VII

Doucement, avec d'infinies précautions, la baronne tourna le loquet de la porte. Le silence était profond. Le château tout entier semblait endormi. On n'entendait d'autre bruit que le souffle des rafales qui venaient se briser contre les lourdes murailles, en agitant les ardoises des tourelles.

La porte ouverte, madame de Frémilly avança la tête. Et elle eut un petit recul.

—Elle n'est pas couchée, fit-elle.

En effet, elle venait d'apercevoir la jeune fille étendue, tout habillée, sur son canapé.

Le médecin cessa d'avancer.

Il restait dans l'ombre, ne voulant pas être vu, si mademoiselle deFrémilly ne dormait pas.

La grand'mère seule fit quelques pas dans la pièce, en couvrant de ses mains la lumière trop vive du flambeau qu'elle tenait.

La chambre était éclairée par une petite lampe posée sur la cheminée, et dont la lueur était éteinte à demi par un abat-jour rose aux dentelles tombantes. Laurence n'avait pas fait un mouvement.

Elle n'avait pas entendu ouvrir la porte. Elle n'avait pas vu entrer sa grand'mère, et celle-ci, très surprise de cet engourdissement dans lequel elle semblait plongée, s'approcha davantage.

Alors elle eut un léger sursaut.

—Elle dort, fit-elle.

Et elle fit signe au médecin de venir.

Celui-ci fit quelques pas dans la pièce.

Et quand il eut découvert le visage si calme, si pur de la dormeuse, il s'arrêta, comme saisi d'admiration et de respect.

Lui aussi, à cette vue, sentit toutes les mauvaises pensées s'évanouir.

Ce n'était pas une femme, mais un ange qu'il avait devant lui.

Au-dessus des yeux chastement clos, le front semblait lumineux.

Un charme étrange se dégageait de l'ensemble de ces traits fins, qui avaient dans la pénombre une douceur de pastel.

La baronne, que ce spectacle n'hypnotisait pas comme le docteur, eut un geste d'impatience.

—Venez!

Le médecin s'avança tout à fait.

Sans un mot, en éclairant avec la lumière de madame de Frémilly le visage de la dormeuse, il montra à la grand'mère, sur le front, près des tempes, des taches légères, qu'elle n'avait pas remarquées, n'étant pas avertie, mais qu'elle voyait distinctement, maintenant qu'elle était prévenue et qu'elle regardait mieux.

Elle eut un geste violent et cria tout haut:

—L'atroce hypocrite!

Et elle sentit en son coeur une haine s'amasser contre cette enfant, non pas à cause de la faute commise, mais à cause de la dissimulation sournoise avec laquelle même jusqu'à ce jour elle l'avait cachée à sa grand'mère.

Le médecin, effrayé, la calma du regard.

—Prenez garde!

—A quoi?

—Vous pourriez la réveiller.

—Eh! que m'importe!

—Son état exige de grandes précautions.

—Ah! fit madame de Frémilly, je préférerais la voir morte que de la voir ainsi, capable de me mentir avec cette audace!

Elle reprit:

—Ainsi, pour vous, il n'y a plus de doute. Elle est grosse?

—Il n'y en a jamais eu pour moi! dit le docteur.

—Pourtant si vous l'aviez vue! si vous l'aviez entendue! Elle paraît ne rien savoir, ne rien comprendre. L'enfant ne semble pas plus naïf.

—Peut-être, dit le médecin, ne s'est-elle pas rendu compte, en effet, n'a-t-elle pas eu conscience de ce qui s'est passé.

—Et comment?

—Je ne sais pas.

—Alors cet homme est un monstre!

—Je ne puis le dire. Je ne comprends pas.

—Non, docteur, s'écria madame de Frémilly, que son agitation reprenait. Je ne croirai jamais cela. Mais elle est plus ingrate, plus perfide, plus trompeuse qu'aucune femme ne l'a jamais été! Et cela dépasse tellement mon entendement qu'on puisse jouer la comédie avec cet art, avec cette perfection, que je doute encore, malgré tout, malgré votre nouvelle affirmation.

Du geste, le médecin indiqua l'évasement anormal des hanches de la jeune fille, très visible dans la pose qu'elle avait sur le canapé.

—Voyez!

—Oui, fit madame de Frémilly, atterrée, on ne peut plus s'y tromper.

Et, marchant toujours sur la pointe des pieds, elle entraîna le médecin hors de la chambre, hors de la chambre paisible et calme, où l'innocence semblait habiter, mais où il n'y avait plus que de la honte!

Elle était convaincue maintenant, la baronne, convaincue de l'indignité de sa petite-fille, de l'infamie de l'homme qui l'avait séduite et déshonorée, et qu'elle ne se reprochait plus d'avoir chassé, quoi qu'il pût advenir.

Et une grande amertume entra en elle, emplit son âme.

Elle avait donné à cette enfant toute son affection, tous ses soins.Elle l'avait aimée comme une véritable mère.

Toute petite, Laurence avait été fort malade. Elle l'avait disputée à la mort avec un dévouement, un acharnement même qui avaient fait l'admiration du médecin qui la soignait.

Elle avait passé, malgré son âge, les journées et les nuits entières au chevet de l'enfant.

Et voilà comme elle en était récompensée, par la plus noire, par la plus inconcevable ingratitude!

Depuis que Laurence la voyait souffrir, rongée de doutes, elle n'avait pas eu un élan de tendresse ou de pitié.

Elle n'avait pas eu la pensée un moment de se jeter dans ses bras en lui disant:

—C'est vrai, grand'mère, je suis coupable. Pardonne-moi!

Et elle eût pardonné, et elles auraient pu être heureuses encore.

Maintenant il n'y avait plus rien. Aucun lien n'existait plus entre elles. Cette inconcevable froideur de l'enfant, ce manque de confiance, cette inexplicable duplicité, avaient brisé dans le coeur de sa grand'mère toute affection.

Elles allaient vivre désormais l'une près de l'autre comme des étrangères, et peut-être madame de Frémilly ne pourrait-elle pas cacher l'aversion qu'elle ressentait pour celle qui lui avait si effrontément menti et la répugnance que lui causait l'insensibilité de son coeur.

Quand elle fut revenue dans sa chambre avec le médecin qui la suivait, ces mots résumèrent le désarroi de son âme:

—Que vais-je faire?

—Ce que je vous ai conseillé déjà, dit le docteur. Vous voulez que la faute reste secrète?

—Autant que possible.

—Partir.

—Partir?

—Quitter le château pour quelque temps et vous en aller toutes les deux dans un pays où vous ne soyez pas connues, louer sous un nom d'emprunt, n'emmener aucun domestique, et vivre là jusqu'à ce que les couches….

—Les couches! fit la baronne.

—Jusqu'à ce que les couches soient terminées. Si vous avez besoin de moi, je serai à votre disposition. Et vous savez qu'avec moi le secret sera bien gardé.

