—Non, personne ne sait rien. Rien, répétait-il avec une sorte d’orgueil entêté. Et c’est pas toi qui iras lui dire, ma fille. J’ crois, toujours!
Elle se souvenait encore si bien comment elle avait répondu.
—Mais si, il faut qu’il le sache.
Et la lutte qui avait suivi avec le vieux madré, et tous les arguments, patiemment répétés sans fin et sans fatigue, et qui, pourtant, s’écrasaient contre le mur de sa résolution cette fois inébranlable.
Et l’entrée de Berthe dans la partie, pour lapremière fois de l’avis de sa sœur et qui disait, en détournant ses implacables yeux bleus.
—C’est des choses qu’il faut dire à un homme.
Et le départ de l’oncle, courroucé, et jurant qu’elles étaient deux folles ensemble, ne sachant pas profiter de leur chance extraordinaire assurée par la sage prévoyance de sa feue sœur, qui avait réussi à cacher l’affaire à tout un pays affamé de scandale.
De la suite surnageait ceci dans sa mémoire: la ténacité du sieur Lambart, contrecarré dans son désir pour la première fois de sa vie d’enfant gâté et d’homme riche, coq de village et roi de campagne; ses démarches répétées et cette quasi-persécution dont il l’entourait à chacune de leurs entrevues, son embarras à elle, qui se changeait en tourment, puis en obsession. Et tant de choses encore, tant de ces sentiments et de ces sensations qui passent en colorant les jours avant de se faner: les heures où elle faiblissait, car elle se sentait touchée enfin de cette constance, les heures de tentation où elle voyait combien c’était facile de ne rien dire et les heures où elle retrouvait sa force intacte.
Et le jour où elle avait annoncé à l’oncle Nathan qu’elle parlerait à Samuel Lambart. Ce repas plein de gaillardises voilées, entre les lippées du vieux garçon, grand mangeur et buveur, les regards significatifs de l’oncle, et l’ostensible bouderie de Berthe.
Elle s’était fixé de lui parler au jardin. Là, entre les plates-bandes bordées de buis et fleuries de toutes les plantes démodées, ils avaient tousvagué sans but, avec cette âme du dimanche, rassasiée et bienveillante. Mais elle ne savait vraiment comment dire, comment faire pour amorcer cette incroyable révélation.
Et la collation était arrivée, puis le départ, qu’elle n’avait rien dit encore, décidée à écrire le lendemain.
Mais le lendemain amenait l’oncle Nathan armé d’une nouvelle combinaison. Elle entendait encore les paroles tomber de cette bouche serrée d’avare.
—T’as rien dit, ma fille, pas? Bien, il est encore temps de ne point faire de malheur. Puisque tu ne te décides point, Berthe fera aussi bien l’affaire de Lambart que toi.
Et Berthe, consultée, ne disait pas non. Alors, écœurée, fatiguée et délivrée au fond, Fanny avait consenti à ce nouveau marché.
Le prétendant rustique, toutefois, l’avait refusé, ce marché. Cette femme qui s’offrait ne lui disait rien. C’est celle qui se refusait qu’il voulait: la pâle, l’effacée, la triste, si éloignée pourtant de son idéal normand, dont la plantureuse Berthe, aux cheveux de chaume, aux yeux de mer, à la chair de lait, aurait dû s’approcher bien plus: les raffinements ne se trouvent pas seulement chez les raffinés.
Il y avait eu encore des semaines de pourparlers, dont Fanny ne se souvenait pas sans fatigue. C’était un jeu inextricable, ainsi mené: Lambart qui voulait Fanny, Berthe qui voulait Lambart, Fanny qui acceptait Lambart à condition de tout lui dire, l’oncle Nathan qui conduisait la ronde et défendait à Fanny de parler. Et comme aucunne voulait abandonner sa position, ils restaient là, sans avancer ni reculer, jusqu’au moment où le temps s’était entremis, comme il le fait si miséricordieusement lorsqu’on le lui permet.
