CHAPITRE PREMIERLE LYS

LE JOUR NAISSANT

A peine l'aube commençait-elle de dissiper la nuit. Sur toute l'étendue des champs et des cultures, aux environs de Nazareth, l'ombre régnait encore, mais dans le ciel oriental, tout aux confins de la plaine, des lueurs bleuâtres et grises montaient, annonçant, timidement, un beau jour. Les astres paraissaient plus pâles ; une brise fraîche surgit, comme un souffle de la terre dormante, qui dépouilla les oliviers de leur vêtement nocturne. Un coq chanta clair dans une ferme, au loin. D'autres coqs lui répondirent.

Soudain, vers le zénith, l'atmosphère à demi opaque de cette heure matinale se déchira sous le tranchant d'un éclair et, bien que nul orage ne fût visible au-dessus de l'horizon, le tonnerre gronda sourdement. Effrayés, les oiseaux se levèrent des arbres, des buissons, en une seule bouffée de plumes, voletèrent en piaillant, puis regagnèrent leurs nids. Des lièvres qui broutaient s'enfuirent ; les bêtes qui fréquentent l'ombre se sentirent pénétrées d'une brusque épouvante et des bœufs que l'on avait laissés aux champs tournèrent lentement leurs lourdes têtes pour reprendre ensuite le cours monotone d'un long rêve. Ce fut tout. Déjà retombaient les tourbillons poudreux qui s'étaient formés sur la route.

Contre son bas côté, près du fossé de droite, gisait le corps d'un homme. Se trouvait-il là quelques moments plus tôt? On n'aurait su le dire. D'ailleurs, la nuit traînait encore ses derniers voiles dans cette piste creuse que des arbres abritaient ; l'aube n'y jetait pas ses lueurs.

Un corps d'homme couché… cadavre ou corps vivant? Il est vêtu de bleu comme le sont en ce pays les messagers. Est-ce un voyageur que la fatigue a surpris et qui sommeille? est-ce la victime d'un insolent voleur de grand chemin? On assure pourtant que les derniers édits du Gouverneur ont, en Judée, beaucoup diminué le brigandage.

Et voici que paraît une lumière basse, discrète dans le demi-jour, le feu d'une lanterne, oscillant au rythme du pas de celui qui la porte. Elle approche, petit point jaune, instable et mobile ; elle hésite, elle repart ; enfin le voyageur fait halte et la souffle ; il n'en a plus besoin : les premiers rayons du soleil rasent la campagne de leurs faisceaux d'or ; il accroche la lanterne à sa ceinture.

Pourquoi ce vieillard richement vêtu dont les doigts sont ornés de bagues précieuses et le cou d'un somptueux collier d'ambre sort-il à une heure aussi matinale? Il avance sans hâte et s'appuie sur un bâton à crosse d'argent ; il marmotte entre ses dents des paroles obscures ; il se raconte à lui-même le tourment qu'il éprouvait à rester auprès de sa femme et de ses enfants dans la maison qu'il habite depuis tant d'années. Il ne reverra plus la terrasse de marbre, l'atrium qui toujours garde sa fraîcheur, le jardin clos de murs, le verger fertile. Il est parti, il a quitté ce temple de l'ennui. Chez le banquier d'une ville voisine qu'il atteindra avant le soir, n'a-t-il pas accumulé des richesses? C'est ainsi qu'il pourra, sans rien changer à son luxe ancien, vivre seul, vivre heureux. — Plus de contestations avec une épouse vieillie que les bijoux et le fard ne rajeunissent guère et qui, chaque jour, lui cherche noise ; plus de litiges futiles du fait d'un esclave coureur ou paresseux, plus de réprimandes au jardinier infidèle qui vole si souvent les fruits. — Mais que diront ses deux fils, que dira sa fille quand, au réveil, ils trouveront la maison vide et le maître parti? Il n'y veut point songer ; il écarte ce remords.

Il voit alors l'homme couché près du fossé de la route et s'arrête près de lui. Il regarde le corps vêtu de bleu que le feuillage des buissons couvre à moitié, il regarde la figure fermée, aux yeux clos, tachée de poussière, la robe toute froissée, salie, déchirée en un endroit, cette main ouverte, un peu tendue, qui semble quêter une offrande. Il se penche, il prend dans le petit sac de soie à glands d'or qu'il porte sous son manteau une pièce de cuivre : il la déposera comme une aumône entre les doigts de l'inconnu… Pourtant, si c'était un cadavre? Non pas : il perçoit un souffle régulier qui parle de sommeil, mais la pièce est déjà retombée dans l'aumônière.

