La vasque sombre, cachée au milieu du bois, s'éveillait peu à peu ; la lune filtrant par les feuilles y versait sa lumière. Des bêtes rapides aux longues pattes coururent sur la surface argentée ; quelques graines tombées de haut la ridèrent, tandis que des bulles montaient du fond obscur. Des crapauds dispersés firent entendre leur petit chant pointu. Tout le bois frissonnait et une colombe s'envola soudain du saule qui, tout contre le bord, ouvrait deux grosses branches comme les accoudoirs d'un siège rustique.
Ce fut là que vint se reposer celui qui n'était pas un habitant de la terre et qui, du ciel, ne gardait qu'un éblouissant souvenir. Il s'assit dans la fourche des deux branches, les jambes croisées. Il était nu, magnifique dans cette pose lasse qui l'appuyait au vieux saule. Sa chevelure en boucles noires se couronnait du feuillage d'un rameau penchant. Son corps semblait envahi par une fatigue extrême, mais son esprit veillait. La tête droite, il regardait devant lui ; ses grands yeux verts étaient fixés au loin ; sa bouche ne tremblait pas ; ses mains unies sur sa jambe pliée tenaient nonchalamment une corolle pourpre, somptueuse et lourde, marbrée de taches rousses, enivrante, répandant son inquiétant parfum et qui, plutôt qu'une fleur, semblait une coupe de fête où boire du poison.
Il était mince et fort ; il était beau ; il le savait. — La lueur de la lune, rampant vers lui, le toucha dans la verdure. Il fut avant peu couvert de cendre. En s'inclinant, il put voir son image au sein de la vasque ; elle lui plut ; il sourit à cette image reconnue. — C'était bien là sa bouche mince, rougie de sang, prête à railler, prête à former les paroles insidieuses qui charment d'abord, puis désespèrent qui les entend, une bouche prête à mordre sous le baiser. Il revit l'ombre de ses cheveux bouclés, son front bas, ses yeux d'eau perfide, son nez courbe et fin, le noble menton volontaire et le col élancé. Il revit la peau mate des épaules et la naissance harmonieuse des bras ; il revit sa poitrine, perçut le rythme lent, animateur de sa poitrine, et, devant la perfection de cette œuvre vivante, eut, un instant, le regret de n'être pas un autre, pour mieux se voir, pour mieux s'admirer. Alors il se redressa, leva vers son visage ses mains jointes sur la grande fleur et, d'une inspiration profonde, goûta le parfum.
Il n'en ressentit nulle joie. Il résolut de s'éloigner. Il erra quelque temps sous les arbres noirs, pensif, ne disant mot. L'ombre, autour de lui, bruissait, bourdonnait, gazouillait parfois. Une plainte se prolongeait parmi les hautes branches, puis c'était un glapissement bref à la gueule d'un terrier, puis, soudain, la vocalise éperdue d'un rossignol, une poursuite d'écureuils, le sourd fracas d'un galop, mais il ne prêtait l'oreille à rien de tout cela. Il marchait sur les mousses humides, spectre nu, révélé d'aventure par quelque rais de lune, spectre silencieux que les bêtes, ni les plantes, ni les choses de cette nuit ne semblaient entendre ni voir, et qui passait.
Il atteignit enfin la lisière du bois et ce fut, devant lui, la longue plaine, déjà plus claire sous le ciel vaguement nacré, d'où peu à peu, l'aube étant proche, les étoiles s'évanouissaient. Une d'elles, pourtant, gardait tout son éclat, singulier à cette heure. Il la regarda. Il rit d'un rire subit, coupant et sec ; le visage sardonique se fit plus cruel encore : il y avait de la haine dans ce visage, une haine inquiète et aussi un grand besoin de repos. Il s'assit sur le tronc d'un arbre tombé ; il regarda l'étoile.
