Pour Madame de Frémilly, la partie la plus dure restait à accomplir. Ce n'était pas de fermer sa porte à l'amoureux Jacques, mais de faire connaître sa décision à sa petite-fille. Bien qu'elle eût le coeur bon et compatissant, la douleur des hommes, dont elle avait conservé en son coeur la méfiance, à la duplicité desquels elle croyait toujours, la touchait peu. Mais déchirer elle-même, de ses propres mains, le coeur de son enfant adorée, de l'enfant dont elle aurait voulu, au prix de sa vie et de tout son sang, assurer l'absolue, la complète félicité, voilà ce qui lui coûtait, ce qui emplissait à l'avance son âme d'appréhensions et même d'une sorte de douloureuse terreur. Pourtant il le fallait. Il était nécessaire que Laurence ne revît plus cet homme.
Elle ne dormit pas, et dès le jour paru, dès que les domestiques furent éveillés, elle donna ses ordres. Elle fit tout préparer pour partir le matin même à la première heure.
Elle possédait un château dans le Poitou, un vieux et austère château, où elle allait quelquefois, à l'entrée de l'automne, passer un mois ou deux.
Elle allait s'y réfugier avec sa petite-fille.
Là Laurence pourrait, dans la solitude, laisser saigner sa douleur comme on laisse saigner une plaie ouverte.
Et quand elle crut que la jeune fille devait être éveillée, elle passa dans sa chambre.
Laurence ouvrit les yeux en entendant pousser sa porte, et ses lèvres s'épanouirent en un sourire quand elle vit que c'était sa grand'mère qui entrait.
Mais celle-ci était grave et triste…. Elle ne sourit pas à son enfant, à cette enfant dont elle se croyait, étant sa grand'mère, deux fois la mère.
Elle était tout à ce qu'elle venait faire là dans cette chambre, à l'exécution cruelle à laquelle elle allait procéder, et qui, par avance, torturait si douloureusement son coeur aimant.
Comme il faisait jour à peine dans la chambre assombrie par les rideaux, elle alla ouvrir la fenêtre, les persiennes.
Et un rayon pâle de soleil entra dans la pièce, faisant étinceler les délicats bibelots de la cheminée et mettant de lumineuses taches sur les vases et les statuettes.
Ce rayon vint frapper Laurence au front et se jouer dans ses boucles soyeuses et dorées, qu'il rendit presque transparentes.
Comme elle était jolie ainsi, rosée par le sommeil, toute éclairée de la joie intérieure qui l'inondait!
Mme de Frémilly ne put s'empêcher de le remarquer et son coeur se serra davantage.
Elle avait des yeux d'un noir bleu, d'une douceur extraordinaire … le teint le plus éblouissant qu'il fût possible de rêver pour une fille d'Eve à qui Dieu semblait avoir départi toutes les perfections.
Mais ce qui avivait encore cette beauté, ce qui en mettait en valeur, pour parler comme les peintres, toutes ses exquises perfections, c'était l'amour, le bonheur qui en débordaient et qui l'éclairaient comme une lumière enfermée dans un globe de cristal, dont elle fait un éclatant soleil.
Et c'est sur ce bonheur, sur cet amour que la femme qui aimait le mieux cette enfant allait tout à l'heure porter une main sacrilège et n'en plus laisser que d'informes débris.
La première pensée de Laurence s'éveillant fut pour l'homme qui était désormais tout pour elle. La première parole qui sortit de ses lèvres fut pour parler de lui.
Elle demanda:
—Il est resté tard?
—Non, ma chérie, répondit-elle.
—Qu'aviez-vous donc, grand'mère, à lui dire que je ne dusse pas entendre, comme si maintenant quelque secret pouvait subsister entre moi et celui qui bientôt va être mon mari!
Elle répéta ces mots: mon mari! avec une sorte d'adoration et d'extase qui fit passer un frisson de glace dans toute la chair de la grand'mère.
—Mon Dieu, comme elle l'aime! pensa-t-elle.
Elle ajouta, toujours mentalement:
—Je vais la tuer!
Et elle hésitait à parler. Elle ne savait comment, par quels mots tendres, assez doux, annoncer le malheur à cette douce enfant, qui ne vivait, à qui la vie ne souriait que depuis qu'elle aimait.
Laurence, qui avait perdu de bonne heure son père, sa mère, avait eu une enfance triste.
Toutes ses affections, avant de connaître M. de Brécourt, s'étaient enroulées comme des lianes fleuries autour de sa grand'mère et s'y étaient attachées, formant un faisceau odorant et coloré.
Et elle n'avait aimé personne en dehors de sa grand'mère, jusqu'au jour où Jacques de Brécourt, tout radieux et tout triomphant, était apparu dans sa vie.
Alors le faisceau s'était dédoublé.
Une partie des lianes affectueuses s'était détachée et enroulée autour de Jacques sans que madame de Frémilly pût penser cependant qu'elle était moins aimée.
Elle l'était tout autant en effet, mais la somme d'affection que pouvait contenir le coeur de Laurence s'était dédoublée et Jacques de Brécourt n'avait pas eu la plus petite part.
Avant de connaître Jacques, la beauté de Laurence, pourtant déjà remarquable, avait quelque chose de languissant et de morne.
Il lui manquait l'illumination que l'amour peut donner et qu'il lui donna en effet, et c'est ce changement, qu'elle avait remarqué, qui avait fixé madame de Frémilly sur les sentiments de sa petite-fille et sur l'étendue de ces sentiments.
Et c'est à partir de ce moment, pendant que l'enfant s'épanouissait à ses côtés, que son visage de grand'mère, que la crainte avait commencé à assombrir, s'était renfrogné, devenu soudain plus craintif et plus grave.
On comprend dès lors ce que devait souffrir la pauvre grand'mère au pied de ce lit sur lequel reposait sans défiance, la joie au coeur, le tendre agneau si adoré auquel elle allait peut-être porter le coup mortel!
Elle fit un effort, raidit son âme et dit:
—Je vais t'annoncer une nouvelle qui va te surprendre, ma chérie.
—Quoi donc? demanda Laurence qui avait pâli, pressentant elle ne savait quoi.
Et elle ajouta aussitôt:
—Il s'agit de lui?
—Non, de nous.—Nous allons partir.
—Partir!… s'écria Laurence.
—J'ai donné des ordres pour partir ce matin même pour notre château deMarconnay.
—Pour Marconnay … en hiver?
—Oui, ma chérie.
—Et lui?
—C'est pour t'éloigner de lui.
Laurence jeta un cri.
—M'éloigner?
—Oui, ma chérie, te séparer de cet homme qui ne peut plus être ton mari.
Laurence se dressa sur son lit, livide, d'une pâleur de spectre.
Elle s'écria:
Ai-je bien entendu! Je ne suis pas le jouet d'un rêve, d'un cauchemar?… C'est bien vous, grand'mère, qui me parlez?
Madame de Frémilly soupira:
—Hélas!
C'est bien vous, poursuivit Laurence, qui me dites qu'il faut m'éloigner … me séparer de Jacques?…
—Oui, mon enfant, oui, fit la grand'mère, essayant de saisir dans ses bras sa petite-fille et de l'envelopper de ses caresses pour que le coup porté fût moins rude.
