III

—Ma pau’r sœu’! C’est pas ça qui y changera rien, à c’t’ heure.

Berthe regardait disparaître dans l’allée tournante les derniers assistants, quelques humbles femmes du peuple, qui avaient jeté le crêpe léger d’autrefois sur le bonnet blanc, et Fanny, les yeux à terre, regardait en elle-même.

Ils partirent tous les quatre, le père Oursel un peu en arrière, par bienséance. Ils étaient fort regardés et sentaient les yeux embusqués derrière chaque rideau blanc qui tremblait; aussi ne parlèrent-ils pas jusqu’au retour à la maison bouleversée.

L’odeur écœurante du crêpe et des fleurs enfermées leur sauta au visage. Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, incertains. Ce ne fut qu’un instant, un de ces courts instants où l’instinct crie quelque chose qu’on écoute avant de le faire taire. L’oncle Nathan y céda, pourtant. Il redressa dans la porte sa haute stature.

—Vous n’avez plus besoin de moi, mes pau’r filles? demanda-t-il. Alors, je m’en vas. J’ai de l’ouvrage chez moi.

Il toqua son front contre le leur avec un air de cérémonie, et s’en fut hâtivement. Le père Oursel sortit en même temps pour gagner la cour, et les deux sœurs se trouvèrent seules dans la maison dont elles étaient à présent maîtresses.

Quand elles furent en haut de l’escalier, Berthe dit:

—Y en avait du monde! Aurais-tu cru? Ah! on peut dire qu’on est bien vu dans le pays. Notre pauvre mère est partie accompagnée.

Fanny hocha la tête machinalement. Toutes ces paroles qu’elle entendait depuis trois jours tombaient autour d’elle sans toucher son entendement. Berthe la regarda et puis, lui saisissant l’épaule:

—Quoi, tu m’entends? Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille? tu es toute frappée! Que veux-tu, faut nous faire une raison!

Elle paraissait naturelle, avec son bon sens bien assis, bien traditionnel et conservateur, dans sa tristesse officielle et légale, dosée selon les convenances les mieux établies. Avait-elle tout oublié: la scène de la chambre mortuaire, la découverte de la lettre, et la nuit des aveux qui bourdonnaient encore dans la tête de l’aînée et qui, depuis, empoisonnaient la source des larmes qu’elle devait à sa mère et qu’elle ne pouvait pas verser pour elle? Le regard de ses yeux incolores chercha tout cela sur la figure de sa sœur, et n’y trouva rien. Le peu d’intimité qui reliait leurs natures dissemblables, ce lien lâche et fort des habitudes, tout paraissait rompu. Et Fanny ressentit cela si fort, quoique confusément, que les mots qu’elle ne commandait jamais avec aisance, affluèrent à sa bouche:

—Qu’est-ce que j’ai? Tu demandes ce que j’ai?

—Tu as, tu as comme moi que nous avons perdu notre pauvre mère, mais je le supporte bien, moi!

D’un air égaré, Fanny passa sur son front sa main froide, car elle venait de comprendre tout à fait que la mort de sa mère n’était pas au fond de sa peine, n’y était pour rien peut-être. Elle savait mal scruter son âme, et resta étourdie de ce qu’elle y découvrait. Mais, déjà, le courant vertigineux de pensées et de sensations qui la roulait depuis trois jours l’avait reprise. Et elle osa dire:

—Ce n’est pas ça.

Interdite du son même de ces paroles, Berthe cria:

—Comment? Comment?

Vite, pour se donner du courage, Fanny osa dire:

—C’est pas seulement ce malheur-là, pour moi, c’est tout qu’est changé, tout.

—Mais comment? répéta Berthe.

Sombre, Fanny répéta:

—Tout, tout.

Elle dérobait ses yeux translucides avec une sorte de dernière pudeur de son secret. Et il fallut que Berthe la forçât enfin hors d’elle.

—Ça te travaille donc, toute cette histoire de l’autre jour, je parie?

Elle fit oui, sans rien dire.

—Mais, ma pauvre fille, qu’est-ce que tu vas te faire du tourment avec tout ça qu’est fini et mort!Enfin, tout de même, si tu n’avais pas trouvé cette lettre, tu n’aurais pas été déterrer ça?

Fanny ne songea même pas que ce n’était pas elle qui avait voulu lire la lettre: elle ne savait jeter les reproches comme des projectiles de combat, et puis son idée fixe l’emportait. Et elle dit:

—Je ne l’avais jamais oublié, mais, maintenant, c’est redevenu comme quand c’est arrivé. Tout ce que j’ai raconté, ça m’a fait comme si je recommençais ce temps-là.

Elle se tut et acheva lentement:

—Parce que je vois que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû.

Berthe la regarda avec stupéfaction. Jamais peut-être ces murs n’avaient entendu de semblables paroles, le devoir ne s’étant jamais trouvé discuté chez les Bernage. Et, comme malgré elle, il fallut qu’elle demandât:

—Et qu’est-ce qu’il fallait donc faire?

Mais Fanny ne répondit pas. Il faut aux pensées nouvelles le temps de s’acclimater, de perdre la honte de leur nudité dans laquelle elles se présentent à nous. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut les habiller et les présenter au monde.

Rien d’autre ne pouvait être dit. Et, tout à coup silencieuses, les deux sœurs se séparèrent.

Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de chemin.

Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la Normandie printanière.

Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses inconciliables et difficiles qui sebattaient dans sa tête parurent soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur.

Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny, parut soudain habité.

L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près de sa cadette, elle dit:

—Berthe, il faut que j’aille à Bures.

Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées.

—Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà repartie dans tes inventions.

—C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé.

Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis, elle prit sa sœur par le bras.

—Viens, on pourrait nous voir de la rue.

Elles gagnèrent un banc au bout du potager, sous un noisetier, qui prenait ses premières feuilles pareilles à des papillons d’or vert. La colline, au flanc de laquelle était coupé l’emplacement de la propriété, portait en contre-bas une ligne de maisons ouvrières dont les toits d’ardoise effleuraient le mur du jardin. Et l’étrange petite cité suspendue descendait ainsi la côte en escalier jusqu’au fond,où se cachait, honteuse, la rivière, sous les murs et les ponts. C’était une retraite haut placée et pourtant bien isolée, que les sœurs affectionnaient parce qu’elle leur permettait de voir les passants de la route sans en être aperçues.

