II

Laurence était étendue sur une chaise-longue, entièrement vêtue de blanc, avec dans les yeux cette pure lumière qui semblait l'image de son âme, et c'était bien toujours le grand lis immaculé auquel l'avait comparée sa grand'mère.

C'est ce que se dit tout de suite madame de Frémilly, quand elle leva vers elle ses regards purs, et tout le courroux avec lequel elle arrivait tomba en même temps que se dissipaient tous ses soupçons.

Auprès de la jeune fille jouait le petit Daly, heureux et plein de joie, et qui semblait renaître dans cette atmosphère de tendresse et de douceur.

En effet, ce n'était pas le même enfant taciturne et un peu sournois, toujours recroquevillé sur lui-même, qu'il était lorsqu'il fut amené à Marconnay.

Il avait secoué près de Laurence sa timidité et devenait charmant. C'est à peine si de loin en loin il pensait encore à sa mère.

Il parlait maintenant et paraissait même fort intelligent, lui qu'on avait dit stupide.

La baronne s'approcha de sa petite-fille et lui dit:

—J'ai à te parler, Laurence. Renvoie l'enfant!

Laurence jeta à sa grand'mère un regard d'étonnement, car elle n'était pas accoutumée à cette sorte de solennité avec laquelle on lui parlait, puis, se tournant vers le petit:

—Va jouer, Daly, avec Agathe. J'irai te chercher tout à l'heure.

Docilement l'enfant prit les objets qui lui servaient d'amusement et disparut.

Alors Laurence, un peu inquiète, fit un mouvement vers sa grand'mère.

—Que se passe-t-il?

La baronne vint s'asseoir près d'elle sur la chaise-longue.

—Tu as vu le médecin?

—Oui, grand'mère.

—Que t'a-t-il dit?

—Mais toujours la même chose, qu'il faut me soigner, prendre des forces.

—Et sur la nature de ton mal, il ne t'a donné aucune explication?

—Aucune, grand'mère.

—Il ne t'a pas posé des questions qui t'ont paru un peu étranges?

—Non, grand'mère.

—Et toi-même, tu n'as aucune idée?

—Sur quoi?

—Sur le genre de maladie ou plutôt de malaise, car ce n'est qu'un malaise, dont tu souffres?

—Aucune, grand'mère.

Et Laurence leva sur la baronne des yeux où elle lut un étonnement profond et qui semblaient pleins de la plus complète et de la plus candide innocence.

Elle ne savait plus que penser.

Si Laurence avait eu quelque chose à se reprocher, si elle s'était sentie coupable, elle n'aurait pas eu ce regard naïf et pur, ou alors c'était un monstre d'hypocrisie.

Elle ne redoutait donc rien?

Madame de Frémilly se rapprocha d'elle.

Elle passa sa main autour de sa taille et câlinement, tendrement:

—Voyons, ma chérie, fit-elle. Tu sais combien je t'aime.

—Mais oui, grand'mère.

—Tu sais que tu as en moi la plus douce des amies, la plus tendre des mères.

—Je sais cela, oui, grand'mère, mais pourquoi me parles-tu ainsi?

—Parce que j'ai besoin de toute ta confiance. J'ai besoin de faire appel à toute ton affection, pour que tu me dises tout, pour que tu ne me caches rien.

—Je n'ai, fit Laurence, de plus en plus surprise, rien à dire, rien à cacher.

—Je ne te gronderai pas. Je ne te dirai rien. Je sais combien les jeunes filles qui aiment sont parfois imprudentes et faibles.

—Je ne te comprends pas, grand'mère, fit la jeune fille en levant vers la baronne ses grands yeux ingénus.

—Pourtant, s'écria madame de Frémilly, que l'impatience commençait à gagner, ce médecin n'a pas pu se tromper à ce point. Il ne m'aurait pas dit ce qu'il m'a dit, s'il n'était pas sûr. Il a hésité longtemps, m'a-t-il dit. A me parler, à me prévenir.

Laurence continuait à fixer sa grand'mère de ses yeux qui s'hébétaient.

—Je ne sais pas, fit-elle, ce que t'a dit ce médecin. Mais je ne comprends rien, grand'mère, à ce que tu me dis.

—Parce que tu ne veux pas comprendre! fit la baronne avec violence.

—Je t'assure.

—Ne mens pas, Laurence, ne mens pas, je t'en conjure, car tu ne pourrais pas mentir longtemps!

—Moi, grand'mère? bégaya la jeune fille.

—Sais-tu, fit celle-ci, qui s'était levée et qui avait peine à contenir l'agitation tumultueuse qui la soulevait, sais-tu ce qu'il vient de me dire, ce médecin, et ce serait monstrueux de sa part, si ce n'était pas vrai? Il m'a dit que tu étais enceinte.

Laurence se leva à son tour.

—Enceinte, moi?

Et une lividité s'étendit sur toute sa face.

La grand'mère poursuivit, hors d'elle:

—Tu sais au moins, malgré cette candeur que tu affectes et que tu feins si bien, tu sais ce que c'est qu'être enceinte et comment on le devient?

—Non, grand'mère, répondit doucement la jeune fille.

Et cela avec un tel accent de sincérité que la baronne resta effarée, les bras cassés par la stupeur.

—Ah! fit-elle, tu es une fière comédienne ou ce médecin a perdu la raison! Mais c'est moi qui la perdrai, si cela continue, si tu ne veux rien me dire, si tu continues à me mentir!

Laurence secoua la tête.

—Je ne mens pas, grand'mère, je n'ai jamais menti.

—Pourtant si tu es enceinte, malheureuse, comme ce médecin le croit, c'est que tu as commis une faute. C'est que cet homme a lâchement abusé de ta candeur, de ton innocence.

—M. de Brécourt! C'est lui que vous accusez?

