CHAPITRE VGASPARD ET LE BOUFFON

Cela se passe dans un beau jardin disposé en terrasses. — La plus haute, entièrement sablée d'un sable très blanc où scintillent de minuscules cristaux, sert de bordure au palais dont la teinte rose paraît si joyeuse sous le soleil et dont les ornements, orfévris en ce métal clair que l'on nomme électron, brillent d'un si précieux éclat.

Puis vient la terrasse des tulipes qui font un tapis varié pour la joie des yeux. Une savante école de jardiniers en maintient la fraîcheur, le coloris composite, le dessin à larges volutes. Les tulipes noires y soulignent d'un trait d'ombre des profils couchés de bêtes singulières, phénix écarlates et griffons jaune-orange, mieux faits pour peupler un rêve qu'un jardin, et d'invention très singulière. — Des sentiers étroits, d'une herbe égale et rase, permettent d'errer à loisir dans ce tableau d'émail où serpente, parmi les mousses et les fougères, un ruisseau mince qui murmure à tout venant ses mélodies.

Quelques degrés mènent plus bas à une terrasse dorée en toutes saisons, car les espèces de mimosas y sont si bien assemblées, si nombreuses, qu'elles forment un bois qui jamais ne défleurit. Jusqu'au soir, un bourdonnement d'abeilles ouvrières l'habite, symphonie égale et discrète qui plaît à l'oreille. Des merles noirs le hantent aussi, très noirs, étonnamment noirs quand ils sautillent en sifflant sur le sable blanc.

La terrasse suivante est simplement pastorale : une herbe longue, de hauts coquelicots, des bleuets, des narcisses, du trèfle fleuri, un peuple de libellules et de papillons, des arbres légers, pleins de brise, pleins d'oiseaux… Les abeilles s'y retrouvent, affairées, chargées de butin… Une prairie… rien qu'une prairie sur laquelle, de temps à autre, les souffles d'air font glisser des reflets rapides et des senteurs de terre mouillée.

Quelques marches encore, et nous voici dans les verdures vernies de la terrasse des camélias. Ils sont couverts de fleurs, certaines d'un blanc pur, plus insolent que virginal, d'autres, pourpres comme des lèvres sous le baiser, d'autres, aux pétales rouges grands ouverts, qui projettent de leur sein la flèche d'un long pistil jaune armé de pollen, d'autres enfin, veinées, striées, subtilement teintées… et chacune présente l'image d'une fleur opulente, et chacune est une fleur glacée, sur le fond du feuillage sombre.

C'est la dernière terrasse, au pied de laquelle commence le parc royal. Il s'étend au loin, paré de grands arbres, de prairies largement étendues où se dessinent des vasques dont les margelles sont de cette même teinte d'aurore qui rend le palais si riant. Pour qui veut en jouir, ce parc nourri de lumière a plus d'un attrait charmant ou bizarre : des gazelles y bondissent en troupes folles ; dans ses bosquets, des oiseaux décoratifs étalent leur plumage et ceux qui ne se montrent pas chantent des chants dont le cœur est saisi. Là-bas, contre un large rideau de verdures neuves, deux girafes affrontées broutent la cime d'un même arbuste ; les deux petites têtes réunies, les deux cols tendus, les deux grands corps obliques composent une silhouette bien surprenante. D'autres bêtes, vantées pour leur grâce, leur bel éclat ou leur rareté, se promènent librement. Il en est d'insignes ; il en est qui ravissent l'œil ; il en est qui l'effarent.

Ombre sévère en ce décor, un groupe de cèdres occupe le centre du paysage. Ils étendent leurs vastes bras et de ces bras on voit pendre de longues mousses d'un gris céladon, légères comme des toiles d'araignée, souples comme des chevelures. Elles frôlent l'herbe du sol ; on dirait des dentelles posées là par fantaisie pour retenir au passage les duvets errants, des voiles tissés par les doigts de la brise et que le moindre souffle fait ondoyer. A l'aube, leur impalpable trame recueille la rosée ; plus tard, elle épurera la lune.

