Il élargissait l'abîme que son imposture avait creusé entre les deux fiancés; car, avec sa science du mal, il avait prévu ce qui arriverait: que Laurence s'attacherait au petit qu'elle croyait le fils de l'homme qu'elle avait aimé, et que, plus son affection pour l'enfant deviendrait violente, plus l'estime qu'elle avait conçue pour le père qui l'avait abandonné diminuerait.
Donc, en amenant là l'enfant, Régulus servait sa vengeance, et, de plus, il se débarrassait d'une bouche à nourrir, gênante, d'un être qu'il haïssait.
Mais le misérable ne s'attendait pas aux surprises que le destin lui ménageait en ce sombre château de Marconnay, où il venait de pénétrer, et il ne croyait pas que les dieux allaient travailler eux-mêmes à l'oeuvre sombre de vengeance et de haine que sa jalousie irraisonnée avait entreprise.
Invité à passer quelques jours au château de Marconnay, le prétendu Romain Doria, très flatté d'être admis à la table de la baronne de Frémilly, avait accepté avec empressement; mais, la première nuit, comme, ainsi que les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne dormait pas, il lui sembla entendre derrière la porte de sa chambre un bruit menu, comme le bruit de quelqu'un qui se glisserait dans l'ombre avec précaution.
Curieusement, il entre-bâilla sa porte et resta comme médusé par le spectacle qu'il eut sous les yeux.
Dans la clarté spectrale du vaste couloir, éclairé par la lumière de la lune en son plein, passant à travers les vitres sans rideaux des hautes fenêtres, un long fantôme blanc, qui lui fit l'effet d'une apparition, passait lentement, si léger qu'on l'eût dit impalpable, et dont les pieds posaient à peine sur le sol, le corps ayant l'air d'être soutenu dans l'espace par d'invisibles ailes.
Régulus ne croyait pas aux visions.
Pour lui, le prétendu fantôme était une femme, une femme se rendant à quelque nocturne rendez-vous.
Mais quelle femme?
Il n'y avait dans le château que madame de Frémilly et sa petite-fille.
Les servantes étaient des paysannes.
Etait-ce donc mademoiselle Laurence, la fiancée?
Régulus franchit le seuil de sa porte doucement et s'avança dans le couloir, en ayant soin de se cacher dans l'ombre, auprès des murs.
L'apparition ne le vit ni ne l'entendit.
Elle continua sa marche, ou plutôt son glissement léger dans la pâle lumière du couloir.
Et Régulus la reconnut.
C'était mademoiselle de Frémilly.
Elle avait les yeux ouverts et paraissait ne pas voir.
Son corps semblait avoir la rigidité d'une statue.
Régulus reconnut avec stupeur qu'elle dormait.
Elle était adorablement belle.
Une chemise presque transparente, et ornée de dentelles, enveloppait son corps de vierge, gracile et fluet, comme d'une blanche écume, laissant entrevoir des formes d'une pureté divine.
Le haut des épaules, les bras, le bas des jambes étaient nus et éblouissaient.
Régulus ne pouvait détacher de cette vision surnaturelle ses yeux extasiés.
Puis, une idée surgit en son cerveau enfiévré, une idée qui mit en ses veines comme une coulée de flammes.
S'il saisissait ce corps immaculé et l'emportait chez lui, dans sa chambre, comme une proie radieuse et triomphante….
Quelles voluptés et quelle vengeance!
Ce serait l'abîme creusé entre le fiancé et la fiancée, si profondément cette fois, qu'il demeurerait infranchissable.
Régulus suivit le blanc fantôme….
Il le vit franchir le long couloir, la porte d'entrée et se diriger vers le parc situé derrière le château.
Un rayon de lune l'inondait de sa clarté paisible…. Alors il se rapprocha….
Il toucha le bras nu, et ce contact, bien que le bras fût glacé, le brûla comme s'il eût été du feu.
La dormeuse ne se retourna pas.
Il l'attira à lui.
Elle vint tranquillement, sans résistance.
Et alors, doucement, il l'entraîna….
Son cerveau était en fusion.
Il y avait comme des étincelles de foudre à la racine de ses cheveux.
Sans avoir conscience de rien, en son magnétique sommeil, Laurence obéissait.
Elle entra dans la chambre du misérable.
Et, sur eux deux, Régulus ferma la porte.
Quelques minutes se passèrent sans un bruit. Sur le château s'étendit un tragique silence.
Puis la porte se rouvrit.
Laurence repartit, rigide toujours.
Elle était entrée pure.
Elle sortait souillée, flétrie, portant peut-être en son sein la preuve d'un crime infâme.
—Mais elle n'en savait rien.
Elle ne s'était pas réveillée.
Régulus, se montrant derrière elle, la suivit longtemps du regard; il la vit s'éloigner, comme fondre et disparaître dans la clarté tremblante et grise de la nuit de lune.
Puis il rentra dans sa chambre.
Il était haletant, éperdu et titubant, comme ivre de son forfait.
Il se jeta tout habillé sur son lit, mais il ne dormit pas, et, à six heures, avant même que le jour parût, il était debout.
Quand, le lendemain, madame de Frémilly sonna sa femme de chambre pour lui dire d'envoyer Auguste demander à son hôte ce qu'il désirait prendre à son déjeuner, elle apprit avec stupeur que celui-ci était parti.
—Parti sans prévenir?
—Il a demandé à Auguste de le conduire à Sanxay à sept heures. Il voulait prendre l'omnibus. Il était pressé de rentrer à Paris. Il avait l'air étrange, chacun de nous l'a remarqué, l'air d'un homme qui vient de faire un mauvais coup. S'il manquait aujourd'hui quelque chose au château, bijou ou couvert d'argent, aucun de nous n'en serait étonné.
Madame de Frémilly haussa les épaules.
—Vous êtes fous, dit-elle.
Et elle ne s'inquiéta pas davantage de ce qu'elle prenait pour des «imaginations» de domestiques.
Elle demanda si sa petite-fille était réveillée.
Et, sur la réponse négative qu'on lui fit, elle s'habilla pour aller dans sa chambre.