Et Lambart était reparti régner dans son village, non sans que l’oncle eût réussi à lui vendre un cheval à gros bénéfice. Berthe avait fermenté d’un degré de plus; et Fanny, plus silencieuse, plus effacée, était restée intacte aux yeux du monde.
Maintenant, il lui fallait faire un effort pour retrouver dans sa mémoire la grosse tête pommadée, sans cou, de l’ancien cultivateur, et ses doigts en boudin, avec la bague chevalière monumentale. Et, pourtant, elle n’entendait jamais sans mélancolie prononcer son nom. Voilà: si elle avait voulu, elle serait Mme Lambart, avec une «position» à Autretôt, et peut-être des enfants autour d’elle.
Quand elle pensait à cela, (et cette nuit encore, seule, dans l’ombre de ses rideaux), elle rougissait d’une sorte de honte à cause de son fils, son fils perdu, son fils mort peut-être, son fils auquel il lui semblait qu’elle faisait tort par cette seule pensée.
Elle se retournait dans son lit, un peu enfiévrée sous la plume. La lune était tout en haut du dernier carreau. Le sommier craqua et Fanny songea tout à coup que Berthe allait l’entendre et deviner son insomnie, puisque demain elle prenait trente-neuf ans.
Berthe! Rien que son nom lui faisait toujours un peu peur. Comme elles auraient pu être heureuses, pourtant, se consoler de tout en s’aimant!Mais voilà, Berthe lui en voulait de lui avoir barré la route. Et même de plus loin encore. Elle lui en avait voulu depuis le jour où elle avait appris son malheur. Et de plus loin encore, comme si, mystérieusement, elle le pressentait. N’était-elle pas singulière cette curiosité que, toute petite, elle lui témoignait? Elle l’épiait, des heures, avec patience et courait vite avertir sa mère si Fanny se trompait ou négligeait un devoir. «Car je n’étais vraiment pas méchante, songea-t-elle encore, et je ne désobéissais pas exprès. Pourquoi donc est-ce que ma sœur ne m’a jamais aimée?»
Elle sonda un moment ce mystère qui la séparait de l’être le plus rapproché d’elle de chair et de sang, et, une fois de plus, elle n’y trouva aucune explication. C’est comme ça, comme ça. On n’y peut rien.
Le sommeil semblait voltiger autour de ses yeux, sans s’y poser assez pour les fermer. Trente-neuf ans! Elle pourrait être mariée depuis huit ans avec Lambart, ou depuis cinq avec le prétendant que M. Pommier, le pasteur, lui avait proposé. Ce prétendant était un veuf, un pasteur chargé de six enfants, le dernier au maillot. Le cœur de Fanny avait bondi vers lui sans le connaître. Celui-là, Berthe ne le lui jalouserait pas!
—Elever les enfants des autres, en voilà un goût! disait la grosse fille avec mépris.
Tout de même c’était un honneur que cette offre, et Fanny en jugea aux traits empoisonnés que décocha la cadette. Son rêve de bonheur dura peu; elle recommença à se torturer de doutes. Fallait-il pas, et plus que jamais, avouer son passé?Elle finit par se résoudre à tout dire à M. Pommier, sous le sceau du secret.
Comme elle allait le faire, la nouvelle arriva que le veuf se trouvait très malade d’une pneumonie. Elle retint son aveu. Trois jours après, son prétendant mourait.
Elle resta frappée de cette coïncidence terrifiante, et un peu persuadée qu’il lui était défendu de chercher à refaire sa vie. Aussi refusa-t-elle le troisième fiancé, un herbager, familier de l’oncle Nathan, qui vint se proposer directement, en homme qui ne craint pas plus les femmes que les chevaux. Il s’en alla trop furieux pour y songer: la seconde n’aurait peut-être pas dit non.