Au cœur du bosquet des cèdres voilés de gris verdâtre, quelques bancs de pierre sont disposés en hémicycle. On dirait d'un lieu de retraite propice à la méditation, à l'étude, aux longs travaux réfléchis. Les oiseaux n'y pénètrent pas ; l'onde lente qui le traverse ne chante pas : elle passe d'une course secrète, soyeuse et sourde, comme ferait un ruisseau d'huile ; la lumière s'y diffuse très doucement, dans le silence d'un crépuscule de plein jour.

Penché sur le livre ouvert, porté par ses genoux, un bossu, court de taille et rousseau, se livre à la lecture. De temps en temps, il lève sa tête hirsute, il rit d'un rire nerveux, subit, qu'il coupe aussitôt mais qu'il ne pouvait empêcher. D'autre part, il semble très absorbé dans ses recherches : c'est qu'il apprend par cœur les plus belles, les plus inattendues, les plus folles plaisanteries qui furent jamais commises et qui se trouvent là réunies. Quand l'une d'elles est vraiment trop drôle, irrésistible, il ne se tient pas, il éclate ; puis il reprend sa tâche qui n'est pas légère : il se répète le trait d'esprit, la phrase hilarante, la joyeuse anecdote ; il s'efforce à trouver le ton burlesque qui convient, la grimace saugrenue qui déride. La plupart du temps, sa lecture lui semble sinistre ; il doit peiner pour découvrir la facétie cachée dans ce fatras morne et lorsque, par hasard, un rire l'assaille, cela le rend plus triste encore : il en a honte. Ah! qu'il lui plairait de rire avec désinvolture!… mais de quoi? D'ailleurs, son expression d'ennui gourmé lui servira, peut-être, pour faire pâmer autrui. — En attendant, il s'évertue, il se bat les flancs.

Non loin de ce bossu studieux, un homme vêtu de brun vient de s'asseoir. Il a déplié sur la pierre des parchemins manuscrits ; il en corrige les fautes attentivement, malgré la fatigue qui l'accable. Là se trouvent consignés les plus attachants récits de voyage, les plus passionnants itinéraires, de ceux qui donnent envie, paraît-il, de quitter aussitôt le lieu où l'on est, de se mêler au vent poussiéreux, de traverser la mer incertaine et violette, d'aller plus loin, plus loin encore, d'être toujours ailleurs. — Ces récits, il les sait par cœur, avec leurs descriptions, leurs amplifications, leurs prodiges et même leurs mensonges, mais ils le lassent terriblement. Tant de cols neigeux, tant de déserts plats, tant d'interminables fleuves, et l'immense mer étendue!… Tout cela, quand on peut se coucher sous un olivier et dormir! Tant d'animaux terrifiants, volants, nageants ou rampants, qui beuglent, hurlent et miaulent ou percent la nuit d'un bref aboi, quand il est si simple de retenir entre ses jambes un vieux chien fidèle! Et puis encore, au détour du chemin, la surprise qui saisit, l'approche d'un oiseau merveilleux paré de plumes bleues, l'image d'un arbre fleuri trop lourdement de roses, celle d'une licorne cabrée en mal d'amour, quand, pour distraire, la moindre saute de vent suffit! — On assure néanmoins qu'à lire de telles odyssées on doit vite oublier l'heure présente et ne plus penser qu'à partir. — Le compilateur ne pense, lui, qu'à finir sa page. S'il évoque en phrases magnifiques un pays hyperboréen, il se félicite d'abord de n'y point vivre, se gardant d'oublier que cette relation pérégrine représente son très éloquent gagne-pain mais point du tout sa raison d'être : il travaille pour une place à prendre.

Et voici que le silence vient d'être troublé, qui régnait parmi les cèdres. Debout contre le tronc rugueux d'un des vieux arbres, quel est ce singulier adolescent joueur de flûte? Il prélude : quelques notes à peine. Couvert d'un long manteau noir, le musicien appuie sur l'écorce sa tête blanche aux yeux cernés, toute blanche, fardée de farine et coiffée d'une calotte de soie du même noir que le manteau. Droit, tout droit, tout pâle, accoté au tronc dur, il presse à ses lèvres une flûte d'ébène. Assurément, son aspect étonne ; sa pose, son costume, son geste, furent étudiés avec soin… sa musique saura-t-elle séduire? Agréable, délicate, variée, elle doit plaire : ce petit chant joyeux ne manque pas de grâce matinale, et cette plainte lente de mélancolie. Un air pimpant sautille, un autre s'éploie, un autre semble se recueillir. La flûte se confie, la flûte rit, la flûte jase, la flûte donne à danser… Peut-être aimerait-on que la flûte chantât, mais il n'importe au musicien qui cherche une mélodie fixée, d'un effet certain, composée suivant les règles. Il la répète, il la répète encore. — Il ne fera pas mieux.