Le vieillard hausse les épaules et sourit : depuis qu'il a franchi son seuil pour la dernière fois, n'est-il pas lui-même un mendiant? Il s'éloigne en tirant sa barbe grise.

L'homme riche a passé.

Quelques instants plus tard, on entend un bruit de sabots. C'est un âne très maigre que monte un jeune homme à l'air très grave. L'âne marche lentement ; le jeune homme réfléchit pesamment. L'aurore illumine le paysage d'alentour, les alouettes turlutent et s'exhaussent vers l'azur, tandis que la brise fait vibrer les oliviers suivant une fraîche harmonie, mais le jeune homme reste abîmé dans ses pensées, rien d'autre ne le touche et rien ne saurait l'en distraire. L'âne maigre marche à pas comptés ; le jeune homme réfléchit. Il se dit que cette heure est importante dans sa vie, qu'avant deux jours il aura gagné la grande ville où il compte trouver des maîtres illustres qui lui enseigneront la sagesse à laquelle il aspire et dont il ne connaît encore que les rudiments. Etre un sage, c'est là son but ; comprendre les énigmes de l'univers, en définir le sens pour lui-même, les expliquer à d'autres, savoir, en un mot, et, plus tard, nourrir les ignorants de ce pain des nobles esprits, de ce pain qu'il aura pétri ; s'entourer de disciples, vieillir, mourir enfin, respecté de tous, en définissant les lois de la vie. A cette œuvre il travaille depuis quelques années ; il n'est âgé que de vingt ans et chacun l'estime en son village, même le collecteur des impôts, mais que vaut l'estime villageoise? Le jeune homme grave aspire plus haut.

L'âne s'est arrêté brusquement et branle la tête de droite et de gauche. Il ne veut plus avancer ; il n'avancera plus ; il s'obstine. Le cavalier regarde autour de lui. — Ce cadavre, au bord de la route… Non, c'est peut-être un paysan qui sommeille… Alors, pourquoi couché de façon si singulière, comme après une chute, au pied de ce buisson? Sans descendre de son âne, le jeune homme se penche, puis il se prend le menton dans la main. Que faire? Interrompre son voyage, retarder son entrée dans la grande ville en secourant un blessé? Ce problème est de résolution malaisée. Le jeune homme grave hésite.

D'abord, il analyse ses désirs, il tâche de les bien concevoir, de ne les point surfaire ni les déprécier, puis il imagine le bénéfice qui lui viendra de l'une et de l'autre action ; ah! que ne peut-il l'exprimer par des chiffres! Il voudrait savoir si l'orgueil intime que l'on éprouve à faire un geste charitable suffit à compenser le détriment qui naîtra d'une halte en un moment pareil. Il examine, il étudie. Une expression satisfaite apaise peu à peu son visage, efface les rides attentives qui marquaient son front. — Il se décide enfin et murmure :

« Sans nul doute, c'est un cadavre… Allons! marche! »

L'âne ne bronche pas.

« Marche donc! bête de malheur! »

Les longues oreilles ballottent mollement, mais les quatre pattes restent fichées.

« Avance, ou je vais te punir! »

L'âne tourne la tête ; il voudrait regarder son maître, lui faire comprendre… La bride, brusquement tirée, lui rappelle qu'il est un âne, qu'il n'est pas un conseiller. Deux talons durs lui battent les flancs.

— L'âne obéit.

« Un cadavre… assurément, murmure encore le jeune homme. Et, maintenant, le temps presse, hâtons-nous. »

Il s'éloigne. — Le jeune homme grave a passé.

