VI

—Oui, je le crois.

—Erreur, mon cher monsieur… vous n'avez pas vu de poules… Il faut aller au Tonkin, pour cela… Et encore, on ne les voit pas… Elles sont dans les forêts et se cachent dans les arbres… On ne les voit jamais… Seulement, moi, j'avais un truc… Je remontais les fleuves, en sampang, avec un coq dans une cage… Je m'arrêtais au bord de la forêt, et j'accrochais la cage au bout d'une branche… Le coq chantait… Alors de toutes les profondeurs du bois, les poules venaient… venaient… Elles venaient par bandes innombrables… Et je les tuais!… J'en ai tué jusqu'à douze cents dans la même journée!…

—C'est admirable!… proclamai-je, enthousiaste.

—Oui… oui… Pas autant que les paons, toutefois… Ah! les paons!…

Mais il n'était pas que chasseur ce gentilhomme: il était joueur aussi. Bien avant que nous fussions en vue de Naples, les deux Chinois, le tueur de paons et moi avions établi une forte partie de poker. Grâce à mes connaissances spéciales de ce jeu, en arrivant à Port-Saïd, j'avais délesté de leur argent ces trois incomparables personnages et triplé le capital que j'emportais vers la joie des Tropiques et l'inconnu des Embryologies fabuleuses.

À cette époque, j'eusse été incapable de la moindre description poétique, le lyrisme m'étant venu, par la suite, avec l'amour. Certes comme tout le monde, je jouissais des beautés de la nature, mais elles ne m'affolaient pas jusqu'à l'évanouissement; j'en jouissais, à ma façon, qui était celle d'un républicain modéré. Et je me disais:

—La nature, vue d'une portière de wagon ou d'un hublot de navire est, toujours et partout, semblable à elle-même. Son principal caractère est qu'elle manque d'improvisation. Elle se répète constamment, n'ayant qu'une petite quantité de formes, de combinaisons et d'aspects qui se retrouvent, çà et là, à peu près pareils. Dans son immense et lourde monotonie, elle ne se différencie que par des nuances, à peine perceptibles et sans aucun intérêt, sinon pour les dompteurs de petites bêtes, que je ne suis pas, quoique embryologiste, et les coupeurs de cheveux en quatre… Bref, quand on a voyagé à travers cent lieues carrées de pays, n'importe où, on a tout vu… Et cette canaille d'Eugène qui me criait: «Tu verras cette nature… ces arbres… ces fleurs!»… Moi, les arbres me portent sur les nerfs et je ne tolère les fleurs que chez les modistes et sur les chapeaux… En fait de nature tropicale, Monte-Carlo eût amplement suffi à mes besoins d'esthétique paysagiste, à mes rêves de voyage lointain… Je ne comprends les palmiers, les cocotiers, les bananiers, les palétuviers, les pamplemousses et les pandanus que si je puis cueillir, à leur ombre, des numéros pleins et de jolies petites femmes qui grignotent, entre leurs lèvres, autre chose que le bétel… Cocotier arbre à cocottes… Je n'aime les arbres que dans cette classification bien parisienne…

Ah! la brute aveugle et sourde que j'étais alors!… Et comment ai-je pu, avec un si écœurant cynisme, blasphémer contre la beauté infinie de la Forme, qui va de l'homme à la bête, de la bête à la plante, de la plante à la montagne, de la montagne au nuage, et du nuage au caillou qui contient, en reflets, toutes les splendeurs de la vie!…

Bien que nous fussions au mois d'octobre, la traversée de la mer Rouge fut quelque chose de très pénible. La chaleur était si écrasante, l'air si lourd à nos poumons d'Européens, que, bien des fois, je pensai mourir asphyxié. Dans la journée, nous ne quittions guère le salon, où le grandpunkaindien, fonctionnant sans cesse, nous donnait l'illusion, vite perdue, d'une brise plus fraîche, et nous passions la nuit sur le pont, où il ne nous était, d'ailleurs, pas plus possible de dormir que dans nos cabines… Le gentilhomme normand soufflait comme un bœuf malade et ne songeait plus à raconter ses histoires de chasses tonkinoises. Parmi les passagers, ceux qui s'étaient montrés les plus vantards, les plus intrépides étaient tout effondrés, inertes de membres et sifflant de la gorge, ainsi que des bêtes fourbues. Rien n'était plus ridicule que le spectacle de ces gens, écroulés dans leurspidjamusmulticolores… Seuls, les deux Chinois semblaient insensibles à cette température de flamme… Ils n'avaient rien changé à leurs habitudes, pas plus qu'à leurs costumes et partageaient leur temps entre des promenades silencieuses sur le pont et des parties de cartes ou de dés dans leurs cabines.

Nous ne nous intéressions à rien. Rien, du reste, ne nous distrayait du supplice de nous sentir cuire avec une lenteur et une régularité de pot-au-feu. Le paquebot naviguait au milieu du golfe: au-dessus de nous, autour de nous, rien que le bleu du ciel et le bleu de la mer, un bleu sombre, un bleu de métal chauffé qui, çà et là, garde à sa surface les incandescences de la forge; à peine si nous distinguions les côtes somalies, la masse rouge, lointaine, en quelque sorte vaporisée, de ces montagnes de sable ardent, où pas un arbre, pas une herbe ne poussent, et qui enserrent comme d'un brasier, sans cesse en feu, cette mer sinistre, semblable à un immense réservoir d'eau bouillante.

Je dois dire que, durant cette traversée, je fis preuve d'un grand courage et que je réussis à ne rien montrer de mon réel état de souffrance… J'y parvins par la fatuité et par l'amour.

Le hasard—est-ce bien le hasard ou le capitaine?—m'avait donné miss Clara pour voisine de table. Un incident de service fit que nous liâmes connaissance presque immédiatement… D'ailleurs ma haute situation dans la science, et la curiosité dont j'étais l'objet, autorisaient certaines dérogations aux ordinaires conventions de la politesse.

Comme me l'avait appris le capitaine, miss Clara rentrait en Chine, après avoir partagé tout son été entre l'Angleterre, pour ses intérêts, l'Allemagne, pour sa santé, et la France, pour son plaisir. Elle m'avoua que l'Europe la dégoûtait de plus en plus… Elle ne pouvait plus supporter ses mœurs étriquées, ses modes ridicules, ses paysages frileux… Elle ne se sentait heureuse et libre qu'en Chine!… D'allure très décidée, d'existence très exceptionnelle, causant, parfois, à tort et à travers, parfois avec une vive sensation des choses, d'une gaieté fébrile et poussée à l'étrange, sentimentale et philosophe, ignorante et instruite, impure et candide, mystérieuse, enfin, avec des trous… des fuites… des caprices incompréhensibles, des volontés terribles… elle m'intrigua fort, bien qu'il faille s'attendre à tout de l'excentricité d'une Anglaise. Et je ne doutai point, dès l'abord, moi qui, en fait de femmes, n'avais jamais rencontré que des cocottes parisiennes, et, ce qui est pire, des femmes politiques et littéraires, je ne doutai point que j'eusse facilement raison de celle-ci, et je me promis d'agrémenter avec elle mon voyage, d'une façon imprévue et charmante. Rousse de cheveux, rayonnante de peau, un rire était toujours prêt à sonner sur ses lèvres charnues et rouges. Elle était vraiment la joie du bord, et comme l'âme de ce navire, en marche vers la folle aventure et la liberté édénique des pays vierges, des tropiques de feu… Ève des paradis merveilleux, fleur elle-même, fleur d'ivresse, et fruit savoureux de l'éternel désir, je la voyais errer et bondir, parmi les fleurs et les fruits d'or des vergers primordiaux, non plus dans ce moderne costume de piqué blanc, qui moulait sa taille flexible et renflait de vie puissante son buste, pareil à un bulbe, mais dans la splendeur surnaturalisée de sa nudité biblique.

Je ne tardai pas à reconnaître l'erreur de mon diagnostic galant et que miss Clara, au rebours de ce que j'avais trop vaniteusement auguré, était d'une imprenable honnêteté… Loin d'être déçu par cette constatation, elle ne m'en parut que plus jolie et je conçus un véritable orgueil de ce que, pure et vertueuse, elle m'eût accueilli, moi, ignoble et débauché, avec une si simple et si gracieuse confiance… Je ne voulais pas écouter les voix intérieures qui me criaient: «Cette femme ment… cette femme se moque de toi… Mais regarde donc, imbécile, ces yeux qui ont tout vu, cette bouche qui a tout baisé, ces mains qui ont tout caressé, cette chair qui, tant de fois, a frémi à toutes les voluptés et dans toutes les étreintes!… Pure?… ah!… ah!… ah!… Et ces gestes qui savent? Et cette mollesse et cette souplesse, et ces flexions du corps qui gardent toutes les formes de l'enlacement?… et ce buste gonflé, comme une capsule de fleur saoule de pollen?…»… Non, en vérité, je ne les écoutais pas… Et ce me fut une sensation délicieusement chaste, faite d'attendrissement, de reconnaissance, de fierté, une sensation de reconquête morale, d'entrer chaque jour, plus avant, dans la familiarité d'une belle et vertueuse personne, dont je me disais à l'avance qu'elle ne serait jamais rien pour moi… rien qu'une âme!… Cette idée me relevait, me réhabilitait à mes propres yeux. Grâce à ce pur contact quotidien, je gagnais, oui, je gagnais de l'estime envers moi-même. Toute la boue de mon passé se transformait en lumineux azur… et j'entrevoyais l'avenir à travers la tranquille, la limpide émeraude des bonheurs réguliers… Oh! comme Eugène Mortain, MmeG… et leurs pareils étaient loin de moi!… Comme toutes ces figures de grimaçants fantômes se fondaient, à toutes les minutes, davantage, sous le céleste regard de cette créature lustrale, par qui je me révélais à moi-même un homme nouveau, avec des générosités, des tendresses, des élans que je ne m'étais jamais connus.

