Comment Girart fut feru de l’amour d’Aglentine apres ce qu’il fut empoisonné et comment il prinst congié d’elle.
Alors Aglentine et la vielle perceurent assés que le buvraige avoit deceu Girart et s’en tinst Aglentine plus fiere et plus orgueilleuse et desdaigneuse envers luy. On dist par usaige qu’il est de coustume que quant femme de ligier coraige quant elle voit et aperçoit ung homme surpris de son amour elle se monstre vers lui desdaigneuse et estrange. La vielle avoit introduitte Aglentine des manieres qu’elle devoit tenir. Icelle Aglentine dist a Girart qu’il s’en alast ainçois que le duc son pere vinst. Girart l’eust volentiers priee d’amours mais il ne lui en osoit parler car trop redoubtoit l’escondire. Toutevoyes il prinst congié de Aglentine et n’oza plus arrester et partist de la chambre et vinst en la saule ou il trouva Florentine assise qui ouvroit de soye. Elle qui moult estoit courtoise se leva incontinentet le salua bien courtoisement. « Damoiselle, dist Girart, seez vous, si ovrez a ce que vous avez commencié, et je vous feray compaignie. » « Sire, sur toute rien je desire estre empres vous pour vous tenir compaignie. Il n’est riens qui plus me plaise que vostre compaignie ; se la mienne vous plaisoit austant je ne fay nulle doubte que nul fors que Dieu nous sceust jamais departir. Or sire, puis que cy vous voy, je vous prie que donner me vueilliez vostre amour ou que dire me vueilliez se point avez d’amye, car je ne me vouldroye traveillier en vain, car trop me porroit grever se j’amoye et point ne fusse amee. Sire, sachiés que pas ne suis coustumiere de moy presenter ne offrir ; oncques mais n’amay plus homme que vous, du commencier suis en grant soussy. »« Belle, dist Girart, mercy vous requiers : ung peu de mon fait vous vueil dire, pour ce que en vous je aperçois loyaulté. Verité est que je suis amoureux, mais n’oseroye dire se celle dont je le suis me ayme austant comme je fais elle. Trop mal me seroit le jeu party se j’amoye sans partie ; se elle ne m’ayme austant comme je fais elle, mon temps auroye bien perdu ; toute ma joye et ma lyesse seroit tournee en douleur, au cuer n’auroye jamais lyesse. Car tant est belle a regarder que mieulx ressemble une deesse que une femme. Elle a la bouche tant vermeille et la chiere tant belle et tant plaisant que ou monde n’a sa pareille ; de beaulté, de sens, de courtoisie passe toutes femmes du monde. Et pour ce au pres de vous vueil dire une chançon. »
Lors Girart commençade chanter. Quant il eust finee sa chançon et que Florentine l’eust entendue elle eust au cuer moult grant douleur et couroux pour ce que bien lui sembloit avoir perdu son esperance de l’amour de Girart qu’elle cuidoit avoir. D’ire et de mal talent trembloit toute. Puis dist a Girart : « Sire, se bonnement osasse, volentiers vous demanderoye ou celle que vous amez demeure ne comment elle a a nom. » « Belle, se dist Girart, pour riens du monde ceste chose ne vous diroye. Mais suis du tout content de souffrir et endurer tout le mal que pour l’amour d’elle je sueffre, jusques a ce que de moy aura pitié et mercy. » Lors se leva et prist congié d’elle.