—Je me couperais plutôt sous tes yeux le poignet droit!
—C'est bien. J'agirai seul. Mais n'attends rien de moi.
—Il ne peut me venir de toi que de la honte et du malheur.
—Et tremble pour ton fils!
—Tremble plutôt pour toi!
Il eut un long ricanement.
—Pour moi?
—Oui, car ton crime est de ceux que le ciel châtie, tôt ou tard, terriblement!
—Tu parles comme dans les mélodrames. Tu n'es pas réjouissante. Adieu!
—Tu pars?
—Je vais à la recherche de madame de Frémilly. Je saurai bien la retrouver, moi. Et quand je l'aurai retrouvée, je sais ce que j'ai à faire.
—Tu ne feras pas ce que tu as dit.
—Je ferai ce qui me plaira et sans te demander la permission. Crains de ne pas regretter un jour de m'avoir si mal accueilli.
—Ce que je regretterai toujours, c'est d'avoir trouvé sur mon chemin un misérable tel que toi!
Il était déjà loin.
Elle le vit disparaître dans le chemin étroit bordé d'aubépines fleuries….
Et son coeur se serra. Et des larmes montèrent à ses yeux.
Elle pensait:
—Que va-t-il tenter? Que va-t-il faire?
Et son âme s'emplissait d'appréhensions de tous genres. Elle voyait l'avenir, qui lui avait paru un instant éclairci, gros de nouveaux orages, assombri de nouvelles nuées.
—C'est le méchant homme qui te fait encore pleurer, petite mère?
C'était Daly qui s'était rapproché et avait saisi la main de sa mère.
Celle-ci serra l'enfant près d'elle, et, l'entraînant:
—Rentrons, dit-elle.
Et elle l'emmena vivement, en jetant autour d'elle des regards où se lisait une terreur quasi surnaturelle.
Il y avait plusieurs semaines déjà que Régulus Boulard combinait le plan qu'il venait d'essayer de mettre à exécution. Cette idée le hantait que la jeune fille qui avait été victime de sa brutalité, là-bas, dans ce château perdu du Poitou, devait être enceinte, et qu'on s'en était aperçu. Il songeait au désarroi que cette découverte avait jeté sans doute dans la maison. Il devinait la honte de la jeune fille, le désespoir de sa grand'mère, toute réparation lui paraissant impossible, puisque celui qu'elles accusaient infailliblement toutes les deux ne reviendrait plus peut-être.
Alors, il apparaissait, lui, beau de délicatesse et grand de dévouement, prêt à endosser la faute d'un autre, car il se garderait bien d'avouer son crime, tout disposé à rendre l'honneur à celle qui l'avait perdu. Il était de famille honorable. On n'avait rien à lui reprocher que sa situation intime. Il aurait l'air, aux yeux des deux femmes désolées, d'un ange sauveur. Telles sont du moins les illusions qu'il se faisait. Lui qui aimait tant les beaux rôles, il en avait là un superbe à jouer. Il ne pensait pas qu'on se douterait de sa liaison avec Noémie et que celle-ci avait parlé de cette liaison. Il s'était posé près de madame de Frémilly et de sa petite-fille comme un ami, un protecteur même de la pauvre femme, encore un beau rôle. Puis, s'il y avait de la part de la baronne ou de Laurence un peu de résistance, il comptait sur son physique pour «enlever l'affaire», comme il disait.
Il comptait sur Noémie, qui devait être bien maintenant avec les châtelaines de Marconnay, pour parler de lui favorablement et lui ouvrir les portes du château.
Il était disposé à reconnaître l'enfant qui allait naître et qui serait le sien, et celui de Noémie, qu'on croyait l'enfant de l'autre.
Cette combinaison, qu'il expliquerait à son ancienne maîtresse, devait lui gagner sûrement l'appui de celle-ci, qui verrait là un avenir pour son fils.
Et, hanté de ces rêves, il était parti de Paris plein d'espoir. L'accueil fait par Noémie à la combinaison, la disparition imprévue de madame et de mademoiselle de Frémilly l'avaient un peu décontenancé sans le faire cependant renoncer à ses projets.
D'abord il était sûr que ses prévisions s'étaient réalisées, que Laurence allait devenir mère. C'est pour cela qu'elle avait quitté le château avec la baronne.
Elle avait été dans quelque pays perdu cacher un déshonneur, dont elles ne s'expliquaient sans doute pas la cause, et dont on devait accuser le disparu, ce Jacques de Brécourt qui avait fait la cour à Laurence, et qui était considéré déjà comme son fiancé.
La haine de la grand mère pour le suborneur devait s'être accrue encore; et elle ne devait plus avoir pour lui que des malédictions.
Donc les affaires du misérable—du moins il le croyait—allaient le mieux du monde. Il n'y avait plus, supposait-il, qu'à attendre.
L'hostilité de Noémie, sa colère, ses injures, ses menaces, n'étaient pas capables de l'effrayer. Il avait apaisé dans l'âme de la malheureuse femme d'autres révoltes, et il savait comment la prendre.
Il rentra à Paris, plus certain que jamais de la réussite.
* * * * *
A la villa des Chênes-Verts, la vie continuait plus morne et plus triste, sans incidents.
La baronne de Frémilly et sa petite-fille se voyaient à peine et ne se parlaient plus.
La grand'mère n'avait plus à l'adresse de la pauvre enfant que des regards courroucés, et ne sentait venir à ses lèvres que des injures.
Le printemps s'avançait, et était, cette année-là, particulièrement beau: une mer moirée de lumière sous un ciel splendidement pur.
Autour des malheureuses femmes, si tristes et si sombres, tout resplendissait, tout étincelait. Les fleurs des parterres étaient toutes épanouies, et les arbustes rares et les arbres fruitiers étaient chargés de neiges roses ou blanches, qui embaumaient l'air de leurs odeurs douces et pénétrantes.
Puis, après un mois tout entier de beau temps, vers la fin de juin, le ciel se couvrit tout à coup, la mer devint houleuse, de grands coups de vent secouèrent les arbres.
Et, pendant une furieuse nuit de tempête, où les rafales semblaient vouloir emporter la villa, où une pluie, mêlée de grêle, battait les vitres avec violence, où l'on entendait de loin la mer hurler furieusement, les premières douleurs de l'enfantement prirent l'infortunée Laurence.
Elle ignorait ce qui allait se passer, et pourquoi elle souffrait ainsi.