—Et l'enfant?

—Vous le ferez élever en cachette.

—Si vous croyez que Laurence voudra s'en séparer! Elle aime déjà l'autre!

—Oui, vous me l'avez dit.

—Elle aimait trop cet homme, ce misérable. Elle l'aime trop encore pour abandonner un enfant qu'elle aurait de lui.

—Le plus sage serait de les marier.

—On ne sait pas ce qu'il est devenu.

—S'il aime mademoiselle de Frémilly, il reviendra.

—Eh! sais-je s'il l'aime maintenant? N'est-il pas comme tous les hommes, injuste et trompeur? Il en a abandonné d'autres, il abandonnera Laurence. Il l'a peut-être déjà oubliée. C'est parce que je le savais ainsi, parce qu'on m'avait appris ses trahisons, que je n'avais pas voulu lui donner ma petite-fille. Ah! si Laurence voulait m'écouter, avoir foi en moi, nous irions vivre toutes les deux loin des hommes, et quand je ne serais plus, elle irait dans quelque cloître, à l'abri des passions, finir une vie désormais vouée au malheur.

—Et son enfant?

—Dieu veillerait sur lui!

—Non, dit le médecin, cela n'est pas sérieux, cela n'est pas raisonnable, cela n'est pas humain.

—Ce qui n'est pas humain, c'est de me faire souffrir ce que je souffre!

—Oui, ce qui se passe est cruel en effet.

—J'aimais tant cette enfant! Je n'aurais pas eu pour elle un mot de reproche! Mais je ne suis plus rien. Et je suis sûre qu'elle me hait, puisqu'elle reste insensible à mes prières et à mes larmes et qu'elle a l'atroce courage de chercher à me tromper ainsi!

—Il ne faut pas exagérer, dit le médecin, et voir les choses comme elles sont. Je comprends très bien que mademoiselle de Frémilly, qui ne se rend peut-être pas compte de son état, n'avoue pas une faute qu'elle espère peut-être pouvoir cacher.

—Et quand elle saura, demain, car je le lui dirai, pensez-vous qu'elle avouera? Non, elle continuera à nier, à me jouer la comédie de l'innocence, à prétendre qu'elle ne sait pas, qu'elle n'a rien fait et que cet homme qui la laisse déshonorée n'a, comme elle, rien à se reprocher! Et alors que ferai-je? Continuerai-je à la garder près de moi, à me faire sa complice pour cacher aux yeux de tous son déshonneur? Je ne sais pas si j'en aurai le courage.

—Il le faut, madame.

—Il le faut? Et si je la chassais?

—Vous commettriez une mauvaise action.

—Une action juste, monsieur.

—Non, fit le médecin, tout cela s'apaisera. Demain, quand mademoiselle de Frémilly comprendra que son malheur est sans remède, qu'elle ne pourra plus nier bientôt un état qui sautera à tous les yeux, elle tombera dans vos bras en sanglotant.

—Je n'y crois plus, docteur, je ne crois plus à ce repentir.

—Quoi qu'il en soit, madame, il faut partir. Il est temps. Je ne sais pas si les domestiques se sont aperçus de quelque chose déjà. Mais ils pourraient s'en apercevoir demain. Voilà le beau temps qui va venir, allez quelque part, au bord de la mer. Pas trop loin si vous avez besoin de moi. Je connais près d'ici, à quelques pas de La Rochelle et de Rochefort, un endroit charmant: Fouras. Il n'y a personne encore. Là, vous louerez au bord de la mer un chalet, sous les chênes-verts. Il y a de la verdure à Fouras, bien que ce soit près de la mer. Et à la fin de la saison, quand mademoiselle de Frémilly sera tout à fait rétablie, vous reviendrez ici, ou vous retournerez à Paris, à votre choix.

—Avec l'enfant?

—Vous le garderez avec vous s'il le faut. Vous ne serez pas obligée de dire qu'il est l'enfant de mademoiselle.

—Un bâtard encore! Une fille-mère! Ah! misérables hommes!

—Il n'y a pas, dit le docteur, autre chose à faire, si vous voulez sauvegarder la réputation de mademoiselle.

—Je ne sais pas encore, dit madame de Frémilly, ce que je déciderai.Cela dépendra de l'entretien que j'aurai demain avec Laurence.

—Soyez, dit le médecin, indulgente et bonne.

—Nulle ne sera plus indulgente et meilleure que moi, si l'on a confiance en moi, et si je suis aimée!

Et sur ces mots, le docteur Raymondet et la baronne de Frémilly se séparèrent.

Il était plus de minuit. Tout le monde dormait dans le château, sauf le domestique qui gardait dans la cour la voiture avec laquelle il avait amené le docteur et qui devait le reconduire à Poitiers.

Il y avait quelques minutes à peine que le docteur Raymondet était parti et qu'on avait entendu résonner sur les pavés de la cour le bruit de la voiture qui l'emmenait, quand Laurence se réveilla du long assoupissement dans lequel la fatigue et le chagrin l'avaient plongée. Elle s'étonna de se voir vêtue et couchée sur son canapé et non dans son lit, et elle se souvint alors de ce qui s'était passé. Elle avait voulu veiller pour savoir de quel mal souffrait sa grand'mère, et le sommeil avait été plus fort que sa résolution.

Elle se leva vivement, regarda l'heure, minuit et demi, et elle fut prise d'une grande inquiétude. Que s'était-il passé? Le médecin était-il venu? Elle écouta.

Un silence profond l'enveloppait.

Elle alla jusqu'à sa porte, l'ouvrit. Tout était désert. Pas une lumière dans les couloirs. Le château semblait endormi tout entier.

Si madame de Frémilly allait plus mal, on serait certainement venu la prévenir. Sa grand'mère dormait sans doute.

Son malaise était passé.

Cependant, pour se rassurer tout à fait, elle résolut d'aller écouter à la porte de la chambre de la baronne. Elle sortit sans bruit, traversa le couloir qui la séparait de sa grand'mère, et dans l'ombre, elle perçut une légère ligne de lumière.

Cette lueur passait sous la porte de madame de Frémilly.

On veillait chez celle-ci.

Une grande angoisse serra le coeur de la jeune fille.

Elle s'avança jusqu'à la porte, et derrière cette porte elle entendit des pas…. Qui marchait? Une servante, sans doute, chargée de garder sa maîtresse.

Celle-ci allait donc plus mal?

Laurence n'y tint plus.

De son doigt replié elle heurta doucement le bois de la porte.

Une voix demanda de l'intérieur:

—Qui est là? Que veut-on?

C'était la voix de madame de Frémilly.

Laurence l'avait reconnue aussitôt.

L'accent était bref, sec, presque menaçant.