—Et qui veux-tu que j'accuse? C'est le seul homme qui ait pénétré chez nous, avec lequel tu sois restée seule quelques instants. Ah! le misérable!

Laurence s'était redressée.

—M. de Brécourt, dit-elle fièrement, n'a rien à se reprocher, grand'mère, il est innocent comme moi.

—Cependant tu es enceinte?

—Je ne sais pas, grand'mère, si je suis enceinte, et si ce médecin n'a pas commis une erreur grossière; mais je n'ai gardé le souvenir d'aucune défaillance de ma part ni de celle de M. de Brécourt. Il m'aimait trop. Il me respectait trop.

—Ce n'est pas un autre cependant qui a pu te séduire?

—Ce n'est personne, grand'mère.

—Alors ce médecin s'est trompé?

—J'en suis persuadée.

—Songe, si c'était vrai, dans quelle situation tu te trouverais! Tu vivrais déshonorée et sans réparation possible. C'est pour cela qu'il ne faut rien me cacher, mon enfant. Si le malheur était réel, il y aurait un remède encore peut-être. M. de Brécourt t'aime. Je le supplierais de revenir. Il ne peut pas t'abandonner comme il a abandonné l'autre femme qu'il a quittée pour toi, en te laissant un fils sans nom!

—M. de Brécourt, ma mère, dit Laurence, n'a aucune faute à réparer. Il n'a pas cessé, quoique m'aimant ardemment, de m'entourer du plus profond respect.

—Alors, fit la grand'mère, je ne comprends plus.

Laurence porta les mains à ses yeux et se mit à pleurer.

—Ah! grand'mère, s'écria-t-elle, je n'oublierai jamais que vous avez douté de moi!

—Laurence! s'écria la baronne.

Et elle se jeta sur sa petite-fille, qu'elle serra dans ses bras avec une sorte d'emportement.

Elle pleurait avec elle.

—Ah! fit-elle, je t'ai fait du mal!

—Vous m'avez accusée. Vous avez accusé Jacques!

—Qui n'aurait à ma place, ayant entendu ce que j'ai entendu, pensé ce que j'ai pensé? Ce médecin s'est montré si affirmatif!

—Alors il croit que je suis enceinte?

—Il en est persuadé. Il a remarqué des symptômes.

—Il s'est trompé, grand'mère.

—Je ne demande qu'à te croire, moi, ma chérie. Et je te crois maintenant, car il est impossible que tu me mentes avec ces yeux-là.

—Tu sais comme je t'aime!

—Oui, ma chérie, oui.

—Si j'avais eu le malheur de commettre une faute, j'aurais été la première à m'en accuser pour en obtenir le pardon.

—Et je t'aurais pardonnée, tu n'en doutes pas?

—Je n'ai jamais douté, grand'mère, de votre coeur.

—C'est un reproche!

La baronne souriait.

Elle ne croyait plus.

—Ah! s'écria-t-elle, si tu savais comme cet homme m'a fait du mal! Ce n'était pas ta faute qui m'était le plus pénible. Ce qui m'affectait le plus, c'est que tu me l'eusses cachée avec cette habileté, cette rouerie même, et que tu m'eusses menti avec effronterie. Mais maintenant je suis rassurée. Ma petite-fille me reste avec sa tendresse, avec son coeur, avec sa loyauté, et je suis bien heureuse!

Laurence se jeta dans les bras de la douairière.

—Je t'aime! dit-elle.

Quelques jours se passèrent.

Le médecin n'était pas revenu.

Et madame de Frémilly, qui ne quittait guère sa petite-fille, redoublait envers elle de soins et de caresses, comme pour faire oublier ses affreux soupçons. Madame de Frémilly se persuadait chaque jour davantage qu'il s'était trompé.

Elle avait hâte de le revoir pour le lui apprendre, pour réhabiliter à ses yeux celle en qui elle croyait plus fermement que jamais.

C'est à ce moment, et pendant qu'on attendait une nouvelle visite du médecin, que se produisit un incident qui pour un instant détourna madame de Frémilly et sa petite-fille des pensées qui les préoccupaient.

Un soir, comme la baronne et Laurence achevaient de dîner après avoir fait emporter le petit Daly, qu'Agathe devait coucher, on vint les prévenir qu'une dame, qui s'était presque abattue de fatigue à la grille du château, désirait leur parler.

Cette dame, qui paraissait jeune encore, était très pâle, très faible, avait ses vêtements noirs souillés de poussière.

La baronne pensa aussitôt à la visiteuse qu'elle avait reçue déjà à Paris, qui lui avait remis la photographie contenant la preuve de la trahison de Jacques de Brécourt, à la femme abandonnée par lui et qui était la mère de l'enfant qu'elles avaient pour ainsi dire adopté.

La même idée était venue à Laurence.

Toutes les deux se regardèrent, et comme les yeux de la baronne semblaient consulter la jeune fille, celle-ci dit:

—Il faut, grand'mère, faire entrer cette pauvre femme.

Madame de Frémilly fit alors un signe au domestique, qui s'en alla chercher la mystérieuse visiteuse.

La femme que le domestique introduisit dans le château était bien telle qu'il l'avait dépeinte, livide et chancelante et trébuchant à chaque pas, comme si elle allait tomber. C'était Noémie. Elle était entièrement vêtue de noir, comme le jour de funeste souvenir où elle s'était, pour la première fois, présentée, à Paris, chez madame la baronne de Frémilly.

Elle n'arrivait pas de Paris directement. Elle était tombée malade auprès de Tours et avait été retenue à l'hôpital pendant plusieurs semaines.

On sait dans quelles conditions elle était partie, autant pour s'éloigner de l'homme qui lui faisait horreur, que pour aller vers son fils, qu'elle brûlait du désir de voir et d'embrasser.