C'était la même étoile, celle dont le scintillement l'avait surpris, un soir, et que depuis lors, dès la nuit close, il considérait en souriant avec mépris, quand son cœur oppressé battait si dur dans sa poitrine, en raillant parfois, bien que son âme fût jusqu'au tréfonds troublée. Il l'observait longuement, fixement ; il voulait la bien connaître, la tenant pour ennemie. Sa seule défense était de ne pas baisser les yeux, car il lui semblait que l'étoile le regardait plus encore qu'il ne la regardait lui-même. S'il s'échappait quelque temps dans l'ombre des arbres, dans l'abri d'une cabane, il en revenait bientôt et reprenait le cours obstiné de sa contemplation.
Ce soir-là, il fut distrait par l'approche de quelqu'un, d'un homme de haute taille qui portait un sac sur son épaule. Il marchait lourdement, sa charge étant pesante, d'un pas hâtif cependant, car l'aube se muait en aurore et cet homme avait peur d'être dénoncé par la lumière avant que de pouvoir se garer. On le devinait bien à sa bouche serrée, au regard furtif de ses petits yeux jaunes. — Il s'arrêta brusquement devant celui qui observait une étoile, il le frôla presque et cependant ne le vit point. Un instant, il posa sa charge à terre, n'en pouvant plus, il s'assit sur le même tronc d'arbre que lui, tout à côté de lui, et cependant ne le vit point.
Le contemplateur sourit avec allégresse, sa figure s'apaisa, se détendit, car il savait que cet homme aux muscles forts était un mauvais homme, un brigand maléficieux qui, durant la nuit, avait tué une vieille femme du village voisin, impotente et malade, pour lui voler un trésor de pièces d'argent et d'objets précieux, celui-là même qu'il tenait devant lui, serré entre ses jambes et qu'il couvrait jalousement de ses grosses mains suantes, poilues de roux. — Le spectacle fut agréable au contemplateur de l'étoile qui se réjouit en son cœur.
Bientôt, l'homme, reprenant sa charge, s'en fut sous-bois cacher le trésor.
Alors le contemplateur de l'étoile jeta au ciel un regard de défi.
Il resta seul, quelque temps. L'aurore montait, s'étendait, baignait la terre, exaltait les oiseaux, réveillait le feuillage et distillait le bel espoir dans plus d'un cœur humain, mais l'étoile avait pâli, avait disparu, et le veilleur gardait maintenant un visage sombre que ces joies matinales n'éclairaient point.
Voici que de nouveaux pas se rapprochaient. Une femme parut qui portait une tunique paysanne de toile claire et dont les bras étaient nus. Agitée d'une angoisse profonde, elle serrait parfois ses mains contre sa poitrine, comme pour réprimer un cœur en désarroi, et parfois elle cachait brusquement son visage aux paupières gonflées de larmes.
Tout contre elle, la tenant de près, ne la lâchant pas, une petite enfant s'agrippait aux plis de sa jupe, mais la femme n'y faisait nulle attention : elle souffrait trop pour sortir de sa peine ; seule, elle souffrirait moins, lui semblait-il, aussi, d'un geste aveugle, écartait-elle l'enfant qui avait grand peur, qui se blottissait désespérément dans la jupe de toile et, pour qu'on ne l'abandonnât point, levait les yeux en un regard de supplication effarée. — Cependant, la femme était ailleurs, très loin de l'enfant. Elle marchait de-ci de-là, s'arrêtait, revenait sur ses pas… Elle ne pouvait rester immobile ni continuer sa route ; elle s'agitait en vain ; elle était liée en ce lieu par les chaînes de l'attente.
L'enfant suivait avec peine, l'enfant tremblait parce qu'elle craignait quelque chose d'horrible, elle ne savait quoi, et parce que la brise d'aurore était bien froide.
Il regardait cela ; il appréciait ces douleurs ; il en ressentait un agrément ineffable. Son beau visage eut encore un sourire de haute satisfaction, car il la savait affreuse, la tempête qui bouleversait l'âme de cette femme, et très cruelle, l'épouvante qui soufflait sur cette enfant ; il goûtait la douceur de cela.