Quand elle y pénétra, Laurence dormait. Le petit, amené par Régulus, et que mademoiselle de Frémilly avait voulu faire coucher près d'elle dans un berceau, n'était pas réveillé non plus.
La baronne allait se retirer sur la pointe des pieds, comme elle était venue, quand un mot de Laurence l'arrêta:
—C'est toi, grand'mère?
Madame de Frémilly rentra dans sa chambre.
—Je t'ai réveillée?
—Non, grand'mère. Je n'ai rien entendu; mais, en ouvrant les yeux, je t'ai aperçue qui t'éloignais.
—Tu as bien dormi, ma chérie?
—Je suis brisée, dit Laurence, qui détendit avec effort ses beaux bras nus. J'ai fait un rêve horrible.
—Un rêve?
—Je me promenais au pied du château, devant la pièce d'eau, quand j'ai vu se dresser tout à coup sur ses bords un beau lys, qui poussait à vue d'oeil devant moi, et qui devint bientôt si grand qu'il atteignit mon front. Il était d'une blancheur si éblouissante que j'avais peine à le regarder.
—Mais il n'est pas si horrible, ton rêve, fit la baronne en souriant.
—Attends, grand'mère, fit la jeune fille. Tout à coup, reprit-elle, je vis la tige du lis grossir, devenir semblable à un corps de femme et prendre la couleur de la chair.
En même temps, la fleur se métamorphosait aussi, avait pris un visage humain: je vis que le visage me ressemblait.
Le lys, c'était moi.
—Je t'ai souvent, en effet, dit la baronne, comparée à un beau lys.
—C'est pour cela, en effet, fit Laurence, que j'ai fait ce rêve. Une odeur suave s'en dégageait et embaumait l'air autour de lui.
—Tout à coup, un homme se montra.
Cet homme avait le visage, les grands cheveux de l'homme que nous avons vu hier et qui nous a amené l'enfant de Jacques.
Ici Laurence s'interrompit pour demander:
—Il n'est pas réveillé, le cher petit?
—Non, répondit la baronne, il dort toujours.
Elle ajouta:
—Mais continue, ma chérie.
—Cet homme, reprit Laurence, s'approcha du lys avec des airs effrayants, et voulut le saisir, sans doute pour le cueillir.
Alors le lys devint tout noir, mais d'un noir affreux. Et c'était toujours moi. Et j'étais monstrueuse, et je faisais peur.
Mes yeux n'étaient plus que deux grands trous obscurs.
Mon visage grimaçait comme la tête d'un squelette.
Puis le lys, ce lys qui était moi, s'affaissa sur le sol, comme s'il tombait en pourriture. Et bientôt il n'y eut plus, à la place où il se dressait, superbe et pur, qu'un amas visqueux et noir, d'où se dégageait une odeur infecte, une odeur que je sens encore, ajouta la jeune fille en frissonnant d'horreur, et qui me pénètre toute.
—Il ne faut pas croire aux rêves, dit madame de Frémilly pour chasser les idées pénibles de sa petite-fille; mais elle était elle-même plus impressionnée qu'elle ne voulait le laisser paraître, et elle n'osa pas parler à Laurence du départ brusque de leur hôte, qu'elle trouvait pour le moins singulier.
Son crime commis, Régulus on le sait, ne songea pas à dormir. Trop de pensées se pressaient en son cerveau surexcité.
C'était d'abord le souvenir de son acte, de la joie ressentie à presser entre ses bras cette vierge pure, ce lys immaculé, lui qui n'avait possédé jusqu'alors que des femmes souillées par les caresses de tous.
Il avait eu là quelques minutes d'infâmes délices, qu'il ne se rappellerait jamais sans transport.
Et pourtant ce qui dominait encore cette sensation, inexprimable, c'était l'idée de la haine pleinement assouvie.
Il laissait dans ce château perdu une trace horrible de l'oeuvre de vengeance depuis si longtemps rêvée.
S'il avait tué à Jacques sa fiancée, il lui aurait porté un coup moins terrible qu'en la laissant avilie et souillée, portant peut-être en ses flancs, et sans le savoir, la preuve du crime commis.
C'était monstrueux, ce qu'il avait fait là, et capable de faire dresser d'horreur les cheveux des moins impressionnables.
Il livrait à la honte, à une éternelle douleur, cette jeune fille qui ne lui avait fait aucun mal, qu'il avait trouvée pour lui, au contraire, gracieuse et douce.
Il introduisait dans le coeur de la mère un inconsolable désespoir.
Mais en la frappant il frappait l'autre, et cela justifiait son attentat à ses yeux et chassait de son esprit tout regret et tout remords.
Il ne se coucha pas.
Il ne songeait qu'à partir, et à partir le plus vite possible.
Dès que les portes du château seraient ouvertes, il sortirait.
Il avait peur que mademoiselle de Frémilly n'eût eu, malgré le sommeil dans lequel elle était plongée, conscience de ce qui s'était passé et ne dénonçât à sa grand'mère la félonie de leur hôte.
Il voulait être loin avant qu'elles fussent levées.
S'il n'avait pas de remords, il ne pouvait secouer une sorte de terreur qui pesait sur lui. Cette terreur dont ne peut se défendre, son forfait commis, le criminel le plus endurci, terreur instinctive et en quelque sorte mystérieuse, faite à la fois de la crainte des châtiments humains et des représailles célestes.
Pour tout dire, en ce château, tout chaud encore de son crime, il avait peur!
Il ne retrouverait quelque tranquillité, du moins il le pensait, que lorsqu'il serait loin de ces murs sombres, de ces tourelles noires qui portaient leur deuil jusqu'au milieu de l'azur.
Quand le jour se leva, dissipant les brumes bleues qui traînaient, ainsi que des nuages légers, sur la verdeur des prairies, Régulus était prêt à partir.
Il entendit retentir dans la sonorité matinale le clairon des coqs, et presque aussitôt, dans la cour, des bruits de sabots, de portes qu'on ouvrait montèrent jusqu'à lui.
Le château s'éveillait. Les domestiques commençaient leurs besognes habituelles. Il vit sortir des chevaux des écuries, d'autres animaux qu'on menait dans les champs.