Sur le premier moment, elle n'avait pas réfléchi. Elle n'avait pas pensé que là où elle allait elle serait reconnue par madame de Frémilly pour la femme qui s'était plainte d'avoir été abandonnée par M. de Brécourt. Lui faudrait-il continuer ce rôle, persister dans son imposture ou avouer qu'elle avait menti?

Si elle disait la vérité, on la chasserait sans doute indignement et on lui rendrait son fils avec lequel elle mourrait de faim et de froid sur les chemins, car elle n'avait ni abri ni nourriture à lui offrir.

Si elle se présentait, au contraire, comme l'amante, délaissée et malheureuse, d'un homme que l'on avait jugé sur sa dénonciation, qu'on avait repoussé et qui ne reviendrait sans doute plus, on aurait pitié d'elle comme on avait eu pitié de son fils, et peut-être les garderait-on tous les deux, l'un près de l'autre! C'était, pour cette mère affamée d'amour maternel, le bonheur, le rêve. Elle était résolue pour cela à tous les sacrifices, à toutes les humiliations, à toutes les besognes. Elle se ferait, s'il le fallait, servante, esclave, la plus soumise et la plus dévouée des esclaves, car elle avait de plus l'ambition de réparer le mal qu'elle avait fait déjà et de montrer par une abnégation sans bornes qu'elle n'était pas, malgré les apparences, indigne de pardon.

C'était avec ces intentions, l'esprit plein de ces résolutions, qu'elle était partie. Elle n'avait pas d'argent. Elle s'était donc mise en route à pied, bravement, demandant son chemin aux passants et cherchant, le soir, un gîte dans quelque ferme.

Le jour, elle se nourrissait de quelques morceaux de pain récoltés çà et là.

Elle se donnait, et c'était vrai, pour une malheureuse qui allait à la recherche de son fils. Il faisait froid. Les chemins étaient tantôt boueux, tantôt glacés. Les haies, les arbres dégouttaient d'eau. Il y avait sur les prairies de larges nuées de brouillards glacés. Rien ne l'arrêtait. Ses chaussures déjà vieilles bâillaient, prenaient l'eau. Le bas de ses jupons, que la boue des ornières alourdissait, plaquait sur ses jambes. Souvent ses vêtements, imprégnés de pluie, fumaient sur son dos. Elle allait. Elle allait insensible aux intempéries, aux privations et à la fatigue, vers son fils, qui semblait l'appeler là-bas, et dont la vision magique marchait devant elle et l'entraînait, semblable à l'étoile conduisant les bergers vers l'étable de l'Enfant-Dieu. Cet enfant qu'elle allait retrouver n'était-il pas Dieu pour elle, étant son fils?

En apercevant devant elle la baronne de Frémilly et sa fille, Noémie tomba à genoux.

—Ah! pardon, s'écria-t-elle, pardon!

Et des larmes, comme des gouttes d'eau rapides et pressées, tombaient de ses yeux.

Madame de Frémilly lui tendit la main.

—Relevez-vous, pauvre femme.

Et, en la regardant, blême, chétive et maigre, elle fut prise d'une immense pitié.

Et elle pensa:

—C'est une victime de cet homme!

Noémie n'osait lever les yeux ni sur elle ni sur sa fille.

Elle se sentait, pour ce qu'elle avait fait, indigne de pardon.

Mais pouvait-elle le dire, avouer son mensonge, son infamie?

Le mal était fait.

Mademoiselle de Frémilly et son fiancé étaient séparés sans doute pour toujours.

Elle songea à son fils.

—Je suis indigne, murmura-t-elle, de vos bontés et surtout des bontés que vous avez eues pour mon fils, que vous avez accueilli parmi vous.

La baronne dit:

—Qu'avez-vous fait, pauvre femme? On vous a trompée.

Et Laurence:

—On vous a abandonnée.

Noémie ne répondit pas.

C'était le mensonge qu'on lui rappelait, l'horrible et odieux mensonge, l'imposture!

Elle courba la tête.

Des larmes plus amères tombèrent de ses yeux.

Et pour détourner la conversation, elle dit:

—Je voudrais voir mon fils.

—Il doit dormir, dit Laurence.

Mais elle prit la main de la malheureuse, et l'entraînant:

—Venez!

En sentant cette main douce, cette main pure de la jeune fille qu'elle avait si outrageusement trahie, Noémie ne put s'empêcher de tressaillir.

Elle fut sur le point de tomber à genoux de nouveau, de tout dire.L'idée que peut-être on la chasserait avec son fils la retint.

Elle se sentait trop faible maintenant pour gagner la vie de l'enfant. Puis, si elle allait mourir, il resterait donc seul, sans secours de personne, haï et méprisé.

Elle retint sur ses lèvres l'aveu prêt à sortir.

Et elle suivit Laurence.

Dans une petite chambre claire, sur un berceau tout blanc, l'enfant dormait déjà, les joues rosées. Près du berceau, Agathe était assise.

Madame de Frémilly la renvoya.

Alors, Noémie, qui n'avait pas osé avancer, qui n'avait pas voulu, devant une étrangère, faire connaître sa maternité, Noémie s'approcha du berceau.

Et en silence, extasiée, elle contempla son fils.

Il n'avait plus la figure souffreteuse d'autrefois. Il était devenu frais et beau, un sourire heureux errait sur ses lèvres closes.

Une reconnaissance infinie emplit le coeur de la mère. Et, se tournant vers madame de Frémilly et Laurence:

—Comme vous avez été bonnes pour lui! dit-elle.

Il y eut un silence.

Noémie continuait à regarder l'enfant dormir, puis ces mots tombèrent de ses lèvres, sans qu'elle eût conscience de ce qu'elle disait.

—Je ne voudrais plus le quitter!

