Laurence parcourut l'article.
Et tout son sang se glaça dans ses veines, de pitié et d'horreur tout à la fois.
—C'est horrible, fit-elle, cette mort, dans la nuit, d'un coup de couteau, loin de tous. Comme il a dû souffrir!
A cette pensée, son tendre coeur creva de nouveau, et un torrent de larmes se répandit autour d'elle.
—Et c'est notre faute, reprit-elle au milieu des sanglots, notre faute!S'il ne m'avait pas connue, aimée….
J'aurais dû ne pas naître!
Je suis venue au monde pour son malheur.
Elle s'arrêta encore, pour reprendre, au bout d'un instant:
—Je ne le verrai plus jamais, c'est fini. Même s'il n'était pas mort, je ne l'aurais pas revu peut-être, mais j'aurais conservé l'espoir. Et maintenant il ne me reste plus rien, plus rien. Il est mort!
Ses sanglots redoublaient.
Madame de Frémilly prononça, pour dire quelque chose, pour détourner peut-être le cours de cette douleur:
—Je vais écrire.
—A qui?
—A son ami, M. Mareuil.
—Pourquoi? Vous espérez donc?…
—Rien, sans doute. Mais nous aurons peut-être des détails.
Laurence ne répondit pas.
Que lui importait?
Il était mort. Pour elle, il n'y avait plus autre chose. Il n'était plus. Sa pensée, cette pensée qu'elle croyait à elle toujours, sa pensée était éteinte.
Il était mort là-bas, si loin. Et jamais plus elle n'entendrait parler de lui. Jamais elle ne saurait s'il ne l'avait pas oubliée, s'il avait conservé d'elle, en partant, un bon souvenir, un souvenir qui le consolât au milieu de ses fatigues et de ses épreuves.
Et maintenant qu'il n'était plus, elle se disait qu'il n'aurait pas douté d'elle, qu'il aurait cru, lui, à son innocence, et qu'au lieu de l'abandonner et de la maudire, il se serait mis avec elle à la recherche du criminel qui avait souillé et détruit leur bonheur. Ils s'aimaient tant!
La veille de la séparation, ils s'étaient, pendant une courte absence de la grand'mère, dit de si douces choses, fait de si chers et si tendres serments!
Et ils étaient si heureux!
Ce sont les seules heures de bonheur que Laurence eût connues, celles où il était avec elle, près d'elle.
Madame de Frémilly regardait l'enfant, qui dormait paisible en sa voiturette, près de sa mère en pleurs, inconscient des douleurs qui saignaient autour de lui.
Ses yeux semblaient dire:
—C'est pour lui surtout que c'est un malheur, pour ce pauvre petit être qui va rester sans protecteur et sans nom.
Laurence lut sur ses traits cette pensée, et elle y répondit:
—Je vivrai pour lui désormais, pour lui seul. Que m'importe maintenant ce qu'on pourra penser?
Je ne le quitterai plus et ne le cacherai plus. Demain, si vous le voulez, grand'mère, nous retournerons à Marconnay.
—Avec cet enfant? Tu es folle! S'il te plaît d'étaler ton déshonneur, je m'y oppose, moi!
—Je tenais à l'estime de Jacques. Maintenant qu'il n'est plus, que me font des étrangers et des indifférents?
Je n'espère plus rien.
Je vivrai pour mon fils.
S'il n'était pas, je serais morte.
J'aurais été rejoindre Jacques.
—Je suis ta grand'mère, dit madame de Frémilly. J'ai la garde du nom que je porte, que nous portons toutes les deux, et je ne veux pas qu'on connaisse ton déshonneur. Nous ne reviendrons jamais, du moins tant que je vivrai—et tu n'auras sans doute pas longtemps à attendre maintenant, car ces épreuves me tuent—nous ne reviendrons jamais aux lieux où nous avons été connues, où quelqu'un pourra mettre sur notre visage le nom de nos pères.
Laurence eut un geste vague.
—Vous ferez ce qu'il vous plaira, grand'mère. Tout désormais m'est indifférent.
Et elle s'absorba de nouveau dans sa douleur.
Si la nouvelle de la mort de Jacques de Brécourt portait aux Chênes-Verts la désolation et le désespoir, elle soulevait dans une autre maison l'enthousiasme et la joie, une joie mauvaise faite de convoitises louches, de jalousie et de sournoises rancunes assouvies.
C'était chez Régulus Boulard, dans la petite chambre qu'il avait conservée après le départ de Noémie au sommet de Montmartre et dans laquelle naissaient et mûrissaient ses sinistres desseins, où il nourrissait ses malfaisantes rêveries.
Après la conversation qu'il avait eue aux alentours de Marconnay avec Noémie, le misérable avait vite compris qu'il avait fait fausse route, et que son ancienne maîtresse avait raison. S'il avouait son crime, il n'obtiendrait d'autre résultat que de se faire chasser ignominieusement, comme un indigne personnage qu'il était. Aussi, malgré ses bruyantes menaces, s'était-il tenu coi, cherchant un autre stratagème, qui le menât à ses fins par une voie plus sûre et plus rapide.
Il n'avait rien trouvé encore, quand il lut sur un journal, comme l'avaient lu madame de Frémilly et Laurence, le récit de l'assassinat du malheureux Jacques de Brécourt.
Sur ce journal, comme sur celui de la grand'mère et de la petite-fille, on laissait croire que le malheureux explorateur avait succombé.
Et Régulus se persuada sans peine qu'il était mort.
Alors un plan nouveau germa tout de suite en son esprit, et il ne douta pas un instant de la réussite de ce plan.
Il résolut donc de le mettre sans retard à exécution.
Pour cela il lui fallait avoir le plus tôt possible une entrevue confidentielle avec madame la baronne de Frémilly. Mais où était la baronne à cette heure? Il savait qu'elle ne se trouvait pas à Marconnay, et qu'à Marconnay on ignorait, lui avait dit Noémie, où elle s'était réfugiée avec sa petite-fille.
D'un autre côté, madame de Frémilly le connaissait sous le nom de Romain Doria. Elle allait s'étonner de le voir se présenter à elle sous un nouveau nom.
Mais à cela le misérable croyait avoir paré déjà.
Romain Doria, dont il avait momentanément usurpé le nom, était l'amant de Noémie.
Lui, il était Régulus Boulard, un intime ami de Jacques de Brécourt.
Il n'avait pas voulu, pour des raisons qu'il expliquerait, se présenter sous son vrai nom pour la mission un peu équivoque dont il s'était chargé.
Mais maintenant il venait remettre les choses au point, dire qui il était, quels étaient cette femme et cet enfant qu'on avait eu l'imprudence, et que lui surtout avait eu le tort d'amener à Marconnay, trompé par les lamentations de la mère et effrayé par ses menaces.
Il avait, pour expliquer tout cela, une fable préparée, et il ne doutait pas que madame de Frémilly ne s'y laissât prendre.
Il savait mentir, et avec un peu d'habileté….