Elle ajouta:
—Il faut oublier cet homme.
—Cet homme! murmura Laurence … comme vous parlez de lui!
Elle demanda:
—Qu'a-t-il donc fait?
—Je ne puis pas te le dire, mon enfant … pas encore … mais crois-en ta grand'mère, ta grand'mère qui t'adore, qui aurait préféré mourir que de te faire l'ombre d'un chagrin, il n'est pas digne de toi et il faut l'oublier!
Laurence soupira: L'oublier!
Elle ajouta, violente, ardente:
—Oublie-t-on le soleil quand il vous a échauffé de ses rayons? Est-ce que la fleur à qui il a donné la couleur et la vie l'oublie?… Est-ce vous, grand'mère, qui me parlez ainsi?
—Moi, mon enfant, moi qui connais les hommes, qui ai souffert par eux.
—J'aimerais mieux souffrir par Jacques et n'être pas séparée de lui!
—Pourtant, s'il te trompait, s'il ne t'aimait pas…. S'il en aimait une autre…. Et si tu le voyais?
—J'essaierais de le ramener à moi.
—Mais tu souffrirais cruellement.
—Moins cruellement que si j'en étais séparée.
Et puis, reprit l'enfant, ce n'est pas vrai. Jacques ne peut pas en aimer une autre. J'ai foi en lui. Je connais son âme, comme il connaît la mienne. Avouez-moi que c'est pour m'éprouver, grand'mère, ce que vous venez de me dire, que nous ne partons pas, que nous ne nous éloignons pas de Jacques.
—Je l'ai chassé! dit madame de Frémilly, impitoyable.
—Jacques!
—Je l'ai chassé de notre maison et il n'y remettra plus les pieds.
En entendant ces cruelles paroles, rendues plus cruelles encore par le ton dont elles avaient été dites, Laurence poussa un faible cri, semblable à celui d'une brebis dont un couteau vient d'ouvrir la gorge, et elle retomba sur son lit, si pâle, les lèvres si décolorées, que madame de Frémilly la crut morte.
Elle se jeta sur elle en sanglotant et en criant:
—Ma chérie, ma petite-fille…. Je l'ai tuée, je l'ai tuée!…
Elle sonna à tour de bras pour appeler au secours.
Les servantes accoururent de tous les côtés.
Et madame de Frémilly leur cria, affolés:
—Un médecin, vite! vite!
—Mademoiselle est malade?
—Oui, allez!
Mais déjà Laurence avait ouvert les yeux. Une légère rougeur colora ses joues…. Elle entoura en pleurant le cou de sa grand'mère.
—Ah! grand'mère, grand'mère! gémit-elle. Elle ne pouvait pas dire autre chose…. Elle ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu'elle ressentait, pour dire l'intensité de sa douleur.
La grand'mère, qui mêla ses larmes aux siennes, dit:
—Pleure, mon enfant, pleure, ma petite-fille, cela te fera du bien.
—Je l'aime tant! soupira la malheureuse.
—Oui, tu l'aimes beaucoup.
—De toute mon âme.
—Quel malheur! mon Dieu, quel malheur! soupira la pauvre grand'mère.
Laurence dit:
—Je ne le verrai plus?
—Non, il ne faut plus le revoir.
—Qu'a-t-il fait?
—Il te mentait, comme tous les hommes.
—Il me mentait?
—En te disant qu'il t'aimait.
—Oh! non, grand'mère, je ne le croirai jamais.
—C'est une autre femme, dit madame de Frémilly, qu'il aimait.
—Une autre femme?
—Qu'il allait voir en sortant de chez toi, en sortant de te faire des serments qu'il lui avait déjà faits à elle.
—Oh! grand'mère, je ne croirai jamais cela!
—C'est cette femme qui est venue, que j'ai vue, cette femme aimée de M. de Brécourt.
—Et si elle vous avait menti, grand'mère?
Pour toute réponse, madame de Frémilly sortit de son sein la photographie que la visiteuse lui avait remise.
Laurence la fixa un instant de ses yeux hagards, comprit, et tout son sang sembla se tarir dans ses veines. Elle devint si pâle que sa grand'mère crut qu'elle allait s'évanouir de nouveau et s'élança pour la recevoir dans ses bras. Mais Laurence ne perdit pas connaissance, cette fois.
Elle se raidit, continua à regarder l'image avec une expression horrifiée. Toute sa foi l'abandonnait, et toutes ses illusions s'effeuillaient.
On eût dit que son coeur, ouvert à l'amour, au bonheur, s'était refermé soudain et desséché comme une tendre fleur qu'un vent aride vient de brûler.
Elle ne croyait plus à rien, puisqu'elle avait été trompée par lui, par lui qu'elle mettait au-dessus de tous les hommes, à qui elle attribuait toutes les vertus, dans lequel elle avait eu foi comme en Dieu lui-même.
Elle demanda d'une voix mourante:
—Il aime cette femme?
—Il l'a aimée … il l'aime peut-être encore … il allait la trahir … l'abandonner pour toi, elle et son enfant.
—Ainsi cet enfant?…
—C'est son fils. C'est leur fils. Tu avais volé à cette femme son soutien, le père de son enfant.
Laurence n'en entendit pas davantage.
Elle courba le front, ce beau front si resplendissant quand la lumière de l'amour l'éclairait, et maintenant tout assombri, et elle dit:
—Partons, grand'mère.
—Quand, ma chérie?
—Tout de suite.
—Je vais donner des ordres, dit madame de Frémilly.
Une heure après, elles avaient quitté toutes les deux l'hôtel de la rueCaumartin.
Et quand M. Mareuil, l'ami de Jacques de Brécourt, qui s'y était présenté l'après-midi, revint vers celui-ci, qui l'attendait avec une impatience plus facile à comprendre qu'à exprimer, il ne put que lui dire ceci:
—Je n'ai vu personne.
—Elles ne t'ont pas reçu?
—Elles sont parties.
—Parties? s'écria Jacques, qui se leva tout blême, effrayant à voir.
—Toutes les deux, dans la matinée, paraît-il.
—Elle l'emmène, fit Brécourt. Elle l'emmène pour que je ne la revoie plus. Tout est fini. Elle veut nous séparer, nous séparer à jamais!
Et le pauvre garçon se laissa tomber accablé sur un siège près de lui.
Il ajouta:
—Elle l'emmène. Et elle ne m'aime pas, elle, puisqu'elle l'a suivie … puisqu'elle a obéi sans résistance, sans m'avoir averti, sans un mot, sans rien. Hier, elle ne m'a rien laissé soupçonner … et pourtant elle savait, elle devait savoir. Que s'est-il passé?
—Je ne sais rien de plus, dit Mareuil. Elles sont parties brusquement.Personne ne s'y attendait.
—Elle est partie et je reste là, ignorant tout, sans qu'on m'ait expliqué….
Il demanda:
—On ne sait pas où elles sont allées?
—Dans un de leurs châteaux, en Poitou.
—A Marconnay…. Ah! je les poursuivrai jusque-là et je saurai pourquoi elles m'ont abandonné.
—Les femmes sont changeantes, dit le sceptique Mareuil…. Peut-être ne t'aime-t-on plus.
—Peut-être, fit Jacques de Brécourt assombri.