—Et qui vous forcerait, dit madame de Frémilly, à le quitter?

—Je serai, dit la pauvre femme, votre servante. Jamais personne ne se doutera que je suis sa mère, car il ne faut pas, n'est-ce pas, qu'on le sache?

—Cela vaudra mieux, en effet, dit la baronne, pour éviter des commentaires, des commérages.

—Je ferai la leçon au petit, et jamais, j'en suis sûr, il ne trahira notre secret. Mais qu'on me laisse près de lui, et je vous bénirai!

Noémie s'était agenouillée et elle joignait les mains comme pour une prière.

Madame de Frémilly, émue, dit:

—Vous serez sa gardienne. Vous vivrez près de lui.

—Oh! madame, comment vous remercier?

—Je vais faire dresser un lit pour vous dans sa chambre.

—Je dormirai près de lui!

—Ni le jour, ni la nuit vous ne serez séparés.

—O ciel, comment reconnaître jamais de telles bontés!

Noémie ne savait plus que dire.

Aucun mot ne lui venait plus.

Mais à ce moment ses yeux tombèrent sur Laurence de Frémilly.

Elle la vit pâle, souffrante, très affaiblie.

Et elle eut peur.

Si le crime du monstre avait laissé ses traces, mis dans le sein de cette enfant les preuves de la souillure involontairement subie!

Un long frisson la traversa.

Elle serait là. Peut-être aurait-on besoin d'elle un jour, de son témoignage, et peut-être pourrait-elle rendre service à celles qui se montraient si bonnes pour elle et pour son fils.

L'enfant dormait toujours.

Il était dans son premier sommeil. La légère agitation produite autour de lui ne l'avait pas troublé.

Madame de Frémilly atteignit le cordon de la sonnette.

Et, quand Agathe se fut montrée:

—C'est madame, dit-elle en désignant Noémie, toute tremblante d'émotion et de bonheur, c'est madame qui désormais veillera sur l'enfant.

—Bien, madame la baronne.

—Vous allez donner des ordres pour qu'on dresse dans cette chambre un lit pour elle.

—Oui, madame.

Et, en s'éloignant, Agathe jeta sur la nouvelle venue un regard chargé de curiosité.

Noémie alla prendre la main de madame de Frémilly et la baisa avec tendresse et respect, sans un mot, l'âme bouleversée de trop de remords pour pouvoir parler.

Puis, quand elle fut seule, avec son fils, le lit dressé, prêt à la recevoir, seule avec son fils, que le bruit n'avait pas éveillé, elle tomba à genoux près de son berceau.

—O mon enfant! s'écria-t-elle, vivons pour elles tous les deux, pour réparer le mal fait déjà! Que toutes les heures de notre vie y soient consacrées désormais!

Comme la mère achevait ces paroles, les yeux de l'enfant s'ouvrirent.

Il eut un grand geste de surprise, et ses lèvres laissèrent échapper ce mot:

—Maman!

Noémie réprima un cri.

—Mon fils!

Et elle saisit le petit, le couvrit de caresses et de baisers fous.

—Ah! tu m'as reconnue, mon mignon! Et tu ne t'attendais pas à me voir!Qu'as-tu pensé?

—J'ai pensé, maman, que je rêvais.

Un bien beau rêve, maman!

—Non, mon chéri, tu ne rêves pas. C'est bien moi, ta mère, qui suis près de toi. Et je ne te quitterai plus, plus jamais.

L'enfant eut un petit mouvement de frayeur.

—Tu vas m'emmener?

—Non, mon chéri. Nous resterons ici.

—Ici?

—Oui; je coucherai près de toi, dans la même chambre, et, ni jour ni nuit, nous ne nous quitterons.

—Et nous n'irons plus là-bas?

—Où, là-bas?

—Près de cet homme.

—A Paris? Non, jamais. Nous ne reverrons plus ce misérable.

—Ah! que je vais être heureux, maman! Je l'étais déjà. Mais c'était toi qui me manquais.

—Moi? mon chéri. Tu m'aimes donc?

—Oh! oui, maman!

—Eh bien, nous ne nous quitterons plus.

—Ah! que je suis heureux!

—Pourtant, fit la mère, écoute bien, mon mignon, ce que je vais te dire.

—Oui, maman.

—Et tâche de me comprendre. Il ne faut pas que l'on sache ici que je suis ta mère, que tu es mon fils.

—Bien, maman.

—Il ne faudra jamais m'appeler maman devant le monde.

—Oui, maman, je tâcherai.

—Il faut le faire, mon chéri, pour que nous ne nous quittions plus.Sans cela, nous serions peut-être obligés de nous séparer encore.

—Oh! alors, maman, je ne l'oublierai pas! Ils continuèrent longtemps encore à causer ainsi et à s'embrasser. Puis, Noémie songea à se coucher. Elle était brisée de fatigue.

Elle borda avec soin son enfant.

—Dors, mon mignon, dit-elle. Il est tard maintenant. Je vais dormir ici, là, près de toi. Mes yeux ne te quitteront pas.

—Et demain matin, quand nous serons réveillés, tu voudras bien, petite mère….

—Quoi, mon chéri?

—Que j'aille dans ton lit, comme autrefois?

—Ah! je crois bien!

—Dès que tu seras réveillée, tu m'appelleras. Mais je serai réveillé le premier, tu verras.

—Non, dors bien.

La mère déposa sur le front de l'enfant un dernier baiser; puis, après avoir éteint la lumière, elle se déshabilla silencieusement et se coucha.

Jamais encore elle ne s'était sentie aussi heureuse.

Cependant, Laurence était restée quelque temps dans la chambre de sa mère pour causer avec elle.

Elle lui dit:

—Que vous êtes bonne, ma mère, de garder ainsi près de vous cette malheureuse femme et son enfant!

