VII

Il n'y avait que deux couverts.

Souvent à Paris, il y en avait trois.

On ajoutait le couvert de Jacques.

Puis, à certains jours, la salle à manger était pleine d'invités et d'invitées, qui venaient complimenter Laurence, envier son bonheur.

On causait du mariage prochain, des somptuosités déjà entrevues de la corbeille.

Ici elles n'auraient personne.

Elles ne pourraient parler que de choses tristes, que de bonheurs déjà évanouis.

La vaste salle, avec ses hautes boiseries, ses tapisseries passées et son plafond élevé, son carreau nu et froid, ses fenêtres et ses portes sous lesquelles le vent gémissait, la vaste salle était horriblement triste.

Madame de Frémilly et Laurence paraissaient toutes petites et comme perdues en son immensité.

On ne la comprenait que pleine de seigneurs, d'écuyers, de pages et d'hommes d'armes, de châtelaines descendant de leurs haquenées, ou plus modestement de chasseurs nombreux venant de courre le cerf et se pressant autour d'une table de cent cinquante couverts.

Avec deux femmes seules, c'était le froid et le désert.

Cependant madame de Frémilly prit place à la table, le dos au feu.

Laurence s'assit en face d'elle.

Et le service commença, dans un grand silence, que troublait seulement par intervalles le bruit des bûches qui s'écroulaient en se consumant dans la cheminée géante, ou le bruit du vent, qui sifflait lugubrement autour du château et dont les rafales venaient se briser sur les fenêtres qu'elles faisaient gémir.

Laurence touchait à peine aux mets que l'on servait.

Elle ne prononçait pas une parole.

Et sa grand'mère ne cherchait pas à la faire parler.

Elle respectait ce silence, dont elle comprenait toute la tristesse, et elle sentait qu'il suffirait d'un mot pour faire venir les sanglots et les larmes, tant le coeur de la pauvre Laurence paraissait gonflé de chagrin.

Les domestiques qui servaient avaient déjà remarqué l'air désolé de leur jeune maîtresse.

Et ils se demandaient quel malheur était arrivé à madame de Frémilly et à sa petite-fille et les avait jetées en plein hiver, toutes seules, dans ce pays désolé.

Devaient-elles y rester longtemps? Ils l'ignoraient, car madame de Frémilly n'avait rien dit de ses projets. Et ils se rendaient compte, bien qu'ils fussent habitués à vivre là, que ce n'était pas gai pour une jeune fille et pour une femme habituées au monde, de vivre enfermées dans ce nid de hibou.

Qui les y avait amenées, et allaient-elles y demeurer?

Déjà ils pressentaient un drame, la ruine peut-être.

Et ils regardaient tour à tour la grand'mère morne et la petite-fille désespérée avec des airs où se lisait une inquiète compassion.

Mais, ni madame de Frémilly ni Laurence n'y prenaient garde.

Que leur importait ce que leurs gens pouvaient penser?

Elles étaient toutes aux angoisses qui les poignaient, la grand'mère de voir sa petite-fille si malheureuse et celle-ci de se croire délaissée après avoir nourri en son coeur de tels espoirs de bonheur, après avoir fait de si éblouissants rêves!

Il fallait y renoncer maintenant, renoncer à tout. Sa vie était là désormais, entre ces hauts murs désolés, battus par les vents d'hiver aux hurlements lugubres, au milieu de ces plaines de neige et de glace, où l'oeil se perdait et dont rien ne venait rompre la monotonie; troubler le profond et sinistre silence.

Plus de bruit, plus de fêtes, plus de mots chuchotés à l'oreille par une bouche aimée. Rien, la tristesse, le désert!…

Laurence étouffait.

Elle se leva.

Elle sentait qu'elle allait éclater en sanglots.

Elle se dirigea vers une des hautes fenêtres donnant sur la campagne, donnant sur l'espace, comme si tout à coup l'air lui avait manqué et qu'elle eût eu besoin de respirer.

Madame de Frémilly se leva aussi, courut à elle.

Et la prenant dans ses bras:

—Qu'as-tu, ma chérie? demanda-t-elle.

Laurence laissa échapper ses larmes.

Et à mots hachés, qui avaient peine à sortir de sa poitrine trop oppressée, elle dit toute sa douleur.

Madame de Frémilly, qui n'avait pas perdu tout son sang-froid, renvoya les domestiques.

Et quand elle fut seule avec Laurence, elle se mit à pleurer avec elle.

—Tu souffres, ma chérie? disait-elle. Tu es triste? Tu voudrais le revoir? Tu l'aimes? Veux-tu que je le rappelle, ou plutôt que nous allions le retrouver?

Laurence secoua la tête.

—Non, grand'mère. A quoi bon? Puisqu'il ne m'aime pas, puisqu'il m'a menti. Tu as eu raison de m'emmener. Et je devrais être raisonnable. Mais c'est plus fort que moi. Le chagrin m'étouffe. Et je suis triste, jusqu'à mourir.

—Cela passera, ma chérie.

Laurence leva vers madame de Frémilly ses yeux emperlés de larmes et demanda naïvement:

—Tu crois, grand'mère?

—J'ai souffert plus que tu ne souffriras jamais, ma pauvre chérie.

—Toi, grand'mère?

—Si tu connaissais ma vie! Mais c'est cette vie précisément que je voudrais t'éviter. Quand on épouse un homme sans conscience, vois-tu, il faut s'attendre à toutes les misères, à toutes les tortures. Toi, du moins, tu ne l'as pas épousé. Tu n'es pas sa femme, sa chose. Tu n'es pas liée à lui pour la vie … liée pour la vie, comprends-tu, Laurence? à un homme que l'on méprise, que l'on sait menteur, faux et vil, qui va porter à d'autres l'amour auquel vous avez droit, et qui vous dédaigne et vous écrase, répond à vos plaintes par des ricanements, et dont rien ne peut vous délivrer. Car les hommes et Dieu vous ont unis. C'est cela, Laurence, qui est atroce, qui est effroyable, et c'est cela que j'ai subi!… C'est cela que j'ai voulu t'éviter!

—Oui, grand'mère, je le sais, et je devrais te remercier. Je ne devrais pas me plaindre et te faire souffrir de mon malheur, mais je n'ai pas le courage, vois-tu, grand'mère, de ravaler mes pleurs, de renfoncer en mon coeur mon chagrin. La douleur est plus forte que ma volonté. Je l'aimais tant!

Et, après avoir prononcé ces derniers mots, avec lesquels semblait être passé tout le sang de son coeur, Laurence enfouit sa tête dans le sein de sa grand'mère, et pleura abondamment.

Quand cette crise fut un peu calmée, madame de Frémilly prit sa petite-fille, son enfant, sous le bras, et elle la conduisit jusque dans sa chambre.

Elle la quitta en disant:

—Prie, et tu seras forte, et tu oublieras!