—Et alors, dit son ami, tout ce que tu feras….
—C'est possible, en effet, qu'elle ne m'aime plus, murmura Brécourt, et alors je n'aurai plus qu'à mourir!
Il cessa de parler et resta abîmé dans ses réflexions, plus sombres et plus menaçantes que les plus sinistres ciels d'orage.
Il en sortit quelques instants après pour dire:
—Oh! si elle en aimait un autre!
—Eh bien? interrogea Mareuil.
—Je le tuerais! fit Jacques avec violence.
—Tu deviens tragique, dit Mareuil, comme un amant de mélodrame.
—C'est peut-être que jamais amant de mélodrame n'a aimé une femme comme j'aime Laurence.
—Bah! tu feras comme les autres, tu te consoleras, et dans un an tu n'y penseras plus.
—Non, dit Jacques, car je serai mort.
—Tu es sinistre, fit Mareuil…. Viens avec moi au tir, cela te distraira…. Il y a une poule…. Tu tirais bien autrefois. Tires-tu toujours?
—Je ne sais pas. Je vais partir.
—Où?
—Là-bas.
—A Marconnay?
—Oui. Je veux en avoir le coeur net. Je la verrai. Elle m'expliquera….
—On ne te recevra pas.
—Je pénétrerai de force jusqu'à elle.
—Une escalade?
—S'il le faut. Elle ne peut pas me laisser ainsi, après les serments qu'elle m'a faits, les rêves qu'elle m'a laissé entrevoir. Il faut que je sache ce qui l'a changée, pourquoi, à la veille même de notre mariage, on me chasse de chez elle sans raison; car on m'a chassé, Mareuil, chassé, comme si j'avais commis quelque acte indigne. Je ne puis pas supporter un tel affront, si je pouvais à la rigueur me consoler de mon amour perdu; mais je ne m'en consolerai pas et cela m'est plus sensible, hélas! que l'affront subi. Mais qu'ai-je fait? Qui a pu éteindre en son coeur la flamme dont elle brûlait pour moi et dont elle semblait heureuse de brûler, elle me l'a dit! Je ne la soupçonne pas, je n'y comprends rien. Mon esprit se perd. Et je ne vois, je ne comprends qu'une chose, c'est que je ne puis rester ainsi dans cette incertitude, dans ces tortures, et que j'irais chercher, fût-ce au fond des enfers, le mot de cette énigme!
—Je n'essaierai pas de te retenir, dit Mareuil; je conçois ton état d'âme, bien que je le trouve un peu exagéré; mais quand on aime!…
—Je vais prendre le train, ce soir, déclara Jacques, et demain, je l'espère, je serai fixé.
Jacques de Brécourt ne devait être fixé ni le lendemain, ni les jours suivants. Mais avant de raconter ce qui se passa au château de Marconnay, nous allons suivre d'autres personnages dont le rôle, encore obscur, devait avoir sur la suite de cette histoire de si tragiques conséquences.
La visiteuse mystérieuse de madame de Frémilly s'était éloignée avec l'homme qu'elle avait rejoint, et avec qui elle avait eu le court entretien que nous avons reproduit, du côté de Montmartre. Elle avait pris la place de la Trinité, monté la rue Blanche et suivi le boulevard extérieur jusqu'à l'entrée du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts, ruelle étroite, obscure même en plein jour, et où la bise sifflait, l'hiver, lamentablement. Elle était, nous l'avons dit, entièrement vêtue de noir, l'air humble et assez convenable, la figure souffreteuse et triste. Elle ne parlait plus. Elle marchait docilement aux côtés de son compagnon, qui, satisfait sans doute de la réussite de son odieuse machination, portait haut la tête et avait l'air de s'offrir à l'admiration de tous les passants. C'était un homme encore jeune et de visage déjà flétri, portant de longs cheveux et dont la mise annonçait une détresse cachée. Il était vêtu, en effet, d'un paletot dont l'étoffe était abominablement râpée aux coutures et dont le col était orné d'une fourrure bon marché et usée où le cuir apparaissait par endroits. Il était coiffé d'un chapeau de feutre à larges ailes, décoloré par les pluies, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir la démarche hautaine de l'homme qui se croit le point de mire de tous les regards. Son nom était aussi prétentieux que toute sa personne, il se nommait Régulus Boulard et était aide-préparateur chez un grand photographe du boulevard. Sa compagne s'appelait Noémie Dartel.
A l'entrée du passage, Régulus demanda à Noémie:
—Tu as pris la clef?
—Oui.
—Et tu l'as enfermé?
—Le petit? A double tour.
—Et qu'est-ce qu'il a dit?
—Il pleurait.
—Il geint toujours.
—Dame! il s'ennuie, cet enfant, à ne pas sortir.
—Tu ne voudrais pourtant pas que je le ballade sur les boulevards.
—Non, mais de temps en temps on pourrait lui faire prendre l'air.
—Pour lui donner des goûts de vagabondage. Non non, laisse-moi l'élever. Je sais ce qu'il faut aux enfants. Et j'en ferai un homme!
—Son pauvre père, gémit Noémie, qui l'aimait tant!
—Pourquoi l'a-t-il abandonné?
—Ce n'est pas lui qui l'a abandonné, c'est moi qui l'ai emmené.
—Oui, à la suite de vos histoires. Je n'ai pas à y mettre le nez, mais pour le moment, c'est moi qui nourris le gosse, et c'est bien le moins que je l'élève à ma façon.
—Je ne dis rien, mon ami.
—Mais si; à t'entendre, on croirait que je martyrise ce petit. Fais-moi passer tout de suite pour un bourreau d'enfant.
Noémie ne répondit pas. Elle savait trop ce qu'elle devait penser des tendresses de l'homme auquel elle avait associé sa vie.
Du reste, le couple était arrivé devant l'hôtel meublé où il occupait un logement plus que modeste situé sous les toits.
Il s'engagea dans un escalier étroit qui restait noir, même en plein jour, et si froid qu'en mettant le pied sur les premières marches, Régulus et Noémie sentirent un frisson parcourir leur corps.
On eût dit qu'ils pénétraient dans l'humidité glacée d'une cave.
Ils hâtèrent le pas et montèrent jusqu'au cinquième sans rencontrer personne.
Comme ils arrivaient devant leur porte, ils perçurent de lointains et faibles gémissements.
Régulus se tourna vers sa compagne, l'air farouche.
—Il gémit encore?
Noémie avait pâli.
—Oui, dit-elle, je crois qu'il pleure toujours.
—Attends, dit le préparateur, je vais sécher ses larmes, passe-moi la clef!
—Je t'en prie, fit la femme en joignant les mains, ne le bats pas! J'ai fait tout ce que tu as voulu.
—Quoi donc?
—Cette démarche. Et je t'assure qu'elle m'a coûté; je savais que je commettais une infamie! Et si ce n'avait pas été pour mon enfant….
—Eh bien?
—Je ne t'aurais pas obéi.
—J'aurais voulu voir ça! fit Régulus menaçant.
Et il introduisit la clef dans la serrure.
Au bruit fait à la porte, les plaintes avaient cessé brusquement.
Noémie dit aussitôt:
—Tu vois, il ne pleure plus.