—J'avais peur que sa vue ne te fût pénible.

—A moi, ma mère?

—Elle a été aimée….

—De Jacques?… Oh! je ne suis pas jalouse? Si je ne dois plus revoir Jacques, comme c'est probable, nous servirons de famille à cette pauvre femme abandonnée et à son enfant.

—Tu répareras, dans ta charité sublime, les fautes d'un autre.

La baronne resta un instant silencieuse.

Puis, se rapprochant de sa petite-fille:

—L'aimes-tu toujours? demanda-t-elle.

—Toujours, grand'mère, répondit Laurence.

Elle ajouta:

—Je ne comprends pas que l'on aime deux fois dans la vie.

—Pourtant, il ne t'aime pas, lui.

—Il ne m'aime pas?

—S'il t'avait aimée, il ne serait pas parti ainsi.

—Il est venu, grand'mère, et vous l'avez chassé.

Madame de Frémilly frissonna et ne répondit rien.

—Tu m'en veux? demanda-t-elle au bout d'un instant à sa petite-fille.

—Puis-je t'en vouloir, grand'mère? fit celle-ci. Ce que tu as fait, tu l'as fait pour mon bien. Je souffrirai, mais je ne saurais t'en vouloir.

—Tu es un ange! dit madame de Frémilly en embrassant sa petite-fille.

Puis elle la renvoya.

Elle était incapable de supporter plus longtemps sa vue.

Elle s'en voulait de l'avoir rendue malheureuse.

Si elle ne s'était pas montrée si sévère, Jacques serait là, près d'elle. Ils s'aimeraient et ils seraient heureux, tandis que leur existence était vouée, pour toujours peut-être, à cause d'elle, au malheur et aux larmes.

Elle ne croyait plus du tout aux paroles du médecin, à la séduction dont Laurence aurait été victime. On ne pouvait pas mentir avec ces yeux de loyauté et d'innocence!

La confiance était revenue tout entière au coeur de la baronne de Frémilly. Elle ne doutait plus de la loyauté et de la sincérité de sa petite-fille. Le médecin s'était trompé. Et elle en était maintenant si convaincue, qu'elle ne désirait même pas le revoir pour qu'il se livrât à un examen nouveau.

Sa déception, quand la vérité lui serait révélée, démontrée, irréfutable, cette fois, n'en devait être que plus terrible, la chute du haut de ses illusions plus profonde.

En ce sombre château de Marconnay, où la grand'mère et la petite-fille s'étaient enfermées, on ne recevait pas de visites.

Madame de Frémilly, vivant à Paris depuis longtemps, n'avait conservé dans ce coin du Poitou aucune relation.

Elles vivaient donc seules, toutes les deux, ne sortant pas. Souvent Laurence s'attardait, avec Noémie, dans la chambre de l'enfant, dont le babil l'amusait. Car le petit, maintenant qu'il n'était plus paralysé par la présence du terrible Régulus Boulard, qu'il se sentait heureux et choyé, était devenu gai et causeur.

La jeune fille avait essayé, à plusieurs reprises, de parler à la mère de celui qu'elle croyait avoir été son amant, et auquel elle ne pouvait s'empêcher de penser. Mais la pauvre femme, qui n'en pouvait rien dire et que cette conversation gênait, car elle lui rappelait son criminel mensonge, évitait de répondre, et Laurence, de peur de raviver son chagrin, du moins elle le pensait ainsi, n'insistait pas.

Un après-midi, comme elle était avec Noémie dans la chambre du petit, dont les fenêtres donnaient sur la grande cour la précédant, elle vit, avec surprise, entrer dans cette cour une sorte de grande berline, démodée, qu'elle n'avait jamais vue encore, et elle eut un petit frémissement.

Qui donc leur arrivait là? Une visite? Et qui?

Elle continua à regarder, et elle vit descendre de la voiture, arrêtée au bas du perron, une vieille femme endimanchée qu'elle ne connaissait pas.

Et, un instant après, une servante montait la prévenir que madame la baronne la priait de descendre au salon.

Plus de doute. C'était une visite.

Elle courut à son cabinet de toilette, s'arrangea à la hâte et alla rejoindre sa grand'mère.

Dans le salon, près de la cheminée, se tenait la vieille dame qu'elle avait vue arriver, et à qui la baronne de Frémilly la présenta aussitôt.

—Laurence, ma petite-fille.

Et à Laurence:

—Madame de La Boujatière, une voisine, une ancienne camarade.

Et la visiteuse tourna, du côté de Laurence, une figure parcheminée et ridée, ornée d'un nez très pointu, percée de petits yeux aigus, dont elle abritait l'éclat derrière les verres d'un face-à-main en écaille.

Elle fut tout de suite antipathique à Laurence.

Pourtant, elle se montra d'une amabilité bruyante.

Ayant dévisagé, en s'aidant de son face-à-main, la jeune fille qui entrait, elle s'écria:

—C'est votre petite-fille? Elle est charmante.

Et presque aussitôt:

—C'est un crime de l'avoir enfermée, si jolie et si jeune, en ce nid de hiboux.

Puis, s'adressant à Laurence:

—Vous ne vous ennuyez pas un peu ici, mon enfant, surtout à cette saison?

—Je ne m'ennuie jamais, madame, répondit la jeune fille, quand je suis auprès de ma grand'mère.

—Vous ne regrettez pas Paris et ses fêtes? Paris est superbe, à cette époque. Je m'en souviens. Lorsque j'avais votre âge, j'habitais Paris. Nous ne passions pas une soirée à la maison. Quand ce n'était pas jour d'Opéra, nous avions les dîners, les bals.

—Même à Paris, dit la baronne, nous sortions peu, Laurence et moi.

—Vous n'aimez pas le monde?