Elle s'était jetée sur un canapé, où elle se tordait comme un ver, et bientôt elle ne put retenir, malgré de surhumains efforts, de déchirantes plaintes, qui trouèrent le silence intérieur de la demeure.
Au dehors, tous les bruits étaient déchaînés, ce qui empêcha longtemps la baronne d'entendre sa petite-fille.
Ce fut une des deux domestiques qui vint la prévenir.
—Je crois, dit-elle, que mademoiselle est malade.
Madame de Frémilly, livide, se leva du fauteuil sur lequel elle était assise, un livre à la main.
Elle jeta son livre et écouta.
Une plainte aiguë, sinistre, couvrit pour un instant les bruits extérieurs de la tempête.
La baronne dit:
—C'est ma petite-fille?
—Les plaintes viennent de la chambre de mademoiselle.
—Et vous n'avez pas été voir?
—J'ai voulu prévenir madame.
—Bien, j'y vais. Venez avec moi!
—Oui, madame.
Elles sortirent toutes les deux.
Quand elles apparurent dans la chambre, Laurence, qui gisait écroulée, en proie à des tortures sans nom, fit un effort surhumain et se dressa, spectrale, les traits convulsés, effrayante.
La baronne avait compris.
Elle dit à sa servante:
—Allez chercher un médecin tout de suite.
—Oui, madame.
Et quand elle fut seule avec Laurence, la grand'mère dit à sa petite-fille:
—Eh bien! tu ne nieras plus. Il va venir!
Laurence ne répondit pas.
Elle porta les mains à son flanc, qui se déchirait, et gémit:
—Oh! je souffre! Il me semble que je vais mourir!
—Non, tu ne mourras pas. Tu connais le mot de l'Ecriture: «La femme enfantera dans la douleur.» C'est l'enfant qui va venir. Tu vas être mère!
—L'enfant! bégaya la pauvre Laurence.
Et une douleur nouvelle, plus terrible que toutes les autres, arrêta la parole sur ses lèvres et lui arracha de plus rauques gémissements.
Madame de Frémilly répéta, impassible:
—Tu ne nieras plus, tu ne nieras plus!
—Oh! grand'mère, grand'mère, supplia la pauvre enfant. Laissez-moi mourir en paix!
—Je te dis que tu ne mourras pas! On ne meurt pas de ces douleurs. Tu vivras assez pour porter la croix de ta honte!
—Grand'mère!
—Car tu ne diras plus maintenant que tu es innocente! Qu'il est innocent. Ah! le maudit!
Un coup de tonnerre épouvantable ébranla à ce moment le ciel, la maison tout entière. Au-dessus de la mer mugissante, un éclair embrasa tout de son aveuglante lueur. La baronne, épouvantée, se signa involontairement.
Et Laurence n'eut pas la force de pousser un cri que la souffrance allait lui arracher.
Elle devint plus blême et resta comme foudroyée.
—C'est la colère de Dieu, dit l'implacable baronne, qui tonne sur ta tête coupable!
Laurence répéta:
—Je vais mourir, grand'mère, je vais mourir. Ayez pitié de moi!
—Dis-moi que c'est lui!
—Non, jamais.
—Oh! qu'il soit maudit, lui et ses enfants jusqu'à la dixième génération!
Et madame de Frémilly étendit au-dessus de la tête de sa petite-fille sa main droite et décharnée, qui semblait commander à la foudre.
Laurence poussa un cri et s'évanouit.
* * * * *
A la même heure, à l'autre bout du monde, et comme si la fatalité obéissait à ses imprécations, sous la tente où Jacques de Brécourt dormait d'un profond sommeil de plomb, après une journée de marche et de fatigue, un homme s'introduisait, rampant comme une couleuvre. C'était un domestique noir de l'escorte.
On ne voyait dans l'obscurité grise que la blancheur de ses dents et du globe de ses yeux.
Il avait des mouvements félins et souples et semblait voir au milieu des ténèbres, car il ne se heurtait à aucun des objets qui encombraient la tente. Ses pas étaient moelleux et doux, et il retenait son souffle.
On eût dit une ombre allant et venant, une ombre impalpable, sans corps, tant ses mouvements étaient silencieux.
Que voulait-il? Que cherchait-il?
Il s'approcha de la couchette du dormeur, mit la main sous le traversin de cette couchette, y prit un objet qui semblait assez lourd, une sorte de cassette. Mais, à ce moment, la couchette remua.
Jacques se dressa en sursaut.
Et, sans avoir rien vu, cria:
—Qui vive?…
L'homme jeta un cri involontaire.
Puis, se ruant sur la couche avant que le dormeur eût pu faire un mouvement ou appeler, il lui plongea dans la poitrine un long couteau, qu'il tenait caché dans une de ses manches.
Un flot de sang jaillit, mais Jacques ne poussa pas une plainte.
L'homme serra le coffret contre sa poitrine, et disparut à travers la nuit, sans bruit, comme il était venu.
De longs mois se sont écoulés.
Le gros Mareuil achève de déjeuner, seul, dans sa garçonnière de la rue de Varenne, servi par son valet de chambre, les yeux sur un journal dressé contre sa carafe, quand un coup de sonnette le fait tressauter.
Tout de suite, avant que le domestique ait fait un mouvement pour aller ouvrir:
—Si c'est un raseur, je n'y suis pas!
—Oui, monsieur.
Le valet sort et revient avec une carte.
En jetant les yeux sur cette carte, Mareuil fait un mouvement de surprise tellement violent qu'il renverse à demi la carafe contre laquelle est installé son journal.
—Sapristi! s'écrie-t-il, voilà qui est fort! Mais, dans cette Afrique, on ne sait jamais ni qui meurt ni qui vit.
Avec un coup d'oeil à son domestique:
—Fais entrer! fais entrer tout de suite!
La porte s'ouvre, et Jacques de Brécourt entre, l'air souffrant encore, et blême sous son teint bronzé par le soleil et les fatigues.
Mareuil pousse un cri:
—Brécourt! vivant!
—Tu me croyais mort?
—Mais tout le monde ici te croit mort! Tout le monde a lu dans le journal….
—Mon assassinat?
—Dame! Et on ne savait pas que tu en avais réchappé. Aucun journal n'en a parlé.
—On n'a pas jugé à propos, sans doute, de porter aux populations la nouvelle de ma résurrection.
—Une résurrection, en effet. Et une vraie, et si je m'attendais à voir quelqu'un….
—Ce n'est pas moi?
—Pas en ce monde, du moins. Et tu ne préviens pas!