—Parce qu'il m'a entendu.
Il pénétra dans une pièce pauvrement meublée, aux tentures fanées et usées.
Il traversa vivement pour aller vers une porte percée au fond de cette pièce, et qu'il ouvrit avec une autre clef que Noémie lui avait donnée.
Et alors un spectacle lamentable frappa les regards du misérable et de sa compagne.
Sur une sorte de grabat aux couvertures pourries de crasse et de saleté, un enfant était étendu, amaigri et décharné comme un petit squelette.
Il pouvait avoir de quatre à cinq ans.
Les traits étaient délicats et fins.
En voyant la porte s'ouvrir, il s'était mis à trembler de froid et de peur.
L'air était glacial dans la pièce étroite, qui ne prenait jour que par une petite lucarne donnant sur le mur de la maison voisine, et il y faisait constamment nuit.
—Ah! s'écria-t-il, tu gémis, quand nous ne sommes pas là, pour attirer l'attention des voisins! Attends, je vais, moi, te faire pleurer pour quelque chose!
Il leva le fouet.
Noémie arrêta son mouvement.
—Je t'en supplie!
Puis, s'adressant à l'enfant:
—N'est-ce pas, Daly, tu ne le feras plus, tu ne pleureras plus?Pourquoi pleurais-tu?
—J'ai peur, maman, quand je suis seul.
—Mais, mon enfant, je ne puis pas passer ma vie à te garder. Il faut que je travaille, que je sorte.
—Pourquoi ne m'emmènes-tu pas avec toi?
—Parce que ce n'est pas possible, mon pauvre petit.
—En voilà assez! fit brusquement le préparateur. Pas tant d'explications!
Et, cinglant d'un coup sec le visage de l'enfant:
—Voilà, fit-il, pour t'apprendre à être sage une autre fois.
Le petit poussa des cris affreux.
Dans la pénombre, la mère aperçut sur le visage pâle de légères taches rouges.
C'était du sang.
Elle devint folle.
—Misérable! hurla-t-elle, en se tournant vers Régulus…. Tu veux donc me le tuer? Et pourtant, tu sais ce que tu m'avais promis. Mais je vois maintenait ce que vaut ta parole. Et je ne te céderai plus, je ne servirai plus tes basses rancunes.
Le préparateur haussa les épaules.
—Tais ton bec, fit-il rudement.
Et il leva de nouveau son fouet.
—Tu me frapperais, moi aussi?
—Je me gênerais.
—Lâche! frapper une femme et un enfant!
—Assez, hurla Régulus, assez!
Et son regard devint si féroce que Noémie ne répliqua plus.
Elle prit son enfant dans ses bras et s'efforça de le consoler.
Régulus passa dans l'autre pièce.
Il jeta sur un meuble son large chapeau.
Et il passa, d'un geste prétentieux, et qui lui était habituel, sa main dans son épaisse et longue chevelure.
Puis il dit d'un ton rude:
—Tu ferais mieux d'allumer le feu que de passer ton temps à des jérémiades. J'ai faim, moi, et rien n'est prêt!
—Il faut bien, dit la mère, que je panse mon fils.
—Qu'est-ce qu'il a?
—Il saigne.
—Quelque écorchure! La belle affaire!
—Ah! fit la mère, tu n'as pas de coeur!
—Pourquoi en aurais-je?… Pour souffrir?… Ah! ça m'aurait fait une belle jambe avec la vie que le sort m'a faite. Une vie de chien passée à traîner la misère, où rien ne m'a réussi, où tout m'a claqué dans la main, la fortune, le bonheur. Le bonheur! J'étais né pour être heureux, mais il y a un homme qui a été comme mon mauvais génie, c'est ce Brécourt dont j'ai essayé de me venger. Depuis que j'ai l'âge de raison, je suis jaloux de lui, je l'ai trouvé constamment sur mes pas, réussissant où j'échouais, me souillant pour ainsi dire au nez et à la barbe tout ce qui pouvait m'arriver d'heureux.
Il rejeta ses cheveux en arrière, fit une pause, et se campant devant Noémie qui venait d'entrer dans la pièce, tenant son enfant dans les bras:
—Ah! tu veux, savoir pourquoi je t'ai envoyée là-bas! Pourquoi je t'ai fait faire ce que tu considères comme une infamie? Je vais te le dire, je vais te dire pourquoi je hais ce Brécourt, et pourquoi j'ai voulu, à mon tour, lui faire du mal. Cela a commencé au collège d'abord. Il était riche, j'étais pauvre. Il était bien habillé, j'avais presque des haillons dont j'étais honteux devant les autres. Tu n'as pas connu, toi, ces humiliations d'être élevé dans un milieu au-dessus de la position qu'on peut occuper, et où tout vous humilie. Mon père, un pauvre littérateur, mort en laissant des dettes, avait obtenu pour moi une bourse et j'étais élevé dans ce collège où tous les autre payaient, et c'était moi qui essuyais, sans pouvoir me plaindre, toutes les rebuffades et toutes les mauvaises humeurs des pions et de mes camarades plus fortunés. Si j'essayais de me révolter, tout le monde me tombait dessus. J'étais le souffre-douleur, la bête puante, que tout le monde repoussait. Je ne travaillais pas. A quoi bon! Je passais mon temps à ronger mon frein, à méditer des revanches sournoises contre mes maîtres et contre mes camarades. Un de ceux-ci surtout me tirait l'oeil, me faisait changer le sang en bile envieuse. C'était Brécourt. Beau, riche, fort, choyé de tous, sa vie m'apparaissait aussi radieuse, aussi joyeuse que la mienne était obscure et triste. Il ne me parlait jamais et semblait m'ignorer. Mais j'étais sûr que si je formais un souhait, un désir, Brécourt était là, pour me souffler ce que je souhaitais et ce que je désirais.
Après le collège, je le perdis de vue. Puis, un jour, ayant besoin de capitaux pour monter une affaire que je croyais appelée à un grand avenir, je songeai à lui. Il était riche. Il pourrait peut-être me prendre quelques actions.
Je me dirigeai vers l'hôtel qu'il habitait en ce moment avec sa mère dans l'avenue des Champs-Elysées. Je fus reçu par un domestique en culotte qui me demanda dédaigneusement mon nom après m'avoir dit qu'il ne savait pas si M. Jacques était là.
—M. Jacques—Brécourt se nommait Jacques—menait déjà, au sortir à peine du collège, ce qu'on appelle la haute vie.
Il avait équipages, chevaux de selle, des maîtresses que l'on citait. Il faisait courir. Bref, il jetait l'or par les fenêtres.
Mais me recevrait-il? Se souviendrait-il de moi? J'en doutais.
Le domestique revint, et, à mon grand étonnement, me dit que M. Jacques m'attendait.
Il me fit traverser plusieurs salons, tous plus luxueux les uns que les autres, et m'introduisit dans une petite pièce, une sorte de fumoir, décorée de têtes de cerf, d'attributs de chasse, et autres babioles, où il me dit d'attendre.
Je m'assis sur un grand fauteuil en cuir de Cordoue et Jacques de Brécourt parut presque aussitôt dans un élégant déshabillé du matin, la cigarette à la bouche.