Tout à coup, il s'interrompt : il voulait sourire.

Le narrateur de beaux voyages sourit aussi.

Le bateleur bossu sourit de même.

Tous trois, ils regardent avec ironie une jeune femme qui s'approche. — Oh! que cette jeune femme est donc belle! On n'aperçoit que son visage, car une ample gaze de soie, triste et légère comme la robe aérienne des cèdres, l'enveloppe entièrement, recouvre ses cheveux, drape sa poitrine et ses hanches, cache ses jambes longues. Pourtant, les petits pieds nus, chaussés de sandales, paraissent à chaque pas, montrant l'orteil rose encerclé d'une bague de turquoise. — Quelle est cette jeune femme, souple comme un roseau, d'une grâce toute simple, et si svelte aussi?… Pourquoi, surtout, cette expression désolée? Car elle pleure en silence, sa figure ruisselle de larmes, sa bouche semble molle de douleur. Parfois, elle porte ses mains à sa gorge : elle étouffe.

Les trois hommes ne lui accordent néanmoins aucune sympathie : l'un, ayant posé son livre, la considère d'un œil sardonique et mauvais, l'autre a replié ses parchemins et, sans paroles, raille la pleureuse en esquissant une grimace de mépris, enfin le flûteur hasarde sur sa flûte, en dehors de toutes règles, une note inattendue, sifflante, pointue, plus cruelle que nul outrage. — D'ailleurs la jeune femme n'a rien voulu voir, n'a rien voulu entendre : elle s'en va.

Aussitôt le compilateur de gaîté, entraînant sa bosse par un haussement d'épaules, dit :

« Elle en trouvera bien un autre! »

Et le rédacteur d'itinéraires déclare :

« Elle faisait la honte du palais! »

Et le gagiste de musiques réussies murmure :

« Les larmes vont abîmer ses joues : on s'en plaindra. »

En effet, la nouvelle est connue de tous : chacun la commente, chacun sait pourquoi cette jeune femme pleure et pas un ne veut la consoler.

L'abri des cèdres dépassé, suivons-la dans le pré lumineux qui sépare le parc royal de l'étang où voguent des cygnes lents, indifférents et blancs. Elle longe le bord fleuri de nénufars, elle traverse l'herbe chaude, elle se dirige vers ces trois esclaves bêchant le sol, là-bas, et qui causent entre eux. A son approche, ils ne s'interrompent pas de cueillir leurs pelletées de terre noire, ni de les verser obliquement de côté, ni de parler non plus. Ils parlent, mais ils font ce qu'ils ont à faire : ils font un trou, un trou oblong ; ensuite, ils le combleront.

« Il ne manquera pas de place, dit l'un.

— Et cependant, dit l'autre, je ne le croyais pas si gros.

— Il dormira sur ses deux oreilles, » dit le troisième.

Dans l'herbe, auprès d'eux, un corps est couché, recouvert d'une toile jaune : un cadavre. Le ventre proéminent soulève le linceul. Deux lourdes mains dépassent, livides et cependant expressives encore. On devine qu'elles furent habiles et fortes, ces mains, qu'elles surent modeler la terre ductile, cueillir une fleur, caresser. Mais le buste trapu dessine une masse contrefaite qui étonne.

« Te rappelles-tu, dit l'un des fossoyeurs, les bonnes histoires qu'il racontait?

— Ah! oui! lorsqu'il riait, on riait aussi, dit l'autre… jusqu'à pleurer!

— Et, dit le troisième, comme on oubliait vite sa vilaine trogne, quand il parlait!

— Sa trogne n'était pas vilaine! Un arbre que les génies et les tempêtes ont noué n'est pas vilain ; un cep tordu n'est pas vilain, ni le tronc d'un saule.

— Frère, tu dis vrai… et comme il était bon!

— Très bon… et comme ses yeux étaient beaux!