Le ciel devient bleu ; toutes les brumes de la nuit se dissipent ; le soleil monte dans un impeccable azur. On chante sur la route, joyeusement ; cette chanson convient à un si beau jour. La voix s'approche ; le chanteur paraît. Pauvrement vêtu d'une houppelande brune, il marche les pieds nus, son allure est tranquille, un peu lourde mais sûre. C'est un paysan du village voisin, un garçon robuste à figure franche. Sous le calot de feutre, son regard brille, sombre et doux à la fois. Il considère autour de lui les champs et les prés qui se colorent, les buissons poudreux, les cactus, les riches oliviers ; il suit des yeux les oiseaux de l'air qui lui apprirent à chanter et qu'il aime d'un grand amour ; il chante, puis il se tait, saisi par cette émotion que le matin propage : une paix délicieuse, non point celle qui suit la lutte et vient comme une récompense, mais celle qui la précède et permet, avant la bataille, de se recueillir. — Minute brève et toute bénie, instant de prix, divine attente où l'on s'écoute vivre au seuil même de l'action, où l'on se dit : « Que m'apporte l'heure qui va me saisir? »

L'homme s'est arrêté. Il presse ses mains jointes contre sa poitrine, il ferme les yeux, il revoit sa maison qu'il vient de quitter pour aller aux champs, sa femme, qui, dans le potager, doit cueillir des salades. Il sent la chaleur du soleil qui le pénètre ; il rouvre les paupières ; il contemple le paysage suave, jeune et pur. Le monde a gardé ses couleurs.

« La journée sera belle, murmure-t-il. Hier soir, je me sentais triste en voyant ce gros nuage, et l'horizon si brumeux, et la lune si rouge, mais il faut, aujourd'hui, se réjouir. Dieu soit loué! notre blé pousse bien ; je n'ai pas besoin de pluie ; les orages nous seront épargnés. Pourtant, quelle chose étrange s'est produite, à la pointe de l'aube : ce grand éclair qui semblait déchirer tout le ciel? Un coup de tonnerre l'a suivi… Je demanderai, demain, à la vieille Rachel ce qu'elle en pense ; souvent, elle sait expliquer le firmament, l'ayant beaucoup étudié. — Eh! qu'est-ce donc là? on dirait un homme couché. Quoi? un cadavre!… Il faudra que je lui trouve un abri ; il y a encore des vautours dans le bois de cèdres. J'irai voir mon champ plus tard. — Non! il est vivant, je l'entends qui respire. Tombé de cheval peut-être ; jeté au pied de ce buisson. Un messager, sans doute : ces gens portent des vêtements semblables, en toile bleue. Le pauvre homme! il est évanoui… »

Mais le corps gisant vient de remuer. A la figure pâle du sang afflue. — L'admirable visage! Ce sont les traits déjà virils d'un adolescent, quoique leur fraîcheur soit encore celle de l'enfance. De souples boucles brunes se courbent sur le front ; le regard sort, lumineux à l'extrême, des prunelles aux teintes d'eau marine ; la face imberbe, colorée maintenant, s'avive encore et, bientôt, sourit.

« Etes-vous blessé? Voulez-vous boire?… »

Le paysan parle très bas.

« Non, je ne suis pas blessé ; je vais me lever… Merci… »

Quel timbre magique ont ces paroles! En elles passe la voix persuasive des brises et la voix héroïque du cuivre frappé ; on croit avoir entendu leur écho dans le chant des vagues et des cascades, jamais sur une bouche humaine.

Timide, le paysan demande encore :

« Vous êtes un messager, je pense?… Tombé de cheval?… ou peut-être des voleurs ont-ils… »

Il se tait, trop ému, ne sachant que dire.

L'homme couché ne répond pas. Le geste paisible de sa main repousse un peu le paysan penché sur lui, puis il se redresse d'un brusque effort et, prenant sous le buisson contre lequel il reposait un magnifique manteau blanc, il le jette rapidement sur ses épaules.

Le paysan recule. Jamais il n'a vu beauté pareille, fût-ce dans ses rêves. Il tombe à genoux.

« Maître! me voici prosterné devant vous. Zacharie est votre serviteur ; Zacharie sera votre esclave.

— Relève-toi, Zacharie ; ne te trouble point. Je suis en effet un messager. Je viens de loin ; j'étais tombé sur le bord de la route à cause d'une grande fatigue qui m'accablait. Relève-toi ; je te donne le baiser de paix. »

Il le baisa au front et, tandis qu'un étrange et puissant parfum de roses se répandait dans l'air, Zacharie sentit descendre en son corps ce même apaisement qu'il avait connu, parfois, quand il admirait, au sortir du sommeil, une aurore de printemps ou que, par une nuit d'été chaude et silencieuse, il contemplait le ciel obscur. Le parfum des roses persistait ; Zacharie se sentait ivre. Il se releva, mais il trébuchait sur ses jambes.