Ni la femme, ni l'enfant ne s'étaient aperçues de sa présence, quoiqu'elles fussent à ses côtés. Alors il voulut contempler mieux l'effroi de la plus faible, tout au fond des tendres yeux implorants, et il prit entre ses mains le petit visage et l'attira, tandis que la femme tournait la tête de droite et de gauche, toujours anxieuse, aux aguets, suppliciée par ce même horrible souci d'attendre. Mais, aussitôt, l'enfant se sentit touchée, se sentit regardée, devint très rouge, puis très pâle, et se mit à claquer des dents. Elle ne tremblait plus, manquant de force pour trembler ; elle mourait seulement un peu. — Lui avait vu ce qu'il voulait voir : il se rassit sur l'arbre mort et la femme releva d'une secousse l'enfant tombée.
Instants agréables, pleins de saveur… Qu'importait que l'aurore eût éclaté en rais lumineux, envahissant le ciel, repoussant les nuées, attiédissant l'air comme un brasier! que la terre fumât de plaisir, que les fleurs fussent plus fraîches, l'herbe plus vernie, la voix de l'oiseau plus inspirée! il préférait regarder auprès de lui une souffrance humaine si profonde, si torturante, chez cette femme, chez cette enfant. Les larmes, les cris le ravissaient, plus encore les larmes étouffées, les cris retenus, d'où naîtront la rancune, la vengeance, le crime… Il est doux de voir souffrir ainsi, car le maître ne saurait passer longtemps pour un bon maître, de qui les sujets souffrent à ce point. Il lui revint le souvenir de l'étoile et l'inquiétude qu'il en avait ressentie, mais il haussa bientôt les épaules…
Et ce fut alors que, debout devant les splendeurs de ce matin rayonnant, la femme tendit soudain les bras et poussa un long hurlement ; et sa voix était à peine celle d'une femme, plutôt celle d'une bête folle qui veut contenter son corps, et cette clameur déchirée par un désir trop violent avait un accent rauque et furieux qui faisait mal.
Un soldat s'approchait, soldat de la ville, dont les larges épaules portaient une tête brutale aux cheveux noirs. La femme était déjà dans ses bras, lui criant son amour avec des reproches et des serments et de basses injures qui s'achevaient en prières, en supplications. Il ne dit rien, d'abord, puis se dégageant de l'enlacement passionné, il se moqua d'elle, durement, par quelques paroles sans merci. — Non, il ne l'aimait plus. S'il était venu, ce matin encore, c'était pour embrasser l'enfant qu'il chérissait, mais il ne voulait plus rien de la mère, ni sa présence, ni son baiser ; il ne la verrait plus jamais ; il s'en allait pour toujours. Il fut impassible, muet à tout ce que la femme put dire : il n'aimait plus. Aucune de ses caresses ne le retint, ne l'émut jusqu'au sourire : il n'aimait plus. Il le lui répéta, puisqu'elle ne pouvait comprendre. Comme elle s'accrochait à lui et qu'il était le plus fort, il perdit enfin patience et d'un geste rude il la jeta à terre. — A ce moment, il hésita quelque peu, avant de baiser la tête de l'enfant, puis il se décida… et s'éloigna, mais il avait pris l'enfant dans ses bras ; il emportait l'enfant.
Celui qui regardait se réjouit, car il se sentait grandi par toutes ces choses mauvaises.
La femme paraissait morte ; pourtant, au bout de quelque temps, elle se mit à gémir ; elle appelait d'une pauvre voix défaite non plus le soldat brutal, mais seulement son enfant… Elle ne savait pas encore que l'enfant était partie… Elle l'apprendrait avant peu. L'homme nu, penché sur elle, (on se penche volontiers sur son plaisir), eut un frémissement joyeux en songeant à ce qu'elle souffrirait demain : double souffrance sans espoir, qui fructifierait, chaque jour la rendant plus cuisante, jusqu'à ce jour dernier où l'on ne peut plus souffrir, où l'on s'approche de l'ombre, où l'on y plonge. — Certes, le veilleur inquiet d'une seule étoile avait raison de se louer lui-même : son royaume s'étendait, s'enrichissait ; il respirait la bonne puanteur du verger pourri.
Alors il s'en fut, marchant par la plaine, au hasard, traversant des villages, des champs et des bois, entrant dans les maisons, dans les masures, écoutant une médisance, une parole mensongère, un faux serment, couvant des yeux un geste lâche, un acte de forfaiture, prêtant son aide invisible au mauvais fils, au mauvais juge, les inspirant à ce moment précis où le respect peut être oublié, où la balance peut être faussée. — Bien vite, il reconnaissait les siens. Des autres, il n'avait que faire : il passait.