Berthe reprit la première:

—Pourquoi que tu veux aller à Bures?

Alors, Fanny laissa couler son cœur.

—Parce que, depuis que j’ai revu tout ça, je ne peux plus vivre comme avant. Parce que je ne sais même pas ce que maman a fait pour lui. Il a-t-il tout ce qu’il lui faut? Est-il vivant seulement? Je ne sais rien, rien!

Berthe écoutait déferler ce grand flot d’amour maternel qui, tout à coup, montait vers elle d’un élan si éperdu. Sans marquer d’émotion, elle dit posément:

—C’est-il pas plutôt à cause de ce que tu as appris dans la lettre?

La pâle figure enivrée eut une brusque onde de sang. Elle joignit les mains.

—Oh! ça, dit-elle, oh! ça!

Elle ne trouvait rien pour exprimer tout ce qui s’agitait en elle. Et Berthe insista:

—Oui, je vois bien que c’est ça qui a tout fait revenir. Voyons, tu ne m’avais jamais même dit un mot à moi, avant.

Elle ne s’aperçut pas de l’étrangeté de ses propres paroles. Elle oubliait son premier geste, elle ne se souvenait plus d’avoir arraché bribe à bribe ce secret du cœur où il dormait.

Mais les mots vinrent enfin au secours de l’aînée.

—Non, dit-elle doucement, pour ce qui est dela lettre, il est trop tard. Un homme n’attend pas onze ans. C’est fini ça. Mais, pourtant, je suis bien contente qu’il ait écrit, bien contente.

Et ces petites paroles banales furent la seule oraison funèbre du rêve de toute sa vie de femme. Ce rêve dont la réalisation lui avait été offerte dérisoirement quand elle ne pouvait plus le saisir.

Elle sourit un peu à cette pensée trop belle, et elle reprit:

—Non, ce n’est pas ça, mais c’est que tout est repassé devant moi justement à présent. C’est comme—elle hésita—comme un jugement du Ciel. Peut-être qu’il faut que je m’en occupe. Ce pauvre enfant tout seul si longtemps! Et puis, si maman faisait quelque chose, c’est à nous de le continuer. Et alors, il faut savoir ce que c’est.

Elle s’agitait, étreignait ses mains et jetait ses pauvres arguments gauches comme si elle avait eu besoin de se convaincre qu’elle était vraiment libre et maîtresse d’agir à sa guise.

Berthe écoutait, les yeux détournés, calme en apparence. Elle dit:

—Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien, c’est que notre nom n’a pas été prononcé.

—Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille.

—Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en entende plus parler.

Le son de ces dures paroles, durement dites, lesfit seulement s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne surent plus que dire.

Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit pour en sortir.

—Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?...

C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les ressentaient vivement. Berthe se redressa:

—A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que je m’y mettrais?

L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se rétracta, et dit humblement:

—C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me comprendre tout à fait...

Piquée, cette fois, Berthe l’interrompit:

—Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je peux tout de même te comprendre, peut-être!

Elle s’arrêta un instant pour rassembler, sans doute, ses arguments épars, et reprit:

—Tu te fais du tourment pour rien. Maman était une femme de tête, tu le sais bien. Si elle net’en a jamais reparlé, et pas même avant de mourir, c’est qu’elle avait arrangé les choses une fois pour toutes.

Elle débita cela d’une haleine et s’arrêta pour en regarder l’effet.

L’obstination que Fanny montrait pour la première fois ne parut pas entamée. Elle leva doucement les épaules et ce petit geste familier marqua la fatalité plus fortement que des paroles qui n’auraient pu être que des redites, après l’essentiel exprimé.

Le lendemain, elles montèrent dans la chambre de la morte pour examiner ses papiers. Berthe, préoccupée de la loi, comme tout Normand, avait parlé du notaire et de la convocation qu’elles n’allaient pas manquer de recevoir.

—Si on dérangeait quelque chose qu’il ne faut pas?

Fanny s’était serré les mains avec angoisse. Son habitude d’enfant craintive toujours soumise à sa mère ne pouvait la quitter d’un coup. Pourtant, le nouveau sens mystérieux qui menait sa vie depuis quelques jours prit le dessus, car elle dit doucement:

—Qu’est-ce que tu veux qu’on dérange? S’il y a des choses pour le notaire, on le verra bien.

Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation, comme si, vraiment, elles commettaient un abus depouvoir ou, tout au moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de loin, avec un peu de crainte.

Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près. Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.»

Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun pour un enfant inutile!

Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit:

—Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort.

—C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé.

Et, après avoir réfléchi, elle ajouta:

—Tout de même, deux mille francs en une fois!

Elle s’arrêta encore et reprit:

—Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre.

La figure de Fanny, qu’elle observait, se tira un peu, mais, comme elle ne disait rien, Berthe continua:

—Mais qui c’est que ces Malandain?

—J’ai jamais entendu leur nom, dit Fanny.

—Ce serait-il des parents à Marthe. Mais on à dit qu’elle n’avait plus personne dans le pays.

Fanny réfléchissait, les sourcils bas.

—C’est des gens que Marthe connaissait et à qui on aura confié le petit.

—Mais c’est donc pas Marthe qui l’a élevé elle-même?

L’objection travailla un instant dans le silence: et puis l’aînée trouva la réponse:

—Elle avait déjà soixante-dix ans, Marthe, tu sais bien, quand elle nous à quittés deux ans avant. A cet âge-là, elle n’a pas voulu se risquer à élever un enfant...

Berthe hocha la tête. C’était plausible.

—Ça se peut. Et on a trouvé une famille qui a bien voulu le prendre. Pour une somme, une somme pareille! conclut-elle avec une rancune ravivée.

Fanny prit courage.

—Tu vois bien qu’il faut que j’aille voir ce que tout ça est devenu.

Elle se représentait celui qui n’était déjà plus pour elle l’enfant anonyme, devenu un gars deonze ans, vêtu comme les petits paysans de village, mal chaussés et sales. Et elle souffrait aussi de cela.