« Ne te trouble pas, Zacharie! Regarde-moi! Comment, ayant fait le bien, peux-tu trembler? comment, m'ayant secouru, peux-tu, comme celui qui a péché, baisser les yeux?

— Maître, j'ose à peine…

— Il faut oser. Regarde-moi. »

Zacharie le regarde. — Toute la bonté d'une mère, toute la candeur des petits enfants, toute la vaillance d'un soldat se lit sur ce visage. Peu à peu, Zacharie s'apaise. Respectueusement, il prend le bas de la robe bleue et murmure :

« Maître, votre robe est souillée, elle fut même déchirée par les épines du buisson. Venez jusqu'à ma demeure, vous honorerez ainsi mon seuil ; ma femme saura nettoyer ce tissu bleu de sa poussière et peut être raccommoder la déchirure.

— Je lui en serai reconnaissant, dit le messager. Montre-moi le chemin qui conduit à ta maison. »

Zacharie marche sur la route, le messager le suit. De l'ombre des arbres, ils passent en plein soleil et le grand manteau blanc sur la robe bleue semble un nuage pénétré de lumière qui mord sur de l'azur.

Ils marchaient, tous les deux, le long de la route, l'un éblouissant et léger, l'autre un peu lourd, plus proche de la terre mais sûr de ses pas ; et l'un et l'autre souriaient.

« Sarah! » cria Zacharie en s'approchant d'une pauvre masure assez ruineuse dont le toit avait de grands trous.

Une femme qui travaillait dans le minuscule potager étendu devant le seuil comme un tablier vert, leva la tête.

« C'est toi, Zacharie! que fais-tu donc? je te croyais aux champs.

— Mets de l'eau dans la grande bassine, Sarah! j'amène un voyageur très las qui a besoin de nos soins. C'est un illustre messager. »

Sarah leva au-dessus de sa tête une salade encore mouillée qu'elle venait de cueillir.

« Qu'il soit le bienvenu! et voici pour lui un beau cœur de salade. Il reste, grâce à Dieu, un peu de sel dans le petit pot vert et le pain ne manque pas, aujourd'hui. »

Elle secoua sa jupe de laine, couverte de poussière, sortit du potager et s'inclina devant l'hôte.

« Où sont les enfants? demanda Zacharie.

— Je crois qu'ils jouent dans le champ ; je les entendais rire tout à l'heure. David! Elysée! voici le père! »

Ils s'approchèrent, au galop de leurs jambes nues, joyeux, rouges d'avoir couru.

« Père! s'écria David au regard vif et noir, le gros rat nous a échappé! »

Mais, en voyant le messager, il resta tout surpris.

« Que son manteau est blanc! murmura-t-il.

— Oh! dit le petit Elysée, dont les yeux étaient châtains et la bouche tendre, oh! qu'il a l'air gentil!

— Allons! mes enfants! préparez-moi la bassine, » dit Sarah.

Ils rentrèrent dans la masure après que l'hôte les eût baisés tous deux au front.

« Nous vous donnerons nos soins dans quelques instants, dit Zacharie. Asseyez-vous, Maître, et prenez du repos.

— Vous avez, dit l'hôte, de beaux enfants pleins de santé. David sera un vaillant soldat, si j'en juge par le courage de son regard, et le petit Elysée portera peut-être une lyre pour faire oublier à certains hommes leurs douleurs et pleurer par ses chants d'autres hommes qui ne connaissaient pas le prix des larmes.

— Oh! dit Sarah d'une voix timide et voilée, n'y a-t-il donc pas assez de douleur sur la terre qu'il faille encore que notre fils David verse le sang des malheureux, et n'y a-t-il pas assez de larmes?… Elysée ressemble à son père, mais son père ne chante que pour donner de la joie.

— Et David ressemble à sa mère, dit Zacharie, mais Sarah n'a, je crois, jamais tué que les chenilles de nos salades.

— David… un soldat! dit Sarah en soupirant. Ne pourrait-il jouer avec les bêtes, sauter les buissons, comme il fait aujourd'hui, et plus tard cultiver la terre et en cueillir les fruits? Car c'est ainsi que l'on trouve le bonheur.

— Comment Elysée pourrait-il attrister quelqu'un par ses chansons, dit Zacharie, lui qui reste des heures le nez en l'air à regarder le ciel bleu? Car c'est ainsi que l'on trouve la paix et qu'on la donne aux autres en chantant.