—Je voulais arriver sans crier gare, pour me renseigner sur ce qui se passe, et je te saurai gré, jusqu'à nouvel ordre….
—De ne pas dire que je t'ai vu?
—Oui.
—Ainsi, tu n'as averti personne?
—Personne.
—Eh bien! tu vas en causer une surprise! Mais assieds-toi. Nous restons là debout. Tu as déjeuné?
—Oui, dans le train.
Mareuil avait approché un siège près de la table.
Jacques s'y laissa tomber.
—Tu vas, dit son ami, me raconter tes aventures, car tu as dû en avoir de ces aventures!
—Pas précisément, à part la tentative d'assassinat dont j'ai été victime.
—Un cigare?
—Je veux bien.
—Et du café?
—Volontiers.
—Servez, Jean, commanda Mareuil au domestique.
Celui-ci apporta sur le bout de la table une boîte de cigares, du café, des liqueurs.
—Tu as lu dans les journaux, commença Jacques de Brécourt, ce qui s'est passé?
—Vaguement. Un domestique nègre qui s'était introduit sous ta tente pour te voler.
—Et qui, m'ayant entendu crier, m'a plongé son yatagan dans la poitrine.
—Oui. C'est ce qu'ont dit les journaux.
—On m'a trouvé, le lendemain, râlant, et on croyait bien que je n'en reviendrais pas. Comme on ne pouvait pas me transporter, la caravane s'est arrêtée plusieurs jours. Cartier a été très bon pour moi. Tous, du reste, ont été très dévoués. Mais on ne pouvait pas retarder indéfiniment, pour moi, l'expédition. On a attendu que je fusse transportable, et on m'a évacué sur notre possession la plus voisine, en attendant que je rencontre une autre caravane qui me rapatrierait; car je ne pouvais plus suivre l'expédition, où je n'étais plus qu'une non-valeur.
—Tu m'as l'air, du reste, dit Mareuil, un peu patraque encore.
—Oh! je ne suis pas encore bien remis, et je ne sais pas même si je me remettrai jamais complètement.
—Le scélérat ne t'avait pas raté.
—Son couteau m'a traversé presque de part en part.
—Et qu'est-il devenu, ce bandit?
—On l'a fusillé.
—On devait le pendre.
—On a trouvé la fusillade plus commode. On manque d'arbres dans le désert.
—Ah! vous étiez dans le désert?
—En plein désert.
—Mon pauvre ami! Ah! je ne comptais guère te revoir!
—Alors, je te fais l'effet d'un revenant?
—Tout à fait.
La conversation tomba.
On voyait que Jacques brûlait de poser des questions à son ami. Mais il hésitait, redoutant sans doute d'apprendre quelque funeste nouvelle.
Il y avait plus de trois mois que la nouvelle de sa mort était parvenue en France.
Que s'était-il passé depuis lors?
Mademoiselle de Frémilly avait dû en être informée comme les autres, et, depuis longtemps peut-être, elle ne pensait plus à lui. Jacques était venu chez Mareuil surtout pour entendre parler d'elle, et il n'osait même pas prononcer son nom.
Son ami non plus n'avait pas l'air de se douter de ce qui lui tenait le plus au coeur, et pourtant il connaissait l'amour de Jacques, il savait les raisons pour lesquelles il était parti.
Enfin, Jacques n'y tint plus.
Il se décida à prononcer le nom qui, depuis qu'il était là, brûlait ses lèvres, et qui n'avait jamais cessé d'être en son coeur.
Il demanda à Mareuil s'il avait des nouvelles de ces dames de Frémilly.
Le gros homme eut un sursaut.
—Des nouvelles? Ah! je crois bien, des flottes! Et qui vont bien te surprendre!
—Elles sont à Paris?
—Non. Elles n'y sont pas venues depuis que tu es parti. Elles sont restées en leur château de Marconnay. Je ne les ai pas vues, mais j'ai été mis au courant de tout ce qui s'est passé d'une façon bien drôle.
—Et que s'est-il donc passé? demanda Jacques, devenu pâle d'inquiétude.
—Dame! tu dois bien t'en douter un peu.
—M'en douter!
—Et je ne savais pas, moi, que tu étais en de tels termes avec mademoiselle de Frémilly.
—Nous étions fiancés, dit Jacques, qui ne cherchait pas à cacher la surprise que lui causaient les paroles de son ami.
—Mieux que cela, il paraît.
—Je ne te comprends pas.
—Il est inutile, maintenant, de faire le cachottier avec moi. Je te dis que j'ai été mis au courant de tout.
—Mais de quoi?
—Tu étais l'amant de mademoiselle de Frémilly.
—Moi?
—Il est inutile de prendre ces airs effarés. Je te dis que je sais tout.
—Et moi, je te dis que c'est là une infâme calomnie, que jamaisLaurence n'a été ma maîtresse.
—Qui donc, alors?
—Comment?…
—Car il est certain que mademoiselle de Frémilly a eu un amant.
—C'est faux!
—Elle a un enfant.
—Laurence!
—Mademoiselle de Frémilly.
—C'est faux!
—Je te jure que rien n'est plus vrai!
—Ah! fit le pauvre Jacques, comme frappé à mort, j'aurais dû ne pas revenir!
Et Mareuil le vit tout à coup si livide, qu'il se précipita pour lui venir en aide.
—Mais qu'as-tu?
—Tu m'as tué!
—En t'apprenant….
—En m'apprenant que Laurence a eu un amant, un enfant. Et si ce n'était pas toi qui me dis cela, ah! je ne laisserais pas vivant celui qui aurait prononcé devant moi de telles paroles!
Mareuil contemplait son ami d'un air presque épouvanté.
Il se disait:
—Il n'est pas bien remis encore … la fièvre, le soleil….
Jacques vit à son air quelles étaient ses pensées.
Il murmura:
—Tu me crois fou, n'est-ce pas? Non, je ne suis pas fou! C'est si atroce, ce que j'apprends là!
—Mais, mon pauvre ami, dit Mareuil, ne te donne pas la peine de jouer cette comédie pour moi.
—Une comédie!
—Je te dis que je suis renseigné, que c'est ton ami lui-même, celui à qui tu as fait tes confidences….
—J'ai fait des confidences, moi?
—Un nommé Régulus Boulard.
—C'est un ancien camarade, en effet.
—Eh bien! c'est Régulus Boulard qui m'a tout appris.
—Mais quoi? répéta le malheureux Jacques qui s'affolait.
—Que tu avais été l'amant de mademoiselle de Frémilly.
—Je te répète que c'est faux, que c'est un infâme mensonge.