—Pas beaucoup, je vous l'avoue.

—Moi, je l'ai adoré. Et je n'aurais pas quitté Paris de mon bon gré. Mais, des revers de fortune ont obligé mon mari à changer son genre de vie et à venir se réfugier dans son château, qui n'est pas bien plus gai que le vôtre, et où nous menons, comme vous, une vie de reclus. Mon mari chasse, s'occupe de surveiller ses terres. Moi, je lis ou je me nourris de mes souvenirs.

—Il y a longtemps, demanda la baronne de Frémilly, que vous êtes fixés à La Boujatière?

—Près de vingt ans.

—Et, depuis vingt ans, nous ne nous étions pas vues!

—Oui, il y a bien cela. Mais je n'ai pas oublié que nous avons été en pension ensemble, que nous avons même un instant été très intimes.

—C'est vrai, dit la baronne, dont l'esprit sembla se reporter aux temps très anciens qu'on lui rappelait, et qui resta un moment toute rêveuse.

La visiteuse reprit:

—J'ai su, ma chère amie, que vous n'avez pas été toujours très heureuse.

—Je ne l'ai jamais été, dit la baronne.

—J'ai connu votre mari. Un bel homme.

—Un monstre!…

—C'est ce que l'on m'avait dit. Moi, le mien n'est pas très intelligent. Il s'est laissé manger sottement sa fortune par un tas d'aigrefins, mais il est bon, et je n'ai pas eu le courage de lui en vouloir.

La conversation tombait.

Madame de Frémilly en profita pour sonner et commander d'apporter le thé.

—J'espère, dit madame de La Boujatière, que nous nous reverrons, maintenant que nous avons renoué connaissance?

—Assurément, dit la baronne aimablement.

—On s'ennuie trop de ne voir personne. Il n'y a pas, autour de nous, trois personnes à fréquenter. Les Forzon ont quitté le pays à la suite de je ne sais quel drame. Le château de Vançay est désert. Presque toutes nos anciennes familles ont émigré ou se sont éteintes.

—Oui, la noblesse diminue peu à peu, dit la baronne. Avec cela, on se perd de vue. Parions que si je n'étais pas venue vous voir, vous n'auriez jamais songé qu'il y avait à La Boujatière, derrière les murs gris du vieux château, une ancienne amie de pension?

—J'avoue, dit madame de Frémilly, que je n'y aurais pas pensé.

La servante entrait avec le thé sur un plateau.

Laurence prit les tasses et servit elle-même la visiteuse et sa grand'mère.

Puis, la servante ayant oublié les liqueurs, elle sortit pour aller les chercher dans le placard où les enfermait la baronne.

Quand elle eut disparu, madame de La Boujatière se rapprocha de son amie, et, à demi-voix:

—Elle n'est pas mariée, votre petite?

—Non, fit la baronne, surprise. Pourquoi?

—J'aurais juré qu'elle était enceinte.

Madame de Frémilly devint pâle comme la mort.

—Enceinte, Laurence?

—Elle en a le masque.

—Le masque?

—Vous n'avez pas remarqué ces taches près des tempes?

—Du tout.

—Puis, il y a l'élargissement des hanches. Mais je me suis trompée. Je ne savais pas qu'elle n'était pas mariée.

En prononçant ces paroles, madame de La Boujatière avait regardé à la dérobée madame de Frémilly, et elle fut surprise de l'altération soudaine de ses traits.

—Tiens, tiens, pensa-t-elle, il y a quelque chose. Et c'est peut-être pour cela qu'elles sont venues, en pleine saison, se cacher si loin de Paris.

Mais elle n'insista pas.

—On se fait souvent des idées, murmura-t-elle.

Madame de Frémilly ne répondit pas.

Elle était trop troublée pour parler.

Tous ses doutes la reprenaient, et plus terribles.

Et alors elle ne savait plus que penser de la duplicité, de l'hypocrisie de sa petite-fille, si c'était vrai.

Et pourquoi ne serait-ce pas vrai?

Cela avait frappé l'oeil exercé et malveillant de son amie.

Et elle qui ne s'était aperçue de rien, sans doute parce qu'elle voyait Laurence tous les jours et qu'elle ne voulait pas se rendre à l'évidence!

Mais cela était visible, pourtant.

Le médecin s'en était aperçu, et voilà qu'une étrangère, qui voyaitLaurence pour la première fois, en était frappée.

Peut-être les domestiques s'en étaient-ils aperçus aussi.

En tous cas, demain, si c'était vrai, ce serait visible à tous les yeux.La honte de Laurence serait publique.

Madame de Frémilly avait reçu de cette découverte un tel coup, qu'elle restait comme assommée.

Elle ne répondit même plus à la visiteuse.

Et celle-ci prit le parti de prendre congé.

Elle se leva au moment où Laurence rentrait.

—Vous partez déjà, madame? s'écria la jeune fille.

Elle se tourna vers sa grand'mère pour lui dire qu'elle ne trouvait pas la clef du placard et que c'était pour cela qu'elle s'était attardée.

Mais elle vit la figure de celle-ci si livide qu'elle resta saisie et sans voix.

Elle demanda:

—Qu'avez-vous, grand'mère?

—Rien. Pourquoi?

—Vous êtes toute pâle.

—Ce n'est rien; la chaleur, sans doute.

Madame de La Boujatière tendit la main.

—Mon mari doit être impatient.

Elle s'adressa à la baronne:

—On vous verra bientôt, chère amie?

—Oui, bientôt, répondit machinalement madame de Frémilly.

En parlant, elle regardait Laurence.

Les détails dont avait parlé madame de La Boujatière, et qu'elle n'avait pas remarqués encore, la frappaient maintenant.

Oui, le masque. Laurence avait le masque.

Tout était vrai.

