I

LE MARIAGE DE CHIFFON

— Femme d'officier!… en voilà un métier!… j'aimerais autant être pion dans un lycée!…

La marquise de Bray haussa les épaules :

— Quand tu sauras de quel officier il est question…

— Quand même ça serait M. de Trêne, qu'on trouve si chic, je n'en voudrais pas, ainsi…

— Tu n'en voudrais pas?… vraiment?… tu n'as pourtant pas le droit d'être difficile, car…

— «… car ton père n'a laissé que des dettes et tu n'as pas le sou…» Ah! je la connais, cette phrase-là!… tu me l'as répétée assez souvent pour que je ne l'oublie pas, va!…

— Eh bien, alors?…

— Eh bien, j'ai beau n'avoir pas le sou…, je ne me marierai pas de mauvais cœur…

— D'autant plus — dit timidement M. de Bray — que, sans être riche, tu as cependant une dot…

— Une dot?… — fit l'enfant étonnée — une dot que toi tu me donnes, alors?…

Ses tendres yeux d'un gris très pâle, qui riaient à travers des cils bruns étonnamment longs et touffus, vinrent se poser affectueusement sur son beau-père.

Agacée, madame de Bray reprit d'un ton sec :

— Inutile de lui apprendre ce qu'elle n'a pas besoin de savoir… et de la rendre encore plus difficile…

— Comment, difficile?… — s'écria Coryse indignée, — difficile en quoi?… j'ai eu seize ans il y a trois mois… et personne n'a encore demandé à m'épouser, que je sache?…

— Si!… quelqu'un te demande… et tu refuses avant même de savoir qui…

— Parce que je ne veux pas épouser un officier… ça, jamais!… j'en vois ici, des femmes d'officiers!… il n'en manque pas dans les quatre régiments… Eh bien, pour rien au monde, je ne voudrais être à leur place!… je n'ai pas un caractère à ça… je ne suis pas assez polie… je sens que si mon colonel avait une femme comme madame de Bassigny, par exemple… rien ne pourrait me décider à lui faire des visites, rien!…

Et se tournant vers le fond du salon, comme pour y chercher un appui, elle demanda :

— N'est-ce pas, j'ai raison, oncle Marc?…

Sans laisser à l'oncle Marc le temps de répondre, madame de Bray déclara :

— Ceci ne regarde pas ton oncle… veux-tu, oui ou non, m'écouter un instant?…

Et, d'un ton solennel :

— Celui qui te fait l'honneur de te demander en mariage est le duc d'Aubières…

Elle s'arrêta, comptant sur l'étonnement de sa fille. En effet, le petit visage chiffonné de Coryse exprimait une extrême stupeur. Madame de Bray prit cette stupeur pour un saisissement joyeux et demanda, l'air triomphant :

— Eh bien, qu'est-ce que tu dis de ça?…

— Eh bien, — répondit la petite qui se mit à rire, — je dis que j'en suis baba!…

Et sans s'inquiéter des regards menaçants de sa mère, elle continua paisiblement :

— Oui… il a au moins quarante ans, monsieur d'Aubières, puisqu'il est colonel… il est plutôt vilain… et j'entends dire à chaque instant qu'il a très peu de fortune…

La marquise toisa sa fille et, méprisante :

— Ah! c'est complet!… voilà qu'elle veut aussi de l'argent!…

Coryse secoua sa tête trop blonde.