Mais Laurence ne savait pas prier. Si elle avait prié quelqu'un, c'est celui dont on la séparait, et dont l'image ne quittait pas son esprit, celui qu'elle aurait voulu haïr maintenant et mépriser, et qu'elle aimait toujours, et qu'elle appelait sans cesse. Celui sans lequel la vie n'était plus qu'ombre et tristesse, et dont l'amour avait empli de lumière sa jeunesse … lumière désormais obscurcie et qui ne brillerait plus pour éclairer l'insomnie de ses longues journées, qui seraient maintenant interminables et ténébreuses, et si vides!

Le lendemain, Laurence ne se leva pas. Elle n'avait pas dormi de la nuit. Elle était brisée. Elle se sentait toute glacée dans son lit. Et, dès que le jour parut, elle sonna pour faire allumer du feu et chauffer sa chambre. La servante qui se présenta lui dit que le froid avait été plus vif que jamais, pendant la nuit. «Il a gelé à pierre fendre», expliqua-t-elle, employant une expression fort usitée dans le Poitou. Et quand elle tira les rideaux et qu'elle eut poussé les persiennes, le jour eut peine à passer tant les arabesques que la gelée avait sculptées sur les vitres étaient épaisses.

—Et il fait plus froid ici quenune part, ajouta la femme, une paysanne, car le vent arrive sur le château de tous côtés, et rien ne l'arrête. Il n'y a pas même d'arbres pour protéger les bâtiments. D'un côté, c'est l'étang, de l'autre la grande prairie, aussi unie, aussi plate que l'étang lui-même.

La femme avait bien envie d'ajouter:

—Je ne comprends pas que vous soyez venues vous geler ici, en cette saison.

Elle n'osa pas.

Elle se contenta, en allumant son feu, de continuer à geindre sur la rigueur de la température. Il y a trois jours, on avait trouvé un malheureux gelé dans un fossé. Il se dirigeait sans doute vers le château, mais il n'avait pas eu la force d'y arriver. Il avait été saisi par le froid.

Laurence n'écoutait pas.

Du fond de son lit, elle regardait la fenêtre aux vitres presque opaques, et tout lui semblait empreint d'une sombre mélancolie.

Involontairement, elle poussa un soupir, qui sembla partir, tant il était douloureux, de ses entrailles mêmes.

La femme, accroupie devant la cheminée, se retourna toute surprise et demanda:

—Est-ce que mademoiselle serait malade?

—Oui, je ne suis pas bien, dit Laurence, pour expliquer sa plainte.

—Mademoiselle veut-elle que je prévienne madame la baronne?

—Non, c'est inutile de déranger ma grand'mère. Elle dort, sans doute.Je la verrai quand elle sera réveillée.

Elle était horriblement pâle, et ses dents claquaient.

Au moment où la servante allait sortir, sans doute pour prévenir, malgré les ordres contraires, madame de Frémilly, la porte s'ouvrit, et la douairière parut. Elle entrait sur la pointe des pieds, croyant sa petite-fille endormie.

Elle fut étonnée de voir là une domestique.

Elle demanda:

—Laurence est réveillée?

—Oui, madame. Elle paraît souffrante.

Madame de Frémilly tressaillit. D'un bond, elle fut au lit de Laurence, et, la voix tremblante d'inquiétude:

—Qu'as-tu, ma chérie?

—Rien, grand'mère.

—Tu es malade?

—Mais non, grand'mère.

—Alors, que me dit Marie?

—Marie m'a entendue soupirer.

—Pourtant, comme tu es pâle!

—J'avais un peu froid.

—Il faut faire du feu.

—J'ai sonné Marie pour cela.

—Un grand feu, Marie, commanda madame de Frémilly.

Et elle s'assit près du lit de sa petite-fille.

Elle lui prit les mains.

Ces mains étaient chaudes et frissonnantes tout à la fois.

—Mais tu as la fièvre, dit madame de Frémilly, pâle d'angoisse.

—Mais non, grand'mère.

—As-tu dormi?

—Un peu, je crois.

—Un peu, tu n'en es pas sûre?

—Je ne sais pas.

—Tu as pensé à lui? Tu as pleuré? Tu as les yeux rouges. Ah! ma pauvre chérie, quel malheur que tu aies connu cet homme! qu'il y ait des hommes sur la terre! Nous aurions pu être si heureuses toutes les deux, l'une près de l'autre, nous aimant! Mais ça reviendra, vois-tu. Tu oublieras. Et tu ne songeras plus qu'à aimer ta grand'mère, à l'aimer comme elle t'aime. C'est la seule affection, celle-là, qui ne cause pas de déception, qui ne trahisse pas!

Laurence ne répondit pas.

Sa poitrine oppressée se soulevait de temps à autre.

C'était le seul signe qui indiquât son émotion, ses tortures.

Elle s'efforçait, pour ne pas affliger sa grand'mère, de retenir ses larmes, de renfermer en elle ses plaintes.

La matinée se passa ainsi. Laurence ne quitta pas son lit. Madame de Frémilly parla d'envoyer chercher un médecin. Elle refusa. Mais, dans l'après-midi, la fièvre semblant augmenter au lieu de se calmer, la grand'mère envoya à Poitiers un messager. Elle avait peine à dissimuler l'anxiété qui la rongeait.

Pendant qu'elle était près du lit de Laurence, une servante entra et lui parla bas à l'oreille. Quelqu'un était en bas qui demandait madame la baronne.

A la description que lui fit la domestique, madame de Frémilly devina quel était le visiteur.

Elle se leva d'un élan, résolue.

Et elle quitta la chambre, toute frémissante, après avoir glissé ces mots à l'oreille de la servante:

—Pas un mot à Laurence!

Puis elle se dirigea vers un salon du rez-de-chaussée.

Un homme attendait, livide d'angoisse, tout debout.

C'était Jacques de Brécourt.

Il était venu dans un cabriolet qu'il avait loué à Sanxay, après avoir voyagé toute la nuit. Il n'avait pas osé se présenter de trop bonne heure, de peur que ces dames ne fussent pas levées.

Et il voulait voir Laurence.

Il voulait la voir à tout prix, s'expliquer avec elle.

La première parole de madame de Frémilly, en le voyant, fut un coup de foudre qui anéantit toutes ses espérances.

—Vous voulez donc, cria cette femme impitoyable, la tuer tout à fait!

Jacques sursauta violemment.

—La tuer? Elle est donc malade?

—Très malade. Je viens d'envoyer chercher à Poitiers un médecin.

—Mais qu'a-t-elle?

—Vous vous en doutez bien, les émotions, le chagrin.

—Mais qu'ai-je fait? s'écria le malheureux Jacques. Pourquoi est-elle partie? Pourquoi me fuit-elle? Elle ne doute pas que je l'aime toujours, plus que jamais. Et je viens le lui répéter encore.

—Non, fit madame de Frémilly, vous ne lui répéterez rien, car vous ne la verrez pas!

—Je ne la verrai pas!

—Elle est souffrante, au lit.

—J'attendrai le temps qu'il faudra, où vous me direz d'attendre. Mais que je la voie! supplia le malheureux, dont les yeux s'étaient voilés de larmes.

