites beaucoup de peine, je vous assure…
Clara répliqua vivement:
—Et toi aussi, tu me fais de la peine… Pourquoi prétends-tu que le gros patapouf est un monstre?… Tu n'en sais rien!… Il aime son art, voilà tout!… Comme le sculpteur aime la sculpture, et le musicien la musique… Et il en parle merveilleusement!… Est-ce curieux et agaçant que tu ne veuilles pas te mettre dans l'esprit que nous sommes en Chine et non, Dieu merci, à Hyde-Park ou à la Bodinière, au milieu de tous les sales bourgeois que tu adores?… Pour toi, les mœurs devraient être les mêmes dans tous les pays… Et quelles mœurs!… Belle conception!… Tu ne sens donc pas que ce serait à mourir de monotonie, à ne jamais plus voyager, mon cher!…
Et, tout d'un coup, d'un ton de reproche plus accentué:
—Ah! tu n'es pas gentil, vraiment… Pas une minute ton égoïsme ne désarme, même devant un tout petit plaisir que je te demande… Il n'y a pas moyen de s'amuser un peu avec toi… Tu n'es jamais content de rien… Tu me contraries en tout ce que j'aime… Sans compter que, grâce à toi, nous avons manqué le plus beau, peut-être!… Elle soupira tristement:
—Voilà encore une journée perdue!… Je n'ai pas de chance!…
J'essayai de me défendre et de la calmer.
—Non… non… insista Clara… c'est très mal!… Tu n'es pas un homme… Même du temps d'Annie, c'était la même chose… Tu nous gâtais tout notre plaisir avec tes évanouissements de petite pensionnaire et de femme enceinte… Quand on est comme toi, on reste chez soi… Est-ce bête, vraiment?… On part, gais, heureux… pour s'amuser gentiment, voir des spectacles sublimes, s'exalter à des sensations extraordinaires… et puis, tout d'un coup, on devient triste… et c'est fini!… Non, non!… C'est bête, bête… c'est trop bête!…
Elle se pendit à mon bras, plus fort, et elle eut une moue—une moue de fâcherie et de tendresse—si exquise, que je sentis courir, dans mes veines, un frisson de désir.
—Et moi, qui fais tout ce que tu veux… comme un pauvre chien!… gémit-elle.
Puis:
—Je suis sûre que tu me crois méchante… parce que je m'amuse à des choses qui te font pâlir et trembler?… Tu me crois méchante et sans cœur, pas?…
Sans attendre ma réponse, elle affirma:
—Mais moi aussi, je pâlis… moi aussi je tremble… Sans ça, je ne m'amuserais pas… Alors, tu me crois méchante?…