— Oh! pas du tout!… l'argent, ça m'est égal!… à condition que je ne sois pas duc… duchesse, je veux dire… c'est ridicule, un gros titre avec une petite fortune… je ne dis pas que si j'en avais un de naissance, j'irais, sous prétexte que je ne suis pas riche, l'enterrer dans la cave… non!… il m'embêterait, mon titre… mais enfin, je le porterais tout de même… puisque ça ne serait pas ma faute… d'ailleurs, c'est pas seulement à cause du titre que je dis non…

— C'est à cause de la carrière?…

— C'est surtout à cause du monsieur…

— Mais tu as répété cent fois que monsieur d'Aubières était charmant… et que tu l'aimais beaucoup…

— Certainement, je l'aime beaucoup!… mais pas pour l'épouser!… d'abord, je le trouve vieux… et puis, s'il me fallait passer tout mon temps avec lui… j'ai pas idée que ça serait très drôle…

La marquise lança sur son mari un regard chargé de rancune, et répondit :

— On ne se marie pas pour que ça soit drôle!…

— Ben, voilà!… moi, justement… je ne me marierai que pour que ça soit comme ça!…

— Cette enfant est folle!… Tenez!… j'aime mieux m'en aller!…

Et se levant, d'un mouvement qu'elle croyait très noble et qui était très ridicule, la marquise sortit à grands pas du salon.

Quand la porte se fut refermée avec fracas, M. de Bray dit doucement :

— Tu as tort, ma petite Coryse, de…

Coryse, que la bruyante sortie de sa mère avait laissée très calme, blottie au fond de la vieille bergère de soie fanée où elle disparaissait toute, se dressa vivement :

— Pourquoi m'appelles-tu Coryse?… pourquoi ne dis-tu pas Chiffon?… tu es donc fâché aussi, toi?…

— Je ne suis pas fâché du tout, mais…

— Si, tu es fâché!… je le vois bien, va!… et d'abord, qu'est-ce que tu voulais dire quand je t'ai coupé?…

— Mais rien… je ne sais plus…

— Je sais, moi!… tu disais : «Tu as tort de…»… j'ai tort de quoi?…

— De discuter comme tu le fais avec ta mère…

— Comment?… il faut que je me laisse marier malgré moi… sans me défendre?…

— Je ne dis pas ça…

— Alors, qu'est-ce que tu dis?…

— Je dis que… que sans… sans…

— Tu vois bien!… tu bafouilles!…

— Mais…

— Tu bafouilles, ça ne fait pas question!… et je te défie bien de sortir de ton explication… oui!… ou je ne me laisse pas faire et je discute… ou je ne discute pas et je me laisse faire…

— Tu pourrais, à la rigueur, discuter… mais sur un autre ton, et surtout dans d'autres termes… ton langage exaspère ta mère…

— Oui… je sais… elle aime le style noble!…

Tout ce qu'il y avait de tendresse et d'infinie bonté dans les yeux de l'enfant disparut, et elle ajouta d'une voix dure :

— Elle est si distinguée… elle!…

M. de Bray dit d'un air désolé :

— Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine…

— Mon Dieu!… et moi qui voudrais ne t'en faire jamais, de la peine!… je t'aime bien, va!…

— Moi aussi, je t'aime bien…

— Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer… me marier quand même?…

— Mais je ne veux pas te…

— Si!… tu le veux!… et je n'ai que seize ans et demi!… je t'en prie!… laisse-moi tranquille!… laisse-moi vivre ici encore…

Elle s'interrompit, et, comptant sur ses doigts :

— … encore cinq ans… pas même tout à fait cinq ans… après, je m'en irai… je te le promets… je te le promets…

Les doux yeux bleus se troublaient, et des larmes rondes, semblables à des boules de verre, glissaient sans se déformer sur les joues fraîches de Coryse.

Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse, ou plus habituellementChiffon, était une fillette solide et souple, beaucoup plus bébé que jeune fille, avec encore les angles et les disproportions de l'enfance, et la peau transparente des tout petits, — cette peau sous laquelle courent des lueurs roses. — Ses mouvements harmonieux et agiles, bien qu'un peu maladroits, qui rappelaient ceux d'un grand jeune chien, irritaient sa mère autant presque que son langage trop peu correct.