—Mon devoir, dit madame de Frémilly, mon devoir de grand'mère et de mère, puisque Laurence n'a plus d'autre mère que moi, est de vous empêcher d'approcher d'elle.

—Mais pourquoi?

—Parce que votre vue ne peut qu'augmenter le mal dont elle souffre.

—Elle ne m'aime donc plus?

—Hélas!

—Pourquoi nous séparer, si elle m'aime toujours.

—Parce qu'il faut tuer en son coeur cet amour, qui ne peut être pour elle que fatal, et qu'elle cherche à le tuer elle-même.

Jacques écoutait, avec une stupeur qui tenait de l'épouvante, ces étranges paroles, dont il ne comprenait pas le sens. On l'aimait et on le fuyait. On considérait comme un fléau son amour, pourtant si sincère et si pur. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Il allait demander à madame de Frémilly des explications … des explications catégoriques, cette fois.

Mais celle-ci prit les devants.

—Ecoutez, monsieur de Brécourt, dit-elle. Retirez-vous. N'insistez pas. Si Laurence vous aime encore—car l'amour ne meurt pas tout de suite, à l'heure où on le veut-elle n'a plus pour vous aucune estime et ne vous accorde plus aucune confiance. Un hasard, heureux pour elle sans doute, si elle a le courage de supporter son mal, l'a mise au courant de votre passé.

Jacques pâlit encore, si c'est possible.

Il s'écria avec violence.

—Mais ce passé est mort, madame, bien mort!

—Le passé ne meurt jamais! dit madame de Frémilly.

—Pour moi, madame, je vous l'affirme, déclara Jacques, il est depuis longtemps réduit en cendres, et toutes les cendres en ont été dispersées au vent de l'oubli. Oui, j'ai eu des torts. J'ai eu ce qu'on appelle une jeunesse dissipée. J'ai mené une vie de désordres. Mais je ne connaissais pas Laurence. Je ne l'aimais pas. Et, depuis que je la connais et que je l'aime, je n'ai pas eu, je vous le jure, madame, une pensée à me reprocher.

—Mon mari m'avait dit cela, fit madame de Frémilly, presque dans les mêmes termes.

—Votre mari?

—Et quelques mois à peine après notre union, le passé le reprenait, le ressaisissait dans ses tentacules immondes, et jamais il n'a pu ou voulu s'en arracher. Et j'ai passé, moi qui l'aimais, une jeunesse dans les larmes.

—Mais, s'écria le malheureux Jacques, qui de ses propres mains se serait déchiré la poitrine et l'aurait ouverte pour montrer que son coeur ne mentait pas, que faut-il que je fasse pour qu'elle me croie, pour que vous me croyiez!…

—Rien, monsieur, dit froidement madame de Frémilly. Je ne vous demande qu'une choses, si vous avez encore un peu d'affection pour ma petite-fille, c'est de vous retirer discrètement.

—Me retirer?

—Pour qu'elle n'apprenne pas que vous êtes venu.

—Ah! fit l'infortuné, en poussant un cri de détresse qui eût attendri un tigre, c'est vous qui êtes impitoyable! Si elle était là!…

—Elle mourrait peut-être de l'émotion qu'elle ressentirait. Et je ne veux pas qu'elle meure, moi, monsieur de Brécourt; c'est ma vie, et plus que ma vie, c'est ma petite-fille, deux fois ma fille!

—Rien ne pourra donc vous toucher? Ni mes protestations, ni mes larmes; car je pleure, vous le voyez. Je pleure, moi, un homme que vous croyez blasé, flétri par la débauche. Je pleure comme un enfant. Et je ne croyais pas qu'il fût possible de souffrir ici-bas ce que je souffre. S'il y a un enfer, c'est un châtiment pareil au mien, être séparé de ce que l'on aime, que les damnés doivent subir.

En effet, en prononçant ces paroles, Jacques pleurait à chaudes larmes.

Malgré son insensibilité, malgré sa défiance des hommes et de leurs promesses, madame de Frémilly sentit son coeur s'émouvoir, tant l'accent de Jacques était sincère, tant sa douleur paraissait profonde et vraie.

Et quand le jeune homme se précipita à ses pieds en sanglotant, en criant:

—Ayez pitié de moi, madame, ayez pitié de nous! Ne tuez pas un amour qui ne demande qu'à vivre et à s'épanouir au grand soleil du bonheur!

Elle fut sur le point de le relever et de le pousser dehors en lui criant:

—Allez près d'elle. Elle vous attend!

Mais, à ce moment, la pensée de la photographie infâme, de la photographie datant d'hier, qui le représentait avec une femme à qui il avait dit peut-être ce qu'il disait à Laurence, et avec un enfant à qui il devait sa protection et son affection, et qu'il sacrifiait ainsi d'un coeur délibéré, cette pensée lui revint, et tout cet attendrissement s'évanouit.

Elle ne se dit plus qu'une chose:

—Comme il ment bien!

Dès lors, Jacques fut perdu.

Elle resta rigide et glacée.

Et, désignant la porte:

—Il faut que je rejoigne Laurence, dit-elle, Laurence qui souffre et se meurt peut-être par vous.

Jacques se releva.

Il était plus blême qu'un cadavre.

—Prenez garde, madame, s'écria-t-il, de ne pas vous repentir un jour de votre insensibilité, de votre férocité.

Il ajouta:

—Je ne sais pas si Laurence mourra par moi, mais je sais bien, moi, que je mourrai par elle!

Et il sortit.

Madame de Frémilly resta un instant indécise, prête à le rappeler.

Puis elle eut un geste d'une résolution implacable.

Et elle remonta vers Laurence, pendant que lentement, comme à regret, la voiture qui avait amené Jacques se traînait hors de la cour.

Quand madame de Frémilly reparu près de sa petite-fille, celle-ci demanda:

—Qui est venu, grand'mère?

—Personne, ma chérie, répondit, la douairière, qui rougit en proférant ce mensonge, et qui eut peine à cacher son trouble.

—Je croyais, dit Laurence, que tu avais fait appeler un médecin.

—Oui, j'en ai envoyé chercher un, mais il n'est pas encore arrivé. Il n'arrivera sans doute que ce soir.

La chaleur du feu avait fait fondre la glace des vitres, et de son lit, maintenant, Laurence avait vue sur la campagne, toujours toute blanche, et dont la neige glacée s'irisait sous les rayons d'un soleil blême comme le ciel, dont il avait fini par percer les nuages.

Bientôt, sur cette blancheur, quelque chose de noir attira l'attention de Laurence. C'était une voiture, qui cheminait difficilement à travers les ornières glacées et qui semblait venir du château.

Laurence fut saisie d'un étrange pressentiment.

Sa grand'mère lui avait donc menti?

Avant que madame de Frémilly eût pu prévoir ce qu'elle voulait faire et esquissé un geste pour la retenir, elle se précipita à terre, courut à la fenêtre. Et, au même instant, une tête passa par la portière de la voiture.

Elle reconnut Jacques de Brécourt.

—Ah! grand'mère, grand'mère, s'écria-t-elle, c'est lui!