—Laisse-moi parler, au moins!
—Je ne puis pas entendre dire devant moi, sans protester, d'aussi infâmes calomnies.
—Alors, cet homme m'aurait menti?
—S'il t'a dit cela, il t'a menti, odieusement menti!
—Il est venu me voir de ta part.
—De ma part!
—Il m'a prié de l'aider dans la mission dont tu l'avais chargé.
—Quelle mission?
—Si par hasard tu venais à succomber….
Jacques porta la main à son front.
—Je ne sais pas, dit-il, si c'est toi qui es fou ou moi, mais il y en a un de nous deux, sûrement, qui n'a pas son bon sens.
—Ce n'est pas moi, sûrement, dit Mareuil. Je suis très calme. Et si tu veux m'écouter avec un peu de patience….
—Puis-je entendre, sans bondir d'horreur, de pareilles choses!
—Tu bondiras après. Mais laisse-moi achever.
—Va, parle, car il y a là quelque chose d'infâme et qui me surpasse.
—Donc, ce Régulus Boulard, quand il eut appris ta mort par les journaux, comme moi, est venu me trouver, et, en grande confidence, il m'a dit ceci: «Mon ami Jacques de Brécourt m'a confié, avant de partir, un secret que je vais, à mon tour, confier à votre honneur. Je sais que vous êtes le plus intime ami de Jacques, que vous connaissez également mademoiselle de Frémilly, qu'il allait épouser. Eh bien! voici ce qu'il m'a dit: il m'a avoué qu'il avait eu des relations avec mademoiselle de Frémilly.»
Jacques se leva, plus blême qu'un mort.
—Ce misérable t'a dit cela?
—Je te le jure. Je ne me rappelle pas les paroles exactement, mais c'en est le sens, certainement.
—Mais, fit Jacques, c'est le plus odieux, le plus inqualifiable des mensonges!
—Tu n'as pas dit cela à cet homme?
—Comment l'aurais-je dit, puisque rien n'est vrai?
—Alors, fit Mareuil, je ne comprends plus.
—Et moi, crois-tu que je comprends? ou plutôt, je comprends qu'il y a là quelque manoeuvre indigne…. Comme on me croyait mort…. Mais continue, mon ami, continue, fit le pauvre Jacques, qui se laissa retomber sur son siège, sans voix et comme hébété.
Mareuil, pour le remettre, lui offrit un verre de liqueur.
Il refusa tout.
Il avait laissé tomber son cigare.
Il y a des infamies qui déconcertent et laissent sans énergie et sans courage les plus résolus.
Après un assez long silence, Mareuil reprit:
—Voyons, où en étais-je? Ah! voici: cet homme me disait donc que tu lui aurais avoué avoir eu des relations….
Jacques fit un mouvement pour protester de nouveau.
Mareuil l'arrêta.
—Non, ne m'interromps pas. Je te répète ses paroles.
—Oui, va, fit Jacques, s'efforçant de contenir son indignation.
—Tu lui avais donc avoué avoir eu des relations avec mademoiselle de Frémilly. Et, comme tu craignais que ces relations eussent des suites….
Jacques s'agita de nouveau.
Mareuil lui fit signe de se calmer.
—Comme tu craignais, reprit-il, que ces relations eussent des suites….
—Mais, s'écria Jacques, si cela avait été vrai, je serais resté.J'aurais, au besoin, tout avoué à la baronne de Frémilly.
—Remarque, dit Mareuil, que je ne t'accuse pas, je répète.
—Oui, oui.
—Donc, craignant que ces relations eussent des suites, et ne voulant pas laisser mademoiselle de Frémilly déshonorée et ton fils sans nom, tu lui aurais fait promettre, si tu mourais, de tâcher de réparer ta faute.
—Et comment!
—En offrant de reconnaître l'enfant.
Jacques eut un geste extravagant.
—C'est fou!
Et, se tournant vers Mareuil:
—Et tu as cru cela?
—Dame!
—L'infâme drôle! Je ne sais qui me retient….
—Mais ce n'est pas tout.
—Quoi encore?
—Il m'a appris pourquoi tu avais été repoussé par madame de Frémilly, pourquoi madame de Frémilly s'était obstinément refusée à consentir au mariage de sa petite-fille avec toi.
—Pourquoi donc?
—Parce qu'une de tes maîtresses serait allée la trouver.
—Une de mes maîtresses? fit Jacques, de plus en plus hébété.
—Nommée Noémie.
—Je ne connais pas cette femme.
—Tu ne la connais pas?
—Je te le jure!
—Alors, fit Mareuil, qui commençait à s'étonner sérieusement lui aussi, c'est tout un complot.
—Un complot contre notre amour, un complot contre notre bonheur. Ah! quel est l'infâme?…
Il s'était levé de nouveau. Il allait et venait, dans la petite salle à manger de son ami, avec une agitation qui tenait de la folie.
Mareuil poursuivit:
—Cette femme s'est présentée chez madame la baronne de Frémilly avec une photographie de toi, paraît-il.
—Une photographie de moi?
—Une photographie te représentant avec elle et votre enfant?
—Mon enfant?… On a dit que j'avais un enfant?
—Il paraît.
—Mais cela aussi est un mensonge, un exécrable mensonge. Je ne connais pas cette femme. Je n'ai jamais eu d'enfant.
—Madame de Frémilly l'a cru. Laurence l'a cru. Elles l'ont cru si bien, qu'elles ont adopté l'enfant.
—Adopté l'enfant?…
—L'enfant abandonné par toi. Il vit là-bas, paraît-il, au château deMarconnay, avec la mère.
De nouveau, Jacques porta la main à son front.
Il sentait que sa raison s'égarait.
—J'ai le vertige! murmura-t-il.
—Alors tout cela est faux?
—Tout, tout. Je ne sais plus que croire, que penser. Il faut que je parte, que j'aille là-bas, que je sache.
—Voilà, dit Mareuil, ce que cet homme m'a appris. Et il est là-bas, lui.
—Au château?
—Non, mais dans une villa où ces dames se sont réfugiées, à Fouras. Il est venu m'annoncer son départ. Et il paraît que le mariage va se faire.
—Le mariage?
—Le mariage de ce Boulard avec mademoiselle de Frémilly. C'est du moins ce qu'il m'a dit. En reconnaissant l'enfant il épousera la mère.
Jacques ne savait plus s'il ne rêvait pas, s'il n'était pas en proie au plus épouvantable des cauchemars.
