Chiffon avait bondi jusqu'à sa chambre, planté de travers un chapeau sur sa toison blonde et, entrant en bombe dans l'office, s'était emparée du vieux Jean qui enfilait en jurant des gants de coton trop étroits pour ses grosses mains.
— Allons!… vite!… conduis-moi chez tante Mathilde!…
— Mais, mademoiselle, vous n'y pensez pas!… y a du monde à dîner… c'est moi que j'dois aller à la porte… et on va arriver…
— Tu as bien le temps!… tu seras tout de suite revenu… nous allons courir…
— Ah! nous allons courir!… — murmura le vieux cocher — par une chaleur pareille… ça va être gentil d'courir!…
Il achevait d'entrer ses gants, en enfonçant ses doigts écartés les uns entre les autres, d'un mouvement gauche et régulier. Coryse le prit par le bras et le secoua brusquement :
— Allons!… dépêche-toi!… tu vas me faire pincer!…
Le bonhomme resta les doigts ouverts en rayons, et demanda, l'air ahuri :
— Pincer?… vous avez donc pas la permission?…
— Je l'ai sans l'avoir… allons, viens!…
— J'parie qu'c'est pas vrai… qu'vous n'l'avez pas?…
— Si… je l'ai… de papa…
— C'est bien comme si qu'vous l'aviez pas, alors!… les permissions d'mossieu l'marquis, c'est comme ses ordres… autant dire rien…
En traversant la salle à manger, elle s'arrêta, étonnée :
— Tiens! — dit-elle en voyant le couvert, — il y a donc plusieurs personnes à dîner?… je pensais qu'il n'y avait que M. d'Aubières… Eh bien! où vas-tu?…
— Prendre ma casquette, qui est crochée dans la sellerie… j'vous attrape tout d'suite…
Il rejoignit Coryse, qui déjà détalait sur le cours à grandes enjambées, et se mit à marcher à quelques pas derrière elle. Tout à coup, elle se retourna, demandant :
— Tu le connais, M. d'Aubières… comment le trouves-tu?…
— J'le trouve un beau colonel…
— Ah!… Ben, mon pauv' Jean… on veut que je l'épouse!…
— Oh!… — fit le vieux cocher, avec un effarement si comique que la petite se mit à rire en le regardant — oh! pas possible!… mais y serait quasiment vot' papa!…
— C'est égal… on veut tout de même… c'est madame la marquise qui veut…
— Ah! — dit le bonhomme, qui connaissait les goûts de sa maîtresse, — c'est qu'il a un grand nom, mossieu l'duc d'Aubières!…
— Avance donc ici… à côté de moi?… — ordonna Coryse, que ça gênait de se retourner en marchant — tu me donnes le torticolis!…
— J'peux pas m'mettre à côté… Madame la marquise l'a 'xpressément défendu… «Dans la rue… on marchera cinq pas derrière mademoiselle quand on l'accompagnera…», qu'elle a dit…
— Aux autres… mais pas à toi qui es à moitié ma nourrice… voyons?… est-ce qu'il peut y avoir une étiquette pour toi?… Tiens! nous voilà arrivés!…
Jean regarda le vieil hôtel de granit qui, en face d'eux, dressait sur la place du Palais sa lourde silhouette grise, et murmura en poussant un énorme soupir :
— En v'là une bonne maison!… où qu'on était bien… et des bons maîtres!… c'est pas que j'veux rien dire d'mossieu l'marquis, toujours!… qu'y a pas meilleur qu'lui… mais y' n'fait pas souvent c'qu'y' veut!… tandis qu'mossieu et madame de Launay, y' faisaient chacun c'qu'y' voulaient… mais c'était toujours c'que voulait l'autre…
— Tu regrettes, hein?… de les avoir quittés?…
— J'regrette pas… vu qu'j'ai quitté pour être avec vous et qu'j'y suis… mais quand vous serez mariée à mossieu le duc d'Aubières… ou à un autre… j'resterai pas longtemps… rapport à madame la marquise…
Et, comme Chiffon ne répondait rien :