Les corbeaux, réveillés, promenaient dans l'air clair leurs sombres circuits.
Régulus descendit.
La porte d'entrée du château était fermée encore.
Il fit signe à un domestique qui passait dans la cour et qui vint lui ouvrir.
—Monsieur est levé de bien bonne heure! remarqua l'homme.
—Oui, dit Régulus, je pars. J'ai pris congé hier soir de madame deFrémilly.
—Elle a donné des ordres pour conduire monsieur jusqu'au bourg?
—Non. Il était trop tard. Tout le monde était couché.
—Pourtant, monsieur ne va pas s'en aller à pied?
—Si, si j'y suis obligé.
—Les chemins sont très mauvais. Il dégèle depuis hier. Les ornières sont défoncées. Si monsieur le désire, je puis atteler le tilbury, Madame ne me grondera pas.
—Vous me rendrez service, dit Régulus.
—Monsieur est pressé?
—Un peu.
—C'est l'affaire de dix minutes.
Le domestique s'éloigna et Régulus descendit dans la cour. Il avait hâte d'être hors du château. Les murailles semblaient peser sur lui de tout leur poids.
Il se promenait de long en large, en attendant que la voiture fût prête, devant la façade sombre, et il ne pouvait s'empêcher de lever les yeux vers les fenêtres, bien qu'il redoutât de voir derrière les vitres ou le visage de madame de Frémilly ou celui de sa petite-fille, qui pourrait s'étonner de le voir dehors à cette heure, et qui peut-être lui poserait d'embarrassantes questions.
Mais il avait déjà ses réponses prêtes.
Des affaires pressantes, qu'il avait oubliées, le rappelaient à Paris, et il était obligé de partir sans retard.
Toutefois, il aurait préféré ne voir personne.
Le tilbury fut attelé sans qu'une persienne eût bougé. Madame deFrémilly et mademoiselle dormaient toujours.
Il sauta dans la voiture et donna ses ordres au domestique qui avait offert de le conduire, puis il se vit emporté bientôt dans un chemin étroit, creusé d'ornières, bordé de chaque côté par de hautes haies vives d'où l'eau tombait en gouttelettes.
A l'horizon, le soleil se levait, rouge, dans un ciel bas, couleur de perle.
De temps en temps, des oiseaux traversaient le chemin, sans cris, et ne faisaient d'autre bruit que le bruit doux de leurs ailes.
—Comme cela, dit le domestique, monsieur va prendre le premier train?
—Oui.
—Pour Paris?
—Pour Paris.
Régulus ne parla plus.
Cette conversation ne l'intéressait guère, et il était désireux de la laisser tomber.
Il était tout à ses pensées, aux pensées dont nous avons indiqué la nature, et qui continuaient à hanter son esprit.
Il jetait à peine de temps à autre un coup d'oeil distrait sur la campagne où se voyaient encore çà et là de blanches taches de neige sur lesquelles les rayons rouges du soleil mettaient d'éclatants rubis et qui déroulait tout autour de lui, car on passait maintenant sur une hauteur, un panorama splendide.
Il pensait à ce qu'il laissait derrière lui, cette mine inépuisable de douleurs et de maux de tous genres.
C'était son oeuvre, cela, son oeuvre infernale et maudite!
Et maintenant qu'il était loin du château où reposaient ses victimes, loin des terreurs qui l'avaient assailli là bas, il était presque tenté de s'en enorgueillir.
La journée qui se leva après la nuit funeste fut atroce pour la pauvre Laurence, non qu'elle eût conscience de l'attentat dont elle avait été victime, mais elle se sentait très fatiguée et comme endolorie, et le rêve affreux qu'elle avait raconté à sa grand'mère avait laissé en elle une impression de dégoût dont son être tout entier était imprégné, et qu'elle ne pouvait pas secouer.
Madame de Frémilly sortie de sa chambre, elle sauta à terre et elle alla regarder dans son berceau le petit Daly. Il dormait encore. Il était joli et attendrissant avec ses pommettes rosées par le sommeil. Et comme malgré elle Laurence se disait:
—C'est son fils! la chair de sa chair. Et il l'a abandonné. Il n'a pas donc de coeur? Il ne m'aurait donc pas aimée, moi qui l'aimais tant, et qui l'aime tant encore? Ce petit grandira sans son père, sans savoir même de qui il tient la vie. Il sera malheureux, livré à tous les hasards. Et l'autre, insouciant, vivra loin de lui sa vie heureuse, sans plus se préoccuper du pauvre petit être que s'il n'avait jamais existé.
Etait-ce possible, cela! Et, était-ce Jacques qu'elle pouvait soupçonner capable d'une telle indifférence, d'une telle cruauté? Si on était venu lui dire, si on avait accusé devant elle Jacques d'un pareil forfait, elle n'aurait pas hésité à le défendre, à crier: Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! Mais la preuve était là, sous ses yeux, que Jacques, comme tant d'autres hommes, pouvait abandonner une femme qu'il avait aimée, un enfant qui était le sien!
Prise d'une sorte d'attendrissement devant le petit qui dormait toujours, si doux et si calme, elle s'écria:
—Tu vivras sans affection, sans tendresse, isolé et seul, sans père, sans mère, car te voilà privé maintenant même des soins et de l'amour de ta mère, et cela par sa faute. Ah! je devrais le haïr!
En prononçant ces paroles, Laurence avait involontairement élevé la voix et fait un geste violent qui avait imprimé au berceau une légère secousse.
Réveillé en sursaut, l'enfant ouvrit les yeux.
Son premier sentiment fut un sentiment d'étonnement et de peur.
Son regard tombait sur des objets qu'il n'avait pas coutume de voir en s'éveillant et qui lui paraissaient si beaux, puis sur un visage qu'il ne se rappelait pas avoir jamais vu non plus, car la veille, c'est à peine s'il avait, tant il était saisi, remarqué les personnes qui lui parlaient.
Il eut un petit mouvement d'effroi et se mit à appeler sa mère.
Laurence vit une larme perler en ses yeux.
Tout de suite, elle le rassura.
—N'aie pas peur, mon petit! Tu es chez des amis. On ne te fera pas de mal. On t'aimera bien.