Il répéta:
—Oh! oui, il faut que je parte, que je tire tout cela au clair, que d'un coup de pied je rompe ce réseau d'infamies dans lequel on a essayé de prendre ma pauvre fiancée. Je n'ai pas été son amant. Elle n'a pas eu d'enfant….
—Cela, si, fit Mareuil, ou du moins j'en suis persuadé.
—Comment?
—Mademoiselle de Frémilly serait accouchée il y a quelques mois, cet été, à Fouras, où elle s'était réfugiée avec sa grand'mère sous un nom d'emprunt, sans doute pour qu'on ne sache pas qui elles étaient. Elles portaient là-bas le nom de Dubois. C'est moi qui ai donné leur adresse à ce Régulus Boulard. Madame de Frémilly m'avait écrit pour me demander si j'avais des renseignements particuliers sur ta mort et m'avait dit de lui répondre à Fouras, au nom que je viens de t'indiquer. Et c'est moi qui ai mis en rapport avec elle ce Boulard, qui se disait chargé par toi de la mission que je t'ai expliquée.
Jacques cessa de marcher.
Il essayait de voir clair dans l'horrible imbroglio qu'on venait de dérouler sous ses yeux et il n'y parvenait pas.
Il comprenait seulement ceci: si cela était vrai, mademoiselle de Frémilly avait eu un amant. Car il n'était pas, lui, il le savait bien, le père de l'enfant.
Elle avait eu un amant.
Elle avait aimé un autre homme.
Elle l'aimait peut-être encore.
Et elle ne l'aimait plus, lui.
N'importe, il voulait la voir, s'expliquer avec elle.
C'en était fait à jamais de son bonheur, mais il voulait savoir qui l'avait détruit, quel était l'auteur de l'infâme machination à laquelle s'étaient laissé prendre la baronne de Frémilly et Laurence.
Si celle-ci avait succombé, s'était donnée à un autre homme, c'était sans doute par dépit, par désir de vengeance, parce qu'elle s'était vue trahie par lui.
Il fallait que Jacques vît cette femme qui s'était fait passer pour sa maîtresse, sût par qui elle avait été envoyée, quel était l'horrible auteur de l'épouvantable complot.
Ne pouvant plus retrouver le bonheur qu'il avait rêvé, et qu'il rêvait encore en revenant à Paris, car il comptait que Laurence, en l'amour de qui il avait foi, lui serait demeurée fidèle; ne pouvant plus compter sur le bonheur, il voulait au moins satisfaire sa vengeance.
Mais il souffrait atrocement.
On le voyait à l'altération de ses traits, aux gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes. Et malgré son insensibilité, Mareuil eut pitié de lui.
Il jeta sa serviette, se leva de table et demanda:
—Que vas-tu faire?
—Aller là-bas.
—Je pars avec toi. Je veux savoir aussi le fin mot de cette histoire. Et je ne veux pas t'abandonner. Je ne veux pas te laisser voyager seul, dans l'état de faiblesse où tu es, après la secousse que tu viens de subir, en proie au désespoir que je lis sur tes traits.
Ah! fit Jacques, il y a des monstruosités qui dépassent tout entendement, des crimes qui confondent. Et celui dont je soupçonne que nous avons été victimes, Laurence et moi, est de ce nombre.
—Je commence, dit Mareuil, à croire tout ce que tu m'as dit, et les scélératesses que je suppose m'épouvantent.
—Il faut, dit Jacques, sauver Laurence de ces infamies. Quoiqu'elle soit coupable, et je n'en puis guère douter après ce que tu m'as dit, je l'aime toujours.
—Tu l'aimes?
—Je l'aimerai jusqu'à la mort, même quand j'aurai les preuves qu'elle m'a trahi, qu'elle n'a pas eu foi en moi et qu'elle s'est livrée à un autre homme par dépit, même par amour. L'affection que j'avais pour elle n'est pas de celles qu'on peut arracher d'un coeur comme le mien. Je l'aime toujours éperdument. Et je souffre comme je n'avais pas souffert encore!
Mareuil lui prit la main, la serra affectueusement.
—Partons! dit-il.
—Oui, partons!
Et ils sortirent.
Il avait fallu bien des événements pour arriver à cette chose extraordinaire, invraisemblable: Régulus Boulard accepté ou du moins prétendant l'être, car il avait pris un peu ses désirs pour des réalités, comme fiancé de mademoiselle de Frémilly.
Ce sont ces événements que nous allons raconter.
On se souvient que Laurence, sous l'excès de la douleur morale et physique, avait perdu connaissance. Elle était encore évanouie quand se présenta le médecin qu'on était allé chercher à la hâte.
La situation était grave.
Dans l'état où se trouvait mademoiselle de Frémilly, en plein travail d'enfantement, un évanouissement est toujours dangereux et peut facilement devenir mortel.
Le médecin, un médecin de campagne, sans grandes lumières, s'affola quand il eut compris de quoi il s'agissait, quel était le mal dont souffrait sa cliente.
Il demanda de l'eau, des sels et se mit en devoir tout d'abord de faire reprendre ses sens à la malheureuse jeune fille.
Il y parvint, non sans grands efforts. La sueur ruisselait sur son front, et il soufflait comme s'il venait de fendre du bois.
Puis, quand Laurence eut rouvert les yeux, il s'inquiéta de la façon dont se présentait l'enfant, et ses angoisses le reprirent.
Il eut, après un moment d'examen, un geste qui ne disait rien de bon à la baronne de Frémilly qui l'observait attentivement.
Celle-ci demanda à voix basse:
—Ça ne va pas?
—Pas très bien.
Et, alors, en présence du danger que courait sa petite-fille, toute la rancune de la grand'mère se fondit, et si sa haine contre l'homme qui allait peut-être causer la mort de Laurence s'augmenta, toute sa tendresse pour l'enfant en danger se ralluma dans son coeur.
Elle seconda de son mieux le médecin, et n'eut plus pour Laurence, dont les plaintes continuaient à se faire entendre, de plus en plus assourdies et faibles, que des soins attentifs et des câlineries douces, se reprochant au fond de l'âme sa dureté, qui allait peut-être amener une catastrophe.
Cependant le travail continuait, aidé par le médecin, au milieu des coups de vent qui par instants se ruaient sur les fenêtres qu'ils faisaient crier lamentablement, au milieu des assourdissantes clameurs de la mer soulevée, qui emplissaient au dehors la nuit de tumulte et de bruits.