Et elle roula à terre sans connaissance.

Madame de Frémilly se précipita pour la relever.

—Quand je disais, fit-elle avec un accent de rancune intraduisible, qu'il me la tuerait!

Puis elle se pendit au cordon de sonnette pour demander du secours.

Aidée des domestiques accourus à ses coups de sonnette désespérés, madame de Frémilly transporta sur son lit la pauvre Laurence, et quand elle la vit sans mouvement, les yeux clos, blanche et rigide ainsi qu'une belle statue de marbre blanc, elle ne put retenir ce cri, qui la déchira comme un remords;

—Je l'ai tuée!

Les servantes la regardèrent avec stupeur, ne comprenant pas ce qu'elle voulait dire.

Et, pendant qu'elles prodiguaient des soins à leur jeune maîtresse, lui faisant respirer des sels, lui mouillant le front avec du vinaigre, la grand'mère, incapable de faire quoi que ce fût, s'arrachait les cheveux en sanglotant et en criant:

—Ah! qu'il revienne! qu'il revienne! mais qu'elle vive!

On ne savait pas encore ce qu'elle voulait dire. On crut qu'elle parlait du médecin que l'on était allé chercher, et une des servantes murmura:

—Il ne va pas tarder maintenant.

—Qui? fit madame de Frémilly en sursaut.

—Le médecin.

—Ah! oui, fit la baronne machinalement, le médecin.

—Auguste, expliqua la servante, a pris son meilleur cheval.

Mais la douairière ne l'écoutait plus.

Les yeux anxieusement fixés sur sa petite-fille inanimée, elle guettait un mouvement, un battement des paupières, un soupir qui lui indiquât que la vie ne s'était pas en allée de ce corps adoré.

Elle se reprochait sa dureté, sa cruauté, et se disait:

—Si elle meurt, je mourrai!

Deux heures se passèrent, deux heures terribles, deux heures mortelles pour madame de Frémilly, sans que Laurence fût revenue de son évanouissement.

Etait-elle donc morte? N'y avait-il plus d'espoir?

La malheureuse grand'mère ne savait plus que faire, que tenter. Et pas de médecin. Personne. Elle sentait que la folie la gagnait. De temps en temps, elle se jetait sur le corps insensible.

Et elle criait, dans son égarement, sans savoir ce qu'elle disait:

—C'est moi, ma chérie, moi qui te parle, ta grand'mère. Ecoute-moi! Réponds-moi! Ne meurs pas. Ne me cause pas le chagrin de mourir. Et je te le rendrai. J'irai, s'il le faut, le chercher moi-même. Je me jetterai à ses genoux et je te l'amènerai, je te l'amènerai, quand je devrais le traîner par les cheveux. Mais il ne demandera pas mieux que de revenir. Il t'aime. Il t'attend. Mais parle-moi, je t'en prie. Parle-moi. Tu me fais mourir!

Elle embrassa le front, les mains de son enfant adorée.

—Voilà, reprit-elle ensuite, on ne sait pas, on croit bien faire. Mais j'aurais bien dû voir qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimait trop! Laurence, Laurence, me pardonneras-tu?

Le silence seul répondait à ces plaintes déchirantes.

Les servantes, qui n'étaient pas au courant de ce qui s'était passé, écoutaient, regardaient, en proie à un profond étonnement.

Enfin, un roulement de voiture se fit entendre au dehors.

On annonça le médecin.

C'était une des sommités médicales de Poitiers.

Il se nommait M. Jollivet. Une soixantaine d'années, très chauve, bedonnant, le nez chargé de lunettes d'or, toujours en redingote et cravaté de blanc.

Il s'avança solennellement, se fit expliquer en quelques mots ce qui s'était passé, examina la malade et dit, en hochant la tête:

—Je crains bien, madame, que nous ne soyons en présence d'une affection grave.

—Elle va mourir! s'écria aussitôt madame de Frémilly.

—Non, madame, je ne dis pas cela. Mais j'aperçois tous les symptômes d'une fièvre cérébrale des plus violentes, et dame! c'est toujours grave.

La grand'mère répéta, comme hébétée:

—Une fièvre cérébrale?

—Oui, madame.

—Mais alors, elle est perdue?

—Non, madame, on n'en meurt pas toujours. Et mademoiselle est jeune.

Tout en parlant, le docteur griffonnait quelques mots sur un morceau de papier.

Il remit le papier à une servante.

—Allez jusqu'à la voiture, dit-il. Mon domestique vous remettra tout ce que j'ai écrit là-dessus.

Il expliqua à madame de Frémilly:

—J'ai apporté avec moi des remèdes. Je pensais que vous ne trouveriez pas ici ce qu'il faut.

—Mais, dit madame de Frémilly, que l'angoisse rongeait, elle ne reprend pas connaissance.

—Ce n'est rien, cela. Je la ferai bientôt revenir à elle. Ce qui est le plus pressé, c'est d'enrayer le mal, de combattre la fièvre qui va se déclarer avec une violence extrême.

La grand'mère demanda.

Elle posait cette question avec une anxiété cruelle.

Elle n'osait pas parler. Et on eût dit que les mots la brûlaient:

—Et avez-vous, docteur, quelque espoir?

—On a toujours de l'espoir, madame, déclara le médecin, surtout à l'âge que paraît avoir mademoiselle.

—Elle n'a pas vingt ans.

—C'est la vie dans toute sa force. Certainement nous la sauverons.

Madame de Frémilly respira un peu.

Cette phrase fut comme un baume sur la cuisson de sa douleur.

Elle ne parla plus.

Elle laissa le médecin prodiguer ses soins à sa pauvre petite-fille.

Immobile, prostrée au pied du lit, elle priait.

La crise fut terrible.

Comme l'avait prévu le médecin, la fièvre se déclara avec une grande violence. Pendant des nuits et des jours entiers, Laurence délira. Elle avait des accès au cours desquels il fallait jusqu'à quatre servantes pour la tenir et l'empêcher de se jeter par la fenêtre, puis des abattements profonds pendant lesquels elle semblait morte. Elle ne voyait pas, n'entendait pas, ne semblait avoir conscience de rien autour d'elle, une sensibilité nulle; puis c'étaient des mouvements désordonnés, des fureurs qui tenaient de la démence. Le médecin n'osait pas répondre encore de la vie de la malade, quoiqu'il eût déclaré à plusieurs reprises que les symptômes observés étaient plutôt favorables et qu'il avait bon espoir.

Agenouillée au pied de ce lit sur lequel gisait celle qu'elle s'accusait d'avoir tuée, madame de Frémilly passa les heures les plus cruelles de sa vie pourtant si éprouvée, et prit, un matin, après une nuit plus angoissée que les autres, une résolution suprême.

Pour hâter la guérison de sa petite-fille, pour sauver la pauvre enfant, pensait-elle, elle voulut que Laurence, quand elle reviendrait à la raison, quand elle ouvrirait à l'existence ses yeux maintenant pleins d'ombres confuses et son intelligence hantée de fantômes, elle voulut que Laurence vît près d'elle celui dont l'éloignement avait failli être mortel pour elle.