Très infatuée de sa personne, la marquise de Bray considérait en général tous ceux avec qui les nécessités sociales l'obligeaient de vivre comme de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels elle faisait le très grand honneur de descendre jusqu'à eux. Elle avait passé sa vie à mépriser et à tourmenter les gens simples et bons qui l'entouraient. Le comte d'Avesnes, d'abord, le père de Coryse, qui avait eu l'esprit de mourir au bout de deux ans, et sans s'être gêné, d'ailleurs, pour organiser au dehors une existence impossible chez lui. Sa veuve, restée sans fortune, était allée s'installer avec sa fille chez un oncle et une tante qui adoraient l'enfant et l'avaient élevée jusqu'au second mariage de sa mère. Quant à madame d'Avesnes, elle ne faisait chez l'oncle et la tante de Launay que de courtes apparitions. Elle voyageait, passant son temps à Paris ou chez des amis, ne pouvant — disait-elle — s'habituer à la vie de province.

Ce fut au cours d'une de ses visites à Pont-sur-Sarthe qu'elle plut à M. de Bray. Il était assez riche et très charmant. Elle commençait à mûrir et comprenait que sa beauté, toute de fraîcheur et d'éclat, allait disparaître tout à coup. Au lieu d'être pour le marquis ce qu'elle avait été pour beaucoup d'autres, elle l'amena très doucement et très habilement au mariage. Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe, puisqu'elle ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa M. de Bray en criant bien fort qu'elle ne se remariait que par dévouement, afin d'assurer l'avenir de sa fille.

Et alors commença pour le pauvre mari l'existence épouvantable, faite de criailleries et de silences, de scènes et de raccommodements, qu'avait menée son prédécesseur et aussi l'oncle et la tante de Launay, qui supportaient tout par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils craignaient avant tout de se voir séparés.

Mais c'était à sa fille que madame de Bray réservait les pires tracasseries. Tout dans la nature de l'enfant heurtait ses idées étroites à certains points de vue et larges démesurément à d'autres. Entichée de noblesse, — et d'argent aussi, depuis qu'elle en avait, — aimant par-dessus tout le panache et la pose, elle ne pardonnait pas à la petite Coryse une simplicité et une rondeur qu'elle ne comprenait point. N'ayant pas, à proprement parler, de type déterminé, la marquise s'en était créé un à beaucoup d'images diverses et banales. Elle avait appris à parler au théâtre et à penser dans les romans. Et comme elle n'avait, au fond, nulle finesse de sentiments ni de sensations, elle appliquait mal ce qu'elle ne comprenait pas très bien, et arrivait — lorsqu'elle voulait se montrer tragique, par exemple — à des effets d'un comique intense qui provoquaient chez Chiffon des crises de folle gaieté.

Très vulgaire d'allure et d'aspect, madame de Bray reprochait sans relâche à sa fille d'être commune, et de n'avoir même pas pour elle cette distinction, «apanage des Avesnes».

En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait jamais, M. de Bray, tout bouleversé, ne pensa plus qu'à la consoler de son mieux.

— Voyons, mon petit Chiffon… sois raisonnable… tout ça s'arrangera…

Elle répondit, en secouant avec découragement sa tête ébouriffée :

— Ça s'arrangera en épousant M. d'Aubières?… Eh!… je ne demanderais pas mieux, va!… si je ne sentais pas que, en faisant ça, je ferai une action mauvaise et que je le rendrai malheureux… je l'épouserais tout de suite… pour qu'on soit débarrassé de moi…

— C'est mal de me dire ça!…

— Aussi, ce n'est pas pour toi que je le dis… et tu le sais bien?…

— Mais ta mère n'a pas plus que moi envie de te voir partir…

— Allons donc!… elle ne pense qu'à ça!… elle a si peur que je ne me marie pas… et surtout que je ne fasse pas un beau mariage!… pas pour que je sois heureuse, qu'elle y tient!… oh! non!… ça, c'est un détail!… mais c'est par vanité… pour avoir la satisfaction d'être jalousée par ceux-ci ou par ceux-là… pour épater les gens de Pont-sur-Sarthe et pour embêter ses amis… pas pour autre chose…