— J'ai tort de m'plaindre à vous d'ça!… d'abord, pac' que c'est tout d'même vot' maman… et puis, pac' que vous êtes pus à plaindre qu'moi… qu'moi j'peux m'en aller si j'veux… et qu'vous, vous n'pouvez pas?…
Et, après un silence, le bonhomme, qui suivait toujours sa petite idée, demanda :
— Croyez-vous qu'y m'reprendront, mossieu et madame de Launay?… y' savent bien qu'j'ai quitté qu'pour être avec vous, mam'zelle Coryse… et y' trouvent que d'puis qu'c'est pus moi, leurs chevaux sont pus si beaux, ni si gras, ni si luisants et tout…
— Mais tu sais bien que tu resteras toujours avec moi, vieux Jean… et que je t'emmènerai en m'en allant…
Elle venait de soulever le marteau de la porte cochère et d'enjamber l'énorme barre de traverse. Les yeux pleins de larmes, le cocher se pencha vers elle, ému et joyeux :
— Comment?… vous voudriez encore pour vot' service d'un vieux homme comme moi… qu'est pas beau, ni chic?…
— Oui… tu me plais comme te voilà, Nourrice!… et c'est pourtant vrai qu't'es pas joli!…
Laissant retomber le battant de la porte, elle lui cria :
— En attendant, file!… tu n'as que le temps!…
Et, riant, sans prendre garde à la mine terrifiée du pauvre homme :
— Tu ne vas peut-être pas être trop bien reçu à la maison, tu sais!…
L'entrée de Chiffon dans la salle à manger des Launay, qui s'asseyaient à table au même instant, fut un véritable événement. La tante Mathilde et l'oncle Albert se levèrent en poussant un cri ravi, et le domestique se permit un grognement satisfait.
C'est que tout le monde adorait Chiffon dans la vieille maison où s'était écoulée sa première enfance, et où elle revenait toujours avec joie dès qu'elle pouvait s'échapper.
Elle avait dix ans quand sa mère, en se remariant, la reprit aux deux vieillards habitués à la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour eux un déchirement terrible ; terrible aussi pour la petite fille, que l'avenir effrayait.
Grondée, secouée par sa mère dès l'âge où elle pouvait se souvenir ; soignée et caressée par le vieil oncle et la vieille tante dès qu'elle les avait connus ; puis cahotée et tiraillée entre les câlineries et les injures pendant les séjours de madame d'Avesnes à Pont-sur-Sarthe, Coryse, foncièrement gaie par tempérament, mais triste par réflexion, vivait dans une perpétuelle inquiétude.
Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil sous les regards fixes des portraits en armures et en corselets des Avesnes, entre les deux vieux qui ne perdaient pas de l'œil sa tête frisée, déjà l'enfant pensait.
Elle pensait que c'était bon de vivre et de rire ; de se rouler sur le tapis du grand salon ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait, à elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait que c'était amusant de causer avec les chiens, les chevaux, les oiseaux, les joujoux et les fleurs. Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour, demain peut-être, on entendrait vers le soir ouvrir la grande porte de la voûte ; une grosse voiture tournerait dont elle connaissait bien le bruit, et l'oncle Albert, courbant vers elle son grand corps, lui dirait en l'embrassant, avec un peu d'embarras :
— Mon Chiffon, c'est ta petite mère qui arrive… tu vas descendre au-devant d'elle avec Claudine…
On ne lui disait plus d'avance le retour de madame d'Avesnes. L'oncle et la tante s'étaient aperçus que, dès qu'on l'avertissait, elle cessait de dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles crises de larmes, mais faisait bonne contenance au dernier moment, résignée lorsqu'il «le fallait» absolument.