—Je veux voir maman, dit l'enfant avec obstination.
—Tu la verras bientôt, mon mignon.
—Vous me mènerez près d'elle?
—Oui.
—Quand?
—Bientôt.
—Elle m'aime bien, maman!
—Elle t'aime bien?
—Oh! oui, madame.
—Pourquoi l'as-tu quittée?
—C'est le méchant homme qui m'a emmené.
—Le méchant homme … celui qui était avec toi?
—Oui.
—Tu ne l'aimes pas?
—Oh! non, madame.
—Il était méchant? Il te battait?
—Souvent. Et il m'enfermait dans un cachot bien noir.
—Il t'enfermait?
—Toujours.
—Parce que tu n'étais pas sage?
—J'étais toujours sage.
—Pauvre petit! murmura Laurence.
Et elle sentit des larmes venir à ses yeux.
L'enfant reprit:
—Il faisait aussi pleurer maman souvent. Il la grondait. Il la battait.
—Oh! le misérable! fit involontairement la jeune fille.
Et elle pensa que c'était la faute de Jacques si ce pauvre enfant, si cette malheureuse femme, séduite peut-être par lui, et abandonnée ensuite, étaient la proie d'un bandit comme celui qui les martyrisait.
Et elle sentit son estime pour Jacques diminuer encore et se désagréger avec son radieux amour.
En même temps, une tendre pitié pour l'enfant abandonné, et pour la mère délaissée, entra en son âme chaste.
Elle aurait voulu connaître cette femme, la consoler. Il n'y avait en elle aucune jalousie, aucune rancune.
Elle s'accusait presque, en son innocence, croyant que c'était pour elle que Jacques les avait quittés, du malheur de cette femme et de cet enfant.
Elle ne résista pas à l'élan qui la portait vers le petit.
Elle le prit dans ses bras, l'embrassa affectueusement, et dit:
—Nous ne t'abandonnerons pas, non, cher petit! Tu seras ici comme notre enfant. Ma mère et moi, nous t'aimerons.
—Je voudrais voir maman, répéta l'enfant.
—Tu la verras, mon mignon. Je te le promets. Si nous ne pouvons pas aller vers elle, c'est elle qui viendra te voir. Je lui écrirai.
Et, en effet, Laurence songeait déjà à demander à l'homme qui avait amené Daly l'adresse de la mère et à écrire à cette femme.
Elle tenait en ses bras l'enfant à demi nu, quand la baronne de Frémilly ouvrit la porte.
Elle eut un geste de contentement en voyant sa fille s'occuper du petit.
«Cela, pensa-t-elle, la distraira de sa douleur et lui fera oublier l'infidèle.»
Elle se félicita intérieurement d'avoir fait venir cet enfant et vit sa fille bientôt guérie d'un amour qui, dans sa pensée, ne pouvait que lui causer des chagrins et la désespérer.
Elle s'approcha, souriante, du groupe gracieux que formaient la jeune fille et l'enfant, qui, rassuré maintenant, répondait à ses caresses avec de jolis gestes enfantins. Et elle dit:
—Il est réveillé?
—Oui, grand'maman, il vient de s'éveiller.
—Et il est bien sage?
—Il est ravissant, le cher mignon. Son premier cri a été pour demander sa maman. Nous la ferons venir, n'est-ce pas?
—Certainement, dit la baronne, qui ne pensait pas que sa fille parlait sérieusement.
—Si tu savais, grand'mère, ajouta la jeune fille, comme il a été malheureux! Comme ils ont été malheureux, plutôt, sa mère et lui, avec cet homme….
—Quel homme?
—L'homme qui l'a amené.
—M. Doria? C'est donc?…
—Je ne sais pas ce qu'il est, quels droits il a sur cette femme et sur son enfant. Il paraît qu'il l'injuriait, qu'il la battait, qu'il enfermait l'enfant dans un cachot noir.
—Le misérable!
—Je ne le laisserai pas partir, dit Laurence, sans lui dire ce que je pense.
—Il est parti, dit madame de Frémilly.
—Parti?
—Ce matin, à la première heure.
—Sans nous prévenir?
—Sans prévenir. Il a demandé à Auguste de le mener à Sanxay.
—Il s'est douté que l'enfant parlerait, et il n'a pas voulu s'exposer à nos reproches.
—Peut-être. Les domestiques ont remarqué qu'il avait un air singulier. Quelques-uns m'ont dit même qu'il avait l'air d'un homme qui avait fait un mauvais coup. J'ai répondu qu'ils étaient fous, sans m'expliquer pourtant les causes de ce départ précipité, qui a l'air d'une fuite. Je le comprends maintenant. Il a eu peur que le petit ne nous dise qui il est.
—Nous ne pouvons pas, dit Laurence, laisser cette malheureuse entre ses mains.
—La mère?… C'est son affaire, cela, mon enfant. Nous n'avons pas le droit d'intervenir. Nous ignorons quels liens l'attachent à cet homme. Et nous ne pouvons pas nous immiscer….
—S'il la bat?
—Elle n'a qu'à le quitter, et si elle ne le quitte pas, c'est qu'elle ne le veut pas, que d'autres intérêts la retiennent.
—Si elle ne le peut pas….
—Pourquoi?
—En tout cas, il faudra que je lui écrive pour lui donner au moins des nouvelles de son enfant.
—Sais-tu son nom, son adresse?
—Non. Je voulais les demander à cet homme.
—Il est parti. Si elle veut des nouvelles de son fils, elle nous en demandera. Peut-être est-elle heureuse d'en être débarrassée.
—Une mère!
—Est-ce qu'on sait? fit madame de Frémilly. On voit, dans la vie, ma pauvre enfant, tant de choses faites pour surprendre un coeur simple et droit comme le tien!
—Ce n'est pas beau, la vie, dit Laurence, qui, pour la première fois peut-être, la voyait sous ses vilains côtés, avec ses trahisons, ses brutalités et ses mensonges.
—Pas toujours, en effet, fit madame de Frémilly.
Puis elle dit:
—Il faudrait habiller le petit. Je vais sonner Agathe.