La mort dans l'âme, la jeune fille répondit, et sa voix était faible comme un souffle:

—C'est moi, grand'mère.

—Que veux-tu?

—Vous étiez souffrante.

—Et tu viens chercher de mes nouvelles? Entre!

Un spectacle inattendu frappa ses yeux.

Madame de Frémilly, debout, tout habillée, ses cheveux gris épars, allait et venait au milieu de cartons, de malles dans lesquels elle jetait pêle-mêle les objets qu'elle arrachait de ses armoires et de ses tiroirs. Elle était seule.

Laurence resta un instant sans voix, sous le coup de la stupeur qui la tenait.

Elle bégaya enfin:

—Que se passe-t-il? Vous partez?

—Il faut bien, dit madame de Frémilly, sans regarder sa petite-fille, que nous allions cacher ta honte.

Laurence eut un sursaut.

Elle était devenue d'une effrayante lividité.

—Ma honte!

—Je ne veux pas rougir de toi devant mes domestiques.

—Mais, grand'mère….

—Quoi! Vas-tu essayer de me mentir encore? Vas-tu prétendre encore que le médecin se trompe, que tu n'es pas enceinte? Cette femme qui est venue ici, et qui t'a vue, aujourd'hui pour la première fois, l'a reconnu.

—Madame de La Boujatière?

—Oui…. Elle m'a demandé si tu étais mariée, et sur ma réponse négative, elle a laissé tomber ces paroles: «—Si elle était mariée, j'aurais dit qu'elle était enceinte…. Elle a le masque!»

Laurence bégaya:

—Le masque!

Elle ne comprenait pas ce que madame de Frémilly voulait dire.

Elle restait hébétée et comme terrifiée.

Alors, la baronne de Frémilly, outrée de ce qu'elle prenait pour de l'obstination dans le mensonge, dans la volonté de ne vouloir pas comprendre, la baronne de Frémilly alla à Laurence, et violemment, la plaçant devant la glace, en pleine lumière:

—Regarde!

—Quoi, grand'mère?

—Sur le front, près des tempes, ces taches.

—Eh bien?

—Tu ne les avais pas remarquées?

—Non, grand'mère.

—Moi non plus, du reste. Et je ne sais pas où j'avais les yeux. C'est le masque, le masque qui marque les femmes qui deviennent enceintes. Cette femme les a vues en entrant chez moi. Et le médecin me les a désignées.

—Le médecin?

—Il est venu. Je l'ai envoyé chercher.

—Ce n'était pas pour vous?

—C'était pour toi. Nous avons pénétré dans ta chambre. Tu dormais. Il m'a montré ces taches, la déformation de ta taille. Et tu ne nieras plus maintenant, tu ne pourras plus nier. Le fait est là. Demain tu seras mère. Et mère sans époux, comme cette malheureuse, une autre abandonnée, que nous avons recueillie sous notre toit. Et ton enfant sera un bâtard comme son fils!

Laurence ne répondit pas, tellement atterrée par cette terrible révélation, qu'elle ne trouvait pas une parole.

—Ah! fit la grand'mère, triomphante, tu ne te défends plus, tu ne mens plus, tu sens bien maintenant que c'est inutile. Il y a longtemps, n'est-ce pas? que tu t'étais aperçue de ton état et tu as voulu me le cacher jusqu'au bout. Tu ne peux plus maintenant le cacher plus longtemps. Demain tout le monde ici le verra, si on ne l'a vu déjà. Et c'est ce que je ne veux pas. Mon devoir est de sauvegarder ta réputation, de sauver du déshonneur le nom que tu portes et qui est le mien. Et ce devoir je le ferai jusqu'au bout! Apprête-toi à partir avec moi!

Laurence restait toujours muette.

Elle ne reconnaissait plus le visage, l'accent de sa grand'mère, qui lui paraissait, sous le coup de l'irritation, devenue une autre femme.

Et ce qu'elle ne comprenait pas, c'est que cette grand'mère, qui l'aimait, qui la connaissait, crût encore qu'elle était enceinte, quand elle lui avait affirmé vingt fois qu'elle ne l'était pas, qu'elle ne pouvait pas l'être.

Qu'est-ce que cela voulait dire, et pourquoi cette persistance à l'accuser?

Elle murmura, dans l'accablement où ces injustes reproches la jetaient:

—Je vous jure, grand'mère, que vous vous trompez, qu'on se trompe!

—Des mensonges toujours! Tu dois bien savoir pourtant que je ne mens pas, que ce médecin ne ment pas, qu'il n'a aucun intérêt à mentir. Du reste, il y a de la grossesse des signes infaillibles.

Elle baissa la voix et posa à la jeune fille des questions d'un ordre tout intime.

Celle-ci répondit négativement.

—Tu vois bien, fit la grand'mère, que c'est vrai.

—Alors, bégaya la pauvre Laurence, je ne sais plus.

—Tu avoues?

—Je n'avoue rien. Je ne m'explique pas.

—Ah! fille obstinée! Et c'est cet homme, ce misérable que j'ai chassé!

—Ce n'est personne, grand'mère….

—Ah! s'écria madame de Frémilly, outrée, hors d'elle, tu lasserais la patience d'un Dieu!

—Vous ne m'aimez plus! gémit l'infortunée.

—Je te hais!

—Vous me haïssez?

—Je te hais pour ton hypocrisie.

—Mais je n'ai rien fait.

—Je n'y crois plus! Je ne crois plus à rien, à rien de toi! Prépare-toi à me suivre. Nous partirons demain avant le jour, en nous cachant comme des voleuses, moi, la baronne de Frémilly, toi, ma petite-fille, et nous vivrons obscurément, dans quelque maison isolée, comme le médecin me l'a conseillé, jusqu'à ce que tu sois délivrée.

—Délivrée!

—Quant à l'enfant qui naîtra, il sera élevé loin de nous.

—Je ne sais pas, grand'mère, dit Laurence, qui s'était ressaisie un peu, et que cette injustice qu'on mettait à l'accabler avait à la fin révoltée, je ne sais pas, comme vous le dites, si j'aurai un enfant, et de qui sera cet enfant; mais, né de moi, il ne me quittera jamais!

—Tu le promèneras à la main, comme le trophée de ta honte!

—Je ne l'abandonnerai pas….

—C'est moi alors qui t'abandonnerai, car je ne partagerai pas ton déshonneur!

—Vous ferez comme il vous plaira, grand'mère. Je vivrai seule avec mon fils, en pensant à Jacques.

—A cet homme qui t'a déshonorée et qui t'abandonne, avec, dans les flancs, le fruit de ta honte.

—Je n'ai rien à reprocher à Jacques.

—Pourtant si tu as un fils….

—C'est que Dieu aura voulu me le donner.

—Sans crime?

—Je ne sais pas, grand'mère, ce que vous appelez un crime.