Or, dans la grande chaleur de midi, il atteignit une colline au pied de laquelle il s'arrêta. Elle était noire et charbonneuse, toute dénudée, d'aspect sinistre. Jadis, des arbres la couvraient, nombreux, hauts et forts, des buissons, de l'herbe fleurie ; maintenant, on n'y voyait guère que des roches calcinées. — Un incendie avait fait ce ravage, quelques mois auparavant, non point brusque et dévorant, mais sourd, mais lent, qui rampait d'abord secrètement, sans bruit, ne se révélant que par de sombres émanations et sa lourde chaleur. Bien que des paysans eussent dit qu'un seul éclair jailli du ciel, vers l'aube, avait servi de boute-feu au désastre, cela restait obscur. On ne put rien contre cette lèpre brûlante, envahissante : on ne savait comment et par où la combattre. On regardait fumer la colline dans l'air immobile, sans oser s'approcher.
Et puis, soudain, les flammes jaillirent ; chaque arbre fut un brandon tordu au centre d'un tourbillon rouge ; il y eut de longs sifflements, des crépitements, de terrifiants éclats ; un nuage empesté s'éleva, s'étendit, couvrant Jérusalem, et il plut aux alentours, jusque très loin, de la suie et des cendres qui propageaient une odeur fétide de cadavre.
Le lendemain, la colline était devenue un vaste brasier sur lequel dansaient encore des choses légères, et ce fut ainsi très longtemps. — Peu à peu, la chaleur tomba, le brasier s'éteignit. La colline se profilait durant le jour, toute noire contre le ciel bleu, image même d'une désolation sordide et, la nuit, elle disparaissait entièrement, bue par l'ombre, sans qu'un reflet de lune la révélât.
Celui qui se trouvait au pied de la côte voulut la gravir : un spectacle singulier l'attirait vers le faîte. Il s'engagea parmi les débris noirs et les charbons, faisant voler parfois une poudre fuligineuse sous ses pas. Rien de vivant ne se découvrait en ce paysage dont les teintes sinistres accentuaient l'horreur : de la suie, des cendres, un résidu terne et recuit de ce qui avait brillé, verdoyé, jadis, et puis des cendres et de la suie encore.
Cependant, là-haut… Il se hâtait… Là-haut, ce vestige surprenant… Certes, le feu a de déroutantes fantaisies : cela n'expliquait pas l'étrange apparence. Il se sentait inquiet ; il se hâtait toujours… Pourquoi l'incendie avait-il épargné cet arbre au sommet de la colline, cet arbre-là? Rien ne restait debout près de lui, mais lui se dressait insolemment, dans sa robe vert sombre que les saisons n'altéraient pas, riche et résineux, gonflé de sève, intact, semblait-il, dominant tout.
Il l'atteignit enfin et s'aperçut qu'en ce lieu deux hommes l'avaient précédé, deux hommes vêtus richement qui se tenaient sous l'arbre vert et parlaient à voix basse. Ils ne le virent point ; il écouta leurs discours, rôdant autour d'eux, les dévisageant de près, pour que ni regard oblique, ni reprise d'haleine, ni pincement des lèvres ne lui échappât.
« Je contemplais la chose du haut des murailles de la ville, disait l'un. Le feu avait enfin paru, après tant de jours où l'on se désespérait de le savoir là et d'être sans forces pour lui résister ou le combattre. Subitement, il fit l'assaut de la colline à la façon d'une énorme bête, mais il ne montait pas droit, il montait en tournant, il s'élevait à chaque tour. C'était plus terrible encore, parce que cela avait l'air concerté. Et puis, quand les flammes eurent atteint le lieu où nous sommes, alors, (oui, je l'ai vu!) elles furent soudain couchées en dehors : on eût dit que l'arbre les soufflait. L'arbre restait seul au milieu de cette fleur géante qui frémissait, l'arbre sortait du milieu de la corolle de feu, vert comme il est aujourd'hui, et les flammes d'alentour étaient possédées de fureur, parce qu'elles voulaient cet arbre-là!… »
Celui qui écoutait hocha la tête, comme pour acquiescer.