Elle alla à la cheminée, sonna, puis elle attisa le feu, qui commençait à pâlir.
Laurence posa l'enfant dans son berceau et jeta un peignoir sur ses épaules.
Puis elle alla à la fenêtre.
La campagne, encore pleine de brouillard, avec ses arbres dégouttants d'eau, la boue, qui apparaissait entre les bandes de neige demeurées çà et là dans les sillons des terres labourées, lui parut affreusement triste.
Une grande amertume emplit son âme.
Elle voyait sa vie, qu'elle avait cru un moment si resplendissante, vouée désormais à la solitude et au malheur.
Elle ne serait même pas mère. Elle n'aurait pas d'enfant, elle, pour la consoler.
Car, n'étant pas à Jacques, elle ne serait jamais à personne.
Il lui semblait, en effet qu'elle ne pourrait aimer personne aprèsJacques.
Elle ne pouvait, malgré tout, chasser entièrement de son coeur son image.
Elle le jugeait indigne d'affection et sans sincérité, mauvais père, et pourtant elle l'aimait, elle l'aimait toujours.
Et elle souffrait atrocement.
Son tendre coeur saignait par mille blessures.
Et pourtant elle n'avait rien senti encore.
Elle ignorait les nouveaux coups, cent fois plus cruels ceux-là, que le destin tenait pour elle en réserve, et dont il allait bientôt la frapper sans relâche, comme avec un impitoyable acharnement.
L'entrée d'Agathe dans la chambre interrompit les tristes réflexions de la jeune fille.
C'était une grosse femme aux traits communs, l'air familier.
Elle avait vu la veille le petit Daly. C'était elle qui était venue aider à le coucher.
Elle s'était demandé déjà quel pouvait être cet enfant, et elle avait pensé tout d'abord que mademoiselle pouvait bien en être la mère; mais, à la réflexion, ce soupçon s'était dissipé. Mademoiselle était bien jeune pour avoir un enfant de près de quatre ans, et la bonne femme était restée très intriguée. Elle ne s'était pas privée de se livrer, avec les autres domestiques, à mille commentaires, à mille suppositions plus absurdes les unes que les autres. Cet enfant, qui arrivait ainsi de Paris sans qu'on fût prévenu, amené par un homme qui disparaissait ensuite comme un voleur, il y avait là de quoi piquer la curiosité et ouvrir le champ aux hypothèses.
Mais jamais Agathe n'aurait osé interroger ses maîtresses, qu'elle ne connaissait pas assez et qui l'avaient tenue jusqu'ici dans une certaine réserve.
Elle ne fit donc aucune réflexion, et se mit à sa besogne silencieusement. Elle prit l'enfant, s'assit avec lui devant le feu et se mit à l'habiller.
Madame de Frémilly alla vers sa petite-fille.
—A qui penses-tu? lui demanda-t-elle en la voyant si pâle et si triste, à lui?…
Laurence ne répondit pas. Mais ce silence même était un aveu.
La baronne ne put contenir son irritation.
Et, montrant à sa petite-fille l'enfant que l'on habillait et qui, pour elle et pour Laurence, était le fils infortuné de cet homme:
—Il ne mérite, s'écria-t-elle, ni une pensée, ni un regret!
Laurence resta muette.
Elle ne se sentait pas la force de l'accuser, et elle n'osait pas pourtant le défendre.
Quand Régulus arriva à Paris, vers six heures du soir, personne ne l'attendait à la gare. Il n'avait pas, en effet, prévenu sa maîtresse, la pitoyable Noémie.
Il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui directement. Il trouva Noémie en larmes. Avec la nuit, la tristesse avait repris la pauvre mère, qui ne pouvait pas se consoler d'être privée de son fils.
Régulus s'étonna.
—Qu'est-ce que tu as à pleurer, godiche? Ah! ce n'est plus l'enfant qui pleure, lui. Il est là-bas, bien au chaud, dans un beau château!…
La mère essuya ses yeux.
—Il est bien?
Et une lueur de joie illumina sa face boursouflée.
—S'il est bien! fit Régulus. On l'adore déjà.
—Il est si mignon!
—Dans quelques jours, on ne pourra plus se passer de lui.
—Il faut bien que je m'en passe, moi, fit la triste mère.
—Est-ce que tu le regrettes encore?
—Je le regretterai toujours! fit la pauvre femme.
Et, de nouveau, les larmes ruisselèrent sur son visage.
Régulus eut un geste d'impatience.
—C'est bon, c'est bon, fit-il. En voilà assez! Tu ferais mieux de servir le dîner.
—Mais je n'ai rien préparé.
—Comment ça?
—Je ne t'attendais pas.
—Et pour toi?
—Oh! pour moi!…
—Tu ne manges pas, peut-être, quand je ne suis pas là?
—Oh! si peu! Et surtout en ce moment!
—Mais moi, dit Régulus, je n'ai pas envie de me laisser mourir de faim.Mets un chapeau vivement. Nous allons dîner chez quelque mastroquet.
Noémie obéit silencieusement.
Pendant le dîner, on lui parlerait de son fils. Elle ne se préoccupait pas d'autre chose. Au bout de quelques minutes, elle fut prête à sortir.
Et elle descendit l'escalier derrière Régulus.
Pendant le dîner, qui eut lieu dans le cabinet d'un marchand de vin voisin de leur demeure, il fallut que Régulus racontât à la mère de Daly toutes les circonstances de son voyage, ce que le petit avait fait, ce qu'il avait dit, l'accueil qu'il avait reçu des personnes chez lesquelles on le conduisait, qu'il décrivît le château dans lequel il allait vivre, le genre d'existence qu'il allait mener là-bas. Elle voulait continuer à vivre en esprit avec son fils.
Régulus, assez obligeamment, se prêta à sa fantaisie.
Le voyage lui avait aiguisé l'appétit. Il mangeait et buvait beaucoup.Quand arriva le dessert, il était déjà un peu gris.
Il restait de bonne humeur et se montrait charmant.
Il était enchanté de son expédition.