Ô l'ironie des attendrissements d'amour!… Ô la comédie des enthousiasmes qui sont dans l'âme humaine!… Bien des fois, près de Clara, je crus à la réalité, à la grandeur de ma mission, et que j'avais en moi le génie de révolutionner toutes les embryologies de toutes les planètes de l'Univers…

Nous en arrivâmes vite aux confidences… En une série de mensonges, habilement mesurés, qui étaient, d'une part, de la vanité, d'autre part, un bien naturel désir de ne pas me déprécier dans l'esprit de mon amie, je me montrai tout à mon avantage en mon rôle de savant, narrant mes découvertes biologiques, mes succès d'académie, tout l'espoir que les plus illustres hommes de science fondaient sur ma méthode et sur mon voyage. Puis, quittant ces hauteurs un peu ardues, je mêlais des anecdotes de vie mondaine à des appréciations de littérature et d'art, mi-saines, mi-perverses, assez pour intéresser l'esprit d'une femme, sans le troubler. Et ces conversations, frivoles et légères, auxquelles je m'efforçais de donner un tour spirituel, prêtaient à ma grave personnalité de savant, un caractère particulier, et, peut-être unique. J'achevai de conquérir miss Clara, durant cette traversée de la mer Rouge. Domptant mon malaise, je sus trouver des soins ingénieux et de délicates attentions qui endormirent son mal. Lorsque leSaghalienrelâcha à Aden, pour y faire du charbon, nous étions, elle et moi, de parfaits amis, amis de cette miraculeuse amitié que pas un regard ne trouble, pas un geste ambigu, pas une intention coupable n'effleurent pour en ternir la belle transparence… Et pourtant les voix continuaient de crier en moi: «Mais regarde donc ces narines qui aspirent, avec une volupté terrible, toute la vie… Regarde ces dents qui, tant de fois, ont mordu dans le fruit sanglant du péché.» Héroïquement, je leur imposais silence.

Ce fut une joie immense quand nous entrâmes dans les eaux de l'océan Indien; après les mortelles, torturantes journées passées sur la mer Rouge, il semblait que ce fût la résurrection. Une vie nouvelle, une vie de gaîté, d'activité reprenait à bord. Quoique la température fût encore très chaude, l'air était délicieux à respirer, comme l'odeur d'une fourrure qu'une femme vient de quitter. Une brise légère imprégnée, on eût dit, de tous les parfums de la flore tropicale, rafraîchissait le corps et l'esprit. Et, c'était, autour de nous, un éblouissement. Le ciel, d'une translucidité de grotte féerique, était d'un vert d'or, flammé de rose; la mer calme, d'un rythme puissant sous le souffle de la mousson, s'étendait extraordinairement bleue, ornée, çà et là, de grandes volutes smaragdines. Nous sentions réellement, physiquement, comme une caresse d'amour, l'approche des continents magiques, des pays de lumière où la vie, un jour de mystère, avait poussé ses premiers vagissements. Et tous avaient sur le visage, même le gentilhomme normand, un peu de ce ciel, de cette mer, de cette lumière.

Miss Clara—cela va sans dire—attirait, excitait beaucoup les hommes; elle avait toujours, autour d'elle, une cour d'adorateurs passionnés. Je n'étais point jaloux, certain qu'elle les jugeait ridicules, et qu'elle me préférait à tous les autres, même aux deux Chinois avec qui elle s'entretenait souvent, mais qu'elle ne regardait pas, comme elle me regardait, avec cet étrange regard, où il m'avait semblé plusieurs fois, et malgré tant de réserves, surprendre des complicités morales, et je ne sais quelles secrètes correspondances… Parmi les plus fervents, se trouvait un explorateur français, qui se rendait dans la presqu'île malaise, pour y étudier des mines de cuivre, et un officier anglais que nous avions pris à Aden et qui regagnait son poste, à Bombay. C'étaient, chacun dans son genre, deux épaisses mais fort amusantes brutes, et dont Clara aimait à se moquer. L'explorateur ne tarissait pas sur ses récents voyages à travers l'Afrique centrale. Quant à l'officier anglais, capitaine dans un régiment d'artillerie, il cherchait à nous éblouir, en nous décrivant toutes ses inventions de balistique.

Un soir, après le dîner, sur le pont, nous étions tous réunis autour de Clara, délicieusement étendue sur un rocking-chair. Les uns fumaient des cigarettes, ceux-là rêvaient… Tous, nous avions, au cœur, le même désir de Clara; et tous, avec la même pensée de possession ardente, nous suivions le va-et-vient de deux petits pieds, chaussés de deux petites mules roses qui, dans le balancement du fauteuil, sortaient du calice parfumé des jupons, comme des pistils de fleurs… Nous ne disions rien… Et la nuit était d'une douceur féerique, le bateau glissait voluptueusement sur la mer, comme sur de la soie. Clara s'adressa à l'explorateur…

—Alors? fit-elle d'une voix malicieuse… Ça n'est pas une plaisanterie?… Vous en avez mangé de la viande humaine?

—Certainement oui!… répondit-il fièrement et d'un ton qui établissait une indiscutable supériorité sur nous… Il le fallait bien… on mange ce qu'on a…

—Quel goût ça a-t-il?… demanda-t-elle, un peu dégoûtée.

Il réfléchit un instant… Puis esquissant un geste vague:

—Mon Dieu!… dit-il… comment vous expliquer?… Figurez-vous, adorable miss… figurez-vous du cochon… du cochon un peu mariné dans de l'huile de noix…

Négligent et résigné, il ajouta:

—Ça n'est pas très bon… on ne mange pas ça, du reste, par gourmandise… J'aime mieux le gigot de mouton, ou le beefsteak.

—Évidemment!… consentit Clara.

Et, comme si elle eût voulu, par politesse, diminuer l'horreur de cette anthropophagie, elle spécialisa:

—Parce que, sans doute, vous ne mangiez que de la viande de nègre!…

—Du nègre?… s'écria-t-il, en sursautant… Pouah!… Heureusement, chère miss, je n'en fus pas réduit à cette dure nécessité… Nous n'avons jamais manqué de blancs, Dieu merci!… Notre escorte était nombreuse, en grande partie formée d'Européens… des Marseillais, des Allemands, des Italiens… un peu de tout… Quand on avait trop faim, on abattait un homme de l'escorte… de préférence un Allemand… L'Allemand, divine miss, est plus gras que les autres races… et il fournit davantage… Et puis, pour nous autres Français, c'est un Allemand de moins!… L'Italien, lui, est sec et dur… C'est plein de nerfs…

—Et le Marseillais?… intervins-je…

—Peuh!… déclara le voyageur, en hochant la tête… le Marseillais est très surfait… il sent l'ail… et, aussi, je ne sais pas pourquoi, le suint… Vous dire que c'est régalant?… non… c'est mangeable, voilà tout.

Se tournant vers Clara avec des gestes de protestation, il insista:

—Mais du nègre… jamais!… je crois que je l'aurais revomi… J'ai connu des gens qui en avaient mangé… Ils sont tombés malades… Le nègre n'est pas comestible… Il y en a même, je vous assure, qui sont vénéneux…

Et, scrupuleux, il rectifia:

—Après tout… faut-il le bien connaître, comme les champignons?… Peut-être les nègres de l'Inde se laissent-ils manger?…

—Non!… affirma l'officier anglais, d'un ton bref et catégorique qui clôtura, au milieu des rires, cette discussion culinaire, laquelle commençait à me soulever le cœur…

L'explorateur, un peu décontenancé, reprit:

—Il n'importe… malgré tous ces petits ennuis, je suis très heureux d'être reparti. En Europe, je suis malade… je ne vis pas… je ne sais où aller… Je me trouve aveuli et prisonnier dans l'Europe, comme une bête dans une cage… Impossible de faire jouer ses coudes, d'étendre les bras, d'ouvrir la bouche, sans se heurter à des préjugés stupides, à des lois imbéciles… à des mœurs iniques… L'année dernière, charmante miss, je me promenais dans un champ de blé. Avec ma canne, j'abattais les épis autour de moi… Cela m'amusait… J'ai bien le droit de faire ce qui me plaît, n'est-ce pas?… Un paysan accourut qui se mit à crier, à m'insulter, à m'ordonner de sortir de son champ… On n'a pas idée de ça!… Qu'auriez-vous fait à ma place?… Je lui assenai trois vigoureux coups de canne sur la tête… Il tomba le crâne fendu… Eh bien, devinez ce qui m'est arrivé?…

—Vous l'avez peut-être mangé? insinua, en riant, Clara…

—Non… on m'a traîné devant je ne sais quels juges qui me condamnèrent à deux mois de prison et dix mille francs de dommages et intérêts… Pour un sale paysan!… Et on appelle ça de la civilisation!… Est-ce croyable?… Eh bien, merci! s'il avait fallu que je fusse, en Afrique, condamné de la sorte, chaque fois que j'ai tué des nègres, et même des blancs!…

—Car vous tuiez aussi les nègres?… fit Clara.