« Mais, poursuivit l'homme, elles n'arrivaient pas même à le toucher ; elles l'éclairaient seulement. Celui-là se moquait des flammes quand ceux d'alentour brûlaient plus vite qu'un brandon… Mes beaux arbres! mes bons arbres! J'en tirais de si grands bénéfices! Tant de maisons, tant d'étables, tant de hangars où mettre le blé qui sont de la cendre maintenant!
— Cela faisait beaucoup d'or, dit l'autre, en manière de condoléance amicale.
— Beaucoup d'or, à coup sûr! beaucoup d'or! »
Et, revenant au problème non résolu :
« Pourquoi, demanda-t-il, ce seul arbre-là? »
Ils réfléchirent d'un air accablé, mais ne trouvèrent rien qui valût d'être dit. Cependant il leur fallait parler encore.
« Si du moins, s'écria le premier brusquement, l'on découvrait le fauteur de cette calamité, nous pourrions le punir!…
— On ne sait que peu de chose, dit le second. Mon jardinier affirme que la veille du jour où le feu commença de couver, il vit, à la pointe de l'aube, dans un ciel étoilé, sans nuages, le plus terrible éclair qui fût, mais ce sont là bavardages de petites gens dont il convient de ne pas tenir compte… N'importe! on cherchera encore, il sera condamné…
— Il le mérite.
— Il mourra d'une mort honteuse…
— Je le voudrais jeté aux chiens ou crucifié.
— En ce cas, ce serait peut-être ici-même, car le conseil des anciens veut réserver la colline à cet usage, vous l'acheter. Le terrain des supplices est aujourd'hui trop rapproché de la ville ; on pense l'éloigner quelque peu. Jérusalem devient une cité très opulente : il est indigne que les hommes de bien rencontrent, au sortir des portes, un spectacle aussi répugnant. D'autre part, vos bois sont brûlés ; de longtemps, rien ne poussera dans le désert qui nous entoure ; on m'a donc chargé de vous soumettre, à notre première rencontre, cet arrangement où vous trouveriez un bénéfice honorable : ce que je fais. »
Mais les paroles essentielles n'avaient pas été dites ; elles allaient venir : question chez l'un, réserve chez l'autre… et le spectre aux écoutes s'approcha des deux hommes à les toucher, si grande était son impatience d'entendre, et les deux hommes ne le virent pas, ne sentirent pas son souffle sur leurs visages.
D'abord, un prix fut nommé.
« J'accepte, dit avec indifférence le propriétaire de la colline, à condition toutefois que je retienne cet arbre en souvenir de mes verdures brûlées.
— Cet arbre tout seul?
— Je n'en vois pas d'autre.
— Qu'en ferez-vous?
— Je vous l'ai dit : je le garderai comme un souvenir.
— Vous le planteriez donc dans votre jardin? Le transport sera difficile, très onéreux, et l'arbre mourra bientôt.
— Je ne demande pas qu'il vive… Je suis marchand de bois : je veux avoir le bois de cet arbre.
— Plaisanterie, sans doute?…
— Oh non! pas du tout!
— Idée d'enfant!…
— Peut-être, mais avouez qu'elle ne saurait en rien vous gêner : je ferai couper l'arbre dès demain et l'affaire sera réglée au prix convenu.
— Cela serait fort bien si le conseil des anciens n'estimait précisément qu'en achetant toute la colline, il achète aussi cet arbre-là. Songez, en outre, que le gouverneur pourrait nous reprocher d'acquérir un terrain morne et brûlé à si haut prix ; nous le faisons parce que vous êtes en cause ; cessez donc de disputer sottement au sujet d'un arbre.
— Non! dit le marchand de sa voix la plus rogue ; je réserve mon arbre. »
Déjà leur accent s'altère, s'aigrit. S'ils ne soutiennent plus le débit mesuré, presque courtois qu'ils affectaient d'abord, c'est qu'ils ont dit ce qu'ils voulaient dire, c'est qu'ils ont posé la question. Maintenant, ils peuvent se battre sans pitié, se servant de toutes armes utiles, car la force obscure, absurde qui les pousse exprime leur être entier. — Pourquoi ce désir fou d'un arbre solitaire? ils l'ignorent, mais ils sont tout secoués par ce désir ; ils le ressentent comme une passion aveugle, comme l'injonction d'un inexorable devoir.