Quant à Noémie, il avait trouvé du même coup le moyen de s'en débarrasser et de l'écarter de ses combinaisons.
Nous verrons plus tard comment Régulus devait s'y prendre pour parer au danger qui pouvait, pour la réussite de ses ténébreux projets, lui venir de cette ancienne maîtresse et des révélations dont elle l'avait menacé.
Mais, avant tout, pour Régulus, il fallait découvrir madame de Frémilly.Là était jusqu'à présent la pierre d'achoppement.
Il chercha longtemps, puis une inspiration lui vint, qu'il crut descendue du ciel, mais qui montait plutôt de l'enfer.
Il se souvint que Jacques de Brécourt avait un ami dont il lui avait parlé autrefois, M. Mareuil. Peut-être ce M. Mareuil pourrait-il lui donner une utile indication.
Où habitait-il? Il l'ignorait. Mais c'était, il le savait, un viveur assez répandu, un homme riche. Il aurait facilement son adresse, soit sur leTout-Paris, soit dans un restaurant élégant. Il l'eut en effet facilement et eut avec l'ami de Jacques de Brécourt la conversation dont Mareuil rapporta les termes à son ami, tissu de mensonges et de calomnies qui avaient porté à son comble l'indignation de Jacques et de Mareuil lui-même, quand il eut compris qu'il avait été la dupe d'un abominable scélérat. Mais pour mener à bonne fin son plan infernal il fallait maintenant que Régulus eût une entrevue avec madame de Frémilly, dont M. Mareuil lui avait donné l'adresse; il partit incontinent pour Fouras.
Pendant le trajet, Régulus Boulard réfléchit à ce qu'il allait dire, pesa chaque mot de la conversation qu'il allait avoir avec madame de Frémilly, d'où dépendrait le sort de son audacieuse et téméraire tentative: et quand il débarqua, vers onze heures du matin, par un clair soleil, sur la plage—à ce moment pleine de baigneurs—de Fouras, il s'était fait cent fois la leçon à lui-même, avait étudié, comme un véritable acteur, chacune des intonations, chacune des phrases qu'il allait prononcer au cours de la comédie qu'il se proposait de jouer devant madame de Frémilly….
Il se fit indiquer, dès son arrivée, la villa des Chênes-Verts; mais, comme il était trop tôt pour s'y présenter, il s'en alla tranquillement déjeuner. Il s'était installé dans un restaurant donnant sur la mer, et, pendant qu'on le servait, il admira la merveilleuse vue qu'il avait devant lui, la mer ensoleillée et miroitante, et, à perte de vue, un horizon dont les bleus se confondaient….
Quelques barques légères passaient au loin, dans l'azur, «avec leurs voiles blanches dépliées comme des ailes de mouettes.» Des enfants en toilettes claires jouaient sur l'étroite bande dorée de sable s'étendant devant le flot qui venait la border d'une légère frange d'écume…. Il faisait chaud et clair…. La vie apparaissait délicieuse à Régulus qui sentit son coeur se gonfler d'espoir.
Quand il eut déjeuné, il se fit apporter des cigares, du café, des liqueurs, et resta étalé devant la mer, dans la béatitude de la digestion, perdu dans ses rêves heureux…. Dans sa joie d'avoir si bien réussi auprès de M. Mareuil, il n'avait plus ni scrupules ni remords…. Il était décidé, maintenant, à aller jusqu'au bout, quelques douleurs qu'il dût semer sur son chemin.
A deux heures précises, il appela le garçon, solda sa dépense et se leva de table; puis il se rendit, lentement, à pas majestueux, par le chemin étroit, bordé de chênes-verts qui le couvraient d'une ombre délicieuse, vers la villa habitée par madame Dubois, c'est-à-dire par madame de Frémilly….
Quand il arriva devant cette demeure, enfouie dans les verdures, et dont la grille avait été jusqu'en haut couverte d'une tôle épaisse qui empêchait tout regard de se glisser à l'intérieur, il crut qu'on s'était trompé, qu'il n'y avait personne, et il hésita à sonner.
Mais il se décida cependant, et, au coup de sonnette, la grille s'entre-bâilla légèrement.
Une femme se montra, coiffée d'un bonnet blanc, une paysanne.
Régulus demanda:
—C'est bien ici qu'habite madame Dubois?
—Oui, monsieur.
—Elle est chez elle?
—Je ne sais pas.
—Comment, vous ne savez pas?
—Je ne sais pas si madame peut recevoir. Si monsieur veut bien me dire son nom.
La grille resta entre-bâillée.
Régulus essaya de regarder, mais il ne vit rien qui attirât son attention, un jardin divisé en parterres réguliers, plantés de fleurs, pareil à la plupart de ceux qu'il avait vus déjà à Fouras. Au delà de ce jardin, une place qui paraissait assez vaste, où l'herbe était à demi brûlée déjà et qui semblait aller jusqu'à la terrasse dominant la mer. On ne voyait pas l'habitation.
Régulus répondit:
—Cette dame ne me connaît pas. Expliquez-lui que je viens de Paris, que je suis envoyé par un de ses amis, M. Mareuil. Vous retiendrez bien ce nom?
—Oui, monsieur.
—Allez!
La servante referma la grille au nez du visiteur et disparut à l'intérieur.
Régulus, qui avait essayé de s'approcher, recula et ne put s'empêcher de murmurer:
—Mâtin! Ils ne sont pas hospitaliers chez madame Dubois!
Mais cette façon de recevoir, au lieu de le froisser, lui fit plaisir, au contraire, car elle lui démontrait avec quel soin ces dames se cachaient, et qu'il y avait anguille sous roche pour qu'elles prissent tant de précautions. La paysanne revint au bout de quelques minutes et dit:
—Vous pouvez entrer, monsieur.
Et elle ouvrit la grille.
Régulus passa.
Il traversa les allées du jardin soigneusement sablées, et au bout de la pelouse, du coté de la mer, il vit un spectacle qui lui causa une étrange émotion.
Sur un banc de bois peint en vert était assise une jeune femme qu'il reconnut aussitôt. C'était mademoiselle de Frémilly, celle….
Une rougeur couvrit sa face, le brûla jusqu'à la racine des cheveux.
Et un long frisson de volupté le traversa.
A côté de la jeune femme, couché dans une petite voiture, un enfant dormait.
Son fils sans doute!
Un nouveau tressaillement secoua le misérable.
Et comme il restait immobile, comme hypnotisé, les yeux sur cette vision, sans avancer, la servante se retourna pour dire:
—Par ici, monsieur.
Alors il se décida à marcher sur ses traces.
Laurence n'avait rien entendu, car elle n'avait pas levé les yeux et n'avait pas fait un mouvement.
Elle ne le vit pas passer.
Régulus monta derrière la servante le perron de la maison et fut introduit dans un petit salon du rez-de-chaussée, garni de tentures fraîches et meublé de la façon banale habituelle à toutes les villas de bains de mer.