Elle fit porter une dépêche pour Jacques de Brécourt, et elle attendit la réponse dans un état de fièvre impossible à décrire.

Un jour se passa, un siècle.

Elle crut que Jacques s'était mis en route et allait accourir.

Rien ne vint. Mais le matin du deuxième jour on apporta un télégramme.

La réponse, sans doute.

Madame de Frémilly le prit avec une émotion si intense que sa main qui tremblait avait peine à le tenir.

Elle n'osait pas l'ouvrir.

Si c'était un refus?

Mais non, ce n'était pas possible. On disait que Laurence allait mourir.C'était son arrivée qu'il annonçait.

Justement, ce matin-là, Laurence allait un peu mieux.

Elle avait pu dire quelques mots à sa grand'mère et comprendre ce qu'on lui disait.

Elle verrait Jacques, le reconnaîtrait, aurait un cri de surprise et de joie, et serait sauvée.

Madame de Frémilly déchira l'enveloppe.

Un cri de stupeur, de déception lui échappa.

C'était sa dépêche qu'on lui renvoyait avec cette mention; «Destinataire parti sans laisser d'adresse.»

La grand'mère eut un geste d'anéantissement.

Parti!…

Qu'allait-elle répondre à sa petite-fille?

Parti sans laisser d'adresse.

Parti désespéré, mort peut-être….

Et par sa faute.

Car elle avait été cruelle et dure!

C'est elle qui aurait tué son enfant, qui aurait de ses propres mains immolé tout ce qu'elle aimait!

Elle restait atterrée, ne pouvant détacher ses yeux de la dépêche terrible, de la dépêche fatale.

Parti!…

Sans adresse!

Comment annoncer à Laurence?

Elle en mourrait cette fois. Elle en mourrait sûrement puisque sa grand'mère ne comptait plus pour la sauver, pour lui faire reprendre goût à la vie, que sur cette joie de lui rendre Jacques qu'elle méditait de lui faire, et dont l'idée l'avait aidée à supporter ses cruelles tortures.

Elle resta longtemps silencieuse, puis une décision se lut en ses yeux.

—Qu'on m'envoie Auguste! commanda-t-elle.

Et elle sortit de la chambre.

Elle rencontra dans le couloir Auguste, qui accourait à ses ordres.

—Il faut, lui dit-elle, mon bon Auguste, que tu partes pour Paris.

—Oui, madame la baronne, fit le domestique, un peu surpris.

—Tout de suite, poursuivit madame de Frémilly, par le premier train.

—Oui, madame la baronne.

—Tu iras à l'adresse que je vais te donner. Tu demanderas M. de Brécourt. On te dira qu'il est parti, à moins qu'il ne soit revenu quand tu te présenteras. Dans ce cas, tu le verrais, tu lui dirais que mademoiselle de Frémilly est à la mort, qu'elle veut le voir, que c'est sa grand'mère qui t'envoie pour le chercher. Et tu ne reviendras pas sans lui.

—Bien, madame la baronne.

—Il faut que tu l'amènes à tout prix. S'il n'était pas rentré, il faudrait que tu cherches à savoir par tous les moyens où il est.

—Oui, madame la baronne.

—Je me fie à ton zèle, à ton intelligence. Alors tu irais le voir.

—Et je te l'amènerais?

—C'est cela même.

—Si, chez lui, poursuivit la baronne, on ne voulait pas te dire où il est, ou si on l'ignorait, tu iras à une autre adresse que je vais te donner, chez M. Mareuil. M. Mareuil est son ami, et tu supplierais M. Mareuil de te dire où tu pourrais rejoindre M. de Brécourt, que c'est moi qui l'en prie. Va, mon bon Auguste, va, ne perds pas de temps, et je te récompenserai bien!

Madame de Frémilly mit dans la main du domestique une poignée de billets de banque, et celui-ci partit aussitôt.

Il revint le lendemain.

Il avait vu M. Mareuil, et M. Mareuil lui avait dit que Jacques de Brécourt, désespéré, venait de s'embarquer à Marseille pour une expédition lointaine et pleine de dangers.

Il allait lui écrire, mais il ne savait pas quand et où la lettre lui parviendrait.

Madame de Frémilly se laissa tomber écrasée au pied du lit de Laurence.

Elle murmura:

—C'est la fatalité!

Et elle regarda avec une anxiété horrible les yeux de sa petite-fille qui s'ouvraient et qui allaient chercher Jacques, et sa bouche qui remuait et qui peut-être allait lui parler de lui, et elle se demanda avec terreur ce qu'elle lui répondrait.

Mais les craintes de madame de Frémilly furent vaines.

Quand Laurence eut conscience des choses autour d'elle, entra en convalescence, elle ne parla pas de Jacques de Brécourt. Elle n'en parla jamais.

Elle semblait avoir oublié qu'elle avait aimé, mais la tristesse infinie de son visage, qu'aucun sourire n'éclairait plus, parlait pour elle.

Madame de Frémilly comprit qu'elle n'oublierait jamais, et que si elle ne se plaignait pas, son chagrin n'en était que plus profond et plus intense.

Elle n'osait pas faire allusion aux jours d'épreuves qu'elle venait de traverser, et elle s'efforçait de tourner vers un autre côté, vers l'avenir, les pensées de sa petite-fille.

La neige avait fondu.

La prairie devant le château était toute verte.

On entendait à travers les fenêtres les oiseaux chanter dans l'air radouci.

Madame de Frémilly songea à emmener sa petite-fille, pensant qu'un voyage peut-être la distrairait.

Laurence refusa de partir.

Elle semblait se plaire dans sa solitude où elle pouvait tout à son aise demeurer enfermée dans sa douleur.

Elle était restée très pâle, très faible et extrêmement nerveuse.

La nuit elle sortait de son lit, et, tout endormie, elle errait dans les couloirs du château, semblable à une blanche apparition.

Plusieurs fois les servantes l'avaient surprise.

Elles avaient voulu l'emporter dans sa chambre, mais on leur avait recommandé de ne pas la réveiller.

Elles prévenaient alors madame de Frémilly, et celle-ci suivait pas à pas sa petite-fille, comme on suit une ombre, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident.

Les angoisses de la pauvre femme n'étaient pas finies.

Elle tremblait encore pour les jours de Laurence, qui semblait périr de consomption.

Elle avait consulté le médecin.

Celui-ci avait ordonné des fortifiants, tout en déclarant qu'il n'y avait rien à faire, que le mal était tout moral, qu'il fallait laisser agir le temps.

Madame de Frémilly connaissait bien, elle, le remède qu'il fallait àLaurence, mais le remède n'était pas à portée de sa main.

Elle avait reçu une lettre de M. Mareuil lui disant que M. de Brécourt n'avait pas répondu à sa lettre et qu'il devait déjà être engagé dans le désert.

Reviendrait-il, et s'il ne revenait pas, que deviendrait la pauvreLaurence?