Et elle songeait qu'obéissant alors à l'oncle, elle prendrait dans sa petite main un coin du tablier de Claudine et descendrait résolument, les yeux secs, faisant à peine une «lippe», tandis que la Bretonne touchée lui dirait de sa grosse voix encourageante :
— Allons, mon pauv' Chiffon!… faut t'faire une raison!…
Alors, elle répondrait d'une voix effarée, qu'il lui semblait entendre :
— Toi surtout, fais attention à ne pas me tutoyer!… et appelle-moi Mademoiselle… tu sais bien qu'elle veut… Oh!… mon Dieu!… fais bien attention, dis?…
Certes, les scènes et les cris qui pleuvaient sur elle irritaient Coryse, mais moins toutefois que les scènes et les cris destinés aux autres.
La vue de la tante Mathilde pleurant doucement dans sa chambre, ou d'un domestique renvoyé, traînant tout pâle sa malle dans l'escalier, la bouleversait au point de la faire rester toute une nuit, dans son petit lit, les yeux grands ouverts et la mâchoire tremblante.
Et c'était tout cela qu'annonçait la grosse voiture, dont elle croyait toujours entendre le roulement, même quand elle jouait ; ou distinguer la silhouette hérissée de bagages, même quand elle regardait ce qu'elle aimait tant à contempler immobile et attentive : l'eau, le feu, et les fleurs.
Et toujours, pendant des années, Chiffon avait vécu rieuse mais préoccupée ; ne parvenant pas à oublier, au cours des huit ou dix bons mois tranquilles, les quelques mauvais jours passés et à venir ; courbant d'avance son petit dos souple et fort, dans l'attente de quelque choc effroyable qu'elle prévoyait.
L'annonce du mariage de sa mère qui, en lui-même, la laissait fort indifférente, la terrifia quand elle sut qu'elle allait quitter le vieil hôtel où elle avait grandi et les vieux parents qui l'avaient élevée. Elle connaissait de vue le marquis de Bray, qu'elle apercevait souvent à cheval avec son frère Marc, et elle lui trouvait jusque-là l'air très «chic» et très bon. Mais quand elle vit qu'il épousait sa mère, elle en conclut qu'il devait lui ressembler et crut son dernier jour arrivé.
Très maîtresse d'elle-même quand elle jugeait qu'il fallait être telle, elle ne laissa pas voir ses craintes et se contenta de protester silencieusement. A madame d'Avesnes, qui lui annonça avec de grandes phrases que c'était par amour maternel et dans l'intérêt de son avenir qu'elle se remariait, elle ne répondit pas un mot. Et quand on la chercha pour la présenter à M. de Bray, venu faire une visite aux Launay, elle alla se blottir au fond du jardin dans une boule d'hortensias où elle demeura introuvable.
Pâle, les lèvres pincées, les yeux durs, elle assista dans la triste cathédrale au mariage de sa mère, comprenant vaguement que là disparaissait le dernier souvenir du pauvre papa qu'elle n'avait pas connu et qui peut-être l'eût aimée.
Et ce fut le cœur désolé et plein de rancune que la petite entra dans sa nouvelle maison.
Tout de suite, M. de Bray aima Chiffon, mais, devinant ce qui se passait en elle, il ne chercha pas à hâter l'instant qui devait les rapprocher. L'intraitable caractère de sa femme amena ce rapprochement.
Effarouchés du vacarme, des pleurs, des éclats et des grands gestes de la marquise, ces deux êtres gais et bons cherchèrent instinctivement l'un chez l'autre un appui. Ils multiplièrent, sans même s'en rendre compte, les occasions de se réunir, et Chiffon en arriva à n'être un peu joyeuse et rassurée que quand son beau-père était là.
Toujours l'enfant s'était appliquée à cacher la terreur qu'elle avait de sa mère. Elle se redressait au bruit des cris, affectant un calme irritant et levant impertinemment le nez, alors qu'elle sentait pourtant claquer ses dents et trembler ses petites jambes.
Mais un soir elle se trahit. Poursuivie à travers un corridor par madame de Bray qui l'injuriait, elle enfourcha brusquement la rampe de l'escalier et, glissant jusqu'au bas, se précipita dans la bibliothèque. Là, se croyant seule, elle se plaqua contre la porte, haletante, angoissée, écoutant si sa mère la cherchait.