—Ce que j'appelle un crime, c'est d'abuser, comme cet homme l'a fait, de l'ignorance, de la naïveté d'une enfant, car tes paroles démontrent combien tu es innocente encore, et cela le rend plus abominable à mes yeux.

—Jacques était digne de mon amour, fit la sublime enfant.

—Ne le défends pas devant moi, surtout à cette heure! cria la grand'mère avec violence. Je n'ai pas connu sur terre, sachant ce que je sais maintenant, d'être plus odieux, plus lâche et plus vil!

—Grand'mère!

—Va te préparer!

—Vous ne pardonnerez jamais?

—Tant que tu ne parleras pas devant moi avec horreur d'un être indigne, je n'aurai pour toi ni affection ni tendresse et ne sentirai dans mon coeur pour vous deux que du mépris!

—Du mépris! bégaya la pauvre enfant comme frappée au coeur! Ah! grand'mère, grand'mère!

Mais sans être attendrie par cette plainte si touchante, la baronne de Frémilly, n'ayant plus conscience de ses paroles, tant la colère, l'indignation la transportaient, la baronne de Frémilly poursuivit avec plus de violence:

—Tu n'es plus pour moi qu'une étrangère, et une étrangère pour laquelle je n'ai pas d'estime!

Effarée, Laurence ouvrit la bouche, voulut parler; aucun son ne sortit de ses lèvres. Elle battit l'air de ses bras, désordonnément, puis elle roula à terre, évanouie.

En voyant tomber raide devant elle sa petite-fille, la baronne deFrémilly eut enfin conscience de sa cruauté.

Elle jeta un terrible cri:

—Je l'ai tuée!

Puis elle se précipita, échevelée, les vêtements en désordre, à travers les couloirs obscurs et endormis du château en appelant au secours.

La première personne qui accourut, et la seule, car les domestiques couchaient loin de là et ne s'étaient pas réveillés, ce fut Noémie.

Elle arriva nu-pieds, en chemise, n'ayant pas pris le temps de se vêtir.

Madame de Frémilly lui montra Laurence étendue.

—Je l'ai tuée! dit-elle.

—Tuée!

Noémie s'agenouilla auprès de la jeune fille, mit la main sur son coeur et dit:

—Non, elle vit!

Mais en même temps ses yeux s'effarèrent.

Une lividité terrible envahit ses traits.

Madame de Frémilly, blême d'épouvante, demanda:

—Qu'avez-vous?

Sourdement, pour elle seule, Noémie murmura:

—Elle est enceinte!

Et une horreur glaça la pointe de ses cheveux.

Elle comprenait le drame intime qui venait de se dérouler entre les deux femmes et dont elle seule connaissait les causes.

Et elle se demanda ce qu'elle allait faire.

Madame de Frémilly, qui l'observait, pensa:

—Elle a tout deviné. Ah! il est temps de partir!

Elle était convaincue que cette femme, qui leur devait tout, ne trahirait pas leur secret: mais que deviendraient-elles si d'autres qu'elle au château l'apprenaient?

Noémie restait terrifiée et tragique à la pensée des souffrances morales qui allaient s'abattre sur ces deux créatures et par la faute de l'homme qu'elle haïssait et méprisait et dont elle était devenue l'exécrable complice.

Et elle cherchait en son esprit effaré s'il ne lui serait pas possible de réparer le mal fait, et dont son âme horrifiée pressentait les épouvantables suites.

Et comment?

Parler, dire ce qu'elle savait, ce serait peut-être aggraver la douleur des malheureuses femmes en leur apprenant que l'auteur du crime, le père probable de l'enfant que mademoiselle de Frémilly portait sûrement en ses flancs était un misérable pour lequel elles ne pouvaient avoir toutes les deux que du dégoût et qui ne pouvait leur offrir aucune réparation.

Leur dire cela, c'était enfoncer plus avant le poignard planté déjà au milieu de leur coeur.

Se taire, c'était prendre une part de l'abominable action, accepter avec l'être immonde une complicité cent fois plus horrible encore peut-être que celle à laquelle elle avait eu l'abominable faiblesse de consentir.

Et la coupable femme restait avec ce point d'interrogation formidable:Que faire?

Et elle était déchirée par cette atroce perplexité, elle qui aurait donné sa vie pour épargner même l'ombre d'un chagrin à celles qui avaient accueilli son fils.

Elle allait les voir se débattre devant elle, agoniser de douleur sans oser leur venir en aide et les soulager, elle qui seule peut-être aurait pu le faire.

La situation était terrible, et Noémie demeurait devant elle dans une sorte d'hébétude tragique, ne pouvant se résoudre à rien, ne sachant de quel côté était pour elle le devoir.

Cependant Laurence avait fait un mouvement.

Elle promena autour d'elle ses regards étonnés, vit sa grand-mère,Noémie et parut se souvenir.

Alors on vit comme une horreur au fond de ses yeux, et un tressaillement agita son corps affaibli et délicat.

Madame de Frémilly, tremblant qu'un mot imprudent ne sortît de ses lèvres devant une étrangère, dit à Noémie.

—Allez vous reposer, mon enfant.

—Mais, madame, vous pouvez avoir besoin de moi.

—Non, pas maintenant. Je désire rester seule avec ma petite-fille.

La mère de Daly se retira.

En partant elle jeta sur les deux femmes un long regard et se demanda encore:

—Que vais-je faire?

Puis elle sortit et referma la porte derrière elle.

Laurence s'était levée.

Elle se rappelait à présent les horribles paroles de sa grand'mère qui l'avaient comme foudroyée et elle ne voulut pas s'abaisser davantage à faire entendre des protestations auxquelles on ne croyait pas et des plaintes qui laissaient le coeur de madame de Frémilly indifférent.

Elle redevint digne et brave, mais son visage resta empreint d'une mortelle tristesse.

Elle sentait qu'il n'y avait pour elle dans le coeur de sa grand'mère aucune affection, et comme elle n'avait rien fait pour mériter une telle indifférence, elle se raidit contre l'affreuse destinée qui était désormais la sienne et se résigna sans lutte nouvelle à son misérable sort.

Elle demanda avec une soumission attendrie:

—Qu'ordonnez-vous, madame, que je fasse?

—Que vous prépariez tout pour partir ce matin à la première heure. Le domestique qui est allé conduire à Poitiers M. Raymondet va rentrer et il nous emmènera sans avoir dételé son cheval. Je veux que le jour levant ne nous trouve plus ici.

—Dans une demi-heure vous pourrez frapper à ma porte. Je serai prête.

Elle sortit.

Madame de Frémilly ne fit pas un geste pour la retenir, ne lui dit pas un mot, bien qu'elle eût le coeur oppressé d'une effroyable douleur.

Le calme tranquille de la pauvre enfant peut-être à tort accusée était plus déchirant pour elle que toutes les lamentations, et pourtant elle ne pouvait surmonter le sentiment qui la poussait à se montrer impitoyable.