Et, cependant, celui qui les surveille écoute, sans bouger, le regard avide, la bouche attentive, dans l'ombre de l'arbre solitaire.
« Non! répète le marchand, je m'en tiens là.
— Vous avez grand tort… mais, pour vous prouver notre bon vouloir, nous augmenterons le prix : il sera double.
— Il serait quintuple ou décuple, que je ne céderais pas.
— Vous céderez, ayant mieux réfléchi : vous céderez demain. Il est des obligations que l'on n'écarte pas, qui sont presque des contraintes : celles, par exemple, de ménager les puissants de ce monde. Votre refus affecterait péniblement le conseil des anciens.
— Cela m'est indifférent. Abrégez.
— Soit… De ce conseil vous ne faites point partie, et vous le regrettez. Nous vous accepterons si vous me donnez une autre réponse ; votre situation à Jérusalem en sera pour longtemps assurée.
— Mes ambitions ont changé.
— Si d'autre part vous vous obstinez, qu'arrivera-t-il?
— Rien que je sache!
— N'en soyez pas certain… Vous n'êtes qu'un marchand de bois, riche, il est vrai, mais sur qui peut s'exercer la critique.
— Des menaces?
— Les désordres de votre fils furent regrettables ; vos filles ne sont pas aimées. Notre influence…
— Je veux mon arbre.
— Nous vous le prendrons.
— Vanterie! car seul le gouverneur pourrait me déposséder d'un terrain qui m'appartient, or il ne se mêle pas de ces affaires.
— Nous l'y engagerons.
— Assez! J'ai tout dit ; je ne parlerai plus. »
Il ne parla plus, en effet.
« Nous sommes les plus forts, nous saurons vous soumettre, et, ce jour-là, qui est proche, au lieu d'une affaire pleine d'avantages, c'en sera une désastreuse que vous accepterez… Nous savons à votre endroit des choses généralement ignorées ; elles deviendront publiques… et pénibles. »
L'homme perdait patience : il aboyait. Le marchand ne disait mot. L'homme eut des mouvements de fureur, des gestes meurtriers ; ceux-ci, d'ailleurs, n'aboutissaient pas, car il était lâche. Et le marchand qui venait de s'asseoir à terre avec indifférence, les jambes croisées, cueillait autour de lui des petits cailloux et les jetait nonchalamment au loin, dans les cendres. — Il se leva enfin, sourit, voyant son accusateur époumonné, et d'un pas tranquille, partit. L'autre ne tenta rien pour le suivre ou le retenir : il était vraiment vaincu.
Sans tourner la tête, le marchand descendait vers Jérusalem d'une allure prudente. Il cherchait à ne pas trébucher dans les décombres. Il se parlait à lui-même et, si basse que fût sa voix, celui qui marchait à ses trousses, invisible et léger, ne perdait pas un murmure de ce discours.