—Certainement, oui, adorable miss!…

—Pourquoi, puisque vous ne les mangiez pas?

—Mais, pour les civiliser, c'est-à-dire pour leur prendre leurs stocks d'ivoires et de gommes… Et puis… que voulez-vous?… si les gouvernements et les maisons de commerce qui nous confient des missions civilisatrices, apprenaient que nous n'avons tué personne… que diraient-ils?…

—C'est juste!… approuva le gentilhomme normand… D'ailleurs, les nègres sont des bêtes féroces… des braconniers… des tigres!…

—Les nègres?… Quelle erreur, cher monsieur!… Ils sont doux et gais… ils sont comme des enfants… Avez-vous vu jouer des lapins, le soir, dans une prairie, à la bordure d'un bois?…

—Sans doute!…

—Ils ont des mouvements jolis… des gaietés folles, se lustrent le poil avec leurs pattes, bondissent et se roulent dans les menthes… Eh bien, les nègres sont comme ces jeunes lapins… c'est très gentil!…

—Pourtant, il est certain qu'ils sont anthropophages?… persista le gentilhomme…

—Les nègres? protesta l'explorateur… Pas du tout!… Dans les pays noirs, il n'est d'anthropophages que les blancs… Les nègres mangent des bananes et broutent des herbes fleuries. Je connais un savant qui prétend même que les nègres ont des estomacs de ruminants… Comment voulez-vous qu'ils mangent de la viande, surtout de la viande humaine?

—Alors, pourquoi les tuer? objectai-je, car je me sentais devenir bon et plein de pitié.

—Mais, je vous l'ai dit… pour les civiliser. Et c'était très amusant!… Quand, après des marches, des marches, nous arrivions dans un village de nègres… ceux-ci étaient fort effrayés!… Ils poussaient aussitôt des cris de détresse, ne cherchaient pas à fuir, tant ils avaient peur, et pleuraient la face contre terre. On leur distribuait de l'eau-de-vie, car nous avons toujours, dans nos bagages, de fortes provisions d'alcool… et, lorsqu'ils étaient ivres, nous les assommions!…

—Un sale coup de fusil! résuma, non sans dégoût, le gentilhomme normand, qui, sans doute, à cette minute, revoyait dans les forêts du Tonkin passer et repasser le vol merveilleux des paons…

La nuit se poursuivait dans l'éblouissement; le ciel était en feu: autour de nous, l'océan balançait de grandes nappes de lumière phosphorescente… Et j'étais triste, triste de Clara, triste de ces hommes grossiers, et de moi-même, et de nos paroles, qui offensaient le silence et la Beauté!

Tout à coup:

—Connaissez-vous Stanley? demanda Clara à l'explorateur.

—Certainement, oui… je le connais, répondit celui-ci.

—Et que pensez-vous de lui?

—Oh! lui!… fit-il en hochant la tête… Et, comme si d'affreux souvenirs venaient d'envahir son esprit, il acheva d'une voix grave:

—Il va tout de même un peu loin!…

Je sentais que le capitaine avait, depuis quelques minutes, le désir de parler… Il profita du moment de répit qui suivit cet aveu:

—Moi! dit-il… j'ai fait beaucoup mieux que tout cela… Et vos petits massacres ne sont rien auprès de ceux que l'on me devra… J'ai inventé une balle… Elle est extraordinaire. Et je l'appelle la balle Dum-Dum, du nom du petit village hindou où j'eus l'honneur de l'inventer.

—Elle tue beaucoup?… plus que les autres?… demanda Clara.

—Oh! chère miss, ne m'en parlez pas!… fit-il en riant… C'est incalculable!…

Et, modeste, il ajouta:

—Pourtant… ça n'est rien… c'est tout petit!… Figurez-vous une petite chose… comment appelez-vous?… une petite noisette… c'est cela!… Figurez-vous une toute petite noisette!… C'est charmant…

—Et quel joli nom, capitaine!… admira Clara.

—Très joli, en effet! approuva le capitaine, visiblement flatté… très poétique!…

—On dirait, n'est-ce pas?… on dirait d'un nom de fée dans une comédie de Shakespeare… La fée Dum-Dum!… cela m'enchante… Une fée rieuse, légère et toute blonde, qui sautille, danse et bondit parmi les bruyères et les rayons de soleil… Et, allez donc, Dum-Dum!

—Et allez donc!… répéta l'officier… Parfaitement! Elle va d'ailleurs très bien, adorable miss… Et ce qu'elle a d'unique, je crois, c'est qu'avec elle… il n'y a, pour ainsi dire, plus de blessés.

—Ah!… ah!…

—Il n'y a plus que des morts!… Voilà par où elle est vraiment exquise!

Il se tourna vers moi, et avec un accent de regret, dans lequel se confondaient nos deux patriotismes, il soupira:

—Ah! si vous l'aviez eue, en France, au moment de cette affreuse Commune!… Quel triomphe!…

Et passant brusquement à une autre songerie:

—Je me demande parfois… si ce n'est point un conte d'Edgar Poë, un rêve de notre Thomas de Quincey… Mais non, puisque cette adorable petite Dum-Dum, je l'ai expérimentée, moi-même… Telle est l'histoire… J'ai fait placer douze Hindous…

—Vivants?

—Naturellement!… L'empereur d'Allemagne, lui, pratique ses expériences balistiques sur des cadavres… Avouez que c'est absurde et tout à fait incomplet… Moi, j'opère sur des personnes, non seulement vivantes, mais d'une constitution robuste et d'une parfaite santé… Au moins, on voit ce que l'on fait et où l'on va… Je ne suis pas un rêveur, moi… je suis un savant!…

—Mille pardons, capitaine!… continuez donc!…

—Donc, j'ai fait placer douze Hindous, l'un derrière l'autre, sur une ligne géométriquement droite… et j'ai tiré…

—Eh bien?… interrompit Clara.

—Eh bien, délicieuse amie, cette petite Dum-Dum a fait merveille… Des douze Hindous, il n'en est pas resté un seul debout!… La balle avait traversé leurs douze corps qui n'étaient plus, après le coup, que douze tas de chair en bouillie et d'os littéralement broyés… Magique, vraiment!… Et jamais je n'avais cru à un aussi admirable succès…

—Admirable, en effet, et qui tient du prodige.

—N'est-ce pas?…

Et, songeur, après quelques secondes d'un silence émouvant…

—Je cherche, murmura-t-il, confidentiellement… je cherche quelque chose de mieux… quelque chose de plus définitif… je cherche une balle… une petite balle qui ne laisserait rien de ceux qu'elle atteint… rien… rien… rien!… Comprenez-vous?

—Comment cela? comment rien?

—Ou si peu de chose!… expliqua l'officier… à peine un tas de cendres… ou même une légère fumée roussâtre qui se dissiperait tout de suite… Cela se peut…

—Une incinération automatique, alors?

—Parfaitement!… Avez-vous songé aux avantages nombreux d'une telle invention?… De la sorte, je supprime les chirurgiens d'armée, les infirmiers, les ambulances, les hôpitaux militaires, les pensions aux blessés, etc., etc. Ce serait une économie incalculable… un soulagement pour les budgets des États… Et je ne parle pas de l'hygiène!… Quelle conquête pour l'hygiène!…

—Et vous pourriez appeler cette balle, la balle Nib-Nib!… m'écriai-je.

—Très joli… très joli!… applaudit l'artilleur qui, bien qu'il n'eût rien compris à cette interruption argotique, se mit à rire bruyamment, de ce brave et franc rire, qu'ont les soldats de tous les grades et de tous les pays…

Quand il se fut calmé:

—Je prévois, dit-il, que la France, lorsqu'elle aura connu ce splendide engin, va encore nous injurier dans tous ses journaux… Et ce seront les plus farouches de vos patriotes, ceux-là mêmes qui crient très haut qu'on ne dépense jamais assez de milliards pour la guerre, qui ne parlent que de tuer et de bombarder, ce seront ceux-là qui, une fois de plus, voueront l'Angleterre à l'exécration des peuples civilisés… Mais sapristi! nous sommes logiques avec notre état d'universelle barbarie… Comment!… on admet que les obus soient explosibles… et l'on voudrait que les balles ne le fussent pas!… Pourquoi?… Nous vivons sous la loi de la guerre… Or, en quoi consiste la guerre?… Elle consiste à massacrer le plus d'hommes que l'on peut, en le moins de temps possible… Pour la rendre de plus en plus meurtrière et expéditive il s'agit de trouver des engins de destruction de plus en plus formidables… C'est une question d'humanité… et c'est aussi le progrès moderne…

—Mais, capitaine, objectai-je… et le droit des gens?… Qu'en faites-vous?