Cette fois, la porte parut fermée pour toujours sur les prétendants, car les années coulèrent toutes pareilles sans rien qui les distinguât l’une de l’autre. La quatrième prenait fin. C’était un amoncellement de jours identiques que les saisons seulement coloraient différemment. Fanny ne les avait pas aimées: elle ne les regrettait pas! Et, pourtant, elles lui coulaient entre les doigts comme du sable fin, sans qu’elle pût les retenir.
La lune n’était plus à la fenêtre, mais très haut au ciel. La clarté tombait, plus tendre et plus bleue. Ses trente-neuf ans sonnèrent à la pendule de la cuisine, car elle était née le 25 février à une heure du matin. Toute la maison en vibra.
Alors, comme si elle n’attendait que cela, Fanny se tourna une dernière fois dans son lit, et s’endormit.
Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main et dit:
—Le nouvel instituteur est arrivé.
Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie.
Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit:
—Comment, déjà?
Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois.
—Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire.
Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux:
—Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort, j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver.
Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce voix un peu lassée:
—Vous venez de le voir, père Oursel?
Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le nombre.
Berthe répondit à sa place:
—Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.
Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:
—Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.
Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec étonnement.
—Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?
Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient au total:
—Bel homme, déjà vieux.
Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant: une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte des deux sœurs.
Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme, déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des demoiselles Bernage.
Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans, l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur montrait de soin et de propreté.
En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur, âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds des sabots bottés de terre,choc de la bêche contre un caillou, chute de deux outils qui sonnent le fer.
Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.
Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner. Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.
Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs, l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.
Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer, puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent; Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny avait envie de courir.
Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles virent que l’instituteur était toujours là.
—Allons-nous-en, proposa Fanny.
—Par exemple, fit Berthe à demi-voix.
Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore.
—Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux de vous présenter mes hommages.
Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la première sa présence d’esprit.
Elle fit un pas en avant:
—Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment.
Elle s’arrêta, embarrassée, et finit:
—Nous serons bons voisins, j’espère.
Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la main, et il dit:
—J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames.
Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez lui.
Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et elles rentrèrent.
Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la terre en certaines années.
—Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe.
Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec Berthe.
—Et poli, et tout!
Elle fit encore quelques pas:
—Ça nous fera un bon voisin.
Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un être par la suite.
A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le mur.
Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans qu’elles s’en aperçussent.
Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance officielle.
La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, lepasteur en retraite. Il habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui accrochait ses mains rugueuses de ménagère.
Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée sur cette terre.
Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur amour prolongé.
Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva. Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de vie dans la pièce triste où on osait à peine, pours’asseoir, retirer les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.
Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.
—Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!
Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première entrevue.
A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur, car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages endormis.
Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté, le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.
A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais, avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.
Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme, comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation» ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.
Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant parler.
Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête délicate et ferme de son nez. A la dérobée,entre une réponse donnée et un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite, selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de sens, sinon de corps.
Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et chercher le sien.
L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris effrayés.
—Comme il est tard!
—On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle mûre.
Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ:
—Y a-t-il de la lune seulement?
—Quel froid pour la saison!
—C’est pourtant le printemps dans trois jours!
—Au revoir et merci de votre bonne soirée.
—Et adieu, mes amis!
—Alfred, éclairez ces dames.
La bonne Mme Gallier prononça:
—M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de juste.
—Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe gracieusement.
L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue baignée de lune. Le vieuxcouple les accompagna jusqu’au bas de la route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain dans leur émotion.
D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et mince.
Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie d’être vue avec leur cavalier.
—Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert.
Berthe se hâta de répondre:
—Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais petite, M. Gallier me semblait déjà vieux.
Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La rivière proche grondait jusqu’à la roue du moulin et faisait entendre son grand bruit de chute en nappe.
Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda:
—Puis-je vous aider, mesdames?
Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit:
—Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci!
Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune.
—On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut.
L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement:
—Oui, c’est haut.
Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui, mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe, offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire.
Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà,pourtant, avec la prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que Berthe attendait la fin de leur étreinte.
L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa.
Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée.
L’année s’écoulait, scandée au rythme des grandes fêtes. Pour les deux sœurs, la vie s’activait ou se ralentissait avec elles. Mais cette saison-là prenait aux yeux de Fanny une signification nouvelle, car c’était la première fois que le grand espoir de l’amour mûrissait en elle.
Les semaines de Passion vinrent et s’en allèrent dans un printemps précoce qui réveilla brusquement la terre glacée sous les brumes normandes. Il y eut les sorties pour les services du soir de la semaine sainte, alors qu’une seule étoile s’allumait dans un ciel indiciblement violet et que l’air semblait presque tiède.
Les sœurs «montaient» au temple et toujours retentissait derrière elle et au fond de la poitrine de Fanny le pas vif de l’instituteur.
Il remplissait les fonctions de lecteur et, de leur banc, les demoiselles voyaient sa haute taille se dresser au-dessus de la petite chaire placée à l’ombre de la grande. Dans sa bouche, la liturgie prenait pour Fanny une beauté plus grande, plus poignante, et les commandements tonnaient avec leurs défenses et leurs sanctions, terriblement.
Il chantait aussi à pleine voix, entraînant les auditeurs clairsemés du début du service, le long des psaumes aux paroles naïves et profondes:
Comme la cire fond au feu,Ainsi des méchants devant DieuLa force est consumé-é-e...
Comme la cire fond au feu,Ainsi des méchants devant DieuLa force est consumé-é-e...
Comme la cire fond au feu,Ainsi des méchants devant DieuLa force est consumé-é-e...
Et Fanny sentait un bonheur confus, parce que sa voix se mêlait en un mariage mystique à la voix qui dominait toutes les autres.
Cependant, Berthe changeait d’attitude. Ce soupçon que Fanny avait senti peser sur elle s’était sans doute apaisé, car elle n’en montrait plus rien et recevait avec émotion les attentions du voisin.
Dans les maisons qu’elles fréquentaient, on les interrogeait sur M. Froment et on racontait ce qu’on avait appris sur lui. C’est ainsi qu’elles surent son histoire, de la bouche de Mme Gallier.
Il était de Picardie, cette province qui fournit tous les instituteurs protestants de la région. Et il se trouvait quelque peu en disgrâce à l’école de Beuzeboc, à cause d’une grande ombre d’amour qui l’enveloppait. On disait cela à voix basse, comme si ces choses de mystère ne supportaient ni le jour ni le bruit, ou comme s’il avait été là, à écouter.
C’était, dans la grande ville de l’Ouest, où il se trouvait: une femme mariée qui s’était tuée pourlui. On ne savait pas bien le rôle de M. Froment dans la tragédie. Pas tout à fait répréhensible assurément puisqu’il exerçait toujours. Il lui en restait comme un reflet de fatalité plutôt que de culpabilité, qui s’attachait à lui, à tous ses mouvements, et le transformait en héros d’amour dans la fadeur ambiante des gens et des choses.
—Et, concluait pathétiquement Mme Gallier, on dit qu’il ne s’est jamais consolé.
Berthe interrogea avec une espèce d’avidité.
—Vraiment? Mais y a-t-il longtemps?
Mme Gallier passa avec incertitude ses mains rêches sur son tablier de moire.
—Je crois qu’il y a cinq ou six ans.
—Alors, on l’a envoyé dans un petit poste avant de le nommer ici?
—Mais oui, il vient de l’Eure; d’un bourg, je crois.
Fanny écoutait sans rien dire, comme toujours, mais tellement mieux que tous ceux qui sont distraits par leurs propres paroles. Et il arrivait généralement que les autres posaient les questions qu’elle aurait voulu poser elle-même.