Marc de Bray, qui habitait avec son frère, fumait enfoncé dans un grand fauteuil loin de la lampe. Il appela doucement la petite. Elle se retourna, mécontente d'être surprise dans ce moment de faiblesse et d'abandon.
— Ah! — fit-elle d'un ton fâché — vous êtes là, vous?…
Marc répondit, un peu goguenard :
— Mon Dieu, oui, mademoiselle Corysande!… je suis là!… je vous gêne?…
Chiffon ne mentait jamais. Elle vint à lui et, bourrue :
— Oui!… vous m'avez vue avoir peur… et je n'aime pas bien ça!…
Il se mit à rire en regardant affectueusement l'enfant :
— Tu es vraiment un gentil Chiffon!… Si tu avais peur d'un revenant… ou d'un coup de canon… je te dirais que c'est très vilain pour un descendant des Avesnes… mais de ta mère?… Ah!… mon pauv' petit!… j'en ai bien peur, moi, un vieux barbu!… ainsi, juge si je te comprends!…
— Ah! — murmura Coryse plus confiante — vous aussi?… vous n'avez pas l'air…
— Je n'ai pas l'air quand elle est là… ça lui ferait trop de plaisir… mais après je me dédommage et je tremble tout mon soûl!… c'est vrai!… ce matin encore à déjeuner, quand elle a attrapé ce malheureux Joseph, j'ai voulu ne rien dire… me contenir… et mon gosier s'est contracté sur un pruneau… je ne te dis que ça!… tu as bien vu que je me suis sauvé pour aller étouffer paisiblement dans le vestibule…
Puis, devenu sérieux :
— Vois-tu, Chiffon… tu devrais raconter à mon frère tes petites affaires…
— Oh!… — fit Coryse, saisie.
— Oui… tu devrais lui avouer franchement tes tristesses et tes peurs…
Elle répondit, indifférente :
— Qu'est-ce qu'il y pourrait?…
— Dame!… il est le maître, après tout!…
Les yeux de Chiffon s'ouvrirent tout grands :
— Lui?… pas possible!…
Marc de Bray éclata de rire :
— Oui, je sais bien que ça ne paraît pas beaucoup!… ton beau-père a l'horreur des discussions et des scènes… il préfère céder toujours en ce qui le concerne…
— Eh bien, alors?…
— Eh bien, alors… s'il s'agit de toi, c'est autre chose… en souvenir de ton papa dont il était l'ami, et pour toi-même aussi… car il t'aime beaucoup…
Voyant qu'elle faisait un mouvement, il appuya :
— Beaucoup… moi aussi, je t'aime bien, va, mon petit Chiffon… et si nous ne t'avons jamais parlé de cette affection, c'est qu'il n'est pas très facile d'aborder un petit hérisson qui se met en boule du plus loin qu'il aperçoit ceux qu'il ne veut pas voir…
Et comme son frère entrait, il lui cria :
— Tiens, Pierre… dis à Chiffon que nous sommes ses amis… et j'ai idée que ce soir elle te croira…
De ce jour, une affection immense était éclose dans le petit cœur si fermé de l'enfant, et elle avait vécu plus tranquille.
— Comment se fait-il que tu sois venue ce soir, mon Chiffon?… — demanda l'oncle Albert enchanté ; — je croyais que vous aviez du monde à dîner?…
Elle cligna de l'œil dans une grimace drôle de gavroche.
— M. d'Aubières, hein?… — fit-elle, sautant à pieds joints dans la question.
Et tout de suite, sans laisser le temps de répondre :
— A ma place, vous l'épouseriez, dites… M. d'Aubières?…
— Mais… Chiffon!… — balbutia timidement la tante Mathilde, indiquant du regard le domestique qui s'empressait d'ajouter un couvert.