Berthe parut en comprendre quelque chose, car elle dit, de ce ton de colère froide qui était le sien:

—C’est malheureux, tout de même, d’avoir des choses pareilles dans une famille!

Un silence s’épaississait autour de la phrase cruelle. Mais Fanny, blessée, dit encore, comme en s’excusant:

—Il faut que j’y aille. C’est plus fort que moi.

Berthe affectait de ranger les papiers avec calme. Et elle dit, comme quelqu’un qui veut convaincre un enfant en le raisonnant:

—Et qu’est-ce que ça te donnera, quand tu l’auras vu?

Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit tout cela et répondit:

—Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut.

—Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après, qu’est-ce que tu feras?

—Rien.

—Ah! rien?

Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs regards.

Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir.

Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur apportaient la lettre et ce simpleitemdu livre de comptes. Berthe avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère; mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny.

—Il faut que j’y aille, disait-elle.

—Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre de réputation?

Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule.

Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie qu’elle avait eue à la pension et qui l’avaitinvitée bien souvent, jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma.

—Nous irons la voir aussi, c’est bien facile.

Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements.

Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à Fanny:

—C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on dirait qu’on s’y attendait.

Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans.

Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe, elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus les mena à Bures.

Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu prèsclaire consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage, et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la mort de leur mère.

Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée.

—Tu vois bien, on ne pourra jamais!

Fanny, irrésolue pour la première fois, depuis qu’elle était menée par cette force étrange intervenue dans sa destinée au moment même où la volonté de sa mère s’éteignait, s’arrêta, saisie.

Vraiment, allait-il falloir retourner? Etait-ce cela peut-être qu’il fallait faire? Ce devoir difficile à trouver était-il là?

A ce moment d’hésitation, deux galopins débouchèrent du couvert, criant et se poursuivant; et ce fut comme l’ordre qu’attendait Fanny.

—Faut y aller, puisque nous sommes venues, dit-elle.

Et elle prit la route.

Après une descente jusqu’à une rivière toute verte de mirer du vert, la route se cassait en deuxpour remonter une pente le long de laquelle le village s’étageait.

—Et alors? demanda Berthe.

Fanny répondit comme si elle attendait la question et que la réponse lui fût dictée:

—On va passer à la mairie.

Justement, celle-ci apparaissait en haut de la côte, flanquée des deux écoles. Les voiles noirs voltigèrent un instant à la barrière derrière laquelle un beau jardin commençait à fleurir. Mais déjà les voyageuses avaient été aperçues.

Par la fenêtre ouverte, quelqu’un cria: «Entrez!» Et elles se trouvèrent à la porte du lieu officiel. La femme de l’instituteur descendait l’escalier.

—Vous venez pour la mairie, mesdames? Mon mari est absent, aujourd’hui jeudi, mais je peux vous renseigner.

Alors Fanny dit, avec difficulté, comme si c’était le commencement de son secret qu’elle dévoilait:

—Nous voudrions savoir si la vieille Marthe Leplay est encore vivante.

La femme de l’instituteur réfléchit, la tête inclinée.

—Marthe Leplay? Une vieille fille? qui demeurait dans une petite maison, la dernière là-haut? Je me rappelle, moi. Je ne l’ai pas connue longtemps, il n’y a que six ans que nous sommes à Bures et elle est morte un an après notre arrivée, je crois bien.

Ardemment les deux sœurs l’écoutaient. Personne à les voir n’eût pu deviner qu’elles n’ignoraient rien de ce qu’on croyait leur apprendre. Même elles firent «Ah!» d’un identique mouvement des lèvres, avec cette détente des traits qui marque la stupeur d’une triste nouvelle.

Les trois femmes se regardèrent un moment avec tout l’inexprimé entre elles.

—Vous la connaissiez, sans doute? demanda enfin la femme de l’instituteur.

Et Berthe répondit très vite:

—Oui. Elle a été servante chez des parents à nous et nous la connaissions très bien. Et, comme nous passions dans le pays...

Par honte de ces subterfuges et surtout de la hardiesse avec laquelle ils étaient débités, Fanny détournait les yeux.

—Ah! c’est ça, c’est ça! dit la femme de l’instituteur.

Et elle répandit encore sur les visiteuses toute une poussière de ces mots insignifiants qui satisfont la politesse en donnant le change à la curiosité.

Toutes trois reprenaient insensiblement le chemin de la barrière. Quand la femme de l’instituteur eut ouvert la grille, Fanny demanda, pâle jusqu’aux lèvres:

—N’y a-t-il pas ici une famille qu’elle connaissait?

—Quelle famille voulez-vous dire? Dites-moi le nom, je vous renseignerai. Je connais tout le monde, moi, ici, voyez-vous.

—Oh! des fermiers, je crois, des braves gens dont elle parlait quelquefois.

—Eh bien, comment?

—Malandain, dit-elle négligemment. Malandain, je crois bien, toujours, n’est-ce pas?

Elle consultait sa sœur des yeux. Faiblement, celle-ci acquiesça d’un signe de tête.

—Malandain? Malandain? Non, dit lentement la femme de l’instituteur, je ne vois pas ça ici. Mais c’est un nom que j’ai entendu. Ça pourrait être sur Londinières; de l’autre côté de la voie, là-bas.

Elle faisait les gestes qui indiquent vaguement une direction par-dessus les routes, les arbres et les terres vers un point idéal. Et, de nouveau, elle répéta:

—Par là, ça se pourrait, oui.

Et, tout à coup, elle les regarda plus directement qu’elle ne l’avait encore fait et dit:

—Alors, vous voulez les voir, ces Malandain?

—Oh! se hâta de dire Berthe, c’est pour nous promener, parce qu’on est ici. Sans ça, vous pensez bien qu’on ne serait pas venu de chez nous!

—Vous êtes sans doute de loin?

En lançant cette question un peu trop précise pour le protocole provincial, la femme de l’instituteur éteignit instinctivement son regard trop aigu sous ses paupières, et se baissa pour arracher d’un air négligent un pissenlit étalé sur le gravier de l’allée.

Quand elle releva la tête, elle vit, à son indicible étonnement, les deux demoiselles déjà au milieu de la route, qui lui faisaient de grands coups de tête accompagnés d’abondants remerciements.