L'officier ricana… et, levant les bras vers le ciel:

—Le droit des gens!… répliqua-t-il… mais c'est le droit que nous avons de massacrer les gens, en bloc, ou en détail, avec des obus ou des balles, peu importe, pourvu que les gens soient dûment massacrés!…

L'un des Chinois intervint:

—Nous ne sommes pourtant pas des sauvages! dit-il.

—Pas des sauvages?… Et que sommes-nous d'autre, je vous prie?… Nous sommes des sauvages pires que ceux de l'Australie, puisque, ayant conscience de notre sauvagerie, nous y persistons… Et, puisque c'est par la guerre, c'est-à-dire par le vol, le pillage et le massacre, que nous entendons gouverner, commercer, régler nos différends, venger notre honneur… Eh bien! nous n'avons qu'à supporter les inconvénients de cet état de brutalité où nous voulons nous maintenir quand même… Nous sommes des brutes, soit!… agissons en brutes!…

Alors, Clara dit d'une voix douce et profonde:

—Et puis, ce serait un sacrilège de lutter contre la mort… C'est si beau la mort!

Elle se leva, toute blanche et mystérieuse, sous la lumière électrique du bord. Le fin et long châle de soie qui l'enveloppait, l'enveloppait de reflets pâles et changeants.

—À demain! dit-elle encore.

Tous, nous étions autour d'elle, empressés. L'officier lui avait pris sa main qu'il baisait… et je détestai sa figure mâle, ses reins souples, ses jarrets nerveux, toute son allure de force… Il s'excusa:

—Pardonnez-moi, dit-il, de m'être laissé emporter dans un tel sujet, et d'avoir oublié que devant une femme, telle que vous, on ne devrait jamais parler que d'amour…

Clara répondit:

—Mais, capitaine, qui parle de la mort, parle aussi de l'amour!…

Elle prit mon bras, et je la reconduisis jusqu'à sa cabine, où ses femmes l'attendaient, pour la toilette de nuit…

Toute la soirée, je fus hanté de massacres et de destruction… Mon sommeil fut fort agité, cette nuit-là… Au-dessus des bruyères rouges, parmi les rayons d'un soleil de sang, je vis, blonde, rieuse et sautillante, passer la petite fée Dum-Dum… la petite fée Dum-Dum qui avait les yeux, la bouche, toute la chair inconnue et dévoilée de Clara…

Une fois, mon amie et moi, appuyés l'un près de l'autre au bastingage, nous regardions la mer et nous regardions le ciel. La journée allait bientôt finir. Dans le ciel, de grands oiseaux, des alcyons bleus, suivaient le navire en se balançant avec d'exquis mouvements de danseuse; sur la mer, des troupes de poissons volants se levaient à notre approche et, tout brillants sous le soleil, allaient se poser plus loin, pour repartir ensuite rasant l'eau, d'un bleu de vivante turquoise, ce jour-là… Puis des bandes de méduses, des méduses rouges, des méduses vertes, des méduses pourprées, et roses, et mauves, flottaient, ainsi que des jonchées de fleurs, sur la surface molle, et si magnifiques de couleur que Clara, à chaque instant, poussait des cris d'admiration en me les montrant… Et, tout d'un coup, elle me demanda:

—Dites-moi?… Comment s'appellent ces merveilleuses bêtes?

J'aurais pu inventer des noms bizarres, trouver des terminologies scientifiques. Je ne le tentai même pas… Poussé par un immédiat, un spontané, un violent besoin de franchise:

—Je ne sais pas!… répondis-je, fermement.

Je sentais que je me perdais… que tout ce rêve, vague et charmant qui avait bercé mes espoirs, endormi mes inquiétudes, je le perdais aussi sans rémission… que j'allais, d'une chute plus profonde, retomber aux fanges inévitables de mon existence de paria… Je sentais tout cela… Mais il y avait en moi quelque chose de plus fort que moi, et qui m'ordonnait de me laver de mes impostures, de mes mensonges, de ce véritable abus de confiance, par quoi, lâchement, criminellement, j'avais escroqué l'amitié d'un être qui avait eu foi en mes paroles.

—Non, en vérité, je ne sais pas!… répétai-je, en donnant à cette simple dénégation un caractère d'exaltation dramatique qu'elle ne comportait point.

—Comme vous me dites cela!… Est-ce que vous êtes fou?… Qu'avez-vous donc?… fit Clara, étonnée du son de ma voix et de l'étrange incohérence de mes gestes.

—Je ne sais pas… je ne sais pas… je ne sais pas!…

Et pour faire entrer plus de force de conviction dans ce triple «Je ne sais pas!», je frappai trois fois, violemment, sur le bastingage.

—Comment, vous ne savez pas?… Un savant… un naturaliste?…

—Je ne suis pas un savant, miss Clara… Je ne suis pas un naturaliste… je ne suis rien, criai-je… Un misérable… oui… je suis un misérable!… Je vous ai menti… odieusement menti… Il faut que vous connaissiez l'homme que je suis… Écoutez-moi…

Haletant, désordonné, je racontai ma vie… Eugène Mortain, MmeG…, l'imposture de ma mission, toutes mes malpropretés, toutes mes boues… Je prenais une joie atroce à m'accuser, à me rendre plus vil, plus déclassé, plus noir encore que je ne l'étais… Quand j'eus terminé ce douloureux récit, je dis à mon amie, dans un torrent de larmes:

—Maintenant, c'est fini!… vous allez me détester… me mépriser, comme les autres… vous vous détournerez de moi, avec dégoût… Et vous aurez raison… et je ne me plaindrai pas… C'est affreux!… mais je ne pouvais plus vivre ainsi… je ne voulais plus de ce mensonge entre vous et moi…

Je pleurais abondamment… et je bégayais des mots sans suite, comme un enfant.

—C'est affreux!… c'est affreux!… Et moi qui… car enfin… c'est vrai, je vous le jure!… moi qui… vous comprenez… Un engrenage, c'est cela… un engrenage… ç'a été un engrenage… Je ne le savais pas, moi. Et puis votre âme… ah! votre âme… votre chère âme, et vos regards de pureté… et votre… votre cher… oui, enfin… vous sentez bien… votre cher accueil… C'était mon salut… ma rédemption… ma… ma… C'est affreux… c'est affreux!… Je perds tout cela!… C'est affreux!…

Tandis que je parlais et que je pleurais, miss Clara me regardait fixement. Oh! ce regard! Jamais, non jamais je n'oublierai le regard que cette femme adorable posa sur moi… un regard extraordinaire, où il y avait à la fois de l'étonnement, de la joie, de la pitié, de l'amour—oui, de l'amour—et de la malice aussi, et de l'ironie… et de tout… un regard qui entrait en moi, me pénétrait, me fouillait, me bouleversait l'âme et la chair.

—Eh bien! dit-elle, simplement. Ça ne m'étonne pas trop… Et je crois, vraiment, que tous les savants sont comme vous.

Sans cesser de me regarder, riant du rire clair et joli qu'elle avait, un rire pareil à un chant d'oiseau:

—J'en ai connu un, reprit-elle. C'était un naturaliste… de votre genre… Il avait été envoyé par le gouvernement anglais, pour étudier, dans les plantations de Ceylan, le parasite du caféier… Eh bien, durant trois mois, il ne quitta pas Colombo… Il passait son temps à jouer au poker et à se griser de champagne.

Et son regard sur moi, un étrange, profond et voluptueux regard, toujours sur moi, elle ajouta, après quelques secondes de silence, sur un ton de miséricorde, où il me sembla que j'entendais chanter toutes les allégresses du pardon:

—Ô la petite canaille!

Je ne savais plus que dire ni s'il fallait rire ou encore pleurer, ou bien m'agenouiller à ses pieds. Timidement, je balbutiai:

—Alors… vous ne m'en voulez pas?… vous ne me méprisez pas?… vous me pardonnez?…

—Bête! fit-elle… Ô la petite bête!…

—Clara!… Clara!… Est-ce possible?… m'écriai-je, presque défaillant de bonheur.