« L'arbre m'appartient… Accompagné de Johel, Gareb et Kadmiel qui sont de vaillants bûcherons, je reviendrai demain, dès l'aube. Je l'entendrai gémir et craquer ; je le verrai choir. Une fois ébranché, il suffira de la grande charrette pour le transporter chez moi. Equarri, débité en poutres et en bûches, il sèchera dans le hangar. Je brûlerai les bûches, à l'occasion, mais je garderai les poutres, longtemps… Pourquoi? C'est un étrange esclavage que celui qui m'asservit à cet arbre! Le souvenir du bois détruit m'occupe peu : j'en ai d'autres, mieux situés, bien plus touffus, et cet arbre seul… Il donnera, je pense, deux poutres, quelques bûches : une grande poutre, certainement, une petite, et des bûches. — Si l'on transforme la colline en un calvaire pour les malandrins, et (qui sait?) si l'on découvre, un jour, le scélérat qui a mis le feu… non! non! même alors, je ne donnerai pas mes belles poutres pour le crucifier! non, jamais!… Il faudrait un crime très notoire, un criminel très haut placé : alors, peut-être… Ce serait en quelque sorte un honneur que d'offrir le bois de son supplice à ceux qui jugeront cet homme-là. Quand commettra-t-il son forfait?… J'attendrai… j'attendrai qu'il se révèle, celui qui trépassera sur mes poutres croisées… Mais comment, si puissant, mourrait-il d'une mort si honteuse?… Eh bien, je garderai mon arbre dans le hangar, jusqu'à ce jour, jusqu'à ce beau jour!… »
Ces paroles, il les disait d'une voix confuse, sans parvenir à les entendre justement : il les savait déraisonnables, souvent extravagantes, et s'il les prononçait par des mouvements de lèvres au lieu de les laisser informes dans son esprit, n'était-ce pas pour en mieux saisir le sens et la promesse? n'était-ce pas pour y croire? — Ainsi, se répétant le même rêve, fixant les détails, les circonstances qui l'accompagneraient, il se bâtissait laborieusement un ténébreux labyrinthe et se perdait en ses détours.
De la radieuse journée, il ne vit rien, ni du spectre qui s'attachait à ses pas, qui l'écoutait. Descendant la côte, il atteignit enfin les murs de la ville et là seulement il se retourna. Le soleil avait beaucoup baissé ; la colline nue et noire s'éclairait dans le haut d'une pourpre intense où la suie et les charbons mettaient leurs taches mates. Et l'arbre se dressait, au loin, pourpre lui aussi, pourpre du pied à la cime, saignant, eût-on dit, et comme s'il l'avait regardé de tout près, le marchand devinait à l'extrême bout de chaque brindille, une goutte de sang, perlant à la façon d'un bourgeon qui va s'ouvrir.
Egaré par toutes ces fausses apparences, ne sachant s'y retrouver, il eut peur et voulut regagner au plus vite sa ville, son quartier, sa maison (lieux où l'on vit sans rêver). Il se hâta, il entra dans Jérusalem par la porte du Sud et sitôt le seuil franchi, se sentit seul, soudain. — Méprisant maintenant son effroi, celui qui le suivait l'avait abandonné. Celui-là, comme se fonçait le crépuscule, restait plus seul encore. Attentif à l'inquiétude qui viendrait bientôt, il considérait l'horizon… Une brumeuse diffusion de lumière marquait déjà l'orient violet. Ce fut tout de suite une étoile.
Insolente, au sein du demi-jour persistant, méprisante, implacable, (il la voyait ainsi,) elle montait droit dans le ciel. Tournant le dos à Jérusalem, il partit, selon l'indication céleste, vers le sud. En un cœur jamais assouvi, persiste le désir de contempler de près son ennemi et c'est pourquoi, suivant l'étoile, il courait le joindre. Elle montait ; sa route était certaine. Il traversa un faubourg misérable qui le mena jusqu'à des champs largement étendus. Elle montait sur la campagne. Il traversa cette campagne par de souples bonds, lents, assurés, qui rappelaient un emploi d'ailes, naguère… Elle passa sur une forêt ; il parcourut cette forêt comme un souffle d'orage… Elle éclairait de nouveau la plaine nue ; il fit halte pour la mieux regarder… Alors elle commença de descendre la côte du ciel nocturne ; il attendait toujours… Elle choisit un point dans l'ombre de la terre ; il repartit… Elle dominait un village et brillait plus encore : depuis onze nuits, elle n'avait tant brillé… Elle parut arrêtée tout à coup ; il se rapprocha… Elle glissait de nouveau, très lentement, dans l'ombre plus secrète, puis elle resta immobile : l'étoile scintillait, ancrée au-dessus d'une masure qu'il voyait, à quelques pas, en retrait du carrefour de trois routes…
Le voyage semblait achevé, le but atteint. Il s'assit à ce carrefour. Les trois routes s'allongeaient, vides et grises, sous les rougeurs de la lune levante. Il percevait bien la masure, basse comme une étable ; il voyait le lourd battant de sa porte fermée, et l'étoile au dessus. — Il attendit. L'instant était proche. L'instant était là.