—Et a-t-il encore ses parents?
—Non, personne, personne. C’est un orphelin, sans frères, ni sœurs, tout seul.
Fanny pensa comme elle le faisait quand on prononçait ce mot devant elle: «Il est comme mon petit Félix!»
Car, au fond d’elle-même, il ne restait plus que ceci de son malheur lointain: le nom de son fils et, puisqu’il faut bien se représenter un être, une silhouette qui restait indécise entre l’enfant etl’homme. La catastrophe presque disparue, comme la figure du coupable, comme la lettre et comme le voyage, tout s’enlisait sous le sable mouvant des jours et des habitudes que la marée de la vie apportait sans relâche.
Et cette similitude de sort avec son fils fut encore quelque chose qui l’attira vers le bel homme romantique et triste.
Souvent, elle montait dans les anciennes «étentes» à coton de la fabrique désaffectée qui bordaient la ruelle. Et là, elle regardait vivre l’école, dont le petit peuple, épelant, chantant, récitant, n’était que le reflet du maître. Entre les lames de bois inclinées, elle ne voyait rien que le toit, les fenêtres ouvertes, le jardin, mais cet espionnage furtif la remplissait d’un émoi un peu coupable.
La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna en elle.
Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par cette Pentecôte.
Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette après-midi-là. Les sœurs, ayantdécidé cette visite nécessaire, «montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un tête-à-tête trop ardemment désiré.
Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu, unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait intervenir.
Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle songeait: «Est-ce que je suis bien?»
Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.
Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle, s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son attente.
Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans,nourris du peu de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une autre.
Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et, parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route, leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance, pour en sortir en temps voulu.
Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province, on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable avec ces demoiselles.»
L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.
Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas. Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir, tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel l’environnait si bienet Berthe songeait si peu à l’observer que son embarras ne comptait pas.
Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme cela.»
Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir le cueillir.
Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les choses trop espérées.
C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre, roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon. Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas classiques.
Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur, contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures, ellesongea à descendre au jardin où elle devait couper quelques légumes.
Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait, rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante du jour. Elle avait pris leJournal de Rouenpour le lire sur le banc ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer.
Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet. Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte.
De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne.
De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les paroles qu’il fallait.
—Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue.
Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint.
Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux incertains, et il dit:
—Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard...
Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin, avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se glacèrent. Enfin, elle dit:
—Me parler, monsieur Froment, vraiment?
Il se pencha et dit gravement:
—Oui, j’ai quelque chose à vous demander.
Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant, elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait.
Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte qu’elle n’osait livrer. Et elle dit:
—Mais...
Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit:
—Si vous voulez!
Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte.
—Vous êtes seule? demanda-t-il.
Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.
—Et votre domestique?
—Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.
Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal. Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes, et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce, comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le maître d’école.
Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui dire!» Alors, cela déborda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au monde ne peut retenir, et elle dit:
—Monsieur Froment, moi aussi...
Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son silence faisait parler les autres.
Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:
—Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.
Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua:
—Vous a-t-on parlé de moi?
Fanny fit oui de la tête.
—Ah! dit-il, c’est ce que je pensais.
Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire, puis, avec un geste qui balayait, il reprit:
—Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue, j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle, voulez-vous m’épouser?
Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y mêlât.
C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux. Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’ellesdoiventmontrer:
—C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non.
Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit la main:
—Mais, peut-être, seulement...
Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient.
—Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous?
Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever et de s’en aller. Et son silence acquiesça.
Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses indifférentes.
Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de la sienne il dit à voix basse:
—Vous m’avez promis, vous m’avez promis.
Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en revoyant, après plus de vingt ans,la figure d’un homme auprès de la sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait:
—Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous?
Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit:
—Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore.
Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères qu’il la considéra étonné.
—Ah! dit-il.