— Je suis tout à fait chagrin de t'entendre parler ainsi de ta mère…

— C'est plus fort que moi!… je ne peux pas m'empêcher de dire ce que je pense!…

— Précisément, il ne faut pas le penser…

— Et comment veux-tu que je ne le pense pas?… comment veux-tu que je croie qu'elle m'aime?… est-ce que, avant ta venue dans la maison, elle s'est jamais occupée de moi autrement que pour me gronder… ou gronder ceux qu'elle accusait de me gâter?… est-ce que, sans l'oncle et la tante de Launay, et sans toi plus tard… j'aurais jamais été soignée et caressée, moi?… Ah! si!… caressée, je l'étais!… deux fois par an!… quand elle partait, et quand elle revenait de ses voyages… ça se passait sous la porte cochère… où j'étais cramponnée aux jupes de ma bonne… tremblante de la sentir rentrée dans la maison si calme quand elle n'était pas là!… Oh! c'étaient de vrais transports! «Ma Corysande!… ma fille bien-aimée!…» On aurait cru que nous jouions un drame et qu'on venait de me retrouver au fond d'un souterrain!… et elle me soulevait de terre!… et elle m'écrasait à me couper la respiration contre son corset!… tout ça, c'était pour les domestiques et le cocher de l'omnibus qui déchargeait les bagages… mais, comme ils la connaissaient bien, ça ne les mettait pas dedans!… c'est égal!… on leur offrait tout de même régulièrement la petite scène de mélo…

Et, redevenue rieuse, l'enfant conclut d'un air bonhomme :

— Elle a toujours manqué de simplicité, tu sais…

— Tu exagères certaines imperfections…

— J'exagère?… mais tu ne peux pas penser ce que tu dis là!… toi qui es si peu à la pose… si peu occupé de l'effet que tu produis…

— Tu te plais à contrecarrer ta maman pour des riens…

— Ta «maman»!… prends donc garde!… si elle t'entendait!…

Et comme M. de Bray regardait vers la porte avec inquiétude, elle s'écria :

— Tu as eu peur, hein?…

Et d'un ton solennel :

— … d'avoir oublié que «maman» est un mot bon pour le peuple… un mot qu'il faut laisser aux concierges… les gens qui sont nés s'expriment autrement…

— Puisqu'elle a la petite faiblesse de tenir à ce détail… pourquoi ne pas la satisfaire?…

— Mais je la satisfais!… mais je ne fais que ça, sapristi!… en lui parlant, je ne l'appelle pas… j'évite… mais en parlant d'elle, je dis «ma mère» gros comme le bras… j'en ai plein la bouche… mais pas plein le cœur!… Ah! c'est pas ma faute, va!… j'ai essayé!… depuis que tu as remplacé mon pauvre papa, surtout!… tu as été si bon pour la petite fille sauvage et laide qui ne voulait pas te voir… et je t'ai tant aimé quand je t'ai connu, que, pour te faire plaisir, j'aurais voulu aimer ta femme… Ah! ouiche!… j'ai pas pu!…

— Mais c'est abominable, ce que tu dis là!…

— En quoi?… je lui suis attachée comme il faut?… je serais désolée s'il lui arrivait la moindre chose et je ne lui souhaite que du bonheur… mais quand je ne la vois pas, je respire mieux, c'est positif!…

Voyant la mine atterrée de son beau-père, elle reprit :

— Mais tu sais…, tout ce que je te dis là, je ne l'ai jamais dit à personne qu'à toi…

— C'est heureux! — balbutia le pauvre homme abasourdi.