Une heure se passa, qui sembla durer un siècle dans l'angoisse grandissante; et au fond de l'assoupissement lourd où la souffrance la maintenait, Laurence entendit le médecin dire à voix basse à sa grand'mère:
—C'est l'enfant qu'il faut sacrifier, n'est-ce pas?
Alors elle fit un effort pour parler.
Et on l'entendit dire:
—Non, non … moi … c'est moi qui veux mourir. Il faut que l'enfant vive!
Le médecin, effaré d'avoir été entendu, se reprit aussitôt:
—Mais, madame, fit-il, vous vivrez tous les deux; je l'espère bien, l'enfant et vous!
Et, tout en parlant, il cherchait les fers dont il allait se servir, et dont il s'efforçait de dérober la vue à sa cliente.
Madame de Frémilly s'approcha du lit.
—Il faut être raisonnable, mon enfant.
—Je ne veux pas, dit Laurence, sacrifier mon enfant. Je veux que mon enfant vive!
—Il vivra, je te l'affirme.
—Et moi je veux mourir!
—Mais tu ne mourras pas non plus.
—Si, je veux mourir. Pourquoi vivre maintenant? Vous me haïssez. Tout le monde me haïra. Personne ne me croira. Je veux mourir!
Et elle se débattait au milieu des souffrances plus vives, secouant la tête comme si elle eût voulu la briser contre le bois du lit.
La grand'mère s'efforça de la retenir et de la calmer.
Elle lui dit d'une voix grave:
—Il faut vivre pour ton fils.
—Ah! oui, mon fils, murmura la malheureuse, dans une sorte de rêve, avec un bégayement des lèvres à peine perceptible.
Puis elle retomba dans son assoupissement.
Elle semblait, tant la souffrance la tordait, avoir perdu conscience de ce qui se passait, et il ne sortait plus de sa bouche que des plaintes indistinctes et rauques.
Le médecin avait saisi ses fers, et aidé de la domestique, qu'il avait appelée, il s'efforçait de tirer l'enfant, mort ou vif, des flancs ensanglantés et pantelants de la mère, pendant que madame de Frémilly, blême comme un spectre, le coeur serré à mourir, n'osant pas faire un mouvement, ni prononcer une parole, regardait sans voir, l'esprit absorbé, tordue par une pensée qui ne la quittait pas.
Ah! cet homme, cet homme, à qui toutes les deux déjà, sa petite-fille et elle-même, devaient tant de souffrances et allaient devoir tant de honte, comme elle le maudissait!
Dans la pièce doucement éclairée, le silence était profond et solennel, troublé seulement par les plaintes aiguës de la patiente, qui s'élevaient par intervalles presque régulièrement espacés, quand les crises la déchiraient; mais au dehors la tempête continuait à faire rage, menaçant dans sa colère folle de tout détruire et de tout emporter.
Par les fenêtres, dont on avait oublié de fermer les persiennes, la nuit apparaissait sinistre et blafarde.
Il ne pleuvait plus et le vent semblait avoir augmenté de violence.
Les hurlements de la mer au loin devenaient désordonnés et fous.
Il y avait des pâleurs de jour à l'horizon, quand le médecin, absorbé dans son labeur acharné, redressa enfin son front ruisselant et dit:
—C'est fait!
Et tendit à la servante une sorte de masse informe, toute sanglante, d'où sortit un faible cri.
En même temps, les plaintes de la mère cessaient.
Madame de Frémilly, soulagée, poussa un long soupir.
—C'est fini?
—Oui, madame.
—Et la mère?
—Elle va dormir maintenant.
—Elle vivra?
—Assurément, et l'enfant aussi.
—Il est bien constitué?
—Un peu chétif peut-être et un peu abîmé par les fers, mais avec des soins il vivra. C'est égal, je ne suis pas fâché que ce soit terminé.
Et le médecin, comme madame de Frémilly tout à l'heure, laissa échapper un soupir de soulagement.
La servante, qui avait, dans un bassin tout préparé et plein d'eau tiède, lavé l'enfant des mucosités sanglantes qui le souillaient, présenta à la baronne de Frémilly, madame Dubois pour elle, un petit corps tout grêle et tout ridé en disant:
—C'est un garçon.
Et la grand'mère ressentit à cette vue une impression qu'elle ne put pas bien définir elle-même.
Etait-ce de la répulsion ou un commencement de tendresse? Elle n'aurait su le dire.
Toujours est-il qu'elle tendit d'instinct les bras à l'enfant et qu'elle le prit.
Puis, comme il geignait faiblement, elle se mit à le bercer.
Le docteur demanda:
—Avez-vous une nourrice?
La grand'mère le regarda avec surprise.
Elle ne s'en était pas inquiétée.
Elle n'avait pas demandé à Laurence, dans l'état d'hostilité où elles vivaient toutes deux, si elle nourrirait son enfant.
Elle ne savait pas ce qu'elle désirait faire.
—Alors, fit le docteur, c'est la mère qui le nourrira?
—Je ne sais pas, docteur.
—Cela vaudrait mieux, du reste. Les enfants nourris par la mère s'élèvent beaucoup mieux, et celui-ci, qui n'était pas tout à fait à terme, aura besoin de soins assidus, surtout les premiers temps.
—Quand Laurence sera réveillée, dit la grand'mère, je lui demanderai ce qu'elle désire faire.
Le médecin avait demandé de l'eau, une serviette, et pendant qu'il se lavait les mains, il dit à la baronne de Frémilly:
—Il faudra, dans la matinée, vers huit heures,—la mairie ouvre à huit heures,—aller faire la déclaration.
—La déclaration? fit madame de Frémilly.
Elle eut un saisissement.
Elle n'avait pas non plus pensé à cela.
Déclarer l'enfant.
Enfant de père et de mère inconnus.
Un bâtard!
Sa pensée de nouveau se porta avec une contraction de rage vers Jacques de Brécourt, vers celui qu'elle accusait d'avoir séduit sa petite-fille, d'être le père de cet être encore informe, de cet avorton qu'elle avait rendu à la servante, et que celle-ci, dans le jour gris qui pâlissait la lumière de la lampe, était en train d'emmailloter.
Le médecin, devant son silence qu'il prenait pour de l'embarras, pour l'ignorance où était cette dame des formalités à remplir, dit:
—Vous n'êtes pas du pays?
—Non, monsieur.
—Et vous n'avez personne sans doute pour faire cette déclaration?
—Non, monsieur.
—Je puis m'en charger, moi..
—Je vous en serai reconnaissante.