Il me fit asseoir, m'offrit un cigare, dit qu'il se rappelait parfaitement le temps passé ensemble au bahut et me demanda ce que je désirais.
Je lui expliquai aussi clairement que je le pus, car je me sentais un peu mal à l'aise avec ma mise inélégante dans ce milieu si luxueux. Je lui expliquai, dis-je, aussi clairement que je le pus, ce que je voulais de lui.
Il m'écouta distraitement.
Et quand j'eus terminé, il me dit:
—Je ne m'occupe pas d'affaires et je n'ai aucune envie de m'en occuper.Mais comme je ne veux pas que vous soyez venu pour rien….
Il tira de sa poche un billet de cinq cents francs et me le tendit.
Le rouge de la honte me monta au front.
Je vis dans cette offre humiliante une insulte qui n'était peut-être pas dans la pensée de mon ancien camarade.
Et je repoussais le billet en disant:
—Mais je ne demande pas l'aumône.
Et je partis.
Je n'avais pas fait dix pas que je regrettai mon geste et surtout le billet. Mais plus mes regrets étaient cuisants, plus saignante était la blessure faite à mon amour-propre.
Je sortis, le coeur ulcéré, en jurant de me venger.
Me venger! Comment? comment atteindre un homme que sa position, sa fortune mettaient si fort au-dessus de moi?
Je rongeai mon frein et n'y songeai plus.
Mon affaire tomba à l'eau. Je fus obligé, pour vivre, de chercher quelque travail à faire. J'entrai chez un copiste, et c'est à ce moment-là que je connus ta soeur.
Régulus s'arrêta. Il avait parlé âprement, avec une sorte de rage concentrée qui avait remué et ramené à la surface toute la rancune amassée en lui et qui y formait comme une lie d'amertume. Il était épuisé.
Il passa la main sur son front.
—Cette fois, poursuivit-il ensuite, ce fut le comble. La goutte d'eau qui fait déborder le vase allait tomber dans la coupe.
Il resta un moment silencieux comme pour recueillir ses pensées. Noémie, son enfant sur les genoux, l'écoutait avec une sorte d'épouvante, frissonnant sur le bord de l'abîme de cette âme qui s'ouvrait ainsi devant elle.
Il reprit avec une nouvelle violence:
—Oui, la coupe devait déborder, et elle déborda!
C'est à cette époque que je rencontrai Aurore.
—Ma soeur?
—Oui. Tu venais de partir, toi, pour l'Amérique. Aurore vivait seule avec sa mère. Elle travaillait chez une grande fleuriste du boulevard, où je l'avais aperçue en passant. Elle était plus fraîche que les fleurs qu'elle vendait, et son teint était plus éclatant. J'en devins fou. Je connaissais ta mère. Je lui parlai. Elle ne demandait pas mieux que de me voir épouser sa fille. Mais il fallait le consentement d'Aurore et dès les premiers mots que je lui dis elle souffla sur mes espérances et les éteignit. Elle ne m'aimait pas. Elle ne m'aimerait jamais. Son coeur était pris déjà. Et sais-tu qui elle aimait? s'écria Régulus en interrogeant avec force la pauvre et nonchalante Noémie.
—Comment le saurais-je? murmura celle-ci qui berçait les douleurs de son fils.
—Elle aimait cet homme! fit avec un éclat de voix, qui fit résonner les vitres de la misérable pièce, l'aide-préparateur de photographie.
Noémie, qui ne pensait plus à M. de Brécourt, demanda:
—Quel homme?
—Jacques de Brécourt.
—Ma soeur?
—Ta soeur. Où l'avait-elle vu? Lui avait-elle parlé seulement? Avait-il seulement, lui, fait attention à elle? Je l'ignorais. Mais elle, elle en était folle. Elle en avait perdu l'appétit et le sommeil. Elle ne voyait que lui, ne pensait qu'à lui, et cela sans espoir! Car elle ne songeait pas à devenir sa maîtresse, et peut-être, lui, n'aurait-il pas voulu d'elle! Mais c'était comme un fait exprès. Je retrouvais ce misérable sur mon chemin et me prenant le seul bien qui peut-être eût changé ma destinée et fait un heureux du damné que je suis devenu!
Il s'arrêta encore.
Il allait et venait de long en large dans l'étroite pièce, misérablement meublée, avec des mouvements de bras et de cheveux qui voulaient être tragiques, mais qui frisaient souvent le ridicule.
Puis il continua, en scandant ses mots:
—Cet homme, que je haïssais déjà, que j'avais toujours envié, me volait mon amour, mon bonheur, me réduisait, malgré lui, c'est vrai, à l'abandon et au désespoir. Mais je ne lui en voulais pas moins, et si j'avais pu, à ce moment, l'anéantir…. Mais je ne pouvais même pas le provoquer, me poser en rival. C'était une célébrité de salles d'armes, et je savais que souvent il avait, comme tireur, gagné des prix dans les matches au pistolet. Or, je n'avais jamais tenu une épée, je n'avais eu ni le temps ni le moyen d'apprendre les armes. Il m'aurait embroché comme une mauviette ou massacré comme un lapin. Je dus me borner à ronger mon frein, à essayer de détourner de lui la pensée d'Aurore. J'aurais plutôt détourné un fleuve de son courant ou arrêté le soleil. Et je n'avais réussi, en essayant de briser son idole, qu'à changer l'indifférence d'Aurore pour moi en une véritable haine.
Elle me haïssait de l'aimer. Elle me haïssait de détester l'autre.
Et pourtant, je le sus à ce moment, lui, ne l'aimait, point, ne l'avait peut-être jamais remarquée. Il l'ignorait. Mais Aurore n'en était que mieux possédée.
Enfin, un jour—on t'a raconté cette histoire, sans t'en faire connaître les causes, sans doute—Aurore ne rentra pas chez elle le soir.
Sa mère passa la nuit dans une angoisse sans nom, et, dès le lever du jour, elle vint me faire part de son malheur.
—Elle est allée retrouver cet homme, dis-je aussitôt, car je ne pouvais pas penser autre chose.
Et j'ajoutai, avec un sentiment d'amertume et de jalousie qui déborda malgré moi:
—Elle est sa maîtresse. Elle a préféré le déshonneur à l'amour d'un honnête homme!
Madame Dartel pleurait et murmurait, sans pouvoir dire autre chose:
—Je n'aurais pas cru ça d'elle. C'était une honnête fille. L'autre, je ne dis pas.
—C'est de toi, fit Régulus en s'interrompant, qu'elle parlait.
—Oui, je sais, dit Noémie, elle ne m'aimait guère et n'avait pas beaucoup d'estime pour moi.
—Mais, reprit le préparateur, ce n'était pas ce que nous croyions. Aurore n'était pas coupable. Elle s'était noyée, noyée du désespoir de n'être pas aimée. On avait retrouvé son corps dans la Seine, sous un bateau de blanchisseur. Et des sergents de ville, au moment où nous méditions de nous rendre chez M. de Brécourt pour lui redemander celle qu'il avait perdue, des sergents de ville, dis-je, vinrent nous en prévenir.
Ta mère était habillée, prête à partir.
Une idée de vengeance me passa par l'esprit.
—Il faut, lui dis-je, aller quand même chez cet homme.
—Pourquoi faire?