Oh! l'horreur!…

L'horrible, l'atroce menteuse!

Elle semblait, candide encore, ignorer tout, avec sa figure d'ange.

L'épouvantable comédie!

Cette fille aurait trompé Dieu!

—Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mon enfant?

C'était madame de La Boujatière qui parlait à Laurence.

Celle-ci tendit ses joues.

La vieille femme y posa un baiser glacé; puis elle se retira.

Que pensait-elle?

C'est ce que se demanda la baronne de Frémilly quand elle eut disparu.

Elle s'était laissée tomber sur un fauteuil, et elle restait morne, l'oeil atone.

Laurence courut à elle.

—Je suis sûre, grand'mère, fit-elle, que vous avez quelque chose. Que vous a dit cette femme?

—Rien, rien, répondit la grand'mère brusquement, laisse-moi!

—Que je vous laisse? Mais si vous êtes souffrante?

—Je n'ai besoin de personne. Va-t'en!

—Comme vous me parlez! Que vous ai-je fait?

Laurence avait des larmes dans les yeux.

Madame de Frémilly sentit qu'elle allait se laisser attendrir, se laisser tromper encore, et elle la repoussa.

La jeune fille s'éloigna en pleurant.

Quand elle fut seule, madame de Frémilly se leva, courut au cordon de sonnette, et au domestique qui se présenta à son appel.

—Qu'on parte à Poitiers tout de suite, ordonna-t-elle, chercher le médecin, et qu'on l'amène ici ce soir, cette nuit, à quelque heure que ce soit, je l'attendrai!

—Oui, madame la baronne.

—Allez!

Et la malheureuse grand'mère retomba sur son fauteuil, plus morte que vive. Ce n'était plus la faute de sa petite-fille qui l'accablait ainsi, mais la scélératesse et le manque de coeur que dénotait son obstiné mensonge. Elle voulait la démasquer, la forcer à avouer sa perfidie. Mais, pour cela, il lui fallait des preuves, et elle allait les demander au médecin.

Le coeur déchiré par les paroles de sa grand'mère et le ton dont elles étaient dites, Laurence monta dans sa chambre, s'y enferma et pleura.

Que se passait-il? Qu'avait-on dit à madame de Frémilly et que pensait-elle? Jamais elle n'avait été pour sa petite-fille si cruelle et si dure.

Pourtant, elle ne devait plus croire aux sottises de ce médecin. Elle savait bien que Laurence était innocente de ce dont on l'accusait. Quoi, alors? Quoi? La malheureuse jeune fille se perdait en conjectures.

Elle resta longtemps immobile, comme écrasée, et ne fut tirée de l'espèce d'anéantissement douloureux où elle était plongée que par un coup discret frappé à sa porte.

Elle cria d'entrer, et ce fut Noémie qui parut, suivie du petit Daly.

En voyant les yeux rougis de la jeune fille, son visage attristé, elle s'écria:

—Qu'avez-vous mademoiselle? Vous avez pleuré? On vous a fait du chagrin!

Laurence ne répondit pas.

Elle secoua la tête douloureusement.

—Ce n'est rien, répondit-elle. Ne vous inquiétez pas. Je suis souvent triste!

—Moi qui donnerais ma vie, fit Noémie, pour vous épargner une peine!

—Vous ne pouvez rien pour moi, murmura la jeune fille, ni vous ni personne.

Noémie s'approcha, et, à mi-voix, pendant que Daly jouait:

—Vous pensez à lui?

Laurence tressaillit.

Et elle répondit vivement:

—J'ai chassé son image de mon coeur, comme vous l'avez chassée vous-même.

—Pourtant, s'il vous aimait et si vous le saviez.

—Il vous a trahie. Il me trahirait aussi.

Noémie ne répondit pas.

Le secret vint à ses lèvres.

Elle fut sur le point de tomber à genoux et de crier:

—Ce n'est pas vrai!… Je vous ai menti!… Il ne m'a pas trahie!… Il ne me connaît pas! Cet enfant n'est pas son fils. Aimez-le! il est digne de vous!

Elle n'osa pas.

Ses yeux tombèrent sur le petit.

Et elle eut peur.

Elle eut peur de ce qui adviendrait d'elle et de lui, de lui surtout, si elle révélait son infamie.

Elle se voyait ignominieusement chassée et maudite, retombant, elle et son fils, entre les mains du misérable qui les avait tant martyrisés.

Le coeur déchiré, elle se tut.

L'heure n'était pas venue. Mais elle pensait bien qu'elle sonnerait un jour, qu'elle pourrait, par une confession complète, se laver de toutes ses souillures, de tous ses crimes.

Elle aimait Laurence et souffrait de la voir souffrir.

Mais elle était mère, et elle aimait son fils par-dessus tout.

Elle ne parla pas, et, voyant que Laurence, perdue en ses pensées, demeurait aussi silencieuse, elle se tourna vers son fils:

—Viens, Daly, dit-elle, nous gênons mademoiselle.

—Vous ne me gênez pas, dit doucement Laurence, mais je suis trop triste pour causer. Demeurez ici, si vous le désirez, mais ne me parlez pas.

—Je vais promener un peu mon fils avant de dîner. Viens, Daly.

Et comme l'enfant se dirigeait vers la porte, Noémie lui dit:

—Tu n'embrasses pas mademoiselle?

—Si, tite mère.

Et le petit tendit son front à Laurence.

Celle-ci y déposa un baiser convulsif et se mit à pleurer de nouveau, plus abondamment.

Noémie entraîna l'enfant, et dit, en contemplant Laurence:

—Ah! oui, je sécherai ces larmes!

Et elle sortit, toute rêveuse.

Derrière elle, Laurence retomba dans son désespoir morne.

Quand l'heure du dîner arriva, on vint l'avertir qu'elle était servie.