Quand madame de Frémilly voyait devant son esprit se poser ce tragique point d'interrogation, elle versait des torrents de larmes et maudissait son funeste aveuglement.

On ne tue pas l'amour.

C'est lui qui tue. Elle l'avait compris trop tard.

Et ses jours et ses nuits étaient bourrelés de remords.

Sur ces entrefaites, et pendant que Laurence, comme cloîtrée en sa silencieuse douleur, continuait à mener dans la solitude du château de Marconnay sa languissante existence, un incident se produisit qui sembla à madame de Frémilly de nature à amener une détente dans la situation où elle se trouvait vis-à-vis de sa petite-fille.

Celle-ci lui gardait rancune, elle le sentait bien, de l'éloignement de son fiancé, dont au fond de son âme elle la rendait sans doute responsable, car elle aurait pardonné, elle, et serait revenue à lui. La grand'mère seule avait été impitoyable. Pourtant Laurence ne lui avait jamais adressé un reproche, ne lui avait jamais demandé de nouvelles de Jacques. Elle avait eu la délicatesse et la force de se taire. Elle souffrait, mais elle enfermait en elle-même son chagrin, ce qui n'en était que plus terrible.

Avec le dégel, la campagne avait pris autour du château un autre aspect. Les prairies se déroulaient toutes vertes, à perte de vue. Des bandes de corbeaux venaient s'y abattre en croassant après avoir décrit dans le ciel de fantastiques arabesques. L'étang, couleur d'acier poli, était tigré de nénuphars et d'autres plantes aquatiques. Des volées de canards le traversaient ou venaient s'abattre d'un jet sur ses bords.

On voyait, des fenêtres, des troupeaux de boeufs passer lentement sur les routes; d'autres traîner la charrue, au loin, dans les terres labourées, et des moutons brouter paisiblement dans les prés, puis tout à coup, comme pris d'une panique, se mettre à sauter et à fuir en se serrant les uns contre les autres.

Des chiens aboyaient çà et là. Des poulains bondissaient autour de leurs mères. C'était la vie qui reprenait, la vie des champs, toujours pareille, mais qui n'est pas sans charmes.

Assise devant sa fenêtre Laurence passait ses journées à contempler ces spectacles, la pensée ailleurs, le regard perdu vers des lointains qu'elle seule apercevait.

Elle ne souffrait plus, mais elle était très pâle et très faible, la taille élancée et frêle, fléchissant presque sous le poids de la tête trop lourde, et petite pourtant comme celle des statues grecques et des femmes vraiment belles, et si pâle, si blanche que madame de Frémilly la comparait parfois à un beau lys.

Mais le lys languissait et semblait se courber chaque jour davantage, au lieu de s'élever orgueilleusement vers le ciel.

Chez Laurence, la pensée souffrait et les nerfs.

Sa grand'mère aurait préféré qu'elle lui parlât, qu'elle criât sa douleur, qu'elle l'accablât au besoin de reproches.

Son silence morne la tuait.

A ce moment, se produisit l'incident dont nous avons parlé.

Un après-midi madame de Frémilly reçut une lettre dont l'écriture la surprit, car c'était une écriture qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'avait jamais vue.

Elle l'ouvrit avec une certaine méfiance et lut les lignes suivantes, qui ajoutèrent encore à son étonnement:

«Madame, lui disait le correspondant, pardonnez-moi de venir vous troubler dans votre retraite, mais je crois faire une oeuvre généreuse et bonne en vous mettant au courant de ce qui se passe.

«La femme qui est allée vous voir à Paris et qui vous a remis la photographie de M. de Brécourt est tombée malade très gravement après le départ et l'abandon de celui-ci.

»Elle se meurt et m'a donné la charge de remettre son enfant, qui est, vous le savez, l'enfant de M. de Brécourt, aux soins de l'Assistance publique.

»C'est ce que je serai obligé de faire, en effet, car je suis employé. Je gagne péniblement ma vie et ne pourrais me charger de nourrir et d'élever un enfant, malgré le désir que j'en aurais, et la sympathie que j'éprouve pour ce pauvre petit, qui est vraiment attendrissant.

»Avant d'en venir là, j'ai pensé, madame, que vous ne m'en voudriez pas de vous faire connaître cette triste situation.

»Vous avez connu M. de Brécourt. Peut-être aurez-vous quelque pitié de son enfant, qu'il semble, lui, avoir complètement oublié.

»Vous êtes riche, vous pourrez sans doute lui venir en aide. Et c'est dans cet espoir, et pour ce pauvre petit, si digne d'intérêt, que j'ai eu, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, l'audace de vous écrire.

»Dites-moi ce que je dois faire.»

La lettre était signée Romain Doria, et la réponse devait être adressée poste restante au bureau de la rue Milton.

Après avoir parcouru cette singulière missive, la baronne de Frémilly se demanda ce qu'il fallait faire. Devait-elle la montrer à Laurence ou n'en tenir aucun compte?

C'était délicat.

Le sort de l'enfant était intéressant.

Mais il faudrait apprendre à Laurence le départ de son fiancé, qu'elle ignorait encore. Il est vrai que ce qu'on disait de lui dans cette lettre, la misère dans laquelle il laissait, lui riche, une femme et un enfant dans les veines de qui son sang coulait, cela n'était point fait pour augmenter l'estime que Laurence avait peut-être encore conservée pour lui, et qui devait être mince.

Evidemment la jeune fille souffrirait en apprenant une fois de plus à quel homme indigne elle avait donné son coeur, mais cela pouvait aussi achever de tuer en son coeur les regrets.

En tout cas, c'était une occasion pour madame de Frémilly d'apprendre ce que sa petite-fille pensait, si elle conservait toujours en son coeur l'espoir de voir lui revenir son fiancé, ou si elle n'avait plus pour celui-ci qu'éloignement et mépris.

Elle se décida.

Elle monta, la lettre à la main, dans la chambre de Laurence.

La jeune fille, longue et blanche, grand lis penché, comme le disait sa grand'mère, était debout devant sa fenêtre, regardant un vol d'oiseaux tournoyant sur le lac.

Si sa grand'mère avait été plus près, elle aurait vu des larmes lentes tomber de ses yeux sur ses joues pâlies.

Peut-être, en son esprit, chargeait-elle ces oiseaux, aux ailes rapides, de messages mystérieux vers celui auquel elle ne pouvait s'empêcher de penser.

Peut-être évoquait-elle sa vision au-dessus des brumes légères de l'étang.

Au bruit fait par la porte qui s'ouvrait, elle se retourna lentement.

—Ah! c'est toi, grand'mère?

—C'est moi, ma chérie. Je viens de recevoir une lettre.

Laurence frémit de la tête aux pieds.

—Une lettre?

Elle avait tout de suite songé à Jacques.

Elle demanda:

—De lui?

C'était la première fois, depuis sa maladie, qu'elle faisait allusion devant sa grand'mère à cet homme que madame de Frémilly croyait qu'elle oubliait ou du moins qu'elle s'efforçait d'oublier.

Elle y pensait donc toujours?

Elle se félicita de la résolution qu'elle avait prise de montrer la lettre.