—Si vous voulez vous asseoir, monsieur, dit la servante, et attendre quelques minutes, madame Dubois va descendre.
Et elle se retira.
Régulus resta seul.
Il était dans la place, à moitié chemin déjà peut-être de la fortune qu'il convoitait.
Un espoir fou gonflait son coeur.
Il avait vu Laurence, l'avait trouvée en sa pâleur idéalement belle, et ce n'était pas après la fortune seulement qu'il aspirait.
C'était après cette jeune femme dont la vue avait réveillé tous ses appétits, tous ses désirs encore insatisfaits.
Il se disait, en pensant à l'entrée de madame de Frémilly, qui allait le reconnaître pour ce Romain Doria qu'elle avait vu à Marconnay:
—Elle va être un peu surprise, la bonne dame!
Mais il avait une explication toute prête pour parer à cet étonnement qu'il prévoyait.
Quelques minutes se passèrent.
Régulus s'était déjà assis et levé plusieurs fois, en proie à une sorte de fièvre qui le forçait à s'agiter, quand la porte s'ouvrit enfin.
Madame de Frémilly parut.
Elle semblait avoir vieilli beaucoup depuis le jour, pourtant rapproché, où Régulus l'avait vue au château de Marconnay.
Son visage était d'une pâleur extrême, et le tour des yeux rougi indiquait que souvent la pauvre dame pleurait.
En reconnaissant le visiteur, elle eut un mouvement de recul.
—Monsieur Doria!
Mais Régulus dit aussitôt.
—Je ne suis pas M. Doria. Je me suis présenté à vous, madame, sous un nom d'emprunt, à la suite de circonstances que je vais vous faire connaître. J'ai joué près de vous un rôle de dupe dont j'ai à vous demander mille fois pardon, si vous voulez bien avoir l'obligeance d'écouter jusqu'au bout ma pénible confession.
—Parlez, monsieur, fit madame de Frémilly, qui eut peine à cacher la surprise que lui causèrent ces paroles.
—Il faut d'abord, commença Régulus, que je vous dise qui je suis. Je ne m'appelle pas Romain Doria, mais Régulus Boulard. Je suis l'ami le plus intime, le plus ancien camarade de ce pauvre Jacques de Brécourt!
En entendant ce nom, madame de Frémilly fit un geste violent.
—Ne me parlez pas, fit-elle, de cet homme!
—Vous le maudissez, dit Régulus sans se troubler, parce que vous le croyez coupable.
—Je le maudis parce qu'il m'a été funeste, parce que ma petite-fille et moi nous lui devons le malheur de notre vie.
—Ecoutez-moi, madame, dit Régulus, et quand vous m'aurez entendu, peut-être changerez-vous d'opinion sur son compte.
—Jamais! déclara madame de Frémilly, et si vous venez ici pour plaider sa cause….
—Je viens pour défendre sa mémoire, essayer de réparer la faute, la seule faute qu'il ait commise….
—Rien, dit la baronne, ne saurait le rendre moins criminel à mes yeux.
—Pourtant, fit Régulus, il a été plus malheureux peut-être que coupable.
—Malheureux! On voit bien que vous ne savez pas ce qu'il a fait!
—Je sais tout, madame. Il ne m'a rien caché.
—Il doit vous être alors aussi odieux qu'à moi.
—Il était mon ami. Une sorte de fatalité l'a poursuivi.
—Mais je ne vous interromps plus, monsieur, dit madame de Frémilly, qui ne voulait pas poursuivre plus loin cette discussion. Dites-moi ce que vous avez à m'apprendre, pourquoi vous êtes venu sous un faux nom m'apporter un enfant que vous m'avez dit être le fils de votre ami.
—Et qui ne l'est pas! fit Régulus. Je le sais maintenant.
Madame de Frémilly eut un sursaut de stupeur.
—Cet enfant que j'ai recueilli n'est pas le fils de M. de Brécourt?
—Non, madame.
—Et cette femme?
—Cette femme n'a jamais été sa maîtresse.
—Mais, vous-même….
—Moi-même, je vous l'ai dit, en effet, mais j'avais été trompé le premier.
—Et la photographie?
—Un mensonge! une imposture!
—Je ne comprends plus, fit la baronne de Frémilly, hébétée.
—Vous allez comprendre, madame, si vous voulez bien m'écouter avec un peu de patience. Cette femme que vous avez vue….
—Et qui est chez moi.
—Qui est chez vous?
—Je l'ai recueillie avec son fils au château de Marconnay.
—Elle y est encore?
—Elle y est encore.
—Cette misérable a toutes les audaces! Mais j'espère bien que lorsque je l'aurai démasquée, lorsque j'aurai raconté l'infâme calomnie dont elle s'est rendue coupable et qui a eu de si terribles conséquences, puisqu'elle a causé la mort de mon pauvre ami et sera la source de tant d'autres malheurs, j'espère bien qu'alors, madame, vous la chasserez comme elle mérite de l'être, comme une créature indigne. Cette femme n'a jamais été la maîtresse de Jacques. Son enfant n'est pas son fils. Elle n'a même jamais connu M. Jacques de Brécourt. C'est sa soeur, une nommée Aurore, morte depuis, une fille galante, qui a été un moment la maîtresse de Jacques comme de bien d'autres, et c'est sans doute ce qui a donné l'idée à cette misérable femme de choisir mon pauvre ami pour être la victime de l'odieux chantage qu'elle a imaginé.
—Un chantage! fit madame de Frémilly, abasourdie.
—Oui, madame, un chantage éhonté et si habilement combiné, que moi-même j'y ai été pris un instant et m'en suis fait presque le complice.
Régulus semblait sincèrement indigné. Son geste menaçait, sa voix tonnait, son regard foudroyait.
On eût dit l'honnête homme que la fourberie révolte, que le mensonge met hors de lui.
—J'avais été mis au courant, reprit-il en se calmant un peu, de l'amour de Jacques pour mademoiselle de Frémilly, votre petite-fille, et des projets de mariage déjà avancés, quand survint la brusque rupture dont mon pauvre ami n'a jamais connu le motif, et que je n'ai appris moi-même que plus tard, presque à l'heure même où j'apprenais sa mort, trop tard, par conséquent, pour le lui faire connaître.
—Ce motif, dit madame de Frémilly, c'est la visite que m'a faite cette femme. Je n'en avais pas d'autre à ce moment. Cette femme est venue me dire que Jacques de Brécourt, que j'allais donner comme mari à ma petite-fille, était son amant à elle, qu'il continuait à la voir au moment même où il jurait à Laurence qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais qu'elle. Elle me le montra en photographie à ses côtés, donnant la main à un enfant, qu'elle me dit être leur fils à tous les deux, et la photographie datait de quelques semaines à peine. Je fus indignée d'une telle duplicité de la part de M. de Brécourt, qui m'affirmait, quelques jours auparavant encore, qu'il avait rompu depuis longtemps avec toutes ses anciennes liaisons, et je lui signifiai, sans lui donner d'explications, qu'il n'eût plus à songer à Laurence.