— David est bruyant, gourmand, mais il n'est pas méchant! dit Sarah.

— Quand on lui parle, Elysée pense souvent à autre chose, mais c'est un brave petit garçon, dit Zacharie. Daignez me croire, Maître. »

Tous deux avaient les yeux gros de larmes.

« Vous êtes de bonnes gens, dit l'hôte, ne craignez rien. Il y a d'autres guerriers que ceux qui versent le sang et d'autres larmes que celles qui font souffrir. »

Etonnés, Sarah et Zacharie le regardaient sans répondre, un peu incrédules. L'hôte au manteau blanc poursuivit :

« Il faut se battre, parfois, pour mater un cœur obstiné, pour vaincre un homme trop savant, pour toucher un homme riche dont l'âme est pauvre, mais cette victoire ne coûte pas de sang. — David sera ce guerrier victorieux. — Et n'avez-vous pas pleuré, à l'aurore, parce qu'un jour le soleil était plus beau que de coutume, parce qu'un regard paraissait plus doux, parce qu'un rossignol chantait plus clair? — Elysée fera pleurer ainsi, par des chants où la lyre mêlera ses accents.

— Oui, Maître, nous comprenons! » murmurèrent Zacharie et Sarah.

Ils ne se quittaient point des yeux ; sans rien dire, ils se remerciaient l'un l'autre du réconfort qui leur était apporté.

« Et, maintenant, tout doit être prêt, » dit Sarah.

Mais en franchissant le seuil de la maison, suivis par le messager, ils ne purent s'empêcher de rire. On n'avait rien préparé du tout. Posée à terre, la bassine était vide. Debout devant le mur, les deux enfants restaient immobiles, silencieux, le menton levé, les bras ballants, les pieds en dedans, bouche bée, les yeux ravis. Ils regardaient, ils écoutaient un oiselet rouge, leur oiseau familier, qui, dans sa cage d'osier pendue à un clou, s'égosillait d'étrange manière.

« Jamais, dit David, l'oiseau rouge n'a chanté comme ça! on dirait… on dirait…

— On dirait, dit le petit Elysée, que le jour va bientôt se lever.

— C'est ça! interrompit David.

— … Un beau jour!

— Qu'il est content, notre oiseau! Regarde : il sautille, il a l'air de vouloir s'envoler.

— C'est vrai ; j'avais peur de le dire… Mais, s'il veut s'envoler, est-il vraiment content?

— Je vais lui donner des miettes de pain avec des graines.

— On pourrait faire mieux, dit Elysée.

— Quoi donc?

— On pourrait lui ouvrir la porte d'osier.

— Tu es fou! s'écria David.

— Non, pas fou, répondit Elysée de sa voix douce.

— Mais il ne chantera plus ici.

— Il chantera ailleurs.

— Nous ne l'entendrons plus.

— Il chantera pour d'autres, dit Elysée, il chantera dans le ciel. »

Et David eut l'air moins sûr de son fait.

« Non, pas fou! répétait Elysée.

— Sage! sage! murmura l'hôte que Zacharie et Sarah regardaient avec étonnement.

— Monte sur mes épaules, dit David à son frère.

— Pourquoi?

— Eh bien! pour ouvrir toi-même la porte de sa cage, puisqu'il faut qu'il s'envole.

— Frère, tu es gentil. »

La porte d'osier fut ouverte, mais l'oiseau rouge ne s'envola pas aussitôt. Posé sur la barrette d'appui du seuil de sa prison, il ébouriffait encore ses plumes, il redoublait son chant ; il chantait… il chantait à rendre un rossignol jaloux.

« C'est ainsi qu'on doit chanter, » dit Zacharie.

Et l'hôte se prit à sourire, comme s'il se souvenait de ce chant.

Enfin l'oiseau s'envola brusquement, se percha encore un instant sur deux ou trois plantes du potager, puis disparut vers le grand ciel matinal, en chantant toujours.

« Mais, interjeta Sarah, la robe du maître n'est pas moins sale, pas moins déchirée.

La bassine fut remplie, le vêtement reprisé, lavé, séché enfin au soleil.

« Mère, il y a encore une tache de poussière, ici, disait David.

— Mère, ce point fait une bosse, » disait le petit Elysée.

Et Sarah complétait son ouvrage.

Les enfants bavardaient toujours, tantôt caressant les mains de l'hôte, tantôt s'extasiant sur la blancheur de son manteau laineux et souple.