Quand les sœurs eurent atteint la rivière sous le chemin ombreux, Berthe dit:

—J’ai eu peur. Quelle curieuse que cette femme-là, crois-tu!

Fanny secoua les épaules de ce geste las qu’elle avait souvent. Et elle dit seulement:

—On va y aller.

Berthe s’arrêta. Devant elles, le chemin remontait jusqu’à la voie ferrée, assez raide entre ses hauts talus herbeux, et, bien après les bâtiments de la station, on le voyait filer, blanc entre les deux rubans verts, à perte de vue sur une colline ronde qui fermait l’horizon. Il faisait chaud; les étoffes noires et le crêpe emmagasinaient le soleil. Berthe ruisselait. Elle dit violemment:

—Tu vas pas encore nous faire tourner en bourrique, non?

Fanny ne répondit pas et continua à marcher; et Berthe dut presser le pas pour la rattraper.

—Mais quoi! cria-t-elle, qu’est-ce que tu veux? Nous voilà à la gare, retournons chez nous.

Fanny tourna à demi la tête et, avec une patience inébranlable, elle répéta:

—On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille.

Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion.

—Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre, si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur dire?

Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans tourner la tête, elle répondit:

—Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout.

—Et s’il est mal?

Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau sans ralentir.

Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques secondes devant les rails, elle la suivit.

Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe rejoignit sa sœur et l’arrêta de force.

—Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là?

Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre.

Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras:

—Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un?

Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut pourtant pathétique:

—Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout.

—Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard?

Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois.

Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre.

Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres. Enfin, le bois de l’horizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta.

—Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose.

Fanny parvint à ralentir et puis à cesser cette marche forcenée qui la menait comme malgré elle.

—Comment! dit-elle, où?

—Mais, à un café, n’importe!

—Au café!

Elles se regardèrent, terrifiées à cette seule pensée. Au café, elles, les demoiselles Bernage!

Berthe fit un mouvement de la tête un peu désespéré et elles repartirent.

La première maison du village se trouva précisément être un débit de boissons et de tabac. Cela les rassura et elles entrèrent dans le dessein de demander des timbres. L’emplette faite, elles s’enhardirent à prier timidement la buraliste de bien vouloir leur donner une tasse de café.

—Avec un peu de lait, dit Berthe, et une tartine de beurre, s’il y a moyen.

La buraliste, une forte femme joviale, dit que c’était facile si ces dames voulaient bien passer dans la salle du café. Les sœurs jetèrent un regard effrayé vers ce lieu de perdition où deux ou trois voix rurales se cognaient contre les murs nus. Mais elles ne bougèrent pas:

—Si ça ne vous faisait rien de nous le donner ici... dit timidement Fanny.

La petite boutique bourdonnait comme une cage à mouches. Dans une armoire vitrée, du gruyère achevait de moisir auprès d’un camembert aplati.Un moulin à café cuivré dominait le comptoir. Sur des rayons, on voyait des étoffes pliées. Et une odeur de hareng saur et de chicorée flottait sur tout.

La buraliste regarda les sœurs avec étonnement. Préférer la boutique au café constituait une innovation qui ne laissait pas de la surprendre. Pourtant elle dit:

—Si vous voulez, si vous voulez.

Et elle pénétra dans la salle d’où elle rapporta deux tasses épaisses.

Sur le coin trop haut du comptoir, elles burent leur café douceâtre. La buraliste vaquait autour d’elles, en femme qui ne demanderait pas mieux que de causer. Enfin, elle commença:

—Sans doute que ces dames viennent de loin?

Après avoir bu avec méthode, Berthe hocha la tête.

—Ça se voit, dit encore la commère.

Un silence fut peuplé par le bruit des mouches affolées par l’arôme nouveau du café chaud. Et Fanny demanda avec précaution:

—Connaissez-vous un nommé Malandain, ici?

Berthe frémit. La question dévoilée parut soudain remplir la pièce. La commère allongea son cou à plis de graisse hors du caraco à carreaux.

—Malandain? Oui, j’avons ça, dit-elle. Vous l’ connaissez?

Berthe intervint encore dans la dangereuse explication:

—Oh! dit-elle, au hasard, pour tâter le terrain, c’est du monde de Bures qui nous a dit qu’àsa ferme on trouverait du beurre ou, toujours, des œufs.

La débitante considéra profondément ceci et en trouva le défaut:

—Mais, dit-elle, ils en ont, à Bures!

—Oh! dit encore Berthe, un peu trop vite, c’est parce qu’on se promenait, pas? On est à Dieppe, alors, on s’ promène.

La commère fit voyager ses yeux aigus sur ces baigneuses de mai, en villégiature à Dieppe, qui se «promenaient» à vingt kilomètres. Et elle dit, mystérieusement, comme quelqu’un qui prépare un coup de théâtre:

—Eh bien, il est là, justement, au café, Malandain, Albert Malandain, si c’est lui que vous voulez.

Les sœurs se levèrent d’un seul mouvement, prêtes à fuir. Et Berthe dit avec embarras:

—Oh! ce n’est pas qu’on ait besoin de le voir, c’est seulement pour aller à sa ferme.

—Eh bien, il vous y mènera, car il s’en retourne.

Elle alla vers la salle de café, ouvrit la porte, et cria:

—Maît’ Albert! On vous demande!

Il y eut un bruit de chaises repoussées et de pas lourds. Et un homme parut au seuil, avec une barbe de cinq jours sur une grosse figure réjouie de luron. Il paraissait à peine trente ans.

—Me v’là, la maîtresse!

—C’est ces dames qui «baignent» à Dieppe qui sont venues vous acheter des œufs et du beurre.

Une malice sournoise égayait les yeux vifs de la matrone.

Le paysan bégaya:

—Ces dames-là? L’ beurre, est pas bien le jour. On l’ fait d’main pour le marché. Mais pour les œufs, ça s’ peut, oui, ça s’ peut.

Il les regardait avec embarras et surprise, de côté, sans oser les fixer.

Alors, Fanny encore se décida:

—Eh bien, allons, dit-elle.