Comme la cloche du dîner avait, depuis longtemps, sonné, et qu'il n'y avait plus personne sur cette partie du pont, je m'approchai de Clara plus près, si près que je sentis sa hanche frémir contre moi, et battre sa gorge. Et saisissant ses mains qu'elle laissa dans les miennes, tandis que mon cœur se soulevait, en tempête, dans ma poitrine, je m'écriai:

—Clara! Clara!… m'aimez-vous?… Ah! je vous en supplie!… m'aimez-vous?…

Elle répliqua, faiblement:

—Je vous dirai cela, ce soir… chez moi!…

Je vis passer, en ses yeux, une flamme verte, une flamme terrible qui me fit peur… Elle dégagea ses mains de l'étreinte des miennes, et le front subitement barré d'un pli dur, la nuque lourde, elle se tut et regarda la mer…

À quoi pensait-elle?… Je n'en savais rien… Et, en regardant la mer, moi aussi, je songeais:

—Tant que j'ai été pour elle un homme régulier, elle ne m'a pas aimé… elle ne m'a pas désiré… Mais de la minute où elle a compris qui j'étais, où elle a respiré la véritable et impure odeur de mon âme, l'amour est entré en elle—car elle m'aime!… Allons!… allons!… Il n'y a donc de vrai que le mal!…

Le soir était venu, puis, sans crépuscule, la nuit. Une douceur inexprimable circulait dans l'air. Le navire naviguait dans un bouillonnement d'écume phosphoreuse. De grandes clartés effleuraient la mer… Et l'on eût dit que des fées se levaient de la mer, étendaient sur la mer de longs manteaux de feu, et secouaient et jetaient, à pleines mains, dans la mer, des perles d'or.

Un matin, en arrivant sur le pont, je distinguai, grâce à la transparence de l'atmosphère et aussi nettement que si j'en eusse foulé des pieds le sol, l'île enchantée de Ceylan, l'île verte et rouge, que couronnent les féeriques blancheurs roses du pic d'Adam. Déjà, la veille, nous avions été avertis de son approche par les nouveaux parfums de la mer et par une mystérieuse invasion de papillons qui, après avoir accompagné durant quelques heures le navire, s'en étaient allés subitement. Et sans penser à plus, Clara et moi, nous avions trouvé exquis que l'île nous envoyât la bienvenue par l'entremise de ces éclatants et poétiques messagers. J'en étais maintenant à ce point de lyrisme sentimental, que la seule vue d'un papillon faisait vibrer en moi toutes les harpes de la tendresse et de l'extase.

Mais, ce matin-là, la vision réelle de Ceylan me donna de l'angoisse, plus que de l'angoisse, de la terreur. Ce que j'apercevais, là-bas, par-delà les flots, en ce moment couleur de myosotis, c'était, non point un territoire, non point un port, ni la curiosité ardente de tout ce que suscite dans l'homme le voile enfin levé sur de l'inconnu;… c'était le rappel brutal à la vie mauvaise, le retour à mes instincts délaissés, l'âpre et désolant réveil de tout ce qui, pendant cette traversée, avait dormi en moi… et que je croyais mort!… C'était quelque chose de plus douloureux à quoi je n'avais jamais songé et dont il m'était impossible, non pas même de comprendre, mais seulement de concevoir l'impossible réalité: la fin du rêve prodigieux qu'avait été pour moi l'amour de Clara. Pour la première fois, une femme me tenait. J'étais son esclave, je ne désirais qu'elle, je ne voulais qu'elle. Rien n'existait plus en dehors et au-delà d'elle. Au lieu d'éteindre l'incendie de cet amour, la possession, chaque jour, en ravivait les flammes. Chaque fois, je descendais plus avant dans le gouffre embrasé de son désir et, chaque jour, je sentais davantage que toute ma vie s'épuiserait à en chercher, à en toucher le fond!… Comment admettre que, après avoir été conquis—âme, corps et cerveau—par cet irrévocable, indissoluble et suppliciant amour, je dusse le quitter aussitôt?… Folie!… Cet amour était en moi, comme ma propre chair; il s'était substitué à mon sang, à mes moelles; il me possédait tout entier; il était moi!… Me séparer de lui, c'était me séparer de moi-même; c'était me tuer… Pis encore!… C'était ce cauchemar extravagant que ma tête fût à Ceylan, mes pieds en Chine, séparés par des abîmes de mer, et que je persistasse à vivre en ces deux tronçons qui ne se rejoindraient plus!… Que, le lendemain même, je n'eusse plus à moi ces yeux pâmés, ces lèvres dévoratrices, le miracle, chaque nuit, plus imprévu de ce corps aux formes divines, aux étreintes sauvages et, après les longs spasmes puissants comme le crime, profonds comme la mort, ces balbutiements ingénus, ces petites plaintes, ces petits rires, ces petites larmes, ces petits chants las d'enfant ou d'oiseau, était-ce possible?… Et je perdrais tout cela qui m'était plus nécessaire pour respirer que mes poumons, pour penser que mon cerveau, pour alimenter de sang chaud mes veines que mon cœur?… Allons donc!… J'appartenais à Clara, comme le charbon appartient au feu qui le dévore et le consume… À elle et à moi cela paraissait tellement inconcevable une séparation, et si follement chimérique, si totalement contraire aux lois de la nature et de la vie, que nous n'en avions jamais parlé… La veille, encore, nos deux âmes confondues ne songeaient, sans même se le dire, qu'à l'éternité du voyage, comme si le navire qui nous emportait dût nous emporter ainsi, toujours, toujours… et jamais, jamais n'arriver quelque part… Car arriver quelque part, c'est mourir!…

Et, pourtant, voilà que j'allais descendre là-bas, m'enfoncer là-bas, dans ce vert et dans ce rouge, disparaître là-bas, dans cet inconnu… plus affreusement seul que jamais!… Et voilà que Clara ne serait bientôt plus qu'un fantôme, puis un petit point gris, à peine visible, dans l'espace… puis rien… puis rien… rien… rien… rien!… Ah! tout plutôt que cela!… Ah! que la mer nous engloutisse tous les deux!…

Elle était douce, la mer, calme et radieuse… Elle exhalait une odeur de rivage heureux, de verger fleuri, de lit d'amour, qui me fit pleurer…

Le pont s'animait; rien que des physionomies joyeuses, des regards distendus par l'attente et par la curiosité.

—Nous entrons dans la baie… nous sommes dans la baie!…

—Je vois la côte.

—Je vois les arbres.

—Je vois le phare.

—Nous sommes arrivés… nous sommes arrivés!…

Chacune de ces exclamations me tombait lourdement sur le cœur… Je ne voulus pas avoir devant moi cette vision de l'île encore lointaine mais si implacablement nette et dont chaque tour d'hélice me rapprochait, et, me détournant d'elle, je contemplai l'infini du ciel où je souhaitai me perdre, ainsi que ces oiseaux, là-bas, là-haut, qui passaient, un instant, dans l'air, et s'y fondaient si doucement.

Clara ne tarda pas à me rejoindre… Était-ce d'avoir trop aimé?… Était-ce d'avoir trop pleuré? Ses paupières étaient toutes meurtries et ses yeux, dans leur cerne bleu, exprimaient une grande tristesse. Et il y avait encore dans ses yeux plus que de la tristesse; il y avait en vérité une pitié ardente, à la fois combative et miséricordieuse. Sous ses lourds cheveux d'or brun, son front se barrait d'un pli d'ombre, ce pli qu'elle avait dans la volupté comme dans la douleur… Un parfum, étrangement grisant, venait de ses cheveux… Elle me dit, simplement, ce seul mot…

—Déjà?

—Hélas! soupirai-je…

Elle acheva d'ajuster son chapeau, un petit chapeau marin qu'elle fixa au moyen d'une longue épingle d'or. Ses deux bras levés faisaient cambrer son buste, dont je vis se dessiner les lignes sculpturales sous la blouse blanche qui l'enveloppait… Elle reprit d'une voix qui tremblait un peu:

—Y aviez-vous pensé?

—Non!…

Clara se mordit les lèvres où le sang afflua:

—Et, alors?… fit-elle.

Je ne répondis pas… je n'avais pas la force de répondre… La tête vide, le cœur déchiré, j'aurais voulu glisser au néant… Elle était émue, très pâle… sauf la bouche qui me semblait plus rouge et lourde de baisers… Longtemps, ses yeux m'interrogèrent avec une pesante fixité.

—Le bateau relâche deux jours à Colombo… Et puis, il repartira… le savez-vous?

—Oui!… Oui!…

—Et puis?…

—Et puis… c'est fini!

—Puis-je quelque chose pour vous?

—Rien… merci! puisque c'est fini!…

Et comprimant mes sanglots au fond de ma gorge, je bégayai:

—Vous avez été tout, pour moi… vous avez été, pour moi, plus que tout!… Ne me parlez plus, je vous en conjure!… C'est trop douloureux… trop inutilement douloureux. Ne me parlez plus… puisque, maintenant, tout est fini!…

—Rien n'est jamais fini, prononça Clara… rien, pas même la mort!…

Une cloche sonna… Ah! cette cloche!… Comme elle sonna dans mon cœur!… Comme elle sonna le glas de mon cœur!…

Les passagers s'empressaient sur le pont, criaient, s'exclamaient, s'interpellaient, braquaient des lorgnettes, des jumelles, des appareils photographiques vers l'île qui se rapprochait. Le gentilhomme normand, désignant les masses de verdures, expliquait les jungles impénétrables au chasseur… Et parmi le tumulte, la bousculade, indifférents et réfléchis, les mains croisées sous leurs manches larges, les deux Chinois continuaient leur lente, leur grave promenade quotidienne, comme deux abbés qui récitent le bréviaire.