— Bah!… qu'est-ce que ça fait?… M. d'Aubières a dû me demander vers quatre heures… on me l'a dit à cinq… ce soir une partie de la ville le saura… et demain ma mère l'apprendra au reste… ça a l'air grand… comme ça, Pont-sur-Sarthe!… et on dit qu'il y a quatre-vingt mille habitants!… ben, ça n'empêche pas qu'un potin a vite fait d'en faire le tour… vous le saviez, vous, que M. d'Aubières veut m'épouser?…
— Mais — dit M. de Launay — nous le savons par ta mère… qui est venue nous le dire, et nous inviter à aller chez elle ce soir…
— Ah!… parfaitement!… on veut le présenter à la famille… me forcer à dire oui!…
La tante protesta :
— Mais on n'a pas à nous le présenter… nous le connaissons depuis qu'il est en garnison ici… et il y a déjà longtemps…
— Il y a un an!… la première fois que l'oncle Marc l'a amené dîner, il a dîné à côté de moi… j'avais encore mes robes courtes… il m'a parlé tout le temps derallye-paperet de chasse… ce que je me suis embêtée pendant ce dîner-là!…
— Chiffon! — fit madame de Launay d'un ton de reproche — un gros mot!… encore!…
Elle s'étonna :
— Un gros mot!… où donc ça?… Oh!… c'est «embêtant» que vous appelez un gros mot?… c'est vous qui êtes si correcte que ça, tante Mathilde!…
— C'est toi qui ne l'es pas assez!… ta mère a raison quand elle te reproche tes façons et ton langage… oui… tu as des manières de garçon et tu parles comme les enfants de la rue…
— Dame!… c'est les seuls qui m'amusaient à écouter quand j'étais petite… c'est pas ma faute si j'ai jamais pu trouver un mot à dire à mes cousines de Lussy… ni aux «petites demoiselles du général», — comme disait Claudine, — qui arrivaient pour goûter avec moi en robe de soie et frisées au petit fer!… j'avais beau me torturer l'imagination… je restais les bras ballants en face d'elles, riant bêtement… et me moquant moi-même de moi… mais je n'y pouvais rien!… elles me parlaient comme on m'a pourtant appris à parler… et je ne les comprenais pas!… elles faisaient des liaisons!… et y a rien qui me trouble comme ça!… c'est si drôle!… il me semble toujours qu'on joue la comédie… n'est-ce pas, oncle Albert?… vous saisissez?…
— Oui… oui… je saisis… mais ne parle pas tant… et mange ton bœuf qui va être froid…
— Il sera bon tout de même!… c'est si bon, le bœuf!… encore une chose qu'on ne mange jamais à la maison!…
— Ta mère ne l'aime pas, je crois?…
— C'est pas qu'elle l'aime pas!… mais elle ne veut pas qu'on le serve… elle dit que c'est un plat peuple… et tout ce qui est peuple… que ce soit un plat ou autre chose…
— Oui… c'est bon!… mange!…
— En attendant, vous ne m'avez toujours pas donné de conseil?…
— Pourquoi faire?…
— Ben, pour M. d'Aubières…
— Mais dans ce cas, ma petite enfant, — dit l'oncle Albert, — tu ne dois prendre conseil que de toi-même… M. d'Aubières convient à ta mère… c'est à toi de voir si, à toi, il te plaît…
— Il me plaît… il me plaît… oui… certainement… jusqu'à présent… mais jamais je ne l'ai regardé à ce point de vue-là… et dame!… je crois bien que si je l'y regarde…
La tante Mathilde insista :
— Il faut le revoir encore… le revoir plusieurs fois… ça t'est facile, puisqu'il vient constamment chez tes parents… alors tu l'étudieras bien… et quand tu l'auras bien étudié…
— Qu'est-ce que je ferai, quand je l'aurai bien étudié?…
— Eh bien, tu verras ce que tu veux répondre…
— Et je répondrai : «Zut!…»
— Zut?…
Chiffon se mit à rire.