—Eh bien! madame, fit Régulus, tout cela était faux. Vous avez été trompée comme je l'ai été moi-même, et Jacques de Brécourt était innocent de cette trahison.
Il y eut un silence.
Madame de Frémilly regardait Régulus et se demandait ce qu'elle devait penser de tout cela.
Jamais encore elle n'eût supposé possible une telle succession d'infamies.
Mais Régulus était maintenant très assuré, se croyant maître de la situation.
—Oui, madame, répéta-t-il, nous avons été trompés tous les deux, abominablement trompés. Et voici comment j'ai tout appris, tout récemment, ces jours-ci. Je vous aurais prévenue plus tôt, mais j'ignorais votre adresse, qui m'a été donnée par M. Mareuil. J'ai été joué comme un naïf, moi qui me piquais de ne pas l'être, mais peut-on, quand on est honnête, prévoir certaines scélératesses qui ne vous viendraient jamais à l'idée à vous? Quelques jours après le départ de Jacques, je vis venir chez moi une femme éplorée, celle que vous me dites avoir recueillie. Elle avait un enfant à la main, un enfant pâle, souffreteux et chétif, qui semblait ne tenir à la vie que par un fil.
—Je l'ai vu, dit madame de Frémilly, ce pauvre petit. Et sa vue m'a laissé une impression qui n'est pas dissipée encore.
—Cette femme, poursuivit Régulus, me raconta sa triste histoire, celle du moins que vous connaissez, qu'elle avait été abandonnée par mon ami Jacques de Brécourt, qui la laissait dans une effroyable misère avec son enfant. Et elle me donna des détails atroces. Cette femme avait été obligée de prendre un amant, un certain Romain Doria, dont j'ai usurpé le nom pour me présenter chez vous avec le petit, que je voulais sauver. Ce Romain Doria, un misérable, brutalisait la mère, torturait l'enfant, qu'on tenait enfermé des journées entières dans une sorte de cabinet étroit et obscur, où il était privé d'air et de lumière, mourant à la fois de froid et de faim. Elle me demandait si, au nom de mon ami, je ne pouvais pas faire quelque chose pour tirer de cet enfer, sinon elle, du moins son pauvre petit. Elle m'attendrit tellement, la vue du petit martyr me fit une telle peine, que je promis de faire tout ce qu'il me serait possible pour lui venir en aide. Mais, la promesse faite dans un premier mouvement de commisération et de pitié, je me demandai comment la remplir. Je ne suis pas riche. Je vis de mon travail, un travail d'artiste. Vous savez peut-être, madame, ce que cela rapporte. Je ne pouvais pas m'adresser à Jacques, dont j'ignorais l'adresse. C'est alors que l'idée me vint de vous envoyer cette lettre que vous avez reçue au château de Marconnay et que je signai Romain Doria, du nom de l'amant de cette femme, ne voulant pas faire connaître mon véritable nom. J'espérais, vous sachant charitable et bonne, que vous enverriez à cette malheureuse quelque aumône. Je ne pensais pas que vous accueilleriez si généreusement ma prière. Quand j'ai reçu la lettre où vous me disiez de vous amener le petit, je me trouvai, je l'avoue, fort embarrassé. La mère, elle, ne se sentait pas de joie. Elle voyait son fils sauvé. Et j'étais heureux avec elle. Romain Doria avait été tenu à l'écart de la négociation et ne savait rien. Que faire? La mère ne pouvait pas emmener l'enfant sans le prévenir. Et qui sait comment il aurait pris la chose? C'est alors que la pensée me vint d'accomplir la bonne oeuvre jusqu'au bout. Pour rien au monde je n'aurais voulu vous mettre en rapport avec le misérable Romain Doria. Je m'offris donc, malgré les multiples occupations qui me retenaient à Paris, pour vous conduire l'enfant moi-même. J'ai cru, quand je dis cela à cette femme, qu'elle m'aurait sauté au cou pour m'embrasser, tant elle était heureuse, et tant elle semblait reconnaissante. La misérable est une merveilleuse comédienne.
Vous savez le reste, madame. Je vous présentai l'enfant, et devant l'accueil que vous nous fîtes à tous les deux, mademoiselle de Frémilly et vous, j'eus un peu honte, je l'avoue, du rôle un peu équivoque que, malgré mes bonnes intentions, je jouais auprès de vous, et je partis précipitamment le lendemain même, malgré l'offre gracieuse et séduisante que vous m'aviez faite de prolonger mon séjour parmi vous.
Régulus avait débité cette série de mensonges avec une aisance et une assurance extrêmes.
Il n'avait pas eu une hésitation ni un trouble.
Et madame de Frémilly n'avait aucune raison de douter de la véracité de son récit. Aussi n'en douta-t-elle pas. Elle sentit tomber brusquement les préventions qu'elle avait eues tout d'abord contre cet homme, qui s'était présenté à elle sous un jour un peu louche, et sa physionomie devenait un peu plus aimable.
Régulus attendait qu'elle fit quelque réflexion, mais elle ne dit rien.
Elle demeurait absorbée en une rêverie. Peut-être pensait-elle aux misères, aux souffrances de toutes sortes qui naissent des situations irrégulières pour les enfants surtout et pour les femmes, et songeait-elle à celles qui attendaient sa petite-fille et son enfant, sans mari et sans père, comme les malheureux dont on venait de lui raconter la triste histoire.
Voyant qu'elle gardait le silence, Régulus reprit:
—A mon retour à Paris, je fus quelque temps sans revoir cette femme, dont je venais, m'avait-elle dit, de sauver l'enfant.
Puis, un soir, elle m'arriva, bouleversée, les vêtements déchirés, et elle me dit:
—Je pars.
—Où?
—Je vais retrouver mon enfant. Je ne puis pas vivre sans lui. Et je quitte pour toujours ce misérable.
—Votre amant?
—Oui. Je n'ai pas d'argent. Je ferai la route à pied. N'importe! Si je dois crever en route, eh bien! je crèverai; pour ce que la vie a d'agréments….
Je tâchai de la dissuader de partir.
Vous ne pouviez pas, lui dis-je, la recevoir. Vous aviez déjà fait montre, en recueillant son enfant, d'une indulgence et d'une charité rares. Il ne fallait pas abuser des gens, même les meilleurs. Je lui dis tout ce que je devais lui dire.
Elle n'écouta rien.
Elle n'avait que ces mots à la bouche:
—Je veux le voir.
Elle parlait de son fils.
Ou:
—Je veux le fuir!
Il était question de son amant.
Voyant que toutes les raisons que je lui donnais étaient inutiles, je la laissai aller.
Je lui aurais offert quelque argent. Mais je n'en avais pas à ce moment.
Je ne l'ai plus revue.
Et je ne saurais pas ce qu'elle est devenue si vous ne m'aviez appris que vous l'aviez recueillie chez vous.
—Elle est au château de Marconnay avec son fils.