Et, comme le vin lui déliait la langue, il mit Noémie au courant de l'aventure de la nuit, de l'aventure prodigieuse, dont il se souviendrait toujours, qui l'avait fait fuir précipitamment le château de Marconnay.
Il en était heureux et fier, de cette aventure, et des frissons de plaisir traversaient tout son corps quand il en parlait et se la rappelait.
Une sorte de bave lui venait aux lèvres et des ardeurs lui montaient aux yeux.
Noémie n'avait pas compris tout d'abord.
Puis, quand elle eut saisi, elle eut un grand geste plein d'horreur.
—Tu as fait cela!
Il se rengorgeait.
—Certainement.
—Tu as souillé, perdu cette jeune fille?
—Mais oui. Qu'as-tu?
Noémie s'était levée.
Sa physionomie respirait l'indignation et l'épouvante.
Il ricana.
—Tu es jalouse?
—Ah! s'écria la femme, quel monstre tu es!
Il riait toujours.
—Un monstre?
—Le plus odieux, le plus infâme de tous les monstres!
Il la regarda, surpris. Il vit que sa réprobation était réelle. Il s'étonna, puis il devint furieux.
—Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Es-tu folle?
Elle avait saisi son chapeau.
Elle l'attachait sur ses cheveux.
—Où vas-tu?
—Je pars.
—Où?
—Je ne sais pas. Mais je ne demeurerai pas cinq minutes de plus avec un monstre tel que toi. Donne-moi la clef.
—La clef?
—Que je prenne mes nippes. Tu ne veux pas me les garder, je suppose?
—Ah çà! fit-il, stupéfait, c'est donc sérieux?
—Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
—Tu me lâches?
—Avec bonheur. Je ne t'aimais pas. Maintenant, tu me répugnes, tu me dégoûtes. Je te hais. Et si je ne me retenais, je te cracherais à la face!
Il ne l'avait jamais vue ainsi.
Elle était blême, mais ses yeux flambaient.
Une étrange énergie animait cette femme, qu'il avait toujours connue soumise et tremblante.
Il lui avait pris son enfant et elle s'était à peine fâchée.
Et, pour une histoire rigolotte—c'est du moins ainsi qu'il la prenait, lui—elle devenait enragée.
Il n'y comprenait plus rien.
Il ne comprenait pas que ce crime lâche et cynique, qu'il venait de raconter comme une prouesse, avait achevé de révolter le coeur de cette malheureuse, restée honnête au fond, et qui avait vu enfin à quel misérable elle avait jusqu'ici associé sa vie.
Il y avait aussi la rancune amassée en le coeur de cette mère, depuis qu'on lui avait pris son fils, qui débordait enfin.
Et elle était devenue si effrayante, que Régulus, quoique à demi ivre, se sentit blêmir.
Mais il ne voulut pas avoir l'air d'être impressionné.
Il haussa ironiquement les épaules.
—C'est de la folie!
Mais Noémie, les dents serrées, impérieuse, tendit les mains.
—La clef!
Il n'osa pas la refuser.
—Voici.
Il ajouta:
—Mais retiens bien ceci: si tu franchis le seuil de la porte, ne cherche plus à revenir.
Elle eut un grand geste.
—Revenir chez toi, près de toi! J'aimerais mieux m'étendre devant un tramway, pour être écrasée vive, aller me jeter dans la Seine ou me précipiter d'un sixième étage, que demeurer une heure sous le même toit que toi!
—A ton aise, fit-il.
Et elle sortit.
Il demeura seul.
—Elle est folle! murmura-t-il.
Puis il pensa:
—C'est la jalousie. Elle est furieuse que j'aie possédé cette fille, même malgré elle. Que les femmes sont bizarres!
Il appela le garçon et se fit servir du café et des liqueurs.
Noémie rentra chez elle, le coeur soulevé d'indignation.
Elle comprenait, elle, les conséquences que pouvait avoir pour cette jeune fille, qui avait été bonne pour son fils, le crime brutal, sans nom, dont s'était rendu coupable envers elle le misérable Régulus.
Ce crime pouvait avoir des suites, et c'était pour la pauvre enfant le déshonneur, la honte, un avenir de douleur et de désespoir.
Qu'allait-elle faire?
Essayer de réparer. Et comment?
Elle ne pouvait pas révéler à cette enfant, encore ignorante peut-être, vierge d'esprit et de pensée, si elle ne l'était plus de corps, l'attentat monstrueux.
Mais elle voulait aller là-bas, savoir ce qui se passait, intervenir au besoin; en tout cas, offrir sa vie, son sang, pour réparer un forfait inexpiable.
Puis elle vivrait près de son fils.
Elle ferait la leçon au petit, lui dirait de ne pas la reconnaître.
Elle avait déjà pensé à cela: se faire la servante des gens qui allaient élever son fils, car elle n'oserait pas le reprendre et aller vivre avec lui.
N'aurait-elle pas à redouter pour lui la vengeance du misérable Régulus?
Elle était résolue maintenant. C'est cela qu'elle allait faire. Elle était libre. Elle allait partir.
Elle porta la main à sa poche.
Il lui restait quelques sous à peine.
Elle ferait le voyage à pied, s'il le fallait, mais elle partirait.
Elle monta son escalier lentement, péniblement. Ses jambes avaient peine à la porter.
L'horreur la faisait chanceler.
Arrivée devant sa porte, elle eut de la peine à ouvrir, tant sa main tremblait. Puis, quand elle fut dans la chambre, elle fit un paquet à la hâte de toutes ses hardes. Elle retrouvait, pendant ces recherches, des objets ayant appartenu à son fils. Elle les prenait, les embrassait, les arrosait de ses larmes. Mais cela l'attardait, et elle voulait être partie avant le retour de l'autre….
Elle essuya ses pleurs, se remit à la besogne plus vivement.
De temps en temps, elle s'arrêtait pour écouter, tremblant d'entendre le pas de son amant dans l'escalier.
Mais Régulus ne se montra pas.
Et elle était loin déjà quand il se décida à rentrer.
Il était tout à fait ivre.
Il vit la chambre en désordre et comprit que Noémie était partie.
Il fut pris d'un accès de fureur.
Et, avec un geste de menace lancé dans le vide:
—Je te rattraperai, cria-t-il, toi et tongosse!