Elle avait dans sa conviction d'être dans son droit et de se montrer juste.

Laurence regagna sa chambre en chancelant.

Et quand elle y fut enfermée, elle tomba à genoux et pria, demandant au ciel ce qu'elle avait fait pour être si accablée et si malheureuse.

Elle était incapable d'avoir aucune volonté.

Elle ne comprenait pas la raison des épreuves qui s'abattaient ainsi sur elle, car elle ne croyait pas, elle, malgré les preuves qu'on lui mettait sous les yeux, à la faute dont on l'accusait et dont elle se savait innocente. Elle ne croyait pas qu'elle allait être mère et se demandait pourquoi on le lui affirmait avec cet acharnement.

Mais elle jugeait qu'il était inutile de se défendre plus longtemps. Elle était décidée à obéir à sa grand'mère jusqu'au jour où celle-ci reconnaîtrait elle-même son erreur et celle du médecin.

Toute force et toute énergie étaient brisées en elle, et elle n'était plus qu'une chose entre les mains de madame de Frémilly.

Laurence était prête depuis un instant déjà quand la baronne vint la chercher. Le jour n'était pas venu encore et le château tout entier semblait plongé dans un profond sommeil.

Le domestique revenu de Poitiers, et à qui madame de Frémilly, qui le guettait, était allée donner ses ordres, attendait dans la cour avec sa voiture.

Agathe, réveillée, avait été mise par la baronne au courant de ce que celle-ci voulait qu'on fît au château. Elle avait reçu les instructions de sa maîtresse, qui lui avait dit qu'elle serait peut-être plusieurs mois absente et qu'elle était obligée de partir, par ordre du médecin, à cause de l'état de mademoiselle, qui devenait chaque jour plus inquiétant. Et Agathe, sachant mademoiselle souffrante, avait trouvé cela tout naturel.

Aucun soupçon ne lui était venu.

Elle devait veiller à ce que Noémie et son enfant fussent traités comme lorsque madame de Frémilly et sa fille étaient là, mais madame de Frémilly ne dit pas à la servante où elle allait.

Et comme Agathe demandait où elle pourrait écrire à madame la baronne, madame de Frémilly répondit qu'elle le lui ferait savoir, sans lui donner d'autres explications.

Et elle partit, suivie de Laurence, qui paraissait plus pâle et plus faible que jamais.

Agathe dit le lendemain qu'elle avait trouvé à mademoiselle plus mauvaise mine que jamais, et qu'elle avait bien peur que la malheureuse jeune fille ne s'en relevât pas.

Et comme la fermière, à qui elle racontait ce brusque départ, lui demandait:

—Qu'a-t-elle donc comme ça?

Elle répondit:

—Je n'en sais rien, une maladie de langueur, une de ces maladies que l'on a dans les villes.

Après s'être débattue, pendant une partie de la nuit, dans les angoisses que l'on sait, Noémie, brisée, finit par s'assoupir lourdement.

Elle n'avait rien entendu des bruits qui s'étaient faits au moment du départ de madame de Frémilly et de sa petite-fille.

Elle ouvrit les yeux quand le jour était haut déjà, et que son petit, réveillé, commençait à lui parler.

Elle se dressa aussitôt sur son lit, comme en sursaut.

Ses idées n'étaient pas encore tout à fait nettes.

Puis l'intelligence lui revint peu à peu.

Elle se rappela l'appel de madame de Frémilly au milieu du silence de cette affreuse nuit, l'évanouissement de mademoiselle, le secret surpris, et toutes ses anxiétés la reprirent.

Elle ne s'était décidée à rien encore. Et pourtant elle inclinait à prévenir madame de Frémilly, à lui dire dans quelles conditions sa petite-fille avait été souillée et quel était le misérable auteur de ce crime infâme.

Elle ne pouvait pas laisser accuser Laurence d'une faute dont elle la savait innocente.

Et pourtant, quand elle pensait à la douleur que cette horrible révélation, plus horrible cent fois que ce qu'elle avait pu supposer, car madame de Frémilly devait croire que Laurence avait été séduite par celui qu'elle devait épouser; quand elle pensait à la douleur qu'allait lui causer l'horrible révélation, elle hésitait, et se demandait s'il ne vaudrait pas mieux laisser les choses suivre leur cours.

Mais après, si M. de Brécourt revenait, il y aurait avec lui une terrible explication, et tous les voiles devraient se déchirer.

Et alors….

Noémie perdait la tête dans ce dédale d'horribles complications, où elle ne voyait pour celles qu'elle aurait voulu si heureuses que des causes de douleur.

Pour la première fois peut-être, tant ses préoccupations étaient vives, elle s'habilla sans avoir pensé à embrasser son fils.

Et quand elle fut habillée, elle se dirigea vers la chambre de madame deFrémilly.

Pourquoi?

Elle ne le savait pas encore.

Elle demanderait des nouvelles de mademoiselle, et d'après la tournure que prendrait la conversation, elle verrait si elle devait parler ou garder sur ce qu'elle savait un silence éternel.

Elle frappa avec précaution, ne sachant pas si madame de Frémilly était réveillée.

On ne répondit pas.

Elle allait se retirer, n'osant pas insister, quand Agathe l'aperçut.

—C'est madame de Frémilly que vous voulez voir? demanda cette femme.

—Oui.

—Elle est partie.

Noémie resta saisie.

—Partie!

—Ce matin, à la première heure, il n'était pas jour encore, avec mademoiselle.

Noémie répéta:

—Partie!

—Oui, il paraît que mademoiselle ne va pas bien. Le médecin est venu hier soir, très tard, et il a recommandé d'emmener mademoiselle.

—Et où sont-elles?

—Madame ne me l'a pas dit. Elle m'écrira. Elle m'a bien recommandé de vous dire de rester au château, comme si elle était là.

Noémie répéta encore:

—Parties!…

Puis elle rentra chez elle.

Elle pensait:

—C'est la volonté de Dieu! Dieu ne veut pas que je parle!

Elle était superstitieuse et fataliste.

Mais elle voyait pour madame de Frémilly et sa petite-fille, pour elle-même et pour son fils, l'avenir gros d'horribles orages.

La baronne de Frémilly avait loué, à Fouras, une Villa isolée, entourée d'un petit parc, dont un côté donnait sur la mer, et dont l'autre côté, protégé par un mur assez élevé, était ombragé par une double rangée de chênes verts, qui empêchaient tout regard indiscret de plonger, même des fenêtres voisines, dans la propriété.

Du reste, à cette saison, au commencement du printemps, il n'y avait aucun baigneur encore à Fouras. Toutes les villas étaient inhabitées et closes.