—Vous avez été dupe, madame, de la bonté de votre coeur, comme je l'ai été moi-même. Cette femme est la plus indigne et la plus misérable des femmes!
Je ne pensais plus à elle. J'avais presque oublié cet incident quand j'entendis, un matin, frapper à ma porte.
Il faisait jour à peine. J'étais au lit.
Je demandai qui était là.
Une voix répondit, une voix affreuse, éraillée, brûlée d'alcool.
—Je suis Romain Doria, Je veux vous parler.
L'amant!
Qu'allai-je apprendre?
Je ne le connaissais pas. Je ne l'avais jamais vu.
Je sautai à terre.
Et je criai à travers la porte:
—Attendez un instant, je m'habille.
Je mis à la hâte mon pantalon, un veston, et j'allai ouvrir.
Un homme entra effroyable, de longs cheveux, une redingote crasseuse, l'air artiste, mais un artiste de vingt-cinquième ordre, puant l'absinthe et le tabac.
Il répéta:
—Je suis Romain Doria.
Je lui offris une chaise.
Il refusa sèchement.
—Merci. Je n'ai que quelques mots à vous dire.
Je devins sec aussi.
—Parlez, monsieur.
Il commença par me reprocher de m'être mêlé de choses qui ne me regardaient pas, de m'être entremis pour lui enlever cet enfant dont il avait la garde, et, finalement, de l'avoir brouillé avec sa maîtresse, qui l'avait quitté.
Et c'est alors, dans un accès de jalousie et de rage, qu'il me raconta tout.
—Mais quoi? demanda madame de Frémilly.
—Que sa maîtresse n'avait jamais été la maîtresse de M. de Brécourt; que c'était lui qui avait machiné tout ce complot, qui avait envoyé vers vous cette femme, qui était la soeur d'une femme galante qu'avait connue autrefois Jacques.
—Mais dans quel but? s'écria madame de Frémilly, épouvantée d'une telle canaillerie.
—Dans un but de chantage, sans doute. Il me dit que c'était lui qui avait fabriqué la photographie qu'on vous avait montrée, que l'enfant que cette femme avait dit être l'enfant de Jacques de Brécourt était un enfant qu'elle avait eu elle ne savait de qui, qui n'était même pas de lui.
Madame de Frémilly leva les mains au ciel.
—Est-ce possible!
—Voilà ce que cet homme m'a dit.
—Mais alors, cette femme?
—Cette femme est indigne de toute pitié, oui, madame.
—Ah! fit madame de Frémilly en proie à la plus violente indignation, elle ne restera pas cinq minutes de plus sous mon toit. Je vais écrire là-bas et la faire mettre dehors, elle et son misérable enfant; car, enfin, c'est cette femme qui est cause de tous les malheurs qui sont arrivés.
—C'est elle, madame. C'est son infâme calomnie.
Régulus exultait.
Il était arrivé à son but.
Noémie chassée, mise à la rue, sans ressources, avec son enfant, c'était l'ennemie à terre, disparue, et il n'avait plus à craindre des révélations qui auraient détruit tout l'échafaudage de ses perfidies et de ses mensonges. Il murmura:
—La chasser, ce sera, pour ce qu'elle a fait, un châtiment trop doux.
—Que puis-je faire? demanda madame de Frémilly.
—Rien de plus, en effet.
Et la grand'mère ajouta, pensant au déshonneur de Laurence, maintenant irréparable:
—Et vous ne connaissez, monsieur, qu'une partie des malheurs que l'infamie de cette femme aura causés.
Régulus secoua la tête.
—Non, madame, dit-il, je les connais tous!
Madame de Frémilly le regarda.
Que voulait-il dire?
Elle était devenue très pâle.
Est-ce donc que le secret si soigneusement gardé aurait transpiré?
Par qui? Comment?
Régulus répéta:
—Je sais tout, madame.
—Mais quoi, monsieur?
—C'est pour cela que je suis ici. Je ne venais pas seulement pour faire chasser une femme indigne, mais aussi pour sauver une jeune fille innocente.
De nouveau madame de Frémilly contempla son interlocuteur.
Un froid mortel passa en elle, et elle bégaya:
—Je ne comprends pas, monsieur.
—Vous allez comprendre, madame, dit Régulus.
Et il se prépara à poursuivre le cours de ses mensonges. Il arrivait maintenant aux plus infâmes, et il ne pouvait se défendre d'un certain tremblement intérieur. La foudre pouvait tomber.
Il y eut entre les deux interlocuteurs un assez long silence; puis,Régulus commença en ces termes la dernière partie de ses confidences:
—J'en suis arrivé, madame, à l'objet véritable de la mission que j'ai acceptée, et que je viens remplir en me présentant devant vous. Je vous ai dit déjà que j'étais l'intime ami de Jacques de Brécourt, qui pouvait tout exiger de mon dévouement. Avant de s'en aller pour cette expédition où il avait peur de périr, où il souhaitait peut-être périr, et où il a péri, en effet, il est venu me trouver, et il m'a dit:
—Je vais te confier, Régulus, un secret que je ne confierais à personne, et que tu devras garder enseveli à jamais au plus profond de ton coeur.
Tu n'en serais délié que si je succombais et voici dans quelles conditions.
Je l'écoutais, un peu étonné, mais je lui dis aussitôt:
—Parle, cher ami. Tu sais que tu peux te fier à moi.
—Oui, fit-il, je sais que je puis compter sur ta discrétion, et aussi sur ton dévouement, et c'est à ta discrétion, et peut-être aussi à ton dévouement que je vais faire appel.
—Tu peux compter, déclarai-je, sur l'un comme sur l'autre. Je n'ai jamais oublié les services que tu m'as rendus, et je ne suis pas un ami pour toi, mais un frère.
—Je ne dirais peut-être pas à un frère ce que je vais te dire à toi.
Très intrigué par ce début, je le priai de parler.
Mais il semblait ne pas pouvoir s'y résoudre. De longs sanglots déchiraient sa poitrine, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux.
Madame de Frémilly écoutait, effarée, l'émoi au coeur, cet étrange récit.
Où cet homme voulait-il en venir? Qu'allait-elle apprendre?
Elle tremblait toute, et elle avait peur d'elle ne savait quelle révélation.
Après avoir repris haleine un instant, Régulus poursuivit:
—Je pressai Jacques, je lui affirmai à nouveau les sentiments de gratitude, d'amitié que j'avais pour lui, que j'ai toujours, lui répétant qu'il pouvait avoir autant de confiance en moi qu'en un autre lui-même, et que j'étais disposé, pour lui être agréable, à faire tout ce qu'il me demanderait, que j'étais prêt à tous les sacrifices.
Il me regarda. Il vit sans doute que j'étais sincère, que je ne mentais pas, et il se décida à tout me dire.
—J'ai commis, avoua-t-il, un véritable crime, un crime affreux.
Et il me raconta qu'il avait abusé de sa fiancée, mademoiselle deFrémilly.