Elle dit:

—Non, ce n'est pas de lui. Mais on y parle de lui.

—Que dit-on?

—Tiens, lis!

Et, toute tremblante, madame de Frémilly remit à Laurence la lettre qui pouvait être fatale pour elle et lui produire l'effet d'un coup de foudre, mais qui pouvait avoir aussi le salutaire résultat de tuer en son coeur un amour qui ne pouvait plus maintenant lui apporter que déceptions et douleurs.

Laurence prit la lettre, la parcourut.

Elle ne fit aucun geste, aucun mouvement. Nulle émotion violente n'apparut sur ses traits, mais elle s'assit, et madame de Frémilly remarqua qu'elle était devenue plus pâle encore, puis elle la rendit, sans un mot.

Elle demanda seulement au bout d'un instant:

—Vous avez répondu, grand'mère?

—Non, pas encore. Que veux-tu que je réponde?

—Ecrivez à cet homme d'apporter l'enfant.

Madame de Frémilly sursauta:

—Ici?

—N'est-ce pas mon devoir, puisque son père l'abandonne?

—Mais tu n'y songes pas!

—Pourquoi?

—Mais, ma pauvre enfant, songe que l'on pensera, que l'on dira peut-être….

—Quoi?

—Que cet enfant est sans doute le tien.

—Eh bien?

—Mais c'est ton avenir brisé, ta vie en proie aux calomnies….

—Mon avenir n'est-il pas brisé déjà? Quant aux calomnies….

Elle eut un geste de dédain superbe et d'indifférence suprême.

—Tu ne peux pourtant pas, dit la grand'mère, parce qu'un homme t'a trompée, consacrer à pleurer la perfidie de cet homme le reste de tes jours.

—Je le consacrerai à pleurer mon amour perdu.

—Mais tu peux aimer encore.

—Jamais, grand'mère….

—Tu vois combien cet homme était indigne. Tu devrais le mépriser, maudire jusqu'à son souvenir. Abandonner une femme, un enfant, dans cette situation! C'est odieux!

—C'est pour cela que je veux le remplacer auprès du petit. En élevant près de moi cet enfant qui est le sien, je lui montrerai combien je l'aimais. Puis je m'attacherai peut-être à l'enfant, et cela me consolera.

—C'est-à-dire que tu continueras à aimer le père en lui.

—Et quand cela serait?

—Un homme qui ne vaut pas une pensée, un regret, car il est parti, je ne te l'ai pas dit, je ne voulais pas te le dire, et tu ne l'as pas demandé, il est parti sans même nous prévenir. Quand tu étais malade et que je craignais de te voir mourir, je ne te l'ai pas dit, je lui ai télégraphié de revenir. Ne recevant pas de réponse, j'ai envoyé à Paris Auguste avec ordre de le ramener, de ne pas revenir sans lui. Et j'ai appris par Auguste qu'il était parti, parti pour l'Afrique, en exploration, quelque voyage d'agrément sans doute, laissant derrière lui, sans plus s'en occuper que si elles n'existaient pas, toutes les malheureuses qui avaient mis leur confiance en lui et l'avaient aimé, toi qui te mourais de chagrin d'avoir été trompée par lui, son fils qu'on va mettre à l'Assistance publique et cette autre femme qui se meurt de désespoir et de misère. Et tu ne repousses pas avec horreur l'image d'un homme pareil! Tu veux garder près de toi, en souvenir de lui, un enfant qui est celui de la femme qui a été ta rivale, qui t'a brisé le coeur! Tu n'as pas de dignité, Laurence, tu n'as pas d'orgueil!

—J'ai aimé, ma mère.

—Et tu aimes encore?

—Je sens que je ne pourrai jamais arracher cet amour qui a jeté en moi des racines si profondes qu'il fait maintenant partie de mon être et que pour les enlever il faudrait anéantir l'être tout entier. Il est comme ces plantes qui peu à peu mangent la terre dans laquelle on les a mises et ne laissent plus dans le vase qui les contient que des racines.

Elle se pendit au cou de madame de Frémilly avec le mouvement éperdu d'une liane qui cherche un appui, et avec des caresses dans les yeux, dans la voix:

—Fais ce que je te demande, grand'mère.

—Faire venir cet enfant?

—Oui.

—Cela, dit madame de Frémilly, te distraira peut-être de ton chagrin.Et ce sera une bonne oeuvre.

—Tu veux bien, alors?

—Je vais envoyer une dépêche et de l'argent pour le voyage, car cet homme qui m'écrit n'est sans doute pas riche.

—Oh! que tu es bonne, grand'mère! s'écria Laurence en sautant au cou de la douairière.

Et pour la première fois depuis le malheur, madame de Frémilly la vit sourire.

Elle s'éloigna pour donner des ordres, se disant:

—Comme elle l'aimait, et comme elle l'aime encore!

L'homme que madame de Frémilly et Laurence virent arriver deux jours après, amenant l'enfant, n'était autre, on l'a deviné, que l'aide préparateur Régulus Boulard, qui se présenta à elles sous le nom de Romain Doria, dont il avait signé sa lettre.

Il arrivait prétentieux et pommadé, paraissant tout fier de la prétendue mission humanitaire dont il s'était chargé, avec un déballage de grandes phrases toutes préparées.

Comment avait-il décidé la misérable Noémie à se séparer de son enfant? Par quelles promesses, par quelles menaces, par quels subterfuges y était-il parvenu, car la malheureuse aimait son petit? C'est ce que nous allons essayer d'expliquer en quelques mots.

Nous avons vu la pauvre créature courbée et comme anéantie, sans volonté et sans force, sous le joug si rude que le coquin faisait peser sur elle, tremblant à chaque instant que la colère du misérable ne retombât sur la tête chérie de son fils.

Elle voyait le malheureux petit être, constamment triste, s'étioler et périr et elle avait chaque jour la terreur de sa mort prochaine.

Quand Régulus lui parla de s'en séparer et lui expliqua le sombre projet qu'il méditait, elle poussa d'abord les hauts cris et déclara que jamais elle ne laisserait partir son fils ou qu'elle irait avec lui.

Puis, peu à peu, elle se fit à cette idée et s'y accoutuma. Elle se dit que son fils serait plus heureux loin d'elle que près d'elle.

Comme une plante qui se dessèche dans un terrain aride, il se développerait et s'épanouirait à l'aise dans un terrain plus riche.

D'autant plus que Régulus, pour changer les idées de la mère, redoublait envers le petit de mauvais traitements qu'elle était impuissante à empêcher.

Et un matin, après une nuit atroce, une nuit où Régulus, rentré ivre, avait réveillé l'enfant pour le battre, elle prit le petit Daly dans ses bras et lui dit:

—Il faut nous séparer, mon enfant. Va vivre loin de moi, loin de ce misérable qui te martyrise. Tu seras heureux peut-être dans un autre milieu. Tu vivras. Moi je mourrai sans doute du chagrin de ne plus te voir, mais qu'importe si tu vis?

Et elle l'embrassa à plusieurs reprises, résolue au cruel sacrifice.