—On n'aura pas besoin de déranger l'enfant; ma parole suffira.Voulez-vous me dire quels noms vous voulez lui donner?
—Je ne le sais pas, monsieur.
—Vous ne le savez pas? fit le docteur, surpris.
—La mère ne me l'avait pas dit.
—Elle vous le dira quand elle sera réveillée et vous m'enverrez ces noms par la servante.
—Oui, monsieur.
—Mais vous pouvez me dire les noms du père et de la mère.
La baronne regarda le docteur et sentit une rougeur envahir son visage jusqu'à la racine des cheveux.
—Le père … la mère … bégaya-t-elle.
Et elle resta muette.
Alors le médecin flaira un mystère.
Il prit un air de circonstance.
—Je comprends, dit-il à demi-voix, madame ne veut peut-être pas faire connaître….
Il montra la servante et ajouta:
—Un médecin est un confesseur.
—Oui, dit madame de Frémilly, venez chez moi.
Elle entraîna le docteur dans sa chambre et là elle lui dit:
—Il faut, jusqu'à nouvel ordre, déclarer l'enfant avec cette mention:«Père et mère inconnus.»
—Bien, madame.
—Le père est absent en ce moment; mais il reviendra et le reconnaîtra.
—Bien, madame.
Le médecin, discret, ne posa pas d'autres questions.
Il voyait que son interlocutrice souffrait atrocement, et il ne voulait pas augmenter sa torture.
Il flairait quelque drame intime. Ce nom de Dubois, qu'on lui avait indiqué, devait être un nom d'emprunt.
Madame de Frémilly avait fort grand air.
La jeune fille était délicate et jolie.
C'étaient sûrement des dames du monde qui étaient venues cacher, loin de l'endroit qu'elles habitaient, où elles étaient connues, une naissance clandestine, fruit d'une faute.
Il eut pitié de la gêne où il voyait la prétendue madame Dubois, et se retira sans insister, en promettant de faire le nécessaire, qu'on n'aurait pas à s'en occuper.
Il faudrait seulement lui faire connaître le petit nom que l'on désirait donner à l'enfant.
Madame de Frémilly le remercia de son obligeance et des soins qu'il avait donnés à sa petite-fille.
Il devait, du reste, revenir voir celle-ci dans la matinée; mais il n'y avait plus, maintenant, d'inquiétude à avoir. Tout s'était passé mieux qu'il ne l'avait cru d'abord, et l'état de l'accouchée était des plus satisfaisants.
Madame de Frémilly le laissa partir et entra dans la chambre deLaurence.
Celle-ci, qui venait de se réveiller, tourna les yeux en entendant s'ouvrir la porte.
Elle observa attentivement, avec une certaine crainte, le visage de sa grand'mère.
Un pli dur barrait le front encore—souvenir des souffrances morales que la pauvre femme venait de subir—mais les yeux n'avaient pas la cruauté que Laurence leur avait vue quand madame de Frémilly menaçait et maudissait, le bras levé, celui qu'elle accusait d'être l'auteur de tous leurs maux.
Elle articula faiblement:
—J'ai bien souffert, grand'mère. J'ai cru que j'allais mourir.
—Sais-tu que tu as un fils?
Laurence eut un long tressaillement.
—Un fils?
—Oui, un garçon.
—Je veux le voir!
—On te le donnera bientôt. Il dort.
Laurence répéta:
—Un fils!
Et madame de Frémilly vit, dans son regard de l'étonnement et comme une inquiétude.
Elle ne savait à quoi attribuer cette singulière impression.
La grand'mère reprit, au bout d'un instant:
—Le médecin, qui a bien voulu se charger de le déclarer….
—Le déclarer? fit Laurence, qui ne comprenait pas bien la signification de ce mot.
—Oui, il faut déclarer sa naissance à la mairie.
—Ah!
—Il faut dire le nom du père, de la mère.
Elles étaient seules.
Après avoir couché l'enfant, et en voyant entrer la baronne de Frémilly, la servante s'était retirée pour aller prendre un peu de repos.
—J'ai dit, poursuivit la grand'mère, de mettre: «Père et mère inconnus.»
Laurence répéta:
—Père et mère inconnus…. Un bâtard!
—Dame! puisque tu ne peux pas dire le nom du père.
—Je ne le connais pas.
—Et tu ne peux pas non plus dire le tien: celui de la petite-fille de la baronne de Frémilly.
—Ah! fit Laurence, je ne renie pas mon fils.
—Un enfant dont tu ne connais pas le père!
—N'importe! Il est mon fils à moi, le fils de mes entrailles.
—Mais moi je ne veux pas que tu me déshonores. Plus tard, quand je n'y serai plus, tu feras ce que tu voudras.
—Mais, fit Laurence avec un effroi dans le regard, vous n'allez pas me le prendre, au moins?
—Non, tu seras libre de l'élever. Nous continuerons à vivre sous un faux nom, dans des pays où nous ne serons pas connues.
—J'accepterai tout, déclara Laurence, pourvu qu'on me laisse mon fils!
—Quel nom veux-tu lui donner? Y as-tu songé?
—Si c'était une fille, je lui aurais donné mon nom.
—Laurence?
—Oui.
—On peut l'appeler Laurent.
—Oh! oui, grand'mère!
—Je vais faire porter ce nom au médecin.
—Je voudrais l'embrasser.
—Ton fils? Je vais te le donner.
Madame de Frémilly prit le petit sur la couchette où il avait été déposé et le remit à la mère.
Et celle-ci, bien qu'elle ignorât de qui il était, à la suite de quel crime il était venu, celle-ci, mère avant tout, le considéra avec des yeux d'extase.
Les chaleurs étaient venues.
Laurence, qui avait voulu nourrir son fils, et à qui sa grand'mère n'avait pas osé refuser cette consolation dans la grande douleur qui l'éprouvait, Laurence ne quittait guère le jardin de la villa, tout fleuri maintenant, et où elle était protégée contre les regards indiscrets par de hauts murs ombragés d'une double rangée de chênes-verts.
Elle vivait là en recluse, et personne, dans le pays, qui commençait à se peupler de baigneurs, ne l'avait même entrevue.
«Madame Dubois», madame de Frémilly, sortait quelque peu, aux heures solitaires, et se promenait sur les chemins où elle avait chance de ne rencontrer personne.
Elle s'était enfermée—ne voulant pas avoir avec sa petite-fille de nouvelles scènes, qui les tuaient toutes les deux—dans un mutisme absolu.
Elle ne parlait plus à Laurence que de choses futiles, indifférentes.