— C'est vrai!… je n'ai confiance que dans toi…

Elle regarda, par-dessus son épaule, le comte de Bray qui se balançait silencieux dans un fauteuil de bambou, et ajouta :

— Et aussi dans l'oncle Marc!… Pourquoi ne dis-tu rien, oncle Marc?…

L'oncle Marc, un grand garçon long et élégant, répondit d'une voix un peu chantante :

— Parce que je n'ai rien à dire… avant, d'ailleurs, que j'aie parlé, ta mère m'a imposé silence… par conséquent…

— Je sais bien!… mais depuis qu'elle n'est plus là?…

— Depuis qu'elle n'est plus là, tu as dit des choses à peu près justes, mon pauvre Chiffon… et, comme je ne peux pas te donner raison, alors je me tais…

— Tu es bon aussi, toi!…

— Oh! excellent!… mais laisse-moi donc tranquille, grande bête!… — ajouta-t-il en se levant brusquement, faisant glisser Coryse, qui lui grimpait sur les genoux comme un bébé.

Elle demanda, surprise :

— Pourquoi me pousses-tu comme ça?…

— Parce que tu es trop grande pour faire encore de ces singeries-là!… à ton âge?… est-ce que ce sont des manières, voyons?…

— Comment, des manières?… je ne peux plus monter sur les genoux de mon oncle… à présent?…

Et, d'un air réservé et drôlet, elle conclut :

— Ah!… si tu n'étais pas mon oncle!…

— Eh bien, voilà, — répondit Marc de Bray d'un ton bourru, — c'est que, précisément, je ne le suis pas!…

— Oh!… — fit douloureusement la petite — Oh!… que tu es méchant de me dire ça!…

Et s'allongeant, dans un de ces mouvements de joli animal qui lui étaient naturels, elle se mit à sangloter, le nez enfoui dans les coussins du divan.

— Ah çà!… — demanda l'oncle Marc, agacé — qu'est-ce qu'elle a donc aujourd'hui, cette petite?… elle qui n'a pas la larme facile, elle pleurniche tout le temps!… elle est insupportable!…

— Sois un peu indulgent, voyons, — dit M. de Bray, — elle est énervée de cette histoire de mariage…

— Je comprends ça!…

— Prends garde qu'elle ne t'entende… elle enverrait définitivement au diable ce pauvre Aubières!…

— Eh bien?… tu ne vas pas laisser faire cette monstruosité, je pense?…

— Sa mère y tient tellement…

— Elle est folle!… Aubières a vingt-cinq ans de plus que Chiffon!…

— Si j'en crois les potins… la petite de Liron t'adore… et elle a vingt ans de moins que toi?…

— En admettant que ce soit… elle m'adore aujourd'hui, mais demain?…

— Je te citerai aussi l'exemple de notre mère… qui avait vingt-cinq ans de moins que son mari et qui l'a passionnément aimé toujours…

— Je te répondrai que ce sont de ces exemples qu'on ne trouve que dans sa propre famille… heureusement!… En attendant, ce pauvre Chiffon pleure, que ça fait peine à voir…

Il alla au divan, et, passant sa main sur la petite nuque rose toute secouée de sanglots, il dit affectueusement :

— Je te demande pardon, petit Chiffon, de t'avoir fait du chagrin…

Elle releva son visage bouleversé et demanda :

— Pourquoi as-tu été si méchant?… pourquoi m'as-tu dit que tu n'es pas mon oncle?…

— Mais parce que, bien que je t'aime autant que si je l'étais, je ne le suis pas!… je suis le frère du mari de ta mère… je ne te suis rien… je pourrais t'épouser… si je n'étais pas de l'âge de mon ami d'Aubières, que tu envoies si gentiment promener…

— Oh!… — fit l'enfant stupéfaite — tu es de l'âge de M. d'Aubières?…

Et elle ajouta en riant :

— Ben, tu es moins «déchu» que lui, — comme disent les gens de Pont-sur-Sarthe… — Oui… l'autre jour, j'ai causé dans la rue avec un bonhomme qui m'a dit ça, pour m'expliquer que sa femme était un peu cassée…

Le marquis demanda, inquiet :