— Oui, en regardant ses yeux, j'apprenais toujours de belles choses, comme si j'avais su lire. »

Alors seulement, se voyant surveillés, ils se turent. La fosse creusée, ils soulevèrent le gros corps. Comme ils le descendaient, la jeune femme parla :

« Découvrez-le, découvrez son visage. »

Ils obéirent avec des gestes retenus, décents, et l'on vit le masque épais du mort, couleur de cire, son nez difforme, ses bajoues.

Un instant, elle le contempla, puis :

« Achevez votre tâche, » dit-elle.

Bientôt, à cet endroit de la prairie, seule de l'herbe arrachée marquait avec un peu de terre fraîche la place inférieure du mort.

« Partez! dit alors la jeune femme d'une voix fiévreuse ; ne revenez plus. »

Enfin elle pouvait pleurer davantage, sans réserve, de tout son cœur, et ce faisant, accroupie à terre, pressant le sol noir de ses paumes ouvertes, elle murmurait des paroles véhémentes :

« Comme une charogne!… On t'a jeté là, dans un coin du parc, sans honneurs, sans respect, comme on jette une charogne ; seuls ces trois hommes semblaient se souvenir de toi : des esclaves. Les autres t'avaient oublié. — De ceux que tu fis tant rire, pas un ne m'accompagne ici, et déjà l'on s'ingénie à te remplacer! Sont-ils méchants? sont-ils fous? T'avoir connu et chercher un bouffon de ta trempe! — Toi, tu savais être gai : ton rire gras retentissait au loin frappant le cœur d'une joie soudaine ; tu prenais alentour le sujet le plus humble ; tout de suite on en devinait le trait ridicule, et l'on riait. Tu te promenais dans les jardins, tu montrais le plaisir que toutes les choses prennent à vivre et, possédé de ce même plaisir, on riait encore. Tu retenais les paroles, les gestes, les actes des hommes ; sous la floraison de ta plantureuse plaisanterie, tu cachais le piquant d'une épine, et l'on riait d'un rire plus grave, cette fois, en écoutant ta leçon. — Te remplacer? par qui? Tout le palais est triste depuis hier.

« En contant des récits de voyage, tu saisissais l'esprit chagrin et casanier, tu l'entraînais dehors. Avec toi, l'on goûtait vraiment le vent de la montagne, le vent du désert, le vent du large. Le froid, le chaud touchaient nos lèvres ; le sel s'y posait. Point n'était besoin d'aspects surprenants, de paysages contournés, d'épouvantes ou de raretés : une fleur suffisait, par toi cueillie, un caillou veiné de bleu, une coquille sur le sable… et l'enchantement naissait. Tu vivais dans ton évocation ; toute tristesse cédait à ta contrainte, toute humeur dolente pliait devant ta fantaisie. Voyages merveilleux! voyages ravissants! tu parlais du ciel où l'on dévide les nuées, du pays hanté par les ombres des morts, du bocage où elles errent, de la source glaciale où elles vont boire pour se désaltérer de souvenirs… et l'on te suivait jusque là. — Vu par toi, l'arbre vivait, le cœur battant sous son écorce, les doigts frémissants de feuilles, cherchant de ses racines l'eau nourricière dans la nuit. Cet arbre nouveau, comment ne l'eût-on pas aimé? — Oui, tu étais le grand voyageur qui nous livrait le monde en un don généreux de même que tu nous offrais les fleurs de la joie par ton rire de nombreuse plaisance. — Qui saura t'égaler?

« Et ta musique!… Ah! l'on fermait les yeux, on s'étendait en rêve, on se balançait dans un hamac tendu très haut entre deux palmiers vibrants, on mangeait des fruits fondants et frais, on retrouvait la saveur du miel, on s'enivrait à la coupe d'une corolle. Cependant, tu ne faisais que t'enchanter toi-même pour séduire autrui, tu ne faisais que jouer modestement sur une simple flûte de roseau, et je voyais parfois les cordes de ton gros cou battre fort et tes yeux incertains se mouiller sous l'injonction de la mélodie. — Rien qu'une chanson… Toute la voix d'un jour d'été : ramages à l'aurore, danses des rayons, jubilation du matin, lourde splendeur de midi, nuances des ombres moins bleues, crépuscule dont on ne sait que dire, et la voix de la lune au ras de l'herbe, et la grande voix, tendre, sourde, secrète ou retentissante de l'amour.