— Ah! que c'est donc drôle, tante Mathilde, de vous entendre dire zut!… vous n'y mettez pas l'intention du tout!…
— Pas l'intention?…
— Non!… zut!!! c'est un mot qui veut dire : «Allez vous promener!…» ou quelque chose comme ça… alors il faut l'envoyer plus délibérément… vous comprenez?…
— Tu penses bien que je ne vais pas, à mon âge, apprendre à dire zut?…
— Vous le diriez pourtant bien!… ordinairement vous êtes pas pincée pour deux sous, vous, tante Mathilde!… et vous vous servez quelquefois d'expressions… qui valent bien «embêtant», soit dit sans reproche!…
— J'ai tort!…
— Jamais!… c'est dans ces moments-là que je vous aime le mieux!… et tenez!… c'est ce qui me plaît de M. d'Aubières… c'est qu'il n'est pas non plus à la pose… je suis bien sûre que mes façons de dire ne le choquent pas le moins du monde… la preuve…
— Et — demanda M. de Launay — quel est, au sujet de ce mariage, l'avis de ton papa et de ton oncle?…
— Papa ne dit pas trop grand'chose… il se contente de faire l'éloge de M. d'Aubières… l'oncle Marc, lui, me dit de me tâter… et puis, quand ils croyaient que je ne les écoutais pas… parce que je pleurais dans un coin…
Ensemble les deux vieillards demandèrent inquiets :
— Tu pleurais?…
— Dame! mettez-vous à ma place… si vous croyez que c'est rigolo!… d'ailleurs, c'était pas pour ça que je pleurais… c'était pour autre chose!… enfin, pendant qu'ils croyaient que je ne les écoutais pas… ils énuméraient les gens de leur connaissance qui s'adorent malgré vingt ou vingt-cinq ans de différence…
— Ont-ils parlé de nous?…
— Non…
— Eh bien, Chiffon, j'ai eu hier quatre-vingt-un ans… et ta tante n'en a que soixante…
— Ah!… tout de même vous me faites l'effet d'être très bien comme vous êtes!… — répondit Chiffon, qui s'accrocha au bras du vieil oncle pour passer dans le salon.
— J'ai demandé la voiture à huit heures et demie… — dit madame de Launay ; — je vais me préparer…
— La voiture!… par ce temps-là?… pour faire deux cents mètres?…
Et, illuminée :
— C'est pas une idée de vous, ça!… j'parie que c'est pas une idée de vous?…
— C'est en effet ta mère qui…
— Qui vous a dit de venir en voiture… parce que vous avez des beaux chevaux… et que, comme tout le monde s'en va ensemble, on voit ça!… c'est pour éblouir M. d'Aubières… Oh! là! là!… toujours son épate et ses embarras!…
Tandis que les Launay se préparaient à sortir, Chiffon, assise dans une bergère à oreilles, regardait d'un œil affectueux le grand salon où elle avait tant joué jadis. Elle aimait le vieux meuble Empire à sphinx de cuivre recouvert de velours d'Utrecht rayé jaune serin ; les petites armoires basses, finissant au niveau du parquet, dissimulées sous les boiseries blanches, dans lesquelles elle serrait ses joujoux ; et les belles boiseries Louis XVI, si intactes et si riantes, avec leurs satyres et leurs nymphes se lutinant à travers les bosquets, ce que Claudine, sa bonne, définissait ainsi : «Des hommes et des femmes qui se chatouillent sur le mur» ; et la vieille pendule avec ses aigles ; et les urnes de Sèvres ennuyeuses et charmantes…
Là, Chiffon revivait les bonnes heures de sa toute petite enfance, et c'est d'un ton convaincu qu'elle dit à ses vieux amis qui l'appelaient pour partir :
— Ah! il fait rudement bon ici!…
En arrivant à l'hôtel de Bray, elle grimpa en courant l'escalier devant l'oncle et la tante, leur criant :
— Vous direz que je viens!… faut que je m'habille!… je me ferais attraper si j'entrais comme ça!… je vais m'introduire dans ma vieille robe rose!…