Madame de Frémilly avait pris, pour la servir, deux femmes du pays, et s'était donnée pour une dame Dubois, veuve, envoyée de Paris par les médecins pour faire respirer l'air de la mer à sa petite-fille, qui était souffrante.

C'est ainsi qu'elle s'était posée dès l'arrivée et que la connaissaient les rares personnes, fournisseurs ou domestiques, qui avaient affaire à elle et avaient pénétré dans la villa des Chênes-Verts; ainsi se nommait la villa habitée par madame de Frémilly et Laurence.

Les deux femmes, la grand'mère et la petite-fille, autrefois si unies, et qui s'aimaient si tendrement, quoique habitant ensemble, vivaient, pour ainsi dire, séparément.

Elles se parlaient uniquement pour les choses indispensables, à table, par exemple, ou quand elles se rencontraient dans la maison ou dans le jardin; mais elles ne se réunissaient jamais pour causer, comme autrefois, dans l'appartement ou dans la chambre de l'une d'elles.

Elles n'avaient plus entre elles aucun rapport. Comme l'avait dit la grand'mère, elles étaient devenues l'une pour l'autre deux étrangères.

Madame de Frémilly ne pardonnait pas à Laurence ce qu'elle appelait son obstination inouïe, contre toute vraisemblance, dans le mensonge, et Laurence se disait avec terreur que sa grand'mère et le médecin ne s'étaient peut-être pas trompés, et que vraiment elle pourrait bien être enceinte.

Depuis qu'on lui avait ouvert les yeux, elle observait sur elle, en son corps tout entier, des changements qui n'étaient pas naturels et lui paraissaient de plus en plus singuliers.

Et, si véritablement elle était grosse, d'où lui venait l'accident ou le crime?

Et quel en était l'auteur?

Elle était sûre de Jacques, du respect absolu dont il l'avait toujours entourée.

Alors, qui?

Elle ne comprenait pas.

Son esprit s'effarait.

Une fois, une seule fois elle avait pensé à cet homme venu au château de Marconnay; mais c'était si monstrueux qu'elle avait repoussé vite cette pensée.

Elle en aurait trop souffert.

Porter en ses flancs l'oeuvre d'un inconnu, d'un être odieux et méprisable, par cela seul qu'il aurait commis le forfait, c'était trop de honte.

Et la pauvre enfant avait frissonné d'horreur.

Et cependant, plus les jours s'écoulaient, plus les doutes qu'elle avait voulu conserver encore, malgré tout, plus ces doutes s'effaçaient.

Et bientôt il n'en resta plus trace en son esprit.

Ce fut la certitude qui s'empara d'elle, la certitude horrible.

Il lui semblait qu'elle avait senti tressaillir en elle son enfant.

Etait-ce vrai? Etait-ce possible?

N'avait-elle pas été le jouet d'une illusion due à un caprice de son imagination frappée?

Les traces du masque dont son visage était marqué s'accentuaient.

Sa taille lui semblait grossir à vue d'oeil, et quand sa grand'mère passait près d'elle, elle lui jetait des regards qui mettaient de la glace en toutes ses veines et jusqu'à la racine de ses cheveux.

Oh! il n'y avait plus à se faire d'illusion.

Tout était vrai. Elle était déshonorée, flétrie. Par qui? La misérable enfant, n'ayant auprès d'elle aucune affection, pas un ami qu'elle pût interroger, souffrait des tortures sans nom.

Elle se voyait, dans son immense détresse, abandonnée de tous.

Et elle pensait—pensée plus atroce encore que toutes les autres—qu'elle serait abandonnée même de Jacques, si jamais il apprenait son malheur.

Pourtant qu'avait-elle fait?

Rien.

Elle avait conscience de n'avoir commis aucune faute, de n'avoir fait aucune imprudence.

Et elle était déshonorée, une fille perdue, mère sans mari, qui allait donner le jour à un fils bâtard!

Tout était fini pour elle désormais, même son amour.

Si Jacques revenait, il la repousserait. Il la repousserait avec horreur, l'accusant de l'avoir trahi.

Et pourtant, elle était innocente, innocente!

Et elle se perdait, effarée, en cet abîme d'iniquités, où sa raison sombrait.

Elle ne pouvait chercher aucun appui, aucun secours auprès de sa grand'mère.

Madame de Frémilly, persuadée qu'elle avait été séduite par Jacques deBrécourt, repousserait ses explications, ses prétentions nouvelles.

Elle ne voulait rien entendre, et elle voyait, au regard d'ironie triomphante avec lequel elle regardait parfois sa taille déformée, qu'il n'y avait rien à attendre de sa pitié.

Elle était obligée, dût-elle en étouffer, de garder enfoui en elle le mystère dont elle se mourait et qu'elle ne pouvait pas s'expliquer à elle-même.

Qui la croirait?

Qui ne rirait pas de ses affirmations?

Et pourtant les faits étaient là. Elle était enceinte, et elle était pure!

Et cette souffrance la tuerait!

Le printemps s'avançait.

Les arbres se couvraient de verdure tendre, et, de tous côtés, les fleurs s'épanouissaient. Le jardin de la villa devenait charmant, plein de chansons et plein de nids.

La mer, que Laurence avait vue, les premiers jours, grondante, houleuse et sombre, s'apaisait peu à peu, devenait glauque et s'imprégnait de lumière.

Laurence restait des heures entières à la contempler.

Sa pensée, portée par les flots, allait vers celui qui était loin, qu'elle n'osait plus appeler et invoquer, se sentant indigne, mais dont elle ne pouvait chasser de son esprit la radieuse image.

Elle se disait que s'il était resté près d'elle, il l'aurait protégée contre le malheur, d'où qu'il vînt.

C'est parce qu'il était parti que le sort s'était appesanti sur elle.

Ah! pourquoi les avait-on séparés?

Il avait abandonné une femme, un enfant?

Elle aurait recueilli le petit, fait un sort à la femme.

C'est parce qu'il l'aimait, elle, qu'il avait tout quitté.

Elle ne pouvait pas, au fond du coeur, lui en faire un crime.

Sa grand'mère avait été cruelle, impitoyable.

Et elle ne lui pardonnait pas son inflexibilité.

Un après-midi, madame de Frémilly passa près du banc où elle se tenait affaissée, les yeux sur l'Océan, avec des larmes ruisselant silencieusement sur ses joues, et elle lui dit, la voix dure:

—Tu ne peux plus nier maintenant, regarde-toi!

Et elle lui désignait sa taille déformée.

—C'est parce que tu ne peux plus nier, reprit-elle, que tu ne parles plus, que tu me fuis.

—Je vous fuis, dit Laurence, parce que je sais que je ne trouverai chez vous aucune pitié.

—On ne peut pas avoir de pitié, dit madame de Frémilly, toute frémissante d'une rage contenue, pour qui s'obstine, comme toi, dans le mensonge.

—Je n'ai jamais menti, grand'mère.