—Ah! s'écria le grand'mère, c'était donc vrai!
—C'était vrai, puisqu'il me l'a dit.
—Et Laurence qui, hier encore, niait et le défendait.
—Mademoiselle de Frémilly peut nier et défendre son fiancé, car elle ne s'est aperçue de rien.
—Et comment cela?
—Elle dormait.
—Elle dormait?
—C'est pendant son sommeil….
—Un viol, alors!
—Oui, madame, un viol.
—Et quand elle s'est réveillée?
—Elle ne s'est pas réveillée.
—Elle ne s'est pas réveillée?
—Non, madame. C'était une sorte de sommeil somnambulique.
Madame de Frémilly fit un grand mouvement. Il lui semblait que des écailles tombaient de ses yeux.
—Ah! s'écria-t-elle, je comprends tout. Et moi qui reprochais à ma pauvre petite-fille son obstination à me mentir, car le crime a eu des conséquences, monsieur, des conséquences terribles. Laurence est mère. Et elle persistait, son enfant aux bras, à me soutenir qu'elle était innocente.
—Elle, oui.
—Mais pas l'autre … pas ce misérable! Et je veux que vous le disiez devant elle. Je veux que vous répétiez devant elle l'aveu qui vous a été fait. Elle ne le défendra plus, alors. Elle aura pour sa mémoire l'indignation et le mépris que j'avais déjà, et que votre horrible révélation a centuplés. Profiter du sommeil d'une enfant…. Quoi de plus odieux, monsieur?
—En effet, madame, dit Régulus, qu'une rougeur avait envahi, et qui, malgré lui, courbait la tête, c'est inexcusable, et, quand j'ai appris cela, je n'ai pu m'empêcher de faire à mon ami les remontrances que vous supposez.
Mais il était si honteux lui-même de son acte, si confus et si malheureux, qu'il m'a fait pitié.
—Il n'est pas de pitié, fit violemment la baronne de Frémilly, pour un tel criminel.
—Je le sais, madame, son forfait est indigne de pardon. Mais il avait peut-être pour excuse son amour, cet amour ardent qui l'affolait et lui enlevait toute raison.
—S'il avait aimé réellement, aurait-il souillé celle qu'il aimait?
—Elle devait être sa femme.
—Raison de plus pour la respecter!
—Vous avez raison, madame.
—Auriez-vous fait cela, vous, monsieur?
Régulus courba le front plus bas, et répondit:
—Je ne sais pas.
—Vous ne savez pas?
—Je ne puis pas répondre des écarts où la passion peut entraîner.
—Déshonorer une enfant! briser une existence, car elle est perdue, maintenant, ma pauvre enfant. A quel avenir peut-elle prétendre avec ce bâtard, dont le père est mort? Et j'ai été si dure, moi, si cruelle avec elle! Mais pouvais-je supposer qu'il y avait des hommes capables de pareils attentats? Qui aurait prévu cela? Qui l'aurait imaginé? je croyais qu'il avait profité de l'ignorance de Laurence pour la tromper, pour la séduire; mais s'emparer d'elle à son insu, pendant son sommeil, quand elle était sans raison et comme inanimée, cela dépasse tout, monsieur; et l'homme coupable d'un semblable forfait est le plus méprisable et le plus indigne des hommes! Et, bien que ma petite-fille doive rester déshonorée, je ne regrette pas d'avoir chassé M. de Brécourt. Cette femme, en l'accusant d'une faute imaginaire, a servi la vengeance du ciel, qui voulait le punir, sans doute, de la faute réelle.
Elle cessa de parler.
Son regard était effrayant.
Elle leva vers le ciel ses mains amaigries et poussa ce gémissement:
—Ma pauvre enfant! Ma pauvre enfant!
Régulus la regardait sournoisement.
Toutes les imprécations sorties de cette bouche indignée à l'adresse de Jacques de Brécourt tombaient sur sa tête à lui, qui était le vrai coupable, à lui, qui avait commis le crime dont il accusait audacieusement un innocent.
Et c'était si odieux ce qu'il avait fait et ce qu'il faisait encore, et il en avait tellement conscience, à cette heure, en présence de la désolation de cette grand'mère, pleurant sur le déshonneur de sa petite-fille, qu'il en était, malgré son absence de tout sens moral, un peu effrayé.
Et pour ramener un peu de calme en son esprit, malgré tout troublé, il s'empressa de parler de la réparation dont il prétendait avoir été chargé, et avec laquelle il croyait racheter son crime.
—C'est un peu le repentir, madame, qui a fait partir Jacques si brusquement et chercher la mort.
—Ce n'était pas le moyen de réparer son crime.
—Vous l'avez chassé.
—Il fallait tout me dire. Je ne sais pas ce que j'aurais fait. Mais peut être aurais-je sauvé de la honte ma petite-fille.
—Il aurait préféré mourir.
—Que d'avouer sa faute?
—Oui, madame.
—Et il n'a pas préféré mourir que de la commettre!
—Il a été pris, sans doute, d'un moment de folie.
—Rien ne saurait l'excuser!
—Je suis de votre avis, madame. Mais il m'a chargé, moi, de la réparation, si une réparation est possible. Il m'a chargé, du moins s'il mourait, de veiller sur l'enfant qui naîtrait peut-être, de lui donner un nom.
—Le vôtre?
—Le mien.
—Mais il faudrait épouser.
—Oh! madame, fit Régulus, je n'ai jamais eu la pensée d'un tel rêve!
—Laurence, d'ailleurs, ne peut plus épouser personne.
—Moi, madame, fit Régulus, qu'un espoir fou transportait, je n'aurais jamais osé concevoir une telle ambition. Ce n'est pas, puisque je sais ce qui s'est passé, une tâche involontaire qui m'arrêterait. Mais nous n'en sommes pas là, malheureusement. Je viens simplement accomplir le devoir dont m'a chargé mon ami: reconnaître son fils, en laissant à mademoiselle de Frémilly toute sa liberté. Je donnerai mon nom à l'enfant de mon ami. Je l'emmènerai avec moi. Je l'élèverai comme mon propre enfant.
—Croyez-vous donc, fit madame de Frémilly, que la mère voudra s'en séparer?
—Je ne sais pas, madame. Je fais ce que mon ami m'a dit de faire.
—Jamais, monsieur, jamais Laurence ne quittera son fils!
—Je le lui laisserai, madame. Mais il aura un nom. Ne pouvant pas porter celui de Jacques de Brécourt, son père, il portera le mien. Ce n'est pas un nom illustre, mais c'est le nom d'un honnête homme.
—Et si vous vous mariez?
—Je ne me marierai pas, madame.
—Pour accomplir les volontés de votre ami?
—Oui, madame.
—C'est du dévouement, en effet.
—J'ai dit à Jacques que je ferais ce qu'il me demanderait. Et vous voyez, madame, je n'ai pas hésité. Je n'ai pas perdu de temps. Hier, M. Mareuil m'apprenait où je pourrais vous voir. Aujourd'hui, je suis venu.