Elle dînait seule, dans la salle à manger avec sa grand'mère.

On servait Noémie et l'enfant dans leur chambre.

Elle descendit après avoir lavé, avec de l'eau fraîche, ses yeux brûlés de larmes.

La salle à manger était vide.

Madame de Frémilly n'était pas là encore.

Laurence demanda:

—A-t-on prévenu grand'mère?

—Oui, mademoiselle.

—Elle va descendre?

—Je ne sais pas, mademoiselle.

On attendit.

Les domestiques se tenaient dans la salle, prêts à servir.

Madame de Frémilly ne paraissait pas.

Au bout d'un instant, une servante se montra.

—Madame la baronne, dit-elle, prie mademoiselle de dîner seule. Elle est un peu souffrante.

Laurence demanda:

—Qu'a-t-elle donc?

La domestique fit un geste vague.

Elle n'en savait rien.

Alors, Laurence s'élança vers l'escalier, le grimpa quatre à quatre et arriva à la porte de sa grand'mère.

Comme elle allait l'ouvrir, une domestique l'arrêta.

—Madame la baronne repose, dit-elle. Elle a recommandé de ne pas la déranger.

—Mais je veux la voir.

—J'ai l'ordre de ne laisser pénétrer personne.

—Pas même moi?

—Pas même mademoiselle.

—Qu'a-t-elle donc?

—Je ne sais pas. On est allé chercher un médecin.

—Un médecin? Alors grand'mère est sérieusement malade?

—Non, mademoiselle, je ne le crois pas. Elle est un peu fatiguée seulement. Ce ne sera rien. Elle-même le dit. Mais elle dort en ce moment.

—Elle dort?

—Oui, mademoiselle. Elle a recommandé de dire à mademoiselle de dîner tranquille, de ne pas s'inquiéter.

Laurence n'insista pas.

Il était évident que sa grand'mère ne voulait pas la voir.

Etait-elle malade seulement?

Elle en doutait.

Mais le médecin?

L'avait-on réellement envoyé chercher et était-ce pour madame deFrémilly?

Laurence ne savait plus que penser et que croire.

Qu'est-ce que tout cela signifiait?

Elle redescendit dans la salle à manger, le coeur serré, et elle ne put pas toucher aux mets qu'on lui servit.

Après le dîner, elle essaya de revoir sa grand'mère.

Elle se heurta à la même consigne absolue.

Alors, elle rentra dans sa chambre, plus attristée que jamais, et, sans songer à se déshabiller, elle s'étendit sur un canapé, où elle finit par s'endormir.

Il était plus de dix heures, quand le médecin qu'on était allé chercher, M. Raymondet, fut introduit discrètement dans le château par le domestique qui l'avait amené.

On le conduisit directement à la chambre de la baronne.

—Avec quelle impatience je vous attendais! fit celle-ci en le voyant entrer.

—Que se passe-t-il? Mademoiselle est-elle plus mal?

Une servante était demeurée, attendant les ordres.

La baronne la renvoya.

Et, quand elle fut partie:

—Ce n'est pas parce qu'elle est malade, fit madame de Frémilly, que je vous ai fait appeler.

—Pourquoi donc?

—Parce que je veux savoir … parce que je veux savoir si vous ne vous êtes pas trompé l'autre jour, si ma petite-fille, comme vous me l'avez dit, est vraiment enceinte.

—Mais, madame la baronne, fit aussitôt le docteur, il n'y a pas le moindre doute à avoir là-dessus.

—Pas le moindre doute?

—Non, pas le moindre. Et si je n'avais pas eu une certitude, je ne me serais pas prononcé aussi catégoriquement. Ce sont là des choses si délicates! Du reste, je suis prêt à vous le prouver.

—Et comment?

—Elle est couchée, à cette heure. Elle dort.

—Probablement.

—Eh bien! nous allons entrer dans sa chambre, et je vous mettrai sous les yeux les preuves.

—Oui, fit la grand'mère, résolue, allons!

Et elle se disposa à sortir avec le médecin.

Mais elle ne put s'empêcher de murmurer tout haut:

—Ah! si c'est vrai, c'est la plus infâme, la plus indigne des créatures!

—Pourquoi donc? demanda le docteur surpris.

—Comme elle m'a trompée, comme elle m'a menti!… Elle m'a affirmé avec tant de conviction, avec une telle sincérité dans la voix, une telle candeur dans le regard, qu'elle n'avait eu conscience de rien, que j'avais fini par la croire!

—C'est possible, dit le médecin, qu'elle ne se soit pas rendu compte.

—Alors, cet homme aurait abusé d'elle à son insu, abusé de sa naïveté, de son ignorance? Ce serait alors le plus méprisable et le plus vil des hommes!

—Je ne puis rien vous dire à ce sujet, madame la baronne; ce que je puis affirmer, c'est que je ne me suis pas trompé, que mademoiselle de Frémilly est enceinte.

—Il faut bien, fit la grand'mère, que ce soit vrai, puisqu'une personne qui ne la connaît pas, qui l'a vue aujourd'hui pour la première fois, s'en est aperçue.

—Et qui donc?

—Une ancienne camarade de pension, qui est venue me rendre visite. Elle m'a demandé perfidement si ma petite-fille était mariée. Mais elle devait savoir le contraire. Et, quand je l'ai interrogée pour savoir pourquoi elle me faisait cette question, elle m'a répondu: «Parce que, si elle était mariée, j'aurais cru qu'elle était enceinte: elle a le masque.»

—Oui, dit le médecin, elle l'a. Et je vais vous le montrer!

Et tous les deux, à pas furtifs, éclairés par le flambeau que la baronne tenait à la main, et dont la lumière dansait dans l'ombre des couloirs, ils se dirigèrent vers la chambre de mademoiselle de Frémilly.


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