—Nous sommes arrivés!

—Hourra!… hourra!… nous sommes arrivés!…

—Je vois la ville.

—Est-ce la ville?…

—Non!… c'est un récif de corail…

—Je distingue le wharf…

—Mais non!… mais non!…

—Qu'est-ce qui vient là-bas, sur la mer?

Déjà, au loin, voiles toutes roses, une petite flottille de barques s'avançait vers le paquebot… Les deux cheminées, dégorgeant de flots de fumée noire, couvrirent d'une ombre de deuil la mer, et la sirène gémit, longtemps… longtemps…

Personne ne faisait attention à nous… Clara me demanda, sur un ton d'impérieuse tendresse:

—Voyons! qu'allez-vous devenir?

—Je ne sais pas! Et qu'importe?… J'étais perdu… Je vous ai rencontrée… Vous m'avez retenu quelques jours, au bord du gouffre… J'y retombe, maintenant… C'était fatal!…

—Pourquoi, fatal?… Vous êtes un enfant!… Et vous n'avez pas confiance en moi… Croyez-vous donc que c'est par hasard que vous m'avez rencontrée?…

Elle ajouta, après un silence:

—C'est si simple!… J'ai de puissants amis en Chine… Ils pourraient, sans doute, beaucoup pour vous!… Voulez-vous que?…

Je ne lui laissai pas le temps d'achever:

—Non, pas ça!… suppliai-je, en me défendant mollement, d'ailleurs… surtout, pas ça!… Je vous comprends… Ne me dites plus rien.

—Vous êtes un enfant, répéta Clara… Et vous parlez comme en Europe, cher petit cœur… Et vous avez de stupides scrupules, comme en Europe… En Chine, la vie est libre, heureuse, totale, sans conventions, sans préjugés, sans lois… pour nous, du moins… Pas d'autres limites à la liberté que soi-même… à l'amour que la variété triomphante de son désir… L'Europe et sa civilisation hypocrite, barbare, c'est le mensonge… Qu'y faites-vous autre chose que de mentir, de mentir à vous-même et aux autres, de mentir à tout ce que, dans le fond de votre âme, vous reconnaissez être la vérité?… Vous êtes obligé de feindre un respect extérieur pour des personnes, des institutions que vous trouvez absurdes… Vous demeurez, lâchement attaché à des conventions morales ou sociales que vous méprisez, que vous condamnez, que vous savez manquer de tout fondement… C'est cette contradiction permanente entre vos idées, vos désirs et toutes les formes mortes, tous les vains simulacres de votre civilisation, qui vous rend tristes, troublés, déséquilibrés… Dans ce conflit intolérable, vous perdez toute joie de vivre, toute sensation de personnalité… parce que, à chaque minute, on comprime, on empêche, on arrête le libre jeu de vos forces… Voilà la plaie empoisonnée, mortelle, du monde civilisé… Chez nous, rien de pareil… vous verrez!… Je possède à Canton, parmi des jardins merveilleux, un palais où tout est disposé pour la vie libre et pour l'amour… Que craignez-vous?… que laissez-vous?… qui donc s'inquiète de vous!… Quand vous ne m'aimerez plus, ou quand vous serez trop malheureux… vous vous en irez!…

—Clara!… Clara!… implorai-je…

Elle frappa, d'un coup sec, le plancher du navire:

—Vous ne me connaissez pas encore…, dit-elle… vous ne savez pas qui je suis, et déjà vous voulez me quitter!… Est-ce que je vous fais peur?… Est-ce que vous êtes lâche?

—Sans toi, je ne puis plus vivre!… sans toi, je ne puis que mourir!…

—Eh bien!… ne tremble plus… ne pleure plus… Et viens avec moi!…

Un éclair traversa le vert de ses prunelles. Elle dit d'une voix plus basse, presque rauque:

—Je t'apprendrai des choses terribles… des choses divines… tu sauras enfin ce que c'est que l'amour!… Je te promets que tu descendras, avec moi, tout au fond du mystère de l'amour… et de la mort!…

Et, souriant d'un sourire rouge qui me fit courir un frisson dans les moelles, elle dit encore:

—Pauvre bébé!… Tu te croyais un grand débauché… un grand révolté… Ah! tes pauvres remords… te souviens-tu?… Et voilà que ton âme est plus timide que celle d'un petit enfant!…

C'était vrai!… j'avais beau me vanter d'être une intransigeante canaille, me croire supérieur à tous les préjugés moraux, j'écoutais encore, parfois, la voix du devoir et de l'honneur qui, à de certains moments de dépression nerveuse, montait des profondeurs troubles de ma conscience… L'honneur de qui?… le devoir de quoi?… Quel abîme de folie que l'esprit de l'homme!… En quoi mon honneur—mon honneur!—était-il compromis, en quoi déserterais-je mon devoir parce que, au lieu de me morfondre à Ceylan, je poursuivrais mon voyage jusqu'en Chine?… Est-ce que, véritablement, j'entrais assez dans la peau d'un savant pour imaginer que j'allais «étudier la gelée pélasgique», découvrir «la cellule», en plongeant dans les golfes de la côte cynghalaise?… Cette idée tout à fait burlesque que j'eusse pris au sérieux ma mission d'embryologiste, me ramena vite aux réalités de ma situation… Comment!… la chance, le miracle voulait que je rencontrasse une femme divinement belle, riche, exceptionnelle, et que j'aimais et qui m'aimait, et qui m'offrait une vie extraordinaire, des jouissances à foison, des sensations uniques, des aventures libertines, une protection fastueuse… le salut, enfin… et, plus que le salut… la joie!… Et je laisserais échapper tout cela!… Une fois de plus, le démon de la perversité—ce stupide démon à qui, pour lui avoir stupidement obéi, je devais tous mes malheurs—interviendrait encore pour me conseiller une résistance hypocrite contre un événement inespéré, qui tenait des contes de fées, qui ne se retrouverait jamais plus, et dont je souhaitais ardemment, au fond de moi-même qu'il se réalisât?… Non… non!… C'était trop bête, à la fin!

—Vous avez raison, dis-je à Clara, en mettant sur le seul compte de la défaite amoureuse une soumission qui contentait aussi tous mes instincts de paresse et de débauche, vous avez raison… Je ne serais pas digne de vos yeux, de votre bouche, de votre âme… de tout ce paradis et de tout cet enfer, qui est vous… si j'hésitais plus longtemps… Et puis… je ne pourrais pas… je ne pourrais pas te perdre… Tout concevoir, hormis cela… Tu as raison… Je suis à toi… emmène-moi où tu voudras… Souffrir… mourir… il n'importe!… puisque tu es, toi que je ne connais pas encore, mon destin!…

—Ô bébé!… bébé!… bébé!… fit Clara sur un ton singulier, dont je ne sus pas démêler l'expression véritable, et si c'était de la joie, de l'ironie ou de la pitié!

Puis, presque maternelle, elle me recommanda:

—Maintenant… ne vous occupez de rien que d'être heureux… Restez là… regardez l'île merveilleuse… Je vais régler avec le commissaire votre nouvelle situation à bord…

—Clara…

—Ne craignez rien… Je sais ce qu'il faut dire…

Et comme j'allais émettre une objection:

—Chut!… N'êtes-vous pas mon bébé, cher petit cœur?… Vous devez obéir… Et puis, vous ne savez pas…

Et elle disparut, se mêlant à la foule des passagers entassés sur le pont, et dont beaucoup portaient déjà leurs valises et leurs menus bagages.

Il avait été décidé que, les deux jours que nous relâchions à Colombo, nous les passerions, Clara et moi, à visiter la ville et les environs, où mon amie avait séjourné et qu'elle connaissait à merveille. Il y faisait une chaleur torride, si torride que les endroits les plus frais—par comparaison—de cet atroce pays, où des savants placent le Paradis terrestre, tels les jardins au bord des grèves, me parurent d'étouffantes étuves. La plupart de nos compagnons de voyage n'osèrent pas affronter cette température de feu, qui leur enlevait la moindre velléité de sortir et jusqu'au plus vague désir de remuer. Je les vois encore, ridicules et gémissants, dans le grand hall de l'hôtel, le crâne couvert de serviettes mouillées et fumantes, élégant appareil renouvelé tous les quarts d'heure, qui transformait la plus noble partie de leur individu en un tuyau de cheminée, couronné de son panache de vapeur. Étendus sur des fauteuils à bascule, sous le punka, la cervelle liquéfiée, les poumons congestionnés, ils buvaient des boissons glacées que leur préparaient des boys, lesquels, par la couleur de la peau et la structure du corps, rappelaient les naïfs bonshommes en pain d'épice de nos foires parisiennes, tandis que d'autres boys, de même ton et de même gabarit, éloignaient d'eux, à grands coups d'éventail, les moustiques.