Et Laurence, quand son fils dormait près d'elle, dans la petite voiture qui lui servait le jour de berceau, Laurence restait des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la mer, presque toujours calme maintenant, dont les vaguettes se moiraient sous le soleil, et bercée par son murmure monotone et doux.
A quoi pensait-elle?
—A lui peut-être, à lui sûrement.
Et surtout au mystère, à l'énigme qu'elle n'avait pas su déchiffrer, et dont cet enfant, qu'elle avait sous les yeux, était la vivante preuve.
Elle avait été sûrement, et elle n'en pouvait plus douter, victime d'un attentat.
Mais quel était l'auteur de cet attentat?
Pour madame de Frémilly, c'était Jacques.
Pour elle, c'était un autre, sûrement.
Jacques était incapable d'une infamie pareille.
Et sur cet autre, sur cet inconnu—dont son enfant était le fils—aucune notion.
Pas même une idée, la plus vague fût-elle, sur les circonstances dans lesquelles le crime avait eu lieu, sur le misérable qui l'avait commis.
Rien, la nuit, la nuit absolue.
Et, quand elle songeait à cela, des frissons traversaient ses flancs.
Et elle se disait que Jacques, si elle le revoyait jamais, que Jacques ne croirait pas à son innocence.
Il l'accuserait comme sa grand'mère.
Et elle ne pourrait pas le persuader qu'elle lui était restée fidèle, que son coeur était resté plein de lui, de sa seule image.
En tous les cas, c'en était fini maintenant de leur amour, de son bonheur.
Elle n'était plus digne de lui.
Elle était mère, et cet enfant, qu'elle ne pouvait se résoudre à quitter, demeurerait près d'elle comme la preuve de ce qu'on croirait sa faute, et qui n'était pour elle que son martyre.
Tel était l'état d'esprit de la malheureuse enfant, quand un matin, sa grand'mère, sortie depuis un instant, rentra précipitamment dans le jardin où elle se trouvait, son fils auprès d'elle.
Elle tenait un journal à la main, et son visage était extrêmement bouleversé.
—Ah! s'écria-t-elle en s'adressant à Laurence, ton malheur est bien complet maintenant!
Laurence se dressa vivement.
Une pâleur s'étendit sur son doux visage, qu'on eût cru incapable de pâlir encore, et dont la blancheur ressemblait de plus en plus à celle du lis, auquel sa grand'mère l'avait, à l'époque de l'innocence et de la pureté, tant de fois comparée.
Elle demanda:
—Qu'y a-t-il?
—M. de Brécourt est mort.
—Jacques, mort! fit la pauvre enfant avec un horrible cri.
Et elle chancela, comme frappée à mort.
—Il a été assassiné, dit madame de Frémilly.
Et elle tendit à Laurence, qui ne voyait plus, qui se soutenait à peine, le journal qu'elle avait à la main.
Laurence le prit.
Elle lut ces mots, en tête d'un court article:
«Assassinat de M. de Brécourt.»
Et elle ne distingua plus rien.
Les lettres dansaient devant ses yeux.
Jacques mort…. Jacques assassiné!…
Et, sous le coup de la douleur que lui causait cette horrible nouvelle, elle se tourna vers sa grand'mère, l'air mauvais:
—C'est vous, dit-elle, qui l'avez tué.
Madame de Frémilly tressaillit.
—Moi?
—Si vous ne l'aviez pas chassé, il ne serait pas parti. Il ne serait pas mort. Si vous ne l'aviez pas chassé, je ne serais pas déshonorée, malheureuse à jamais, courbée sous la honte d'une maternité criminelle, car il m'aurait défendue, lui, sa présence m'aurait protégée.
—Ainsi, fit madame de Frémilly, même devant sa mort, tu nies?
—Je nierai toujours, madame. Ce n'est pas lui! ce n'est pas lui! Jacques était un honnête homme. Jacques était incapable d'un attentat aussi monstrueux.
—C'est ton idée, fit la grand'mère, je ne reviendrai pas là-dessus. Ce que je vois de plus clair en cela, c'est que ce pauvre garçon va rester sans père.
—Il restera ce qu'il est, ce qu'il doit être, fit Laurence, car M. de Brécourt n'était pas son père. Et jamais, même s'il l'eût voulu par amitié, par dévouement pour moi, je n'eusse souffert qu'il eût menti en reconnaissant un enfant qui n'est pas le sien.
Mais il n'est plus, ajouta Laurence. Il n'est plus, et c'est votre faute, et cela, je ne l'oublierai jamais!
Puis, avec, dans la voix, un sanglot qui remua madame de Frémilly jusqu'aux entrailles:
—Nous aurions pu être si heureux!
Elle se tut.
Les sanglots la secouaient.
Les larmes, larmes amères, pressées, ruisselaient sur ses joues.
Elle reprit:
—Il était perdu pour moi. Mais j'aurais pu être heureuse encore, le sachant heureux même avec une autre. J'aurais vécu dans le parfum de son bonheur. Je ne suis pas jalouse. Je ne puis plus l'être. Je n'ai pas le droit de l'être. Mais savoir qu'il est mort, mort pour moi, d'une façon lamentable et affreuse, ah! cela, c'est une souffrance qui ne s'apaisera jamais, qui me cuira comme un remords. Et je n'avais pas besoin de cela, mon Dieu! j'étais assez malheureuse!
Elle se tut encore.
Et sa grand'mère la regardait, émue malgré elle par cet entier, par ce profond désespoir.
Elle ne trouvait pas un mot pour consoler la malheureuse enfant.
Et elle ne trouvait pas en son coeur—persuadée que M. de Brécourt était coupable—place pour un regret.
Sans se réjouir de cette mort, qui, dans sa pensée, complétait le malheur de sa petite-fille, qui resterait déshonorée avec son enfant sans nom, elle ne s'en accusait pas; car elle trouvait qu'elle était juste, que c'était le châtiment envoyé de Dieu pour punir le crime commis, l'attentat dont sa petite-fille et elle avaient déjà tant souffert!
Et, ne pouvant pas dire ce qu'elle pensait, de peur d'augmenter encore le chagrin si profond de Laurence et de réveiller sa colère, elle ne prononçait pas un mot.
Elle laissait sa petite-fille pleurer.
Au bout d'un long moment, celle-ci redressa enfin sa tête, jolie et pâlie, tout inondée de larmes, comme une fleur de rosée, et elle dit:
—Comment est-il mort?
—Lis!
Et madame de Frémilly ramassa le journal qui était tombé.