Zacharie surveillait en souriant ce travail et ce léger caquet.

« Femme! tu fais un point de travers.

— Zacharie, tu ne vas pas, je pense, m'apprendre à coudre!

— Sarah! ne vous offensez pas! dit le messager, cela est fort bien cousu… Et maintenant, dit-il encore, il me faudra partir, mais donnez-moi d'abord un renseignement, je vous prie, afin que je trouve mon chemin. Il existe, n'est-ce pas, dans le pays, une jeune fille du nom de Marie que l'on dit promise au charpentier Joseph? Sauriez-vous où elle habite?

— Tout près d'ici, répondit Sarah. Elle vit avec ses parents dans une très pauvre maison. Ils sont aimés dans le voisinage et Rachel la magicienne me disait, hier soir, qu'elle n'oserait jamais parler à Marie, bien qu'elle fût si bonne et si douce, à cause de sa beauté. En vérité, c'est le plus beau visage que l'on ait jamais vu.

— J'aime la regarder, dit David à voix basse.

— Moi, je tremble… » dit Elysée.

Le messager s'apprêtait à partir et se tenait debout dans le potager. Zacharie vint l'y rejoindre.

« Voyez, Maître, cette maison, près de la route, derrière le grand bosquet d'arbres verts ; vous y serez dans quelques instants.

— Reviendrez-vous Maître? demanda Sarah.

— Je ne pense pas, car je dois voyager beaucoup et ne pourrai revoir ce pays avant longtemps, mais il ne faut point se quitter comme l'on ferait si c'était pour toujours.

— Nous garderons de vous un souvenir très doux, dit Sarah.

— Parlez de moi, quelquefois. Je songerai à votre bonté. Je la dirai à ceux qui m'entourent, là-bas. »

Il eut un geste large que son manteau de laine blanche amplifiait.

« Vous ne reviendrez plus! c'est vrai? dit David. Il faut revenir.

— Il faut… il faut revenir! dit Elysée qui se défendait mal de pleurer.

— N'ennuyez pas le Maître, dit Zacharie, et vous, Maître, permettez-moi de vous dire merci. Depuis que je vous ai vu, couché sur le bord de la route, je me sens plus heureux. Il est difficile d'être toujours content et de chanter tout le temps, mais en ce moment, je voudrais faire comme les oiseaux.

— Tu peux faire comme les oiseaux, Zacharie ; tu as droit de faire comme eux, et ta femme et tes enfants aussi. Non! sèche tes yeux, Elysée, les oiseaux ne pleurent pas ; l'oiseau rouge ne pleurait pas : il chantait!

— Maître! accordez-moi une grâce, dit Zacharie. Ne partez pas sans que je vous donne une fleur de notre jardin, en souvenir.

— Elle parfumera ma route, » dit l'hôte.

Mais Zacharie qui s'était avancé vers le fond du potager, s'écria tout à coup :

« Oh! cela est une merveille, une grande merveille!

— Qu'y a-t-il donc? demanda Sarah.

— Viens ici, femme! regarde! »

Elle accourut.

« Oui, dit Sarah d'une voie émue, c'est une grande merveille! »

Les enfants se taisaient.

« Maître! dit Zacharie, nous avions planté un lys au fond du potager, mais il ne poussait pas, depuis trois ans, alors nous nous sentions tristes, car on nous disait que ses fleurs devaient être très belles, et nous pensions que des vers avaient mangé l'oignon, or voici que, cette nuit, notre lys a fleuri. Voyez! »

Il se baissa derrière des verdures et cueillit respectueusement un lys admirable, svelte de hampe, neigeux de teinte, délicieux par son parfum.

« Prenez-le, Maître! en mémoire de ma maison et des miens.

— Je le prends, Zacharie, je vous remercie, et à tous, je vous dis adieu… Adieu! n'oubliez pas le passage du messager! »

Soudain, comme un cygne ouvre ses ailes, l'hôte de Zacharie parut ouvrir les siennes. Et l'on vit son éblouissant manteau se séparer, s'ouvrir, devenir deux amples ailes vivantes qui, lentement, se mirent à battre, et il s'éleva de terre devant le laboureur, sa femme, ses enfants qui, tous, lui tendaient les bras, et il s'envola, très blanc contre le ciel bleu du matin, les yeux au loin, les lèvres souriantes, tenant le grand lys blanc dans sa main.


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