Quant à moi, je retrouvai—un peu trop vite, peut-être,—toute ma gaieté, et même toute ma verve blagueuse. Mes scrupules s'étaient évanouis; je ne me sentais plus en mal de poésie. Débarrassé de mes soucis, sûr de l'avenir, je redevins l'homme que j'étais en quittant Marseille, le Parisien stupide et frondeur «à qui on ne la fait pas», le boulevardier «qui ne s'en laisse pas conter», et qui sait dire son fait à la nature… même des Tropiques!…

Colombo me parut une ville assommante, ridicule, sans pittoresque et sans mystère. Moitié protestante, moitié bouddhiste, abrutie comme un bonze et renfrognée comme un pasteur, avec quelle joie je me félicitai, intérieurement, d'avoir, par miracle, échappé à l'ennui profond que ses rues droites, son ciel immobile, ses dures végétations dégageaient… Et je fis des mots d'esprit sur les cocotiers que je ne manquai pas de comparer à d'affreux et chauves plumeaux, ainsi que sur toutes les grandes plantes que j'accusai d'avoir été taillées par de sinistres industriels dans des tôles peintes et des zincs vernis… En nos promenades à Slave-Island, qui est le Bois de l'endroit, et à Pettah, qui en est le quartier Mouffetard, nous ne rencontrâmes que d'horribles Anglaises d'opérette, fagotées de costumes clairs, mi-hindous, mi-européens, du plus carnavalesque effet; et des Cynghalaises, plus horribles encore que les Anglaises, vieilles à douze ans, ridées comme des pruneaux, tordues comme de séculaires ceps de vigne, effondrées comme des paillotes en ruine, avec des gencives en plaies saignantes, des lèvres brûlées par la noix d'arec et des dents couleur de vieille pipe… Je cherchai en vain les femmes voluptueuses, les négresses aux savantes pratiques d'amour, les petites dentellières si pimpantes, dont m'avait parlé ce menteur d'Eugène Mortain, avec des yeux si significativement égrillards… Et je plaignis de tout mon cœur les pauvres savants que l'on envoie ici, avec la problématique mission de conquérir le secret de la vie.

Mais je compris que Clara ne goûtait pas ces plaisanteries faciles et grossières, et je crus prudent de les atténuer, ne voulant ni la blesser dans son culte fervent de la nature, ni me diminuer dans son esprit. À plusieurs reprises, j'avais remarqué qu'elle m'écoutait avec un étonnement pénible.

—Pourquoi donc êtes-vous si gai? m'avait-elle dit… Je n'aime pas qu'on soit gai ainsi, cher petit cœur… Cela me fait du mal… Quand on est gai, c'est que l'on n'aime pas… L'amour est une chose grave, triste et profonde…

Ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'éclater de rire à propos de tout ou à propos de rien…

C'est ainsi qu'elle m'encouragea fort dans une mystification dont j'eus l'idée et que voici.

Parmi les lettres de recommandation que j'avais emportées de Paris, s'en trouvait une pour un certain sir Oscar Terwick, lequel, entre autres titres scientifiques, était, à Colombo, le président de l'Association of the tropical embryology and of the british entomology. À l'hôtel où je me renseignai, j'appris, en effet, que sir Oscar Terwick était un homme considérable, auteur de travaux renommés, un très grand savant, en un mot. Je résolus de l'aller voir. Une telle visite ne pouvait plus m'être dangereuse, et puis je n'étais pas fâché de connaître, de toucher un véritable embryologiste. Il demeurait loin, dans un faubourg appelé Kolpetty et qui est, pour ainsi dire, le Passy de Colombo. Là, au milieu de jardins touffus, ornés de l'inévitable cocotier, dans des villas spacieuses et bizarres, habitent les riches commerçants et les notables fonctionnaires de la ville. Clara désira m'accompagner. Elle m'attendit, en voiture, non loin de la maison du savant, sur une sorte de petite place ombragée par d'immenses tecks.

Sir Oscar Terwick me reçut poliment—sans plus.

C'était un homme très long, très mince, très sec, très rouge de visage, et dont la barbe blanche descendait jusqu'au nombril, coupée carrément, ainsi qu'une queue de poney. Il portait un large pantalon de soie jaune, et son torse velu s'enveloppait dans une sorte de châle de laine claire. Il lut avec gravité la lettre que je lui remis et, après m'avoir examiné du coin de l'œil avec un air méfiant—se méfiait-il de moi ou de lui?—il me demanda:

—Vô… etè… embryologist?…

Je m'inclinai en signe d'assentiment…

—All right!gloussa-t-il…

Et faisant le geste de traîner un filet dans la mer, il reprit:

—Vô… etè… embryologist?… Yès… Vô… comme ça… dans le mer…fish… fish… little fish?

—Little fish… parfaitement…little fish… appuyai-je, en répétant le geste imitatif du savant.

—Dans le mer?…

—Yès!… Yès…

—Très intéressant!… très joli… très curious!… Yès!

Tout en jargonnant de la sorte—et continuant, tous les deux, de traîner «dans le mer» nos chimériques filets—, le considérable savant m'amena devant une console de bambou, sur laquelle étaient rangés trois bustes de plâtre, couronnés de lotus artificiels. Les désignant du doigt, successivement, il me les présenta, sur un ton de gravité si comique que je faillis éclater de rire.

—Master Darwin!… très grand nat'raliste… très, très… grand!… Yès!…

Je saluai profondément.

—Master Haeckel… très grand nat'raliste… Pas si que loui, non!… Mais très grand!… Master Haeckel ici… comme ça… loui… dans le mer…little fish…

Je saluai encore. Et d'une voix plus forte, il cria, en posant toute sa main, rouge comme un crabe sur le troisième buste:

—Master Coqueline!… très grand nat'raliste… du miouséum… comment appelez?… du miouséum Grévin… Yès!… Grévine!… Très joli… très curious!…

—Très int'réssant! confirmai-je.

—Yès!…

Après quoi il me congédia.

Je fis à Clara le récit détaillé et mimé de cette étrange entrevue… Elle rit comme une folle.

—Ô bébé!… bébé… bébé… que vous êtes drôle, cher petit voyou!…

Ce fut le seul épisode scientifique de ma mission. Et je compris alors ce que c'était que l'embryologie!

Le lendemain matin, après une sauvage nuit d'amour, nous reprenions la mer, en route vers la Chine.

—Pourquoi ne m'avez-vous pas encore parlé de notre chère Annie?… Ne lui avez-vous pas appris mon arrivée ici?… Est-ce qu'elle ne viendra pas aujourd'hui?… Est-ce qu'elle est toujours belle?

—Comment?… Vous ne savez pas?… Mais Annie est morte, cher petit cœur…

—Morte! m'écriai-je… Ce n'est pas possible… Vous voulez me taquiner…

Je regardai Clara. Divinement calme et jolie, nue dans une transparente tunique de soie jaune, elle était mollement couchée sur une peau de tigre. Sa tête reposait parmi des coussins, et de ses mains, chargées de bagues, elle jouait avec une longue mèche de ses cheveux déroulés. Un chien du Laos, aux poils rouges, dormait auprès d'elle, le museau sur sa cuisse, une patte sur son sein.

—Comment?… reprit Clara… vous ne saviez pas?… Comme c'est drôle!

Et, toute souriante, avec des étirements de souple animal, elle m'expliqua:

—Ce fut quelque chose d'horrible, chéri! Annie est morte de la lèpre… de cette lèpre effrayante qu'on appelle l'éléphantiasis… Car tout est effrayant ici… l'amour, la maladie… la mort… et les fleurs!… Jamais je n'ai tant, tant pleuré, je vous assure… Je l'aimais tant, tant! Et elle était si belle, si étrangement belle!…

Elle ajouta, dans un long et gracieux soupir:

—Jamais plus nous ne connaîtrons le goût si âpre de ses baisers!… C'est un grand malheur!

—Alors… c'est donc vrai?… balbutiai-je… Mais comment cela est-il arrivé?

—Je ne sais… Il y a tant de mystères ici… tant de choses qu'on ne comprend pas… Toutes les deux, nous allions souvent, le soir, sur le fleuve… Il faut vous dire qu'il y avait alors dans un bateau de fleurs… une bayadère de Bénarès… une affolante créature, chéri, à qui des prêtres avaient enseigné certains rites maudits des anciens cultes brahmaniques… C'est peut-être cela… ou autre chose… Une nuit que nous revenions du fleuve, Annie se plaignit de très vives douleurs à la tête et aux reins. Le lendemain, son corps était tout couvert de petites taches pourprées… Sa peau, plus rose et d'une plus fine pulpe que la fleur de l'althœa se durcit, s'épaissit, s'enfla, devint d'un gris cendreux… de grosses tumeurs, de monstrueux tubercules la soulevèrent. C'était quelque chose d'épouvantable. Et le mal qui, d'abord, s'était attaqué aux jambes, gagna les cuisses, le ventre, les seins, le visage… Oh! son visage, son visage!… Figurez-vous une poche énorme, une outre ignoble, toute grise, striée de sang brun… et qui pendait et qui se balançait au moindre mouvement de la malade… De ses yeux—ses yeux, cher amour!—on ne voyait plus qu'une mince boutonnière rougeâtre et suintante… Je me demande encore si c'est possible!