Ils sortirent ensemble dans le bruit des paroles de la buraliste et du fermier qui luttaient de politesse dans les adieux. Le soleil, déjà oblique, chauffait la petite place où aboutissaient les chemins verts de la campagne. Ils en prirent un et furent bientôt entre deux haies de pommiers qui passaient de longs bras chargés de bouquets blancs et rose au-dessus des haies basses.

—C’est-il loin, vot’ ferme? demanda Berthe.

—Point, dit-il, est la dernière ed’ la route.

La glace rompue, il reprit:

—Comme ça, ces dames viennent de Dieppe?

—Oui, répondit Berthe sèchement.

Le cœur de Fanny battait follement. Cette fois, son fils lui devenait presque tangible à travers cet homme si difficilement trouvé. Et, tout à coup, elle songea: «Il est bien jeune pour l’avoir depuis cinq ans avec lui.» Mais elle n’osa rien tenter pour éclaircir le mystère, car elle savait bien qu’elle reconnaîtrait son fils dès qu’elle le verrait.

Enfin, ils arrivèrent à la barrière. Le fermier la poussa et ils se trouvèrent dans ce grand reposoir fleuri qu’est une ferme normande en mai.L’herbe haute touchait parfois les basses branches et il régnait un demi-jour religieux entre ce vert et ce blanc. Ils s’engagèrent dans un sentier silencieux qui courait parmi les arbres et, de loin, ils aperçurent la maison rayée noire et blanche et toute bordée de ravenelles couleur de feu.

Un chien tira follement sur sa chaîne en aboyant et une femme parut au seuil.

Fanny s’arrêta. Elle ne pouvait plus avancer vers son fils inconnu.

Le fermier cria:

—Est des dames, des baigneuses de Dieppe qui veulent des œufs, car pour du beurre...

La fermière, coiffée de mèches blondes, se flanquait de deux petits enfants aux cheveux décolorés. Sa jeunesse déconcerta Fanny. Elle montra un sourire édenté pour dire:

—Est sûr!

Ils restèrent à se considérer tous les six, étrangement, comme lorsqu’il y a une signification cachée sous les regards. Enfin, Berthe se mit à parler avec volubilité puisqu’il fallait rompre ce silence dangereux.

La jeune femme lui répondit. Comment bouder à une causette avec des «étrangers» quand, depuis des jours, parfois, on n’avait vu que les bêtes de la ferme?

Et Fanny, à l’abri de cette conversation, regardait de toute son âme autour d’elle, sans apercevoir la petite silhouette qu’elle cherchait.

A grand renfort de politesse hospitalière, on fit entrer les dames pour leur offrir «une» bol de lait. Mais, dans la maison, il n’y avait qu’unegrand’mère cassée qui accomplissait au fond de l’âtre immense quelqu’une de ces besognes mystérieuses des vieilles femmes.

La jeune fermière parlait toujours, entre deux taloches à l’aîné des enfants, lorsqu’il devenait trop importun. Et, tout à coup, Fanny entendit cette phrase:

—Du temps du cousin Malandain qu’était «sur la ferme» avant nous.

Et elle dit, comme malgré elle:

—Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici?

—Non, répondit l’homme. J’avons r’pris la ferme à mon cousin qu’est parti du côté d’Abbeville.

Il déroula une longue histoire compliquée, pleine de considérants sur les tenants et aboutissants de l’exode du cousin et de sa famille.

Dans sa tête douloureuse, Fanny calcula. Cinq ans que la vieille Marthe était morte. Et, sans souci des convenances rurales, elle l’interrompit.

—Alors, il y a longtemps qu’ils sont partis?

—Deux ans, dit l’homme, deux ans qu’y a eu à Pâques.

Ainsi, il avait alors neuf ans. Elle demanda encore:

—Ils avaient des enfants?

—Oui, trois, sans compter...

Fanny répéta:

—Sans compter?

Tous restèrent en suspens comme si les paroles qui allaient être dites devaient tomber dans ce silence d’attente. Et Malandain prononça:

—Oh! rien, un p’tit gars qu’ils avaient recueilli, un nourrisson.

Malgré elle, Fanny dit encore:

—Petit?

—Non, dans les neuf, dix ans.

Berthe avança d’un pas devant Fanny.

—Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle heure qu’il peut bien être?

La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures. Elle s’écria:

—Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre train pour Dieppe!

Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque, précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa, mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore. Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien, mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui vida seulement son bol d’un trait.

—Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle.

Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit la visite inattendue. Et le fermier dit posément:

—J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre».

Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs soigneusement calées dans de vieux numéros deLa Gazette du Villagesortirent dans la cour.

Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pommiers fleuris s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle. Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce regard dont elle se serait contentée pour toute la vie!

Ce fut comme en rêve qu’elle prit congé de la fermière aux mèches blondes, qu’elle monta le haut marchepied de la charrette. Le jeune cheval partit furieusement à travers les arbres magiques, et tourna de court la barrière. Berthe causait avec Malandain pendant que la voiture dévalait les pentes de la colline ronde et que la contrée verte venait à eux comme un beau parc sinueux.

Le fermier les laissa à la gare après tous les compliments voulus de part et d’autre. Le fier petit cheval dansa, et partit. Et les demoiselles se retrouvèrent enfin sur le quai de la gare, seules en face d’elles-mêmes.

Il y eut d’abord le silence gêné qui précède les explications et dans lequel, comme dans un bain, se retrempent les individus avant de s’affronter. Et puis, tout le ronron des Malandain était encore dans leurs oreilles et il leur fallait le laisser diminuer et s’éteindre.

Berthe installa sa sœur sur le banc avec le paquet baroque qui contenait les œufs et elle disparut dans la gare pendant que Fanny rêvait, accablée.

Quand elle revint, elle jeta:

—On a l’ temps jusqu’à presque neuf heures et demie!

En donnant ce coup de sonde, elle cherchaitles yeux pâles de sa sœur. Celle-ci leva la tête.

—Le train pour Dieppe?

—Qu’est-ce que tu veux que nous fassions ici à présent?

Alors Fanny rassembla tout son courage.

—Etre venues si près! dit-elle d’une voix tremblante.

Berthe fit front aussitôt devant le danger.