—C'est vrai, monsieur.
—J'enchaîne ma liberté. J'engage mon avenir. Mais je tiens le serment que j'ai fait à un ami.
—Vous êtes un honnête homme, monsieur, dit madame de Frémilly, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez récompensé de ce dévouement, si ma sympathie peut quelque chose pour vous.
—Elle peut tout, madame.
—Quoi donc?
—Elle peut me concilier les bonnes grâces de mademoiselle de Frémilly.
—Vous n'en avez pas besoin, monsieur. Ma petite-fille, qui saura ce qui s'est passé et pourquoi vous êtes ici, appréciera comme moi, j'en suis sûre, la grandeur du sacrifice que vous allez faire pour votre ami et pour son fils. Je vais la faire appeler.
La baronne sortit pour donner des ordres, et Régulus resta seul. Il ne se sentait pas d'aise.
Les paroles de madame de Frémilly lui avaient fait l'effet d'une bienfaisante rosée, et il s'épanouissait maintenant en son infamie.
Et une autre joie le tenait.
Il allait la voir! Il allait voir cette jeune fille, pureté, lumière, qu'il avait tenue et serrée en ses bras, qu'il avait possédée avec une âcre jouissance, qu'il n'avait jamais oubliée, et qui mettait, quand il y songeait, de longs frissons en ses veines….
Il allait la voir!
Que dirait-elle? Que penserait-elle?
Aurait-elle pour lui les mêmes sentiments que sa grand'mère? Se laisserait-elle prendre aussi facilement que celle-ci à ses mensonges?
Où allait-elle, d'un coup d'épaule indigne, renverser tout l'échafaudage de ses infamies si habilement dressé cependant?
Il ne savait que penser.
Il avait peur de la droiture et de la clairvoyance de cette enfant qui avait aimé et qui aimait peut-être encore.
Il lui semblait qu'avec madame de Frémilly toute son assurance avait disparu, toutes ses espérances s'étaient envolées.
Il entendit un bruit léger de voix, des pas, puis la porte s'ouvrit.
Et madame de Frémilly dit:
—Laurence va venir.
Elle avait à peine achevé, que la porte s'ouvrit de nouveau.
Et Laurence parut.
Elle était seule, sans son enfant, resté dans le jardin, sans doute, sous la garde d'une domestique.
En reconnaissant le visiteur pour lequel sa grand'mère la faisait appeler, mademoiselle de Frémilly eut un mouvement et un cri de surprise.
—M. Doria!
Mais la baronne dit aussitôt:
—Non, mon enfant, monsieur n'est pas M. Doria. Je t'expliquerai pourquoi il a pris ce nom. Monsieur est un ami de M. de Brécourt. Il a été chargé par lui d'une mission toute de confiance. Ah! ma pauvre enfant, que j'ai d'excuses à te faire!
—A moi, grand'mère? fit Laurence avec une grande expression d'étonnement.
—A toi. J'ai été injuste et cruelle envers toi, ma pauvre enfant. Mais qui ne t'aurait accusée à ma place?
Laurence, que ces paroles surprenaient étrangement, regardait tour à tour madame de Frémilly et le visiteur comme pour leur en demander l'explication.
Et pendant ce temps le misérable Régulus l'admirait.
Il la trouvait extrêmement belle, malgré sa pâleur, avec ses grands yeux clairs et purs qui illuminaient tout son visage.
Et quand il pensait aux liens mystérieux qui les unissaient, de terribles ardeurs brûlaient son sang, et il avait peine à en voiler l'éclat qui passait par ses yeux.
Il ne prononçait pas une parole et s'efforçait de cacher les émotions étranges qui le remuaient tout entier.
Laurence fixa sur sa grand'mère ses beaux yeux ingénus et bégaya:
—Je ne comprends pas, grand'mère.
—Je sais tout, mon enfant.
—Mais quoi, grand'mère?
—Que tu es innocente, comme tu me l'affirmais. C'est pendant ton sommeil, dans une des crises somnambuliques, sans doute, que tu avais à ce moment, qu'on a abusé de toi.
—Mais qui, grand'mère?
—Celui que j'accusais.
—Jacques?
—M. de Brécourt.
Laurence se redressa à cette accusation.
Un long tressaillement passa en elle.
Et elle dit aussitôt:
—C'est faux, grand'mère, c'est faux! Qui l'accuse?
Elle ajouta:
—Si j'ai été victime d'une telle infamie, ce n'est pas Jacques qui en est l'auteur. Je le connais, Jacques. Il était incapable d'une action aussi infâme!
—Il s'est accusé lui-même.
—A qui?
—Il a avoué à monsieur.
Madame de Frémilly montra Régulus, blême, une sueur froide aux tempes, et qui n'osait pas parler de peur que le tremblement de sa voix ne trahit son angoisse.
Laurence toisa le misérable des pieds à la tête avec une expression de dédain et de mépris qu'elle ne chercha même pas à dissimuler, et elle répéta avec plus d'énergie encore:
—C'est faux! c'est faux!
Régulus jugea qu'il ne pouvait garder plus longtemps le silence et il balbutia:
—Pourtant, mademoiselle….
—Quoi?
—C'est lui qui m'a dit avant de partir….
—Qu'il m'avait déshonorée?…
—Qu'il avait cédé à un moment de passion, de folie….
—C'est faux!
—Comment aurais-je su?
—Parce que le coupable vous l'a dit peut-être. Mais ce coupable n'est pas Jacques. Jacques avait pour moi trop d'adoration et de respect.
—M. de Brécourt, dit madame de Frémilly, est le seul homme qui ait approché de toi.
—Puis-je savoir qui a pu s'en approcher quand je dormais?
—Qui accuses-tu alors?
—Personne, grand'mère. Je ne puis accuser personne, puisque, ainsi qu'on vous l'a dit, je n'avais pas conscience de ce qui se passait.
Elle se tourna vers Régulus:
—Mais, monsieur peut-être pourrait nous faire connaître le nom du coupable.
—Il me l'a dit, fit la baronne, c'est M. de Brécourt.
—Et je répète, cria Laurence, que c'est un mensonge et une calomnie!
Elle s'était redressée encore.
Toute sa chair frémissait d'indignation.
Et une grande flamme éclairait ses yeux menaçants.
Régulus ne savait trop quelle contenance prendre.
Elle était moins facile à tromper que la grand'mère, celle-ci!
Elle aimait.
Et il commençait à craindre de ne pas arriver à ses fins.
Il y eut un silence, puis madame de Frémilly, s'adressant à Laurence:
—Calme-toi, ma chérie.
—Que je me calme, grand'mère, quand j'entends accuser Jacques du plus odieux des actes!
—Laisse-moi t'expliquer.