« Musicien non pareil! existe-t-il un homme, un enfant, un oiseau, même rossignol ou phénix, à ta mesure?

« Certains tenteront la fortune : quelque petit bossu, fier de sa bosse et mauvais plaisant, quelque narrateur d'ennuyeux voyages, quelque joueur de notes grêles. Quand notre bon seigneur les entendra, il saura vite la différence en étouffant un bâillement, et moi… ah! par mes ordres les esclaves leur donneront le fouet, les chasseront ; alors le bouffon sans vertu pourra rire à son aise en plein air, le plat compilateur conter ses histoires aux pierres du chemin et le fallacieux flûteur flûter librement faux, tandis que je pleurerai toutes mes larmes, car je n'aimais que toi, mon bouffon, mon grand bouffon inspiré! »

Elle pressait toujours de ses paumes le sol noir, caressait de ses doigts la terre fraîche, puis la griffait comme une chair vivante trop aimée.

Tout à coup, transie de peur, elle se redressa.

« Pourquoi pleures-tu? » disait une voix rapprochée.

Le roi Gaspard se tenait debout derrière elle.

« Vous, Seigneur! »

Très doucement, le roi reprit :

« Que fais-tu là? Pourquoi pleures-tu? »

La tête envahie par un tourbillon, toute sa pensée suivant ce vertige, elle ne trouvait plus une parole à dire.

« Quelle douleur rend ma reine muette et si pâle? quelle terreur la fait trembler?

— Seigneur…

— Et, surtout, pourquoi pleures-tu?

— Seigneur… votre bouffon est mort.

— Je le sais ; cela m'attriste beaucoup.

— Les esclaves viennent de l'enterrer ici.

— Mais…

— Il me manquera comme à vous, Seigneur.

— Tant de larmes pour un bouffon?

— Oui, car c'était un grand bouffon.

— Nous en chercherons un autre, jusqu'au bout du monde s'il le faut.

— Celui-là ne reviendra pas qui seul était un poète.

— L'autre rira d'un rire nouveau.

— Et je pleure en attendant.

— Je saurai tarir tes larmes : une perle que pour toi j'ai choisie, te fera sourire.

— Ah! Seigneur, les bijoux perdent leur éclat sur une poitrine douloureuse et mes robes ne m'amusent plus.

— Des fêtes t'amuseront que je commanderai demain ; ce jardin que tu aimes t'enchantera.

— C'est notre bouffon, Seigneur, qui me le fit aimer : c'est par lui que je connais le parfum de ses fleurs, la caresse de ses brises, la froide saveur de ses fontaines et les danses de son air bleu, aux jours d'été.

— Je t'emmènerai donc plus loin, devant des paysages qui te raviront d'étonnement.

— Celui qu'il inventait, chaque matin, pour me distraire, avait plus de charme que ceux que l'on peut voir.

— Il l'inventait chaque matin?

— Et parfois un autre, le soir, pour agrandir le rêve de ma nuit.

— Il est des magiciens d'une égale vertu, ma reine.

— Lui, Seigneur, n'usait point de magie : un rire brusque ou longuement filé, une histoire contée à petit bruit, une chanson brève… il m'offrait ainsi la joie, l'oubli, la sereine songerie, comme seul un homme peut faire, sans sortilèges, sans philtres, sans amulettes, par persuasion.

— Il était horrible à voir…

— Détrompez-vous, Seigneur! Laid, contrefait, crochu, de bouche torte et de nez camard, n'avait-il pas des yeux bleus aux profondeurs vraiment marines et des mains toutes puissantes pour l'évocation, autant que sa chère voix que vous connaissiez?

— Sa chère voix!…

— Seigneur, votre regard s'assombrit, votre bouche se serre, et pourtant l'écho de sa voix me paraît toujours aussi tendre : j'entends encore l'écho de sa chère voix.

— Tu parles d'un bouffon difforme!

— De quelles paroles me servirais-je? Il m'apprit à ne point mentir et c'est pour cela, Seigneur, que vous m'aviez élue entre tant d'autres… Pourrais-je, maintenant, mentir à son propos? Rejetez-moi parmi vos esclaves, mais ne m'obligez pas à cela!