—Pour lui dire de venir contempler sa victime. Ce sera son châtiment!
Ta mère hésitait.
—Je l'entraînai presque malgré elle jusque dans l'hôtel de Jacques deBrécourt, qu'elle emplit de ses gémissements et de ses pleurs.
Au bruit que nous faisions tous les deux, car madame Dartel larmoyait et moi je bousculais les domestiques qui ne voulaient pas nous laisser passer, une porte s'ouvrit et Jacques de Brécourt parut.
Il fut très étonné en nous voyant.
Il ne connaissait pas madame Dartel.
Il ne connaissait pas sa fille, comme je m'en convainquis à ce moment, et il nous regardait tour à tour, d'un air ahuri, cette dame en noir pauvrement mise et qui pleurait, et moi, son ancien camarade qu'il n'avait pas revu depuis le jour où je lui avais jeté pour ainsi dire à la figure le billet de banque qu'il m'offrait.
Et il demanda, sans cacher sa surprise:
—Qu'est-ce qu'il y a?
Puis s'adressant à madame Dartel:
—Que voulez-vous, madame?
Celle-ci, qui avait senti, en apercevant celui qu'elle prenait pour le séducteur de son enfant, tout son chagrin et toute sa colère lui revenir, répondit durement:
—Je veux ma fille!
Jacques eut un sursaut.
—Votre fille?
—Ma fille que vous avez tuée, misérable!
Jacques regardait cette femme comme il eût regardé une folle.
Il croyait sans doute qu'elle l'était.
Je pensai que je devais intervenir.
Et je lui dis:
—La fille de cette malheureuse s'est noyée.
—Eh bien?
—Elle est folle de douleur! Il faut lui pardonner.
—Mais, fit mon ancien camarade, dont ces paroles n'avaient fait que redoubler l'étonnement, que puis-je à cela?
—Cette jeune fille, expliquai-je, vous aimait.
—Moi!
—Vous…. Aurore Dartel.
—Je n'ai jamais, dit-il, connu personne de ce nom-là.
Et c'était vrai.
Jamais il n'avait vu même la malheureuse.
Je lui dis qui elle était, où elle travaillait.
Il ne la connaissait pas.
Il allait peut-être s'apitoyer sur le sort de cette petite, morte d'amour pour lui sans qu'il le sût.
Mais j'entraînai madame Dartel et nous allâmes à la Morgue réclamer le corps d'Aurore.
Je n'essayerai pas de décrire l'impression que je ressentis quand je vis cette malheureuse, hier encore si rayonnante de jeunesse et de beauté, et que j'avais tant aimée, le corps tuméfié, les lèvres couleur des violettes de la mort…. Je me jetai sur ces pauvres restes décolorés et boursouflés avec des gémissements et des sanglots qui auraient touché le coeur le plus barbare, et je m'écriai, pensant à celui qui était l'auteur, fût-ce involontaire, de cette mort, à celui qui me l'avait prise, comme il m'avait pris tout ce que j'avais désiré.
—Ah! tu me paieras cher cette mort!
Et à partir de ce moment, je cherchai quelle vengeance je pourrais exercer contre cet homme, qui m'avait été déjà si funeste et qui devait me poursuivre, pensais-je, jusqu'à la mort.
Je n'avais rien trouvé, quand j'appris par les journaux le prochain mariage de Jacques de Brécourt et de mademoiselle de Frémilly, mariage d'amour, disait-on.
Il y avait alors plusieurs années que j'avais perdu Jacques de vue.
Je ne suivais plus sa vie, car je voulais l'oublier.
La nouvelle que je venais de lire raviva toute ma haine, tous mes désirs de vengeance que je croyais éteints, mais qui n'étaient qu'assoupis.
Je ne l'avais pas revu.
Il m'avait oublié, lui, sans doute, depuis longtemps, quand il vint se faire photographier dans la maison où je suis employé.
Me reconnut-il? Je n'en sais rien, mais il n'eut pas l'air de me voir, et ce dédain accentua encore mon ressentiment.
Tu sais le reste, comment je fabriquai cette photographie.
—Et comment, dit Noémie sourdement, tu m'associas à cette infamie, à laquelle j'ai eu la faiblesse de me prêter.
—Le regrettes-tu?
—Oui, car il me semble que cela me portera malheur, nous portera malheur peut-être à tous les deux.
—Cela ne nous porterait malheur, dit Régulus, que si ça ne réussissait pas, et même si je réussissais, si je tuais son amour comme il a tué le mien, ce ne serait pas fini!
Et il eut, en prononçant ces paroles, un regard si effrayant de menace et de haine, que la tremblante Noémie tressaillit de tout son corps et le regarda avec des yeux blancs de terreur.
Dans le wagon-coupé que madame de Frémilly avait loué pour elle et pour sa petite-fille, Laurence, qui regardait par la portière disparaître dans le lointain les dernières maisons hautes et grises appartenant à la mer de constructions qui est Paris, Laurence, les yeux gros d'un chagrin à grand'peine contenu, laissa échapper tout à coup le torrent de ses pleurs.
La grand'mère, qui regardait dehors, toute rêveuse, se précipita vers sa petite-fille, la seule joie désormais de ses vieilles années.
Et avec une expression de tendresse où se voyait la plus sincère, la plus ardente affection:
—Tu pleures, ma chérie? Qu'as-tu?
—Je ne le verrai plus! se contenta de répondre la plaintive Laurence.
Et elle ajouta, avec un redoublement de sanglots:
—Plus jamais!
Madame de Frémilly la prit dans ses bras, serra sur son coeur la tête adorée de l'enfant, si jolie … et sur laquelle les larmes mettaient une rosée, comme une belle fleur épanouie à l'aube.
Et elle murmura doucement à son oreille:
—Tu m'en veux? Et je t'ai fait de la peine … beaucoup de peine?
La douairière ajouta:
—C'était pour ton bien, ma chérie.
—Oui, dit Laurence, je le sais, et je ne t'en veux pas, mais cela ne m'empêche pas de souffrir.
—Et tu souffres?
—Beaucoup, autant qu'on peut souffrir.
—Pauvre mignonne! fit la grand'mère, violemment émue.
—Pourtant, dit-elle ensuite, tu aurais souffert davantage, ma pauvre enfant, si tu avais été trahie après….
—Peut-être ne m'aurait-il pas trahie….
—Qui trahit avant trahit après, mon enfant … quand on a l'habitude de la trahison … c'est comme lorsqu'on a l'habitude de l'ivresse … qui a bu boira…. qui a trahi, trahira. Crois en l'expérience d'une femme qui a passé par là, ma chérie, et qui sait ce que l'on souffre d'être trahie … qui a vu ses plus belles années assombries, empoisonnées par les mensonges et les perfidies de l'être en lequel elle avait eu la faiblesse de croire, et qu'elle eut longtemps, même après ses tromperies, la folie d'aimer…. D'ailleurs, tu aurais commis une mauvaise action, mon enfant, en arrachant cet homme à une femme à qui il a fait sans doute des promesses, qui lui a peut-être voué sa vie, et à un enfant qui tient de lui l'existence et à qui il doit, lui, son affection et ses soins….