—Dis un mot, un seul, et je fais revenir cet homme.

—Jacques?

—Oui, M. de Brécourt, pour qu'il répare….

—Il n'a rien à réparer, grand'mère, et je ne veux pas le voir, surtout maintenant. Je ne veux pas qu'il sache ma honte.

—Tu en conviens donc maintenant de cette honte? Tu sais que tu es enceinte?

—Oui, je le sais, hélas!…

—Et tu soutiens que ce n'est pas lui?

—Non, ce n'est pas Jacques.

—Qui donc, alors, qui? Quel qu'il soit, celui là, il faudra qu'il répare sa faute, qu'il donne un nom!

Laurence secoua la tête avec une expression de désespoir infini.

—Je ne le sais pas, grand'mère.

—Tu ne le sais pas?

—Non, grand'mère.

—Tu continues à te moquer de moi! Mais je ne serai pas dupe de ton indigne comédie. Je vais écrire à M. Mareuil, le charger d'une lettre pour M. de Brécourt.

—Et lui dire? fit Laurence épouvantée.

—Et lui dire tout.

—Il ne comprendra pas, grand'mère. Et il me croira coupable.

—Tu ne l'es donc pas?

—Non, je ne le suis pas.

—Et lui?

—Pas plus que moi.

—Comment peux-tu me soutenir, malheureuse, une chose pareille?

—Je la soutiendrai toujours, grand'mère, parce que c'est la vérité.

—On t'a donc prise de force, à ton insu, pendant ton sommeil?

—Je ne sais pas. Je ne sais rien.

—Qui soupçonnes-tu?

—Je ne soupçonne personne.

—Alors, la honte est complète et le mal est sans remède.

—Je voudrais mourir! s'écria la déplorable Laurence.

—Et ton enfant? Car tu vas être mère, tu n'en doutes plus maintenant?

—Non, je n'en doute plus.

—Tu n'en doutes plus et tu ne sais rien. Tu ne sais pas de qui cet enfant qui va naître est le fils?

—Je n'en sais rien, répéta Laurence.

—Je voudrais te croire, fit la grand'mère, mais je ne te crois pas. Je ne puis pas te croire. Tu voudrais détourner de cet homme mes malédictions et ma haine.

—Je dis la vérité, fit douloureusement Laurence, et je sais bien que tu ne me croiras jamais, que Jacques lui-même ne me croira pas, et que personne ne me croira, et que je n'ai plus maintenant qu'à mourir. J'espère que Dieu, qui m'a envoyé cette épouvantable épreuve, me fera cette grâce que je ne reverrai plus Jacques et n'aurai pas à rougir devant lui!

—En vérité, fit madame de Frémilly, je ne comprends plus. Tu parles avec un accent de vérité qui convaincrait des personnes moins prévenues que moi. Quelle femme es-tu donc? Et à quel mobile obéis-tu? Est-ce pour l'innocenter que tu mens?

—Je n'ai pas à innocenter qui n'est pas coupable.

—Si ce n'est pas lui, je te renouvellerai ma question: Qui donc?

—Et je répondrai, dit Laurence, ce que j'ai répondu: Je ne sais pas!

La baronne eut un geste fou.

—Tu ferais, cria-t-elle, perdre patience à une sainte. Tiens, va-t'en, laisse-moi! ou plutôt c'est moi qui pars. Et je ne te parlerai plus. Je ne te demanderai plus rien. Je ne chercherai plus à te sauver. Je te laisserai avec ta honte!

Elle s'éloigna.

Et quand elle fut partie, Laurence, que les sanglots suffoquaient, tomba à genoux.

—Mon Dieu! protégez-moi. Eclairez-moi!

Depuis qu'elle était seule au château avec les domestiques et que le beau temps était venu, Noémie sortait tous les après-midi avec son fils, et ils se promenaient tous les deux dans la campagne reverdie et fleurie. Une paix les enveloppait. Jamais ils n'avaient été aussi heureux, du moins le petit Daly, car sa mère, ne sachant ce qu'étaient devenues ses bienfaitrices, et appréhendant la raison qui les avait fait partir, avait l'âme bourrelée de remords.

Au château on n'avait reçu aucune nouvelle de madame de Frémilly, et on ignorait ce qu'étaient devenues la grand'mère et la petite-fille, en quel endroit elles s'étaient réfugiées. On les croyait parties pour l'étranger, mais on s'étonnait qu'elles n'eussent pas écrit, qu'elles n'eussent pas fait connaître au moins à Agathe l'endroit où elles se trouvaient. Des lettres étaient arrivées à leur adresse, des journaux et des brochures. Tout cela avait été mis en tas sur le bureau de la baronne.

Le temps s'écoulait en cette ignorance, et la vie continuait au château, morne, les domestiques, désoeuvrés, passant leur temps à errer dans les couloirs et dans les cours.

Noémie, ne voulant pas être interrogée par eux, les évitait le plus possible, et ils la considéraient toujours avec une certaine défiance, ne sachant pas au juste ce qu'elle était et en quelle qualité elle vivait au château. Pour eux, c'était l'étrangère, l'ennemie, l'espionne peut-être. Ils se cachaient d'elle, car elle-même se tenait éloignée d'eux.

Un après-midi, Noémie suivait avec son fils un petit chemin bordé de deux haies épaisses d'aubépines fleuries dont l'odeur un peu âcre mettait en l'âme une volupté, quand Daly, parti en avant et que sa mère ne voyait plus, caché qu'il était par un détour du chemin, revint en courant vers elle, l'air très effrayé.

—Maman, maman, cria-t-il, le vilain homme!

Noémie, pour le rassurer, lui prit la main, fit quelques pas en avant, mais presque aussitôt elle s'arrêta, pétrifiée, les jambes cassées par l'épouvante. Régulus Boulard était devant elle.

Il arrivait à pied, une canne d'une main, une petite valise dans l'autre.

—Vous, s'écria-t-elle, vous!

—Oui, fit-il en ricanant, moi. Ah çà! qu'as-tu donc? On dirait que je te fais peur!

L'enfant le regardait, caché le long de sa mère, avec des yeux blancs de terreur.

—Que voulez-vous? demanda Noémie. Où allez-vous?

—Je vais au château.

—Au château!

Et Noémie ne cacha pas l'horreur qui s'empara d'elle à ces mots.

Elle répéta:

—Au château!

—Oui, fit-il tranquillement, rendre visite ces dames qui m'ont bien accueilli.

—Tu oserais!

—Et pourquoi pas?

—Après ce que tu as fait, ce que tu m'as raconté!

—Raison de plus. Il y a un lien maintenant entre nous.

—Ah! monstre que tu es! s'écria Noémie, outrée d'indignation. Tu as l'audace de rappeler devant moi ton infamie!

Elle avait un geste comme pour le chasser, l'éloigner, le visage horrifié.