Au dedans d'elle, elle nourrissait un rêve: se délivrer de Régulus et aller vivre, comme servante, s'il le fallait, dans la maison où serait élevé son fils, sans se faire connaître, heureuse seulement de le voir et de respirer le même air que lui!

Elle n'avait qu'une peur maintenant, c'est que Régulus ne réussît pas et qu'on ne voulût pas de l'enfant.

Quand le monstre lui apporta la dépêche par laquelle madame de Frémilly demandait d'amener le petit, elle fut presque aussi heureuse que lui de cette solution.

Elle habilla Daly avec un soin tout particulier, le para le mieux qu'il lui fut possible afin qu'on le trouvât joli et qu'on l'aimât.

Puis elle demanda à Régulus de faire le portrait de l'enfant, qu'elle voulait garder; elle pourrait au moins embrasser son image s'il ne lui était pas possible d'embrasser le petit lui-même.

Régulus se prêta avec condescendance à ce qu'il appelait une fantaisie, et il partit avec l'enfant, conduit jusqu'à la gare par la mère qui sanglotait et qui ne pouvait, au dernier moment, arracher son fils de ses bras.

Daly, dont l'intelligence était alors presque nulle, car il avait été abruti par les privations et les coups, Daly ne semblait rien comprendre à ce qui se passait.

Il pleurait de voir pleurer sa mère.

Mais il n'avait pas conscience qu'il s'éloignait d'elle, peut-être pour toujours, et il n'eut un pressentiment de son malheur que lorsqu'il se vit seul dans un wagon avec Régulus.

Il se mit à pleurer de nouveau et à réclamer sa mère.

Mais l'opérateur le regarda avec des yeux si noirs qu'il se tut et se cacha, tout apeuré, sous la banquette, où il resta tout le long du voyage, tassé comme un pauvre chien craignant les coups.

Régulus eut beaucoup de peine, quand on fut arrivé, à l'en faire sortir.

C'est dans ces conditions qu'ils arrivèrent, le petit et lui, au château de Marconnay, dans une mauvaise voiture que le préparateur avait louée à Sanxay.

Dès qu'elle les aperçut sautant à terre, Laurence, qui les guettait, se précipita au devant d'eux.

Ses yeux tout de suite cherchèrent l'enfant.

Mais le petit, intimidé, se cachait derrière Régulus.

Laurence eut de la peine à le faire sortir et à le prendre dans ses bras.

Elle voulut l'embrasser. Il détourna la tête.

Régulus dit:

—Il est très timide.

Puis, voulant se poser, il s'adressa à madame de Frémilly:

—Je me suis chargé, madame la baronne, expliqua-t-il, d'une mission bien pénible. Aucun lien ne m'attache à la mère et à l'enfant. J'étais simplement leur voisin. J'ai eu l'occasion de rendre à la pauvre abandonnée bien des petits services. Elle m'a raconté son histoire, fait connaître dans tous ses navrants détails sa triste situation, et c'est alors que l'idée m'est venue d'écrire cette lettre peut-être bien osée.

—Vous avez bien fait, monsieur, dit madame de Frémilly, et je vous remercie pour ma fille d'avoir pensé à nous.

—L'enfant sera heureux ici, dit Laurence.

Et, s'adressant au petit:

—N'est-ce pas que tu seras bien et que tu nous aimeras?

L'enfant ne répondit pas.

Il semblait avoir envie de pleurer.

—Il n'est pas habitué à voir du monde, dit Régulus. Il passait sa vie enfermé dans un petit cabinet obscur. La mère avait besoin de travailler.

—Pauvre petit! murmura Laurence, attendrie.

Et elle pensa à Jacques, à Jacques qui avait délaissé son fils, et une pierre se détacha de l'autel qu'elle avait élevé dans son coeur à son idole à son dieu!

Elle commença à douter du coeur de l'homme aimé.

C'était assurément ce que Régulus voulait, et ce que madame de Frémilly, pour d'autres raisons, avait espéré.

Et comme le petit, s'apprivoisant peu à peu, se hasardait à regarder Laurence, si belle, et qui lui parlait si doucement, celle-ci dit à sa mère tout bas:

—Il lui ressemble.

Madame de Frémilly considéra l'enfant.

—Oh! pas du tout! dit-elle.

En effet, le petit Daly, et pour cause, n'avait rien de Jacques deBrécourt.

Mais Laurence voulait se faire illusion à elle-même.

Elle prononça:

—Il a ses yeux.

Et elle en resta persuadée.

Elle demanda à Régulus:

—Comment se nomme-t-il?

—Daly.

—Il n'a pas d'autre nom?

—Non, madame, il n'a pas été reconnu.

—A-t-il vu son père quelquefois?

—Je ne le sais pas.

—Pourtant, quand on a fait la photographie….

—Ah! oui, fit aussitôt Régulus, qui vit qu'il avait dit une bêtise, mais il n'a jamais su que M. de Brécourt était son père. On avait bien défendu à la mère de le lui apprendre.

—En sorte qu'il ne sait pas de qui il est le fils?

—Non, madame. D'ailleurs, il est très peu avancé pour son âge. C'est à peine s'il comprend ce qu'on lui dit et s'il parle.

—Quel âge a-t-il?

—Quatre ans bientôt.

—Et sa mère?

—Sa mère est toujours souffrante.

—Elle l'aimait?

—Beaucoup.

—Comment s'est-elle résolue à s'en séparer?

—Elle ne pouvait plus gagner la vie du pauvre petit. Et elle s'attendait à lui être enlevée à chaque instant. Elle est tranquille maintenant et presque heureuse, sachant que son fils ne manquera de rien.

—Oh! non, de rien. Et on l'aimera bien, dit l'angélique Laurence, qui sentait une pitié profonde emplir son âme et pour l'enfant et pour la malheureuse abandonnée, en même temps que tombaient, comme des fleurs sous un vent aride, quelques-unes de ses illusions les plus chères.

Régulus ne pouvait détacher ses yeux de cette pure enfant, qu'il trouvait idéalement jolie, semblable, en sa mélancolie et en sa blancheur, à quelque douce image de vitrail.

Il mesurait, en la voyant, toute la grandeur du mal qu'il avait fait à l'homme qui l'aimait et qui avait le bonheur surtout d'en être aimé.

Mais il ne se repentait pas de sa perfidie.

Il en était heureux.

Il jouissait délicieusement de l'âcre plaisir de sa vengeance enfin satisfaite.

Il se disait que la soeur de Noémie, Aurore, était jolie aussi, et qu'il l'avait aimée peut-être autant que Jacques de Brécourt aimait mademoiselle de Frémilly, et qu'il l'avait perdue par la faute de cet homme.

On a vu à quels sentiments avait obéi le misérable en introduisant sous le toit de madame de Frémilly l'enfant de Noémie, qui serait pour la fiancée de Jacques comme la preuve vivante de la trahison de l'homme aimé.

Il comptait tuer en elle, par cette vue, jusqu'aux racines de l'amour restées encore dans son coeur.


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