— Tu as causé dans la rue avec un bonhomme?… quel bonhomme?…

— Un bonhomme que j'ai rencontré quand je revenais du cours avec le vieux Jean… je pense que ça doit être un balayeur… ou un chiffonnier…

— Si ta mère t'avait vue causer avec cet homme, elle…

— Elle aurait poussé des cris?… j'sais bien… mais elle ne m'a pas vue…

Et, se retournant brusquement vers l'oncle Marc, elle demanda :

— Enfin, voyons?… que tu sois mon oncle pour de vrai ou pas… voilà cinq ans que je t'appelle mon oncle et que j'crois que tu l'es… comme je crois… quand on ne me met pas le nez dessus… que papa est papa, s'pas?… alors tu peux bien me donner un conseil… faut-il ou ne faut-il pas épouser M. d'Aubières?…

— C'est embarrassant, ce que tu me demandes là!…

— Enfin, si tu étais à ma place, qu'est-ce que tu ferais?…

— A ta place… mon Dieu!… je me tâterais…

— Mais c'est précisément parce que je me tâte que…

— Avant de dire non, je verrais quelquefois Aubières… je réfléchirais…

— Ah!… tu penses que de le voir souvent, ça pourrait me faire changer d'idée?… Ben, moi, je crois le contraire…

— Aubières a de l'esprit… il est bon, bien élevé… il ne peut que gagner à être connu… sans être riche, il a une gentille fortune… et un nom historique…

— Ah! sapristi!… je le sais, qu'il est historique!… on l'a assez répété devant moi, qu'il l'est!… on l'a assez fait mousser!… mais moi aussi, j'ai un nom historique!… alors, tu comprends… on ne gobe pas beaucoup les choses qu'on a… c'est les choses qu'on n'a pas qu'on voudrait!…

— Qu'est-ce que tu voudrais?…

Elle réfléchit ; puis, résolument :

— Beaucoup d'amour… ou, si c'est trop difficile, beaucoup, beaucoup d'argent!… il n'y aurait plus un seul pauvre à Pont-sur-Sarthe… vous verriez ça?… et puis, j'achèterais des tableaux… et des beaux chevaux… et j'aurais tous les soirs un concert… Ah! on ne s'embêterait pas chez moi, allez!…

— «S'embêterait»… encore!… Ah! si ta mère t'entendait!…

— Oui… mais elle ne m'entend pas!

Un domestique ouvrit la porte :

— Madame la marquise voudrait dire un mot avant le dîner à monsieur le marquis et à monsieur le comte… elle prie aussi mademoiselle d'aller s'habiller…

— M'habiller? — s'écria Coryse étonnée — il y a donc du monde?…

Puis se tournant en riant vers son beau-père et son oncle :

— Ça doit être M. d'Aubières!… et on veut vous indiquer la manière de le faire briller… Allez!… trottez-vous vite!… moi, je vais mettre ma vieille robe rose… elle est moins jolie et plus sale que celle-ci… mais elle est «du soir!…»

Elle regarda M. de Bray, — qui sortait suivi de son frère, — et balbutia, les yeux gros de nouvelles larmes prêtes à couler :

— C'est égal!… c'est pas de veine que les deux seuls qui m'aiment ne me soient justement rien de rien…

Et, comme son beau-père se retournait pour répondre, elle ajouta vivement :

— «Les deux seuls», c'est pas gentil ce que j'ai dit là!… j'oubliais l'oncle Albert et la tante Mathilde qui m'aiment tant!… et qui me sont vraiment quelque chose, ceux-là!…

Tout à coup, prise d'une idée subite, elle plongea, et, passant rapidement sous le bras de M. de Bray qui tenait encore le bouton de la porte, elle lui cria en riant :

— Au fait!… je dîne chez eux ce soir!…

Elle enfla sa voix, continuant avec emphase :

— Tu le diras à «ma mère», si elle l'a oublié…

Et elle disparut en courant dans l'escalier.


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