Il ricanait.

—Qu'est-ce que tu as? Tu es folle!

—Tu me fais horreur.

—Non, dit-il sans s'émouvoir, ne prends pas ces airs, ne fais pas ces grands gestes. D'abord ça ne te va pas. Et puis ce n'est pas fait pour m'impressionner. Je suis venu pour causer avec toi.

—Avec moi!

—Oui, et je suis heureux de t'avoir rencontrée.

—Tu savais donc?

—Que tu étais au château? Parbleu! Et que tu y vis comme une reine. J'ai appris ça au bourg. Mes compliments! Et tu n'as pas l'air de te douter que c'est à moi que tu dois ça. Tu ne me remercies pas?

—Te remercier!

—Dame! ce serait le moins. Mais, trêve de plaisanterie. J'ai à te parler, à te parler sérieusement. Eloigne le petit, et passons dans le champ voisin. Il n'y a personne. Nous ne serons pas dérangés.

Noémie hésitait. Elle redoutait toujours de cet homme elle ne savait quel piège, quelle embûche, et il lui répugnait.

La voyant indécise, Régulus dit:

—Tu n'as pas entendu? Que crains-tu? C'est pour ton bien.

—Du bien de toi!

—Et pour le bien de ton fils.

—Nous n'attendons de toi aucun bien, mon fils et moi!

—Voyons, ne fais pas la bête. Ecoute-moi!

—Qu'as-tu à me dire?

—Eloigne le petit.

L'enfant restait toujours cramponné aux jupes de sa mère.

Celle-ci se décida.

—Laisse-nous un instant, mon chéri, dit-elle. Va là-bas dans le pré cueillir un bouquet pendant que je vais causer avec monsieur.

Daly, le coeur gros, n'osa pas désobéir.

Il quitta les jupes de sa mère et s'éloigna lentement, sans perdre du regard l'homme méchant qui lui faisait si peur.

Dès qu'il fut à quelque distance, Régulus se rapprocha de Noémie.

—Voilà, fit-il, ce que je veux de toi: que tu me dises où sont ces dames. On m'a dit à Sanxay qu'elles étaient en voyage.

—Mais je ne le sais pas!

—Tu ne le sais pas?

—Je te le jure!

—Mais quelqu'un, au château, doit bien le savoir.

—Personne.

—C'est sérieux?

—Très sérieux.

—Alors c'est une disparition, une fugue?

—Elles sont parties.

—Parions que je sais pourquoi, moi. Parce que la petite est enceinte.

—Infamie!

—Enceinte de mes oeuvres, et que tu t'en doutes.

—Moi!

—Toi.

Noémie était devenue très rouge et ne put supporter le regard aigu que lui lança son ancien amant.

—Tu vois bien, fit celui-ci, que j'ai raison et que tu ne sais pas mentir. Du reste, je prévoyais la chose, et c'est pour cela que je suis venu … pour réparer….

—Pour réparer? fit Noémie, les yeux écarquillés, et qui ne comprenait pas.

—Pour réparer mon erreur, mon crime. Je veux tout avouer à la grand'mère.

—Tu aurais ce courage!

—Implorer mon pardon, et me déclarer prêt à rendre à sa petite-fille l'honneur que je lui ai ravi dans un moment de folie.

Noémie écoutait, effarée, ayant peine à cacher sa stupeur, son horreur.

—Tu ferais cela!

—N'est-ce pas honnête?

—Tu as osé rêver une pareille monstruosité, toi le mari de mademoiselle de Frémilly!

—Pourquoi pas? Parce que je ne suis pas riche? J'ai maintenant une belle situation. Et peut-être sera-t-on trop heureux.

Il se dandinait, très fier, ne doutant pas de la réussite de son plan infâme.

Noémie le regardait avec une sorte d'épouvante, stupide à la pensée qu'il eût en tête un tel projet.

Puis elle éclata.

—On te chassera, cria-t-elle, on te chassera comme une bête immonde et malfaisante!

—Pourquoi donc?

—Parce que c'est tout ce que tu mérites. Et quand ton ami, Jacques de Brécourt, apprendra ce que tu as fait, quel crime odieux tu as commis….

—Oh! Jacques de Brécourt, il est loin, et il ne reviendra plus.

—Qu'en sais-tu?

—On revient rarement des pays où il est. Et même s'il revenait, sa présence ne m'épouvanterait pas. Je suis homme à lui tenir tête.

—Je sais, dit Noémie, que tu as toutes les audaces.

—Et tous les courages. Et c'est pour cela que je réussirai. Et tu ferais mieux de te mettre avec moi.

—Avec toi!

—Et de m'aider.

—Moi?

—Pourquoi pas? Vous ne pouvez qu'y gagner, toi et ton fils.

—Jamais, cria-t-elle, jamais je ne t'aiderai dans cette oeuvre infâme. Tu m'as fait commettre déjà assez d'actes indignes, dont je rougis et que je pleurerai toute ma vie. C'est assez de mensonges comme cela, de calomnies et de hontes. Et si j'ai un conseil à te donner, c'est de renoncer à tes projets insensés et de fuir.

—De fuir?

—De ne jamais reparaître devant mes bienfaitrices et devant moi! Car je dirai, moi, qui tu es, ce que tu vaux. Au lieu de te servir, je te démasquerai!

—Ah! c'est ainsi que tu le prends! fit Régulus, abasourdi par cette violente tirade.

—Et c'est ainsi que j'aurais dû le prendre tout de suite, quand tu m'as fait la première proposition.

—Une proposition dont tu t'es bien trouvée, en tout cas, et dont tu profites.

—Dont je profite?

—N'est-ce pas à elle que tu dois de vivre au château, d'élever ton fils en seigneur? Car, malgré toute ta délicatesse, tu ne craches pas, je le vois, sur les bienfaits de celles que tu as trompées.

—Ce sera le remords, la souffrance de toute ma vie.

—Ce qui ne t'empêche pas d'en jouir.

—Ah! quand je pourrai me libérer! livrer ce secret qui me pèse et implorer, le front dans la poussière, le pardon de ma faute! C'est cette heure que j'attends! Elle n'a pas sonné encore, mais elle sonnera, et alors….

—Tu me livreras?

—Je dirai tout!

—Prends garde que je ne parle pas avant. Et que ce ne soit moi qui te fasse chasser avec ton fils.

—Je ne crains rien de toi.

—Pourtant si j'écrivais ce que tu es, ce que tu as fait?

—Cela ne ferait que hâter ma confession, la confession que je dois et que je veux faire, et hâter le pardon que j'attends.

—Tu crois donc qu'on te pardonnera?

—J'en suis sûre, quand on saura ce que j'ai souffert, à quelles contraintes j'ai obéi, et que c'était pour sauver mon fils!

—Et tu refuses de me servir?


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