— Quel rapport entre cet homme et mon amour pour toi?

— Ah! Seigneur! le même qui relie le grand poète au beau poème, car c'est encore ce grand poète qui façonna de ses mains magnifiques notre bel amour.

— Tais-toi!… Non! parle, si tu veux, en dépit de ma colère!

— Sans lui, Seigneur, je n'aurais été que votre servante ; il me fallait apprendre à vous aimer ; il le fit : il sut, comme un habile jardinier, nouer l'humble glycine au tronc majestueux, afin qu'elle pût croître, non plus au ras de l'herbe mais parmi les hautes branches qu'elle enlace, qu'elle réjouit de son épanouissement. Vous-même, Seigneur, n'avez-vous pas appris à m'aimer? L'arbre altier devait ouvrir ses bras pour que la fleur odorante y fût bien accueillie, bien protégée, heureuse… Seigneur, mon très noble Seigneur, votre bouffon nous enseigna l'un et l'autre.

— La glycine… oui, tu m'enlaces comme fait la glycine, d'une étreinte insidieuse et sûre. Tu m'embaumes, mais tu m'abuses : tu l'aimais!

— Certes, je l'aimais, Seigneur, de tout mon cœur reconnaissant!

— Ah!… tu l'avoues!

— Et ma douleur est grande à le savoir parti.

— Ma reine aussi est partie, car je ne trouve plus qu'une esclave insolente!

— Mais où m'appuierai-je, maintenant, pour chercher le repos? C'est en vous que je pensais pleurer, c'est à vous que je pensais parler, c'est vous qui deviez me consoler…

— Tu pleureras dans les cuisines! tu parleras aux gardiens de l'ergastule! tu te consoleras en des travaux serviles!

— Son souvenir m'aidera, Seigneur.

— Et puis, un jour, je te ferai jeter aux orties!

— Avec moins d'honneur que lui, je vous en conjure, qui fut enseveli de façon indigne!

— Mais moi… moi, je resterai seul, et c'est un mal que je ne saurais plus souffrir. Avant de t'avoir vue, j'étais seul au milieu d'une foule prosternée, seul debout… Un soir, tu vins t'appuyer à moi, te reposer sur moi, te lier à moi ; je sentais ta force augmenter ma force, ta sève se mêler à ma sève, tes bras m'enchaîner… Mon bonheur naissait, le bonheur de l'esclave, peut-être… eh! qu'importe : j'étais heureux! Vivre seul, de nouveau, sans ma souple liane, non, je ne pourrais! »

Il s'était accroupi près d'elle. Il se tenait auprès d'elle, tandis qu'elle, assise à terre, immobile, pressait le sol de ses mains, la face levée, les yeux au loin.

Un homme qui n'ose, un homme tendre, un homme qui voudrait se révolter et qui ne peut…

Une femme qui attend…

Le soir tombait, équivoque et doux, tiède, un peu mauve ; de tout le parc montaient des vapeurs odorantes ; quelques rossignols se comptèrent en divers lieux par de petits préludes, tandis que, sur les terrasses, un chœur de voix tristes se répandait comme une brume, la voix des esclaves revenant de la cueillette des fruits, chargés de paniers lourds, plainte harmonieuse et désespérée qui se perdait dans l'ombre naissante. — Soudain, une troupe de zèbres traversa la prairie en un galop désordonné, avec des reniflements, des pétarades, des écarts, et Gaspard les regarda s'éloigner avec une parfaite indifférence. — Hier encore, ce spectacle l'eût ravi.

« Non! je ne pourrai pas… Je sais qu'elle ne parlera plus, qu'elle n'a rien à dire, ayant tout dit. Et cependant, chaque jour, entre elle et moi, cette image reviendra, gâtant la joie du matin et la paix nocturne, faisant du plaisir d'hier un tourment et le promettant pire pour demain ; mais souffrir près d'elle, c'est encore la voir un peu. Si le mal devient trop cuisant, si je crie, elle m'entendra crier, je surprendrai peut-être sur sa bouche quelque pitié passagère, au lieu que loin d'elle ce cri se perdrait comme, dans le silence du désert, celui du voyageur qui veut boire.