Elle enroula autour de ses doigts la mèche dorée. Dans un mouvement, la patte du chien endormi, ayant glissé sur la soie, découvrit entièrement le globe du sein qui darda sa pointe, rose comme une jeune fleur.

—Oui, je me demande encore, parfois, si je ne rêve pas… dit-elle.

—Clara… Clara! suppliai-je, éperdu d'horreur… ne me dites plus rien… Je voudrais que l'image de notre divine Annie restât intacte dans mon souvenir… Comment ferai-je, maintenant, pour éloigner de ma pensée ce cauchemar?… Ah! Clara, ne dites plus rien, ou parlez-moi d'Annie, quand elle était si belle… quand elle était trop belle!…

Mais Clara ne m'écoutait pas. Elle poursuivit:

—Annie s'isola… se claustra dans sa maison, seule avec une gouvernante chinoise qui la soignait… Elle avait renvoyé toutes ses femmes et ne voulait plus voir personne… pas même moi… Elle fit venir les plus habiles praticiens d'Angleterre… En vain, vous pensez bien… Les plus célèbres sorciers du Thibet, ceux-là qui connaissent les paroles magiques et ressuscitent les morts, se déclarèrent impuissants… On ne guérit jamais de ce mal, mais on n'en meurt pas non plus… C'est affreux!… Alors elle se tua… Quelques gouttes de poison, et ce fut fini de la plus belle des femmes.

L'épouvante me clouait les lèvres. Je regardai Clara, sans avoir l'idée d'une seule parole.

—J'ai appris de cette Chinoise, continua Clara, un détail vraiment curieux… et qui m'enchante… Vous savez combien Annie aimait les perles… Elle en possédait d'incomparables… les plus merveilleuses, je crois, qui fussent au monde… Vous vous souvenez aussi avec quelle sorte de joie physique, de spasme charnel, elle s'en parait… Eh bien, malade, cette passion lui était devenue une folie… une fureur… comme l'amour!… Toute la journée, elle se plaisait à les toucher, à les caresser, à les baiser; elle s'en faisait des coussins, des colliers, des pèlerines, des manteaux… Mais il arriva cette chose extraordinaire: les perles mouraient sur sa peau… elles se ternissaient d'abord, peu à peu… peu à peu s'éteignaient… aucune lumière ne se reflétait plus en leur orient… et, en quelques jours, atteintes de la lèpre, elles se changeaient en de menues boules de cendre… Elles étaient mortes… mortes comme des personnes, mon cher amour… Saviez-vous qu'il y eût des âmes dans les perles?… Moi, je trouve cela affolant et délicieux… Et, depuis, j'y pense tous les jours…

Après un court silence, elle reprit:

—Et ce n'est pas tout!… Maintes fois, Annie avait manifesté le désir d'être emportée, quand elle serait morte, au petit cimetière des Parsis… là-bas… sur la colline du Chien Bleu… Elle voulait que son corps fût déchiré par le bec des vautours… Vous savez combien elle avait des idées singulières et violentes en toutes choses!… Eh bien, les vautours refusèrent ce festin royal, qu'elle leur offrait… Ils s'éloignèrent, en poussant d'affreux cris, de son cadavre… Il fallut le brûler…

—Mais, pourquoi ne m'avez-vous pas écrit tout cela? reprochai-je à Clara.

Avec des gestes lents et charmants, Clara lissa l'or roux de ses cheveux, caressa la fourrure rouge du chien qui s'était réveillé, et elle dit négligemment:

—Vraiment?… Je ne vous avais rien écrit de tout cela?… Vous êtes sûr?… Je l'ai oublié sans doute… Pauvre Annie!

Elle dit encore:

—Depuis ce grand malheur… tout m'ennuie ici… Je suis trop seule… Je voudrais mourir… mourir… moi aussi… ah, je vous assure!… Et si vous n'étiez pas revenu, je crois bien que je serais déjà morte…

Elle renversa sa tête sur les coussins, agrandit l'espace nu de sa poitrine…, et avec un sourire… un étrange sourire d'enfant et de prostituée, tout ensemble:

—Est-ce que mes seins vous plaisent toujours?… Est-ce que vous me trouvez toujours belle?… Alors, pourquoi êtes-vous parti si… si longtemps? Oui… oui… je sais… ne dites rien… ne répondez rien… je sais… Vous êtes une petite bête, cher amour!…

J'aurais bien voulu pleurer; je ne le pus… J'aurais bien voulu parler encore; je ne le pus davantage…

Et nous étions dans le jardin, sous le kiosque doré, où des glycines retombaient en grappes bleues, en grappes blanches; et nous finissions de prendre le thé… D'étincelants scarabées bourdonnaient dans les feuilles, des cétoines vibraient et mouraient au cœur pâmé des roses, et, par la porte ouverte, du côté du nord, nous voyions se lever d'un bassin, autour duquel dormaient des cigognes dans une ombre molle et toute mauve, les longues tiges des iris jaunes, flammés de pourpre.

Tout à coup, Clara me demanda:

—Voulez-vous que nous allions donner à manger aux forçats chinois?… C'est très curieux… très amusant… C'est même la seule distraction vraiment originale et élégante que nous ayons, dans ce coin perdu de la Chine… Voulez-vous, petit amour?…

Je me sentais fatigué, la tête lourde, tout mon être envahi par la fièvre de cet effrayant climat… De plus, le récit de la mort d'Annie m'avait bouleversé l'âme… Et, la chaleur, au-dehors, était mortelle comme un poison…

—J'ignore ce que vous me demandez, chère Clara… mais je ne suis pas remis de ce long voyage à travers les plaines et les plaines… les forêts et les forêts… Et ce soleil… je le redoute plus que la mort!… Et puis, j'aurais tant voulu être tout à vous… et que vous fussiez tout à moi, aujourd'hui…

—C'est cela!… Si nous étions en Europe, et que je vous eusse demandé de m'accompagner aux courses, au théâtre, vous n'auriez pas hésité… Mais c'est bien plus beau que les courses.

—Soyez bonne!… Demain, voulez-vous?

—Oh! demain… répondit Clara, avec des moues étonnées et des airs de doux reproche… toujours demain!… Vous ne savez donc pas que c'est impossible demain?… Demain?… mais c'est tout à fait défendu… Les portes du bagne sont fermées… même pour moi… On ne peut donner à manger aux forçats que le mercredi; comment ne le savez-vous pas?… Si nous manquons cette visite aujourd'hui, il nous faudra attendre, toute une longue, longue semaine… Comme ce serait ennuyeux!… Toute une semaine, pensez donc!… Venez, petite chiffe adorée… oh! venez, je vous en prie… Vous pouvez bien faire cela pour moi…

Elle se souleva à demi, sur les coussins… La tunique écartée laissa voir, plus bas que la taille, entre les nuages de l'étoffe, des coins de sa chair ardente et rose. D'une bonbonnière d'or, posée sur un plateau de laque, elle tira, du bout de ses doigts, un cachet de quinine, et, m'ordonnant de m'approcher, elle le porta, gentiment, à mes lèvres.

—Vous verrez comme c'est passionnant… tellement passionnant!… Vous n'avez pas idée, chéri… Et comme je vous aimerai mieux ce soir!… comme je t'aimerai follement, ce soir!… Avale, cher petit cœur… avale…

Et comme j'étais toujours triste, hésitant, pour vaincre mes dernières résistances, elle dit, avec des lueurs sombres, dans ses yeux…

—Écoute!… J'ai vu pendre des voleurs en Angleterre, j'ai vu des courses de taureaux et garrotter des anarchistes en Espagne… En Russie, j'ai vu fouetter par des soldats, jusqu'à la mort, de belles jeunes filles… En Italie, j'ai vu des fantômes vivants, des spectres de famine déterrer des cholériques et les manger avidement… J'ai vu, dans l'Inde, au bord d'un fleuve, des milliers d'êtres, tout nus, se tordre et mourir dans les épouvantes de la peste… À Berlin, un soir, j'ai vu une femme que j'avais aimée la veille, une splendide créature en maillot rose, je l'ai vue, dévorée par un lion, dans une cage… Toutes les terreurs, toutes les tortures humaines, je les ai vues… C'était très beau!… Mais je n'ai rien vu de si beau… comprends-tu?… que ces forçats chinois… c'est plus beau que tout!… Tu ne peux pas savoir… je te dis que tu ne peux pas savoir… Annie et moi, nous ne manquions jamais un mercredi… Viens, je t'en prie!


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