A ces paroles, qui lui rappelaient toute l'horreur des révélations faites, Laurence fit un geste comme pour écarter d'elle une vision trop funeste, et elle dit:
—Oui, grand'mère, ne parlons plus de cela, ni de lui. Je t'aime!
Et, d'un mouvement charmant, plein de confiante affection, elle se jeta dans les bras de sa grand'mère, qui se refermèrent sur elle, tout frémissants de tendresse.
—Plus tard, dit madame de Frémilly, quand tu connaîtras mieux la vie, tu me remercieras, tu me remercieras comme l'opéré remercie le chirurgien qui lui a déchiré la chair pour lui conserver l'existence.
—C'est mon coeur que vous avez déchiré, grand'mère, fit la pauvre fille, et, je ne sais pas si je ne mourrai pas de cette blessure!
—Non, ma chérie, non, s'écria madame de Frémilly, tu ne mourras pas, car je suis-là, moi, pour te soigner…. Je suis là pour te consoler et t'aimer.
—Si je ne t'avais pas, grand'mère, dit Laurence en laissant tomber sur le sein de le douairière sa tête languissante, je serais morte déjà!
—Et je ne veux pas que tu meures, moi. Je veux que tu sois heureuse, que tu sois belle, que tu sois enviée; il y a sur la terre d'autres hommes qui t'aimeront, d'autres amours qui ne tromperont pas et te seront fidèles.
Laurence secoua la tête mélancoliquement.
—Moi, dit-elle, je n'aimerai plus, personne.
Elle ajouta avec un sentiment d'amertume inexprimable:
—Ma vie est finie désormais…. Je resterai là-bas où je vais … dans la solitude où vous me conduisez … et j'y vivrai parmi les paysans et les bêtes … on ne verra plus dans le monde mademoiselle Laurence de Frémilly….
La grand'mère sourit légèrement.
—Il n'est si grand chagrin que le temps n'efface, murmura-t-elle.
—Le mien, dit Laurence, ne s'en ira jamais!
Madame de Frémilly n'insista pas.
Elle savait qu'en effet telle devait être a cette heure la pensée de Laurence, et elle n'essaya pas de la combattre,—ce qui eût été bien inutile.
Elles ne parlèrent plus. Et elles regardaient par la portière le paysage qui semblait danser autour d'elles.
Il n'y avait plus de maisons.
A perte de vue la campagne, couverte de neige, était blanche, d'une blancheur immaculée, éblouissante. Seules, des volées de corbeaux s'abattant sur les arbres chargés de frimas ou sur les labours fraîchement ensemencés, mettaient sur cette blancheur uniforme des taches d'un noir violent.
Au-dessus, le ciel était d'un gris sale, comme ouaté, d'une uniformité de ton monotone, sauf au midi, où montait un large globe rouge, couleur de sang, sans rayons, et qui était le soleil.
Autour de lui, le gris du ciel était plus clair et comme perlé.
Un lourd silence, troublé seulement par les bruits divers du rapide qui passait,—grondement sourd et régulier, fracas éclatant sous les passerelles et coups de sifflet stridents par intervalles,—pesait sur la campagne solitaire et comme figée par le froid.
Au passage du train, des oiseaux, dérangés par le bruit dans leur repos, se levaient de la branche sur laquelle ils étaient perchés et volaient, d'une aile engourdie et pesante, sur un arbre plus loin, en soulevant, du vent de leurs plumes, des petits nuages légers de poudre blanche.
Le train filait de sa grande allure régulière, brûlant avec bruit les petites stations, s'arrêtant à peine quelques minutes de loin en loin, pour repartir avec une nouvelle furie et des rugissements plus formidables.
Quand il passait sur la Loire, entre les poutrelles de fer des ponts, ou entre les rangées d'arbres qui bordaient le fleuve, le tapage était infernal, comme si tout s'était brisé autour de lui.
Le rapide entra à trois heures dans la gare de Poitiers. Madame de Frémilly et Laurence devaient s y arrêter pour prendre un autre train menant à Lusignan. De Lusignan elles avaient ensuite un trajet de près de trois lieues à faire en voiture pour arriver au château de Marconnay, où elles n'entreraient qu'à la nuit pleine. Madame de Frémilly avait envoyé une dépêche au gardien de la propriété, un nommé Auguste Dionnet, qui devait les attendre à la gare de Lusignan, avec une voiture. Le froid devenait de plus en plus vif. Le vent s'était levé et tordait la cime des arbres chargés de frimas qui se redressaient en criant.
Le coupé qui était venu chercher les deux voyageuses, attelé d'un lourd cheval, marchait, lentement sur les routes devenues glissantes et ne traversa le bourg de Sanxay, distant du château de Marconnay de trois kilomètres environ, qu'à la nuit close.
Le bourg, enseveli sous la neige, était déjà désert à cette heure, mais de nombreuses lumières brillaient aux fenêtres, derrière les vitres guillochées de givre.
Quelques chiens hurlèrent au passage de l'équipage, mais aucune porte ne s'ouvrit et la voiture passa sans être remarquée.
Elle avait dû traverser tout le bourg, et prendre ensuite, pour aller jusqu'au château, un chemin de traverse … labouré d'ornières, où l'on était horriblement secoué.
L'aspect de la campagne dans la nuit, dont l'obscurité était tempérée par l'éclat de la neige, était effroyablement triste, avec les gémissements plaintifs du vent dans les arbres, les cris lointains des chiens ou des oiseaux de nuit.
Laurence se sentait le coeur étrangement serré…. De plus, tout son corps était glacé et elle tremblait affreusement. C'était donc là, pensait-elle, en regardant par la vitre gelée, qu'elle allait vivre, dans ce froid, dans cette ombre, dans cette solitude, loin de lui, loin de tout, loin des lumières et de la vie, loin de lui surtout, de lui, en l'amour de qui elle avait cru, de lui dont la pensée l'avait fait vivre pendant des mois d'une vie intense, fiévreuse, d'une vie d'aspirations et de joie, exaltée et lumineuse, et qu'elle ne connaîtrait plus, car elle n'aimerait plus … et l'amour, dont elle allait s'efforcer d'éteindre en elle la flamme, sans y parvenir peut-être, l'amour ne se rallumerait plus en elle, pour un autre, elle le sentait bien, car elle avait un de ces coeurs qui aiment une fois, et pour la vie….
Elle ne parlait pas. Elle restait morne, plongée en son rêve sombre.
Et sa grand'mère, redoutant une nouvelle crise de larmes, respectait son silence.
C'était la pleine campagne maintenant, une campagne où, sous le ciel noir, tout était blanc, les chemins, les champs, les haies et les arbres, dont le tronc seul restait noir et formait sur les blancheurs comme un défilé d'ombres.
Le silence était absolu, la solitude profonde….
Pas une lumière au ciel … pas une lumière sur terre…. On entendait le souffle rauque du cheval tirant à plein collier dans les ornières gelées … et le gémissement des essieux fatigués.
Et, de temps à autre, un claquement de fouet ou une exclamation proférée par Auguste Dionnet, le conducteur.
Mais hors ces bruits, rien. On eût dit que le coupé roulait dans un pays inhabité.
En approchant du château le chemin devint un peu meilleur…. Moins de cahots secouèrent les voyageuses et firent crier les roues.