—Justement! J’ai fait ce que tu voulais; tu as vu que ça ne servait à rien. Il n’y a plus qu’à nous en aller.

—Pourtant, dit encore Fanny, pourtant...

—Pourtant quoi? Tu ne vas pas le poursuivre encore plus loin? On a fait l’impossible, tu vois bien.

Elle s’arrêta et ajouta avec rancœur:

—Presque au risque de se faire remarquer.

Un moment, elles regardèrent le double ruban d’acier clair qui semblait animé de vitesse pour gagner l’horizon embrumé. Un étrange accablement venait à Fanny: voyage manqué, but manqué, vie manquée. En ce moment s’achevait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais plus et qu’elle aurait voulu passionnément retenir. Elle n’était jamais née tout à fait à l’amour maternel, et elle le regrettait déjà... Mais comment expliquer ce qu’elle sentait, ce qu’elle voulait défendre, et ce besoin qui la soulevait? Toutes ces choses confuses en elle s’embrouillaient l’une dans l’autre en un enchevêtrement inextricable. D’un effort désespéré, elle balbutia pourtant:

—J’aurais tant voulu le voir, le voir seulement une fois!

—Puisqu’il n’y est pas!

Elle osa préciser:

—On aurait pu chercher les vrais Malandain.

—A Abbeville! cria Berthe, comme elle eût dit: «A Bornéo!»

—C’est pas si loin, dit Fanny d’un air qui doutait déjà.

—Par exemple! C’est pas seulement dans le département!

Fanny eut un regard terrifié. C’était vrai, c’était vrai! Berthe poursuivait son avantage:

—On est déjà loin de chez nous,élinguéeslà, aussi loin qu’on peut, mais sortir du département; alors, ça, par exemple!

Fanny fit un geste vague.

—Ça doit être par là!

—Par là, par là, l’Angleterre aussi est par là? On n’ peut pas aller partout. Non, faut être raisonnable. Si tu avais dû le retrouver, ce serait fait. Tu vois bien que je t’ai écoutée, je t’ai laissée aller, je suis même venue avec toi!

Elle écrasait sa sœur sous toutes ces raisons timbrées au «Je» majuscule. Lentement, Fanny rentrait dans son rôle sacrifié d’aînée déchue de son droit d’aînesse. Et, par une étrange illusion, il lui semblait que Berthe lui disait enfin tout ce que sa mère, dans son terrible silence, avait pensé d’elle. Oui, c’est ainsi qu’elle eût exprimé les choses. Et elle ne sentait plus où étaient la raison et la vérité.

Le jour baissait. A présent, les deux rails rapides recueillaient les restes mourants de la lumière sur le ballast sombre. Le vert des arbres et le blanc des pommiers se confondaient en une teinte d’une douceur infinie. Des cris d’enfants, des meuglements de bestiaux montaient du village. Et la grande haleine humide et salée de la mer se répandait sur le pays avec la nuit et le vent du nord.

Fanny serrait ses mains l’une contre l’autre comme lorsqu’elle réfléchissait profondément. Berthe, sans presque tourner la tête, la regardait. Peut-être, en vérité, tant l’habitude de la vie commune émousse la curiosité, la regardait-elle pour la première fois, avec le désir de la voir telle qu’elle était, de pénétrer dans cette âme fermée à laquelle elle n’avait jamais frappé, de la connaître, enfin, puisque son intérêt l’exigeait.

Elle tira sa montre. Il restait encore plus d’une demi-heure avant l’arrivée du train. Alors, elle se pencha, posa sa main sur le bras de sa sœur, et dit:

—Ecoute, Fanny.

Elle parla longtemps. Sa voix un peu aigre s’adoucissait, ses paroles coulaient comme une eau intarissable. Et Fanny, à travers son étourdissement et cette hébétude qui lui venait, comprenait que, pour la première fois, quelqu’un essayait de la convaincre. Et une sorte de reconnaissance lui venait pour sa sœur et pour toute cette grande peine de temps et de paroles qu’elle lui consacrait.

Depuis l’événement bouleversant, elle était comme un mendiant qui vient d’hériter. Douzeans elle avait obéi à ce dur commandement d’oubli et fait vœu de pauvreté morale. Et voilà qu’au moment où la mort de sa mère ouvrait sa geôle, les dons tombaient dans ses mains.

La lettre, d’abord, la lettre, trésor inestimable qui lui avait rendu ce vif goût de la vie qu’elle ne possédait plus; l’enfant, qui était vraiment né quand elle avait osé évoquer son existence et la revivre avec la sienne. Oui, elle se sentait si riche, si riche, en vérité, qu’elle pourrait peut-être plus facilement abandonner telle ou telle chose en ce moment de plénitude que lorsque la réaction serait là.

Mais il fallait à ce petit fantôme d’enfant le temps de disparaître. C’est ainsi qu’elle écoutait sa sœur avec une attention revenue de loin, mais présente, et dans laquelle les arguments raisonnables de Berthe trouvaient enfin un écho.

Poursuivre cette équipée serait une folie. Déjà, on avait risqué de se faire remarquer en quittant Beuzeboc sans motif valable. Et cette enquête menée à découvert était encore plus dangereuse. Aussi, pourquoi ne pas profiter de cette indication du destin? Ce serait une folie plus grande d’aller à Abbeville rechercher l’enfant si miraculeusement éloigné! D’ailleurs, il y aurait un danger véritable à se rapprocher des Malandain. S’ils se révélaient intéressés, cupides? S’ils tentaient d’abuser de ce qu’ils devineraient?

Berthe se penchait pour ajouter à ses paroles cette persuasion du regard qui violente ceux qu’elle ne révolte pas. Fanny hochait doucement la tête sans répondre davantage. Une fois, elle dit enfin:

—Oui, ça, c’est vrai.

Et, quand elle eut dit cela, elle ne s’appartenait déjà plus. Sa personnalité meurtrie, qui s’était débattue pour se révéler dans cette crise d’amour maternel, se repliait dans la prison de l’habitude. Il arrive moins rarement qu’on ne le croit de retrouver ses chaînes avec soulagement. Et puis, les êtres chimériques se fatiguent vite de l’action; et Fanny possédait maintenant de quoi alimenter sa vie intérieure pendant des années par les événements que venaient de lui révéler ces quelques semaines. Et, enfin, le grand argument de Berthe répondait en elle à une étrange certitude. Il lui était clairement signifié par l’insuccès complet de leur démarche qu’elle ne devait pas aller plus loin.