Puis il eut un hoquet, roula à terre et s'endormit.
Quelques semaines s'écoulèrent. Laurence, atteinte d'un mal que les médecins ne savaient définir, allait s'affaiblissant chaque jour. Aucune nouvelle n'arrivait aux recluses, au fond de la retraite où elles s'étaient confinées. La baronne, attribuant la pâleur, la nervosité de sa petite-fille, qui se plaignait aussi souvent de violents maux de coeur, la baronne, attribuant cet état à l'anémie causée par le chagrin d'être séparée de celui qu'elle aimait, avait écrit à M. Mareuil pour avoir des nouvelles de M. de Brécourt, et M. Mareuil avait répondu qu'il n'avait rien reçu de son ami. C'était une rupture complète, de la part de Jacques, avec tout ce qu'il laissait. Il était parti désespéré, sans doute, et sans idée de retour. Et c'est ainsi que s'expliquait son étrange silence.
Ah! comme madame de Frémilly, en présence de la langueur peut-être mortelle de la pauvre Laurence, regrettait sa sévérité, son intransigeance!
Combien de fois elle s'était dit déjà: «Ah! s'il revenait, quel qu'ait été son passé, avec quel empressement je lui mettrais dans la main la main de ma petite-fille, en lui disant: Soyez heureux!»
Il y avait l'enfant.
Laurence l'adopterait. Elle l'avait adopté déjà.
Hélas! il était trop tard. Jacques était parti, et Laurence se mourait.
Une tristesse affreuse régnait dans le château bien que le temps fût devenu plus doux et que les premières fleurettes, annonçant la fin de l'hiver, eussent montré leurs têtes pâles à l'abri des haies.
Les seuls éclats de rire qu'on y entendit étaient ceux que poussait le petit Daly, qui n'avait jamais été aussi heureux qu'entre ces deux femmes tristes, mais douces, qui étaient pour lui pleines d'attention et que lui seul parvenait parfois à distraire de leurs sombres pensées, devenues chaque jour plus funèbres.
Or, un matin, le vieux médecin, le docteur Raymondet—c'était un des médecins les plus célèbres de Poitiers qu'on avait fait venir—le vieux médecin, disons-nous, fit demander à madame de Frémilly de vouloir bien lui accorder quelques minutes d'entretien particulier. La baronne, pâle d'angoisse, l'entraîna dans sa chambre.
Et tout de suite elle s'écria, folle de douleur:
—Elle est perdue!
Le docteur secoua la tête.
—Ce n'est pas cela.
—Quoi alors, docteur?
—J'ai hésité longtemps. Je croyais me tromper. Mais, maintenant, il n'y a plus de doute. Il faut que je parle.
—Vous me faites mourir!
—Je connais la nature du mal dont souffre mademoiselle de Frémilly.Mademoiselle de Frémilly est enceinte.
La baronne jeta un cri:
—Enceinte!…
—Je n'en puis plus douter. Depuis quelque temps déjà je le soupçonnais, mais je ne voulais pas parler avant d'être sûr.
—Enceinte! répéta madame de Frémilly.
Et il semblait, à son accent que ce mot renfermât pour elle toutes les horreurs et toutes les hontes.
—Enceinte, ma petite-fille!… Et c'est ce misérable, à qui je songeais à pardonner. Ah! qu'il ne reparaisse jamais à mes yeux, jamais!
Elle se tourna vers le docteur:
—Et Laurence connaît son état?
—Je ne le crois pas.
—Elle ne s'en doute pas?
—Je crois qu'elle n'a aucun soupçon.
—Vous ne lui avez pas dit?
—J'ai voulu vous parler avant.
Il se fit un silence.
Madame de Frémilly semblait atterrée.
—Mais alors, fit-elle, il y a plusieurs mois déjà?
—Deux mois peut-être, trois au plus.
—C'est bien cela. Qu'allons-nous faire?
—Il me semble qu'il n'y a qu'à attendre.
—Déshonorée, ma petite-fille!…
—Mais celui qui l'a séduite….
—Peut réparer … pensez-vous. Il est parti.
—Parti?
—Je n'ai pas voulu lui laisser épouser Laurence, à cause de son passé. Il y a dans son passé des femmes séduites … un enfant. Ce petit que vous avez vu ici, adopté, c'est son fils, un enfant qu'il a abandonné avec la mère, et qu'il laissait dans la misère. Ah! le misérable! le misérable!
—Il faut, dit le docteur, le rappeler.
—Jamais je ne m'y résignerai. Appeler ce monstre mon petit-fils….Vivre sous le même toit…. Jamais! jamais!
—Pourtant….
—Oui, vous le pensez, il n'y a pas autre chose à faire pour sauver l'honneur de ma petite-fille. Mais cette ressource même ne me reste pas. Je ne sais pas où il est. Il est parti pour l'Afrique en expédition, et il n'a donné à personne de ses nouvelles. Peut-être même a-t-il succombé déjà. Ah! malheureuse que je suis, malheureuse que nous sommes, Laurence et moi! Que maudit soit le jour où cet homme a mis le pied dans ma maison!
—C'est à Paris que vous l'avez connu?
—A Paris, dans les salons. Il était de notre monde.
—Et pourquoi l'avez-vous repoussé?
—Je vous l'ai dit: à cause des renseignements fournis sur son compte. J'avais été si malheureuse d'avoir épousé un viveur! Je voulais éviter à ma petite-fille une existence comme celle que j'ai menée. Pourtant, j'avais consenti, je m'étais laissée attendrir par les supplications, les larmes de Laurence. Mais, la veille du jour où j'allais prendre un engagement définitif, j'ai reçu la visite d'une femme m'apportant la preuve qu'à l'heure même où le fiancé de ma petite-fille faisait à celle-ci les protestations d'amour les plus brûlantes, il continuait à fréquenter une autre femme qu'il trompait, dont il avait un enfant. Et c'est Laurence elle-même, outrée de cette trahison indigne, qui m'a engagée à partir. Nous avons quitté Paris. Je l'ai amenée ici, dans ce château désert, plein d'un ennui mortel, où il a tenté de venir nous rejoindre. Mais je l'ai chassé, docteur, je l'ai chassé. Et il est parti. Mais j'ignorais sa dernière faute, son dernier crime, un crime dont je mourrai, docteur, et dont Laurence mourra peut-être aussi.