« Qui donc viendra me secourir? Si je la supplie, aussitôt le bouffon paraîtra, je verrai sa bosse ridicule, sa face tordue et ses yeux dont elle vante la profondeur marine. Vivant, j'ignorais ma haine ; j'avais besoin de lui, je croyais l'aimer comme les autres bêtes de mes jardins ; mort, il me harcèle, il m'offre son aide à tout venant, il me montre ce qu'il fit pour moi, il gâte même mes souvenirs.

« Ah! qu'une peste me ronge, me jette à terre, me détruise, mais que je puisse dormir en paix, sans que la voix du méchant fantôme vienne murmurer à mon oreille : « J'ai fait ceci, j'ai fait cela ; tu croyais vivre, je vivais à ta place! »

« Je suis un puissant monarque, le plus grand de la terre, au dire de chacun, et je ne sais pas comprendre le regard d'une femme que j'aime, et je n'ose la tuer!… Ah! le très puissant monarque! ah! le grand roi!… Où trouver un enfant plus faible? — L'enfant sourit parfois et l'on ne résiste pas à ce sourire ; si je souris à celle que j'aime, un autre sourire s'interpose, plus beau que le mien, puisqu'au mien nulle réponse n'est donnée, puisqu'elle ne voit que l'autre. — Et si l'enfant fait un geste tremblant, à peine indiqué, l'homme victorieux cède aussitôt, le bras du guerrier plie sous la petite main ; moi, je puis imposer toute ma force ; pour qu'elle défaille, il suffit d'un regard.

« Un roi… un grand roi… où trouverai-je ce grand roi, puissant comme un enfant nouveau-né? Celui-là, peut-être, m'aiderait… Mais il est donc, par le monde, un monarque dont la gloire me dépasse, devant qui je m'inclinerais?… Où le chercher, d'abord? en quel palais le découvrir? quelles offrandes poser à ses pieds? Déjà je me sacrifie à lui et je sens toute l'amertume de ce présent. J'offre à ce roi redoutable mon orgueil blessé, ma grandeur brisée, mon amour à la torture, ma honte tout entière et ma lâcheté… mais ce don, voudra-t-il l'accueillir? »

Le crépuscule se changeait en nuit ; l'herbe devenait obscure. Plein de sourdes rumeurs, l'arbre rappelait ses oiseaux ; une légère teinte grise couvrait tous les jardins et, sur ce gris, des chants singuliers semblaient se dessiner en clair.

Gaspard ne disait plus mot : la paix d'alentour ne le touchait pas ; de cette unanime embellie, son cœur était forclos. Sa compagne, immobile, n'entendait rien, ne voyait rien, souffrait toujours en silence. — Quelques moments passèrent que le chant des rossignols rendit plus beaux.

Et, tout à coup, le roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre avec ce même geste par lequel l'empereur et le mendiant supplient, geste pathétique et passionné, très humble en sa haute éloquence.

Le grand roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre et s'écria :

« O roi! monarque dont je ne sais ni la demeure, ni la race, ni l'apparence, daigne m'écouter, cependant!

« Accepte le sacrifice de ma vengeance et l'oubli volontaire d'une douleur imméritée!

« Laisse-moi m'approcher de toi, m'incliner devant toi, et daigne agréer mon hommage!

« Je te salue, Seigneur inconnu, roi que je n'ai jamais vu, plus puissant que moi-même!

« Enseigne-moi le chemin qui mènerait vers toi : je veux le suivre! »

Seuls, trois rossignols chantaient… de quelle voix!

Gaspard quêtait l'ombre, les yeux clos. Il les entr'ouvrit, sentant sa main légèrement touchée et vit la lumière d'un rayon se poser en sa paume.

Il se leva, il regarda le ciel et, dans le ciel, il aperçut une étoile, une étoile nouvelle, et cette étoile lui paraissait mouvante, et cette étoile se déplaçait, lui semblait-il, suivant une route sûre, par décision réfléchie…

Alors, sans qu'il sût pourquoi, le roi Gaspard se mit à chanter. Rien, à cet instant précis, n'aurait pu l'empêcher de chanter ; il lui fallait chanter ; il chantait donc.

Et le roi Gaspard s'en fut, marchant vers l'étoile brillante, chantant toujours.

Et la femme qu'il aimait le suivait d'un très doux regard étonné.


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