Comment la pucelle fille de l’oste dona a Girart ung esprivier a prendre congié d’elle.
Quant Girart se sentist fort gary il dist que jamais ne cesseroit jusques a ce qu’il eust trouvé nouvelle de Euriant, et la deust il aler querre en Angleterre ou en Escosse, et que jamais son cuer n’auroit joye jusques a ce qu’il l’aist trouvee.
Il appella la pucelle et lui dist : « Belle, je vous prie que je sache ce que je dois ceans. »
« Sire, dit la pucelle, je pense que vous n’avez apporté gaires d’argent avec vous car long temps a que partistes de vostre pays ; se ne seroit pas courtoisie se je prenoye gaige de vous. Je vous tiens assez pour tel que quant vous aurez le povoir que vous nous contenterez bien. Et vous prie qu’il vous plaise prendre cestui esprivier et l’emporter avec vous affin qu’il vous souviengne de l’ostel de ceans. Et saichiez de vray, ainsi comme cellui qui le m’a donné m’a dit,que c’est le mieulx fait et le meilleur que on pourroit trouver. » Girart prinst l’esprivier par les longes qui estoient moult riches, le touret estoit de fin or et avoit dessus ung riche rubis, et remercia bien chierement a la pucelle. « Sire, dit la pucelle, tout tant que j’ay est en bien a vostre commandement. » « Belle, dist Girart, je me sens tant tenu a vous que a tousjours me tiendray pour vostre amy. Et s’il vous plaist moy riens commander je suis cellui qui entierement l’accompliray. »
Avec ce la pucelle lui donna draps, linges et robes pour ce qu’elle savoit bien que les siens ne valoient riens. Girart remercia plus de cent fois la pucelle. Il fist amener son cheval, qui estoit gras pour le bon sejour qu’il avoit eu, et prinst congié de [la] pucelle et monta acheval et se partist de Chalons et print son chemin contre Lorraine, en demandant et enquerant tousjours de s’amye, mais oncques ne trouva homme ne femme qui lui en sceust dire nouvelle, ja soit ce qu’elle fust ou pays, mais son nom n’avoit voulu dire, et tousjours chevaucha Girart par mons et par vals tant qu’il arriva a Couloingne.