Maintenant, les rails semblaient d’argent bruni, et le ciel prenait cette froide couleur des nuits glacées du printemps normand. Les deux sœurs ne parlaient plus. Tout avait été dit. Fanny sentait sa peine s’engourdir dans sa fatigue de corps et sa lassitude d’âme; et Berthe détournait une figure triomphante.

A l’extrémité de la voie, un point rouge apparut dans la brume. Il augmentait sans qu’on entendît encore aucun bruit, et, en un instant, les rails l’amenèrent, après qu’il les eut happés de ses roues voraces.

Le convoi s’arrêta, haletant et ferraillant. Berthe s’était levée.

—Allons, monte, dit-elle en poussant sa sœur vers un compartiment.

Fanny se retourna:

—Mais, as-tu des billets?

—Des billets pour Beuzeboc? Je les ai pris pendant que tu te reposais sur le banc. Oui, nous serons chez nous ce soir, ou demain matin par Clères plutôt que de retourner par Dieppe.

Fanny monta. Tout était fait, arrangé, réglé pour elle et sans elle. Les billets avaient été pris avant que leur avenir se fût discuté devant les rails brillants qui couraient vers l’horizon! Elle s’assit et posa sa tête dans le coin assombri. Des images passèrent sous ses paupières closes: le singulier clocher ardoisé de Bures, les mèches blondes de la fermière. Et un nom: Abbeville. Sur sa poitrine, la copie de la lettre faisait un angle dur qui la blessait un peu.

Le joug retombait, plus pesant que jamais, sur ses faibles épaules habituées à plier. Beuzeboc demain, sa chambre, son lit, la solitude. Résignée, elle accepta cette compensation, et referma son cœur sur sa déception maternelle.

Le train s’ébranla. Alors, elle ouvrit les yeux et passa la tête par la portière pour voir s’éloigner, diminuer et disparaître le village où son enfant avait vécu.

Fanny ouvrit les yeux dans la nuit. Elle quittait un cauchemar confus, toujours semblable, comme si, même en rêve, elle ne pouvait échapper à la monotonie.

Une fois de plus, elle reconnut toutes ces choses familières qui l’entouraient, ces meubles de famille dont l’existence est tellement plus longue que la nôtre qu’ils nous semblent immuables et presque éternels. La lune collait sa figure plate aux carreaux. Tous les soirs, Fanny repoussait sans bruit les volets qu’elle venait de fermer ostensiblement, tant elle aimait voir apparaître cette clarté qui semble monter pas à pas l’escalier nocturne.

Son esprit, encore éparpillé dans le cauchemar, rentrait lentement en elle. Et, comme cela arrive toujours à ceux qui ont vécu, il souffrait pour reprendre cette place réduite où il lui faut se comprimer. Pourtant, son rêve était fatigant et sansissue: elle voyait sa mère sur son lit de mort, mais vivante encore, et qui lui demandait quelque chose qu’elle n’arrivait pas à deviner. Et les fossoyeurs l’emmenaient que Fanny n’avait pu encore la comprendre. Elle marchait près du cercueil ouvert de la morte-vivante qui lui parlait. Et, au cimetière, M. Bernage venait au-devant du cortège. Là, elle éprouvait cette sorte d’allègement, cette joie particulière aux rêves, si pleine vraiment et d’une qualité si haute qu’elle ne peut être comparée à aucun mouvement de l’âme ou à aucune jouissance physique de l’existence réelle. Car son père ne regardait pas la morte, mais il ouvrait les bras et serrait sa fille contre lui. Alors, sous une sensation d’étouffement, elle s’éveillait.

Elle rêvait cela depuis dix ans, depuis la mort de sa mère, plusieurs fois par an. Du coin du subconscient où il était embusqué, le rêve déroulait ses tableaux, toujours les mêmes, auxquels elle assistait pantelante, torturée et actrice en même temps que spectatrice. Elle redoutait les nuits qui le ramenaient. Et, cependant, l’étrange bonheur de la fin était bien la seule joie qu’elle connût en ce monde.

Jamais, pourtant, elle ne pensait qu’elle fût malheureuse. Et elle ne l’était sans doute pas. Ces dix années avaient passé sur elle comme les gouttes d’eau de la fontaine pétrifiante sur un objet. A présent, elle était solidement engainée sous les couches successives, et il fallait le rêve pour qu’elle sentît la joie remuer encore dans son cœur, son cœur chaudement endormi dans sa prison de pierre.

La lune, maintenant, était traversée exactement par le second barreau de la fenêtre. Il devait geler dehors, car l’air de la grande pièce froide glaçait les joues de Fanny. Jamais on ne faisait de feu dans les chambres, encore que le bûcher regorgeât de bois. C’est ainsi que les demoiselles Bernage avaient été élevées et ainsi qu’elles continuaient, sans bien savoir pourquoi. Cette seule pensée évoquait une idée de luxe coupable, de péché... et le froid venait, durait et repartait comme un fléau contre lequel on ne luttait pas à partir du premier étage.

Fanny, frileuse à s’engourdir l’hiver, se renfonça un peu plus sous son énorme édredon rouge. Et les pensées de l’insomnie commencèrent à rouler dans sa tête.

Elle songea d’abord avec ennui que c’était le lendemain son anniversaire. Oui, elle allait «prendre»—puisqu’on parle des années comme d’une affaire qu’on saisit plutôt que comme d’une horloge sur laquelle on regarde avancer les aiguilles—elle allait prendre trente-neuf ans.

Elle n’avait rien d’une coquette, pourtant, et sa vie, macérée dans la mortification secrète, sous deux yeux implacables, (ceux de sa mère d’abord, ceux de sa sœur ensuite), ne réservait aucun plan à la vanité ni à la coquetterie la plus lâche.