—Et que m'expliquerez-vous? Que Jacques était indigne de mon amour, que Jacques était le plus misérable des êtres? Jamais je ne le croirai grand'mère, jamais! Et jamais je ne cesserai de le pleurer. Cet enfant que j'ai porté en moi, que j'ai mis au jour, n'est pas le fils de Jacques. Quel en est le père? je ne le saurai sans doute jamais, puisque le criminel a profité de mon sommeil.
Elle s'adressa brusquement à Régulus:
—Qui vous a dit à vous, monsieur, que je dormais?
Interloqué par cette brusque attaque, l'amant de Noémie bredouilla quelques paroles inintelligibles, mais la baronne vint à son secours:
—C'est M. de Brécourt qui le lui a dit en l'envoyant pour réparer sa faute, pour donner, s'il venait à mourir, un nom à son fils.
—Oui, dit Régulus, qui reprit un peu d'assurance en se voyant soutenu par madame de Frémilly. Jacques, qui était mon ami et qui savait quels dangers il allait courir, m'avait dit: c'est à toi que je confie le sort de mon enfant.
—Jacques n'aurait jamais dit cela, monsieur.
—Et pourquoi?
—Jacques me connaissait comme je le connaissais moi-même, et il savait qu'à défaut de lui, son fils aurait sa mère.
—Sa mère ne pouvait lui donner un nom, et Jacques ne voulait pas que son fils fût un bâtard.
—Et vous veniez pour l'adopter!
—Je vous l'aurais dit déjà, madame, si vous m'aviez permis de m'expliquer.
—Et comme je suis sûre, dit Laurence, que ce n'est pas Jacques qui vous a envoyé, je refuse!
—Vous, refusez?
—Oui, monsieur.
—Cependant….
—Mon fils portera mon nom, mon nom seul. Je ne l'abandonnerai pas, car c'est mon fils, et je ferai tout pour qu'il ne connaisse jamais son père et n'ait rien de commun avec un misérable tel que lui!
En prononçant ces paroles, Laurence regarda fixement Régulus, et celui-ci courba la tête, n'osant supporter le rayon fulgurant de son regard.
Puis elle se retira.
Il était évident qu'une pensée lui était venue qu'elle ne voulait pas dire, qu'une lumière peut-être s'était faite en elle soudainement.
Régulus en eut l'intuition et il trembla.
Resté seul avec madame de Frémilly il tâcha de se remettre, mais toutes ses espérances s'étaient évanouies.
Jamais il ne serait le mari de mademoiselle de Frémilly.
Jamais il ne vaincrait la répugnance, le dégoût même qu'il semblait avoir inspirés à la jeune femme.
Il dit, complètement décontenancé, à madame de Frémilly:
—Je n'ai plus qu'à me retirer, madame.
—Il ne faut pas, dit la baronne, en vouloir à ma petite-fille. Elle est encore sous le coup de l'émotion, du chagrin causés par la nouvelle de la mort de son fiancé. Elle aimait beaucoup M. de Brécourt.
—Et moi, fit Régulus, elle me traite presque en criminel. C'est ainsi qu'on est souvent récompensé quand on veut rendre service.
—Ne lui en veuillez pas, monsieur. Je tâcherai de la faire revenir sur ses préventions.
—Je ne l'espère guère. En tout cas, je me tiens, toujours à votre disposition, madame, et prêt à exécuter les dernières volontés de mon ami. Je vais rentrer à Paris; quand vous aurez besoin de moi, vous n'aurez qu'à m'écrire un mot, et j'accourrai.
—Je vous remercie, monsieur. Je vais tout expliquer à Laurence, ce qui vous a amené, ce que vous m'avez appris relativement à la trahison dont on avait accusé M. de Brécourt, et peut-être en voyant que vous êtes venu pour justifier son fiancé d'une infâme calomnie, reviendra-t-elle à de meilleurs sentiments. Je tâcherai de lui faire comprendre qu'elle ne doit pas laisser son fils sans nom, qu'elle risque ainsi d'entraver son avenir. Enfin je ferai de mon mieux pour quelle apprécie davantage l'acte chevaleresque que vous êtes disposé à accomplir en souvenir de l'amitié que vous portiez à un homme indigne pour moi d'une telle affection.
—Je vous suis bien reconnaissant, madame, de vos bons sentiments à mon égard, mais je doute, après avoir vu et entendu mademoiselle de Frémilly, que vous arriviez à un bon résultat. En tout cas, moi, j'aurai fait mon devoir.
L'astucieux personnage s'apprêtait à se retirer.
Madame de Frémilly dit:
—Il faut que je m'occupe de cette femme dont vous avez dévoilé les indignes manoeuvres. Je vais envoyer l'ordre de la chasser avec son fils du château de Marconnay, où elle ne doit pas demeurer plus longtemps.
—Je pourrai, dit Régulus, me charger de la lettre, que je mettrai à la poste à Paris, afin qu'on ne découvre pas en voyant le timbre le lieu de votre retraite.
—C'est vrai, dit madame de Frémilly, je n'y avais pas songé. Si vous voulez attendre quelques minutes, je vais faire la lettre et vous prierai de me rendre ce petit service.
—Je suis entièrement à vos ordres, madame.
—Je vous demande cinq minutes.
—-Faites, madame.
Régulus resta seul dans le petit salon.
Les sentiments les plus divers l'agitaient.
Le mépris que lui avait témoigné Laurence pendant le court entretien qu'il venait d'avoir avec elle n'avait fait qu'enflammer davantage, non pas l'amour, c'est un sentiment trop noble pour le misérable, mais l'espèce de passion criminelle dont il brûlait pour cette jeune fille qu'il avait, au prix d'un crime, un instant pressée entre ses bras.
Maintenant qu'il l'avait revue, si hautaine, si fière, si dédaigneuse, si pure en même temps et si belle, il la désirait plus violemment que jamais.
Et il se sentait capable, pour l'obtenir, de tout tenter, de tout faire, de commettre dix crimes, s'il le fallait.
Il courut à la fenêtre pour tâcher de l'apercevoir encore.
Il ne la vit pas.
Elle n'était pas dans le jardin.
Le sang en feu, des éclairs de rage aux yeux, il répétait en serrant les poings:
—Elle sera à moi! Elle sera à moi!
Et il cherchait les moyens de triompher des obstacles qu'il avait vus se dresser entre eux, et qui à tout autre qu'à Régulus eussent paru insurmontables.
Il était si absorbé dans ses combinaisons et dans la vision de celle qu'il convoitait, qu'il eut un sursaut violent quand la porte s'ouvrit.
Il se redressa vivement pour cacher son trouble et courut prendre la lettre que lui tendait la baronne de Frémilly.
Cette lettre était adressée à Agathe Simonnet, au château de Marconnay.
Régulus pensa qu'il allait au moins être débarrassé de Noémie.
C'était déjà un résultat.
Il renouvela à madame de Frémilly ses protestations de dévouement et il la quitta pour rentrer à Paris.
En traversant le jardin, il en fouilla du regard toute l'étendue. Il ne vit ni Laurence, ni son fils. Alors il se décida à sortir et se dirigea aussitôt vers la gare.