Il réfléchit un peu et ajouta:
—Il faut que nous soyons mariés à la rentrée.
Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle commença:
—J’aime mieux que ma sœur...
Il l’interrompit:
—Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle?
Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi? quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière? Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa bellefigure avait pris un air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule. De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait la grille.
Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»
Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait: «Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.
Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait. Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.
Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait: «Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen de parler.
Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner. Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe: «Je suis fiancée à M. Froment»?
Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»
Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.
Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au monde pour peindre la terre normande.
A la rencontre d’une femme accompagnéed’une petite fille, Fanny s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui, justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble rapiécé.
La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.
Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du rossignol descendit d’en haut sur la vallée.
Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.
—Mademoiselle! fit-il.
Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.
—Quoi donc?
Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le sentit.
—Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.
—A moi?
—Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche, là-haut.
Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant ou un voleur! Elle regarda autour d’eux. Par fatalité, sur la route fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:
—N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une commission.
Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.
—Une commission?
Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.
—Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.
—Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance. Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui diras de ma part...
Il hésitait. Berthe dit:
—Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.
Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de celle de son interlocutrice, il dit:
—Vallée...
Elle ne comprit pas tout d’abord.
—Vallée? Qui donc?
Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin bien allumée, elle questionna encore:
—Et d’où alors?
Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:
—Poissy. Centrale. Prison.
Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage le plus indifférent.
—Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait à ce malheureux. Je lui dirai.
L’autre leva la main.
—C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.
Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son bouleversement.
L’homme reprit:
—Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est tout.
Berthe répéta machinalement:
—Le bonjour? Bien.
Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en apprendre quelque chose elle ajouta:
—C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.
L’autre se mit à rire silencieusement.
—A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.
Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et, sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.
L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:
—Tu reviens déjà?
Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.
Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.
Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:
—Entre, j’ai à te parler.
Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien, peut-être...»
Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le clair-obscur de la chambre, commença brutalement:
—Fanny. Vallée est mort.
La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:
—Vallée, Vallée, tu dis?
—Qui, je te dis que Vallée est mort.
Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu, confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme meurtrie qui se débattait si près d’elle?
Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit, d’une voix essoufflée, la phrase attendue.
—Mais, comment as-tu su?
—Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!
Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’unitemsur son mémoire:
—Et il m’a dit qu’il avait une commission ànousfaire de la part, donc, de ce Vallée.
Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît longtemps.
—Une commission?
Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:
—Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de sa part.» Et c’est tout.
Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour», cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.
Elle dit doucement:
—Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort, maintenant?
Berthe eut un rire sec.
—Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut dire que c’est un vrai débarras.
Fanny dit seulement:
—Oh! Berthe!
—Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où qu’il te l’envoyait, son bonjour?
La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait, comme dans le conte de fées.
—Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.
Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe entendit seulement sortir une plainte:
—Est-il possible, est-il possible?
Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment. Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.
Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue de cette coïncidence quilui envoyait ce message au moment même où elle espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.
La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint encore la tourmenter au réveil.
Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin, quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.
Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:
—Berthe!
—Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.
—Si c’était lui?
—Lui?
—Oui, si c’était Vallée?
—Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite. Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.
Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.
Fanny dit tristement:
—Au bout de vingt-deux ans!
—Non, non, reprit Berthe avec décision, il nefaut pas se mettre ça en tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.
Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et un peu d’espoir rentra en elle.
Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout cette illusion de rançon qu’il apporte.
Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et, timidement elle proposa à Berthe une promenade.
Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil, passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette intimité tranquille. Elle s’étonna.
—Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!
Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:
—Attendons quatre heures, toujours.
Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.
Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient en criant.
Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient, touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au moment où elles passèrent.
C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux, l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce qui était arrivé pour se mettre entre eux.
Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce jour-là.
Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont, rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:
—Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.
Berthe la regarda:
—Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par exemple?
Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.
—On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!
La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir, avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:
—C’est donc là?