Mais il n’est au pouvoir d’aucune femme de tuer tout à fait la femme en elle, et cette quarantième année commençante la glaçait de répulsion. C’est qu’il faut toujours qu’on s’évade et que cette quarantaine murait l’espoir de sa trentaine: un espoir tapi en elle comme une bête plate sous unpavé, son espoir obscur, immobile et engourdi, et pourtant vivant et fort, l’espoir de sortir un jour de sa vie et d’échapper enfin à son passé.

Les rayons arrivaient sur son lit. Elle ferma les yeux et bougea un peu la tête, comme elle faisait toujours, puisqu’il est notoire, au fond des provinces, que la folie se prend ainsi. Et, un moment distraite, elle retrouva bientôt la chaîne de ses pensées.

L’espoir de se marier. D’abord, elle ne l’avait guère encouragé. La première, la seconde année suivant la mort de sa mère, sa tragédie était trop saignante encore en elle pour laisser place à des projets. L’enfant et l’homme. L’homme et l’enfant.

L’inconnu d’un soir, l’affreux passant haïssable, était devenu le pauvre jardinier qui suppliait. Et, par le miracle de la lettre, elle avait enfin pu l’imaginer et sortir de ce malheur anonyme qui était le sien. Et elle l’avait récréé, débarrassé de cet uniforme qui lui faisait peur, et vêtu de ses habits de travail, en humbles étoffes déteintes par le soleil et par la pluie, avec des mains rugueuses qui sentent le thym ou la ciboulette et, quelquefois, la violette et le géranium.

Jardinier justement! Elle aimait tant les fleurs et tout le travail mystérieux des graines et des racines sous la terre! Alors, ce grand bouleversement qui avait suivi la mort de sa mère, ce rafraîchissement de sa plaie cicatrisée, cet éblouissement de ce qui aurait pu être, cette soif de son enfant, tout s’était achevé dans une rage de pensées silencieuses dont elle bâtissait un château autour de ses deux héros.

Berthe l’observait avec des yeux aiguisés, sans rien trouver de ce que sa sœur cachait jalousement, car il semblait à Fanny qu’elle serait morte de honte si elle en avait laissé voir même le reflet sur sa figure. Aussi, un peu plus encore s’était-elle appris à murer ce visage résigné, à le rendre inexpressif, à éteindre ces yeux incolores, dont l’opale fonçait si rarement.

Et ces deux années-là avaient été les plus remplies de son existence, après celle de son aventure. Tant d’imaginations les peuplaient que, par moments, il lui semblait déborder de pensées nouvelles. Et elle pouvait enfin aimer à son gré dans le silence, sans crainte et sans limites.

Mais les sentiments les plus désintéressés ne peuvent se nourrir éternellement d’eux-mêmes. Ce fut l’homme qui s’en alla le premier. Il n’était déjà que l’ombre d’une ombre, ce soldat mué en jardinier, qui ne s’était vraiment incarné dans sa véritable identité que dix ans après le drame. Il pâlit peu à peu, s’effaça et devint enfin, au fond de la mémoire de Fanny, un souvenir comme les autres.

L’enfant eut la vie plus dure. Pourtant, elle n’avait connu de lui que ce premier cri qui poignarde les mères d’une blessure inguérissable. Elle ne savait plus, déjà, ce qu’était devenu le petit gars de douze ou treize ans. Mais, parce qu’elle avait vu le pays où il avait vécu, un peu plus de réalité l’entourait. Et cet élan furieux de son cœur vers lui, cette poursuite désespérée l’avait rendu plus vivant encore, puisque, enfin, elle savait bienqu’elle n’avait pas poursuivi un mort, et s’était arrêtée volontairement. Il agonisa donc longtemps, des jours et des mois, et des années, et, même, il ne mourut jamais tout à fait. Car tous les liens peuvent se détendre et se briser dans l’âme et dans les sens, sauf le lien de la maternité.

Un jour vint, cependant, où ce triste bonheur amer qu’elle avait fait de son malheur ne remplit plus son âme ni sa vie secrète. C’est la loi constante des sensibles qu’un grand chagrin ou un grand bonheur contente aussi bien leur appétit, mais que le vide leur est mortel. Fanny sentit, un jour, le néant monter en elle, et ce fut alors qu’elle s’aperçut, pour la première fois, qu’elle était une vieille fille de trente ans passés.

Et, dans cette nuit de révision mentale, elle se souvenait de toutes les tentatives matrimoniales si singulièrement échouées. Comme si un mystérieux signal eût été hissé par le destin, c’est alors qu’on avait commencé à vouloir «la marier».

Le premier prétendant était un cousin de la défunte femme de l’oncle Le Brument: un vieux garçon bizarre et riche, qui habitait à Autretôt. Les deux sœurs le connaissaient de réputation, ce Samuel Lambart, couvert de gros bijoux d’or rouge, oint, cosmétiqué et parfumé, et dont le patois sonnait gras. Jamais, pourtant, il n’était parvenu jusqu’à cette vallée, bien lointaine pour un paysan qui ne sortait pas de son canton.

Après sa première visite, l’oncle Nathan avait parlé, avec de transparents sous-entendus, de son cousin Lambart, «qui était fatigué de vivre seul». D’abord, elle s’imagina que c’était pour Berthe.Mais l’oncle, la prenant à part, avec mille cérémonies, l’assurait que c’était elle, Fanny, qu’il voulait «comme aînée d’abord, bien entendu».

Le sieur Lambart n’était point positivement repoussant, avec sa bonne figure d’égoïste bien soigné, et ces recherches qui plaisent aux mi-citadines un peu puritaines que sont les filles de la vallée.

Et la pauvre Fanny s’était sentie éblouie par cet honneur et ce possible moyen de bâtir encore une vie par-dessus l’autre. Mais les perplexités avaient commencé. Et aussi les tourments suscités par Berthe. Bien persuadée que la venue du riche parti la concernait, il avait fallu l’entremise de l’oncle Nathan pour la détromper, et Fanny supporta de bien furieux assauts de colère, d’humeur et de dédains.

Elle s’en fût d’autant décidée si un redoutable obstacle ne l’eût arrêtée. Lambart savait-il son passé? A la première question, l’oncle Nathan abandonna le sourire éternel qui plissait ses yeux et serra ses lèvres sur ses longues dents.


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