Mais le cheval glissait davantage et menaçait à chaque instant de s'abattre.
On roulait dans un chemin creux … entre de hautes haies plaintives, surmontées de gémissantes rangées de grands ormes….
L'obscurité y était opaque … le silence plus sourd….
Mais on approchait…. Bientôt deux ou trois lumières trouèrent la nuit…. Elles partaient des fenêtres du château, dont la masse sombre venait de se montrer au centre d'un grand espace vide, glacé, qui était un étang…. De loin, le château avait l'air d'être bâti au centre de l'étang … et d'émerger du milieu des eaux comme une demeure enchantée.
Mais il n'en était rien…. Et on était le jouet d'un effet de perspective….
La voiture avançait toujours, sur un chemin dénudé maintenant, et qui allait s'enfonçant dans la nuit.
Des chiens se mirent à hurler….
Ils avaient senti l'approche du cheval….
Auguste Dionnet leva son fouet, en toucha la bête, et celle-ci, qui sentait l'écurie près de là, ce qui l'excitait plus que le coup de fouet, essaya de galoper.
Mais c'était difficile, dans le chemin défoncé et encombré de tas de neige durcie, et il ne fit qu'imprimer à l'équipage de plus brusques sursauts.
Madame de Frémilly chercha la main de Laurence, la prit et la serra dans les siennes.
—Nous sommes arrivées, dit-elle.
Machinalement Laurence regarda à travers la vitre, vit le château, le château noir, massif, solitaire.
Et ses yeux se fermèrent.
On eût dit qu'elle avait vu une prison, ou une tombe plutôt, la tombe où allaient être enterrés son amour, sa jeunesse.
Elle eut un frisson involontaire, et madame de Frémilly, qui s'en aperçut, lui dit:
—Tu as froid?
—Un peu, grand'mère, répondit-elle.
Mais ce n'est pas au corps seulement qu'elle avait froid, la pauvre enfant, c'était au coeur!
Elle savait trop ce qui l'attendait, et pourquoi elle venait là. C'était pour ne plus le revoir!
La voiture s'arrêta enfin devant une grille. Les abois des chiens redoublèrent, et on entendit sur les pavés, dont on avait enlevé la neige, résonner le bruit de lourds sabots, en même temps que des lumières passaient dans l'ombre, semblables à des feux follets.
Puis une voix s'entendit dans la nuit:
—C'est toi, Dionnet?
—C'est moi. Ouvre!
—Madame est avec toi?
—Oui et mademoiselle.
La grille lourde, massive, roula avec bruit, sur ses gonds rouillés.
Et le coupé entra dans la cour.
Les chiens l'entouraient de sauts et de cris joyeux.
Dionnet sauta à terre, au bas du perron, vint ouvrir la portière, et madame de Frémilly descendit entre ses gens qui tenaient des lanternes pour l'éclairer, s'appuyant sur l'épaule de Laurence.
Toutes les deux avaient pris une contenance pour ne pas laisser voir à leurs domestiques le chagrin qui les rongeait et qui, pendant le cours du voyage, avait rougi leurs yeux.
Et c'est avec des sourires, des paroles affectueuses, et presque gaiement, que madame de Frémilly accueillit les souhaits de bienvenue dont on les salua, elle et sa petite-fille.
Laurence fut moins expansive. Elle avait peine à dominer la tristesse qui lui serrait le coeur à l'étouffer, et qui menaçait à chaque instant de jaillir en larmes et en sanglots éperdus.
On dirigea avec des flambeaux les deux voyageuses vers les chambres qu'elles occupaient d'habitude, quand elles venaient passer quelques semaines à Marconnay, et qu'on avait chauffées depuis qu'on avait reçu le télégramme. Elles étaient situées au premier étage, très vastes, sobrement meublées, et, malgré le feu qu'on y entretenait, très froides encore.
Quand Laurence fut seule dans la sienne, au lieu de quitter son costume de voyage et de s'habiller pour le dîner, elle se laissa tomber sur un fauteuil, lasse et découragée.
Elle sentait que la vie commençait mal pour elle.
Elle condamnait Jacques de l'avoir trompée, de lui avoir menti, car elle n'avait pas de doute sur la réalité de l'accusation portée contre lui par cette photographie qu'elle avait vue et qui lui avait mis, pour ainsi dire, la trahison sous les yeux, trahison d'hier et de tous les jours depuis qu'elle le connaissait, car il lui affirmait chaque jour qu'il l'aimait, et chaque jour peut-être il le disait aussi à cette femme qu'il n'avait pas eu le courage de quitter, sans doute parce qu'il l'aimait encore, du moins Laurence, en sa naïveté, le pensait ainsi.
Elle condamnait donc Jacques hautement, mais au fond de l'âme elle lui trouvait des excuses, et elle était obligée de s'avouer qu'elle l'aimait malgré tout, et que si elle était seule, sans la surveillance rigide de sa grand'mère, elle lui pardonnerait!
Elle souffrait atrocement de n'être pas libre de lui pardonner, de le rappeler à elle, et elle se disait que peut-être elle ne le verrait jamais plus maintenant, qu'il allait l'oublier, revenir tout entier à cette femme, ou en aimer une autre. Une autre! Et cette pensée, la plus cruelle, la plus atroce de toutes, car Laurence était plus jalouse encore de l'avenir que du passé, cette pensée lui faisait fermer les yeux de douleur, et la laissait inerte et comme anéantie, aussi languissante que si la source de vie se fût soudain tarie en elle.
Madame de Frémilly poussa la porte.
Elle était recoiffée, avait jeté un peignoir sur ses épaules.
Elle s'étonna de voir Laurence assise, ayant encore son chapeau de voyage sur la tête.
Elle s'écria:
—Tu n'es pas prête? A quoi penses-tu?
Laurence ne répondit pas.
Elle se leva, se prépara à la hâte, et elle descendit, toujours silencieuse, et sa grand'mère, qui marchait à côté d'elle dans le vaste et solennel escalier, la contemplait en soupirant, devinant ce qui se passait en elle, tout ce que souffrait ce pauvre coeur qu'elle aimait tant!
Mais pouvait-elle agir autrement? livrer sa petite-fille, si pure et si naïve, à un homme qui la trahirait peut-être le lendemain du mariage comme il la trahissait la veille?
Son devoir à elle, grand'mère, qui avait l'expérience de la vie et qui en avait tant souffert, était de veiller sur le bonheur de sa petite-fille, de la garder contre des déboires trop certains, et dont elle avait connu si cruellement l'amertume!
Et la douleur même de Laurence la raffermissait dans la résolution qu'elle avait prise de la séparer d'un homme indigne d'elle, car cette douleur même lui montrait combien était violente la passion qui la possédait, et combien elle en souffrirait, puisque, dans la pensée de madame de Frémilly, cette passion devait nécessairement être malheureuse.
Il était peut-être temps encore de guérir la pauvre enfant d'un amour funeste. Plus tard le mal eût été sans remède!
Dans la salle à manger immense et que chauffait une cheminée monumentale, dans laquelle des arbres entiers brûlaient, une petite table était dressée devant le feu.
C'était la table où madame de Frémilly et Laurence allaient s'asseoir, où elle s'assoiraient maintenant tous les jours, toujours seules.