—Mais non, mais non, fit le médecin, cela peut s'arranger.
—Et comment?
—Personne ne soupçonne l'état de mademoiselle?
—Personne, j'en suis sûre. J'aurais été la première….
—Il faut l'emmener.
—L'emmener?
—Aux eaux, quelque part, dans un pays où nul ne vous connaîtra.
—Et où elle fera ses couches?
—Evidemment.
—Et elle reviendra avec un enfant … un bâtard … fille-mère, ma petite-fille! Laurence de Frémilly, Ah! docteur, quand je pense à cela! Dire que j'ai vécu jusqu'à cet âge pour voir cette honte!… Ah! pourquoi ne suis je pas morte, mon Dieu! pourquoi ne suis-je pas morte quand mes cheveux ont commencé à blanchir!…
—Il ne faut pas, dit le docteur, vous désespérer ainsi.
—Mais je suis maudite! s'écria la baronne en s'arrachant les cheveux. J'ai mené une vie de douleur. Mais les maux que j'ai endurés déjà n'étaient rien auprès de ceux qui m'étaient réservés. J'adorais Laurence, docteur. J'avais foi en elle. Elle me paraissait si noble et si pure!… Je la comparais souvent à un beau lis, dont elle avait l'élancement et la blancheur. Ah! le rêve! le rêve!
—Un rêve!
—Un rêve affreux, qu'elle a fait une nuit. Le lis était devenu tout noir!…
La baronne s'arrêta, comme accablée sous le poids de ses pensées.
—Puis elle reprit:
—Ce qui m'est le plus pénible, docteur, ce qui m'est plus cruel que tout encore, c'est la duplicité de cette enfant, que j'ai entourée de tendresse, c'est son hypocrisie!
—Peut-être ne sait-elle pas….
—Comment ne saurait-elle pas qu'elle a commis la faute?
—Elle me paraît fort naïve.
—Elle ne sait peut-être pas qu'elle est enceinte. Elle sait du moins qu'elle s'est donnée, et, au lieu de me l'avouer…. Si elle m'avait tout dit, si elle m'avait confessé sa faute, je n'aurais pas laissé partir le séducteur.
—Il y a quelque chose, dit le docteur, qui me surprend chez mademoiselle de Frémilly, et qui m'a fait longtemps hésiter à parler, à croire même que je ne me trompais pas, c'est son innocence.
—Son innocence?
—Elle paraît si loin de soupçonner la cause de son malaise!
—Oui, elle ne connaissait pas, sans doute, les risques qu'elle courait en cédant à un homme qu'elle aimait, et cet homme n'en est que cent fois plus coupable; mais il ne l'a pas prise de force et sans qu'elle s'en aperçoive. Et voilà ce que je lui reproche, à elle: c'est de n'avoir pas eu en moi, sa grand'mère, assez de confiance, et de ne m'avoir pas tout avoué. J'aurais su alors ce que j'avais à faire avec le suborneur. Mais maintenant, maintenant, qu'allons-nous devenir?
Le docteur ne répondit pas.
Il ne savait quel conseil donner, et comment ses malheureuses clientes pourraient sortir de la terrible impasse où elles allaient être acculées.
—Je vous ai dit, fit-il, ce que je voyais à faire.
—Fuir, nous cacher, nous cacher comme des misérables, comme des coupables, la baronne de Frémilly et sa petite-fille! Et croyez-vous, docteur, que Laurence y consentira, qu'elle consentira à laisser son enfant? Elle aime déjà ce petit, qui est l'enfant d'une autre, parce qu'il est son fils, à lui; que sera-ce d'un enfant de lui, sorti d'elle, de ses entrailles? Jamais elle ne voudra l'abandonner, jamais! Alors, à quoi bon partir? La faute sera publique, le déshonneur connu de tous!
Elle s'arrêta, accablée.
L'excès de son malheur engourdissait sa pensée.
Le médecin n'avait plus rien à faire, rien à dire.
Il songea à prendre congé.
Il fit cependant, avant de partir, cette recommandation:
—Je vous engage, madame la baronne, à être indulgente, à montrer à mademoiselle de Frémilly beaucoup de douceur. Sa santé est très délicate et de trop grandes émotions pourraient avoir de fâcheux résultats.
—Soyez tranquille, docteur. Ce n'est pas à elle que j'en veux, mais à celui qui l'a séduite, à celui qui l'a trompée!
—Devrai-je revenir bientôt?
—Le plus souvent possible, docteur. Il ne faut pas nous abandonner dans notre détresse.
—Oh! madame la baronne!
—En ce moment je suis un peu hébétée. J'étais si loin de m'attendre à cette nouvelle! Peut-être aurons-nous besoin de vos conseils.
—Je suis entièrement à vos ordres, madame la baronne.
—Merci, docteur, et à bientôt.
Le médecin s'éloigna.
Quand il fut parti, madame de Frémilly se laissa tomber sur son siège, brisée, inerte, et elle répéta à plusieurs reprises:
—Enceinte, Laurence, enceinte!
Elle ne pouvait se faire encore à cette monstrueuse idée.
Elle croyait avoir rêvé, avoir été en proie à quelque horrible cauchemar.
Mais non cependant, tout était réel.
C'était bien vrai qu'on lui avait dit cela.
Elle entendait résonner dans le couloir, dans l'escalier, les pas du docteur qui s'éloignait et qui lui avait fait l'épouvantable confidence.
Et Laurence, que faisait-elle? que pensait-elle?
Que lui répondrait-elle quand elle lui apprendrait la cause, si naturelle pourtant et si inattendue cependant, du mal dont elle souffrait?
Elle voulait en avoir le coeur net tout de suite.
Elle secoua l'espèce de torpeur hébétée où elle demeurait plongée depuis le départ du médecin, se leva d'un seul mouvement, poussa sa porte et se dirigea vers la chambre de sa petite-fille.